Accueil Édition Abonné «La France est un lieu d’expansion du Sud global»

«La France est un lieu d’expansion du Sud global»

Entretien avec Mathieu Bock-Côté. Propos recueillis par Élisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques


«La France est un lieu d’expansion du Sud global»
Mathieu Bock-Côté. © Hannah Assouline

Pourquoi aime-t-on encore la France alors qu’elle court si vite à sa perte? Pour son élégance, son sens de l’amitié et sa libido rebelle au puritanisme américain, répond Mathieu Bock-Côté. Face à la partition rampante du territoire, l’essayiste exhorte la droite à surmonter ses querelles de personnes. Question de vie ou de mort.


Causeur. À l’approche de la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon a forgé un concept censé définir son projet de société : la « Nouvelle France ». Soit précisément le terme qui désignait le Québec à l’Âge classique, quand c’était une colonie française. Avez-vous pris cela comme un hommage à votre beau pays ?

Mathieu Bock-Côté. Bien au contraire, j’estime être victime d’appropriation culturelle ! (Rires.) La mémoire de la Nouvelle-France se trouve au cœur de l’identité québécoise. Et cela se voit encore partout à l’œil nu. À Montréal, l’un des monuments les plus célèbres, avec le pont Jacques-Cartier, est le pont Samuel-De Champlain, appelé ainsi en hommage à l’envoyé d’Henri IV qui a fondé la ville de Québec en 1608. Or en 2013, il a été question de rebaptiser l’ouvrage en lui donnant le nom d’une légende nationale du hockey, Maurice Richard. Malgré l’immense popularité de cet athlète, les autorités ont renoncé au projet quand elles ont vu l’émotion suscitée. Si nous ne sommes plus français depuis plus de deux cent soixante ans, nous n’oublions pas les racines françaises du pays, et la langue de Molière n’a jamais cessé d’être la nôtre, même si nous la parlons avec l’accent de Gilles Vigneault et de Félix Leclerc. En ce temps-là, la Nouvelle-France était un projet de rayonnement de la France par le moyen de la colonisation. La Nouvelle France de Jean-Luc Mélenchon est, au contraire, un projet d’effacement de la France par une contre-colonisation.

A lire aussi: Sale ambiance en Nouvelle France

Vous parlez de votre passé colonial de façon très positive. Est-ce un sentiment partagé au Québec ?

Longtemps les Québécois ont eu une certaine rancœur envers la France, mais pas parce qu’elle a colonisé le Québec, ce serait absurde, car ils sont issus de cette colonisation, mais parce qu’elle les a abandonnés à la fin de la guerre de Sept Ans pour préférer garder les Antilles. Remarquez, beaucoup de Français en ont aussi souffert, notamment Michelet qui a écrit au sujet du traité de Paris signé en 1763 : « Que perd alors la France ? Rien, sinon le monde. » Cela dit, depuis que de Gaulle a proclamé « Vive le Québec libre » sur le balcon de l’hôtel de ville de Montréal en 1967, nous sommes réconciliés avec l’ancienne mère patrie. Je suis toujours ému quand je me replonge dans le récit de la visite du général au Québec. Au cours de son séjour, il s’est notamment rendu dans la ville de Trois-Rivières. Et ce jour-là, il a déclaré : « Vive Trois-Rivières, vive le Québec, vive la Nouvelle-France, et vive la France ! »

Et les Amérindiens, comment jugent-ils ce passé colonial ?

C’est une histoire peu connue, mais dès le départ, les colons français ont choisi de ne pas se comporter en dominateurs. Au lieu d’imiter les Anglais, qui ont repoussé les Amérindiens puis les ont parqués dans des réserves, ils se sont alliés avec plusieurs tribus. Après la défaite française, au moment de la guerre de Conquête, ce seront des chefs amérindiens qui seront les derniers à combattre pour le maintien de la souveraineté française en Amérique. On connaît aussi l’histoire du peuple métis, dans l’Ouest canadien, issu de l’alliance entre les coureurs des bois et les femmes amérindiennes, dont le chef, Louis Riel, s’est révolté contre les Anglais à partir de 1869 avec le soutien d’Honoré Mercier, Premier ministre québécois connu pour sa formule quand il a appris la mort du rebelle, pendu par le régime canadien : « On a tué notre frère Riel ! » Je connais peu de leaders nationalistes de peuples d’ascendance européenne qui auraient pu dire une telle phrase à l’époque.

Venons-en à notre côté de l’Atlantique. Vous disiez que l’ambition de Mélenchon est l’effacement de la France. Quelle est selon vous l’imminence du danger ?

Je pense que la messe sera dite d’ici quelques décennies. On ne dira plus alors que la France est un pays d’immigration, mais un lieu de l’expansion territoriale du Sud global vers le Nord. On pourra même raconter que cette histoire a commencé quand les États-Unis se sont désoccidentalisés à partir des années 1960, avec dans leur sillage le Canada, mais aussi la Nouvelle-Zélande et l’Australie, pays qui eux aussi ont alors progressivement renoncé à leur ancrage européen pour devenir des laboratoires du multiculturalisme. Le dernier Occident sera donc l’Europe, où subsisteront en fin de compte quelques principautés indépendantes où seront majoritaires les peuples historiques européens, comme au temps de l’Espagne musulmane.

A lire aussi: Le peuple en état de légitime défense

Mais pourquoi diable vous êtes-vous installé voilà cinq ans dans notre pays s’il est en voie d’effacement ?

