Ceux qui ont du mal à comprendre le trumpisme devraient aller faire un séjour dans le bayou. Les chasseurs d’alligators qu’a rencontrés Louis Sarkozy autour du gouverneur de Louisiane, en campagne pour les midterms, tout vulgaires qu’ils sont, travaillent dur, vivent libres et selon leurs principes, et voient dans l’Europe un continent à la ramasse. Reportage.
« Are you Lewis ? » Il est 4 h 45 du matin. La chaleur est déjà surprenante. Mon chauffeur est là : un de ces fameux State Troopers au chapeau rond et plat, sorte de police d’élite des autoroutes, cauchemar des conducteurs prépubères américains. Il conduit son immense Suburban noir, perpétuellement neuf. C’est, sans aucune exagération, un bus, qui ne passerait pas dans la moitié des rues françaises. Tout, ici, est neuf et grand. Ce continent n’a pas l’Histoire, mais il a la géographie. Et l’argent.
Il est 5 h 15 quand nous arrivons au premier Starbucks, bien évidemment ouvert. Quelle idée de ne pas travailler un samedi matin à l’aube ! D’ailleurs, il y a déjà du monde sur la route.
Louis Sarkozy en compagnie du sénateur de Louisiane, Jeremy Stine (debout à gauche).
Il faut bien trente minutes pour que mon chauffeur s’ouvre à moi. On ne parle pas beaucoup ici, et encore moins aux étrangers. Le café glacé du matin (on le boit aussi souvent froid que chaud) aide un peu et lubrifie l’échange. Mais je lui fais comprendre, petit à petit, que je suis à peu près des siens (c’est-à-dire américain, c’est-à-dire de droite) et que je ne me prends pas trop au sérieux. Alors la muraille tombe, et c’est l’avalanche. Il me parle comme s’il me connaissait depuis toujours. Tant mieux, car nous avons deux heures trente de route avant d’arriver à notre destination. « À l’époque, il suffisait de leur donner un coup sur le côté de la tête pour leur remettre les idées en place. Aujourd’hui, on ne peut plus faire ça… Les lois contre les armes à feu sont stupides. Tous les jours, avec mes collègues, on se demande lesquelles on va appliquer… »
À 6 heures, à Lake Charles, ce sont les premiers bouchons. Tout simplement parce qu’ici, près d’un emploi sur deux dépend des raffineries et des terminaux gaziers, et qu’à 6 heures les équipes de nuit terminent tandis que celles du matin prennent leur poste. Lake Charles vit du pétrole. Depuis 1926, quand on a creusé un chenal pour permettre aux grands navires de remonter jusqu’ici, elle exporte ses hydrocarbures dans le monde entier, et notamment chez nous : la France est l’un des premiers clients du gaz liquéfié américain, dont une partie est chargée ici. « Le cœur du pays et notre avenir ! » me souffle-t-on en passant devant ses immenses cheminées fumantes.
Bienvenue en Trumpie
Notre destination : la chasse à l’alligator organisée par le gouverneur de la Louisiane, Jeff Landry. C’est une vieille tradition de Landry, devenue un événement de fundraising massif. Qu’il est difficile, pour nous Français, de comprendre l’impact de l’argent dans les campagnes américaines ! À peu près tout en dépend. Industriels, entreprises et particuliers financent les campagnes à travers des PAC et des super-PAC, sortes de conglomérats d’intérêts qui brassent des milliards de dollars au profit des candidats prêts à les défendre. Quand je demande si le gouverneur est menacé à l’élection de l’année prochaine, on me répond : « Impossible, il a 20 millions en banque. » La chasse d’aujourd’hui lui rapportera entre 3 et 5 millions de plus. Pourtant, Landry n’est pas très populaire : ses sondages plafonnent autour de 40 %. Mais depuis l’annonce retentissante de l’arrivée de SpaceX, qui promet d’investir 100 milliards de dollars pour construire dans les marais de la paroisse de Vermilion le plus grand port spatial du monde, il est optimiste. Il est vrai que la Louisiane grandit, et que cet État, qui regorge de ressources naturelles inimaginables pour nous, petits Européens, connaît une croissance soutenue. C’est un des États à surveiller.
