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Le tour de France en deux instants

L'illusion de l'unité, puis la gueule de bois…


Le tour de France en deux instants
Le Pape dans les rues de Paris le 25 septembre (© Thomas Padilla/AP/SIPA) et le maire Bally Bagayoko tout sourire face aux élèves bloquant l'accès au lycée Frédéric Bartholdi en Seine-Saint-Denis le 28 septembre (© Frederic MUNSCH/SIPA ).

L’éditorial d’octobre d’Elisabeth Lévy


J’ai l’impression de m’être fait avoir. Pendant les quatre jours de la déambulation du pape Léon en France1 des commentateurs extatiques m’ont expliqué que la France renouait avec ses racines, retrouvait le sens du sacré, redécouvrait le ciment de son unité. « Ça fait un bien fou », répétait Pascal Praud sur CNews. Je dirais même plus, renchérissait Eliot Deval, « le 25 septembre 2026, la France monta au septième ciel » (rassurez-vous, il n’y avait aucune allusion cochonne). Dans Le Figaro, Alexandre Devecchio observait avec satisfaction que les jeunes rassemblés à Saint-Denis cherchaient « une transcendance qu’ils ne trouveront jamais sur TikTok », tandis que Laurence de Charette s’attendrissait de voir ces mêmes jeunes vivre « intensément la question du sens de la vie ». Les élus de droite ont fait assaut de superlatifs pour encenser la « génération Léon » comme leurs prédécesseurs, il y a trente ans, admiraient la génération Jean-Paul II. Il serait sans doute déplacé de leur faire remarquer qu’aujourd’hui, celle-ci défile pour sa retraite comme tout le monde. Certes, Philippe de Villiers a charrié en proclamant que la messe de la Concorde expiait la mort du roi, mais un contresens historique n’allait pas suffire à gâcher la fête. D’ailleurs, même la gauche s’est tenue à carreaux. Il est vrai que Mélenchon lui-même a fait repentance pour sa jeunesse de bouffeur de curés.

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Si ça se trouve, j’ai une âme moi aussi. En tout cas, j’ai été profondément émue par les foules catholiques et pacifiques qui ont envahi Paris sans casser un seul abribus, et bouleversée par l’image du pape prenant une jeune handicapée dans ses bras. Certes, au bout de quatre jours, j’avais atteint ma dose limite de bondieuseries. Pourtant, je me suis surprise à croire, non pas en la Sainte Trinité, faut pas abuser, mais dans la capacité des Français à rester un peuple. En effet, ces fidèles n’exprimaient pas seulement leur foi en Jésus-Christ, mais leur désir que la France continue à être ce pays forgé à la fois par le christianisme et par les Lumières – peut-être que je surinterprète un chouia, mais c’est ce que je voudrais qu’ils veuillent.

Quoi qu’il en soit, j’ai pris un grand shoot de France et j’ai aimé ça. J’étais même convaincue qu’après ce grand moment d’élévation, les Français se rappelleraient que l’homme ne vit pas seulement de pain et arrêteraient de placer le pouvoir d’achat en tête de leurs préoccupations.

Autant dire que la descente a été brutale. Le pape avait à peine quitté notre pays que les lycées bloqués, les poubelles brûlées et les policiers agressés faisaient oublier la multitude fervente des Champs-Élysées et la jeunesse ardente du Stade de France. Le symbole est cruel : à moins d’un kilomètre de l’endroit où Léon a exhorté les jeunes catholiques à s’engager pour le bien commun, d’autres jeunes faisaient cramer ce qu’ils trouvaient. Notez qu’eux aussi doivent être en quête de spiritualité puisqu’ils réclament plus de CDI (les bibliothèques scolaires). D’accord, je ne devrais pas ironiser. À mon avis, les lycéens devraient plutôt manifester contre les taux soviétiques de réussite au bac ou la bienveillance criminelle de l’institution scolaire à leur endroit, mais ils ont certainement de bonnes raisons de dénoncer leurs conditions de travail. Reste que le spectacle de Bally Bagayoko, maire Insoumis de Saint-Denis, rigolant, paradant et faisant des selfies avec des grévistes devant une poubelle en feu était sidérant et même inquiétant. Et qu’il ait vaguement cherché à éteindre l’incendie ne change rien. Un maire est garant de l’ordre public. On n’attend pas de lui qu’il copine avec les auteurs de dégradations, mais qu’il les engueule. Apparemment, ça ne se passe pas comme ça en nouvelle France.

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Léon XIV au Stade de France, Bally Bagayoko au lycée Bartholdi : aucun de ces deux instantanés ne raconte à lui seul ce qu’est notre pays. N’empêche, il est difficile de ne pas penser que Léon XIV incarne notre passé et Bally Bagayoko notre avenir. Et ça, ce n’est pas une « bonne nouvelle ».


  1. J’ignore pourquoi mais quand la plupart des gens marchent ou se déplacent, les papes, les rois et Macron déambulent. ↩︎



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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur Sud Radio. Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à CNews, à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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