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7-Octobre: le viol utilisé comme arme de guerre systématique par le Hamas

Les violences sexuelles du 7-Octobre reconnues dans un rapport de 280 pages indépendant


7-Octobre: le viol utilisé comme arme de guerre systématique par le Hamas
Kibboutz Beeri, février 2025, Israël © Philippe Magoni/SIPA

Le Monde dévoile en une ce que le 7-Octobre signifiait vraiment: le Hamas et ses complices ont recouru de façon répétée à des pratiques de violences sexuelles et de torture lors des attaques en Israël de 2023, puis lors de la détention d’otages ramenés à Gaza.


Il y a des articles qui dépassent le simple travail journalistique. Non parce qu’ils révéleraient soudain des faits totalement inconnus, mais parce qu’ils marquent le moment où une société ne peut plus continuer à détourner les yeux. L’article du Monde consacré aux viols commis le 7-Octobre et publié en une du quotidien ce 13 mai appartient à cette catégorie. Le fait même que Le Monde reprenne aujourd’hui les termes d’une enquête approfondie et sérieuse cela constitue un événement moral et politique. Car ce journal n’a jamais été identifié à une sensibilité particulièrement favorable à Israël. Depuis des années, il exprime souvent le regard dominant d’une partie des élites occidentales: méfiance envers la puissance israélienne, insistance sur les asymétries militaires, lecture du conflit à travers les catégories du colonialisme, de la domination et de l’oppression. Dans cet univers intellectuel, Israël apparaît fréquemment comme le fort, donc comme le suspect naturel.

Or voici que ce même journal finit par écrire noir sur blanc ce que beaucoup préféraient encore maintenir à distance : des femmes retrouvées dénudées, parfois attachées, des traces de violences sexuelles avant exécution, des viols collectifs, des mutilations. 

Et c’est précisément pour cela que cet article compte. Parce qu’il marque peut-être le moment où le réel devient trop lourd pour continuer à être absorbé par les cadres idéologiques habituels. Car enfin, ceux qui connaissent un peu l’histoire des guerres ethniques, religieuses ou révolutionnaires savaient immédiatement que cela pouvait arriver.

Dès les premières images du 7-Octobre — les corps traînés dans les rues, les cris de joie autour des cadavres, les jeunes femmes exhibées comme des trophées — quelque chose d’ancien réapparaissait. Quelque chose que l’Occident contemporain croyait avoir définitivement relégué dans les caves de l’histoire.

Le 7-Octobre n’a pas seulement révélé la barbarie du Hamas ; il a révélé ce qui pourrait réapparaître immédiatement si Israël cessait, même brièvement, de pouvoir protéger les siens. Voilà ce que beaucoup refusent encore de regarder.

Violence archaïque

Depuis des années, une partie de l’Occident regarde Israël comme une puissance excessivement militarisée, obsédée par sa sécurité, enfermée dans une logique de peur. On dénonce ses murs, ses contrôles, sa vigilance permanente, son armée omniprésente, comme s’il s’agissait d’une névrose nationale ou d’un archaïsme politique. Mais ceux qui parlent ainsi vivent généralement dans des sociétés où les formes les plus archaïques de violence collective sont aujourd’hui davantage contenues.

L’Occident contemporain, malgré toutes ses fractures, reste structuré par des États puissants, des institutions relativement stables, une culture juridique profondément intériorisée et une individualisation massive des comportements. Même les violences les plus graves y sont immédiatement criminalisées, médiatisées, poursuivies. Le rapport au corps, au sexe, à la femme, à l’individu, a été profondément transformé par des décennies de modernité démocratique. Cela ne signifie évidemment pas que l’Occident soit innocent. Son histoire est remplie de massacres, de colonisations, de viols de guerre et d’exterminations. Mais précisément : ces violences sont devenues pour lui des fautes historiques, non des horizons désirables.

Frontière civilisationnelle

Israël appartient largement à cet univers moderne-là. C’est une démocratie traversée par des débats internes incessants, avec des contre-pouvoirs, des médias libres, une justice indépendante, une armée institutionnelle et une société profondément individualiste. Même sa brutalité militaire reste encadrée par une logique étatique, juridique et politique.

Or Israël se trouve confronté à des forces qui ne relèvent pas toujours du même univers mental. Le Hamas n’est pas seulement une organisation armée ou un mouvement nationaliste radical. Le 7-Octobre a dévoilé autre chose : une logique de guerre sacrée où l’humiliation de l’ennemi devient une jouissance collective et où la destruction possède une dimension quasi rédemptrice. Les vidéos tournées par les tueurs eux-mêmes disent tout. La jubilation. Les cris. Les corps exhibés. Les cadavres profanés. Les jeunes femmes traînées dans les rues sous les acclamations.

