Écoterrorisme ? « Aucune cause ne justifie les agissements particulièrement nombreux et violents auxquels appelle et provoque ce groupement » a avancé le gouvernement, qui a décidé hier la dissolution des Soulèvements de la terre. Le collectif était dans son viseur depuis les violences de Sainte-Soline, fin mars. Toutefois, la dissolution est en réalité l’arme des faibles, observe Elisabeth Lévy. Analyse.
Gérald Darmanin a donc finalement annoncé la dissolution du mouvement des Soulèvements de la terre. Pour autant, est-ce la fin de l’impuissance de l’État face à la violence ? On peut craindre que non, et peut-être même que c’est le contraire.
🙌 150 rassemblements sont à suivre, et d'ores et déjà, le mouvement continue ! pic.twitter.com/ohrAgBmhzC
— Les Soulèvements de la Terre (@lessoulevements) June 21, 2023
Bien sûr, nous n’avons aucune sympathie pour ces « mutins de Panurge » (cf. le bon mot de Philippe Muray) qui endossent toute la panoplie de l’extrême gauchisme tendance woke. Sur leur site, par exemple, ils sont très fiers d’écrire : «Nous avons lutté contre la loi travail, les violences policières, le racisme, le sexisme et l’apocalypse climatique». Ils ont oublié le « colonialisme » !
Ce sont des spécialistes de la manifestation interdite où des ultras-antifas viennent casser du flic. Ils se foutent du droit de propriété. Ils pratiquent l’arrachage de plants et les dégradations. Ces écolos détestent les agriculteurs et se moquent de la beauté de la nature.
Une fausse solution
Cependant, la dissolution est une fausse solution.
D’abord, il faudrait savoir : tous les membres du gouvernement sont-ils vraiment sur la même ligne ? Quand Gérald Darmanin les traitait d’écoterroristes il y a quelques semaines, Elisabeth Borne rappelait immédiatement que tout de même, leur cause était juste et que ce n’était peut-être pas tout à fait la même chose que des islamistes… Ensuite, il y a un problème d’efficacité et Gérald Darmanin est expert en annonces non suivies d’effets. Par exemple, citons la dissolution avortée du Gale (Groupe Antifasciste Lyon et Environs) à cause du Conseil d’État. Les Soulèvements de la terre, par ailleurs, est un mouvement avec une existence administrative et juridique très faible ; c’est un conglomérat de militants venus d’horizons et de causes diverses. Et, dernier problème de cohérence pour le gouvernement, il a nommé un « multiculti » à la tête de la section du contentieux du Conseil d’État (M. Thierry Tuot). Cela accroit évidemment le risque de censure dans ce genre de dossier.
Et même si la procédure aboutit, on peut craindre une reconstitution du mouvement. Ainsi, le CCIF est devenu le CCIE (Collectif contre l’islamophobie en Europe) et il est toujours aussi nocif.
Mais c’est une question de principes, dira-t-on
Justement, cette affaire est très problématique sur le plan des principes aussi. La règle : c’est la liberté d’expression et de contestation, y compris pour les zozos et les révolutionnaires. Et l’exception, c’est l’interdiction. Les gens des Soulèvements de la terre racontent n’importe quoi, mais ils n’appellent pas explicitement à la violence dans leurs statuts – même s’ils la tolèrent et même s’ils la suscitent. On ne doit interdire qu’en dernier recours. Dissoudre ne sert à rien quand par ailleurs on se couche devant la violence. Rappelons le crime originel de Notre Dame des Landes. Pour se faire entendre en France, il faut désormais casser.
En réalité, les Soulèvements de la terre ce n’est pas une association qui commet des délits mais bien des individus. Aussi, le véritable sursaut de l’Etat serait que toute sortie de route, tout caillou jeté sur un policier soit sévèrement sanctionné. D’après Le Monde, il y a eu un coup de filet mardi matin dans la mouvance écolo-radicale – et notamment à Notre-Dame-des-Landes. Réalisée par l’anti-terrorisme, l’opération a mené 14 personnes soupçonnées de « dégradation en bande organisée », et d’ « association de malfaiteurs » en garde à vue. Une sanction pénale exemplaire aurait bien plus de poids qu’une dissolution décidée en Conseil des ministres !
Faut-il le répéter : on n’interdit pas les idées, on les combat. On ne dissout pas des délinquants, on les sanctionne. La dissolution, c’est l’arme des faibles.
Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio
Retrouvez notre directrice de la rédaction dans la matinale, du lundi au jeudi à 8 heures.
La réforme des retraites est passée, mais ne tardera pas à revenir. En attendant, chronique de la vie quotidienne dans l’Hémicycle… et en dehors !
Miss France
Fin avril, l’Assemblée nationale s’est arrêtée deux semaines. Ouf ! Deux semaines pour, selon les cas, partir en vacances ou travailler « en circonscription », pour être sur le terrain et prendre le pouls de notre chère bonne vieille province, ce mot qu’il ne faut surtout plus employer mais que, pour ma part, j’affectionne. J’utilise la première semaine, qui est en décalé avec les vacances scolaires, pour visiter quelques écoles. Je propose, chaque début d’année scolaire, aux directeurs des écoles de Béziers et des villages alentour de venir durant deux heures dans les classes de CM1/CM2 pour expliquer le fonctionnement de l’Assemblée nationale et le rôle du député. Une vraie bouffée d’air frais pour moi. Et d’humilité aussi… J’ai l’habitude de démarrer mon intervention en demandant aux enfants à quoi on reconnaît un député. Je sors alors de mon sac l’écharpe tricolore pour leur expliquer ce qu’elle représente et comment on doit la porter. Je leur demande ensuite qui d’autre a le droit de porter une écharpe tricolore… Et là, une fois sur deux, un doigt se lève pour répondre… « Miss France !» On est peu de chose…
Drapeau européen
Mais nous voilà bien vite de retour dans l’Hémicycle, avec une question cruciale à trancher : faut-il obliger les mairies à arborer le drapeau européen ? En voilà une proposition de loi importante ! Quelle mouche a donc encore piqué Aurore Bergé de vouloir à tout prix faire adopter ce nouveau texte ? Quelle mouche ? La basse politique, bien sûr ! Une proposition de loi d’un pénible opportunisme qui ne relève d’aucune nécessité. Une simple vengeance, afin de mettre des bâtons dans les roues du Rassemblement national et de la France insoumise. Pourquoi ces nouveaux débats alors que le rapporteur de la majorité reconnaissait lui-même que « ce texte ne répond pas aux défis politiques et sociaux du moment… » Rejeté en commission, Aurore Bergé a quand même voulu maintenir son examen en séance en se targuant de sa portée « éminemment symbolique ». Avec, au summum de la mauvaise foi, ce chantage, cet oukase : « Si vous êtes contre le drapeau européen, c’est que vous êtes contre l’Union européenne ! » En réalité, avec cette nouvelle loi – ce n’est plus une inflation législative, c’est une véritable indigestion ! –, c’est une nouvelle dépense pour les mairies. Et que de temps perdu quand on sait que beaucoup le font déjà, comme à Béziers où le drapeau tricolore flotte à côté des drapeaux européen, occitan et de celui de notre ville, la plus ancienne de France ! Que d’énergie gâchée alors qu’Élisabeth Borne affirmait dans sa feuille de route vouloir mener de grandes réformes ! Que nous attendons toujours…
Évidemment, je ne pourrai jamais être exhaustive en quelques lignes de cette chronique tant la Nupes nous honore régulièrement de ses outrances. En ce début du mois de mai, c’est Gérald Darmanin qui est la cible préférée de l’extrême gauche. Avec, pour commencer, le député du Nord, Ugo Bernalicis, qui vitupère contre les forces de l’ordre – c’est une véritable obsession. Nous avons donc eu droit le 10 mai à une belle sortie de l’élu d’ultra-gauche qui nous explique que le ministre de l’Intérieur instaure ni plus ni moins la loi du talion dans les manifestations et conclut son intervention par un sonore « La Brav’M, ce n’est que les black blocs de Darmanin ! » Rien que cela… Mais bien relayée sur Twitter et YouTube, la vidéo fait le buzz auprès de son électorat ravi. Le désormais « célèbre » Thomas Portes, député de la Seine-Saint-Denis qui s’était illustré en mettant son pied sur un ballon de foot représentant la tête du ministre Olivier Dussopt, explique quant à lui : « Avec Darmanin, c’est tapis rouge pour les nazis et coups de matraque pour la mobilisation sociale ! » Décidément, il n’y a pas que les prix qui subissent l’inflation en France : la démagogie aussi !
Billets d’avion
Les députés bénéficient de certains avantages. Parmi ceux-ci, des fonctionnaires à notre disposition pour nous faciliter la vie, et notamment nos déplacements. Évidemment, vous vous en doutez, venir chaque semaine à l’Assemblée nationale quand on habite à 800 kilomètres de là nécessite une logistique bien rodée. Un service des transports que je mets souvent à rude épreuve à force de modifications de dernière minute, l’agenda parlementaire fluctuant beaucoup… Avec, à la clef, de multiples changements dans les billets de train ou d’avion. Mais les fonctionnaires du bureau des transports doivent être, à coup sûr, recrutés pour leur stoïcisme, car jamais, ô grand jamais, l’un d’entre eux ne m’a témoigné d’une quelconque impatience. Pourtant, on ne compte plus ceux qui critiquent les fonctionnaires. Il faut juste leur dire merci.
Reste à vivre
Le 15 mai dernier, Emmanuel Macron passe au « 20 h » de TF1. Outre une série de questions qui me font rester sur ma faim – je ne peux pas m’empêcher de penser à Coluche qui disait : « On fait venir un homme politique, on lui pose une question, il ne répond pas et on passe à une autre » –, une expression utilisée par le président de la République m’interpelle. En effet, interrogé sur les impôts qui vont diminuer – c’est une de ses annonces phares –, le chef de l’État explique : « Donc, c’est ce qui va permettre à des gens qui travaillent, qui sont dans la classe moyenne, d’avoir en quelque sorte un reste à vivre plus important pour eux. » Un « reste à vivre », quelle vilaine expression ! Comment espérer redonner espoir et moral aux Français en leur parlant d’un reste à vivre ? J’ai l’impression de sortir de chez le médecin qui m’aurait annoncé une maladie incurable… Quand on sait que, chaque année, 10 % de nos compatriotes ont des idées suicidaires, qu’environ 200 000 personnes font une tentative de suicide et que 10 000 d’entre eux en meurent, encore un petit effort de communication, monsieur le président !
À l’aveuglement de nos élites et de l’État-Titanic sur la réalité des évènements, répond la mauvaise foi de nos éditorialistes.
La France est semblable au Titanic. Ses dirigeants ne voient rien du désastre qui se profile. Pire : ils accablent les vigies. Si rien ne vient empêcher le naufrage annoncé du pays, son épave se visitera un jour, à son tour, comme une mémoire enfouie. Elisabeth Borne illustre l’aveuglement des « élites ». Commentant, mardi, la vidéo de l’agression d’une grand-mère et de sa petite fille, lundi à Bordeaux par un « Français » multirécidiviste, le Premier ministre a repris le refrain commode accusant « ceux qui veulent immédiatement instrumentaliser » un fait divers. Le maire (EELV) de Bordeaux, Pierre Hurmic, a pareillement refusé de « hurler avec les loups » et critiqué une « récupération politique (…) indigne, indécente, idéologique et malsaine ». L’omerta est le credo de ceux qui veulent cacher des réalités. Lors de l’agression au couteau de bébés par un Syrien à Annecy, les faussaires avaient hurlé à l’indécence des indignations. Mais où est l’indécence, sinon dans le fait que des délinquants laissés libres s’en prennent ici à des nourrissons, là à une femme âgée et une fillette de 7 ans ? Comment oser critiquer ceux qui s’alarment de ces violences extrêmes, en les traitant le plus souvent de « charognards » ou d’ « extrême droite » ? L’ancien maire de Bordeaux, Nicolas Florian (LR), qui a contribué à diffuser la vidéo de l’agression commise par Brahima B., rappelle que son successeur n’a toujours pas signé le contrat de sécurité intégrée (CSI) proposé à la mairie par la préfecture. L’irresponsabilité de ces idéologues, qui ne cessent de donner des leçons de morale, est révoltante.
Oui, il faut montrer, sans répit ni fausse pudeur. Les faits sont les meilleures preuves à opposer aux dissimulateurs. La Révolution du réel, qui partout en Europe décille l’opinion et fait monter la droite pragmatique, porte en elle une honnêteté naïve qui désarme les idéologues. Cette vertu dévoile aisément les mensonges d’État et les désinformations médiatiques. La décivilisation, ce mot qu’Emmanuel Macron a repris, oblige à l’inventaire des dislocations de la société. Les agressions contre les femmes, les enfants et les bébés, mais aussi contre les forces de l’ordre, les maires, les pompiers, les chauffeurs de bus, les guichetiers, les médecins, les arbitres du foot, etc. sont autant de signes d’un affaiblissement de l’État-Titanic. Cependant, il faut aller à la source de la grande déglingue, sans craindre les procès éventés en racisme et en xénophobie. Car, oui, l’immigration de peuplement a, en 40 ans, bousculé le fragile équilibre d’une société jadis solidaire, une et indivisible. Il ne suffit pas d’avancer que Brahima B. est Français né à Bordeaux de parents français pour évacuer les sujets liés notamment à l’accès à la nationalité et à l’échec de l’intégration pour certains enfants issus de l’immigration. L’éditorialiste de La Croix,mardi, fustigeait à son tour « la surexploitation de phénomènes migratoires », qui caractériserait l’ « extrême droite ». Les naufrageurs parlent ainsi.
En Espagne, lors des dernières élections locales, la gauche s’est effondrée. Cette débâcle est loin d’être imméritée. Analyse.
Ce qui se joue actuellement en Espagne est d’un intérêt majeur pour tous ceux qui s’interrogent – non plus sur l’existence – mais sur la longévité des politiques d’extrême gauche menées tambour battant au plus haut sommet d’un État européen. Les Espagnols ont visiblement ébauché une réponse à cette question le 28 mai dernier lors d’élections municipales qui se sont tenues sur l’ensemble du pays : la nette victoire de la droite libérale-conservatrice, conduite par le représentant du Partido Popular (PP) Alberto Nuñez Feijóo, a amené l’actuel et très controversé Premier Ministre socialiste Pedro Sánchez (PSOE) en poste depuis 2018, à assumer «personnellement » ce cuisant échec électoral local et à anticiper les élections générales initialement prévues en décembre prochain.
Anticiper pour mieux sauter ?
Échec territorial de la gauche, sans nul doute, puisque le PP a triplé son implantation dans les capitales de province et l’a emporté dans 3193 municipalités, lesquelles représentent 46,5 % de la population espagnole, tandis que le Parti Socialiste (PSOE) a vu sa présence locale divisée par deux, allant jusqu’à perdre l’emblématique Séville et la quasi-totalité de l’Andalousie pourtant bastion de la gauche et traditionnel baromètre de la couleur politique à l’échelle nationale.
