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Affaire Lyhanna: le pouvoir s’affole

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Selon notre chroniqueur, les enfants oubliés pourraient accélérer la révolution populiste qui couve…


Le pouvoir s’affole. Gérald Darmanin en perd sa voix. La Révolution des oubliés[1] est en marche. Le gouvernement improvise des annonces visant à accélérer les actes d’enquêtes concernant les agressions sexuelles contre les enfants et à renforcer les peines pour les violeurs en série. Hier, le Sénat a entendu en urgence le ministre de la Justice et celui de l’Intérieur, Laurent Nunez. Mais le réveil arrive trop tard. La parole officielle n’est plus crédible. Le meurtre de Lyhanna ne révèle pas seulement une justice naufragée, incapable de protéger les gens, à commencer par les plus fragiles. Plus généralement, l’Etat affaibli laisse voir son renoncement à défendre la nation, son peuple, sa souveraineté, sa cohésion, ses frontières. Lundi, des citoyens ulcérés ont protesté devant des tribunaux. Place Vendôme, face au ministère de la Justice, des indignés ont bravé l’interdiction de manifester, en réclamant la démission d’un Darmanin aphone, hier soir sur CNews.

Des Femen (gauche) côtoient des féministes de Némesis (droite). Des figures de la société civile émergent. Dimanche dernier, le maire divers droite de Fleurance (Gers), Grégory Bobbato, en tête de la marche blanche, s’est imposé par son discours mettant en cause des « défaillances sociétales ». Mardi, Me Pierre Debuisson, avocat de la mère d’une autre fillette, Rosa, violée impunément par Jérôme Barella a annoncé avoir déposé plainte contre l’Etat pour « faute lourde ». L’avocat veut également poursuivre les parquets (d’Auch et de Toulouse) et la gendarmerie pour « mise en danger de la vie d’autrui » et « non-assistance à personne en danger ». Il veut traduire Darmanin devant la Cour de Justice de la République. Dans Le Figaro d’hier, Bruno Le Maire, ancien ministre de l’Économie, écrit : « Le peuple se lève. Aujourd’hui, c’est une révolte. Demain, ce sera une révolution ». Elle est déjà là.

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Les esprits sont prêts. L’espoir d’une grande bascule est l’idée qui s’installe auprès de ceux qui constatent la faillite du système. Cinquante ans d’erreurs collectives, droite et gauche confondues, ne pourront être corrigées sans rompre avec une classe politique qui se claquemure et s’accroche à ses certitudes. « Il faut entendre le besoin de radicalité dans la société », explique, ce mercredi matin sur RTL, le banquier de gauche Matthieu Pigasse. Cependant le progressisme n’écrit plus l’histoire. Elle lui tourne le dos. La gauche n’est plus hégémonique, même si elle conserve encore ses bastions dans le monde culturel et médiatique. Certes, face au meurtre de Lyhanna, le camp du Bien a oublié ses critiques qui dénonçaient des récupérations politiques à propos des crimes commis contre des jeunes filles par des OQTF. Cette fois, la qualité de Français blanc et européen de Barella ne pose plus ce genre de réticences. Reste que cet assassinat n’efface pas ceux de Lola, de Philippine et de bien d’autres victimes d’immigrés indésirables. Les magistrats, qui protestent ces jours-ci de leur mise en cause, ne comprennent rien à la colère française. Ce sont toutes les institutions, confisquées par des castes populophobes, qui vont avoir à rendre des comptes. La réalité de la révolution du bon sens se lira dans son aboutissement, en mai 2027. Jamais présidentielle n’aura été aussi déterminante pour le destin du pays.

La révolution des oubliés

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[1] De l’auteur, Fayard

«La France est un lieu d’expansion du Sud global»

Pourquoi aime-t-on encore la France alors qu’elle court si vite à sa perte? Pour son élégance, son sens de l’amitié et sa libido rebelle au puritanisme américain, répond Mathieu Bock-Côté. Face à la partition rampante du territoire, l’essayiste exhorte la droite à surmonter ses querelles de personnes. Question de vie ou de mort.


Causeur. À l’approche de la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon a forgé un concept censé définir son projet de société : la « Nouvelle France ». Soit précisément le terme qui désignait le Québec à l’Âge classique, quand c’était une colonie française. Avez-vous pris cela comme un hommage à votre beau pays ?

Mathieu Bock-Côté. Bien au contraire, j’estime être victime d’appropriation culturelle ! (Rires.) La mémoire de la Nouvelle-France se trouve au cœur de l’identité québécoise. Et cela se voit encore partout à l’œil nu. À Montréal, l’un des monuments les plus célèbres, avec le pont Jacques-Cartier, est le pont Samuel-De Champlain, appelé ainsi en hommage à l’envoyé d’Henri IV qui a fondé la ville de Québec en 1608. Or en 2013, il a été question de rebaptiser l’ouvrage en lui donnant le nom d’une légende nationale du hockey, Maurice Richard. Malgré l’immense popularité de cet athlète, les autorités ont renoncé au projet quand elles ont vu l’émotion suscitée. Si nous ne sommes plus français depuis plus de deux cent soixante ans, nous n’oublions pas les racines françaises du pays, et la langue de Molière n’a jamais cessé d’être la nôtre, même si nous la parlons avec l’accent de Gilles Vigneault et de Félix Leclerc. En ce temps-là, la Nouvelle-France était un projet de rayonnement de la France par le moyen de la colonisation. La Nouvelle France de Jean-Luc Mélenchon est, au contraire, un projet d’effacement de la France par une contre-colonisation.

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Vous parlez de votre passé colonial de façon très positive. Est-ce un sentiment partagé au Québec ?

Longtemps les Québécois ont eu une certaine rancœur envers la France, mais pas parce qu’elle a colonisé le Québec, ce serait absurde, car ils sont issus de cette colonisation, mais parce qu’elle les a abandonnés à la fin de la guerre de Sept Ans pour préférer garder les Antilles. Remarquez, beaucoup de Français en ont aussi souffert, notamment Michelet qui a écrit au sujet du traité de Paris signé en 1763 : « Que perd alors la France ? Rien, sinon le monde. » Cela dit, depuis que de Gaulle a proclamé « Vive le Québec libre » sur le balcon de l’hôtel de ville de Montréal en 1967, nous sommes réconciliés avec l’ancienne mère patrie. Je suis toujours ému quand je me replonge dans le récit de la visite du général au Québec. Au cours de son séjour, il s’est notamment rendu dans la ville de Trois-Rivières. Et ce jour-là, il a déclaré : « Vive Trois-Rivières, vive le Québec, vive la Nouvelle-France, et vive la France ! »

Et les Amérindiens, comment jugent-ils ce passé colonial ?

C’est une histoire peu connue, mais dès le départ, les colons français ont choisi de ne pas se comporter en dominateurs. Au lieu d’imiter les Anglais, qui ont repoussé les Amérindiens puis les ont parqués dans des réserves, ils se sont alliés avec plusieurs tribus. Après la défaite française, au moment de la guerre de Conquête, ce seront des chefs amérindiens qui seront les derniers à combattre pour le maintien de la souveraineté française en Amérique. On connaît aussi l’histoire du peuple métis, dans l’Ouest canadien, issu de l’alliance entre les coureurs des bois et les femmes amérindiennes, dont le chef, Louis Riel, s’est révolté contre les Anglais à partir de 1869 avec le soutien d’Honoré Mercier, Premier ministre québécois connu pour sa formule quand il a appris la mort du rebelle, pendu par le régime canadien : « On a tué notre frère Riel ! » Je connais peu de leaders nationalistes de peuples d’ascendance européenne qui auraient pu dire une telle phrase à l’époque.

Venons-en à notre côté de l’Atlantique. Vous disiez que l’ambition de Mélenchon est l’effacement de la France. Quelle est selon vous l’imminence du danger ?

Je pense que la messe sera dite d’ici quelques décennies. On ne dira plus alors que la France est un pays d’immigration, mais un lieu de l’expansion territoriale du Sud global vers le Nord. On pourra même raconter que cette histoire a commencé quand les États-Unis se sont désoccidentalisés à partir des années 1960, avec dans leur sillage le Canada, mais aussi la Nouvelle-Zélande et l’Australie, pays qui eux aussi ont alors progressivement renoncé à leur ancrage européen pour devenir des laboratoires du multiculturalisme. Le dernier Occident sera donc l’Europe, où subsisteront en fin de compte quelques principautés indépendantes où seront majoritaires les peuples historiques européens, comme au temps de l’Espagne musulmane.

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Mais pourquoi diable vous êtes-vous installé voilà cinq ans dans notre pays s’il est en voie d’effacement ?

D’abord, la France n’a pas dit son dernier mot, nous ne sommes pas encore contemporains des derniers jours et on peut toujours se battre démocratiquement pour que ce futur désagréable n’advienne pas ! La France est un pays magnifique, tout simplement. Il y a quelque chose dans votre manière de vivre qui est fascinante. Votre souci d’élégance, la splendeur de vos monuments qui témoigne d’un passé glorieux, et puis peut-être le plus important, l’amitié à la française, qui veut dire quelque chose. Sans oublier l’amour bien sûr : en France, une espèce de libido circule un peu partout. Il y a partout dans les rapports sociaux un désir de plaire qui va à l’encontre du puritanisme nord-américain. Alors certes il y a aussi chez vous une forme d’universalisme névrotique qui vous mène à croire que vous vous confondez avec l’humanité entière, sans voir à quel point cette idée que vous vous faites de vous-même est provinciale. Reste que vous êtes un beau peuple, tout simplement, l’expression la plus achevée, de mon point de vue, de la civilisation occidentale. 

Sauf que cette identité est vouée à disparaître, dites-vous…

Oui, mais vous partez de tellement haut que, même quand vous chutez, vous restez encore d’un bon niveau. Et par ailleurs, il faut se battre, pour renverser la tendance.

Nous chutons douloureusement. Parfois en nous faisant carrément très mal. N’êtes-vous pas frappé par exemple par la violence des émeutes urbaines en France, comme celles qui se produisent régulièrement lors des grands matchs du PSG ?

Vous savez, la décadence n’est pas spécifiquement française. Elle est partout en Occident. Cela dit, je vois bien ce qui s’exprime d’inquiétant dans ces échauffourées toujours plus nombreuses en France : un instinct de conquête territoriale, de conquête vitale. C’est du reste cette même dynamique qui est à l’œuvre, certes de façon plus pacifique, quand La France insoumise remporte des victoires électorales, comme récemment à Roubaix ou Saint-Denis. Demain d’autres villes assiégées tomberont. Et la droite ne gagnera plus jamais à Paris. Bref, on voit les conséquences politiques du changement démographique. Mais nous nous interdisons de le conceptualiser.

Attention, on va dire que vous êtes « un adepte de la théorie raciste du grand remplacement », comme on dit au Monde !

Ce n’est pas moi qui le suis, mais Jean-Luc Mélenchon, qui s’en réclame. Ou le député mélenchoniste Sébastien Delogu quand il lance en décembre aux électeurs de Saint-Denis et de Pierrefitte-sur-Seine : « Vous avez une opportunité en or, qu’enfin un racisé dirige ces deux villes et fasse en sorte que le réel peuple de France reprenne le pouvoir ici. » À cause de ce type de discours, la dimension ethnique remonte toujours davantage à la surface dans le débat public, et je m’en désole, inutile de le préciser. Philippe Séguin l’avait annoncé. « Vous sacrifiez la nation, mais vous n’aurez pas d’individus, vous retrouverez des tribus. » On y est.

Redoutez-vous une guerre tribale en France ?

Non, parce que le pays dispose quand même d’institutions assez fortes qui peuvent convenir aux situations explosives radicales. Donc, si jamais ça explosait vraiment, l’appareil d’État saurait réagir, sur le mode répressif, hélas. Je pense qu’on va plutôt assister à une forme de partition des populations selon des critères non dits.

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Même si un mouvement anti-immigration arrive au pouvoir ?

Si un tel parti arrivait au pouvoir, s’il organisait le référendum nécessaire afin de modifier fondamentalement la politique d’immigration, on pourrait imaginer une réorientation des paramètres d’action publique entraînant une amélioration visible à horizon de vingt ans ou trente ans. Mais je ne suis guère optimiste. La culture gauloise de la chamaillerie empêche le camp national de s’unir. Le RN ne devrait pas tenir Éric Zemmour pour une espèce de félon insupportable et ce dernier devrait reconnaître dans le parti de Jordan Bardella le navire amiral du camp national. Marion Maréchal et Sarah Knafo devraient considérer qu’elles sont des alliées politiques. Nicolas Dupont-Aignan, qui, à sa manière, a tenu le flambeau pendant des années, ne devrait pas être méprisé comme il l’est par le reste de sa famille politique. Et tout ce monde devrait espérer le ralliement des Bruno Retailleau et David Lisnard, qui possèdent une culture gouvernementale utile.

Mais vous qui êtes un libéral, n’êtes-vous pas rebuté par les accents parfois ultraconservateurs de certains leaders nationaux-populistes ?

Je fréquente le camp national de votre pays depuis un certain temps et je n’ai pas l’impression d’être devant une collection de bigots et de sectaires. Il faut faire une différence entre les fantasmes de Libé qui voit partout des puritains insupportables et la réalité, très éloignée de cette caricature.

Et au Québec, la nation peut-elle encore gagner avec ce référendum que vous appelez de vos vœux ?

Je vais vous répondre en convoquant Francis Fukuyama, qui a prophétisé la « fin de l’Histoire » en 1992. Quoique assez sûr de son fait, il affirme alors qu’une seule hypothèse pourrait le mener à réviser sa théorie : l’indépendance du Québec. Si un tel événement se produisait, dit-il, cela signifierait que les passions humaines et politiques sont plus fortes que la logique rationnelle et utilitaire des hommes. La balle est donc dans notre camp. L’indépendance du Québec se fera. Et qui sait, la Nouvelle-France authentique, je veux dire la québécoise, sera peut-être demain le remède à la Nouvelle France de Mélenchon.

