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Belfast: guerre et barbarie

Un habitant de Belfast violemment attaqué par un Soudanais, et une nuit d'émeutes dans la ville


Belfast: guerre et barbarie
Des émeutiers attaquent un fourgon de police à Belfast dans la nuit du 9 juin. Des barrages routiers ont été érigés dans toute la ville qui s'est embrasée lorsque des habitants sont descendus dans la rue pour protester contre l'agression au couteau d'un homme par un réfugié soudanais. © Lab Mo / SOPA Images/SIPA

À Belfast, une attaque au couteau perpétrée par un migrant soudanais contre un homme d’une quarantaine d’années, filmée puis diffusée lundi soir par un riverain, a suscité une vive émotion dans le pays. En réaction, des manifestations hostiles à l’immigration ont dégénéré en violences mardi. Les autorités ont toutefois écarté la piste terroriste. Comme après l’affaire Henry Nowak, le Premier ministre Keir Starmer a dénoncé sur X une « attaque écœurante » et en même temps « des scènes de violence abjectes ».


Dans une rue de Belfast, un homme est jeté à terre. Son agresseur lui crève les yeux avant d’entreprendre de le décapiter. Lorsque j’ai appris cette nouvelle, je n’ai pas pensé à l’Irlande du Nord, ni aux statistiques de la criminalité, ni même aux interminables commentaires dont notre époque recouvre les événements pour éviter d’en regarder le cœur. J’ai pensé à quelque chose de beaucoup plus ancien. J’ai pensé à ces âges obscurs que nous croyions relégués dans les marges de l’histoire, à ces temps où l’on coupait les têtes pour les exposer sur les remparts, où l’on mutilait les vaincus afin que leur chair parle plus fort que leur mort.

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Et je me suis demandé si notre principale faiblesse n’était pas devenue notre incapacité à reconnaître la barbarie lorsqu’elle se présente devant nous. Car il existe aujourd’hui une confusion qui empoisonne toute réflexion sur la violence. Nous avons fini par croire que la guerre et la barbarie étaient une seule et même chose. Tout est barbare : les conflits, les attentats, les crimes, les émeutes, les bombardements, les frontières, parfois même les paroles. À force d’employer ce mot pour désigner toute forme de brutalité, nous l’avons vidé de son sens. Nous avons perdu la faculté de distinguer. Or une civilisation commence souvent à décliner lorsqu’elle ne sait plus distinguer.

Jouissance de destruction

La guerre est aussi ancienne que les cités, les royaumes et les empires. Elle est l’une des tragédies permanentes de l’histoire humaine. Elle détruit des villes, emporte des innocents, dévaste des paysages et remplit les cimetières. Elle est presque toujours injuste pour ceux qui la subissent. Pourtant, même dans sa brutalité, elle demeure liée à une finalité qui lui est extérieure. On fait la guerre pour défendre une frontière, conquérir un territoire, imposer une domination, préserver une indépendance ou assurer la survie d’un peuple. La barbarie commence lorsque cette finalité s’efface derrière la jouissance même de la destruction. Elle apparaît lorsque tuer ne suffit plus. Lorsqu’il faut encore humilier. Lorsqu’il faut profaner. Lorsqu’il faut faire du corps de la victime un message destiné aux survivants.

La différence est essentielle. Un soldat peut tuer par devoir, par peur, par discipline ou par conviction. Le barbare tue et cherche en même temps à détruire l’humanité même de celui qu’il tue. Il veut effacer le visage avant d’effacer la vie. Il veut dégrader autant qu’anéantir. L’histoire récente nous offre malheureusement de nombreux exemples de cette réalité. Au Rwanda, en 1994, des voisins massacrèrent leurs voisins à la machette avec une fureur qui semblait avoir rompu tous les liens de la civilisation. Dans les territoires contrôlés par Daech, des hommes furent décapités devant des caméras afin que leur mort soit vue par le monde entier. Au Mexique, certains cartels suspendent des corps mutilés aux ponts routiers ou abandonnent des restes humains sur les places publiques afin de terroriser leurs adversaires. Au Soudan, des villages entiers ont été livrés au meurtre, au pillage et au viol. Le 7 octobre 2023, des familles furent massacrées, des civils assassinés, et les images de leur souffrance transformées en trophées destinés à circuler sur les réseaux sociaux.