Débâcle de la gauche assumée « à la première personne » (« en primera persona ») par un Premier ministre taxé de « narcissique », d’« ambitieux » et de « grand imposteur » autant par ses opposants que par ses alliés du PSOE qui lui reprochent d’avoir conjugué l’action politique non seulement à la première personne – suivant une dérive autocratique voire tropicale du pouvoir – mais aussi aux deuxièmes et troisièmes personnes que sont l’ultra-gauche d’Unidas Podemos (UP, Unies Nous Pouvons, sorte de LFI ibère, littéralement atomisé par les élections du 28 mai) et les partis séparatistes basque et catalan, respectivement Bildu et ERC. Si la vague bleue se confirme, malgré la tentative de Pedro Sánchez, en avançant la date du scrutin au 23 juillet, de museler l’inévitable contestation en interne et de transformer ces élections générales en un plébiscite de sa politique contre la montée de la droite agitée comme un chiffon rouge, l’ex-chef de file de la droite galicienne Alberto Nuñez Feijóo, patron du PP depuis mai 2022, est bien parti pour être le futur Président du gouvernement espagnol.
Espérons, pour les Espagnols, que la date du scrutin, stratégiquement fixée en pleines vacances d’été, ne sera pas un frein à la poursuite de la contestation sortie des urnes le 28 mai dernier. Espérons aussi que ce que la droite espagnole a qualifié de leçon d’humilité adressée à l’actuel Président du gouvernement se concrétise le 23 juillet en ce « baño de realidad » (littéralement et très joliment « bain de réalité ») qu’elle lui promet, autrement dit, une confrontation avec le réel. Un réel énoncé de façon simple et concise par Alberto Nuñez Feijóo, il y a tout juste un an : « Les Espagnols en ont assez ».
Pedro Sánchez, Nuñez Feijóo et le berger du Don Quichotte de Cervantes
Et on peut les comprendre. Reléguée à la dernière place en Europe, derrière la Grèce, en matière d’emploi, attaquée dans ses fondements constitutionnels par un gouvernement prêt à questionner « l’indissoluble unité de la Nation espagnole » (article 2 de la Constitution de 1978) pour s’assurer de l’appui électoral des partis séparatistes basque et catalan, outragée dans l’histoire douloureuse de son XXème siècle par la nouvelle loi de Mémoire démocratique (2022) et la remise en cause de cette étape fondamentale de la réconciliation nationale que fut la Transition à partir de 1975, wokisée à l’envi dans ses écoles et leurs affligeants programmes scolaires désormais délestés de philosophie mais obèses de « perspectives de genre», d’ « invisibilisation dans l’histoire », de « dégradation de la vie sur Terre » et de « vision contextualisée et juste de la motricité » – alias le sport- , enfin kidnappée dans sa citoyenneté par une sociétalosphère en roue libre, l’Espagne a sans doute besoin de sortir un peu la tête de l’eau.
En attendant les élections, les « perles » se succèdent. La ministre du travail Yolanda Díaz, à la tête d’un parti politique nommé Sumar (additionner,ajouter, en espagnol) regroupant les différentes gauches radicales qui viendront en renfort pour aider le PSOE le moment voulu, a précisé cette semaine son brillant objectif : « que l’on puisse rentrer chez soi à 18:00, pour prendre un verre, aller se balader, s’ennuyer ou s’occuper de ses enfants ». Ambitieux programme, en effet, pour une ministre du travail, ancienne communiste. Pedro Sánchez, de son côté, se dit soucieux de l’image d’une Espagne appelée à prendre la Présidence du Conseil de l’UE le 1er juillet prochain et qui, si elle passait à droite, serait vue comme homophobe, trumpiste, bolsonariste, anti-européenne, insensible aux causes environnementales, bref, l’incarnation du camp du Mal. Rassurons la gauche espagnole sur ce point : ce que beaucoup d’Européens auront retenu des exploits progressistes du gouvernement de Pedro Sánchez sera sans doute d’avoir été à l’origine de la loi dite du consentement, une loi anti-violeurs concoctée par la Ministre à l’Egalité Irene Montero (Unidas Podemos, UP), et qui a visiblement porté ses fruits puisqu’en moins d’un an auront été enregistrées 1127 remises de peine et 115 sorties de prison d’individus jugés pour agressions sexuelles. Pour reprendre les mots d’Amelia Valcárcel, professeur de philosophie morale et politique à l’UNED et ancien membre du Conseil d’Etat, ce qui caractérise les ministres Podemos c’est « leur impréparation intellectuelle et politique : ils ouvrent la bouche pour dire ce qui leur passe par la tête ». Toute comparaison avec d’autres partis au-delà des Pyrénées, etc.
Cette loi, acmé de la politique inclusive et bienveillante menée par le tandem gauche-extrême gauche depuis 2018, rappelle un épisode du célèbre Don Quichotte de la Manche (1605) de Miguel de Cervantes, celui du jeune berger battu par son maître, un épisode moins connu que celui des moulins à vent, mais tout aussi exemplaire (Première partie, chapitre 4). Don Quichotte, parti à l’aventure avec son fidèle écuyer Sancho Panza pour redresser les torts et punir les malveillants, se retrouve tout à coup nez à nez avec un paysan occupé à frapper un jeune berger, sous prétexte que celui-ci lui aurait perdu plusieurs moutons. Don Quichotte, outré d’apprendre, par-dessus le marché, que le paysan n’a jamais versé un seul sou au berger pour son travail, lui fait jurer de rentrer chez lui et de le payer séance tenante. Le paysan jure, rentre chez lui avec le jeune homme, et lui donne double ration de coups, lui promettant même, au passage, de l’écorcher vif. Don Quichotte, confiant en ses bonnes paroles, poursuit son chemin très heureux de cette belle leçon de chevalerie donnée au paysan et, surtout, très satisfait de lui-même.
Dans « La Fille et le garçon », Jean-Marie Besset partage un nouvel idéal sentimentalo-sexuel. En salles cette semaine.
Dans « La Fille et le garçon », Jean-Marie Besset donne à voir la relation, tumultueuse et amoureuse, entre un couple d’âge mûr qui se rêve tout haut de siècles anciens (elle du XVIIe par la peinture, lui du XVIIIe par l’esprit libertin) et un jeune couple de migrants sans papiers recherchant en France autre chose que la méfiance, la répression et la peur. Combat inégal entre un vieux coq fatigué qui a tout lu et un jeune coq à la fesse dure qui veut bien honorer madame contre rétribution, entre une amatrice d’art aussi éthérée qu’éclairée et une jeune Iranienne qui va à confesse et craint le Bon Dieu. Mais combat vite amorti (trop vite ?) et apaisé dans les méandres du désir qui feront de ce quadrilatère improbable un espace hors du monde où circulent assez vite la tendresse, la passion, et pourquoi pas, l’amour.
Besset, qui revendique quelques influences majeures, de la simplicité délicate d’Éric Rohmer au baroque énervé de Visconti (Pauline à la plage un peu vieillie qui déboule dans Violences et passions, voici donc la gageure !), et qui a souvent travaillé pour le cinéma mais plutôt comme auteur, traducteur ou adaptateur, progresse vite et bien en qualité de metteur en scène. Même si, d’esprit français et d’essence littéraire, son cinéma reste bavard, il n’en fait pas moins confiance à l’image, se méfie de la précipitation et des montages à l’emporte-pièces, et ne réduit jamais l’espace de jeu aux dimensions d’une chambre à coucher.
C’est d’ailleurs par un grand tableau que s’ouvre cette étrange quête de renaissance et de liberté, le tableau d’un peintre plus ou moins maudit du XVIIe, Michael Sweerts, en tout cas largement oublié jusqu’au XXème siècle, tissant le fil rouge du récit cinématographique. Un peintre de la « carnation » et d’une sexualité au masculin, qui préfère s’attaquer franchement à un groupe de lutteurs plutôt qu’à une énième Diane au bain ou qu’à Judith et son grand couteau. Largement de quoi, pour notre héroïne bourgeoise incarnée par la toujours délicate et décalée Arielle Dombasle, caresser du regard la transparence des peaux, les pleins et les déliés de musculatures au travail. Avec son mari, qu’elle voussoie avec une sorte de snobisme aristocratique, voilà donc une paire qui passe tous sentiments ou sensations nouvelles au prisme des représentations et de la littérature (Sade et Diderot tiennent la corde, semble-t-il, et la lecture à voix haute par la « relative » ingénue du groupe d’un extrait troublant de La Religieuse donnera lieu à une très belle scène), une paire qui sait à peu près tout justifier par le savoir, l’intelligence et le raisonnement.
Ils tentent d’absorber, de dévorer peut-être la jeunesse de ce couple venu d’ailleurs et dont les besoins sont eux avant tout des besoins primaires (« C’est dimanche, j’ai faim et je n’ai rien à manger, j’ai envie de chier et je n’ai rien à chier » crie le garçon à la fille qui a préféré aller à la messe plutôt que faire des courses !). Mais pour mieux les aimer finalement et il s’agit bien dans l’intention d’abandonner la piste socio-politique façon « érotisme et lutte des classes » au profit de la construction généreuse d’une belle utopie fondée sur l’échange et la confiance. Utopie qui s’exprime idéalement en bout de course par un très beau plan de cinéma.
La Fille et le garçon, film français de Jean-Marie Besset avec Arielle Dombasle, Aurélien Recoing, Mina Kavani et Louka Meliava. En salles le 21 juin.
À Paris, l’organisation d’un grand défilé Vuitton sur le Pont-Neuf, privatisant l’espace public, fait grincer des dents au sein de la majorité d’Anne Hidalgo.
Une partie de la gauche parisienne, généralement surexcitée, a vu tout rouge hier soir. En cause, la privatisation du Pont-Neuf par le groupe LVMH pour l’organisation d’un défilé de la collection masculine Vuitton créée par l’artiste multicartes Pharrell Williams (notre photo), que ceux de ma génération connaissent surtout au travers de la musique. Le défilé a aussi révélé les failles de la majorité municipale parisienne, plus désunie que jamais. Ainsi, alors qu’Anne Hidalgo a été aperçue et photographiée au premier rang puis en compagnie de Bernard Arnault en personne, manifestement heureuse d’être là, David Belliard, Émile Meunier, et d’autres personnalités de gauche y sont allés de leurs tweets assassins.
Le maire adjoint de Paris à la transformation de l’espace public et aux mobilités Europe Écologie Les Verts s’est montré furieux que le Pont Neuf soit « accaparé par quelques multinationales et une poignée d’happy few ». Étonnant message vu de l’extérieur, David Belliard étant normalement l’allié d’Anne Hidalgo. On doutera du fait qu’il n’ait pas été mis au courant d’un évènement d’une si grande ampleur, très probablement préparé des mois à l’avance et négocié en amont par la mairie qui a dû donner son aval. Laquelle mairie a été, c’est certain, généreusement dédommagée pour ce prêt qui n’aura duré qu’une journée. Sollicités par l’Agence France-Presse, les élus communistes de Paris ont regretté « une publicité démesurée pour LVMH sur l’espace public ».
Qu’on goûte ou pas la musique de Pharrell Williams et les vêtements Louis Vuitton n’est au fond pas le problème. Il s’agit d’une occupation temporaire qui a été conjointement décidée par les pouvoirs publics, élus par les Parisiens et les Parisiennes. Plutôt que de tempêter sur un défilé qui a été regardé dans le monde entier et qui met à l’honneur une marque française – mon point de vue aurait été tout autre si cela avait concerné un groupe étranger -, David Belliard et les autres devraient se concentrer sur les motifs d’inquiétude légitimes des franciliens mais aussi de tous les Français : la sécurité, la propreté ou encore l’accès au logement.
Un documentaire récent diffusé sur France 2 montrait ainsi la qualité des HLM viennois, extrêmement nombreux et spacieux, aux parties communes parfaitement entretenues. Une denrée plus que rare dans le 75. Le défilé Vuitton aura aussi permis de constater que la capitale est en mesure d’organiser des journées nécessitant une grande logistique et une importante sécurité, ce qui est plutôt rassurant avant les Jeux. On regrettera toutefois que des bateaux n’aient pas été mis à disposition de la population afin que plus de monde puisse assister au concert.
Hier le pont neuf a été privatisé par LVMH pour un défilé, bloquant tout le quartier. Une opération d'un autre temps ! L'espace public, bien commun, est bien trop précieux pour pouvoir être accaparé par quelques multinationales et une poignée d'happy few. https://t.co/KuSvL3IZeg
Au même moment, et c’était peut-être voulu, l’association pro immigration clandestine Utopia 56 envoyait 700 migrants occuper la place du Palais Royal. De nombreux parallèles ont été établis, notamment par l’inénarrable Daniel Schneidermann. Oui, il y a de quoi plaindre ces jeunes hommes qui ont tout quitté pour se retrouver dans la misère, mal accueillis et à la rue. Mais le message doit être clair : on ne peut occuper que légalement l’espace public en France. Pourquoi faire venir des gens dans l’illégalité la plus pure et dans la ville la plus difficile d’accès au monde, où même des Français de province à revenus corrects ont du mal à s’établir ? Les indignations à géométrie variable de la gauche la plus déconnectée du pays sont pénibles et hypocrites.
Jean-François Colosimo fait partie des intellectuels français et des théologiens orthodoxes qui ont été les plus meurtris par le déclenchement de la guerre en Ukraine. Dans La Crucifixion de l’Ukraine, il montre que le pays n’a pas attendu la barbarie de Vladimir Poutine pour être un lieu d’affrontements entre grandes puissances.
Causeur. Le 21 mai, le pape François a confié à l’archevêque de Bologne, le cardinal Zuppi, une mission visant « l’apaisement des tensions » en Ukraine. Pourquoi ce choix ?
Jean-François Colosimo. Créé cardinal par François qui l’a également nommé président de la puissante Conférence épiscopale italienne, et classé parmi les papabile, Matteo Zuppi est issu de Sant’Egidio. Cette communauté caritative et humanitaire a été fondée en 1968 à Rome par l’influent intellectuel de réputation internationale Andrea Riccardi. Elle s’est vite illustrée dans diverses médiations de paix, entre autres au Mozambique, en Algérie, au Kosovo. On lui doit aussi la rencontre d’Assise qui a réuni en 1986 autour de Jean-Paul II les représentants des grandes religions instituées afin de barrer l’essor des fondamentalismes. Sant’Egidio est ainsi devenue l’organe de la diplomatie parallèle du Saint-Siège. En faisant appel au plus éminent prélat sorti de ses rangs, le pape entend éclaircir la position du Vatican, sujette à interrogations, sur la guerre que Vladimir Poutine mène contre l’Ukraine.
Quelles sont les ambitions de François dans ce dossier ?
Mandater le cardinal Zuppi revient pour lui à tabler sur le dialogue. Côté russe, l’interlocuteur le plus probable est un compagnon de route de Sant’Egidio, lui aussi ecclésiastique et rompu aux affaires internationales : le métropolite Hilarion Alfeyev, longtemps bras droit du patriarche Kirill de Moscou et ex-patron du département des relations œcuméniques de l’Église orthodoxe russe. Il pourrait être le canal privilégié d’une négociation secrète avec le Kremlin.