Le pessimiste joyeux

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Affaire Lyhanna: le rappel de quelques évidences

Il faut trouver un juste milieu entre le lamentable corporatisme des procureurs et les accusations populistes globalisantes.


Après le fiasco judiciaire…

Le président de la République a eu tort de précipiter son jugement ! Comme il l’a déjà fait trop souvent, notamment pour Nahel… Les politiques s’indignent, de droite, de gauche, d’extrême droite, d’extrême gauche (pour elle, la police tue !). La plupart feignent de découvrir aujourd’hui ce sur quoi ils étaient demeurés longtemps indifférents, traitant la justice comme une quantité négligeable et un univers secondaire. Maintenant, place aux vitupérations, aux improvisations et aux multiples propositions ! Tout n’est pas à jeter. Qui serait assez obtus pour contester la nécessité d’une augmentation des moyens, mais si peu lucide qu’il affirmerait que leur pénurie matérielle et humaine est la cause de tout ? Tant de désastres judiciaires se sont produits qui seraient demeurés les mêmes malgré une situation budgétaire différente… Il est absurde de répéter comme un mantra que l’institution est coupable, qu’il y a une responsabilité collective. Cette banalité est une fuite, une dérive : derrière chaque tragédie, il y a forcément des responsabilités de toutes sortes, individuelles, personnelles, multiples. Dénoncer des abstractions est trop confortable. Identifier et sanctionner, s’il y a lieu, les transgressions et les négligences clairement imputables à tel ou telle sera plus efficace et évitera un opprobre général qui n’aurait aucun sens. La vindicte populaire, les insultes et les menaces contre le tribunal et les magistrats d’Auch sont honteuses. Il n’empêche que la magistrature, dans son ensemble, devra un jour y mettre du sien sur le plan de la réflexion collective et de ses pratiques. Trop souvent, le citoyen est oublié, et parfois même méprisé. Quoi ? Il ose s’occuper de ce qui le regarde ! Mais quand la Conférence nationale des procureurs de la République se contente de dire que « la colère est mauvaise conseillère » et qu’il faut refuser toute sanction, c’est un peu court et le triomphe d’un lamentable corporatisme ! Il faut cesser de « saturer de priorités » l’univers régalien, comme si l’on avait le droit, au prétexte du narcotrafic, des viols et des horreurs pédocriminelles, de ne pas appréhender l’immense masse de la délinquance du quotidien. Il nous faudrait, pour la France, sur le plan régalien, le Rudy Giuliani de la grande époque. Rien de ce qui est transgressif, du dérisoire au grave, ne doit nous demeurer étranger ! Si nous ne traduisons pas dans les faits les leçons que nous enseigne la tragédie, tellement évitable, de la si jeune Lyhanna, ainsi que celles que nous aurions déjà dû apprendre auparavant, le futur sera pavé des mêmes horreurs. Les structures et les moyens ont leur importance, mais sans des politiques – fi de l’irresponsabilité illimitée ! – et des magistrats à la hauteur dans notre démocratie, nous aurons des indignations à répétition, mais jamais un authentique redressement.

L'Heure des crocs - De CNews et du délit d'opinion

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Belfast: guerre et barbarie

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À Belfast, une attaque au couteau perpétrée par un migrant soudanais contre un homme d’une quarantaine d’années, filmée puis diffusée lundi soir par un riverain, a suscité une vive émotion dans le pays. En réaction, des manifestations hostiles à l’immigration ont dégénéré en violences mardi. Les autorités ont toutefois écarté la piste terroriste. Comme après l’affaire Henry Nowak, le Premier ministre Keir Starmer a dénoncé sur X une « attaque écœurante » et en même temps « des scènes de violence abjectes ».


Dans une rue de Belfast, un homme est jeté à terre. Son agresseur lui crève les yeux avant d’entreprendre de le décapiter. Lorsque j’ai appris cette nouvelle, je n’ai pas pensé à l’Irlande du Nord, ni aux statistiques de la criminalité, ni même aux interminables commentaires dont notre époque recouvre les événements pour éviter d’en regarder le cœur. J’ai pensé à quelque chose de beaucoup plus ancien. J’ai pensé à ces âges obscurs que nous croyions relégués dans les marges de l’histoire, à ces temps où l’on coupait les têtes pour les exposer sur les remparts, où l’on mutilait les vaincus afin que leur chair parle plus fort que leur mort.

A lire du même auteur: Affaire Nowak : quel antiracisme ?

Et je me suis demandé si notre principale faiblesse n’était pas devenue notre incapacité à reconnaître la barbarie lorsqu’elle se présente devant nous. Car il existe aujourd’hui une confusion qui empoisonne toute réflexion sur la violence. Nous avons fini par croire que la guerre et la barbarie étaient une seule et même chose. Tout est barbare : les conflits, les attentats, les crimes, les émeutes, les bombardements, les frontières, parfois même les paroles. À force d’employer ce mot pour désigner toute forme de brutalité, nous l’avons vidé de son sens. Nous avons perdu la faculté de distinguer. Or une civilisation commence souvent à décliner lorsqu’elle ne sait plus distinguer.

Jouissance de destruction

La guerre est aussi ancienne que les cités, les royaumes et les empires. Elle est l’une des tragédies permanentes de l’histoire humaine. Elle détruit des villes, emporte des innocents, dévaste des paysages et remplit les cimetières. Elle est presque toujours injuste pour ceux qui la subissent. Pourtant, même dans sa brutalité, elle demeure liée à une finalité qui lui est extérieure. On fait la guerre pour défendre une frontière, conquérir un territoire, imposer une domination, préserver une indépendance ou assurer la survie d’un peuple. La barbarie commence lorsque cette finalité s’efface derrière la jouissance même de la destruction. Elle apparaît lorsque tuer ne suffit plus. Lorsqu’il faut encore humilier. Lorsqu’il faut profaner. Lorsqu’il faut faire du corps de la victime un message destiné aux survivants.

La différence est essentielle. Un soldat peut tuer par devoir, par peur, par discipline ou par conviction. Le barbare tue et cherche en même temps à détruire l’humanité même de celui qu’il tue. Il veut effacer le visage avant d’effacer la vie. Il veut dégrader autant qu’anéantir. L’histoire récente nous offre malheureusement de nombreux exemples de cette réalité. Au Rwanda, en 1994, des voisins massacrèrent leurs voisins à la machette avec une fureur qui semblait avoir rompu tous les liens de la civilisation. Dans les territoires contrôlés par Daech, des hommes furent décapités devant des caméras afin que leur mort soit vue par le monde entier. Au Mexique, certains cartels suspendent des corps mutilés aux ponts routiers ou abandonnent des restes humains sur les places publiques afin de terroriser leurs adversaires. Au Soudan, des villages entiers ont été livrés au meurtre, au pillage et au viol. Le 7 octobre 2023, des familles furent massacrées, des civils assassinés, et les images de leur souffrance transformées en trophées destinés à circuler sur les réseaux sociaux.

Au-delà du crime

Les causes diffèrent. Les idéologies diffèrent. Les contextes diffèrent. Mais quelque chose demeure identique. Dans chacun de ces cas, la violence cesse d’être un moyen pour devenir un spectacle. La souffrance cesse d’être une conséquence pour devenir un objectif. Le meurtre cesse d’être un acte de guerre ou un simple crime pour se transformer en cérémonie de l’humiliation. Voilà ce que notre époque peine à comprendre. Nous avons développé une extraordinaire capacité à expliquer les violences. Nous les rapportons à l’exclusion, à la pauvreté, aux traumatismes historiques, aux discriminations, aux frustrations sociales ou aux héritages coloniaux. Toutes ces explications peuvent contenir une part de vérité. Elles deviennent dangereuses lorsqu’elles remplacent le regard lui-même. À force de chercher les causes, nous oublions parfois les actes. À force de comprendre, nous cessons de juger. À force d’expliquer les bourreaux, nous ne voyons plus ce qu’ils font.

A lire aussi: Bavure antiraciste

Le tabloïd « Daily Express » DR.

L’affaire de Belfast est révélatrice à cet égard. Ce qui frappe n’est pas seulement l’extrême violence de l’agression. Les chroniques judiciaires sont pleines de violences extrêmes. Ce qui saisit ici est cette volonté de détruire le regard avant la vie. Crever les yeux d’un homme, c’est tenter d’effacer sa présence humaine avant même de supprimer son existence physique. Puis vient la tentative de décapitation, comme si la mort elle-même demeurait insuffisante. Cette logique nous conduit bien au-delà du crime ordinaire. Elle nous conduit vers cette région obscure de l’âme humaine où la destruction devient une source de satisfaction, où l’humiliation compte davantage que la victoire, où le corps de l’autre cesse d’être celui d’un semblable pour devenir celui d’un objet que l’on peut mutiler à volonté. C’est précisément cela que l’on appelle la barbarie.

Désarmement moral

Le drame de l’Europe contemporaine n’est pas tant l’existence de la barbarie. Celle-ci a toujours existé. Elle a accompagné les hommes depuis les premiers empires jusqu’aux totalitarismes du XXe siècle. Le véritable drame est que nous avons perdu les instruments intellectuels et moraux qui permettraient de la reconnaître. Nous continuons à parler des droits de l’homme, de tolérance, de paix, de dialogue et de vivre-ensemble, comme si ces principes suffisaient à conjurer les forces obscures qui traversent l’histoire humaine. Nous nous comportons souvent comme si le progrès matériel avait transformé la nature même de l’homme. Or rien n’est plus faux. Sous les villes modernes, les réseaux numériques, les institutions démocratiques et les déclarations universelles, demeurent les mêmes passions, les mêmes haines, les mêmes désirs de domination, les mêmes pulsions de destruction qui ont accompagné l’humanité depuis ses origines.

La civilisation n’abolit pas ces forces. Elle les contient. Elle les limite. Elle les discipline. Et lorsqu’elle cesse de les voir, lorsqu’elle refuse de les nommer ou lorsqu’elle les dissout dans des explications abstraites, elle s’affaiblit elle-même. Les sociétés ne meurent pas parce qu’elles rencontrent des ennemis. Toutes les sociétés ont rencontré des ennemis. Elles commencent à mourir lorsqu’elles perdent leur capacité de jugement, lorsqu’elles ne savent plus distinguer le tragique de l’histoire de ses formes les plus monstrueuses, lorsqu’elles confondent la guerre, qui appartient à la condition humaine, avec la barbarie, qui est la célébration même de la destruction de l’homme par l’homme.

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Peut-être est-ce là la leçon que nous adressent, chacune à leur manière, les machettes du Rwanda, les décapitations de Daech, les atrocités du Soudan, les massacres du 7 octobre et cette scène surgit d’une rue de Belfast comme un souvenir venu des âges les plus reculés. Ces événements nous rappellent que la barbarie n’est jamais loin. Elle attend simplement que les hommes cessent de la reconnaître pour reprendre sa place dans l’histoire. Et il se pourrait bien que le signe le plus inquiétant de notre époque ne soit pas son retour, mais notre difficulté croissante à la voir lorsqu’elle se tient devant nous.

La société malade

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Le pape Léon XIV veut «désarmer» l’intelligence artificielle: réarmons plutôt l’intelligence humaine

Le pape alerte sur les menaces liées à l’intelligence artificielle, sans pour autant appeler à un moratoire. Dans les pays développés, certains économistes redoutent que l’IA générative ne fasse aux emplois qualifiés ce que la mondialisation a fait à de nombreux emplois industriels. Et dans le monde feutré et inquiétant de la tech, nul ne sait plus vraiment si quelqu’un serait toujours en mesure d’appuyer sur le bouton « Arrêt »… Réflexion


Dans son encyclique Magnifica humanitas, le pape Léon XIV, installé sur le trône de Saint-Pierre depuis plus d’un an, met en garde contre l’intelligence artificielle qu’il invite à « désarmer », sans quoi notre société sombrerait dans une déshumanisation accrue marquée par l’émergence de nouvelles formes d’esclavage. Le Saint-Père est évidemment dans son rôle et dans la continuité historique d’une institution freinant, parfois à raison, parfois à tort, toute forme de progrès. Pourtant, à moins d’un improbable coup d’arrêt planétaire, dont on ignore d’ailleurs par qui il serait décidé ou imposé, et sûrement pas du fait d’une Eglise au pouvoir déclinant, il faudra composer avec l’omniprésence de l’IA. 

La question qui va hanter notre époque

Bien sûr, il ne fait plus guère de doute que celle-ci transformera l’homme dans ce qui le façonne et le caractérise : son génie autant que sa démesure, sa capacité de mémorisation, sa représentation du monde, ses rapports de domination, ses activités parfois routinières jusqu’au travail qui lui assure les conditions financières de sa survie. Ce défi aux confins de la philosophie et de la vie pratique devrait hanter chacun d’entre nous, peut-être pas autant que la question de la mort ou du temps qui passe, mais nous impose d’être à la hauteur des enjeux, individuellement et collectivement, afin au mieux de façonner la révolution à l’œuvre ou au pire nous adapter afin au moins de ne pas trop perdre la partie.

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Individuellement, si l’homme se refuse d’être une meilleure version de lui-même, il sombrera dans l’assistanat, c’est-à-dire dépendant d’une soumission nouvelle, en plus d’être déjà perfusé d’aides en tous genres. Collectivement, une généralisation de ce scénario risquerait fortement d’accélérer la décadence qui prendrait pour traits une société de zombies toujours moins capables d’écrire, de compter, de se projeter, simplement d’exercer une activité professionnelle. Dans cet espace, la barbarie, aiguillonnée par l’ignorance, finirait par triompher et ce serait la victoire finale du « tous contre tous », la guerre généralisée, l’apocalypse et l’avènement possible du « technofascisme ». Et la fin de l’homme dans ce qu’il a de plus précieux : son humanité.