Ce matin, tout l’establishment républicain est là. Il y a Kash Patel, le directeur du FBI, étrangement réservé, doté du talent social d’une huître, et qui n’avait jamais dirigé la moindre agence, encore moins la plus grande agence de sécurité intérieure de l’histoire de l’humanité. Il y a le district attorney, le procureur en chef, venu avec sa fille et le petit ami de celle-ci, choqué et outré par mon explication du rôle de l’Arcom dans le paysage médiatique français. Il y a du patron d’industrie (l’un d’eux, dans les hydrocarbures, m’explique que son travail consiste essentiellement à imprimer de l’argent), du milliardaire à la pelle, qui se mêlent sans aucun effort, et parfaitement, aux ouvriers et aux gens du bayou. Personne ne mélange l’élite et le prolétaire, le col bleu et le col blanc aussi bien que l’Américain. Le fantasme anti-aristocratique perdure. Ici, les plus puissants et les plus riches sont les plus mal habillés. Patel est en chemisette de camouflage. Le gouverneur, verre à la main, faisant honneur au cocktail matinal, porte une chemisette de campagne à son nom. « La vie est trop courte, me dit un autre convive, pour ne pas la vivre en short et en T-shirt. »
Et il y a les shérifs, une quinzaine d’entre eux : l’incarnation de cette politique locale et rurale, mythique, autour de laquelle tourne tout le pays. Contrairement à ceux d’autres États, le gouverneur de Louisiane dispose d’énormes pouvoirs. Ceux-ci lui sont conférés par la Constitution de l’État, rédigée en 1973 par une convention constitutionnelle louisianaise, et non par le gouvernement fédéral. C’est le propre du fédéralisme américain que ce que Proudhon appelait « l’éternel problème des peuples libres », c’est-à-dire le juste équilibre entre l’État fédéral et la liberté communale, se joue et se rejoue sans cesse dans toutes ces petites nations qui forment les États-Unis.
Le grand banquet républicain
Nous mangeons de l’alligator frit et buvons du café noir. Autour de ce petit-déj’ de champion, ces membres de l’élite républicaine font tous la même remarque en apprenant que je suis français: « Vous êtes submergés par l’immigration musulmane. » Et un haut-gradé républicain, postillonnant du gin dans mon café, conclut : « You’ve got to get them the fuck out of there ! » (« Il faut les virer de chez vous, bordel ! ») Ils sont tous protégés par leur condescendance, et parfaitement immunisés contre mes subtilités, car encore enivrés par le succès de leur politique migratoire radicale. Ils ne comprennent pas qu’on ne puisse pas – et encore moins qu’on ne veuille pas – faire de même.
Il est 8 h 30 quand nous montons dans les fameux bateaux, arme à la main, pour aller chasser nos proies. Mon voisin est un homme obèse en T-shirt orange fluo, qui boit une vodka-cranberry et me montre sa montre qui bipe et affiche : « Rythme cardiaque anormal ». Ici, on rit de son cœur.
Notre guide de chasse a passé sa vie dans le bayou : immense, pur, à la nature agressive et la chaleur écrasante, mais aussi sinueux, mystérieux, tapissé de cyprès à jupe et d’une végétation démultipliée à l’infini. Les légions de moustiques sont inarrêtables, le soleil brûlant et les eaux infestées de milliers d’alligators en surpopulation, d’où notre présence au milieu de nulle part. Le guide a la peau d’un Berbère, un ventre généreux, un accent si fort qu’il en est presque contagieux, et le visage agité de tics nerveux, caché sous une casquette immonde, marquée à jamais par le sel d’une transpiration vieille de cinq siècles. Il a 17 frères et sœurs et vit dans une maison flottante sur le bayou, qu’on appelle un camp, mais qu’il surnomme, me dit-il en ricanant, « Versailles ».
À un moment, notre moteur tombe en panne et peine à redémarrer. Au bout de dix minutes d’acharnement sans succès, un convive, de toute évidence pas du coin, s’approche de notre guide pour lui indiquer que, selon ChatGPT, le problème vient des bougies. Il suffit d’un regard pour qu’il s’éloigne.
Vous avez une question sur Trump ? Il suffit de la poser. Tout le monde parle vite et parle vrai : le ras-le- bol migratoire, le wokisme, l’envie de construire et de croître, de baisser les impôts, et la jouissance du seul fait que Trump gagne.