Mais Alfeyev est-il un interlocuteur crédible ? N’a-t-il pas été mis sur la touche quand il a été nommé par Moscou simple métropolite de Budapest en juin 2022 ?
À première vue, une telle relégation dans la petite et lointaine Hongrie à la tête d’un diocèse périphérique d’à peine 15 000 fidèles semble marquer une victoire des ultras au sein du Saint-Synode moscovite. Mais en réalité, il s’agit pour Alfeyev d’un exil doré au service redoublé de son patriarche Kirill. Car Kirill, ce pivot religieux du système poutinien lié au KGB/FSB depuis sa jeunesse, cet idéologue va-t-en-guerre de la Grande Russie, est aussi un véritable oligarque dont la fortune personnelle, estimée à 2 milliards de dollars, serait justement abritée… à Budapest. D’ailleurs, ses liens avec la Hongrie sont si forts qu’il doit au président Victor Orban d’avoir été écarté de la liste noire des sanctions dressée par l’Union européenne en juin 2022. Orban, l’allié indéfectible du Kremlin, avait alors osé arguer de l’impérative nécessité de distinguer les ordres spirituel et temporel !
Croyez-vous qu’une diplomatie par le truchement des religieux puisse aboutir ?
De François à Zuppi, de Zuppi à Alfeyev, d’Alfeyev à Kirill, de Kirill à Poutine, la chaîne de communication n’amenuise-t-elle pas mécaniquement la capacité de transmission et de conviction ? Quel risque d’instrumentalisation encourent le neutralisme du Vatican et le pacifisme de Sant’Egidio face au néototalitarisme de Poutine ? L’urgence est-elle de lui parler ou de l’endiguer ? Il reste qu’une amorce de pourparlers sous couvert de spiritualité pourrait convenir à l’opportunisme des dirigeants occidentaux, notamment le catholique Joe Biden, soucieux de ne pas clore son mandat sur un conflit sans issue. Mais une telle perspective, plus exactement une telle hypothèse ne semble guère probable. Par ailleurs, la voie vaticane de conciliation est pavée d’obstacles. Le premier tient à la défiance, compréhensible, du pape argentin à l’égard de l’imperium des États-Unis. Le deuxième, à l’accord qui le lie au patriarche russe.
Vous m’apprenez l’existence de cet accord…
Ce pacte a été conclu le 12 février 2016 à l’aéroport de La Havane où François et Kirill se sont retrouvés comme en catimini. Une première historique, car après la chute du mur de Berlin, la Russie, craignant une vague de prosélytisme, est restée interdite aussi bien au pontife globe-trotteur Jean-Paul II qu’au pontife théologien Benoît XVI. Le protocole de La Havane consigne que Rome doit s’abstenir de toute interférence dans le territoire ecclésiastique de Moscou. Lequel, pour Kirill, inclut l’Ukraine. Un accord signé au grand dam des gréco-catholiques de Lviv, passés au xvie siècle de l’orthodoxie au catholicisme.
Pourquoi le patriarche de Moscou a-t-il soudainement cessé d’ignorer le pape ?
En ce début 2016 se préparait un concile panorthodoxe, prévu au mois de juin en Crète. Ce sommet était d’autant plus attendu que le joug communiste avait empêché sa tenue tout au long du xxe siècle. Il était censé permettre au patriarche œcuménique de Constantinople, Bartholomée Ier, de réaffirmer sa primauté sur l’ensemble des autres patriarches orthodoxes de la planète. Seulement Kirill conteste cette primauté. En rencontrant le pape, il a voulu établir qu’il était de même rang que Bartholomée sur la scène religieuse mondiale. Avant de finalement refuser de se rendre au concile, dans le but de diviser l’Église orthodoxe au profit de son vrai maître et seigneur, Poutine.
Comment expliquer que François ait accepté de traiter Kirill en égal ?
Parce que la Chine, où l’on compte déjà 60 à 70 millions de chrétiens pratiquants, soit plus qu’en France et en Allemagne réunies, est l’objectif majeur de son pontificat. Lui le jésuite, héritier de la grande mission avortée des Temps modernes dans l’empire du Milieu, veut être le premier pape à la rouvrir dans la République populaire. Mais une visite officielle suppose de donner des gages assurant Pékin qu’un tel événement n’aura pas d’effet subversif. Le pacte de « non-agression » scellé en 2016 avec Moscou en est un. L’« harmonisation » qu’il a décidée en 2018 entre son clergé chinois loyaliste et l’Église catholique « patriotique », artificiellement créée par le pouvoir de Pékin, en est un autre. La diplomatie vaticane voit à très long terme.
Votre livre rappelle que la relation entre Moscou et Rome a souvent été tourmentée. Par exemple, la guerre de Crimée, au xixe siècle, trouve son origine à Jérusalem…
La ruée vers la Terre sainte a été commune à tous les empires européens. Elle prend les chrétiens d’Orient en otage. À cette époque, la France est la protectrice des catholiques de la région, la Russie, des orthodoxes. Quant à la Grande-Bretagne, elle s’inquiète de la descente des tsars vers les mers chaudes, qui menace son hégémonie commerciale. La Sublime Porte, elle, vacille. Napoléon III et Victoria se portent au secours du sultan ottoman. En 1846, à Jérusalem, au Saint-Sépulcre, alors que se préparent les festivités de Pâques, éclate une rixe sanglante entre moines grecs et franciscains qui se répète, l’année suivante, à Bethléem. La guerre latente a trouvé son détonateur. Elle aura pour théâtre la Crimée, plateforme de l’expansionnisme russe. En 1853, Mgr Sibur à Paris et le métropolite Nikanor à Saint-Pétersbourg exhortent les troupes respectives à extirper le schisme adverse. De chaque côté, c’est la croisade. Elle causera un million de morts en trois ans.
Diriez-vous que le fossé religieux entre les deux Europe est impossible à combler ?
Non, et c’est le sujet de mon dernier livre. Il existe bien une ligne de fracture continentale née au viiie siècle de l’affrontement entre les missionnaires de Charlemagne et de Byzance pour l’évangélisation des Slaves. Elle court de la Baltique à la Méditerranée en séparant deux mondes, catholique à l’alphabet latin du côté occidental, orthodoxe à l’alphabet cyrillique du côté oriental. À la pointe nord se font face les Polonais et les Biélorusses. À la pointe sud, les Croates et les Serbes. D’où mille ans d’une lutte confessionnelle réapparue, après la glaciation communiste, dès 1991 en ex-Yougoslavie. À l’exception du patriarcat de Moscou, les Églises ont conclu depuis longtemps l’armistice. Ce sont les États qui instrumentalisent aujourd’hui cet inconscient religieux à des fins bellicistes. Particulièrement ceux qui n’ont pas purgé l’expérience totalitaire. Dont, en premier lieu, la Russie lobotomisée par Poutine.
Cet inconscient n’a-t-il pas fait long feu ?
Les peuples vivent d’abord de symboles. Le 28 avril 1854, le vaisseau français qui bombarde Odessa, ville pourtant bâtie par Richelieu à la demande de Catherine la Grande, se nomme Le Charlemagne. Le 14 mai 2023, Volodymyr Zelensky, lors de sa tournée des capitales européennes préparatoire à la contre-offensive ukrainienne, reçoit à Aix-La-Chapelle le prix Charlemagne. Il n’y a pas de petite Histoire. Sauf pour les amnésiques.
En prenant son indépendance contre Moscou en 2019,le patriarcat orthodoxe de Kiev a-t-il lui aussi opté pour l’Ouest ?
Au contraire ! Ce jour-là, le patriarche de Constantinople, Bartholomée Ier, a, en vertu de sa primauté, accordé leur liberté religieuse aux orthodoxes d’Ukraine – n’oubliez pas que c’est Constantinople qui a christianisé le monde slave, dès le xe siècle, alors que Moscou ne figurait sur aucune carte. Et que c’est sous son autorité spirituelle que ceux-ci ont ensuite vécu leur foi jusqu’à la captation de l’ensemble de leurs terres par l’empire tsariste à partir du xviie siècle, puis par l’Union soviétique après 1917. Quelles qu’en aient été les intrications géopolitiques, l’instauration, il y a quatre ans, d’un patriarcat autocéphale à Kiev, apporte une légitime réparation aux Ukrainiens après toutes ces années de domination criminelle.
Le patriarcat de Moscou serait donc une entité subalterne ?
Je vénère l’Église russe qui, en soixante-dix ans de communisme, a donné plus de martyrs que l’ensemble des Églises en vingt siècles. Mais c’est précisément ce mémorial qu’a trahi Kirill en devenant le pontife du potentat Poutine, ennemi numéro un de la Russie et des Russes. Les voilà tous deux entraînés dans le même abîme : sans l’Ukraine, le Kremlin ne domine plus un empire et le patriarcat de Moscou ne peut plus ambitionner de régenter l’orthodoxie. Ce qui est une double bonne nouvelle.
Pourtant, de nombreux orthodoxes ukrainiens demeurés fidèles à Moscou se disent persécutés. Êtes-vous inquiet pour eux ?
Il n’est jamais heureux de restreindre la liberté de culte, ce qui choque les simples croyants, on le comprend. Ces mesures relèvent toutefois d’un état de guerre imposé où certains hiérarques restés liés à Moscou forment sans surprise une cinquième colonne à la solde du guébiste Poutine. Or, en Russie même, Kirill persécute ardemment ceux de ses prêtres qui osent héroïquement prier pour la paix. Ce sont eux les vrais patriotes. Ne soyons donc pas des idiots utiles.
Cette tension millénaire dit-elle tout de la situation religieuse de l’Ukraine ?
Certainement pas. Outre l’Holodomor, la grande famine des années 1930 organisée pour seconder la terreur bolchevique, deux autres mémoires blessées persistent. Celle, juive, de la Shoah par balles, mise en œuvre par des divisions galiciennes à la solde de Hitler en 1942. Celle, musulmane, du nettoyage ethnique des Tatars de Crimée opéré par Staline en 1944. Enfin, depuis 1991, comme ailleurs dans le monde, l’Ukraine est devenue un marché pour le néochristianisme évangélique qui, venu des États-Unis, cause une forte américanisation des mœurs. Et là encore, l’Europe est à la traîne.
Dans Les Partisans, Dominique Bona retrace la vie de Joseph Kessel et Maurice Druon, deux grands hommes au destin lié par la famille et l’écriture, et qui ont signé ensemble les paroles du Chant des Partisans.
Déjà auteur d’ouvrages consacrés à Romain Gary, Stefan Zweig et Paul et Camille Claudel, Dominique Bona continue d’explorer les grandes figures artistiques et littéraires du XXᵉ siècle avec Les Partisans (Gallimard, 2023), livre dédié à Joseph Kessel et Maurice Druon. Un livre qui évoque aussi longuement les nombreuses femmes qui ont entouré les deux auteurs, et notamment Germaine Sablon, maîtresse de Kessel et qui fut la première interprétatrice du Chant des Partisans, le 30 mai 1943.
L’ouvrage est sorti dans la célèbre Collection Blanche. Il faut dire qu’il y a dans le destin de l’oncle Kessel et de son neveu Druon quelque chose de romanesque, dès leur naissance. Joseph Kessel, fils d’un médecin juif lituanien, naît en Argentine, en 1898. Le neveu, né vingt-ans plus tard, change deux fois de nom pour enfin devenir, à l’âge de huit ans, Maurice Druon. Fils naturel de Lazare Kessel, sa naissance cause un scandale familial et est à l’origine d’une brouille définitive entre son grand-père et son père. Celui-ci décéda non pas de la grippe espagnole, comme Druon le crut un temps, mais suicidé, en laissant une lettre qui n’évoque pas une seule fois le fils… C’est finalement l’oncle, Joseph, qui va s’émouvoir du sort du jeune Maurice. Joseph aimerait le tenir à distance des démons qui taraudent la famille, à commencer par les dibbouks, esprits malins de la mythologie juive qui n’ont pas, semble-t-il, épargné la fratrie Kessel. Côté maternel, l’ambiance est plus légère : Druon descend d’Antoine de Tounens, le fameux roi d’Araucanie et de Patagonie, et est l’arrière-petit-neveu de Charles Cros, inventeur et poète. «Comment Maurice Druon, qui nous a laissé l’image d’un solennel et très gaullien ministre de la Culture doublé d’un secrétaire perpétuel de l’Académie française, à l’esprit cartésien, épris de clarté et d’architectures classiques, s’y est retrouvé dans le baroque méli-mélo, qui aurait dû selon toute vraisemblance le conduire au théâtre de l’absurde ?» C’est l’une des énigmes proposées par le livre.
Le livre revient sur quelques moments forts sinon historiques. La traversée des Pyrénées, de l’Espagne et du Portugal décembre 1942, avec Germaine Sablon (l’une des trois maîtresses de Kessel au début de l’Occupation, sans compter l’épouse officielle, quelle santé !), afin de joindre ensuite Londres via l’Irlande. La naissance du Chant des Partisans (Kessel glisse au soir du 30 mai 1943 à son neveu : «c’est peut-être tout ce qui restera de nous»), bientôt hymne de la Résistance française. Les deux réceptions à l’Académie française : en 1962 pour un Joseph Kessel assez engoncé et peu à l’aise dans son costume vert (il n’usa guère les bancs de ce haut lieu) et en 1966 pour Druon, qui semblait au contraire être né pour ça. Les deux hommes, très proches durant la Seconde Guerre mondiale, s’éloignent un peu par la suite : Kessel n’est jamais plus heureux qu’à barouder en Afghanistan ou en d’autres contrées exotiques ; Druon se plait dans les milieux châtelains et aristocratiques, qui lui inspirent les Grandes Familles (prix Goncourt 1948). Au baroque et dionysiaque Kessel, «capable sur un coup d’humeur de casser la vaisselle, les vases et les meubles d’un bar ou d’un restaurant, ou même d’une maison d’amis, quand on l’a contrarié et qu’il a trop bu», répond un Druon plus posé et plus apollonien, qui «se contente de hausser le ton ou d’afficher mépris et condescendance » dans de telles circonstances.
Autre scène que Dominique Bona veut imaginer : les deux écrivains, l’un confirmé, l’autre en devenir, installés sur la Côte d’Azur, au début de l’Occupation. «Deux hommes, qui ont l’âge d’être père et fils, s’assoient tranquillement dos à dos à des tables mitoyennes et travaillent de concert», pour de longs après-midi d’écriture. Epargné par la politique antisémite de Vichy (il s’est même vu proposer un poste dans la collaboration), Kessel tarde à s’exiler, retenu par la gestion compliquée de sa vie extraconjugale et surtout par le sort de sa mère, qui dut ensuite quitter Paris pour s’exiler à Vaison-la-Romaine, a priori plus tranquille, malgré deux visites de la Gestapo. Le livre évoque aussi d’autres personnages hauts en couleur, comme Roman Kacew (bientôt Romain Gary), un autre juif lituanien qui a laissé sa mère dans le Midi de la France ; les frères d’Astier de la Vigerie, avec François, Emmanuel le communiste et Henri le maurrassien (un peu l’équivalent français des sœurs Mitford, en plus glorieux) unis dans la France libre ; Jean Sablon, frère de Germaine et chanteur d’opérettes qui multiplie les tournées en Amérique après-guerre entre deux allers-retours dans son hacienda brésilienne.