On ne me remplacera pas en premier !

Heureusement, à rebours de cette option, il reste à l’homme l’option d’accompagner l’évolution en s’appropriant les avantages que permet la machine ou, combat peut-être vain, être meilleur qu’elle en se reconnectant avec ce qui fait son essence. En d’autres termes, il devra donc renouer avec son génie et sa grandeur, sans quoi une intelligence artificielle sans garde-fou le remplacera, tant dans le milieu professionnel – pensons entre autres au journalisme, aux services à la clientèle et même à la médecine -, que dans la sphère privée – où, déjà, des applications permettent d’être en couple avec des partenaires virtuels.

A chacun donc, à l’heure où la décivilisation gagne du terrain, de se responsabiliser après des années de laissez-faire, de s’approprier des vertus supérieures, de maîtriser les événements de sa vie, mais aussi d’acquérir une capacité d’analyse des enjeux, une éloquence qui ne saurait faire fi d’une réappropriation du langage, une liberté de pensée non soumise aux tentaculaires algorithmiques et une culture générale solide permettant de briller en société – qu’on se rassure, ce n’est pas à court terme que des puces omniscientes seront implantées dans nos cerveaux. Et si ce défi ne parle pas, que chacun au moins, dans une logique très égoïste cette fois-ci, comprenne qu’il est dans son intérêt de se mettre dans la position de ne pas être le premier à être remplacé par l’IA.

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Pour relever le défi, nous devrons donc revaloriser, dès le plus jeune âge, les savoirs, les émotions et les attitudes qu’aucune intelligence artificielle ne pourrait totalement acquérir. Bien que l’actualité ne pousse pas à l’optimisme, il reste bien cette note positive : jamais aucune d’entre elle ne parviendra à remplacer les actes de bravoure ; aucune impression en 3D ne pourra rivaliser avec les cathédrales ; aucune fragrance artificiellement fabriquée ne dégagera d’effluves plus douces  que le parfum des fleurs qui éclosent sur nos chemins de pèlerinage et sentiers de randonnée ; l’intelligence qui résoudra les conflits mondiaux n’est pas encore arrivée et les hommes continueront de façonner le monde, pour le meilleur et pour le pire.

Contrairement à ce que sous-entend Léon XIV dans son encyclique, la déshumanisation et ses conséquences, dont la guerre, ne viendront pas de l’intelligence artificielle, qui ne fera que renforcer des tendances à l’œuvre, mais d’avoir fait croire à l’homme que sa propre intelligence était devenue superflue.  Et si tout ceci semble fort logique et banal, mais écrit sans l’aide d’une IA, concluons que la montée en puissance d’une forme intelligence ne devrait définitivement signifier qu’une autre s’éteigne, mais au contraire qu’elles se renforcent. 

Comptez la femme…

Coupe du monde: la compétition n’a pas encore commencé, mais Marie Portolano a déjà chaussé ses crampons et dit une ânerie !


Il parait qu’il n’y a pas assez de femmes parmi les journalistes qui couvriront la Coupe du monde. C’est le sport préféré des féministes : compter les femmes – dans les conseils d’administration du CAC 40, les municipalités, les équipes de tournage de cinéma et les abonnés au gaz. Je ne sais pas si ça les aide à s’endormir mais le résultat est toujours le même: il n’y en a pas assez.

Bête comme ses pieds

Avant le début du Mondial de football, la journaliste Marie Portolano pousse une gueulante dans une tribune intitulée « Il faut nous dire si on dérange[1] ». Co-auteur du documentaire Je ne suis pas une salope je suis journaliste, officiant désormais aux Maternelles sur France 5, elle nous prévient : on va en bouffer. « Pendant un mois, le foot sera partout, tout le temps ». Chouette ! Mais, la fête sera gâchée parce que sur 150 journalistes français dépêchés aux Etats-Unis et au Mexique pour nous faire vivre ce grand moment de fraternité, il y a seulement dix femmes (6%). Depuis des années, Marie Portolano et d’autres tempêtent, accusent, publient livres et articles. Et pourtant les journalistes sportives sont toujours invisibilisées, c’est trop injuste.

J’ironise, mais 6 % de femmes ce n’est effectivement pas beaucoup. La société bouge à son rythme. Les femmes ont investi le journalisme sportif depuis une quinzaine d’années. Faites leur confiance, Messieurs, dans une génération voire moins, elles seront majoritaires… Regardez la féminisation du reste de l’ensemble de la profession.

En attendant, une seule question devrait compter : des consœurs sont-elles privées de Coupe du monde parce qu’elles sont des femmes ? Marie Portolano le suggère mais ne fournit malheureusement aucun témoignage.

On discute sur le sexe des anges…

Surtout, je me fiche complètement du sexe des journalistes qui commenteront le foot. Le public serait-il mieux informé s’il y avait 50 % de femmes ? Si toutes les activités humaines doivent être paritaires, Mme Portolano devrait réclamer la parité sur les chantiers de BTP, dans les mines, ou sur les navires de guerre. Et déplorer aussi le fait que l’audiovisuel public soit actuellement dirigé exclusivement par des femmes. Pas très paritaire, tout ça…

Derrière ces ratiocinations statistiques, il y a un récit mensonger d’un monde éternellement patriarcal. En réalité, les féministes ont gagné depuis un moment : l’égalité est la NORME dans nos sociétés. Certes, elle n’est pas pleinement réalisée. Il y a encore ici et là des femmes dominées. Des hommes aussi, d’ailleurs. Mais je vois autour de moi des amazones, des conquérantes, des guerrières, des battantes, des femmes qui font ce qui leur plait sans exiger d’être traitées comme une espèce protégée. Alors, non, Marie Portolano, ce ne sont pas les femmes journalistes qui me dérangent mais ces humiliantes pleurnicheries.


Cette chronique a été diffusée sur Sud radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale


[1] https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/10-femmes-sur-150-journalistes-au-mondial-de-football-il-faut-nous-dire-si-on-derange-par-marie-portolano-20260608_VKKVC4DWVNGCRGH3YWUEJDDOI4

Écriture inclusive LV2

Alors que la mairie de Clermont-Ferrand renonce à employer l’écriture inclusive dans ses textes officiels, sous prétexte qu’elle serait « un frein à la lecture », l’expérimentation continue outre-Manche. Désormais, les élèves britanniques sont libres d’utiliser un vocabulaire « non-binaire » pour leurs examens de langue française…


Depuis le 4 mai, les élèves britanniques de terminale planchent sur les épreuves finales du GCSE, l’équivalent du baccalauréat outre-Manche. Parmi eux, environ 130 000 lycéens, soit 20 % de la classe d’âge, présentent le français comme langue étrangère. Signe des temps radieusement inclusifs que nous vivons, l’organisme qui établit les standards académiques de l’enseignement secondaire au Royaume-Uni, l’institut Pearson Edexcel, autorise pour la première fois cette année l’emploi dans les copies et lors des oraux du « vocabulaire relatif aux termes “trans” et “non-binaire” ». Concrètement, les candidats ne seront pas sanctionnés s’ils utilisent des «  néo-pronoms hybrides  » tels que «  iel  », «  yel  » ou «  ielle  ». Cependant, la consigne ne précise pas s’il convient d’écrire «  iel est joli·e  », «  yel est joli’e  » ou « ielle est joli-e »

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Pour rappel, le jargon LGBTQIA – superbe illustration de ce que Milan Kundera appelle le « kitsch politique » pour désigner « l’embellissement du mensonge  » – n’est pas recommandé par les instances de contrôle de la langue de Molière que sont l’Académie française ou l’Office québécois de la langue française, et n’est pas davantage consigné dans les dictionnaires de référence comme le Larousse ou le non moins excellent Usito de l’université de Sherbrooke au Québec. Si « iel » figure bien en revanche, depuis 2023, dans l’édition papier du Petit Robert, il y est renseigné comme « rare », car les auteurs en ont constaté l’existence « seulement dans des textes militants et pas dans la langue courante ». En d’autres termes, l’école britannique prend un temps d’avance idéologique sur la nôtre en envisageant d’enseigner le français «  non pas comme il est, mais comme on voudrait qu’il soit », pour reprendre la fameuse expression de Delphine Ernotte-Cunci au sujet de la diversité à la télévision publique. Maigre consolation toutefois, il sera indiqué dans les manuels d’outre Manche que les « formes non genrées sont conçues pour offrir une plus grande liberté d’expression, et non pour imposer une terminologie à autrui  ». Ouf, ils n’ont pas complètement enterré John Stuart Mill !

Affaire Donald Pols: peut-on être écologiste et ségrégationniste?

L’ascension de Donald Pols, figure majeure de l’écologie néerlandaise, a connu un spectaculaire coup d’arrêt après seulement une journée dans une entreprise de sidérurgie. En cause: la révélation de son passé au sein d’un mouvement étudiant afrikaner opposé à la fin de l’apartheid… Une affaire baroque qui relance, aux Pays-Bas, le débat sur le poids du passé et la possibilité d’une rédemption en politique.


Ancien visage de la lutte climatique aux Pays-Bas, Donald Pols a vu dans son arrivée chez Tata Steel l’occasion de peser de l’intérieur sur la transition industrielle. Mais en l’espace de vingt-quatre heures, sa nomination s’est transformée en crise majeure aux retentissements inattendus.

Donald Pols: de héros du climat à dirigeant évincé en vingt-quatre heures

La carrière de Donald Pols semblait illustrer l’une des trajectoires les plus emblématiques du militantisme environnemental européen contemporain. Ancien directeur de Milieudefensie, la branche néerlandaise des Amis de la Terre, figure de proue des batailles judiciaires contre Shell et défenseur acharné de la justice climatique, il venait d’être recruté par Tata Steel Nederland comme directeur du développement durable et de la communication. Une nomination déjà controversée en raison du profil de l’entreprise, régulièrement accusée d’être l’un des principaux pollueurs des Pays-Bas. Mais personne n’imaginait alors que son mandat ne durerait qu’une seule journée.

Le 2 juin 2026, Tata Steel a brutalement annoncé la rupture de son contrat. Dans un communiqué laconique, le groupe expliquait que des « informations supplémentaires concernant son passé » avaient été portées à sa connaissance et qu’elles n’avaient pas été communiquées auparavant à l’entreprise. L’origine de cette décision ? Son passé de membre du Front des étudiants afrikaners (ASF), un mouvement étudiant de droite sud-africain actif à l’Université de Pretoria à la fin de l’ère de l’apartheid.

Un passé ressurgi des années d’apartheid

Fondé en 1983 à l’Université de Pretoria, le Front des étudiants afrikaners entendait être le porte-voix d’une jeunesse afrikaner hostile aux réformes engagées par le gouvernement sud-africain sur fond de pressions internationales en faveur de la fin de la ségrégation raciale. Proche idéologiquement du Parti conservateur sud-africain et du Parti national reconstitué, l’ASF a longtemps et ouvertement défendu le maintien d’institutions réservées aux Blancs, l’autodétermination des Afrikaners et l’existence d’une « démocratie blanche », reprenant à son compte une symbolique rappelant celle du nazisme. L’organisation s’opposait notamment à l’assouplissement des lois interdisant les mariages mixtes et les relations interraciales. Son discours reposait sur la préservation de l’identité nationale afrikaner et la défense d’un ordre politique fondé sur la séparation ethnique.

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Le mouvement va notamment s’illustrer lors de la visite de Nelson Mandela, leader de l’African National Congress (ANC), longtemps emprisonné, à l’Université de Pretoria en avril 1991. Des centaines d’étudiants, encouragés par l’ASF, avaient perturbé l’événement, pris d’assaut la scène et brûlé un drapeau de l’ANC. Le tout filmé par les caméras du monde entier. À cette époque, Donald Pols occupait des responsabilités au sein de l’organisation. « C’est notre pays, et nous ne permettrons pas qu’il nous soit arraché de manière aussi dictatoriale », avait affirmé alors aux médias de l’époque un jeune Donald Pols qui réclamait également la mise en place d’un volkstaat. « La seule façon d’éviter un bain de sang est d’octroyer aux Afrikaners leur propre patrie », affirma-t-il. Selon des archives de presse citées par le quotidien néerlandais NRC, il avait également déclaré que les organisateurs avaient été avertis que l’invitation de Mandela provoquerait une réaction incontrôlable. Des propos qui réapparaissent aujourd’hui dans un contexte radicalement différent.

De l’extrême droite au combat environnemental

L’histoire de Donald Pols est toutefois celle d’une transformation politique spectaculaire. Né à Pretoria en 1972, il quitte l’Afrique du Sud à l’âge de 21 ans pour s’installer aux Pays-Bas. Il poursuit des études à l’Université de Maastricht, où il obtient un diplôme centré sur la mondialisation et le changement sociétal. Durant cette période, il s’éloigne progressivement de ses engagements de jeunesse. Il fréquente les milieux alternatifs néerlandais, participe au Mouvement des squatters et s’oriente vers les questions environnementales.

