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Audiovisuel public: le calvaire des sans-croix

La chronique médias de Didier Desrimais


Audiovisuel public: le calvaire des sans-croix
Sur France 2, l'animateur de jeux Bruno Guillon a semblé trouver déplacé l'emploi de l'expression "chemin de croix". Capture d'écran.

Le rapport Alloncle est à peine paru, qu’il faut d’ores et déjà envisager une « édition augmentée », observe notre chroniqueur. Certains événements récents confirment en effet que la commission sur l’audiovisuel public était nécessaire mais que rien n’a changé, bien au contraire…


Récemment, lors d’une émission de jeux sur France 2, une candidate a eu le malheur d’utiliser l’expression courante « chemin de croix ». Les quatre neurones de l’animateur Bruno Guillon se sont immédiatement mis en branle : Oh ! la la ! Qu’entends-je ? Ne serait-ce pas là une expression ayant un lien avec le christianisme ? Auquel cas, cela ne risque-t-il pas de choquer les téléspectateurs non-chrétiens et de turlupiner mes employeurs ? Ne m’exposé-je pas, si je ne redresse pas la barre, à un blâme de ces derniers ? À une remontrance du SAW (Syndicat des animateurs wokes) ? À une réprimande de l’Arcom ? Au courroux de la présidente de France TV qui n’attend peut-être qu’un prétexte pour me foutre à la porte – je suis un homme, je suis blanc, j’ai plus de cinquante ans… Vite, vite ! tâchons de réparer la boulette de cette candidate inconsciente : « Alors, chemin de croix !?… ou d’étoiles… ou de croissants ! On n’est pas attaché à une religion en particulier ! » Il semblerait surtout que « on » a décidé d’effacer toutes les traces de la religion qui, au moins depuis le baptême de Clovis, est au cœur de l’histoire de France : fêtes, saints, églises, croix, et même expressions courantes trouvant leur origine dans la Bible. Le plus impressionnant est la rapidité avec laquelle M. Guillon, animateur pavlovien et spécimen exemplaire de cette nouvelle race de moutons issue du système de dressage de la population élaboré par nos dirigeants via l’Éducation nationale et les médias, a réagi ; mais aussi le malaise évident qu’a provoqué chez ce triste individu la simple évocation d’une expression issue de l’histoire chrétienne – si nous ne craignions pas de déclencher chez lui un nouveau collapsus cérébral, nous dirions que, pendant un court mais dérangeant instant, M. Guillon a vécu un véritable calvaire…

Les regrets de Jérémie Patrier-Leitus

Après un passage sur France Inter[1] où, en à peine vingt minutes, il est parvenu à utiliser une douzaine de fois le terme « extrême droite » pour désigner tour à tour Charles Alloncle, une chaîne d’info continue, l’actionnaire principal d’icelle, le RN, la plupart des personnes qui remettent en cause le fonctionnement de l’audiovisuel public, etc., Jérémie Patrier-Leitus, ex-président de la commission parlementaire sur ledit audiovisuel public, a posté sur son compte X un message critiquant Marion Maréchal pour avoir entonner, lors d’un banquet en l’honneur de Jeanne d’Arc, le chant traditionnel « Au 31 du mois d’août », dont le refrain est :« Buvons un coup, buvons-en deux, à la santé des amoureux ! À la santé du Roi de France, et merde pour le Roi d’Angleterre qui nous a déclaré la guerre ! » Oublieux de l’histoire de son pays, M. Patrier-Leitus en a fait toute une salade : « Simplement à titre d’information, Marion Maréchal, la royauté a été abolie en 1792. En 2026, la France est une république ». L’ignorance est souvent sœur jumelle de la bêtise ; M. Patrier-Leitus ne sait visiblement pas – et, pire, n’a pas cherché à savoir – que cette chanson de marins rend hommage au corsaire Robert Surcouf, commandant de la frégate la Confiance qui, en 1800, captura le Kent, navire battant pavillon britannique. Nous conseillons au député du Calvados la lecture du récit de cette bataille rapporté dans les carnets de voyages, d’aventures et de combats de Louis Garneray, peintre de marines et compagnon de Surcouf[2]. Nous lui conseillons également de réviser son histoire de France : un Consulat, deux Empires, une Restauration suivie d’une Monarchie de juillet qui verra, pour principal changement, le roi de France devenir le roi des Français, ont émaillé le XIXe siècle avant l’instauration de la Troisième République. L’on pourrait d’ailleurs discuter l’évolution de ce régime républicain qui a vu émerger une caste persuadée d’être au-dessus de la plèbe et s’octroyant des privilèges – titres, fonctions, émoluments, etc. – incomparablement supérieurs, en nombre et en durée, aux prérogatives d’une partie de la noblesse de l’Ancien Régime. Mais c’est une autre histoire qui aura sûrement sa place, un jour, dans quelque long article…