Alors que Joseph Kessel termine sa vie avec une Irlandaise connue en Angleterre et qui le suit (avec moins de bonheur) dans ses voyages et les alcools forts, Maurice Druon devient ministre de la Culture sous Pompidou. Un ministre qui dénote et détonne dans l’immédiat après-68, avec cette phrase restée célèbre : «Les gens qui viennent à la porte de ce ministère avec une sébile dans une main et un cocktail Molotov dans l’autre devront choisir». Une évolution politique qui n’allait pas forcément de soi car dans les années 50, Druon signe un manifeste pour la paix avec son oncle et tout ce que la France compte comme compagnons de route du Parti communiste français, ce qui lui vaut presque l’étiquette d’ami de l’URSS. Kessel avait vu ses a priori à l’égard des rouges se réduire à leur contact dans la résistance ; suffisamment pour que le patron de France-Soir, Pierre Lazareff, lui en tienne un temps rigueur. Il y a eu enfin le Maurice Druon des dernières années, pas tout à fait favorable à l’arrivée des femmes sous la Coupole et en lutte, quai Conti, contre la féminisation des fonctions : mort un peu avant l’émergence de l’écriture inclusive, il n’avait pas encore tout vu.
Dans l’affaire de l’agression d’une grand-mère et d’une petite fille à Bordeaux, en boucle, nos médias mettent en avant le fait que l’agresseur est Français, qu’il est né à Bordeaux, et qu’il y a bien d’autres agressions de ce type tous les jours dont on ne nous parle pas. Céline Pina rappelle pourquoi.La gauche et les médias ont en tête le précédent Paul Voise.
L’agression d’une grand-mère et de sa petite fille à Bordeaux est devenue virale sur internet. Il faut dire que la vidéo est particulièrement choquante et que le profil de l’agresseur a de quoi interpeller. L’homme est très connu des forces de police. Il a en effet fait l’objet d’une cinquantaine d’arrestations et compte 15 condamnations à son actif. C’est un déséquilibré mental, violent et agressif et qui vit pourtant en liberté alors qu’il vient de faire la preuve de sa dangerosité. C’est toujours le même film qui recommence, dessinant peu à peu sous les yeux effarés des Français, le portrait d’une société où l’on ne sait plus ni sanctionner ni protéger, où les « déséquilibrés » se promènent en liberté et où une certaine presse est indifférente à ce type d’agression et préfère faire un procès en extrême-droite à tous ceux qui s’indignent plutôt que de faire le constat de la récurrence d’agressions de plus en plus violentes. Cette réaction d’une partie de la presse de gauche est due à une seule chose, la couleur de peau du suspect. Si celui-ci avait été blanc, même Libération n’aurait osé écrire qu’après tout ce type d’agression est fréquente et que la seule chose qui explique autant d’émotion est la possibilité de faire à travers cette affaire le procès de l’immigration et de notre incapacité à intégrer certaines populations.
Récupération ou éveil des consciences ?
Cette rhétorique politicienne que LFI a d’ailleurs instantanément adoptée passe à côté du vrai problème. Ce qui est choquant ici, ce n’est pas le suspect. Il est plutôt tristement conforme aux représentations. Ce sont bien les victimes. Cette grand-mère et sa petite-fille, littéralement jetées au sol avec sauvagerie à Bordeaux rappellent la tentative d’assassinats de bébés en poussette qui a eu lieu à Annecy récemment, mais aussi l’agression de feu Paul Voise, qui marqua la fin de la campagne du premier tour de l’élection présidentielle de 2002. Les images de l’agression de Bordeaux recèlent la même charge symbolique : s’en prendre à des personnes âgées, aux enfants, interpelle brutalement l’inconscient collectif. Elle a un effet de déflagration proportionnel à l’innocence et à la faiblesse des personnes attaquées. Elle est la marque à la fois de la barbarie et de la lâcheté. Les avancées civilisationnelles se mesurent à la place laissée aux plus faibles. Un empire a besoin de conquérants, la faiblesse est un boulet, la vulnérabilité, une faute, et la sélection naturelle est glorifiée puisqu’elle élimine les « hommes en trop ». La civilisation, elle, met la force au service de la protection des plus faibles, accorde une place privilégiée à l’enfance et à la vieillesse. Elle trouve son sens dans l’humanisme, l’égalité, la liberté et la solidarité, là où l’empire mesure tout en termes de domination.
D.R.
C’est pour cela que de telles images ne peuvent qu’appeler un positionnement politique. Le qualifier de récupération est peut-être excessif, ou alors la mort du petit Aylan sur une plage a aussi fait l’objet d’une récupération sordide. Les médias de gauche n’usent du qualificatif de « récupération » que lorsqu’un évènement entraîne des commentaires à droite et quand c’est la gauche qui instrumentalise une image ou une situation, alors les thuriféraires de Libération la nomment « éveil des consciences », c’est beaucoup plus chic.
Non, non, ne regardez pas cette vidéo !
En 2002, certains ont considéré que l’agression de « papy Voise » avait coûté à Jospin les quelques points nécessaires à sa qualification au 2eme tour et n’était pas pour rien dans la consécration de Jean-Marie Le Pen. Voilà pourquoi une partie de la gauche en appelle à la censure et voudrait que ce type d’évènement soit censuré car le fait de les couvrir et d’en diffuser les images favoriserait la xénophobie et le racisme. Il faudrait dissimuler le réel car il n’est pas conforme à l’idéologie qui nie la différence des cultures. Or le rapport à la violence, le fait de se sentir viril en exerçant la violence plutôt que de considérer qu’être un homme, c’est être capable de se contrôler est une différence culturelle majeure. Magnifier la brutalité ou la condamner ne fait pas émerger le même type de société.
D.R.
Autre point qui interpelle, le sentiment d’être abandonné par l’État et la justice. La police fait visiblement son travail au vu des multiples arrestations de l’agresseur de Bordeaux. Mais une fois de plus, une fois encore, une énième fois de trop, l’individu baguenaudait en liberté sans que quiconque ne paraisse se soucier de sa dangerosité. Or ce type de défaillances dans la protection de la population qui aboutit à la mise en danger des plus vulnérables d’entre nous se multiplient. La complaisance derrière des politiciens LFI et de certains journalistes de gauche qui dédramatisent la violence de l’attaque pour faire le procès de l’extrême-droite renforce encore le sentiment d’abandon de la population. Pire même, elle envoie le signal de la trahison d’une partie de leurs représentants. La gauche Nupes préfère dans la réalité sacrifier les plus faibles, surtout s’ils sont blancs, aux prédateurs issus de la diversité pour ne pas casser son mythe de la créolisation heureuse, de l’oppression des minorités et du multiculturalisme humaniste. Le problème, c’est que ces irruptions tragiques de la réalité démontent ces belles paroles et montrent une société qui se défait, où les plus faibles deviennent des proies, ce qui est la définition même de la loi de la jungle. Ce que cette grand-mère et cette petite fille ont subi nous mène tout droit vers la levée d’un interdit symbolique : la vengeance.
On lance le mot « décivilisation » au visage des citoyens, et puis on parle vite d’autre chose
Or, rien de plus humain que la vengeance, seule l’éducation peut amener à rompre avec la spirale de violence qu’elle déclenche et le sang qu’elle appelle à verser. Pour cela il faut un État fort, un État susceptible d’exercer le monopole de la violence légitime, un État capable de lutter contre la tribalisation qui fait de la violence intercommunautaire, la base de la répartition du pouvoir politique. Un État qui sait protéger donc punir et comprend que cette tâche est à la base d’une société pacifiée et qui garantit effectivement l’exercice des libertés individuelles. Une société civilisée ne répond pas à la violence par la violence car ses concitoyens savent pouvoir compter sur la protection de ses institutions. Si cette protection n’est plus efficace, nous multiplierons les affrontements.
En boucle, les médias mettent en avant le fait que l’agresseur est Français, né à Bordeaux. Dans les faits, personne ne se sent comme son compatriote, ce qui explique que malgré cette information, le débat se cristallise autour d’une décivilisation qui serait le produit de l’impossibilité d’intégrer en masse des personnes d’horizon culturel trop différent, surtout quand on est soi-même en perte de repères et d’identité. Le problème est que le monde politique, plutôt que de répondre à la question de la décivilisation, l’évacue en traitant de fachos ceux qui la posent. Ce faisant, il transforme la peur réelle des Français face aux agressions répétées qui changent le visage de leur pays, en marqueur de l’extrême-droite. Loin de l’affaiblir, il contribue ainsi à la légitimer dans le paysage politique comme la seule capable de regarder en face une violence endémique qui a quitté la rubriques des faits divers pour devenir une possibilité susceptible de frapper chacun d’entre nous, quasiment du berceau à la maison de retraite. La France n’est plus vue comme un pays sûr par ses propres habitants et cet échec-là n’est pas collectif, il parle de la déroute de l’Etat et de la responsabilité de nos représentants.
Deux histoires judiciaires bordelaises très médiatisées occupent ce matin notre chroniqueur Philippe Bilger.
Une grand-mère et sa petite-fille ont été violemment agressées à Bordeaux par une personne sans domicile fixe les ayant suivies à l’intérieur de leur immeuble et projetées à terre avant de prendre la fuite, non sans avoir ramassé et dérobé plusieurs effets personnels des deux victimes. L’auteur de ces agissements, un Français de couleur âgé de 29 ans, Brahima B, condamné à quinze reprises, a été interpellé quelques heures plus tard. Après avoir été placé en garde à vue, il a été hospitalisé sous contrainte en milieu psychiatrique avec une reprise de la procédure normale si son état le permet.
Une septuagénaire et sa petite-fille agressées devant leur immeuble à Bordeaux pic.twitter.com/6YWBNyNGHX
On va parler combien de temps de cette agression, de cet homme et de ce scandale ? Cette nouvelle, médiatiquement mise en avant le 19 juin, va disparaître de l’actualité et je suis persuadé qu’on ne rendra même pas compte de tout ce qui adviendra par la suite. La famille des victimes s’oppose à toute récupération politique. Elle ne pourra tout de même pas empêcher les citoyens de tirer les leçons pour la France et sa sécurité. La Première ministre ne s’est pas illustrée en dénonçant d’abord, avec une absence totale de lucidité, ce même risque de récupération. Comme si l’essentiel était là et non dans l’odieuse agression. Faute de savoir combattre un réel qu’on ne maîtrise pas, on l’efface.
Une société qui ne tourne pas ron-ron
Le 2 janvier, on a longuement évoqué la mort d’un petit chat, gare Montparnasse, qui s’était échappé de sa cage de transport et réfugié sous un wagon de TGV en partance pour Bordeaux. Neko – le nom du chat – est mort, son corps coupé en deux sur la voie parce que les agents de la SNCF ont laissé le TGV partir sans attendre que le chat ait pu être récupéré. La SNCF a comparu devant le tribunal de police de Paris le 19 juin pour « atteinte involontaire à la vie ou à l’intégrité d’un animal domestique ». Le procureur a relevé que c’était la première fois qu’une après-midi entière allait être consacrée à une seule affaire. Il a requis la relaxe de la SNCF.
Combien de temps sera consacré, à Bordeaux, à cette tragédie du quotidien avec l’effroi de voir physiquement ce que c’est de s’en prendre avec violence à une personne de 73 ans et à une petite fille ? Cette société – ce n’est pas une découverte – ne tourne pas rond. Elle a des délicatesses de chaisière pour, par exemple, les atteintes aux animaux mais laisse s’enliser dans le flot de l’actualité des épisodes délictuels ou même parfois criminels infiniment plus graves. On rétorquera que la mort du petit chat pose, comme on dit, un problème de société, qu’il suscite un vrai débat. J’entends bien mais sa portée ne devrait avoir rien de comparable avec celle, toute d’authentique indignation et de danger social, d’une agression comme celle de Bordeaux. Faut-il considérer que, parce que l’épisode du petit chat est quasiment unique et paraît justifier l’incrimination de la SNCF selon la Fondation 30 millions d’amis, la focalisation sur cet incident s’explique, alors que malheureusement la multitude des délits et des crimes dans notre pays n’engendrerait au mieux qu’une révolte lassée, au pire qu’une indifférence fatiguée ?
Une sordide affaire peut en cacher une autre
Pourtant, qui de bonne foi peut mettre sur le même plan la mort (aussi horrible qu’elle soit et douloureuse pour sa propriétaire) de Neko et la séquence terrifiante, tellement révélatrice de la France d’aujourd’hui, où la grand-mère et sa petite-fille ont été victimes ? Je dénie par avance la validité du procès qui sans doute me sera fait : celui d’être sans cœur, de ne pas assez aimer les animaux. J’admets tout à fait que « le petit chat était un être vivant et sensible » selon l’expression de Me Xavier Bacquet, avocat de la Fondation, mais cette qualification qui peut être partagée par beaucoup ne donne pas une solution toute faite. Vivantes et sensibles aussi la grand-mère et sa petite-fille mais cela ne suffira pas pour les rendre aussi dignes de pitié que le petit chat. Pourtant, selon l’excellent avocat de la SNCF, Me Philippe Sarda, cette dernière n’a commis aucune faute, elle a respecté les prescriptions : pas de protocole pour un animal de type chat mais seulement pour une bête plus grosse qu’un mouton sur la voie. Les plaignantes auraient été en revanche passibles d’une contravention de 4ème classe (chat sorti de sa cage) quand la SNCF ne se voit imputer qu’une contravention de 3ème classe. S’il avait été fait droit aux sollicitations pressantes des propriétaires, une désorganisation générale en aurait résulté pour les horaires et la coordination ferroviaire. Pour satisfaire une doléance singulière, des incommodités pour tous auraient été engendrées et la SNCF aurait pâti d’un opprobre qui se serait ajouté à tant d’autres critiques souvent injustifiées.
J’ai conscience qu’étant passé du côté de la raison et du souci de tous, j’ai trahi la cause de l’apitoiement à l’égard de cette malheureuse petite bête mais il convient tout de même de garder son sang-froid. Le petit chat est mort sous le TGV partant à Bordeaux et on en parle beaucoup, on en parle trop. On en reparlera le 4 juillet quand la décision sera rendue. À Bordeaux, une grand-mère et sa petite-fille ont été violemment agressées. On n’en parlera pas assez et, pire, certains au plus haut niveau nous inciteront à avoir honte d’en parler davantage. Détournons-nous de cette France qu’on ne veut pas voir pour ne pas avoir à lutter contre elle.
