À la primaire socialiste, Olivier Faure, Ségolène Royal et Emmanuel Maurel pensent qu’il y a un «génocide» à Gaza. Raphaël Glucksmann et Jérôme Guedj, non.
Il y a eu de nombreuses réactions aux propos de Ségolène Royal (et d’autres) au sujet de nos compatriotes français juifs lors du débat de la primaire socialiste, mais j’ai bien peur que tous, ou presque, soient passés à côté de l’essentiel.
En effet, lors d’un débat entre candidats à la primaire socialiste pour désigner le candidat du parti à l’élection présidentielle, et après avoir approuvé les propos d’Olivier Faure parlant de « génocide » à Gaza, Ségolène Royal a déclaré que la montée actuelle de l’antisémitisme en France « n’était pas due à Israël » mais « aux actuels dirigeants » de ce pays, et que pour lutter contre cet antisémitisme, « il faudrait plus de voix israéliennes et juives pour dire que ce qui se passe » à Gaza « est intolérable ».
Rappelons d’abord que l’antisémitisme n’a pas attendu les actuels dirigeants d’Israël pour être une réalité, que ce soit en Occident ou dans le monde musulman. Rappelons également qu’à l’approche de la date anniversaire du 7-Octobre, ce sont surtout les partisans de la « cause palestinienne » (à commencer par Emmanuel Macron et Jean-Noël Barrot) qui pourraient utilement dire un peu plus clairement que la « globalisation de l’intifada » est intolérable. Mais ce n’est pas tout.
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Réagissant immédiatement aux propos de Mme Royal, Jérôme Guedj (également candidat à la candidature) a dénoncé cette « injonction », la qualifiant d’« essentialisation » et ajoutant : « On n’a pas demandé aux Français musulmans de hausser la voix pour se désolidariser des crimes commis par Daech, parce que ce sont des Français avant d’être des musulmans. » Plus tard, sur X, il a écrit : « Au moment du 13 Novembre, seule l’extrême droite a osé réclamer à nos compatriotes musulmans qu’ils se désolidarisent des terroristes. Aujourd’hui, qu’une candidate de gauche rende les Français juifs responsables de l’antisémitisme qu’ils subissent et leur enjoigne de se positionner sur un pays qui n’est pas le leur est tout autant une honte absolue. C’est une atteinte grave à la laïcité : la République ne s’adresse pas aux croyants, elle ne reconnaît que des citoyens. Tous ses citoyens. »
C’est là qu’on arrive à une confusion déplorable, malgré toutes les bonnes intentions. Quoi qu’on pense de leur politique, les dirigeants d’Israël n’agissent pas au nom de la religion juive, mais de l’État-nation du peuple juif. Or, l’appartenance à un peuple (sauf exception par l’assimilation) n’est pas un choix. À l’inverse, les terroristes du 13-Novembre, tout comme ceux de l’État islamique, agissaient au nom de la religion musulmane, et l’adhésion à une religion est un choix.
Juifs, judaïsme: ne pas tout confondre
Ainsi, mettre sur le même plan la judéité et le judaïsme serait confondre la peau et la chemise, pour reprendre l’usage qu’Henri Peña-Ruiz a fait de l’expression de Montaigne. On connaît l’exemple célèbre : le cardinal catholique Jean-Marie Lustiger n’était plus juif – de religion juive –, mais il n’a jamais cessé d’être Juif – membre du peuple juif, en même temps que du peuple français (car oui, les deux vont parfaitement ensemble ; ceux qui en douteraient peuvent utilement relire Marc Bloch). De même, être originaire d’un pays musulman, ou d’une famille depuis longtemps musulmane, ou appartenir à un peuple traditionnellement musulman, n’est pas la même chose qu’être musulman – les apostats de l’islam le savent bien.
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Mettre sur le même plan le peuple et la religion, c’est considérer comme de même nature l’ascendance et la croyance, c’est introduire une fausse équivalence qui fragilise un principe pourtant non négociable : on choisit sa religion. C’est donc fragiliser la liberté de conscience que la République affirme garantir.
La laïcité n’interdit pas la critique des religions
Quant à l’interprétation que Jérôme Guedj semble faire de la laïcité, elle aussi pose question, parce qu’au fond elle repose sur la même confusion. La laïcité permet fort heureusement de ne pas réduire un citoyen à ses croyances, mais elle n’impose pas l’aveuglement face aux croyances. Au contraire, elle en permet (ou devrait théoriquement en permettre) l’analyse et la critique, cette critique fût-elle jugée moqueuse, irrespectueuse ou blasphématoire par les croyants. Il n’est pas contraire à la laïcité d’attendre de ceux qui disent adhérer à une idéologie (que cette idéologie soit religieuse ou non) qu’ils se détachent de ce qui, dans son corpus doctrinal, est contraire aux principes les plus essentiels de nos lois. C’est même précisément parce que la laïcité ne réduit pas le citoyen au statut de croyant que la laïcité permet d’exiger du citoyen qu’il se conduise avant tout en citoyen, quelles que soient ses croyances, c’est-à-dire quelles que soient les croyances qu’il s’est choisies, et qu’il en condamne, par exemple, sans ambiguïté, ce qui menace les fondements de la nation.
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À l’heure où la liberté de conscience fait face à de multiples remises en cause, que ce soit par les courants orthodoxes de l’islam sunnite (dont la jurisprudence est unanime pour refuser le droit à l’apostasie) ou par un « progressisme » (qui n’a décidément rien d’un progrès) dont la soif de censure et l’appétit d’endoctrinement sont de moins en moins masqués, il faut rappeler à chaque occasion ce qui n’est malheureusement plus une évidence : la religion, comme toute conviction politique, philosophique ou métaphysique, est et doit demeurer un choix.
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