Au début de sa carrière, il travaille pour le Parti socialiste néerlandais avant de rejoindre le Fonds mondial pour la nature (WWF), où il se spécialise dans les politiques climatiques et industrielles. Sa notoriété explose véritablement lorsqu’il prend la direction de Milieudefensie en 2015. Sous son impulsion, l’organisation devient l’une des ONG environnementales les plus influentes d’Europe. Elle mène plusieurs campagnes majeures contre les grandes entreprises énergétiques et multiplie les recours judiciaires fondés sur les engagements climatiques internationaux. La plus retentissante reste celle de 2021 où Milieudefensie remporte une victoire historique (notre photo) lorsque la justice néerlandaise ordonne au géant pétrolier Shell de réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 45 % d’ici 2030. Cette décision fait alors le tour du monde. Jamais auparavant une multinationale n’avait été condamnée de cette manière sur le terrain climatique. La même année, l’organisation obtient également gain de cause dans une affaire concernant des agriculteurs nigérians victimes de déversements pétroliers.

Ces succès font de M. Pols l’un des visages les plus médiatiques du militantisme climatique européen. En 2020, il figure même parmi les personnalités les plus influentes des Pays-Bas dans le classement annuel du journal de Volkskrant. Lorsque la cour d’appel annule finalement le jugement contre Shell en 2025, Pols dénonce une occasion manquée mais promet de poursuivre le combat, affirmant que « la lutte contre le changement climatique dangereux est un marathon, pas un sprint ».

Pourquoi rejoindre Tata Steel?

C’est précisément cette décision qui avait déjà surpris une partie du monde écologiste. Tata Steel Nederland, entreprise indienne spécialisée dans la sidérurgie, exploite à IJmuiden l’une des plus importantes aciéries d’Europe. L’entreprise est régulièrement critiquée pour ses émissions polluantes et fait l’objet de procédures judiciaires régulières. Des habitants de la région réclament actuellement près d’un milliard d’euros de dommages et intérêts, estimant que les activités industrielles du site ont affecté leur santé et déprécié leurs biens immobiliers. Pour de nombreux militants, voir l’ancien directeur de Milieudefensie rejoindre une entreprise aussi controversée ressemblait à une forme de passage de l’autre côté de la barrière.

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La direction de l’ONG n’avait d’ailleurs pas caché son incompréhension. Son président, Marty Smits, a publiquement regretté le choix de celui qui incarnait depuis plus d’une décennie le combat contre les grands pollueurs industriels. Pour ses détracteurs, cette reconversion relevait du « pantouflage écologique ». Pour ses partisans, elle pouvait représenter une tentative d’influencer la transition industrielle depuis l’intérieur. Face au scandale, tout le conseil de direction de Milieudefensie a également démissionné. Il semblerait que ses membres auraient été mis au courant des activités de Donald Pols dès sa candidature au sein du groupe.

Une affaire révélatrice des contradictions de notre époque

Le débat n’aura finalement duré que quelques semaines. Face aux révélations, Donald Pols a reconnu son passé sans chercher à le minimiser. Interrogé par NRC, il a qualifié ses anciennes convictions de « très mauvaises opinions » et de « comportement répréhensible ». « Il n’y a rien à justifier. J’en assume la responsabilité. Mais je ne suis plus du tout la même personne », a-t-il déclaré. Cette défense repose sur l’idée d’une évolution personnelle profonde, illustrée par plusieurs décennies d’engagement en faveur de causes progressistes, environnementales et sociales. Pour certains observateurs, cette trajectoire démontre précisément la capacité d’un individu à changer radicalement de convictions. Pour d’autres, la question centrale n’est pas tant celle du pardon que celle de la transparence: pourquoi ce passé n’a-t-il pas été pleinement porté à la connaissance de Tata Steel avant sa nomination ? C’est ce point qui semble avoir précipité la rupture du contrat.

Au-delà du cas personnel de Donald Pols, l’affaire révèle les tensions croissantes entre mémoire, responsabilité individuelle et culture de la transparence. Elle met également en lumière les paradoxes d’un monde où les frontières idéologiques sont parfois moins étanches qu’on ne l’imagine. Un ancien militant étudiant afrikaner favorable à l’autodétermination blanche devient l’un des principaux visages européens de la justice climatique avant d’être recruté par l’une des entreprises industrielles les plus contestées des Pays-Bas.

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L’histoire aurait pu être celle d’une rédemption politique ou d’une reconversion stratégique au service de la transition écologique. Elle s’est finalement transformée en un feuilleton où chacun semble avoir été pris de court : Tata Steel découvre le passé de son nouveau dirigeant après l’avoir recruté, Milieudefensie ne comprend toujours pas pourquoi son ancien patron est parti chez un grand pollueur, et Donald Pols voit trente années de carrière environnementale soudain rattrapées par quelques années de jeunesse. Au fond, cette affaire laisse une impression singulière : dans un monde où les entreprises promettent de devenir vertes, où les militants rejoignent les industriels pour les transformer de l’intérieur, et où chaque passé finit par ressurgir sur Internet, la seule chose qui semble encore véritablement durable est la mémoire des archives.

Le climat à 1 000 euros la tonne: science ou pifométrie?

Selon l’économiste enseignant à Stanford Adrien Bilal, Prix du meilleur jeune économiste 2026, le réchauffement climatique va coûter 50 % du PIB mondial d’ici à 2100. Mais ses résultats sont tout à fait contestables, car il ignore les effets de compensation possibles ici et là, loin d’être négligeables.


Fin mars, Adrien Bilal reçoit le prix du meilleur jeune économiste 2026. Quelques semaines plus tôt, en février, il publie avec Diego Känzig, dans The Quarterly Journal of Economics, une étude à la conclusion détonante : chaque tonne de CO₂ émise coûterait 1 000 € à l’économie (chaque année, un français en émet en moyenne 9 tonnes) ; à ce compte le réchauffement pourrait faire chuter le PIB mondial en 2100 de près de 50 % par rapport à ce qu’il aurait été autrement, au point que les auteurs écrivent que ses effets « sont comparables à ceux de la Grande Dépression de 1929, qui durerait éternellement ». Le résultat fait peur. Mais la méthode utilisée est discutable. Elle consiste à estimer, à partir de faibles variations annuelles de température, leur effet sur la croissance, puis à extrapoler sur de longues périodes. On y repère trois étrangetés.

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Première étrangeté : le réchauffement ne produit que des perdants. En cause : un choix méthodologique qui, en ramenant le climat à une moyenne globale, efface les possibles effets de compensation locale. Ainsi, les pertes enregistrées dans certaines régions ne peuvent plus être contrebalancées par les gains observés ailleurs. Seconde étrangeté : les capacités d’adaptation sont minimisées (nouvelles variétés agricoles, climatisation, relocalisation des activités, etc.). Certes, les auteurs tiennent compte d’une possible innovation, mais seulement telle qu’elle s’est manifestée dans le passé. Ils supposent ainsi qu’elle restera du même ordre face à une évolution pourtant inédite. Troisième étrangeté : présentée comme une remise en cause des énergies fossiles, l’étude repose sur un scénario où les émissions de CO₂ se poursuivent, sans empêcher l’économie de croître et où donc le réchauffement ne fait qu’en freiner le rythme ; ce qui contredit l’analogie avec la Grande Dépression.

Au total, la sophistication du modèle masque mal la fragilité de ses fondements. À partir d’effets marginaux, il évoque une catastrophe globale, au prix d’un monde sans gagnants, sans véritable adaptation, mais où la croissance continue, sans que ne soit jamais effectué la moindre comparaison avec un monde sans énergies fossiles. Sa précision est donc illusoire face à un réchauffement climatique qui se prête décidément mal à ce type de modélisation.

La révolution antispéciste

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La Fabrique de fantômes: comment Fernando Pessoa a démultiplié la littérature

Grâce à la biographie monumentale de Richard Zenith, on peut enfin tenter d’appréhender un peu mieux la galaxie Fernando Pessoa: ce Portugais qui donna vie à plus de 70 écrivains hétéronymes s’interpellant à travers leurs œuvres.


Fernando Pessoa n’était pas un homme, c’était une légion de fantômes embusqués dans une malle de vingt-cinq mille feuillets. Dans une biographie monumentale qui scalpe le mythe du poète bureaucrate, Richard Zenith autopsie ce grand hold-up ontologique où le « Moi » éclate façon puzzle. Une plongée brute et vertigineuse dans l’usine à spectres d’un génie qui a hacké la littérature moderne.

Un continent littéraire

La malle de Pessoa n’est pas le coffre aux trésors d’un esthète en gants blancs. C’est un Pompéi de papier. Lorsque Fernando Pessoa meurt à Lisbonne en 1935, il laisse derrière lui près de vingt-cinq mille feuillets : poèmes, essais, lettres, projets inachevés, notes éparses, fragments griffonnés sur tout ce qui lui tombait sous la main. Avec Pessoa : L’Œuvre-vie, monumentale biographie publiée au Seuil dans la traduction de Nicolas Richard, Richard Zenith entreprend de parcourir ce territoire vertigineux. Il ne raconte pas seulement une existence. Il explore un continent littéraire.

On a tant commenté le « Je est un autre » de Rimbaud que la formule semble aujourd’hui presque inoffensive. Chez Pessoa, elle prend une dimension radicale. L’écrivain portugais ne se contente pas de changer de masque. Il invente des auteurs complets, dotés d’une biographie, d’un tempérament, d’une vision du monde et d’un style propre. Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Álvaro de Campos, Bernardo Soares : chacun possède sa voix, ses obsessions, ses contradictions. Certains dialoguent entre eux, se critiquent, se répondent à distance. Pessoa ne construit pas une œuvre. Il construit une population.

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L’un des grands mérites de Zenith est de ne jamais réduire cette prolifération à un simple symptôme psychologique. Il montre au contraire comment ces figures constituent le cœur même du projet littéraire. À côté des hétéronymes devenus célèbres, il ressuscite aussi des personnages presque oubliés. Maria José, jeune femme bossue et malade qui rédige une bouleversante lettre d’amour à un serrurier qu’elle n’osera jamais approcher. Le Baron de Teive, aristocrate lucide qui détruit ses manuscrits avant de se donner la mort. Tous semblent réclamer le droit d’exister. Pessoa apparaît alors moins comme un auteur que comme une fabrique de fantômes.

Dispersion

Cette logique atteint son point extrême avec Le Livre de l’intranquillité, œuvre centrale qui n’est peut-être même pas un livre. Zenith le rappelle avec une formule décisive : « Ce que l’auteur a produit est par essence un non-livre : une quantité importante mais incertaine de textes à part, non datés, laissés sans ordre précis, si bien que chaque publication […] est nécessairement infidèle à l' »original » inexistant. » Tout est là. Le Livre de l’intranquillité n’est pas un puzzle dont on aurait perdu quelques pièces. C’est un puzzle dont les pièces appartiennent à des boîtes différentes. Chaque édition est une reconstruction. Chaque éditeur doit imposer un ordre à ce qui lui résiste. Il n’existe pas de version définitive à retrouver. Seulement des tentatives successives pour approcher une œuvre qui refuse de se fixer.

Cette impossibilité de coïncider avec soi-même traverse toute la vie de Pessoa. Le jour, il rédige des correspondances commerciales pour des entreprises lisboètes. Le soir, il se disperse dans ses créatures. Bernardo Soares, son célèbre « semi-hétéronyme », formule peut-être le mieux cette étrangeté : « Je suis passé parmi eux en étranger, mais nul d’entre eux n’a vu que je l’étais. J’ai vécu parmi eux en espion, mais personne — pas même moi — n’a soupçonné que je l’étais. Tous me prenaient pour un des leurs : nul ne savait qu’il y avait eu échange à ma naissance. »

Ce n’est pas la plainte d’un artiste incompris. C’est le constat plus inquiétant d’un homme qui ne se sent jamais totalement identique à lui-même. Pessoa n’avance pas masqué. Il découvre peu à peu qu’il n’y a peut-être personne derrière le masque. Cette intuition apparaît très tôt. À dix-neuf ans, il écrit déjà : « Une chose, à elle seule, fait naître dix mille pensées, et de ces dix mille pensées naissent dix mille interassociations, que je n’ai pas la moindre envie d’éliminer ou d’interrompre, ou de réunir en une pensée centrale unique… »

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Là où la tradition littéraire cherche souvent l’unité, Pessoa accepte la dispersion. Il refuse la synthèse. Chaque pensée ouvre une bifurcation. Chaque possibilité appelle une autre possibilité. Son œuvre entière procède de ce refus de choisir. Non par incapacité, mais parce qu’il perçoit toute réduction comme une perte.

Zenith évite heureusement le piège des lectures psychologisantes qui ont longtemps dominé les études pessoennes. Il ne cherche ni à diagnostiquer ni à expliquer définitivement son sujet. Il raconte un homme dont la vie et l’œuvre deviennent progressivement indissociables. Un homme qui transforme son instabilité intérieure en méthode de création.

Au terme de ces mille pages, une évidence s’impose. Pessoa n’a pas seulement inventé des hétéronymes. Il a pressenti une condition devenue familière : celle d’individus traversés par des voix contradictoires, incapables de se réduire à une identité unique. Bien avant l’époque des profils multiples et des existences fragmentées, il avait compris que le moi était peut-être une fiction parmi d’autres. C’est ce qui rend son œuvre si moderne. Et c’est ce que la biographie magistrale de Richard Zenith parvient à montrer sans jamais dissiper complètement son mystère.

1280 pages

Pessoa: L'oeuvre-vie

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Affaire Lyhanna: le pouvoir s’affole

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Place Vendôme, Paris, 9 juin 2026 © HOUPLINE-RENARD/SIPA

Selon notre chroniqueur, les enfants oubliés pourraient accélérer la révolution populiste qui couve…


Le pouvoir s’affole. Gérald Darmanin en perd sa voix. La Révolution des oubliés[1] est en marche. Le gouvernement improvise des annonces visant à accélérer les actes d’enquêtes concernant les agressions sexuelles contre les enfants et à renforcer les peines pour les violeurs en série. Hier, le Sénat a entendu en urgence le ministre de la Justice et celui de l’Intérieur, Laurent Nunez. Mais le réveil arrive trop tard. La parole officielle n’est plus crédible. Le meurtre de Lyhanna ne révèle pas seulement une justice naufragée, incapable de protéger les gens, à commencer par les plus fragiles. Plus généralement, l’Etat affaibli laisse voir son renoncement à défendre la nation, son peuple, sa souveraineté, sa cohésion, ses frontières. Lundi, des citoyens ulcérés ont protesté devant des tribunaux. Place Vendôme, face au ministère de la Justice, des indignés ont bravé l’interdiction de manifester, en réclamant la démission d’un Darmanin aphone, hier soir sur CNews.

