Dans son livre, Patrice Trigano (notre photo) évoque la figure de Georges Bataille, appelé à témoigner dans les années 50 au procès de l’éditeur Jean-Jacques Pauvert.
Je me promène dans les couloirs de la Fondation Miró à Barcelone. Derrière les baies vitrées, j’aperçois le ciel bleu et quelques cyprès. J’arrive dans un espace plus sombre, un peu à l’écart. Silence. Quelques photos sont consacrées à Georges Bataille, ami de Miró, l’art subversif et la lutte contre le fascisme les ayant réunis. L’une d’entre elles, en noir et blanc, illustre un court texte de Bataille intitulé Le gros orteil. Un cor le déforme, l’ongle semble rongé par une mycose. C’est répugnant. Pourtant, l’équilibre que nous cherchons en permanence repose sur ce pied posé par ailleurs dans la boue. Bataille : « Mais quel que soit le rôle joué dans l’érection par son pied, l’homme qui a la tête légère, c’est-à-dire élevée vers le ciel et les choses du ciel, le regarde comme un crachat sous prétexte qu’il a ce pied dans la boue. » La boue terrestre est aussi montrable que la beauté céleste. C’est l’un des enjeux de la littérature, mais pas n’importe laquelle : celle qui explore et montre toutes les facettes de l’homme, sans exception, jusque dans son inacceptable vérité. Chez Bataille, il y a la promesse d’une aube souillée mais vraie.
De retour en France, je constate que le roman de Patrice Trigano, neveu du créateur du Club Med, Bataille en procès, figure sur la première liste du Goncourt. Petit livre de 140 pages, « pas essentiel », selon un journaliste d’un célèbre hebdomadaire, soudain victime d’un prurit germanopratin, alors que les autres romans sont solides, bien ficelés, dans le moule d’une rentrée littéraire globalement morose, voire franchement déprimante – notre terrain de jeu contaminé par la machine . Oui, mais voilà, ce livre s’adresse « à ceux qui préfèrent la brûlure au mensonge ». Ça élimine presque la totalité du lectorat français. Il est publié chez Maurice Nadeau.
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Trigano est un homme atypique. Il a fait des études de droit et de philosophie avant de se consacrer à l’art en tant que galeriste, expert international et écrivain. Ainsi a-t-il refusé de participer à la grande aventure du tourisme de masse pour promouvoir la culture. Son roman, documenté et sobrement écrit, rappelle que les éditeurs peuvent être traînés devant les tribunaux pour publication jugée immorale. C’est le cas de Jean-Jacques Pauvert, qui a publié les œuvres de Sade. Il est convoqué devant la XVIIᵉ chambre correctionnelle. Nous sommes le 15 décembre 1956. Il est défendu par maître Maurice Garçon. Trigano s’appuie sur sa plaidoirie. Georges Bataille est venu soutenir son ami et éditeur. Il témoigne. Outre le fait de rappeler que, même condamnée, une œuvre de qualité triomphe toujours de la frilosité et de l’hypocrisie des juges soumis à la classe sociale dominante, les « pensées saines » ne résistant pas à l’épreuve du temps, l’intérêt majeur du livre réside dans le rappel des grandes périodes de la vie de l’auteur du Bleu du ciel.
La littérature contre la morale
La réflexion que mène Bataille sur la force de la littérature subversive est capitale. Il confirme que la littérature du Mal, pour reprendre son expression, finit par prendre sa revanche sur les dévots transformés en spectres shakespeariens. La salle d’audience devient le réceptacle de son existence scandaleuse ainsi que de ses écrits qui le sont tout autant. Bataille le débauché, l’amateur de prostituées, de bacchanales dans des lieux de perdition, le promoteur de la dépense – pour faire hurler les capitalistes – se tient droit devant la cour. Dans son morne costume gris anthracite, les cheveux blancs gominés, la raie sur le côté, il parle d’une voix douce. On lui donnerait le bon Dieu sans confession, lui qui faillit être prêtre. Il est certes irrité par le débat au ras des pâquerettes. Il transpire, sa cravate noire le serre un peu. C’est qu’il a le sang chaud, celui qui arpentait dans les années trente, ivre, l’angoisse au ventre, le quartier des filles fardées, à Barcelone. Il évoque l’érotisme, le sacré, la souillure, la mort, tout ce qui fonde la littérature. « Si la littérature doit être morale, elle mourra », affirme-t-il. Puis il politise son propos en déclarant que l’œuvre de Sade – comme la sienne – est « un moyen de détourner l’homme de l’ordre moral, de la stabilité qui gangrène les sociétés en les attirant vers le fascisme ».