D’abord, la France n’a pas dit son dernier mot, nous ne sommes pas encore contemporains des derniers jours et on peut toujours se battre démocratiquement pour que ce futur désagréable n’advienne pas ! La France est un pays magnifique, tout simplement. Il y a quelque chose dans votre manière de vivre qui est fascinante. Votre souci d’élégance, la splendeur de vos monuments qui témoigne d’un passé glorieux, et puis peut-être le plus important, l’amitié à la française, qui veut dire quelque chose. Sans oublier l’amour bien sûr : en France, une espèce de libido circule un peu partout. Il y a partout dans les rapports sociaux un désir de plaire qui va à l’encontre du puritanisme nord-américain. Alors certes il y a aussi chez vous une forme d’universalisme névrotique qui vous mène à croire que vous vous confondez avec l’humanité entière, sans voir à quel point cette idée que vous vous faites de vous-même est provinciale. Reste que vous êtes un beau peuple, tout simplement, l’expression la plus achevée, de mon point de vue, de la civilisation occidentale. 

Sauf que cette identité est vouée à disparaître, dites-vous…

Oui, mais vous partez de tellement haut que, même quand vous chutez, vous restez encore d’un bon niveau. Et par ailleurs, il faut se battre, pour renverser la tendance.

Nous chutons douloureusement. Parfois en nous faisant carrément très mal. N’êtes-vous pas frappé par exemple par la violence des émeutes urbaines en France, comme celles qui se produisent régulièrement lors des grands matchs du PSG ?

Vous savez, la décadence n’est pas spécifiquement française. Elle est partout en Occident. Cela dit, je vois bien ce qui s’exprime d’inquiétant dans ces échauffourées toujours plus nombreuses en France : un instinct de conquête territoriale, de conquête vitale. C’est du reste cette même dynamique qui est à l’œuvre, certes de façon plus pacifique, quand La France insoumise remporte des victoires électorales, comme récemment à Roubaix ou Saint-Denis. Demain d’autres villes assiégées tomberont. Et la droite ne gagnera plus jamais à Paris. Bref, on voit les conséquences politiques du changement démographique. Mais nous nous interdisons de le conceptualiser.

Attention, on va dire que vous êtes « un adepte de la théorie raciste du grand remplacement », comme on dit au Monde !

Ce n’est pas moi qui le suis, mais Jean-Luc Mélenchon, qui s’en réclame. Ou le député mélenchoniste Sébastien Delogu quand il lance en décembre aux électeurs de Saint-Denis et de Pierrefitte-sur-Seine : « Vous avez une opportunité en or, qu’enfin un racisé dirige ces deux villes et fasse en sorte que le réel peuple de France reprenne le pouvoir ici. » À cause de ce type de discours, la dimension ethnique remonte toujours davantage à la surface dans le débat public, et je m’en désole, inutile de le préciser. Philippe Séguin l’avait annoncé. « Vous sacrifiez la nation, mais vous n’aurez pas d’individus, vous retrouverez des tribus. » On y est.

Redoutez-vous une guerre tribale en France ?

Non, parce que le pays dispose quand même d’institutions assez fortes qui peuvent convenir aux situations explosives radicales. Donc, si jamais ça explosait vraiment, l’appareil d’État saurait réagir, sur le mode répressif, hélas. Je pense qu’on va plutôt assister à une forme de partition des populations selon des critères non dits.

A lire aussi: «Je préfère avoir un président LFI qu’une guerre civile»

Même si un mouvement anti-immigration arrive au pouvoir ?

Si un tel parti arrivait au pouvoir, s’il organisait le référendum nécessaire afin de modifier fondamentalement la politique d’immigration, on pourrait imaginer une réorientation des paramètres d’action publique entraînant une amélioration visible à horizon de vingt ans ou trente ans. Mais je ne suis guère optimiste. La culture gauloise de la chamaillerie empêche le camp national de s’unir. Le RN ne devrait pas tenir Éric Zemmour pour une espèce de félon insupportable et ce dernier devrait reconnaître dans le parti de Jordan Bardella le navire amiral du camp national. Marion Maréchal et Sarah Knafo devraient considérer qu’elles sont des alliées politiques. Nicolas Dupont-Aignan, qui, à sa manière, a tenu le flambeau pendant des années, ne devrait pas être méprisé comme il l’est par le reste de sa famille politique. Et tout ce monde devrait espérer le ralliement des Bruno Retailleau et David Lisnard, qui possèdent une culture gouvernementale utile.

Mais vous qui êtes un libéral, n’êtes-vous pas rebuté par les accents parfois ultraconservateurs de certains leaders nationaux-populistes ?

Je fréquente le camp national de votre pays depuis un certain temps et je n’ai pas l’impression d’être devant une collection de bigots et de sectaires. Il faut faire une différence entre les fantasmes de Libé qui voit partout des puritains insupportables et la réalité, très éloignée de cette caricature.

Et au Québec, la nation peut-elle encore gagner avec ce référendum que vous appelez de vos vœux ?

Je vais vous répondre en convoquant Francis Fukuyama, qui a prophétisé la « fin de l’Histoire » en 1992. Quoique assez sûr de son fait, il affirme alors qu’une seule hypothèse pourrait le mener à réviser sa théorie : l’indépendance du Québec. Si un tel événement se produisait, dit-il, cela signifierait que les passions humaines et politiques sont plus fortes que la logique rationnelle et utilitaire des hommes. La balle est donc dans notre camp. L’indépendance du Québec se fera. Et qui sait, la Nouvelle-France authentique, je veux dire la québécoise, sera peut-être demain le remède à la Nouvelle France de Mélenchon.

Le pessimiste joyeux

Price: ---

0 used & new available from

Juin 2026 - #146

Article extrait du Magazine Causeur