Des Femen (gauche) côtoient des féministes de Némesis (droite). Des figures de la société civile émergent. Dimanche dernier, le maire divers droite de Fleurance (Gers), Grégory Bobbato, en tête de la marche blanche, s’est imposé par son discours mettant en cause des « défaillances sociétales ». Mardi, Me Pierre Debuisson, avocat de la mère d’une autre fillette, Rosa, violée impunément par Jérôme Barella a annoncé avoir déposé plainte contre l’Etat pour « faute lourde ». L’avocat veut également poursuivre les parquets (d’Auch et de Toulouse) et la gendarmerie pour « mise en danger de la vie d’autrui » et « non-assistance à personne en danger ». Il veut traduire Darmanin devant la Cour de Justice de la République. Dans Le Figaro d’hier, Bruno Le Maire, ancien ministre de l’Économie, écrit : « Le peuple se lève. Aujourd’hui, c’est une révolte. Demain, ce sera une révolution ». Elle est déjà là.

A lire aussi, du même auteur: Le peuple en état de légitime défense

Les esprits sont prêts. L’espoir d’une grande bascule est l’idée qui s’installe auprès de ceux qui constatent la faillite du système. Cinquante ans d’erreurs collectives, droite et gauche confondues, ne pourront être corrigées sans rompre avec une classe politique qui se claquemure et s’accroche à ses certitudes. « Il faut entendre le besoin de radicalité dans la société », explique, ce mercredi matin sur RTL, le banquier de gauche Matthieu Pigasse. Cependant le progressisme n’écrit plus l’histoire. Elle lui tourne le dos. La gauche n’est plus hégémonique, même si elle conserve encore ses bastions dans le monde culturel et médiatique. Certes, face au meurtre de Lyhanna, le camp du Bien a oublié ses critiques qui dénonçaient des récupérations politiques à propos des crimes commis contre des jeunes filles par des OQTF. Cette fois, la qualité de Français blanc et européen de Barella ne pose plus ce genre de réticences. Reste que cet assassinat n’efface pas ceux de Lola, de Philippine et de bien d’autres victimes d’immigrés indésirables. Les magistrats, qui protestent ces jours-ci de leur mise en cause, ne comprennent rien à la colère française. Ce sont toutes les institutions, confisquées par des castes populophobes, qui vont avoir à rendre des comptes. La réalité de la révolution du bon sens se lira dans son aboutissement, en mai 2027. Jamais présidentielle n’aura été aussi déterminante pour le destin du pays.

La révolution des oubliés

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[1] De l’auteur, Fayard

«La France est un lieu d’expansion du Sud global»

Mathieu Bock-Côté. © Hannah Assouline

Pourquoi aime-t-on encore la France alors qu’elle court si vite à sa perte? Pour son élégance, son sens de l’amitié et sa libido rebelle au puritanisme américain, répond Mathieu Bock-Côté. Face à la partition rampante du territoire, l’essayiste exhorte la droite à surmonter ses querelles de personnes. Question de vie ou de mort.


Causeur. À l’approche de la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon a forgé un concept censé définir son projet de société : la « Nouvelle France ». Soit précisément le terme qui désignait le Québec à l’Âge classique, quand c’était une colonie française. Avez-vous pris cela comme un hommage à votre beau pays ?

Mathieu Bock-Côté. Bien au contraire, j’estime être victime d’appropriation culturelle ! (Rires.) La mémoire de la Nouvelle-France se trouve au cœur de l’identité québécoise. Et cela se voit encore partout à l’œil nu. À Montréal, l’un des monuments les plus célèbres, avec le pont Jacques-Cartier, est le pont Samuel-De Champlain, appelé ainsi en hommage à l’envoyé d’Henri IV qui a fondé la ville de Québec en 1608. Or en 2013, il a été question de rebaptiser l’ouvrage en lui donnant le nom d’une légende nationale du hockey, Maurice Richard. Malgré l’immense popularité de cet athlète, les autorités ont renoncé au projet quand elles ont vu l’émotion suscitée. Si nous ne sommes plus français depuis plus de deux cent soixante ans, nous n’oublions pas les racines françaises du pays, et la langue de Molière n’a jamais cessé d’être la nôtre, même si nous la parlons avec l’accent de Gilles Vigneault et de Félix Leclerc. En ce temps-là, la Nouvelle-France était un projet de rayonnement de la France par le moyen de la colonisation. La Nouvelle France de Jean-Luc Mélenchon est, au contraire, un projet d’effacement de la France par une contre-colonisation.

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Vous parlez de votre passé colonial de façon très positive. Est-ce un sentiment partagé au Québec ?

Longtemps les Québécois ont eu une certaine rancœur envers la France, mais pas parce qu’elle a colonisé le Québec, ce serait absurde, car ils sont issus de cette colonisation, mais parce qu’elle les a abandonnés à la fin de la guerre de Sept Ans pour préférer garder les Antilles. Remarquez, beaucoup de Français en ont aussi souffert, notamment Michelet qui a écrit au sujet du traité de Paris signé en 1763 : « Que perd alors la France ? Rien, sinon le monde. » Cela dit, depuis que de Gaulle a proclamé « Vive le Québec libre » sur le balcon de l’hôtel de ville de Montréal en 1967, nous sommes réconciliés avec l’ancienne mère patrie. Je suis toujours ému quand je me replonge dans le récit de la visite du général au Québec. Au cours de son séjour, il s’est notamment rendu dans la ville de Trois-Rivières. Et ce jour-là, il a déclaré : « Vive Trois-Rivières, vive le Québec, vive la Nouvelle-France, et vive la France ! »

Et les Amérindiens, comment jugent-ils ce passé colonial ?

C’est une histoire peu connue, mais dès le départ, les colons français ont choisi de ne pas se comporter en dominateurs. Au lieu d’imiter les Anglais, qui ont repoussé les Amérindiens puis les ont parqués dans des réserves, ils se sont alliés avec plusieurs tribus. Après la défaite française, au moment de la guerre de Conquête, ce seront des chefs amérindiens qui seront les derniers à combattre pour le maintien de la souveraineté française en Amérique. On connaît aussi l’histoire du peuple métis, dans l’Ouest canadien, issu de l’alliance entre les coureurs des bois et les femmes amérindiennes, dont le chef, Louis Riel, s’est révolté contre les Anglais à partir de 1869 avec le soutien d’Honoré Mercier, Premier ministre québécois connu pour sa formule quand il a appris la mort du rebelle, pendu par le régime canadien : « On a tué notre frère Riel ! » Je connais peu de leaders nationalistes de peuples d’ascendance européenne qui auraient pu dire une telle phrase à l’époque.

Venons-en à notre côté de l’Atlantique. Vous disiez que l’ambition de Mélenchon est l’effacement de la France. Quelle est selon vous l’imminence du danger ?

Je pense que la messe sera dite d’ici quelques décennies. On ne dira plus alors que la France est un pays d’immigration, mais un lieu de l’expansion territoriale du Sud global vers le Nord. On pourra même raconter que cette histoire a commencé quand les États-Unis se sont désoccidentalisés à partir des années 1960, avec dans leur sillage le Canada, mais aussi la Nouvelle-Zélande et l’Australie, pays qui eux aussi ont alors progressivement renoncé à leur ancrage européen pour devenir des laboratoires du multiculturalisme. Le dernier Occident sera donc l’Europe, où subsisteront en fin de compte quelques principautés indépendantes où seront majoritaires les peuples historiques européens, comme au temps de l’Espagne musulmane.

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Mais pourquoi diable vous êtes-vous installé voilà cinq ans dans notre pays s’il est en voie d’effacement ?

D’abord, la France n’a pas dit son dernier mot, nous ne sommes pas encore contemporains des derniers jours et on peut toujours se battre démocratiquement pour que ce futur désagréable n’advienne pas ! La France est un pays magnifique, tout simplement. Il y a quelque chose dans votre manière de vivre qui est fascinante. Votre souci d’élégance, la splendeur de vos monuments qui témoigne d’un passé glorieux, et puis peut-être le plus important, l’amitié à la française, qui veut dire quelque chose. Sans oublier l’amour bien sûr : en France, une espèce de libido circule un peu partout. Il y a partout dans les rapports sociaux un désir de plaire qui va à l’encontre du puritanisme nord-américain. Alors certes il y a aussi chez vous une forme d’universalisme névrotique qui vous mène à croire que vous vous confondez avec l’humanité entière, sans voir à quel point cette idée que vous vous faites de vous-même est provinciale. Reste que vous êtes un beau peuple, tout simplement, l’expression la plus achevée, de mon point de vue, de la civilisation occidentale. 

Sauf que cette identité est vouée à disparaître, dites-vous…

Oui, mais vous partez de tellement haut que, même quand vous chutez, vous restez encore d’un bon niveau. Et par ailleurs, il faut se battre, pour renverser la tendance.

Nous chutons douloureusement. Parfois en nous faisant carrément très mal. N’êtes-vous pas frappé par exemple par la violence des émeutes urbaines en France, comme celles qui se produisent régulièrement lors des grands matchs du PSG ?

Vous savez, la décadence n’est pas spécifiquement française. Elle est partout en Occident. Cela dit, je vois bien ce qui s’exprime d’inquiétant dans ces échauffourées toujours plus nombreuses en France : un instinct de conquête territoriale, de conquête vitale. C’est du reste cette même dynamique qui est à l’œuvre, certes de façon plus pacifique, quand La France insoumise remporte des victoires électorales, comme récemment à Roubaix ou Saint-Denis. Demain d’autres villes assiégées tomberont. Et la droite ne gagnera plus jamais à Paris. Bref, on voit les conséquences politiques du changement démographique. Mais nous nous interdisons de le conceptualiser.

Attention, on va dire que vous êtes « un adepte de la théorie raciste du grand remplacement », comme on dit au Monde !

Ce n’est pas moi qui le suis, mais Jean-Luc Mélenchon, qui s’en réclame. Ou le député mélenchoniste Sébastien Delogu quand il lance en décembre aux électeurs de Saint-Denis et de Pierrefitte-sur-Seine : « Vous avez une opportunité en or, qu’enfin un racisé dirige ces deux villes et fasse en sorte que le réel peuple de France reprenne le pouvoir ici. » À cause de ce type de discours, la dimension ethnique remonte toujours davantage à la surface dans le débat public, et je m’en désole, inutile de le préciser. Philippe Séguin l’avait annoncé. « Vous sacrifiez la nation, mais vous n’aurez pas d’individus, vous retrouverez des tribus. » On y est.

Redoutez-vous une guerre tribale en France ?

Non, parce que le pays dispose quand même d’institutions assez fortes qui peuvent convenir aux situations explosives radicales. Donc, si jamais ça explosait vraiment, l’appareil d’État saurait réagir, sur le mode répressif, hélas. Je pense qu’on va plutôt assister à une forme de partition des populations selon des critères non dits.

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Même si un mouvement anti-immigration arrive au pouvoir ?

Si un tel parti arrivait au pouvoir, s’il organisait le référendum nécessaire afin de modifier fondamentalement la politique d’immigration, on pourrait imaginer une réorientation des paramètres d’action publique entraînant une amélioration visible à horizon de vingt ans ou trente ans. Mais je ne suis guère optimiste. La culture gauloise de la chamaillerie empêche le camp national de s’unir. Le RN ne devrait pas tenir Éric Zemmour pour une espèce de félon insupportable et ce dernier devrait reconnaître dans le parti de Jordan Bardella le navire amiral du camp national. Marion Maréchal et Sarah Knafo devraient considérer qu’elles sont des alliées politiques. Nicolas Dupont-Aignan, qui, à sa manière, a tenu le flambeau pendant des années, ne devrait pas être méprisé comme il l’est par le reste de sa famille politique. Et tout ce monde devrait espérer le ralliement des Bruno Retailleau et David Lisnard, qui possèdent une culture gouvernementale utile.

Mais vous qui êtes un libéral, n’êtes-vous pas rebuté par les accents parfois ultraconservateurs de certains leaders nationaux-populistes ?

Je fréquente le camp national de votre pays depuis un certain temps et je n’ai pas l’impression d’être devant une collection de bigots et de sectaires. Il faut faire une différence entre les fantasmes de Libé qui voit partout des puritains insupportables et la réalité, très éloignée de cette caricature.

Et au Québec, la nation peut-elle encore gagner avec ce référendum que vous appelez de vos vœux ?

Je vais vous répondre en convoquant Francis Fukuyama, qui a prophétisé la « fin de l’Histoire » en 1992. Quoique assez sûr de son fait, il affirme alors qu’une seule hypothèse pourrait le mener à réviser sa théorie : l’indépendance du Québec. Si un tel événement se produisait, dit-il, cela signifierait que les passions humaines et politiques sont plus fortes que la logique rationnelle et utilitaire des hommes. La balle est donc dans notre camp. L’indépendance du Québec se fera. Et qui sait, la Nouvelle-France authentique, je veux dire la québécoise, sera peut-être demain le remède à la Nouvelle France de Mélenchon.

Le pessimiste joyeux

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Affaire Lyhanna: le rappel de quelques évidences

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Philippe Bilger © Pierre Olivier

Il faut trouver un juste milieu entre le lamentable corporatisme des procureurs et les accusations populistes globalisantes.


