Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
Ma Sauvageonne adorée m’attendait à la Comédie de Picardie où l’on donnait Scène de la vie conjugale, d’après Ingmar Bergman (1918-2007), adapté et mis en scène par Christophe Perton, avec notamment ce dernier, Astrid Bas, Romane Bohringer (dans le rôle de Marianne) et Stanislas Nordey (dans celui de Johan). « Ça commence à 19h30 ; j’espère que tu seras à l’heure, vieux Yak », dit-elle en me décochant un sourire aussi ensoleillé que sa crinière de petite lionne blonde, sourire qui me rend complètement cinglé. La Sauvageonne me connaît bien ; elle sait que la ponctualité, depuis que je suis en retraite, n’est pas ma qualité première.

Au cours de toute ma vie professionnelle, à cause de mon activité de journaliste, je me suis pressé comme un vieux cédrat ridé. Aujourd’hui, me dépêcher me dégoûte. J’ai horreur de ça. Ma retraite, je l’imaginais, lente, paresseuse et tranquille comme la Vesle à l’entrée de Sept-Saulx, dans la Marne, ou la Cisse près du lavoir de Bury, à Molineuf, dans le Loir-et-Cher. Pêche et jardinage. Tu parles ! Je ne peux consacrer à mes deux loisirs préférés que très peu de temps. J’étais justement en train de jardiner avant de rejoindre ma Sauvageonne. Quand je jardine, je ne pense plus à rien : ni aux piges que je dois assurer, ni à mon compte bancaire claudiquant de la Caisse d’Epargne, compte qui me crée beaucoup de soucis. En semant deux routes de radis noirs (des « Longs Poids d’Horloge » ; graines de chez Vilmorin) et une de radis ronds écarlates, je surveillais l’heure et pensais, ravi et terriblement amoureux, à mon ébouriffée. « J’ai encore un peu de temps », songeai-je. « La pièce ne commencera que vers 19h45. » Je rangeai tout de même mes outils, et fonçai (enfin, il faut le dire vite!) vers la Comédie de Picardie.
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Foncer est un bien grand mot : sur la route, je me farcis tous les feux rouges. Une horreur ! J’arrivai essoufflé vers 19h35 au théâtre, accueilli par une personne du service de sécurité qui me confia qu’il était trop tard, que la salle était pleine à craquer ; qu’il me serait impossible d’entrer. Nicolas Auvray, le directeur, arriva et me dit la même chose. Devant ma mine déconfite, il eut l’amabilité de me trouver une petite chaise près de l’entrée, loin, si loin, de ma Sauvageonne qui se trouvait au troisième rang dans un confortable fauteuil de velours incarnat. Qu’allait-elle bien pouvoir penser ? Involontairement, j’allais la plonger dans la panique. Peut-être imaginait-elle son vieux Yak coincé dans sa Twingo accidentée et broyée par un poids lourd. Je m’en voulais ; ces cinq minutes de retard me pesaient comme une tortilla aux œufs de mulets sur un estomac délicat.
Je contemplais les Scènes de la vie conjugale d’un regard absent, le ventre noué par ma goujaterie. J’apercevais, au loin, Romane Bohringer en train de se disputer avec Stanislas Nordey, impeccable dans son rôle de sacré petit salopard. A cause de mes inquiétudes, la pièce, pourtant d’une durée d’une heure quarante-cinq, fila comme un collant de Micheline Presle. Le rideau tombé, je filais à mon tour vers ma belle pour la rassurer. Elle semblait peinée ; je me sentais dans la peau d’un monstre non ponctuel. Je l’avais fait souffrir ; je m’en voulais, maudissant intérieurement les radis ronds écarlates et les radis noirs « Long Poids d’Horloge ». Allait-elle me faire une scène de la vie conjugale ? Point. J’eusse pourtant mérité que, pour ce retard navrant, elle m’assommât avec un « Long Poids d’Horloge », sombre matraque dure et turgescente, dont les graines pitoyables avaient été incapables de sonner l’heure. Les jours s’en vont je demeure.
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