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La pureté, la « pensée saine » ont conduit à la construction d’Auschwitz. Le désir d’ordre étouffe la vie, qui n’est que perpétuelle violation de l’ordre. Au nom de la vertu, combien de morts sur les bords de la mer de Sibérie orientale ? Le communisme, en effet, ne vaut guère mieux. C’est pour Bataille « une machine morale ». Il sait que le franquisme a tué autant que les staliniens à Madrid. Patrice Trigano exhume un texte de Bataille dans lequel l’écrivain, loin d’équilibrer les comptes, souhaite les faire exploser, résumant ainsi sa pensée : « Vous croyez à la révolution productive. Je crois à l’insurrection de la dépense. » Insoutenable pour ceux qui ont encouragé la construction de Disneyland et préparent le triomphe du technofascisme. Bataille, dans ses excès, offre une critique lumineuse de notre époque soumise au nouveau puritanisme. Le roman de Trigano, en puisant aux sources de la pensée bataillienne, le démontre efficacement.
L’insurrection de l’impur
Des fragments de la vie de Bataille, donc, né à Billom (Puy-de-Dôme) en 1897 et mort à Paris en 1962. Son père est paralysé et aveugle. Ses propos sont obscènes ; son fils le voit uriner sous ses yeux, la robe de chambre entrouverte. Il meurt abandonné par sa famille, sous les bombes en 1915, devant la cathédrale de Reims. Bataille ne se remettra jamais de cet abandon. Sa mère est maniaco-dépressive, en proie à de longues périodes de mélancolie. Elle tente de se suicider. Quand son fils lui révèle qu’il a été victime d’attouchements par un prêtre, cette femme pieuse refuse de le croire. Le déni la protège des déviances sexuelles. Son fils nourrit envers elle les pires fantasmes. Dans Ma mère, il raconte l’hommage sacrilège qu’il lui rend, nu, devant son cadavre éclairé par deux bougies. Bataille joue avec les limites, les dépasse, plus transgressif que jamais. C’est impardonnable, car Jocaste reste intouchable. Trigano évoque les femmes qui ont compté pour Bataille, Sylvia, Colette, Denise, Diane, toutes complices de ses excès de débauche. Diane, pourtant très amoureuse, décide de rompre, épuisée par les orgies, le sacré dans la luxure, la mystique de l’impur. Bataille, à propos de l’amour, déclare en riant : « J’en ai une vision poétique. »
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Le procès intenté à Jean-Jacques Pauvert, qui n’est au fond qu’une mascarade, permet de découvrir l’un des penseurs les plus séditieux du XXᵉ siècle. L’une des phrases qui résume le mieux cet athée intraitable, enterré sur la colline de Vézelay, au pied de la basilique grandiose, est celle-ci : « Personne n’a deviné plus loin que moi. » Il faut lire la scène finale du Bleu du ciel, le meilleur livre de Bataille, qui se déroule dans un cimetière d’Allemagne, pour s’en convaincre. Dirty, sainte bataillienne, ne jouit que parmi les tombes. Thanatos est aux commandes, avec, dans le lointain, la fanfare du défilé de jeunes nazis, « raides comme des triques », qui annonce le massacre général. Comme le note Philippe Sollers dans La Guerre du goût : « La mort est l’ersatz de la jouissance sexuelle quand celle-ci est bloquée de tous côtés. »
Patrice Trigano, Bataille au procès, Éditions Maurice Nadeau, 146 pages.
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