Après le fiasco judiciaire…

Le président de la République a eu tort de précipiter son jugement ! Comme il l’a déjà fait trop souvent, notamment pour Nahel… Les politiques s’indignent, de droite, de gauche, d’extrême droite, d’extrême gauche (pour elle, la police tue !). La plupart feignent de découvrir aujourd’hui ce sur quoi ils étaient demeurés longtemps indifférents, traitant la justice comme une quantité négligeable et un univers secondaire. Maintenant, place aux vitupérations, aux improvisations et aux multiples propositions ! Tout n’est pas à jeter. Qui serait assez obtus pour contester la nécessité d’une augmentation des moyens, mais si peu lucide qu’il affirmerait que leur pénurie matérielle et humaine est la cause de tout ? Tant de désastres judiciaires se sont produits qui seraient demeurés les mêmes malgré une situation budgétaire différente… Il est absurde de répéter comme un mantra que l’institution est coupable, qu’il y a une responsabilité collective. Cette banalité est une fuite, une dérive : derrière chaque tragédie, il y a forcément des responsabilités de toutes sortes, individuelles, personnelles, multiples. Dénoncer des abstractions est trop confortable. Identifier et sanctionner, s’il y a lieu, les transgressions et les négligences clairement imputables à tel ou telle sera plus efficace et évitera un opprobre général qui n’aurait aucun sens. La vindicte populaire, les insultes et les menaces contre le tribunal et les magistrats d’Auch sont honteuses. Il n’empêche que la magistrature, dans son ensemble, devra un jour y mettre du sien sur le plan de la réflexion collective et de ses pratiques. Trop souvent, le citoyen est oublié, et parfois même méprisé. Quoi ? Il ose s’occuper de ce qui le regarde ! Mais quand la Conférence nationale des procureurs de la République se contente de dire que « la colère est mauvaise conseillère » et qu’il faut refuser toute sanction, c’est un peu court et le triomphe d’un lamentable corporatisme ! Il faut cesser de « saturer de priorités » l’univers régalien, comme si l’on avait le droit, au prétexte du narcotrafic, des viols et des horreurs pédocriminelles, de ne pas appréhender l’immense masse de la délinquance du quotidien. Il nous faudrait, pour la France, sur le plan régalien, le Rudy Giuliani de la grande époque. Rien de ce qui est transgressif, du dérisoire au grave, ne doit nous demeurer étranger ! Si nous ne traduisons pas dans les faits les leçons que nous enseigne la tragédie, tellement évitable, de la si jeune Lyhanna, ainsi que celles que nous aurions déjà dû apprendre auparavant, le futur sera pavé des mêmes horreurs. Les structures et les moyens ont leur importance, mais sans des politiques – fi de l’irresponsabilité illimitée ! – et des magistrats à la hauteur dans notre démocratie, nous aurons des indignations à répétition, mais jamais un authentique redressement.

L'Heure des crocs - De CNews et du délit d'opinion

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Belfast: guerre et barbarie

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Des émeutiers attaquent un fourgon de police à Belfast dans la nuit du 9 juin. Des barrages routiers ont été érigés dans toute la ville qui s'est embrasée lorsque des habitants sont descendus dans la rue pour protester contre l'agression au couteau d'un homme par un réfugié soudanais. © Lab Mo / SOPA Images/SIPA

À Belfast, une attaque au couteau perpétrée par un migrant soudanais contre un homme d’une quarantaine d’années, filmée puis diffusée lundi soir par un riverain, a suscité une vive émotion dans le pays. En réaction, des manifestations hostiles à l’immigration ont dégénéré en violences mardi. Les autorités ont toutefois écarté la piste terroriste. Comme après l’affaire Henry Nowak, le Premier ministre Keir Starmer a dénoncé sur X une « attaque écœurante » et en même temps « des scènes de violence abjectes ».


Dans une rue de Belfast, un homme est jeté à terre. Son agresseur lui crève les yeux avant d’entreprendre de le décapiter. Lorsque j’ai appris cette nouvelle, je n’ai pas pensé à l’Irlande du Nord, ni aux statistiques de la criminalité, ni même aux interminables commentaires dont notre époque recouvre les événements pour éviter d’en regarder le cœur. J’ai pensé à quelque chose de beaucoup plus ancien. J’ai pensé à ces âges obscurs que nous croyions relégués dans les marges de l’histoire, à ces temps où l’on coupait les têtes pour les exposer sur les remparts, où l’on mutilait les vaincus afin que leur chair parle plus fort que leur mort.

A lire du même auteur: Affaire Nowak : quel antiracisme ?

Et je me suis demandé si notre principale faiblesse n’était pas devenue notre incapacité à reconnaître la barbarie lorsqu’elle se présente devant nous. Car il existe aujourd’hui une confusion qui empoisonne toute réflexion sur la violence. Nous avons fini par croire que la guerre et la barbarie étaient une seule et même chose. Tout est barbare : les conflits, les attentats, les crimes, les émeutes, les bombardements, les frontières, parfois même les paroles. À force d’employer ce mot pour désigner toute forme de brutalité, nous l’avons vidé de son sens. Nous avons perdu la faculté de distinguer. Or une civilisation commence souvent à décliner lorsqu’elle ne sait plus distinguer.

Jouissance de destruction

La guerre est aussi ancienne que les cités, les royaumes et les empires. Elle est l’une des tragédies permanentes de l’histoire humaine. Elle détruit des villes, emporte des innocents, dévaste des paysages et remplit les cimetières. Elle est presque toujours injuste pour ceux qui la subissent. Pourtant, même dans sa brutalité, elle demeure liée à une finalité qui lui est extérieure. On fait la guerre pour défendre une frontière, conquérir un territoire, imposer une domination, préserver une indépendance ou assurer la survie d’un peuple. La barbarie commence lorsque cette finalité s’efface derrière la jouissance même de la destruction. Elle apparaît lorsque tuer ne suffit plus. Lorsqu’il faut encore humilier. Lorsqu’il faut profaner. Lorsqu’il faut faire du corps de la victime un message destiné aux survivants.

La différence est essentielle. Un soldat peut tuer par devoir, par peur, par discipline ou par conviction. Le barbare tue et cherche en même temps à détruire l’humanité même de celui qu’il tue. Il veut effacer le visage avant d’effacer la vie. Il veut dégrader autant qu’anéantir. L’histoire récente nous offre malheureusement de nombreux exemples de cette réalité. Au Rwanda, en 1994, des voisins massacrèrent leurs voisins à la machette avec une fureur qui semblait avoir rompu tous les liens de la civilisation. Dans les territoires contrôlés par Daech, des hommes furent décapités devant des caméras afin que leur mort soit vue par le monde entier. Au Mexique, certains cartels suspendent des corps mutilés aux ponts routiers ou abandonnent des restes humains sur les places publiques afin de terroriser leurs adversaires. Au Soudan, des villages entiers ont été livrés au meurtre, au pillage et au viol. Le 7 octobre 2023, des familles furent massacrées, des civils assassinés, et les images de leur souffrance transformées en trophées destinés à circuler sur les réseaux sociaux.

Au-delà du crime

Les causes diffèrent. Les idéologies diffèrent. Les contextes diffèrent. Mais quelque chose demeure identique. Dans chacun de ces cas, la violence cesse d’être un moyen pour devenir un spectacle. La souffrance cesse d’être une conséquence pour devenir un objectif. Le meurtre cesse d’être un acte de guerre ou un simple crime pour se transformer en cérémonie de l’humiliation. Voilà ce que notre époque peine à comprendre. Nous avons développé une extraordinaire capacité à expliquer les violences. Nous les rapportons à l’exclusion, à la pauvreté, aux traumatismes historiques, aux discriminations, aux frustrations sociales ou aux héritages coloniaux. Toutes ces explications peuvent contenir une part de vérité. Elles deviennent dangereuses lorsqu’elles remplacent le regard lui-même. À force de chercher les causes, nous oublions parfois les actes. À force de comprendre, nous cessons de juger. À force d’expliquer les bourreaux, nous ne voyons plus ce qu’ils font.

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Le tabloïd « Daily Express » DR.

L’affaire de Belfast est révélatrice à cet égard. Ce qui frappe n’est pas seulement l’extrême violence de l’agression. Les chroniques judiciaires sont pleines de violences extrêmes. Ce qui saisit ici est cette volonté de détruire le regard avant la vie. Crever les yeux d’un homme, c’est tenter d’effacer sa présence humaine avant même de supprimer son existence physique. Puis vient la tentative de décapitation, comme si la mort elle-même demeurait insuffisante. Cette logique nous conduit bien au-delà du crime ordinaire. Elle nous conduit vers cette région obscure de l’âme humaine où la destruction devient une source de satisfaction, où l’humiliation compte davantage que la victoire, où le corps de l’autre cesse d’être celui d’un semblable pour devenir celui d’un objet que l’on peut mutiler à volonté. C’est précisément cela que l’on appelle la barbarie.

Désarmement moral

Le drame de l’Europe contemporaine n’est pas tant l’existence de la barbarie. Celle-ci a toujours existé. Elle a accompagné les hommes depuis les premiers empires jusqu’aux totalitarismes du XXe siècle. Le véritable drame est que nous avons perdu les instruments intellectuels et moraux qui permettraient de la reconnaître. Nous continuons à parler des droits de l’homme, de tolérance, de paix, de dialogue et de vivre-ensemble, comme si ces principes suffisaient à conjurer les forces obscures qui traversent l’histoire humaine. Nous nous comportons souvent comme si le progrès matériel avait transformé la nature même de l’homme. Or rien n’est plus faux. Sous les villes modernes, les réseaux numériques, les institutions démocratiques et les déclarations universelles, demeurent les mêmes passions, les mêmes haines, les mêmes désirs de domination, les mêmes pulsions de destruction qui ont accompagné l’humanité depuis ses origines.

La civilisation n’abolit pas ces forces. Elle les contient. Elle les limite. Elle les discipline. Et lorsqu’elle cesse de les voir, lorsqu’elle refuse de les nommer ou lorsqu’elle les dissout dans des explications abstraites, elle s’affaiblit elle-même. Les sociétés ne meurent pas parce qu’elles rencontrent des ennemis. Toutes les sociétés ont rencontré des ennemis. Elles commencent à mourir lorsqu’elles perdent leur capacité de jugement, lorsqu’elles ne savent plus distinguer le tragique de l’histoire de ses formes les plus monstrueuses, lorsqu’elles confondent la guerre, qui appartient à la condition humaine, avec la barbarie, qui est la célébration même de la destruction de l’homme par l’homme.

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Peut-être est-ce là la leçon que nous adressent, chacune à leur manière, les machettes du Rwanda, les décapitations de Daech, les atrocités du Soudan, les massacres du 7 octobre et cette scène surgit d’une rue de Belfast comme un souvenir venu des âges les plus reculés. Ces événements nous rappellent que la barbarie n’est jamais loin. Elle attend simplement que les hommes cessent de la reconnaître pour reprendre sa place dans l’histoire. Et il se pourrait bien que le signe le plus inquiétant de notre époque ne soit pas son retour, mais notre difficulté croissante à la voir lorsqu’elle se tient devant nous.

La société malade

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Le pape Léon XIV veut «désarmer» l’intelligence artificielle: réarmons plutôt l’intelligence humaine

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Des militants inquiets par l'énergie nécessaire à l'IA manifestent devant des locaux de Google à Londres, le 28 février 2026 © Stephen Chung/LNP/Shutterstock/SIPA

Le pape alerte sur les menaces liées à l’intelligence artificielle, sans pour autant appeler à un moratoire. Dans les pays développés, certains économistes redoutent que l’IA générative ne fasse aux emplois qualifiés ce que la mondialisation a fait à de nombreux emplois industriels. Et dans le monde feutré et inquiétant de la tech, nul ne sait plus vraiment si quelqu’un serait toujours en mesure d’appuyer sur le bouton « Arrêt »… Réflexion


Dans son encyclique Magnifica humanitas, le pape Léon XIV, installé sur le trône de Saint-Pierre depuis plus d’un an, met en garde contre l’intelligence artificielle qu’il invite à « désarmer », sans quoi notre société sombrerait dans une déshumanisation accrue marquée par l’émergence de nouvelles formes d’esclavage. Le Saint-Père est évidemment dans son rôle et dans la continuité historique d’une institution freinant, parfois à raison, parfois à tort, toute forme de progrès. Pourtant, à moins d’un improbable coup d’arrêt planétaire, dont on ignore d’ailleurs par qui il serait décidé ou imposé, et sûrement pas du fait d’une Eglise au pouvoir déclinant, il faudra composer avec l’omniprésence de l’IA. 

La question qui va hanter notre époque

Bien sûr, il ne fait plus guère de doute que celle-ci transformera l’homme dans ce qui le façonne et le caractérise : son génie autant que sa démesure, sa capacité de mémorisation, sa représentation du monde, ses rapports de domination, ses activités parfois routinières jusqu’au travail qui lui assure les conditions financières de sa survie. Ce défi aux confins de la philosophie et de la vie pratique devrait hanter chacun d’entre nous, peut-être pas autant que la question de la mort ou du temps qui passe, mais nous impose d’être à la hauteur des enjeux, individuellement et collectivement, afin au mieux de façonner la révolution à l’œuvre ou au pire nous adapter afin au moins de ne pas trop perdre la partie.

