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Fox News, trente ans à droite de l’écran

Le président Trump, qui peut y recruter des visages pour son gouvernement, n'hésite plus à critiquer Fox News


Fox News, trente ans à droite de l’écran
Erika Kirk, la veuve du militant Charlie Kirk, apparait dans l'émission "Fox & Friends" sur Fox News, New York le 9 décembre 2025 © Evan Agostini/AP/SIPA

« Fair and Balanced1. » Lancée le 7 octobre 1996, la chaîne de Rupert Murdoch a bouleversé la télévision américaine et transformé la droite. Son succès raconte une demande d’information différente, mais aussi les dangers d’un média devenu dépendant des convictions de son public.


Une chaîne peut-elle changer un pays ? À trente ans, Fox News offre au moins matière à poser la question. Elle a donné à une partie de l’Amérique un écran sur lequel elle se reconnaissait enfin. Puis elle est devenue assez puissante pour peser sur le camp politique dont elle exprimait à la fois les frustrations et les aspirations.

Les fondateurs ont inspiré deux feuilletons

À l’origine étaient deux hommes. Le premier est Rupert Murdoch, entrepreneur de presse qui sait transformer une identité éditoriale en réussite commerciale. Le deuxième, Roger Ailes, professionnel de la télévision et conseiller de responsables républicains, comprend que la politique se joue aussi dans la manière de parler, de regarder la caméra et de raconter une histoire. Désormais, leur image est liée aux séries qu’ils ont inspirées, Succession, nourrie notamment de la saga Murdoch, et The Loudest Voice, consacrée à Roger Ailes, incarné par Russell Crowe.

Leur intuition est simple. Une partie du public conservateur estime que les grands médias américains traitent ses inquiétudes comme des préjugés. Ce public est un marché. Pour le conquérir, Fox promet de rétablir l’équilibre. Son slogan, « Fair and Balanced », est aussi en creux une accusation contre les autres, les unfair et unbalanced. La chaîne propose une information où le patriotisme, la religion, la sécurité et surtout la méfiance envers Washington occupent une place centrale. Elle associe le travail d’une rédaction à des émissions d’opinion portées par des personnalités reconnaissables.

Bill O’Reilly et Sean Hannity deviennent des rendez-vous autant que des présentateurs. Le premier vient de la télévision traditionnelle, avec un passage par CBS et ABC, puis la présentation du magazine Inside Edition, diffusé sur des chaînes locales à travers les États-Unis, de 1989 à 1995. Le second s’est formé à la radio, en Alabama puis à Atlanta. Recruté par Fox en 1996, Hannity partage d’abord l’antenne avec le progressiste Alan Colmes. Leur duo met en scène la confrontation entre droite et gauche. En 2009, Hannity prend seul les commandes de l’émission.

Devant CNN

Aux États-Unis, Fox News appartient à la télévision payante, comme CNN et MSNBC. Ces chaînes dites « du câble » sont proposées dans des bouquets accessibles par câble, satellite ou Internet. Elles se distinguent des grands réseaux généralistes ABC, CBS, NBC dont les stations locales sont accessibles gratuitement avec une antenne. En janvier 2002, Fox News dépasse CNN dans les audiences du câble et, en 2025, elle occupe quatorze des quinze premières places du classement des émissions d’information de ce secteur, avec un peu plus de quatre millions de téléspectateurs en moyenne pour The Five, où cinq chroniqueurs, majoritairement conservateurs, débattent de l’actualité autour d’une table. Selon une estimation de S&P Global citée par le Financial Times en juillet 2025, ses recettes annuelles devaient atteindre environ 3,1 milliards de dollars.

Le modèle repose sur deux sources de revenus. Les annonceurs paient pour toucher les téléspectateurs et les distributeurs versent une redevance mensuelle par abonné pour inclure la chaîne dans leurs bouquets, même lorsque celui-ci ne la regarde pas. Un public fidèle attire donc la publicité et renforce le pouvoir de négociation de Fox auprès des distributeurs, qui risqueraient de perdre des clients en retirant la chaîne. La fidélité politique devient ainsi un atout commercial.

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La réussite ne tient pas seulement aux idées. Fox sait faire de la télé. Le rythme, les confrontations, les visages familiers et les sujets récurrents donnent au téléspectateur le sentiment de retrouver chaque soir des gens qui parlent sa langue. La chaîne vend cette familiarité autant qu’un programme.

Son influence ne se réduit pourtant pas à l’audience. Une étude a mesuré, pour les élections entre 1996 et 2000, une progression – légère mais réelle – du vote républicain dans les villes où Fox était devenue accessible. Le résultat concerne une période précise, mais il montre clairement qu’une chaîne peut faire davantage que conforter des opinions déjà acquises.