Au-delà du crime

Les causes diffèrent. Les idéologies diffèrent. Les contextes diffèrent. Mais quelque chose demeure identique. Dans chacun de ces cas, la violence cesse d’être un moyen pour devenir un spectacle. La souffrance cesse d’être une conséquence pour devenir un objectif. Le meurtre cesse d’être un acte de guerre ou un simple crime pour se transformer en cérémonie de l’humiliation. Voilà ce que notre époque peine à comprendre. Nous avons développé une extraordinaire capacité à expliquer les violences. Nous les rapportons à l’exclusion, à la pauvreté, aux traumatismes historiques, aux discriminations, aux frustrations sociales ou aux héritages coloniaux. Toutes ces explications peuvent contenir une part de vérité. Elles deviennent dangereuses lorsqu’elles remplacent le regard lui-même. À force de chercher les causes, nous oublions parfois les actes. À force de comprendre, nous cessons de juger. À force d’expliquer les bourreaux, nous ne voyons plus ce qu’ils font.

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Le tabloïd « Daily Express » DR.

L’affaire de Belfast est révélatrice à cet égard. Ce qui frappe n’est pas seulement l’extrême violence de l’agression. Les chroniques judiciaires sont pleines de violences extrêmes. Ce qui saisit ici est cette volonté de détruire le regard avant la vie. Crever les yeux d’un homme, c’est tenter d’effacer sa présence humaine avant même de supprimer son existence physique. Puis vient la tentative de décapitation, comme si la mort elle-même demeurait insuffisante. Cette logique nous conduit bien au-delà du crime ordinaire. Elle nous conduit vers cette région obscure de l’âme humaine où la destruction devient une source de satisfaction, où l’humiliation compte davantage que la victoire, où le corps de l’autre cesse d’être celui d’un semblable pour devenir celui d’un objet que l’on peut mutiler à volonté. C’est précisément cela que l’on appelle la barbarie.

Désarmement moral

Le drame de l’Europe contemporaine n’est pas tant l’existence de la barbarie. Celle-ci a toujours existé. Elle a accompagné les hommes depuis les premiers empires jusqu’aux totalitarismes du XXe siècle. Le véritable drame est que nous avons perdu les instruments intellectuels et moraux qui permettraient de la reconnaître. Nous continuons à parler des droits de l’homme, de tolérance, de paix, de dialogue et de vivre-ensemble, comme si ces principes suffisaient à conjurer les forces obscures qui traversent l’histoire humaine. Nous nous comportons souvent comme si le progrès matériel avait transformé la nature même de l’homme. Or rien n’est plus faux. Sous les villes modernes, les réseaux numériques, les institutions démocratiques et les déclarations universelles, demeurent les mêmes passions, les mêmes haines, les mêmes désirs de domination, les mêmes pulsions de destruction qui ont accompagné l’humanité depuis ses origines.

La civilisation n’abolit pas ces forces. Elle les contient. Elle les limite. Elle les discipline. Et lorsqu’elle cesse de les voir, lorsqu’elle refuse de les nommer ou lorsqu’elle les dissout dans des explications abstraites, elle s’affaiblit elle-même. Les sociétés ne meurent pas parce qu’elles rencontrent des ennemis. Toutes les sociétés ont rencontré des ennemis. Elles commencent à mourir lorsqu’elles perdent leur capacité de jugement, lorsqu’elles ne savent plus distinguer le tragique de l’histoire de ses formes les plus monstrueuses, lorsqu’elles confondent la guerre, qui appartient à la condition humaine, avec la barbarie, qui est la célébration même de la destruction de l’homme par l’homme.

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Peut-être est-ce là la leçon que nous adressent, chacune à leur manière, les machettes du Rwanda, les décapitations de Daech, les atrocités du Soudan, les massacres du 7 octobre et cette scène surgit d’une rue de Belfast comme un souvenir venu des âges les plus reculés. Ces événements nous rappellent que la barbarie n’est jamais loin. Elle attend simplement que les hommes cessent de la reconnaître pour reprendre sa place dans l’histoire. Et il se pourrait bien que le signe le plus inquiétant de notre époque ne soit pas son retour, mais notre difficulté croissante à la voir lorsqu’elle se tient devant nous.

La société malade

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Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

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