Cette violence n’est pas seulement stratégique. Elle est symbolique. Elle veut montrer que plus rien ne protège l’autre. Et c’est précisément pour cela que le sexe apparaît. Le viol de guerre n’est jamais un simple débordement animal. Il est un langage anthropologique très ancien. Dans les conflits où l’ennemi cesse d’être perçu comme humain, tuer ne suffit plus. Il faut souiller. Profaner. Détruire symboliquement ce que représente l’autre. Le corps des femmes devient alors le lieu où l’on humilie tout un peuple.

Voilà pourquoi les violences sexuelles réapparaissent toujours dans les guerres identitaires ou sacrales : Bosnie, Rwanda, Congo, Algérie… et désormais le 7-Octobre.

On dénude. On exhibe. On filme. On attache parfois. Parce que l’objectif n’est plus seulement la victoire militaire. Il s’agit de montrer que l’ennemi n’a plus ni dignité, ni intimité, ni protection. Et il existe peut-être une dimension plus dérangeante encore, dont l’Occident parle à voix basse parce qu’elle touche au rapport entre désir, frustration et liberté. Dans certains univers marqués par le rigorisme religieux, l’enfermement patriarcal ou la séparation radicale des sexes, la liberté visible des femmes peut devenir une provocation symbolique permanente. Les jeunes femmes israéliennes représentaient aussi cela : une liberté insupportable. Liberté des corps, liberté des mœurs, visibilité sociale des femmes, autonomie sexuelle et affective. Tout ce que certains fanatiques peuvent vivre comme une humiliation permanente ou comme un désordre intolérable. Alors le désir frustré se transforme en haine sacrée. La femme libre cesse d’être un individu ; elle devient un symbole à soumettre ou à profaner.

L’Europe elle-même aperçoit parfois ce phénomène à travers certaines violences sexuelles collectives commises dans des contextes de déracinement, de marginalisation ou de choc culturel. Non parce qu’une origine produirait mécaniquement le crime — idée absurde et injuste — mais parce que certaines formes de ressentiment masculin, lorsqu’elles rencontrent le fanatisme religieux, l’humiliation identitaire ou la haine politique, peuvent transformer la sexualité en instrument de vengeance symbolique.

Pourquoi nous devons nous aussi être inquiets en Occident

Mais le plus inquiétant n’est peut-être pas encore là. Le plus inquiétant est l’incapacité d’une partie de l’Occident à comprendre immédiatement ce qu’il regardait le 7-Octobre. Comme si certaines élites avaient été psychiquement incapables d’admettre que ceux qu’elles avaient installés dans le rôle exclusif des victimes puissent eux aussi devenir des bourreaux. Alors sont venues les hésitations. Les prudences. Les contextualisations infinies. Les demandes de preuves adressées à des mortes. Comme si reconnaître pleinement les viols menaçait tout un édifice moral.

Car depuis des années, une partie du monde occidental a transformé la cause palestinienne en religion politique. Le Palestinien n’est plus toujours perçu comme un peuple réel, traversé comme tous les peuples par des contradictions, des violences et des fanatismes. Il devient une figure sacrée de l’innocence absolue. Dès lors, toute réalité qui vient troubler cette innocence devient presque insupportable.

C’est pourquoi l’article du Monde est si important. Parce qu’il marque peut-être le moment où le réel devient impossible à nier complètement. Parce qu’il rappelle brutalement que derrière les débats abstraits sur la paix, la démilitarisation ou le supposé “militarisme” israélien existe une peur qui n’a rien de théorique. La peur de ce qui arrive lorsque les hommes qui veulent votre disparition parviennent enfin jusqu’à vous. Le 7-octobre a montré ce que signifie concrètement une faille de quelques heures dans la protection israélienne.

Quelques heures seulement. Et les portes des très anciennes barbaries se sont rouvertes immédiatement. Voilà ce que beaucoup d’Occidentaux ne veulent toujours pas comprendre : pour Israël, la puissance militaire n’est pas seulement une stratégie. Elle est la conscience permanente d’un risque existentiel. La mémoire vivante de ce qui peut revenir presque instantanément lorsque les digues cèdent. Cela ne signifie pas qu’Israël ait toujours raison. Cela ne signifie pas que toute critique de sa politique soit illégitime. Mais le 7-Octobre oblige au moins à reconnaître une vérité que beaucoup préféraient éviter : dans certaines régions du monde, et face à certaines formes de fanatisme, quelques heures de faiblesse suffisent encore pour faire resurgir les profondeurs les plus archaïques de l’histoire humaine.

Et c’est précisément cela que l’article du Monde, peut-être malgré lui, vient finalement dévoiler.




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Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

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