D’autres études mettent en évidence deux sujets particulièrement importants pour ses téléspectateurs, l’immigration et le changement climatique. Elles signalent également de premiers éléments concernant l’influence de Fox sur les réactions à la pandémie de Covid-19. Ces trois dossiers ont un point commun car ils mettent en jeu la confiance envers les responsables politiques, scientifiques ou experts, ceux qui prétendent définir le problème et prescrire la réponse.

Avec Trump : je t’aime moi non plus

Avec Donald Trump, les relations entre télévision et politique prennent une autre dimension. L’histoire commence avant sa candidature. Dès 2011, il intervient chaque lundi dans Fox & Friends, la matinale de la chaîne. Fox lui offre un rendez-vous régulier avec le public conservateur, où sa célébrité d’homme d’affaires et de vedette de téléréalité se transforme en ressource politique.

L’alliance n’a pourtant rien d’automatique. En août 2015, lors du premier débat des primaires républicaines, Megyn Kelly l’interroge sur ses propos insultants envers les femmes. Trump l’attaque personnellement, puis boycotte le débat organisé par Fox en janvier 2016. La chaîne défend sa journaliste mais le candidat montre déjà qu’il entend imposer ses conditions aux médias. Trump découvre qu’il peut mobiliser contre Fox le public qu’il a conquis grâce à elle.

Le 5 novembre 2018, à la veille des élections de mi-mandat, Sean Hannity et Jeanine Pirro montent sur scène aux côtés de Trump lors d’un meeting dans le Missouri. Fox qualifie l’épisode de regrettable, mais une ligne est franchie. Les présentateurs ne commentent plus seulement la mobilisation républicaine, ils y participent. Le président trouve chez eux des défenseurs et eux disposent d’un accès privilégié au pouvoir.

L’élection de 2020 révèle les limites de cette relation spéciale. Fox est la première chaîne à annoncer la victoire de Joe Biden en Arizona, une projection qui se révèle exacte. Trump et ses partisans dénoncent une trahison. Il encourage alors son public à regarder les concurrents Newsmax et One America News. La chaîne se retrouve prise entre le travail de sa rédaction et les attentes de téléspectateurs qui refusent la défaite. Les échanges internes rendus publics dans l’affaire Dominion montrent que plusieurs figures de Fox ne croyaient pas aux accusations de fraude qu’elles laissaient prospérer à l’antenne. Tucker Carlson écrit même, en janvier 2021, qu’il déteste Trump « passionnément ». La convergence à l’écran ne signifie donc ni confiance ni estime en privé. Elle repose aussi sur un public commun, que chacun redoute de perdre.

Cette dépendance coûte cher. Le 18 avril 2023, Fox accepte de verser 787,5 millions de dollars pour régler le procès en diffamation engagé par Dominion Voting Systems, visée par les fausses accusations de manipulation du scrutin. La somme équivaut à environ huit fois le chiffre d’affaires que Dominion prévoyait pour 2022. Dans son communiqué, Fox reconnaît les décisions du tribunal établissant la fausseté de certaines affirmations concernant l’entreprise. L’affaire pose une question intéressante. Que devient l’indépendance d’un média lorsque ses téléspectateurs attendent de lui qu’il confirme un récit, quels que soient les faits établis ?

Le retour de Trump à la Maison-Blanche approfondit encore les passages entre l’antenne et le pouvoir. Pete Hegseth, ancien militaire et animateur de Fox & Friends Weekend, accède à la tête du Pentagone. Sean Duffy, ancien élu républicain devenu présentateur sur Fox Business, prend les Transports. La télévision constitue désormais un vivier de responsables gouvernementaux. Elle permet au président d’observer les candidats, de juger leur capacité à défendre ses positions et de choisir des visages déjà familiers à ses électeurs.

La chaîne a aussi traversé des scandales internes. Roger Ailes quitte ses fonctions en juillet 2016 après des accusations de harcèlement sexuel, qu’il conteste. Bill O’Reilly est écarté en avril 2017 dans le contexte d’accusations similaires, qu’il nie également. Fox a montré qu’elle pouvait survivre aux hommes qui semblaient l’incarner.

À trente ans, Fox News raconte donc deux histoires. Celle d’une entreprise qui a compris une demande négligée et construit une télévision remarquablement efficace. Et celle d’un média dont la puissance politique rend plus difficile la distance avec son public et ses alliés. La chaîne avait promis de corriger les angles morts des autres. Son défi est désormais de ne pas devenir prisonnière des siens.


  1. « Honnête et équilibrée » NDLR ↩︎



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est historien et directeur de la publication de Causeur. Dernière publication, "La culture du combat en Israël" (Valeurs Ajoutées Éditions, 2026).

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