Écoterrorisme ? « Aucune cause ne justifie les agissements particulièrement nombreux et violents auxquels appelle et provoque ce groupement » a avancé le gouvernement, qui a décidé hier la dissolution des Soulèvements de la terre. Le collectif était dans son viseur depuis les violences de Sainte-Soline, fin mars. Toutefois, la dissolution est en réalité l’arme des faibles, observe Elisabeth Lévy. Analyse.
Gérald Darmanin a donc finalement annoncé la dissolution du mouvement des Soulèvements de la terre. Pour autant, est-ce la fin de l’impuissance de l’État face à la violence ? On peut craindre que non, et peut-être même que c’est le contraire.
🙌 150 rassemblements sont à suivre, et d'ores et déjà, le mouvement continue ! pic.twitter.com/ohrAgBmhzC
— Les Soulèvements de la Terre (@lessoulevements) June 21, 2023
Bien sûr, nous n’avons aucune sympathie pour ces « mutins de Panurge » (cf. le bon mot de Philippe Muray) qui endossent toute la panoplie de l’extrême gauchisme tendance woke. Sur leur site, par exemple, ils sont très fiers d’écrire : «Nous avons lutté contre la loi travail, les violences policières, le racisme, le sexisme et l’apocalypse climatique». Ils ont oublié le « colonialisme » !
Ce sont des spécialistes de la manifestation interdite où des ultras-antifas viennent casser du flic. Ils se foutent du droit de propriété. Ils pratiquent l’arrachage de plants et les dégradations. Ces écolos détestent les agriculteurs et se moquent de la beauté de la nature.
Une fausse solution
Cependant, la dissolution est une fausse solution.
D’abord, il faudrait savoir : tous les membres du gouvernement sont-ils vraiment sur la même ligne ? Quand Gérald Darmanin les traitait d’écoterroristes il y a quelques semaines, Elisabeth Borne rappelait immédiatement que tout de même, leur cause était juste et que ce n’était peut-être pas tout à fait la même chose que des islamistes… Ensuite, il y a un problème d’efficacité et Gérald Darmanin est expert en annonces non suivies d’effets. Par exemple, citons la dissolution avortée du Gale (Groupe Antifasciste Lyon et Environs) à cause du Conseil d’État. Les Soulèvements de la terre, par ailleurs, est un mouvement avec une existence administrative et juridique très faible ; c’est un conglomérat de militants venus d’horizons et de causes diverses. Et, dernier problème de cohérence pour le gouvernement, il a nommé un « multiculti » à la tête de la section du contentieux du Conseil d’État (M. Thierry Tuot). Cela accroit évidemment le risque de censure dans ce genre de dossier.
Et même si la procédure aboutit, on peut craindre une reconstitution du mouvement. Ainsi, le CCIF est devenu le CCIE (Collectif contre l’islamophobie en Europe) et il est toujours aussi nocif.
Mais c’est une question de principes, dira-t-on
Justement, cette affaire est très problématique sur le plan des principes aussi. La règle : c’est la liberté d’expression et de contestation, y compris pour les zozos et les révolutionnaires. Et l’exception, c’est l’interdiction. Les gens des Soulèvements de la terre racontent n’importe quoi, mais ils n’appellent pas explicitement à la violence dans leurs statuts – même s’ils la tolèrent et même s’ils la suscitent. On ne doit interdire qu’en dernier recours. Dissoudre ne sert à rien quand par ailleurs on se couche devant la violence. Rappelons le crime originel de Notre Dame des Landes. Pour se faire entendre en France, il faut désormais casser.
En réalité, les Soulèvements de la terre ce n’est pas une association qui commet des délits mais bien des individus. Aussi, le véritable sursaut de l’Etat serait que toute sortie de route, tout caillou jeté sur un policier soit sévèrement sanctionné. D’après Le Monde, il y a eu un coup de filet mardi matin dans la mouvance écolo-radicale – et notamment à Notre-Dame-des-Landes. Réalisée par l’anti-terrorisme, l’opération a mené 14 personnes soupçonnées de « dégradation en bande organisée », et d’ « association de malfaiteurs » en garde à vue. Une sanction pénale exemplaire aurait bien plus de poids qu’une dissolution décidée en Conseil des ministres !
Faut-il le répéter : on n’interdit pas les idées, on les combat. On ne dissout pas des délinquants, on les sanctionne. La dissolution, c’est l’arme des faibles.
Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio
Retrouvez notre directrice de la rédaction dans la matinale, du lundi au jeudi à 8 heures.
La réforme des retraites est passée, mais ne tardera pas à revenir. En attendant, chronique de la vie quotidienne dans l’Hémicycle… et en dehors !
Miss France
Fin avril, l’Assemblée nationale s’est arrêtée deux semaines. Ouf ! Deux semaines pour, selon les cas, partir en vacances ou travailler « en circonscription », pour être sur le terrain et prendre le pouls de notre chère bonne vieille province, ce mot qu’il ne faut surtout plus employer mais que, pour ma part, j’affectionne. J’utilise la première semaine, qui est en décalé avec les vacances scolaires, pour visiter quelques écoles. Je propose, chaque début d’année scolaire, aux directeurs des écoles de Béziers et des villages alentour de venir durant deux heures dans les classes de CM1/CM2 pour expliquer le fonctionnement de l’Assemblée nationale et le rôle du député. Une vraie bouffée d’air frais pour moi. Et d’humilité aussi… J’ai l’habitude de démarrer mon intervention en demandant aux enfants à quoi on reconnaît un député. Je sors alors de mon sac l’écharpe tricolore pour leur expliquer ce qu’elle représente et comment on doit la porter. Je leur demande ensuite qui d’autre a le droit de porter une écharpe tricolore… Et là, une fois sur deux, un doigt se lève pour répondre… « Miss France !» On est peu de chose…
Drapeau européen
Mais nous voilà bien vite de retour dans l’Hémicycle, avec une question cruciale à trancher : faut-il obliger les mairies à arborer le drapeau européen ? En voilà une proposition de loi importante ! Quelle mouche a donc encore piqué Aurore Bergé de vouloir à tout prix faire adopter ce nouveau texte ? Quelle mouche ? La basse politique, bien sûr ! Une proposition de loi d’un pénible opportunisme qui ne relève d’aucune nécessité. Une simple vengeance, afin de mettre des bâtons dans les roues du Rassemblement national et de la France insoumise. Pourquoi ces nouveaux débats alors que le rapporteur de la majorité reconnaissait lui-même que « ce texte ne répond pas aux défis politiques et sociaux du moment… » Rejeté en commission, Aurore Bergé a quand même voulu maintenir son examen en séance en se targuant de sa portée « éminemment symbolique ». Avec, au summum de la mauvaise foi, ce chantage, cet oukase : « Si vous êtes contre le drapeau européen, c’est que vous êtes contre l’Union européenne ! » En réalité, avec cette nouvelle loi – ce n’est plus une inflation législative, c’est une véritable indigestion ! –, c’est une nouvelle dépense pour les mairies. Et que de temps perdu quand on sait que beaucoup le font déjà, comme à Béziers où le drapeau tricolore flotte à côté des drapeaux européen, occitan et de celui de notre ville, la plus ancienne de France ! Que d’énergie gâchée alors qu’Élisabeth Borne affirmait dans sa feuille de route vouloir mener de grandes réformes ! Que nous attendons toujours…
Évidemment, je ne pourrai jamais être exhaustive en quelques lignes de cette chronique tant la Nupes nous honore régulièrement de ses outrances. En ce début du mois de mai, c’est Gérald Darmanin qui est la cible préférée de l’extrême gauche. Avec, pour commencer, le député du Nord, Ugo Bernalicis, qui vitupère contre les forces de l’ordre – c’est une véritable obsession. Nous avons donc eu droit le 10 mai à une belle sortie de l’élu d’ultra-gauche qui nous explique que le ministre de l’Intérieur instaure ni plus ni moins la loi du talion dans les manifestations et conclut son intervention par un sonore « La Brav’M, ce n’est que les black blocs de Darmanin ! » Rien que cela… Mais bien relayée sur Twitter et YouTube, la vidéo fait le buzz auprès de son électorat ravi. Le désormais « célèbre » Thomas Portes, député de la Seine-Saint-Denis qui s’était illustré en mettant son pied sur un ballon de foot représentant la tête du ministre Olivier Dussopt, explique quant à lui : « Avec Darmanin, c’est tapis rouge pour les nazis et coups de matraque pour la mobilisation sociale ! » Décidément, il n’y a pas que les prix qui subissent l’inflation en France : la démagogie aussi !
Billets d’avion
Les députés bénéficient de certains avantages. Parmi ceux-ci, des fonctionnaires à notre disposition pour nous faciliter la vie, et notamment nos déplacements. Évidemment, vous vous en doutez, venir chaque semaine à l’Assemblée nationale quand on habite à 800 kilomètres de là nécessite une logistique bien rodée. Un service des transports que je mets souvent à rude épreuve à force de modifications de dernière minute, l’agenda parlementaire fluctuant beaucoup… Avec, à la clef, de multiples changements dans les billets de train ou d’avion. Mais les fonctionnaires du bureau des transports doivent être, à coup sûr, recrutés pour leur stoïcisme, car jamais, ô grand jamais, l’un d’entre eux ne m’a témoigné d’une quelconque impatience. Pourtant, on ne compte plus ceux qui critiquent les fonctionnaires. Il faut juste leur dire merci.
Reste à vivre
Le 15 mai dernier, Emmanuel Macron passe au « 20 h » de TF1. Outre une série de questions qui me font rester sur ma faim – je ne peux pas m’empêcher de penser à Coluche qui disait : « On fait venir un homme politique, on lui pose une question, il ne répond pas et on passe à une autre » –, une expression utilisée par le président de la République m’interpelle. En effet, interrogé sur les impôts qui vont diminuer – c’est une de ses annonces phares –, le chef de l’État explique : « Donc, c’est ce qui va permettre à des gens qui travaillent, qui sont dans la classe moyenne, d’avoir en quelque sorte un reste à vivre plus important pour eux. » Un « reste à vivre », quelle vilaine expression ! Comment espérer redonner espoir et moral aux Français en leur parlant d’un reste à vivre ? J’ai l’impression de sortir de chez le médecin qui m’aurait annoncé une maladie incurable… Quand on sait que, chaque année, 10 % de nos compatriotes ont des idées suicidaires, qu’environ 200 000 personnes font une tentative de suicide et que 10 000 d’entre eux en meurent, encore un petit effort de communication, monsieur le président !
À l’aveuglement de nos élites et de l’État-Titanic sur la réalité des évènements, répond la mauvaise foi de nos éditorialistes.
La France est semblable au Titanic. Ses dirigeants ne voient rien du désastre qui se profile. Pire : ils accablent les vigies. Si rien ne vient empêcher le naufrage annoncé du pays, son épave se visitera un jour, à son tour, comme une mémoire enfouie. Elisabeth Borne illustre l’aveuglement des « élites ». Commentant, mardi, la vidéo de l’agression d’une grand-mère et de sa petite fille, lundi à Bordeaux par un « Français » multirécidiviste, le Premier ministre a repris le refrain commode accusant « ceux qui veulent immédiatement instrumentaliser » un fait divers. Le maire (EELV) de Bordeaux, Pierre Hurmic, a pareillement refusé de « hurler avec les loups » et critiqué une « récupération politique (…) indigne, indécente, idéologique et malsaine ». L’omerta est le credo de ceux qui veulent cacher des réalités. Lors de l’agression au couteau de bébés par un Syrien à Annecy, les faussaires avaient hurlé à l’indécence des indignations. Mais où est l’indécence, sinon dans le fait que des délinquants laissés libres s’en prennent ici à des nourrissons, là à une femme âgée et une fillette de 7 ans ? Comment oser critiquer ceux qui s’alarment de ces violences extrêmes, en les traitant le plus souvent de « charognards » ou d’ « extrême droite » ? L’ancien maire de Bordeaux, Nicolas Florian (LR), qui a contribué à diffuser la vidéo de l’agression commise par Brahima B., rappelle que son successeur n’a toujours pas signé le contrat de sécurité intégrée (CSI) proposé à la mairie par la préfecture. L’irresponsabilité de ces idéologues, qui ne cessent de donner des leçons de morale, est révoltante.
Oui, il faut montrer, sans répit ni fausse pudeur. Les faits sont les meilleures preuves à opposer aux dissimulateurs. La Révolution du réel, qui partout en Europe décille l’opinion et fait monter la droite pragmatique, porte en elle une honnêteté naïve qui désarme les idéologues. Cette vertu dévoile aisément les mensonges d’État et les désinformations médiatiques. La décivilisation, ce mot qu’Emmanuel Macron a repris, oblige à l’inventaire des dislocations de la société. Les agressions contre les femmes, les enfants et les bébés, mais aussi contre les forces de l’ordre, les maires, les pompiers, les chauffeurs de bus, les guichetiers, les médecins, les arbitres du foot, etc. sont autant de signes d’un affaiblissement de l’État-Titanic. Cependant, il faut aller à la source de la grande déglingue, sans craindre les procès éventés en racisme et en xénophobie. Car, oui, l’immigration de peuplement a, en 40 ans, bousculé le fragile équilibre d’une société jadis solidaire, une et indivisible. Il ne suffit pas d’avancer que Brahima B. est Français né à Bordeaux de parents français pour évacuer les sujets liés notamment à l’accès à la nationalité et à l’échec de l’intégration pour certains enfants issus de l’immigration. L’éditorialiste de La Croix,mardi, fustigeait à son tour « la surexploitation de phénomènes migratoires », qui caractériserait l’ « extrême droite ». Les naufrageurs parlent ainsi.
En Espagne, lors des dernières élections locales, la gauche s’est effondrée. Cette débâcle est loin d’être imméritée. Analyse.
Ce qui se joue actuellement en Espagne est d’un intérêt majeur pour tous ceux qui s’interrogent – non plus sur l’existence – mais sur la longévité des politiques d’extrême gauche menées tambour battant au plus haut sommet d’un État européen. Les Espagnols ont visiblement ébauché une réponse à cette question le 28 mai dernier lors d’élections municipales qui se sont tenues sur l’ensemble du pays : la nette victoire de la droite libérale-conservatrice, conduite par le représentant du Partido Popular (PP) Alberto Nuñez Feijóo, a amené l’actuel et très controversé Premier Ministre socialiste Pedro Sánchez (PSOE) en poste depuis 2018, à assumer «personnellement » ce cuisant échec électoral local et à anticiper les élections générales initialement prévues en décembre prochain.
Anticiper pour mieux sauter ?
Échec territorial de la gauche, sans nul doute, puisque le PP a triplé son implantation dans les capitales de province et l’a emporté dans 3193 municipalités, lesquelles représentent 46,5 % de la population espagnole, tandis que le Parti Socialiste (PSOE) a vu sa présence locale divisée par deux, allant jusqu’à perdre l’emblématique Séville et la quasi-totalité de l’Andalousie pourtant bastion de la gauche et traditionnel baromètre de la couleur politique à l’échelle nationale.