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En attendant, signalons à M. Patrier-Leitus une autre chanson traditionnelle faisant allusion à la monarchie. Celle-ci aura sûrement son agrément puisqu’elle est parodique et se moque, à travers le Bon Roi Dagobert et son conseiller saint Éloi, de Louis XVI et de l’Église catholique. À moins que, n’en connaissant ni l’origine ni le but, obnubilé par la simple évocation de la monarchie honnie, il ne décide que cette comptine, toute bon enfant et ironique soit-elle, est une provocation, voire un défi aux valeurs républicaines qui lui tiennent tant à cœur.

Il se peut aussi que M. Patrier-Leitus n’ignore rien de la création du chant intitulé « Au 31 du mois d’août » et que son message n’ait été que le résultat d’une réflexion démagogique, politique au sens le moins noble du terme. Ce serait pire encore que l’ignorance ou la bêtise. Cela relèverait d’un double crime, celui de croire qu’on peut manipuler en toute impunité l’Histoire de France, sachant qu’on a fait en sorte qu’elle ne soit plus transmise. Nos élites dirigeantes ne s’inquiètent en effet nullement du déclin de l’École ; peut-être même espèrent-elles que celle-ci ne se relèvera jamais et continuera de voir sortir de ses rangs des troupeaux de moutons. En fin de compte, l’effondrement sera intégral : après quelques décennies de lavage de cerveaux et d’ignorance apprise dans les salles de classe, nous voyons de plus en plus de représentants politiques incultes poursuivant de leur ardeur républicaine et destructrice les dernières traces d’un monde écroulé, englouti sous les ruines d’un pays oublié. 

M. Patrier-Leitus a beau courir les plateaux de télé et de radio pour critiquer le rapport de son collègue Charles Alloncle, deux événements récents confirment, d’abord que la commission sur l’audiovisuel public était plus que nécessaire, ensuite que rien ne changera tant que les écuries d’Augias n’auront pas été nettoyées de fond en comble.

La revanche de Merwane Benlazar et de l’humour islamo-gauchiste

Premier événement. Le 4 mai dernier, la subversion subventionnée et la rebellocratie théâtrale se donnaient rendez-vous aux Folies Bergère. Alex Vizorek, maître de la 37e cérémonie des Molières diffusée sur la télévision publique, a croulé sous les applaudissements d’un public professionnel très politiquement correct, très woke, très comme il faut. Ce public a particulièrement apprécié le moment où l’humoriste a présenté une pièce de théâtre racontant l’histoire de la création du Chant des Partisans : « Une pièce d’actualité, a-t-il précisé en savourant d’avance la réaction de ses congénères, puisque, à la question : “Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux ?”, la réponse est : Oui, sur CNews ! » Entre deux messages pour la diversité, contre l’homophobie, sur les bienfaits d’un art théâtral tolérant et ouvert et l’apport artistique des drag queens, la cérémonie des Tartuffes a accueilli Merwane Benlazar. Cet humoriste est réputé pour ses tweets misogynes, ainsi que pour avoir, sur France Inter, qualifié les téléspectateurs de l’émission Miss France de porcs et défendu l’idée d’un « cordon sanitaire » sur la radio publique française à l’image de ce qui existe déjà dans l’audiovisuel belge. Pour se moquer du Français franchouillard qui a l’audace de ne pas apprécier son humour, M. Benlazar est apparu affublé d’une marinière, d’un béret et d’une baguette de pain – le stéréotype est un peu éculé mais semble avoir ravi les insurgés de théâtre qui composaient le parterre. Ces derniers ont hautement apprécié le tacle que le comique rancunier a destiné à l’ex-ministre Rachida Dati: « Il y a un an, la ministre de la Culture m’a banni de France Télévisions pendant sa conquête de la mairie de Paris. Aujourd’hui, elle n’est plus ministre, ni à la mairie, et moi, je suis de retour à France Télévisions. Tout le monde est de retour à sa place, j’ai l’impression. » Les théâtreux applaudirent et s’esclaffèrent. Certains, parce qu’ils trouvèrent ça drôle. D’autres, pour ne pas passer pour xénophobes ou islamophobes.

