Monsieur Nostalgie fête ce dimanche sa millième chronique dans Causeur. Depuis plus de dix ans, au rythme de parfois deux « papiers » culturels (littérature, théâtre, cinéma, expo, etc.) par semaine, il a creusé un sillon singulier dans la presse française. Il nous parle de son goût intact pour ce genre littéraire auquel il a consacré une partie de sa vie professionnelle…
D’abord, il y a le goût de la performance. Autant l’avouer tout de suite, derrière chaque chroniqueur sommeille un sportif en pantoufles, une sorte de marathonien du clavier qui tape du matin au soir, un chercheur en records absurdes. J’ai battu Alexandre Vialatte, l’ogre de papier clermontois et ses à-peine 900 chroniques parues dans La Montagne. Battu au moins sur le nombre, sur la qualité, je ne m’aventurerai pas dans la comparaison. La régularité de l’exercice, l’endurance et le « french flair », voilà à mon sens, les ingrédients pour faire décoller une chronique, lui insuffler un peu de mouvement et d’onde nostalgique, la dérouter de son chemin initial. Les chemins de traverse ont toujours été mon terrain de jeu favori. Ce genre journalistique fait pencher l’article plutôt du côté de la littérature que de l’information pure. Enfin, je le crois. Un bon chroniqueur ne doit pas avoir de certitudes, une seule règle préexiste : attaquer son sujet avec une forme de virginité sinon votre prose sentira la sueur du labeur. La mécanique de la répétition est une facilité que l’on doit sans cesse repousser physiquement. Avec des années de métier, on peut être tenté par l’écriture automatique, la formule toute faite, l’entame fainéante et la chute convenue. La chronique perd alors de sa fraîcheur.
Malle aux souvenirs
Je ne me suis jamais considéré comme un journaliste à part entière, encarté et « fact-checké », je n’ai pas le culte des événements et l’objectivité de façade se révèle être souvent une fausse vertu. Un cache-misère. Je ne suis ni militant, ni professeur. Je pratique donc un « art » de la dérive. Je n’ai pas peur du divertissement et du sentiment, ce qui est une faute pour certains confrères, les faits froids ne m’intéressent pas. Une bonne chronique, c’est avant tout un « papier » gourmand, charnu, prêt à croquer, juteux à souhait, plaisant à regarder dans son agencement, oui beau à regarder dans son oscillation nerveuse ; quelques phrases, trois feuillets maximum, qui s’enroulent autour d’un livre, d’un film, d’une pièce, d’une personnalité ; dans cet espace limité, il faut varier, accélérer, amuser, charmer, provoquer, surtout ne pas ennuyer le lecteur. Son temps de lecture est notre bien le plus précieux. N’en abusons pas ! Ne le gavons pas de théories ! Au début de l’aventure Causeur, j’ai démarré par la critique littéraire, puis assez vite, j’ai pu, en toute liberté, ouvrir ma malle aux souvenirs et bifurquer vers la nécrologie de l’instant. Nous avons inventé ensemble une nécrologie sur le vif, complémentaire à la nécrologie documentée celle qui est préparée de longue date dans les journaux. À ma façon, je me dis que j’ai aidé à mourir, sur le papier, des dizaines de légendes aimées, à poser sur la feuille blanche, sans lourdes archives, sans volonté de tout raconter d’une vie, en trouvant seulement un élément déclencheur, un film, une attitude, un geste et dérouler ainsi le fil de l’admiration.
Brocante des jours heureux
Et puis Causeur m’a permis de déployer ma quincaille, ma brocante des jours heureux, d’en abuser parfois, veuillez m’en excuser, mais comment résister à Belmondo, aux Mustang, à Hardellet, à Cossery, à Boudard, à Villon, à Broca, à Charles Denner, à Rome, à la Vespa, à Michel Delpech et à Bill Withers, aux cover-girls et à Maureen Kerwin, à Morand et Zidi, à Audiard et Audiberti, aux AMC Pacer et au Finistère, au Berry et à Pino d’Angio, aux rognons et au baby-foot, à La Nueve et à la Cathédrale Saint-Etienne, ce bric-à-brac est autant refuge que phare avancée dans la mer. La chronique libre est un laboratoire de l’écriture, on y tente des choses improbables, on y brave les interdits de la presse traditionnelle, on ose le « je », on mêle nos tranches personnelles à l’actualité culturelle, on y témoigne de notre gratitude et aussi de notre agacement sur la marche du monde, on peut citer Demis Roussos et Emmanuel Berl dans le même paragraphe, on ne se refuse rien. Durant ces mille chroniques, j’ai grandi avec vous. Me laisserez-vous encore la permission d’en écrire mille autres ?
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
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