Débâcle de la gauche assumée « à la première personne » (« en primera persona ») par un Premier ministre taxé de « narcissique », d’« ambitieux » et de « grand imposteur » autant par ses opposants que par ses alliés du PSOE qui lui reprochent d’avoir conjugué l’action politique non seulement à la première personne – suivant une dérive autocratique voire tropicale du pouvoir – mais aussi aux deuxièmes et troisièmes personnes que sont l’ultra-gauche d’Unidas Podemos (UP, Unies Nous Pouvons, sorte de LFI ibère, littéralement atomisé par les élections du 28 mai) et les partis séparatistes basque et catalan, respectivement Bildu et ERC. Si la vague bleue se confirme, malgré la tentative de Pedro Sánchez, en avançant la date du scrutin au 23 juillet, de museler l’inévitable contestation en interne et de transformer ces élections générales en un plébiscite de sa politique contre la montée de la droite agitée comme un chiffon rouge, l’ex-chef de file de la droite galicienne Alberto Nuñez Feijóo, patron du PP depuis mai 2022, est bien parti pour être le futur Président du gouvernement espagnol.
Espérons, pour les Espagnols, que la date du scrutin, stratégiquement fixée en pleines vacances d’été, ne sera pas un frein à la poursuite de la contestation sortie des urnes le 28 mai dernier. Espérons aussi que ce que la droite espagnole a qualifié de leçon d’humilité adressée à l’actuel Président du gouvernement se concrétise le 23 juillet en ce « baño de realidad » (littéralement et très joliment « bain de réalité ») qu’elle lui promet, autrement dit, une confrontation avec le réel. Un réel énoncé de façon simple et concise par Alberto Nuñez Feijóo, il y a tout juste un an : « Les Espagnols en ont assez ».
Pedro Sánchez, Nuñez Feijóo et le berger du Don Quichotte de Cervantes
Et on peut les comprendre. Reléguée à la dernière place en Europe, derrière la Grèce, en matière d’emploi, attaquée dans ses fondements constitutionnels par un gouvernement prêt à questionner « l’indissoluble unité de la Nation espagnole » (article 2 de la Constitution de 1978) pour s’assurer de l’appui électoral des partis séparatistes basque et catalan, outragée dans l’histoire douloureuse de son XXème siècle par la nouvelle loi de Mémoire démocratique (2022) et la remise en cause de cette étape fondamentale de la réconciliation nationale que fut la Transition à partir de 1975, wokisée à l’envi dans ses écoles et leurs affligeants programmes scolaires désormais délestés de philosophie mais obèses de « perspectives de genre», d’ « invisibilisation dans l’histoire », de « dégradation de la vie sur Terre » et de « vision contextualisée et juste de la motricité » – alias le sport- , enfin kidnappée dans sa citoyenneté par une sociétalosphère en roue libre, l’Espagne a sans doute besoin de sortir un peu la tête de l’eau.
En attendant les élections, les « perles » se succèdent. La ministre du travail Yolanda Díaz, à la tête d’un parti politique nommé Sumar (additionner,ajouter, en espagnol) regroupant les différentes gauches radicales qui viendront en renfort pour aider le PSOE le moment voulu, a précisé cette semaine son brillant objectif : « que l’on puisse rentrer chez soi à 18:00, pour prendre un verre, aller se balader, s’ennuyer ou s’occuper de ses enfants ». Ambitieux programme, en effet, pour une ministre du travail, ancienne communiste. Pedro Sánchez, de son côté, se dit soucieux de l’image d’une Espagne appelée à prendre la Présidence du Conseil de l’UE le 1er juillet prochain et qui, si elle passait à droite, serait vue comme homophobe, trumpiste, bolsonariste, anti-européenne, insensible aux causes environnementales, bref, l’incarnation du camp du Mal. Rassurons la gauche espagnole sur ce point : ce que beaucoup d’Européens auront retenu des exploits progressistes du gouvernement de Pedro Sánchez sera sans doute d’avoir été à l’origine de la loi dite du consentement, une loi anti-violeurs concoctée par la Ministre à l’Egalité Irene Montero (Unidas Podemos, UP), et qui a visiblement porté ses fruits puisqu’en moins d’un an auront été enregistrées 1127 remises de peine et 115 sorties de prison d’individus jugés pour agressions sexuelles. Pour reprendre les mots d’Amelia Valcárcel, professeur de philosophie morale et politique à l’UNED et ancien membre du Conseil d’Etat, ce qui caractérise les ministres Podemos c’est « leur impréparation intellectuelle et politique : ils ouvrent la bouche pour dire ce qui leur passe par la tête ». Toute comparaison avec d’autres partis au-delà des Pyrénées, etc.
Cette loi, acmé de la politique inclusive et bienveillante menée par le tandem gauche-extrême gauche depuis 2018, rappelle un épisode du célèbre Don Quichotte de la Manche (1605) de Miguel de Cervantes, celui du jeune berger battu par son maître, un épisode moins connu que celui des moulins à vent, mais tout aussi exemplaire (Première partie, chapitre 4). Don Quichotte, parti à l’aventure avec son fidèle écuyer Sancho Panza pour redresser les torts et punir les malveillants, se retrouve tout à coup nez à nez avec un paysan occupé à frapper un jeune berger, sous prétexte que celui-ci lui aurait perdu plusieurs moutons. Don Quichotte, outré d’apprendre, par-dessus le marché, que le paysan n’a jamais versé un seul sou au berger pour son travail, lui fait jurer de rentrer chez lui et de le payer séance tenante. Le paysan jure, rentre chez lui avec le jeune homme, et lui donne double ration de coups, lui promettant même, au passage, de l’écorcher vif. Don Quichotte, confiant en ses bonnes paroles, poursuit son chemin très heureux de cette belle leçon de chevalerie donnée au paysan et, surtout, très satisfait de lui-même.
Dans « La Fille et le garçon », Jean-Marie Besset partage un nouvel idéal sentimentalo-sexuel. En salles cette semaine.
Dans « La Fille et le garçon », Jean-Marie Besset donne à voir la relation, tumultueuse et amoureuse, entre un couple d’âge mûr qui se rêve tout haut de siècles anciens (elle du XVIIe par la peinture, lui du XVIIIe par l’esprit libertin) et un jeune couple de migrants sans papiers recherchant en France autre chose que la méfiance, la répression et la peur. Combat inégal entre un vieux coq fatigué qui a tout lu et un jeune coq à la fesse dure qui veut bien honorer madame contre rétribution, entre une amatrice d’art aussi éthérée qu’éclairée et une jeune Iranienne qui va à confesse et craint le Bon Dieu. Mais combat vite amorti (trop vite ?) et apaisé dans les méandres du désir qui feront de ce quadrilatère improbable un espace hors du monde où circulent assez vite la tendresse, la passion, et pourquoi pas, l’amour.
Besset, qui revendique quelques influences majeures, de la simplicité délicate d’Éric Rohmer au baroque énervé de Visconti (Pauline à la plage un peu vieillie qui déboule dans Violences et passions, voici donc la gageure !), et qui a souvent travaillé pour le cinéma mais plutôt comme auteur, traducteur ou adaptateur, progresse vite et bien en qualité de metteur en scène. Même si, d’esprit français et d’essence littéraire, son cinéma reste bavard, il n’en fait pas moins confiance à l’image, se méfie de la précipitation et des montages à l’emporte-pièces, et ne réduit jamais l’espace de jeu aux dimensions d’une chambre à coucher.
C’est d’ailleurs par un grand tableau que s’ouvre cette étrange quête de renaissance et de liberté, le tableau d’un peintre plus ou moins maudit du XVIIe, Michael Sweerts, en tout cas largement oublié jusqu’au XXème siècle, tissant le fil rouge du récit cinématographique. Un peintre de la « carnation » et d’une sexualité au masculin, qui préfère s’attaquer franchement à un groupe de lutteurs plutôt qu’à une énième Diane au bain ou qu’à Judith et son grand couteau. Largement de quoi, pour notre héroïne bourgeoise incarnée par la toujours délicate et décalée Arielle Dombasle, caresser du regard la transparence des peaux, les pleins et les déliés de musculatures au travail. Avec son mari, qu’elle voussoie avec une sorte de snobisme aristocratique, voilà donc une paire qui passe tous sentiments ou sensations nouvelles au prisme des représentations et de la littérature (Sade et Diderot tiennent la corde, semble-t-il, et la lecture à voix haute par la « relative » ingénue du groupe d’un extrait troublant de La Religieuse donnera lieu à une très belle scène), une paire qui sait à peu près tout justifier par le savoir, l’intelligence et le raisonnement.
Ils tentent d’absorber, de dévorer peut-être la jeunesse de ce couple venu d’ailleurs et dont les besoins sont eux avant tout des besoins primaires (« C’est dimanche, j’ai faim et je n’ai rien à manger, j’ai envie de chier et je n’ai rien à chier » crie le garçon à la fille qui a préféré aller à la messe plutôt que faire des courses !). Mais pour mieux les aimer finalement et il s’agit bien dans l’intention d’abandonner la piste socio-politique façon « érotisme et lutte des classes » au profit de la construction généreuse d’une belle utopie fondée sur l’échange et la confiance. Utopie qui s’exprime idéalement en bout de course par un très beau plan de cinéma.
La Fille et le garçon, film français de Jean-Marie Besset avec Arielle Dombasle, Aurélien Recoing, Mina Kavani et Louka Meliava. En salles le 21 juin.
À Paris, l’organisation d’un grand défilé Vuitton sur le Pont-Neuf, privatisant l’espace public, fait grincer des dents au sein de la majorité d’Anne Hidalgo.
Une partie de la gauche parisienne, généralement surexcitée, a vu tout rouge hier soir. En cause, la privatisation du Pont-Neuf par le groupe LVMH pour l’organisation d’un défilé de la collection masculine Vuitton créée par l’artiste multicartes Pharrell Williams (notre photo), que ceux de ma génération connaissent surtout au travers de la musique. Le défilé a aussi révélé les failles de la majorité municipale parisienne, plus désunie que jamais. Ainsi, alors qu’Anne Hidalgo a été aperçue et photographiée au premier rang puis en compagnie de Bernard Arnault en personne, manifestement heureuse d’être là, David Belliard, Émile Meunier, et d’autres personnalités de gauche y sont allés de leurs tweets assassins.
Le maire adjoint de Paris à la transformation de l’espace public et aux mobilités Europe Écologie Les Verts s’est montré furieux que le Pont Neuf soit « accaparé par quelques multinationales et une poignée d’happy few ». Étonnant message vu de l’extérieur, David Belliard étant normalement l’allié d’Anne Hidalgo. On doutera du fait qu’il n’ait pas été mis au courant d’un évènement d’une si grande ampleur, très probablement préparé des mois à l’avance et négocié en amont par la mairie qui a dû donner son aval. Laquelle mairie a été, c’est certain, généreusement dédommagée pour ce prêt qui n’aura duré qu’une journée. Sollicités par l’Agence France-Presse, les élus communistes de Paris ont regretté « une publicité démesurée pour LVMH sur l’espace public ».
Qu’on goûte ou pas la musique de Pharrell Williams et les vêtements Louis Vuitton n’est au fond pas le problème. Il s’agit d’une occupation temporaire qui a été conjointement décidée par les pouvoirs publics, élus par les Parisiens et les Parisiennes. Plutôt que de tempêter sur un défilé qui a été regardé dans le monde entier et qui met à l’honneur une marque française – mon point de vue aurait été tout autre si cela avait concerné un groupe étranger -, David Belliard et les autres devraient se concentrer sur les motifs d’inquiétude légitimes des franciliens mais aussi de tous les Français : la sécurité, la propreté ou encore l’accès au logement.
Un documentaire récent diffusé sur France 2 montrait ainsi la qualité des HLM viennois, extrêmement nombreux et spacieux, aux parties communes parfaitement entretenues. Une denrée plus que rare dans le 75. Le défilé Vuitton aura aussi permis de constater que la capitale est en mesure d’organiser des journées nécessitant une grande logistique et une importante sécurité, ce qui est plutôt rassurant avant les Jeux. On regrettera toutefois que des bateaux n’aient pas été mis à disposition de la population afin que plus de monde puisse assister au concert.
Hier le pont neuf a été privatisé par LVMH pour un défilé, bloquant tout le quartier. Une opération d'un autre temps ! L'espace public, bien commun, est bien trop précieux pour pouvoir être accaparé par quelques multinationales et une poignée d'happy few. https://t.co/KuSvL3IZeg
Au même moment, et c’était peut-être voulu, l’association pro immigration clandestine Utopia 56 envoyait 700 migrants occuper la place du Palais Royal. De nombreux parallèles ont été établis, notamment par l’inénarrable Daniel Schneidermann. Oui, il y a de quoi plaindre ces jeunes hommes qui ont tout quitté pour se retrouver dans la misère, mal accueillis et à la rue. Mais le message doit être clair : on ne peut occuper que légalement l’espace public en France. Pourquoi faire venir des gens dans l’illégalité la plus pure et dans la ville la plus difficile d’accès au monde, où même des Français de province à revenus corrects ont du mal à s’établir ? Les indignations à géométrie variable de la gauche la plus déconnectée du pays sont pénibles et hypocrites.
Jean-François Colosimo fait partie des intellectuels français et des théologiens orthodoxes qui ont été les plus meurtris par le déclenchement de la guerre en Ukraine. Dans La Crucifixion de l’Ukraine, il montre que le pays n’a pas attendu la barbarie de Vladimir Poutine pour être un lieu d’affrontements entre grandes puissances.
Causeur. Le 21 mai, le pape François a confié à l’archevêque de Bologne, le cardinal Zuppi, une mission visant « l’apaisement des tensions » en Ukraine. Pourquoi ce choix ?
Jean-François Colosimo. Créé cardinal par François qui l’a également nommé président de la puissante Conférence épiscopale italienne, et classé parmi les papabile, Matteo Zuppi est issu de Sant’Egidio. Cette communauté caritative et humanitaire a été fondée en 1968 à Rome par l’influent intellectuel de réputation internationale Andrea Riccardi. Elle s’est vite illustrée dans diverses médiations de paix, entre autres au Mozambique, en Algérie, au Kosovo. On lui doit aussi la rencontre d’Assise qui a réuni en 1986 autour de Jean-Paul II les représentants des grandes religions instituées afin de barrer l’essor des fondamentalismes. Sant’Egidio est ainsi devenue l’organe de la diplomatie parallèle du Saint-Siège. En faisant appel au plus éminent prélat sorti de ses rangs, le pape entend éclaircir la position du Vatican, sujette à interrogations, sur la guerre que Vladimir Poutine mène contre l’Ukraine.
Quelles sont les ambitions de François dans ce dossier ?
Mandater le cardinal Zuppi revient pour lui à tabler sur le dialogue. Côté russe, l’interlocuteur le plus probable est un compagnon de route de Sant’Egidio, lui aussi ecclésiastique et rompu aux affaires internationales : le métropolite Hilarion Alfeyev, longtemps bras droit du patriarche Kirill de Moscou et ex-patron du département des relations œcuméniques de l’Église orthodoxe russe. Il pourrait être le canal privilégié d’une négociation secrète avec le Kremlin.