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Eugénie Bastié, la petite concession du camp du Bien

Le journaliste Benjamin Duhamel © LIONEL GUERICOLAS/MPP/SIPA

Deuxième événement. À un an des présidentielles, la direction de France TV a décidé de ressusciter l’émission politique L’Heure de vérité. Benjamin Duhamel, Marc-Olivier Fogiel et Eugénie Bastié doivent composer le trio de journalistes qui animera cette émission – mais les journalistes tolérants, ouverts et pluralistes de la SDJ (société des journalistes) et de la rédaction de France TV ont immédiatement émis des réserves à propos d’Eugénie Bastié. Celle-ci serait « une polémiste, identifiée pour ses idées conservatrices et souverainistes » et « ne peut donc pas incarner et animer le débat politique sur France 2 », écrivent-ils dans un communiqué intitulé : « “L’information n’est pas une opinion” doit rester notre boussole. » Surtout que, précisent-ils, France TV avait le choix en interne. Les journalistes et chroniqueurs préférant partager objectivement une information plutôt que de se laisser influencer par leur opinion sont en effet légion sur le service public : Nathalie Saint-Cricq, Tristan Waleckx (Complément d’enquête), Élise Lucet (Envoyé spécial), Patrick Cohen ou Mohamed Bouhafsi (C à vous), Karim Rissouli ou Laure Adler (C ce soir), Thomas Snégaroff (C politique), Caroline Roux (C dans l’air) et quelques autres pourraient aisément remplacer celle que les journalistes du service public ont d’abord qualifiée de conservatrice, puis de très conservatrice, puis d’ultra conservatrice, puis finalement, c’est plus simple comme ça, d’extrême droite. Benjamin Duhamel, lui, n’a eu à essuyer aucun grief de la part de ses collègues. Il faut dire qu’il est réputé pour sa neutralité, son impartialité, ses entretiens mesurés, équilibrés et objectifs (voir à ce sujet la note 1). Soulignons au passage que les qualités professionnelles de Benjamin Duhamel mentionnées ci-dessus sont un héritage familial, issu d’une longue lignée de journalistes ayant traversé les dernières décennies de la vie politique française sans autre accroc que celui qu’il a fallu faire au revers de la veste de tonton Alain pour y épingler une Légion d’honneur bien méritée. Bon sang ne saurait mentir…


[1] La Grande Matinale de France Inter du mardi 28 avril. Quelques jours plus tard, France Inter recevait Pierre-Antoine Capton, co-actionnaire, avec Matthieu Pigasse et Xavier Niel, de Mediawan, la société qui produit entre autres l’émission co-animée par Patrick Cohen, C à vous, sur France 5. À cette occasion, Benjamin Duhamel s’est livré à un spectaculaire cirage de pompes. Maniant avec dextérité la brosse à reluire sémantique, le plumeau à chasser les mauvaises questions et le chiffon doux pour parachever l’opération de lustrage, le jeune journaliste a dépeint Mediawan et ses dirigeants comme des visionnaires, des entrepreneurs hors du commun, des concepteurs de rêves cinématographiques et de productions télévisuelles lucratives mais culturellement impeccables. « Le bilan peut donner le vertige », a finalement lâché un Benjamin Duhamel en pâmoison devant celui qui pourrait devenir un jour, qui sait, son patron…        

[2] Louis Garneray, Corsaire de la République, 1991, éditions Payot. Au moment de la prise du Kent, qui a eu lieu non le 31 août mais le 7 octobre 1800 et à laquelle Garneray a participé, la France est dirigée par Bonaparte qui vient de mettre en place le Consulat, premier jalon du régime impérial à venir. 



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Amateur de livres et de musique. Dernier ouvrage paru : Les Gobeurs ne se reposent jamais (éditions Ovadia, avril 2022).

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