Pendant sept heures, nous tournons dans ces ruelles tropicales. L’eau est vert foncé et visqueuse. Il y a des bêtes partout. Les mouches et les libellules ont la taille de petits oiseaux. L’odeur est immonde : on l’appelle le parfum du bayou. Les alligators mordent des appâts attachés à des troncs d’arbres et restent prisonniers jusqu’à ce que les efforts qu’ils font pour se libérer attirent l’œil de notre guetteur en chef, qui nous en rapproche. Le chasseur, armé d’une carabine Ruger de calibre .22M, attrape la corde comme un lasso et ramène la bête vers lui, en attendant qu’elle cesse de gesticuler. Une fois la cible immobile, ou à peu près, on tire une balle juste derrière la plaque crânienne, pour qu’elle pénètre directement dans le cerveau (des croquis sont gentiment mis à la disposition des chasseurs non habitués). Ça paraît plus facile que ça ne l’est. Une fois l’animal mort, et s’il est d’une corpulence suffisante, on l’attache et on le hisse sur le bateau. Ainsi les cadavres préhistoriques s’accumulent sur le pont, et le sang glisse généreusement sous nos bottes et brille au soleil.
À chaque prise, le chasseur fait une incision avec son couteau sous la queue de l’animal, non sans effort, car sa peau est une armure, et y glisse son tag numéroté, afin de bien identifier son trophée et de récupérer plus tard la viande, la peau, le crâne et les griffes. Nous sommes en Amérique. Ici, la propriété compte. Les taxidermistes attendent sur la rive et proposent toutes sortes de tours de magie, dont le crâne monté « à l’européenne », pour immortaliser la tuerie.
On entend souvent le français dans le bayou. Un fabricant de chapeaux me demande d’où je viens : la rumeur s’est répandue que j’étais là. Impossible de ne pas sentir une pointe de fierté à l’idée que la francophonie survit ici, malgré tout. Tout le monde revendique un ancêtre français, chassé d’Acadie par les Britanniques pendant la guerre de Sept Ans, qu’on appelle ici la guerre franco-indienne. Le paradoxe est amusant : on se moque des Européens, mais on se réclame d’eux, comme par un complexe culturel inavoué, encore très présent chez ce peuple qui se veut simple.
La politique, les pieds dans le bayou
Ici, on comprend vite les ressorts du trumpisme : on vous les explique constamment. Il suffit d’écouter. Nul besoin de cultiver sa condescendance et sa prétendue supériorité intellectuelle, comme ces journalistes français qui se proclament experts des États-Unis pour avoir passé six mois dans une université du Nord. Vous avez une question sur Trump ? Il suffit de la poser. Tout le monde parle vite et parle vrai : le ras-le-bol migratoire, le wokisme et le politiquement correct, l’envie de construire et de croître, de baisser les impôts, et la jouissance du seul fait que Trump gagne. C’est en vérité assez facile à comprendre. Ce fut pourtant longtemps, et c’est toujours, hors de portée de toute la bien-pensance journalistique française, qui s’attendait et s’attend encore à ce que le monde entier pense comme elle, et qui ose s’étonner quand ce n’est pas le cas.
Cependant, plus que tout au monde, plus qu’une revendication politique ou un positionnement idéologique, ce que ces gens hurlent à travers leurs mots, leur comportement, leur vie, c’est qu’ils veulent qu’on les laisse tranquilles. Ils veulent être libres. Indépendants. Ce sont des gens qui travaillent, et qui travaillent dur. Des gens aux familles nombreuses, qu’ils ne voient pas assez. Ils aiment la bière, le gumbo et les blagues de Boudreaux et Thibodeaux, une forme d’autodérision cajun. Ils haïssent l’assistanat, la victimisation et l’athéisme. Ils vénèrent leur pays. En un mot, ils veulent qu’on leur foute la paix.
Les Américains ont tous les défauts du monde. Ils sont vulgaires, kitsch, caricaturaux, assez peu cultivés, impulsifs et gras. On rêve de se recroqueviller dans une librairie après un repas avec eux. Mais chaque fois qu’on les fréquente, non pas à New York ou à Los Angeles, mais chez eux, réellement chez eux, au milieu de leur immense continent qu’ils aiment de tout leur cœur, on reprend un peu confiance. C’est un peu comme se brancher sur un réseau électrique pur. Dieu, qu’ils sont loin, ici, de notre marasme et de notre stagnation, de notre immobilisme et de notre ralentissement, de nos petits problèmes inventés et de nos complexes avoués. Ici, des choses se passent, on se bat encore, et ça avance. Tant mieux. Car on quitte le bayou avec la nette impression que le sort de notre civilisation commune est désormais, et définitivement, entre leurs mains.