Mais Alfeyev est-il un interlocuteur crédible ? N’a-t-il pas été mis sur la touche quand il a été nommé par Moscou simple métropolite de Budapest en juin 2022 ?
À première vue, une telle relégation dans la petite et lointaine Hongrie à la tête d’un diocèse périphérique d’à peine 15 000 fidèles semble marquer une victoire des ultras au sein du Saint-Synode moscovite. Mais en réalité, il s’agit pour Alfeyev d’un exil doré au service redoublé de son patriarche Kirill. Car Kirill, ce pivot religieux du système poutinien lié au KGB/FSB depuis sa jeunesse, cet idéologue va-t-en-guerre de la Grande Russie, est aussi un véritable oligarque dont la fortune personnelle, estimée à 2 milliards de dollars, serait justement abritée… à Budapest. D’ailleurs, ses liens avec la Hongrie sont si forts qu’il doit au président Victor Orban d’avoir été écarté de la liste noire des sanctions dressée par l’Union européenne en juin 2022. Orban, l’allié indéfectible du Kremlin, avait alors osé arguer de l’impérative nécessité de distinguer les ordres spirituel et temporel !
Croyez-vous qu’une diplomatie par le truchement des religieux puisse aboutir ?
De François à Zuppi, de Zuppi à Alfeyev, d’Alfeyev à Kirill, de Kirill à Poutine, la chaîne de communication n’amenuise-t-elle pas mécaniquement la capacité de transmission et de conviction ? Quel risque d’instrumentalisation encourent le neutralisme du Vatican et le pacifisme de Sant’Egidio face au néototalitarisme de Poutine ? L’urgence est-elle de lui parler ou de l’endiguer ? Il reste qu’une amorce de pourparlers sous couvert de spiritualité pourrait convenir à l’opportunisme des dirigeants occidentaux, notamment le catholique Joe Biden, soucieux de ne pas clore son mandat sur un conflit sans issue. Mais une telle perspective, plus exactement une telle hypothèse ne semble guère probable. Par ailleurs, la voie vaticane de conciliation est pavée d’obstacles. Le premier tient à la défiance, compréhensible, du pape argentin à l’égard de l’imperium des États-Unis. Le deuxième, à l’accord qui le lie au patriarche russe.
Vous m’apprenez l’existence de cet accord…
Ce pacte a été conclu le 12 février 2016 à l’aéroport de La Havane où François et Kirill se sont retrouvés comme en catimini. Une première historique, car après la chute du mur de Berlin, la Russie, craignant une vague de prosélytisme, est restée interdite aussi bien au pontife globe-trotteur Jean-Paul II qu’au pontife théologien Benoît XVI. Le protocole de La Havane consigne que Rome doit s’abstenir de toute interférence dans le territoire ecclésiastique de Moscou. Lequel, pour Kirill, inclut l’Ukraine. Un accord signé au grand dam des gréco-catholiques de Lviv, passés au xvie siècle de l’orthodoxie au catholicisme.
Pourquoi le patriarche de Moscou a-t-il soudainement cessé d’ignorer le pape ?
En ce début 2016 se préparait un concile panorthodoxe, prévu au mois de juin en Crète. Ce sommet était d’autant plus attendu que le joug communiste avait empêché sa tenue tout au long du xxe siècle. Il était censé permettre au patriarche œcuménique de Constantinople, Bartholomée Ier, de réaffirmer sa primauté sur l’ensemble des autres patriarches orthodoxes de la planète. Seulement Kirill conteste cette primauté. En rencontrant le pape, il a voulu établir qu’il était de même rang que Bartholomée sur la scène religieuse mondiale. Avant de finalement refuser de se rendre au concile, dans le but de diviser l’Église orthodoxe au profit de son vrai maître et seigneur, Poutine.
Comment expliquer que François ait accepté de traiter Kirill en égal ?
Parce que la Chine, où l’on compte déjà 60 à 70 millions de chrétiens pratiquants, soit plus qu’en France et en Allemagne réunies, est l’objectif majeur de son pontificat. Lui le jésuite, héritier de la grande mission avortée des Temps modernes dans l’empire du Milieu, veut être le premier pape à la rouvrir dans la République populaire. Mais une visite officielle suppose de donner des gages assurant Pékin qu’un tel événement n’aura pas d’effet subversif. Le pacte de « non-agression » scellé en 2016 avec Moscou en est un. L’« harmonisation » qu’il a décidée en 2018 entre son clergé chinois loyaliste et l’Église catholique « patriotique », artificiellement créée par le pouvoir de Pékin, en est un autre. La diplomatie vaticane voit à très long terme.
Votre livre rappelle que la relation entre Moscou et Rome a souvent été tourmentée. Par exemple, la guerre de Crimée, au xixe siècle, trouve son origine à Jérusalem…
La ruée vers la Terre sainte a été commune à tous les empires européens. Elle prend les chrétiens d’Orient en otage. À cette époque, la France est la protectrice des catholiques de la région, la Russie, des orthodoxes. Quant à la Grande-Bretagne, elle s’inquiète de la descente des tsars vers les mers chaudes, qui menace son hégémonie commerciale. La Sublime Porte, elle, vacille. Napoléon III et Victoria se portent au secours du sultan ottoman. En 1846, à Jérusalem, au Saint-Sépulcre, alors que se préparent les festivités de Pâques, éclate une rixe sanglante entre moines grecs et franciscains qui se répète, l’année suivante, à Bethléem. La guerre latente a trouvé son détonateur. Elle aura pour théâtre la Crimée, plateforme de l’expansionnisme russe. En 1853, Mgr Sibur à Paris et le métropolite Nikanor à Saint-Pétersbourg exhortent les troupes respectives à extirper le schisme adverse. De chaque côté, c’est la croisade. Elle causera un million de morts en trois ans.
Diriez-vous que le fossé religieux entre les deux Europe est impossible à combler ?
Non, et c’est le sujet de mon dernier livre. Il existe bien une ligne de fracture continentale née au viiie siècle de l’affrontement entre les missionnaires de Charlemagne et de Byzance pour l’évangélisation des Slaves. Elle court de la Baltique à la Méditerranée en séparant deux mondes, catholique à l’alphabet latin du côté occidental, orthodoxe à l’alphabet cyrillique du côté oriental. À la pointe nord se font face les Polonais et les Biélorusses. À la pointe sud, les Croates et les Serbes. D’où mille ans d’une lutte confessionnelle réapparue, après la glaciation communiste, dès 1991 en ex-Yougoslavie. À l’exception du patriarcat de Moscou, les Églises ont conclu depuis longtemps l’armistice. Ce sont les États qui instrumentalisent aujourd’hui cet inconscient religieux à des fins bellicistes. Particulièrement ceux qui n’ont pas purgé l’expérience totalitaire. Dont, en premier lieu, la Russie lobotomisée par Poutine.
Cet inconscient n’a-t-il pas fait long feu ?
Les peuples vivent d’abord de symboles. Le 28 avril 1854, le vaisseau français qui bombarde Odessa, ville pourtant bâtie par Richelieu à la demande de Catherine la Grande, se nomme Le Charlemagne. Le 14 mai 2023, Volodymyr Zelensky, lors de sa tournée des capitales européennes préparatoire à la contre-offensive ukrainienne, reçoit à Aix-La-Chapelle le prix Charlemagne. Il n’y a pas de petite Histoire. Sauf pour les amnésiques.
En prenant son indépendance contre Moscou en 2019,le patriarcat orthodoxe de Kiev a-t-il lui aussi opté pour l’Ouest ?
Au contraire ! Ce jour-là, le patriarche de Constantinople, Bartholomée Ier, a, en vertu de sa primauté, accordé leur liberté religieuse aux orthodoxes d’Ukraine – n’oubliez pas que c’est Constantinople qui a christianisé le monde slave, dès le xe siècle, alors que Moscou ne figurait sur aucune carte. Et que c’est sous son autorité spirituelle que ceux-ci ont ensuite vécu leur foi jusqu’à la captation de l’ensemble de leurs terres par l’empire tsariste à partir du xviie siècle, puis par l’Union soviétique après 1917. Quelles qu’en aient été les intrications géopolitiques, l’instauration, il y a quatre ans, d’un patriarcat autocéphale à Kiev, apporte une légitime réparation aux Ukrainiens après toutes ces années de domination criminelle.
Le patriarcat de Moscou serait donc une entité subalterne ?
Je vénère l’Église russe qui, en soixante-dix ans de communisme, a donné plus de martyrs que l’ensemble des Églises en vingt siècles. Mais c’est précisément ce mémorial qu’a trahi Kirill en devenant le pontife du potentat Poutine, ennemi numéro un de la Russie et des Russes. Les voilà tous deux entraînés dans le même abîme : sans l’Ukraine, le Kremlin ne domine plus un empire et le patriarcat de Moscou ne peut plus ambitionner de régenter l’orthodoxie. Ce qui est une double bonne nouvelle.
Pourtant, de nombreux orthodoxes ukrainiens demeurés fidèles à Moscou se disent persécutés. Êtes-vous inquiet pour eux ?
Il n’est jamais heureux de restreindre la liberté de culte, ce qui choque les simples croyants, on le comprend. Ces mesures relèvent toutefois d’un état de guerre imposé où certains hiérarques restés liés à Moscou forment sans surprise une cinquième colonne à la solde du guébiste Poutine. Or, en Russie même, Kirill persécute ardemment ceux de ses prêtres qui osent héroïquement prier pour la paix. Ce sont eux les vrais patriotes. Ne soyons donc pas des idiots utiles.
Cette tension millénaire dit-elle tout de la situation religieuse de l’Ukraine ?
Certainement pas. Outre l’Holodomor, la grande famine des années 1930 organisée pour seconder la terreur bolchevique, deux autres mémoires blessées persistent. Celle, juive, de la Shoah par balles, mise en œuvre par des divisions galiciennes à la solde de Hitler en 1942. Celle, musulmane, du nettoyage ethnique des Tatars de Crimée opéré par Staline en 1944. Enfin, depuis 1991, comme ailleurs dans le monde, l’Ukraine est devenue un marché pour le néochristianisme évangélique qui, venu des États-Unis, cause une forte américanisation des mœurs. Et là encore, l’Europe est à la traîne.
Maurice Druon et Joseph Kessel. Couverture du livre "Les Partisans", Gallimard.
Dans Les Partisans, Dominique Bona retrace la vie de Joseph Kessel et Maurice Druon, deux grands hommes au destin lié par la famille et l’écriture, et qui ont signé ensemble les paroles du Chant des Partisans.
Déjà auteur d’ouvrages consacrés à Romain Gary, Stefan Zweig et Paul et Camille Claudel, Dominique Bona continue d’explorer les grandes figures artistiques et littéraires du XXᵉ siècle avec Les Partisans (Gallimard, 2023), livre dédié à Joseph Kessel et Maurice Druon. Un livre qui évoque aussi longuement les nombreuses femmes qui ont entouré les deux auteurs, et notamment Germaine Sablon, maîtresse de Kessel et qui fut la première interprétatrice du Chant des Partisans, le 30 mai 1943.
L’ouvrage est sorti dans la célèbre Collection Blanche. Il faut dire qu’il y a dans le destin de l’oncle Kessel et de son neveu Druon quelque chose de romanesque, dès leur naissance. Joseph Kessel, fils d’un médecin juif lituanien, naît en Argentine, en 1898. Le neveu, né vingt-ans plus tard, change deux fois de nom pour enfin devenir, à l’âge de huit ans, Maurice Druon. Fils naturel de Lazare Kessel, sa naissance cause un scandale familial et est à l’origine d’une brouille définitive entre son grand-père et son père. Celui-ci décéda non pas de la grippe espagnole, comme Druon le crut un temps, mais suicidé, en laissant une lettre qui n’évoque pas une seule fois le fils… C’est finalement l’oncle, Joseph, qui va s’émouvoir du sort du jeune Maurice. Joseph aimerait le tenir à distance des démons qui taraudent la famille, à commencer par les dibbouks, esprits malins de la mythologie juive qui n’ont pas, semble-t-il, épargné la fratrie Kessel. Côté maternel, l’ambiance est plus légère : Druon descend d’Antoine de Tounens, le fameux roi d’Araucanie et de Patagonie, et est l’arrière-petit-neveu de Charles Cros, inventeur et poète. «Comment Maurice Druon, qui nous a laissé l’image d’un solennel et très gaullien ministre de la Culture doublé d’un secrétaire perpétuel de l’Académie française, à l’esprit cartésien, épris de clarté et d’architectures classiques, s’y est retrouvé dans le baroque méli-mélo, qui aurait dû selon toute vraisemblance le conduire au théâtre de l’absurde ?» C’est l’une des énigmes proposées par le livre.
Le livre revient sur quelques moments forts sinon historiques. La traversée des Pyrénées, de l’Espagne et du Portugal décembre 1942, avec Germaine Sablon (l’une des trois maîtresses de Kessel au début de l’Occupation, sans compter l’épouse officielle, quelle santé !), afin de joindre ensuite Londres via l’Irlande. La naissance du Chant des Partisans (Kessel glisse au soir du 30 mai 1943 à son neveu : «c’est peut-être tout ce qui restera de nous»), bientôt hymne de la Résistance française. Les deux réceptions à l’Académie française : en 1962 pour un Joseph Kessel assez engoncé et peu à l’aise dans son costume vert (il n’usa guère les bancs de ce haut lieu) et en 1966 pour Druon, qui semblait au contraire être né pour ça. Les deux hommes, très proches durant la Seconde Guerre mondiale, s’éloignent un peu par la suite : Kessel n’est jamais plus heureux qu’à barouder en Afghanistan ou en d’autres contrées exotiques ; Druon se plait dans les milieux châtelains et aristocratiques, qui lui inspirent les Grandes Familles (prix Goncourt 1948). Au baroque et dionysiaque Kessel, «capable sur un coup d’humeur de casser la vaisselle, les vases et les meubles d’un bar ou d’un restaurant, ou même d’une maison d’amis, quand on l’a contrarié et qu’il a trop bu», répond un Druon plus posé et plus apollonien, qui «se contente de hausser le ton ou d’afficher mépris et condescendance » dans de telles circonstances.
Autre scène que Dominique Bona veut imaginer : les deux écrivains, l’un confirmé, l’autre en devenir, installés sur la Côte d’Azur, au début de l’Occupation. «Deux hommes, qui ont l’âge d’être père et fils, s’assoient tranquillement dos à dos à des tables mitoyennes et travaillent de concert», pour de longs après-midi d’écriture. Epargné par la politique antisémite de Vichy (il s’est même vu proposer un poste dans la collaboration), Kessel tarde à s’exiler, retenu par la gestion compliquée de sa vie extraconjugale et surtout par le sort de sa mère, qui dut ensuite quitter Paris pour s’exiler à Vaison-la-Romaine, a priori plus tranquille, malgré deux visites de la Gestapo. Le livre évoque aussi d’autres personnages hauts en couleur, comme Roman Kacew (bientôt Romain Gary), un autre juif lituanien qui a laissé sa mère dans le Midi de la France ; les frères d’Astier de la Vigerie, avec François, Emmanuel le communiste et Henri le maurrassien (un peu l’équivalent français des sœurs Mitford, en plus glorieux) unis dans la France libre ; Jean Sablon, frère de Germaine et chanteur d’opérettes qui multiplie les tournées en Amérique après-guerre entre deux allers-retours dans son hacienda brésilienne.