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Individuellement, si l’homme se refuse d’être une meilleure version de lui-même, il sombrera dans l’assistanat, c’est-à-dire dépendant d’une soumission nouvelle, en plus d’être déjà perfusé d’aides en tous genres. Collectivement, une généralisation de ce scénario risquerait fortement d’accélérer la décadence qui prendrait pour traits une société de zombies toujours moins capables d’écrire, de compter, de se projeter, simplement d’exercer une activité professionnelle. Dans cet espace, la barbarie, aiguillonnée par l’ignorance, finirait par triompher et ce serait la victoire finale du « tous contre tous », la guerre généralisée, l’apocalypse et l’avènement possible du « technofascisme ». Et la fin de l’homme dans ce qu’il a de plus précieux : son humanité.

On ne me remplacera pas en premier !

Heureusement, à rebours de cette option, il reste à l’homme l’option d’accompagner l’évolution en s’appropriant les avantages que permet la machine ou, combat peut-être vain, être meilleur qu’elle en se reconnectant avec ce qui fait son essence. En d’autres termes, il devra donc renouer avec son génie et sa grandeur, sans quoi une intelligence artificielle sans garde-fou le remplacera, tant dans le milieu professionnel – pensons entre autres au journalisme, aux services à la clientèle et même à la médecine -, que dans la sphère privée – où, déjà, des applications permettent d’être en couple avec des partenaires virtuels.

A chacun donc, à l’heure où la décivilisation gagne du terrain, de se responsabiliser après des années de laissez-faire, de s’approprier des vertus supérieures, de maîtriser les événements de sa vie, mais aussi d’acquérir une capacité d’analyse des enjeux, une éloquence qui ne saurait faire fi d’une réappropriation du langage, une liberté de pensée non soumise aux tentaculaires algorithmiques et une culture générale solide permettant de briller en société – qu’on se rassure, ce n’est pas à court terme que des puces omniscientes seront implantées dans nos cerveaux. Et si ce défi ne parle pas, que chacun au moins, dans une logique très égoïste cette fois-ci, comprenne qu’il est dans son intérêt de se mettre dans la position de ne pas être le premier à être remplacé par l’IA.

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Pour relever le défi, nous devrons donc revaloriser, dès le plus jeune âge, les savoirs, les émotions et les attitudes qu’aucune intelligence artificielle ne pourrait totalement acquérir. Bien que l’actualité ne pousse pas à l’optimisme, il reste bien cette note positive : jamais aucune d’entre elle ne parviendra à remplacer les actes de bravoure ; aucune impression en 3D ne pourra rivaliser avec les cathédrales ; aucune fragrance artificiellement fabriquée ne dégagera d’effluves plus douces  que le parfum des fleurs qui éclosent sur nos chemins de pèlerinage et sentiers de randonnée ; l’intelligence qui résoudra les conflits mondiaux n’est pas encore arrivée et les hommes continueront de façonner le monde, pour le meilleur et pour le pire.

Contrairement à ce que sous-entend Léon XIV dans son encyclique, la déshumanisation et ses conséquences, dont la guerre, ne viendront pas de l’intelligence artificielle, qui ne fera que renforcer des tendances à l’œuvre, mais d’avoir fait croire à l’homme que sa propre intelligence était devenue superflue.  Et si tout ceci semble fort logique et banal, mais écrit sans l’aide d’une IA, concluons que la montée en puissance d’une forme intelligence ne devrait définitivement signifier qu’une autre s’éteigne, mais au contraire qu’elles se renforcent. 

Comptez la femme…

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L'animatrice Marie Portolano photographiée à Paris le 13 avril 2026 © MPP/Pascal Ribes/SIPA

Coupe du monde: la compétition n’a pas encore commencé, mais Marie Portolano a déjà chaussé ses crampons et dit une ânerie !


Il parait qu’il n’y a pas assez de femmes parmi les journalistes qui couvriront la Coupe du monde. C’est le sport préféré des féministes : compter les femmes – dans les conseils d’administration du CAC 40, les municipalités, les équipes de tournage de cinéma et les abonnés au gaz. Je ne sais pas si ça les aide à s’endormir mais le résultat est toujours le même: il n’y en a pas assez.

Bête comme ses pieds

Avant le début du Mondial de football, la journaliste Marie Portolano pousse une gueulante dans une tribune intitulée « Il faut nous dire si on dérange[1] ». Co-auteur du documentaire Je ne suis pas une salope je suis journaliste, officiant désormais aux Maternelles sur France 5, elle nous prévient : on va en bouffer. « Pendant un mois, le foot sera partout, tout le temps ». Chouette ! Mais, la fête sera gâchée parce que sur 150 journalistes français dépêchés aux Etats-Unis et au Mexique pour nous faire vivre ce grand moment de fraternité, il y a seulement dix femmes (6%). Depuis des années, Marie Portolano et d’autres tempêtent, accusent, publient livres et articles. Et pourtant les journalistes sportives sont toujours invisibilisées, c’est trop injuste.

J’ironise, mais 6 % de femmes ce n’est effectivement pas beaucoup. La société bouge à son rythme. Les femmes ont investi le journalisme sportif depuis une quinzaine d’années. Faites leur confiance, Messieurs, dans une génération voire moins, elles seront majoritaires… Regardez la féminisation du reste de l’ensemble de la profession.

En attendant, une seule question devrait compter : des consœurs sont-elles privées de Coupe du monde parce qu’elles sont des femmes ? Marie Portolano le suggère mais ne fournit malheureusement aucun témoignage.

On discute sur le sexe des anges…

Surtout, je me fiche complètement du sexe des journalistes qui commenteront le foot. Le public serait-il mieux informé s’il y avait 50 % de femmes ? Si toutes les activités humaines doivent être paritaires, Mme Portolano devrait réclamer la parité sur les chantiers de BTP, dans les mines, ou sur les navires de guerre. Et déplorer aussi le fait que l’audiovisuel public soit actuellement dirigé exclusivement par des femmes. Pas très paritaire, tout ça…

Derrière ces ratiocinations statistiques, il y a un récit mensonger d’un monde éternellement patriarcal. En réalité, les féministes ont gagné depuis un moment : l’égalité est la NORME dans nos sociétés. Certes, elle n’est pas pleinement réalisée. Il y a encore ici et là des femmes dominées. Des hommes aussi, d’ailleurs. Mais je vois autour de moi des amazones, des conquérantes, des guerrières, des battantes, des femmes qui font ce qui leur plait sans exiger d’être traitées comme une espèce protégée. Alors, non, Marie Portolano, ce ne sont pas les femmes journalistes qui me dérangent mais ces humiliantes pleurnicheries.


Cette chronique a été diffusée sur Sud radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale


[1] https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/10-femmes-sur-150-journalistes-au-mondial-de-football-il-faut-nous-dire-si-on-derange-par-marie-portolano-20260608_VKKVC4DWVNGCRGH3YWUEJDDOI4

Écriture inclusive LV2

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D.R.

Alors que la mairie de Clermont-Ferrand renonce à employer l’écriture inclusive dans ses textes officiels, sous prétexte qu’elle serait « un frein à la lecture », l’expérimentation continue outre-Manche. Désormais, les élèves britanniques sont libres d’utiliser un vocabulaire « non-binaire » pour leurs examens de langue française…


Depuis le 4 mai, les élèves britanniques de terminale planchent sur les épreuves finales du GCSE, l’équivalent du baccalauréat outre-Manche. Parmi eux, environ 130 000 lycéens, soit 20 % de la classe d’âge, présentent le français comme langue étrangère. Signe des temps radieusement inclusifs que nous vivons, l’organisme qui établit les standards académiques de l’enseignement secondaire au Royaume-Uni, l’institut Pearson Edexcel, autorise pour la première fois cette année l’emploi dans les copies et lors des oraux du « vocabulaire relatif aux termes “trans” et “non-binaire” ». Concrètement, les candidats ne seront pas sanctionnés s’ils utilisent des «  néo-pronoms hybrides  » tels que «  iel  », «  yel  » ou «  ielle  ». Cependant, la consigne ne précise pas s’il convient d’écrire «  iel est joli·e  », «  yel est joli’e  » ou « ielle est joli-e »

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Pour rappel, le jargon LGBTQIA – superbe illustration de ce que Milan Kundera appelle le « kitsch politique » pour désigner « l’embellissement du mensonge  » – n’est pas recommandé par les instances de contrôle de la langue de Molière que sont l’Académie française ou l’Office québécois de la langue française, et n’est pas davantage consigné dans les dictionnaires de référence comme le Larousse ou le non moins excellent Usito de l’université de Sherbrooke au Québec. Si « iel » figure bien en revanche, depuis 2023, dans l’édition papier du Petit Robert, il y est renseigné comme « rare », car les auteurs en ont constaté l’existence « seulement dans des textes militants et pas dans la langue courante ». En d’autres termes, l’école britannique prend un temps d’avance idéologique sur la nôtre en envisageant d’enseigner le français «  non pas comme il est, mais comme on voudrait qu’il soit », pour reprendre la fameuse expression de Delphine Ernotte-Cunci au sujet de la diversité à la télévision publique. Maigre consolation toutefois, il sera indiqué dans les manuels d’outre Manche que les « formes non genrées sont conçues pour offrir une plus grande liberté d’expression, et non pour imposer une terminologie à autrui  ». Ouf, ils n’ont pas complètement enterré John Stuart Mill !

Affaire Donald Pols: peut-on être écologiste et ségrégationniste?

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Donald Pols, alors directeur de Milieudefensie, tenant une copie du verdict à l'issue du procès de Shell à La Haye, aux Pays-Bas, le mercredi 26 mai 2021. Le géant énergétique avait été sommé de réduire ses émissions de carbone, avant de voir ce jugement annulé en cour d'appel © Peter Dejong/AP/SIPA

L’ascension de Donald Pols, figure majeure de l’écologie néerlandaise, a connu un spectaculaire coup d’arrêt après seulement une journée dans une entreprise de sidérurgie. En cause: la révélation de son passé au sein d’un mouvement étudiant afrikaner opposé à la fin de l’apartheid… Une affaire baroque qui relance, aux Pays-Bas, le débat sur le poids du passé et la possibilité d’une rédemption en politique.


Ancien visage de la lutte climatique aux Pays-Bas, Donald Pols a vu dans son arrivée chez Tata Steel l’occasion de peser de l’intérieur sur la transition industrielle. Mais en l’espace de vingt-quatre heures, sa nomination s’est transformée en crise majeure aux retentissements inattendus.

Donald Pols: de héros du climat à dirigeant évincé en vingt-quatre heures

La carrière de Donald Pols semblait illustrer l’une des trajectoires les plus emblématiques du militantisme environnemental européen contemporain. Ancien directeur de Milieudefensie, la branche néerlandaise des Amis de la Terre, figure de proue des batailles judiciaires contre Shell et défenseur acharné de la justice climatique, il venait d’être recruté par Tata Steel Nederland comme directeur du développement durable et de la communication. Une nomination déjà controversée en raison du profil de l’entreprise, régulièrement accusée d’être l’un des principaux pollueurs des Pays-Bas. Mais personne n’imaginait alors que son mandat ne durerait qu’une seule journée.

Le 2 juin 2026, Tata Steel a brutalement annoncé la rupture de son contrat. Dans un communiqué laconique, le groupe expliquait que des « informations supplémentaires concernant son passé » avaient été portées à sa connaissance et qu’elles n’avaient pas été communiquées auparavant à l’entreprise. L’origine de cette décision ? Son passé de membre du Front des étudiants afrikaners (ASF), un mouvement étudiant de droite sud-africain actif à l’Université de Pretoria à la fin de l’ère de l’apartheid.

Un passé ressurgi des années d’apartheid

Fondé en 1983 à l’Université de Pretoria, le Front des étudiants afrikaners entendait être le porte-voix d’une jeunesse afrikaner hostile aux réformes engagées par le gouvernement sud-africain sur fond de pressions internationales en faveur de la fin de la ségrégation raciale. Proche idéologiquement du Parti conservateur sud-africain et du Parti national reconstitué, l’ASF a longtemps et ouvertement défendu le maintien d’institutions réservées aux Blancs, l’autodétermination des Afrikaners et l’existence d’une « démocratie blanche », reprenant à son compte une symbolique rappelant celle du nazisme. L’organisation s’opposait notamment à l’assouplissement des lois interdisant les mariages mixtes et les relations interraciales. Son discours reposait sur la préservation de l’identité nationale afrikaner et la défense d’un ordre politique fondé sur la séparation ethnique.

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Le mouvement va notamment s’illustrer lors de la visite de Nelson Mandela, leader de l’African National Congress (ANC), longtemps emprisonné, à l’Université de Pretoria en avril 1991. Des centaines d’étudiants, encouragés par l’ASF, avaient perturbé l’événement, pris d’assaut la scène et brûlé un drapeau de l’ANC. Le tout filmé par les caméras du monde entier. À cette époque, Donald Pols occupait des responsabilités au sein de l’organisation. « C’est notre pays, et nous ne permettrons pas qu’il nous soit arraché de manière aussi dictatoriale », avait affirmé alors aux médias de l’époque un jeune Donald Pols qui réclamait également la mise en place d’un volkstaat. « La seule façon d’éviter un bain de sang est d’octroyer aux Afrikaners leur propre patrie », affirma-t-il. Selon des archives de presse citées par le quotidien néerlandais NRC, il avait également déclaré que les organisateurs avaient été avertis que l’invitation de Mandela provoquerait une réaction incontrôlable. Des propos qui réapparaissent aujourd’hui dans un contexte radicalement différent.

De l’extrême droite au combat environnemental

L’histoire de Donald Pols est toutefois celle d’une transformation politique spectaculaire. Né à Pretoria en 1972, il quitte l’Afrique du Sud à l’âge de 21 ans pour s’installer aux Pays-Bas. Il poursuit des études à l’Université de Maastricht, où il obtient un diplôme centré sur la mondialisation et le changement sociétal. Durant cette période, il s’éloigne progressivement de ses engagements de jeunesse. Il fréquente les milieux alternatifs néerlandais, participe au Mouvement des squatters et s’oriente vers les questions environnementales.

