Révolution de palais : le RN gagne son rond de serviette au Sénat
Avec quatorze élus, le RN réussit à constituer un groupe au Sénat. Une étape clé dans la professionnalisation et l’implantation électorale du parti. Retour sur une soirée où le parti lepéniste est entré en force au Palais du Luxembourg.
Ce n’est certes pas la fièvre des grands soirs électoraux. Il n’y a pas de foule place de la République, pas de QG bruyant, que très peu de journalistes — seulement quelques mines graves et costumes serrés en direct sur la chaîne Public Sénat. Renouvelée par moitié, département par département, la Haute Assemblée joue pourtant ce soir l’un des petits matchs d’avant la présidentielle. Quelque 93 000 grands électeurs étaient appelés à renouveler ce dimanche 178 des 348 sièges de la Haute Assemblée ; 95 % d’entre eux proviennent des conseils municipaux. La question n’est pas vraiment celle d’un basculement comparable à 2011, lorsque la gauche conquit pour la première — et jusqu’ici seule — fois le Sénat sous la Vᵉ République ; mais plutôt de savoir si le parti de Marine Le Pen va réussir à forcer la dernière porte institutionnelle qui lui résistait.


L’élection sénatoriale qui renouvelle la chambre des collectivités est un excellent thermomètre de l’enracinement local des partis ; un test toujours délicat pour un RN fort nationalement mais longtemps faible dans les territoires. Les gains électoraux du RN aux dernières municipales laissaient espérer une entrée en force au Palais du Luxembourg. Jusqu’à présent, le parti ne comptait que trois sénateurs élus en 2023 : Christopher Szczurek dans le Pas-de-Calais, Joshua Hochart dans le Nord et Aymeric Durox en Seine-et-Marne.
Du tract au carnet d’adresses
Parmi eux, Christopher Szczurek dans le Pas-de-Calais est un de ces caciques du RN qui reviennent de loin : « J’ai adhéré en 2007. En 2008, l’ambiance avait quelque chose de crépusculaire. Seulement quinze élus municipaux en 2008. » L’implantation, ce fut son travail avec Steeve Briois à Hénin-Beaumont, laboratoire à la fois municipal et électoral du futur RN mariniste. « Obtenir une majorité au second tour était pour nous un horizon très lointain, alors les élections sénatoriales… Elles n’avaient jamais été à notre portée ! » se souvient l’élu. Patiemment, il assiste et participe à la professionnalisation du parti : « Dans le Pas-de-Calais, il faut arpenter 890 communes. La campagne est chirurgicale. La campagne, ce sont des rendez-vous individuels… » Le RN a dû monter, selon le sénateur, « sa propre méthode » empruntée au savoir-faire syndical et aux méthodes communistes du bassin minier. Après avoir appris à boire le demi avec l’électeur du Nord dans les foires, il a dû se faire au café dans les antichambres des mairies.
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Vers 19 h, les téléphones commencent à vibrer. Les résultats des « points chauds » tombent les uns après les autres. Renaud Muselier et Valérie Boyer sont élus. Dans le même département, le RN prend deux sièges avec Marie-Pierre Callet et Fabien Bravi. Puis deux à nouveau dans le Var, et un siège dans le Vaucluse, l’Hérault, le Gard et la Gironde… La grande surprise vient de Seine-Maritime : Léon Levasseur est élu pour le RN. « Ce n’était pas du tout attendu », confie un assistant parlementaire. Un autre observe les résultats : « Ils sont sous-estimés à chaque élection… »
Quatorze au compteur
À 20 h 08, Sébastien Chenu annonce quatorze sénateurs élus ou déjà acquis pour le RN et l’UDR. Le seuil de dix élus, nécessaire à la formation d’un groupe, est largement franchi. À côté de la progression en sièges, la progression en voix est également significative. Aymeric Durox s’enthousiasme d’une multiplication spectaculaire des suffrages dans la Creuse. Au niveau national, le parti affirme tripler son nombre de voix par rapport au précédent renouvellement. En Gironde, département que l’on présentait avant le scrutin comme décisif pour l’obtention du groupe, Edwige Diaz décroche son siège avec une avance très confortable. Dans le détail, la percée a aussi ses limites. Dans les petits départements, où le scrutin majoritaire favorise les personnalités solidement implantées et les réseaux de notables, le RN cale. L’UDR, qui espérait attirer les grands électeurs LR et divers droite, échoue dans le Tarn, le Tarn-et-Garonne et la Creuse. Dans les Alpes-Maritimes, l’alliance UDR-RN pouvait rêver de trois sièges avec les prises de Nice et de Cagnes-sur-Mer. L’ex-épouse du maire de Nice, Dominique Estrosi-Sassone, résiste et le parti d’Éric Ciotti limitera son gain à deux sièges seulement. Le RN reste donc dépendant de la proportionnelle pour obtenir des élus, et l’UDR de son allié pour exister au Sénat.


Le flirt attendra
Jordan Bardella ne boude pas son plaisir. Le patron du RN y voit une validation de sa stratégie d’ouverture à droite : « Des élus de droite, parfois proches des Républicains, notamment dans les Alpes-Maritimes, ont voté pour notre liste », se réjouit-il. Il annonce une recomposition future et des opportunités d’alliance : « Nous tendrons la main aux patriotes sincères de LR quand Bruno Retailleau se désistera pour Édouard Philippe. » Une main tendue en forme de pique adressée à la droite, donc, mais fraîchement accueillie par les intéressés. Des rapprochements avec le nouveau groupe RN ? « Il n’y aura aucune porosité », maintient le président du groupe LR, Mathieu Darnaud, qui enregistre quelques pertes ce soir. Dans les couloirs, Francis Szpiner soupire à l’idée d’un rapprochement et hausse les épaules: « Des amendements ou projets de loi communs ? C’est peu probable. » Roger Karoutchi, moins dramatique, refuse « tout cordon sanitaire » face aux nouveaux venus. La gauche, de son côté, retrouve ses vieux réflexes. Patrick Kanner annonce que « le musée des horreurs va entrer au Sénat ».
Au pupitre, le président du Sénat, Gérard Larcher, prend sobrement « acte » de la constitution d’un groupe UDR-RN et assure que chaque groupe « pourra exercer ses droits ». Le véritable changement est peut-être là. Avec un nouveau groupe, viennent les collaborateurs, le temps de parole et des moyens supplémentaires, et aussi le droit de provoquer chaque année une commission d’enquête ou une mission d’information. Edwige Diaz, élue en Gironde, est pressentie pour présider le groupe. Le RN entre au Palais du Luxembourg en bonne compagnie : celle des règlements, des huissiers de séance, des notables. Le parti qui veut renverser la table obtient son rond de serviette. Christopher Szczurek résume le tout d’une formule : « Ce n’était pas un cordon sanitaire au sens moral, mais une forme de mépris de classe », dit-il à propos de ses collègues LR. Ce n’est pas le grand soir électoral. Mais dès lundi au Palais du Luxembourg, c’est peut-être le petit matin de la notabilisation.