Alors que Joseph Kessel termine sa vie avec une Irlandaise connue en Angleterre et qui le suit (avec moins de bonheur) dans ses voyages et les alcools forts, Maurice Druon devient ministre de la Culture sous Pompidou. Un ministre qui dénote et détonne dans l’immédiat après-68, avec cette phrase restée célèbre : «Les gens qui viennent à la porte de ce ministère avec une sébile dans une main et un cocktail Molotov dans l’autre devront choisir». Une évolution politique qui n’allait pas forcément de soi car dans les années 50, Druon signe un manifeste pour la paix avec son oncle et tout ce que la France compte comme compagnons de route du Parti communiste français, ce qui lui vaut presque l’étiquette d’ami de l’URSS. Kessel avait vu ses a priori à l’égard des rouges se réduire à leur contact dans la résistance ; suffisamment pour que le patron de France-Soir, Pierre Lazareff, lui en tienne un temps rigueur. Il y a eu enfin le Maurice Druon des dernières années, pas tout à fait favorable à l’arrivée des femmes sous la Coupole et en lutte, quai Conti, contre la féminisation des fonctions : mort un peu avant l’émergence de l’écriture inclusive, il n’avait pas encore tout vu.
Dans l’affaire de l’agression d’une grand-mère et d’une petite fille à Bordeaux, en boucle, nos médias mettent en avant le fait que l’agresseur est Français, qu’il est né à Bordeaux, et qu’il y a bien d’autres agressions de ce type tous les jours dont on ne nous parle pas. Céline Pina rappelle pourquoi.La gauche et les médias ont en tête le précédent Paul Voise.
L’agression d’une grand-mère et de sa petite fille à Bordeaux est devenue virale sur internet. Il faut dire que la vidéo est particulièrement choquante et que le profil de l’agresseur a de quoi interpeller. L’homme est très connu des forces de police. Il a en effet fait l’objet d’une cinquantaine d’arrestations et compte 15 condamnations à son actif. C’est un déséquilibré mental, violent et agressif et qui vit pourtant en liberté alors qu’il vient de faire la preuve de sa dangerosité. C’est toujours le même film qui recommence, dessinant peu à peu sous les yeux effarés des Français, le portrait d’une société où l’on ne sait plus ni sanctionner ni protéger, où les « déséquilibrés » se promènent en liberté et où une certaine presse est indifférente à ce type d’agression et préfère faire un procès en extrême-droite à tous ceux qui s’indignent plutôt que de faire le constat de la récurrence d’agressions de plus en plus violentes. Cette réaction d’une partie de la presse de gauche est due à une seule chose, la couleur de peau du suspect. Si celui-ci avait été blanc, même Libération n’aurait osé écrire qu’après tout ce type d’agression est fréquente et que la seule chose qui explique autant d’émotion est la possibilité de faire à travers cette affaire le procès de l’immigration et de notre incapacité à intégrer certaines populations.
Récupération ou éveil des consciences ?
Cette rhétorique politicienne que LFI a d’ailleurs instantanément adoptée passe à côté du vrai problème. Ce qui est choquant ici, ce n’est pas le suspect. Il est plutôt tristement conforme aux représentations. Ce sont bien les victimes. Cette grand-mère et sa petite-fille, littéralement jetées au sol avec sauvagerie à Bordeaux rappellent la tentative d’assassinats de bébés en poussette qui a eu lieu à Annecy récemment, mais aussi l’agression de feu Paul Voise, qui marqua la fin de la campagne du premier tour de l’élection présidentielle de 2002. Les images de l’agression de Bordeaux recèlent la même charge symbolique : s’en prendre à des personnes âgées, aux enfants, interpelle brutalement l’inconscient collectif. Elle a un effet de déflagration proportionnel à l’innocence et à la faiblesse des personnes attaquées. Elle est la marque à la fois de la barbarie et de la lâcheté. Les avancées civilisationnelles se mesurent à la place laissée aux plus faibles. Un empire a besoin de conquérants, la faiblesse est un boulet, la vulnérabilité, une faute, et la sélection naturelle est glorifiée puisqu’elle élimine les « hommes en trop ». La civilisation, elle, met la force au service de la protection des plus faibles, accorde une place privilégiée à l’enfance et à la vieillesse. Elle trouve son sens dans l’humanisme, l’égalité, la liberté et la solidarité, là où l’empire mesure tout en termes de domination.
D.R.
C’est pour cela que de telles images ne peuvent qu’appeler un positionnement politique. Le qualifier de récupération est peut-être excessif, ou alors la mort du petit Aylan sur une plage a aussi fait l’objet d’une récupération sordide. Les médias de gauche n’usent du qualificatif de « récupération » que lorsqu’un évènement entraîne des commentaires à droite et quand c’est la gauche qui instrumentalise une image ou une situation, alors les thuriféraires de Libération la nomment « éveil des consciences », c’est beaucoup plus chic.
Non, non, ne regardez pas cette vidéo !
En 2002, certains ont considéré que l’agression de « papy Voise » avait coûté à Jospin les quelques points nécessaires à sa qualification au 2eme tour et n’était pas pour rien dans la consécration de Jean-Marie Le Pen. Voilà pourquoi une partie de la gauche en appelle à la censure et voudrait que ce type d’évènement soit censuré car le fait de les couvrir et d’en diffuser les images favoriserait la xénophobie et le racisme. Il faudrait dissimuler le réel car il n’est pas conforme à l’idéologie qui nie la différence des cultures. Or le rapport à la violence, le fait de se sentir viril en exerçant la violence plutôt que de considérer qu’être un homme, c’est être capable de se contrôler est une différence culturelle majeure. Magnifier la brutalité ou la condamner ne fait pas émerger le même type de société.
D.R.
Autre point qui interpelle, le sentiment d’être abandonné par l’État et la justice. La police fait visiblement son travail au vu des multiples arrestations de l’agresseur de Bordeaux. Mais une fois de plus, une fois encore, une énième fois de trop, l’individu baguenaudait en liberté sans que quiconque ne paraisse se soucier de sa dangerosité. Or ce type de défaillances dans la protection de la population qui aboutit à la mise en danger des plus vulnérables d’entre nous se multiplient. La complaisance derrière des politiciens LFI et de certains journalistes de gauche qui dédramatisent la violence de l’attaque pour faire le procès de l’extrême-droite renforce encore le sentiment d’abandon de la population. Pire même, elle envoie le signal de la trahison d’une partie de leurs représentants. La gauche Nupes préfère dans la réalité sacrifier les plus faibles, surtout s’ils sont blancs, aux prédateurs issus de la diversité pour ne pas casser son mythe de la créolisation heureuse, de l’oppression des minorités et du multiculturalisme humaniste. Le problème, c’est que ces irruptions tragiques de la réalité démontent ces belles paroles et montrent une société qui se défait, où les plus faibles deviennent des proies, ce qui est la définition même de la loi de la jungle. Ce que cette grand-mère et cette petite fille ont subi nous mène tout droit vers la levée d’un interdit symbolique : la vengeance.
On lance le mot « décivilisation » au visage des citoyens, et puis on parle vite d’autre chose
Or, rien de plus humain que la vengeance, seule l’éducation peut amener à rompre avec la spirale de violence qu’elle déclenche et le sang qu’elle appelle à verser. Pour cela il faut un État fort, un État susceptible d’exercer le monopole de la violence légitime, un État capable de lutter contre la tribalisation qui fait de la violence intercommunautaire, la base de la répartition du pouvoir politique. Un État qui sait protéger donc punir et comprend que cette tâche est à la base d’une société pacifiée et qui garantit effectivement l’exercice des libertés individuelles. Une société civilisée ne répond pas à la violence par la violence car ses concitoyens savent pouvoir compter sur la protection de ses institutions. Si cette protection n’est plus efficace, nous multiplierons les affrontements.
En boucle, les médias mettent en avant le fait que l’agresseur est Français, né à Bordeaux. Dans les faits, personne ne se sent comme son compatriote, ce qui explique que malgré cette information, le débat se cristallise autour d’une décivilisation qui serait le produit de l’impossibilité d’intégrer en masse des personnes d’horizon culturel trop différent, surtout quand on est soi-même en perte de repères et d’identité. Le problème est que le monde politique, plutôt que de répondre à la question de la décivilisation, l’évacue en traitant de fachos ceux qui la posent. Ce faisant, il transforme la peur réelle des Français face aux agressions répétées qui changent le visage de leur pays, en marqueur de l’extrême-droite. Loin de l’affaiblir, il contribue ainsi à la légitimer dans le paysage politique comme la seule capable de regarder en face une violence endémique qui a quitté la rubriques des faits divers pour devenir une possibilité susceptible de frapper chacun d’entre nous, quasiment du berceau à la maison de retraite. La France n’est plus vue comme un pays sûr par ses propres habitants et cet échec-là n’est pas collectif, il parle de la déroute de l’Etat et de la responsabilité de nos représentants.
Deux histoires judiciaires bordelaises très médiatisées occupent ce matin notre chroniqueur Philippe Bilger.
Une grand-mère et sa petite-fille ont été violemment agressées à Bordeaux par une personne sans domicile fixe les ayant suivies à l’intérieur de leur immeuble et projetées à terre avant de prendre la fuite, non sans avoir ramassé et dérobé plusieurs effets personnels des deux victimes. L’auteur de ces agissements, un Français de couleur âgé de 29 ans, Brahima B, condamné à quinze reprises, a été interpellé quelques heures plus tard. Après avoir été placé en garde à vue, il a été hospitalisé sous contrainte en milieu psychiatrique avec une reprise de la procédure normale si son état le permet.
Une septuagénaire et sa petite-fille agressées devant leur immeuble à Bordeaux pic.twitter.com/6YWBNyNGHX
On va parler combien de temps de cette agression, de cet homme et de ce scandale ? Cette nouvelle, médiatiquement mise en avant le 19 juin, va disparaître de l’actualité et je suis persuadé qu’on ne rendra même pas compte de tout ce qui adviendra par la suite. La famille des victimes s’oppose à toute récupération politique. Elle ne pourra tout de même pas empêcher les citoyens de tirer les leçons pour la France et sa sécurité. La Première ministre ne s’est pas illustrée en dénonçant d’abord, avec une absence totale de lucidité, ce même risque de récupération. Comme si l’essentiel était là et non dans l’odieuse agression. Faute de savoir combattre un réel qu’on ne maîtrise pas, on l’efface.
Une société qui ne tourne pas ron-ron
Le 2 janvier, on a longuement évoqué la mort d’un petit chat, gare Montparnasse, qui s’était échappé de sa cage de transport et réfugié sous un wagon de TGV en partance pour Bordeaux. Neko – le nom du chat – est mort, son corps coupé en deux sur la voie parce que les agents de la SNCF ont laissé le TGV partir sans attendre que le chat ait pu être récupéré. La SNCF a comparu devant le tribunal de police de Paris le 19 juin pour « atteinte involontaire à la vie ou à l’intégrité d’un animal domestique ». Le procureur a relevé que c’était la première fois qu’une après-midi entière allait être consacrée à une seule affaire. Il a requis la relaxe de la SNCF.
Combien de temps sera consacré, à Bordeaux, à cette tragédie du quotidien avec l’effroi de voir physiquement ce que c’est de s’en prendre avec violence à une personne de 73 ans et à une petite fille ? Cette société – ce n’est pas une découverte – ne tourne pas rond. Elle a des délicatesses de chaisière pour, par exemple, les atteintes aux animaux mais laisse s’enliser dans le flot de l’actualité des épisodes délictuels ou même parfois criminels infiniment plus graves. On rétorquera que la mort du petit chat pose, comme on dit, un problème de société, qu’il suscite un vrai débat. J’entends bien mais sa portée ne devrait avoir rien de comparable avec celle, toute d’authentique indignation et de danger social, d’une agression comme celle de Bordeaux. Faut-il considérer que, parce que l’épisode du petit chat est quasiment unique et paraît justifier l’incrimination de la SNCF selon la Fondation 30 millions d’amis, la focalisation sur cet incident s’explique, alors que malheureusement la multitude des délits et des crimes dans notre pays n’engendrerait au mieux qu’une révolte lassée, au pire qu’une indifférence fatiguée ?
Une sordide affaire peut en cacher une autre
Pourtant, qui de bonne foi peut mettre sur le même plan la mort (aussi horrible qu’elle soit et douloureuse pour sa propriétaire) de Neko et la séquence terrifiante, tellement révélatrice de la France d’aujourd’hui, où la grand-mère et sa petite-fille ont été victimes ? Je dénie par avance la validité du procès qui sans doute me sera fait : celui d’être sans cœur, de ne pas assez aimer les animaux. J’admets tout à fait que « le petit chat était un être vivant et sensible » selon l’expression de Me Xavier Bacquet, avocat de la Fondation, mais cette qualification qui peut être partagée par beaucoup ne donne pas une solution toute faite. Vivantes et sensibles aussi la grand-mère et sa petite-fille mais cela ne suffira pas pour les rendre aussi dignes de pitié que le petit chat. Pourtant, selon l’excellent avocat de la SNCF, Me Philippe Sarda, cette dernière n’a commis aucune faute, elle a respecté les prescriptions : pas de protocole pour un animal de type chat mais seulement pour une bête plus grosse qu’un mouton sur la voie. Les plaignantes auraient été en revanche passibles d’une contravention de 4ème classe (chat sorti de sa cage) quand la SNCF ne se voit imputer qu’une contravention de 3ème classe. S’il avait été fait droit aux sollicitations pressantes des propriétaires, une désorganisation générale en aurait résulté pour les horaires et la coordination ferroviaire. Pour satisfaire une doléance singulière, des incommodités pour tous auraient été engendrées et la SNCF aurait pâti d’un opprobre qui se serait ajouté à tant d’autres critiques souvent injustifiées.
J’ai conscience qu’étant passé du côté de la raison et du souci de tous, j’ai trahi la cause de l’apitoiement à l’égard de cette malheureuse petite bête mais il convient tout de même de garder son sang-froid. Le petit chat est mort sous le TGV partant à Bordeaux et on en parle beaucoup, on en parle trop. On en reparlera le 4 juillet quand la décision sera rendue. À Bordeaux, une grand-mère et sa petite-fille ont été violemment agressées. On n’en parlera pas assez et, pire, certains au plus haut niveau nous inciteront à avoir honte d’en parler davantage. Détournons-nous de cette France qu’on ne veut pas voir pour ne pas avoir à lutter contre elle.