Au début de sa carrière, il travaille pour le Parti socialiste néerlandais avant de rejoindre le Fonds mondial pour la nature (WWF), où il se spécialise dans les politiques climatiques et industrielles. Sa notoriété explose véritablement lorsqu’il prend la direction de Milieudefensie en 2015. Sous son impulsion, l’organisation devient l’une des ONG environnementales les plus influentes d’Europe. Elle mène plusieurs campagnes majeures contre les grandes entreprises énergétiques et multiplie les recours judiciaires fondés sur les engagements climatiques internationaux. La plus retentissante reste celle de 2021 où Milieudefensie remporte une victoire historique (notre photo) lorsque la justice néerlandaise ordonne au géant pétrolier Shell de réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 45 % d’ici 2030. Cette décision fait alors le tour du monde. Jamais auparavant une multinationale n’avait été condamnée de cette manière sur le terrain climatique. La même année, l’organisation obtient également gain de cause dans une affaire concernant des agriculteurs nigérians victimes de déversements pétroliers.

Ces succès font de M. Pols l’un des visages les plus médiatiques du militantisme climatique européen. En 2020, il figure même parmi les personnalités les plus influentes des Pays-Bas dans le classement annuel du journal de Volkskrant. Lorsque la cour d’appel annule finalement le jugement contre Shell en 2025, Pols dénonce une occasion manquée mais promet de poursuivre le combat, affirmant que « la lutte contre le changement climatique dangereux est un marathon, pas un sprint ».

Pourquoi rejoindre Tata Steel?

C’est précisément cette décision qui avait déjà surpris une partie du monde écologiste. Tata Steel Nederland, entreprise indienne spécialisée dans la sidérurgie, exploite à IJmuiden l’une des plus importantes aciéries d’Europe. L’entreprise est régulièrement critiquée pour ses émissions polluantes et fait l’objet de procédures judiciaires régulières. Des habitants de la région réclament actuellement près d’un milliard d’euros de dommages et intérêts, estimant que les activités industrielles du site ont affecté leur santé et déprécié leurs biens immobiliers. Pour de nombreux militants, voir l’ancien directeur de Milieudefensie rejoindre une entreprise aussi controversée ressemblait à une forme de passage de l’autre côté de la barrière.

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La direction de l’ONG n’avait d’ailleurs pas caché son incompréhension. Son président, Marty Smits, a publiquement regretté le choix de celui qui incarnait depuis plus d’une décennie le combat contre les grands pollueurs industriels. Pour ses détracteurs, cette reconversion relevait du « pantouflage écologique ». Pour ses partisans, elle pouvait représenter une tentative d’influencer la transition industrielle depuis l’intérieur. Face au scandale, tout le conseil de direction de Milieudefensie a également démissionné. Il semblerait que ses membres auraient été mis au courant des activités de Donald Pols dès sa candidature au sein du groupe.

Une affaire révélatrice des contradictions de notre époque

Le débat n’aura finalement duré que quelques semaines. Face aux révélations, Donald Pols a reconnu son passé sans chercher à le minimiser. Interrogé par NRC, il a qualifié ses anciennes convictions de « très mauvaises opinions » et de « comportement répréhensible ». « Il n’y a rien à justifier. J’en assume la responsabilité. Mais je ne suis plus du tout la même personne », a-t-il déclaré. Cette défense repose sur l’idée d’une évolution personnelle profonde, illustrée par plusieurs décennies d’engagement en faveur de causes progressistes, environnementales et sociales. Pour certains observateurs, cette trajectoire démontre précisément la capacité d’un individu à changer radicalement de convictions. Pour d’autres, la question centrale n’est pas tant celle du pardon que celle de la transparence: pourquoi ce passé n’a-t-il pas été pleinement porté à la connaissance de Tata Steel avant sa nomination ? C’est ce point qui semble avoir précipité la rupture du contrat.

Au-delà du cas personnel de Donald Pols, l’affaire révèle les tensions croissantes entre mémoire, responsabilité individuelle et culture de la transparence. Elle met également en lumière les paradoxes d’un monde où les frontières idéologiques sont parfois moins étanches qu’on ne l’imagine. Un ancien militant étudiant afrikaner favorable à l’autodétermination blanche devient l’un des principaux visages européens de la justice climatique avant d’être recruté par l’une des entreprises industrielles les plus contestées des Pays-Bas.

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L’histoire aurait pu être celle d’une rédemption politique ou d’une reconversion stratégique au service de la transition écologique. Elle s’est finalement transformée en un feuilleton où chacun semble avoir été pris de court : Tata Steel découvre le passé de son nouveau dirigeant après l’avoir recruté, Milieudefensie ne comprend toujours pas pourquoi son ancien patron est parti chez un grand pollueur, et Donald Pols voit trente années de carrière environnementale soudain rattrapées par quelques années de jeunesse. Au fond, cette affaire laisse une impression singulière : dans un monde où les entreprises promettent de devenir vertes, où les militants rejoignent les industriels pour les transformer de l’intérieur, et où chaque passé finit par ressurgir sur Internet, la seule chose qui semble encore véritablement durable est la mémoire des archives.

Le climat à 1 000 euros la tonne: science ou pifométrie?

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Capture TMC.

Selon l’économiste enseignant à Stanford Adrien Bilal, Prix du meilleur jeune économiste 2026, le réchauffement climatique va coûter 50 % du PIB mondial d’ici à 2100. Mais ses résultats sont tout à fait contestables, car il ignore les effets de compensation possibles ici et là, loin d’être négligeables.


Fin mars, Adrien Bilal reçoit le prix du meilleur jeune économiste 2026. Quelques semaines plus tôt, en février, il publie avec Diego Känzig, dans The Quarterly Journal of Economics, une étude à la conclusion détonante : chaque tonne de CO₂ émise coûterait 1 000 € à l’économie (chaque année, un français en émet en moyenne 9 tonnes) ; à ce compte le réchauffement pourrait faire chuter le PIB mondial en 2100 de près de 50 % par rapport à ce qu’il aurait été autrement, au point que les auteurs écrivent que ses effets « sont comparables à ceux de la Grande Dépression de 1929, qui durerait éternellement ». Le résultat fait peur. Mais la méthode utilisée est discutable. Elle consiste à estimer, à partir de faibles variations annuelles de température, leur effet sur la croissance, puis à extrapoler sur de longues périodes. On y repère trois étrangetés.

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Première étrangeté : le réchauffement ne produit que des perdants. En cause : un choix méthodologique qui, en ramenant le climat à une moyenne globale, efface les possibles effets de compensation locale. Ainsi, les pertes enregistrées dans certaines régions ne peuvent plus être contrebalancées par les gains observés ailleurs. Seconde étrangeté : les capacités d’adaptation sont minimisées (nouvelles variétés agricoles, climatisation, relocalisation des activités, etc.). Certes, les auteurs tiennent compte d’une possible innovation, mais seulement telle qu’elle s’est manifestée dans le passé. Ils supposent ainsi qu’elle restera du même ordre face à une évolution pourtant inédite. Troisième étrangeté : présentée comme une remise en cause des énergies fossiles, l’étude repose sur un scénario où les émissions de CO₂ se poursuivent, sans empêcher l’économie de croître et où donc le réchauffement ne fait qu’en freiner le rythme ; ce qui contredit l’analogie avec la Grande Dépression.

Au total, la sophistication du modèle masque mal la fragilité de ses fondements. À partir d’effets marginaux, il évoque une catastrophe globale, au prix d’un monde sans gagnants, sans véritable adaptation, mais où la croissance continue, sans que ne soit jamais effectué la moindre comparaison avec un monde sans énergies fossiles. Sa précision est donc illusoire face à un réchauffement climatique qui se prête décidément mal à ce type de modélisation.

La révolution antispéciste

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La Fabrique de fantômes: comment Fernando Pessoa a démultiplié la littérature

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Open AI.

Grâce à la biographie monumentale de Richard Zenith, on peut enfin tenter d’appréhender un peu mieux la galaxie Fernando Pessoa: ce Portugais qui donna vie à plus de 70 écrivains hétéronymes s’interpellant à travers leurs œuvres.


Fernando Pessoa n’était pas un homme, c’était une légion de fantômes embusqués dans une malle de vingt-cinq mille feuillets. Dans une biographie monumentale qui scalpe le mythe du poète bureaucrate, Richard Zenith autopsie ce grand hold-up ontologique où le « Moi » éclate façon puzzle. Une plongée brute et vertigineuse dans l’usine à spectres d’un génie qui a hacké la littérature moderne.

Un continent littéraire

La malle de Pessoa n’est pas le coffre aux trésors d’un esthète en gants blancs. C’est un Pompéi de papier. Lorsque Fernando Pessoa meurt à Lisbonne en 1935, il laisse derrière lui près de vingt-cinq mille feuillets : poèmes, essais, lettres, projets inachevés, notes éparses, fragments griffonnés sur tout ce qui lui tombait sous la main. Avec Pessoa : L’Œuvre-vie, monumentale biographie publiée au Seuil dans la traduction de Nicolas Richard, Richard Zenith entreprend de parcourir ce territoire vertigineux. Il ne raconte pas seulement une existence. Il explore un continent littéraire.

On a tant commenté le « Je est un autre » de Rimbaud que la formule semble aujourd’hui presque inoffensive. Chez Pessoa, elle prend une dimension radicale. L’écrivain portugais ne se contente pas de changer de masque. Il invente des auteurs complets, dotés d’une biographie, d’un tempérament, d’une vision du monde et d’un style propre. Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Álvaro de Campos, Bernardo Soares : chacun possède sa voix, ses obsessions, ses contradictions. Certains dialoguent entre eux, se critiquent, se répondent à distance. Pessoa ne construit pas une œuvre. Il construit une population.

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L’un des grands mérites de Zenith est de ne jamais réduire cette prolifération à un simple symptôme psychologique. Il montre au contraire comment ces figures constituent le cœur même du projet littéraire. À côté des hétéronymes devenus célèbres, il ressuscite aussi des personnages presque oubliés. Maria José, jeune femme bossue et malade qui rédige une bouleversante lettre d’amour à un serrurier qu’elle n’osera jamais approcher. Le Baron de Teive, aristocrate lucide qui détruit ses manuscrits avant de se donner la mort. Tous semblent réclamer le droit d’exister. Pessoa apparaît alors moins comme un auteur que comme une fabrique de fantômes.

Dispersion

Cette logique atteint son point extrême avec Le Livre de l’intranquillité, œuvre centrale qui n’est peut-être même pas un livre. Zenith le rappelle avec une formule décisive : « Ce que l’auteur a produit est par essence un non-livre : une quantité importante mais incertaine de textes à part, non datés, laissés sans ordre précis, si bien que chaque publication […] est nécessairement infidèle à l' »original » inexistant. » Tout est là. Le Livre de l’intranquillité n’est pas un puzzle dont on aurait perdu quelques pièces. C’est un puzzle dont les pièces appartiennent à des boîtes différentes. Chaque édition est une reconstruction. Chaque éditeur doit imposer un ordre à ce qui lui résiste. Il n’existe pas de version définitive à retrouver. Seulement des tentatives successives pour approcher une œuvre qui refuse de se fixer.

Cette impossibilité de coïncider avec soi-même traverse toute la vie de Pessoa. Le jour, il rédige des correspondances commerciales pour des entreprises lisboètes. Le soir, il se disperse dans ses créatures. Bernardo Soares, son célèbre « semi-hétéronyme », formule peut-être le mieux cette étrangeté : « Je suis passé parmi eux en étranger, mais nul d’entre eux n’a vu que je l’étais. J’ai vécu parmi eux en espion, mais personne — pas même moi — n’a soupçonné que je l’étais. Tous me prenaient pour un des leurs : nul ne savait qu’il y avait eu échange à ma naissance. »

Ce n’est pas la plainte d’un artiste incompris. C’est le constat plus inquiétant d’un homme qui ne se sent jamais totalement identique à lui-même. Pessoa n’avance pas masqué. Il découvre peu à peu qu’il n’y a peut-être personne derrière le masque. Cette intuition apparaît très tôt. À dix-neuf ans, il écrit déjà : « Une chose, à elle seule, fait naître dix mille pensées, et de ces dix mille pensées naissent dix mille interassociations, que je n’ai pas la moindre envie d’éliminer ou d’interrompre, ou de réunir en une pensée centrale unique… »

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Là où la tradition littéraire cherche souvent l’unité, Pessoa accepte la dispersion. Il refuse la synthèse. Chaque pensée ouvre une bifurcation. Chaque possibilité appelle une autre possibilité. Son œuvre entière procède de ce refus de choisir. Non par incapacité, mais parce qu’il perçoit toute réduction comme une perte.

Zenith évite heureusement le piège des lectures psychologisantes qui ont longtemps dominé les études pessoennes. Il ne cherche ni à diagnostiquer ni à expliquer définitivement son sujet. Il raconte un homme dont la vie et l’œuvre deviennent progressivement indissociables. Un homme qui transforme son instabilité intérieure en méthode de création.

Au terme de ces mille pages, une évidence s’impose. Pessoa n’a pas seulement inventé des hétéronymes. Il a pressenti une condition devenue familière : celle d’individus traversés par des voix contradictoires, incapables de se réduire à une identité unique. Bien avant l’époque des profils multiples et des existences fragmentées, il avait compris que le moi était peut-être une fiction parmi d’autres. C’est ce qui rend son œuvre si moderne. Et c’est ce que la biographie magistrale de Richard Zenith parvient à montrer sans jamais dissiper complètement son mystère.

1280 pages

Pessoa: L'oeuvre-vie

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