Juive et collabo

Bernard Ullmann publie "Une juive dans la tourmente de la collaboration – Lisette de Brinon, ma mère"


Juive et collabo
Lisette de Brinon. D.R.

Figure de la bourgeoisie juive parisienne, Louise Rachel Franck a été l’épouse de Fernand de Brinon, un ultra de la collaboration, et lui est restée fidèle toute sa vie. Un parcours contre-nature raconté par son fils, ancien résistant.


Jusqu’au bout. Elle l’aura suivi jusqu’au bout. Elle ? Lisette de Brinon (1896-1982), née Louise Rachel Franck, devenue Madame Ullmann – puis la comtesse, et enfin la marquise Fernand de Brinon.

Née dans une famille de la bourgeoisie juive et très patriote de la plaine Monceau, cousine germaine d’Emmanuel Berl, parente éloignée de Bergson, sœur d’Henri Franck – normalien prodige, protégé de Barrès, ami de Julien Cain et d’Henri Massis, et poète mort prématurément (1888-1912, tuberculose, sa poésie est publiée chez Gallimard).

Elle est même, par sa mère Lange, de la famille de la romancière trop sous-estimée Monique Lange (1926-1996), épouse de Juan Goytisolo, éditrice chez Gallimard, collaboratrice des Temps modernes et… très proche de Jean Genet, le thuriféraire des fedayin. Le monde est petit – et la haine des juifs équitablement répartie.

Elle fut surtout, donc, l’épouse de Fernand de Brinon – « cœur » de sa vie et du livre que consacra à cette « Juive honteuse » (sic) son fils Bernard Ullmann (1922-2008, journaliste et résistant, lui ; auteur d’une remarquable biographie de Jacques Soustelle, Plon, 1995).

Avec son premier mari, Claude Ullmann, elle tient salon et reçoit beaucoup de « beau linge » : Aragon, Drieu, Berl évidemment, Cocteau, la princesse Bibesco, Anna de Noailles, etc.

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Claude suit tant bien que mal, jusqu’au divorce (1934). Lisette a une liaison (puis se marie) avec Brinon, journaliste en vue, germanophile, auteur du premier entretien accordé à la presse française par Hitler. « Surtout, n’oublie pas que tu n’es pas Juif, tu es I-sra-é-lite », dit-elle à son fils.

Très vite, Brinon, qui a présidé le Comité France-Allemagne en 1935, devient l’homme qui a l’oreille des nouveaux maîtres du Reich. À Vichy, il est l’interlocuteur d’Abetz – qui représente Ribbentrop à Paris. Lisette s’est convertie, mais ses deux fils sont juifs.

Bientôt, Brinon devient le plénipotentiaire officiel auprès des autorités d’occupation, puis délégué général du gouvernement dans la zone occupée, avec titres d’ambassadeur et de secrétaire d’État. On ironise sur « l’ambassadeur de France à Paris ». Lors de sa fuite à Sigmaringen, Lisette le suit. De plus ou moins près : elle est « tolérée ». Aryenne d’honneur, comme la veuve d’Henri Bergson ou Maurice Goudeket, l’époux de Colette. 

Jusqu’à la fin, après le procès et l’exécution de Brinon, elle sera « fidèle ». Ullmann raconte ses derniers jours, les piles de Rivarol dans sa chambre ; son amitié amoureuse avec Benoist-Méchin (longtemps « rival » de Brinon à Vichy) ; sa nécrologie, rédigée par Roger Peyrefitte, autre ami, dans Rivarol. Extrait : « Elle était l’image transposée à notre siècle d’une de ces Françaises qui, au lendemain de la Révolution, où elles avaient perdu des êtres chers, donnaient encore une idée de cette époque où l’on goûtait “la douceur de vivre”. » 

Alors, Lisette : un naufrage ? Ou une (drôle de) vie ?

Avril 2026 – #144

Article extrait du Magazine Causeur




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Né à Paris en mai 1968. A collaboré ou collabore à La NRF, Esprit, Commentaire, La Quinzaine littéraire, Le Figaro littéraire, Service littéraire, etc.. A publié récemment "Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés" (Editions de Paris, 2018) et "Bien sûr que si !" (Editions de Paris, 2020)"

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