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Galabru: le dernier des lyriques

Michel Galabru est mort le 4 janvier 2016. Au théâtre, il a presque toujours joué les plus grands auteurs. Au cinéma, les plus grands réalisateurs l’ont toujours boudé, sa puissante théâtralité étant devenue « cinématographiquement incorrecte ». Le public, lui, l’a toujours adulé.


Que ne dit-on jamais sur Galabru ? Tout ! Pour commencer, qu’il était le plus grand acteur de son époque. Vous trouvez ça trop emphatique ? Tant pis. C’est la vérité. Plus que du génie d’acteur, plus que du génie comique, plus que de la faconde, plus que de la personnalité, Galabru avait du courage ! Un courage nécessaire pour devenir un immense comédien. Le courage d’oser jouer dans un monde où les acteurs en avaient de moins en moins l’autorisation. Il en faisait trop ? Et Raimu ? Et Jules Berry ? Et Jouvet ? N’en faisaient-ils pas « trop », eux, peut-être ? Ah, mais oui, j’avais oublié… nous n’étions déjà plus au temps des monstres sacrés et la Nouvelle Vague était passée par là. Voilà la clé de l’histoire : les Monstres sacrés ! Galabru était fasciné par eux. Il admirait leur façon de dépasser le quotidien, le naturel. « Le paradoxe consiste en ceci que les très grands comédiens tels Jouvet, Raimu, ou Tissier, ou Saturnin Fabre, parlent au théâtre comme on ne parle pas dans la vie et que, malgré tout, ils tirent une vérité de leur personnage, qui serait inaccessible à l’acteur médiocre », écrivait-il dans Je l’ai perdue au 18. Jouvet était d’ailleurs l’un de ses professeurs au Conservatoire. Son maître. Tout comme Denis d’Inès (1885-1968), ancien acteur du Théâtre-Libre d’André Antoine et alors doyen de la Comédie-Française. Voilà d’où vient « l’adjudant Gerber » des gendarmes ! Dans sa jeunesse et jusqu’à sa mort, Galabru écoutait fasciné les enregistrements de la reine de la tragédie Madame Segond-Weber (1867-1945) et du tragédien Jean Hervé (1884-1966) qui lui donnait la réplique dans Britannicus et dont il disait qu’il avait « la voix comme un orgue d’église ». Il ne cessait de répéter : « Des acteurs comme ça, ça n’existe plus malheureusement ! » Il y avait Sacha Guitry aussi, dont, dans sa jeunesse, il imitait le jeu déclamatoire et poétique. Galabru avait décidé de ne pas rompre avec ces Monstres qui le fascinaient. Son jeu, si on le regarde bien, était d’ailleurs très proche de celui des grands acteurs des années vingt, trente et quarante. Pour s’en rendre compte, il faut par exemple le regarder faire terriblement retentir les alexandrins de L’École des femmes dans la mise en scène de Robert Manuel (captée en 1995 !), ou encore écouter l’enregistrement de George Dandin à la Comédie-Française, où il triomphait en 1954. Il avait 32 ans et faisait partie de la troupe du Français depuis 1950. Il y était entré après avoir reçu deux premiers prix à sa sortie du Conservatoire : celui de comédie classique et celui de comédie moderne.

Dandin est son premier triomphe. L’acteur et metteur en scène Georges Chamarat a réuni autour de Galabru une distribution magnifique qui compte notamment la merveilleuse Berthe Bovy, muse de Cocteau et créatrice de La Voix humaine. Chaque soir, salle Richelieu, le public du Français est hilare, électrisé. Il reconnaît Galabru comme un grand acteur de répertoire. Pierre Brisson – alors directeur du Figaro et grand spécialiste du théâtre auquel il a consacré plusieurs ouvrages – écrit en personne à l’acteur pour lui affirmer qu’avec lui, il a vu le plus grand Dandin de toute sa vie. Dans cette comédie de Molière, non seulement Galabru était à se tordre de rire et laissait exploser son génie comique incomparable, mais plus que cela, il était d’une puissance tragique extraordinaire. Tout Molière était là ! La farce tragique, la grimace, l’extravagance. Ses rugissements rivalisaient avec ceux du grand Alain Cuny et résonnaient avec ceux de Mounet Sully décrits par Cocteau. Bien qu’il n’ait jamais joué la tragédie – quelle perte pour elle ! – il aurait été un Thésée admirable. Plus encore que la puissance comique et la puissance tragique alliées en un seul acteur, il y avait un lyrisme incandescent. Galabru chantait. Comme ses maîtres ! Il avait une mélodie propre. Et son grand mérite – qui causa d’ailleurs sûrement sa perte – est d’avoir toujours imposé cette particularité au cinéma. De tous les acteurs de son époque, il était le plus lyrique. Prenez le pire des navets qu’il ait tournés, Galabru y chante. Et comme Raimu ou Jules Berry, il joue de tout son corps. Regardez sa scène dans La Vie dissolue de Gérard Floque de Lautner (vous la trouverez facilement sur internet)… du grand art ! Une leçon de jeu. Comme chez Raimu, c’est un orchestre qui se met en branle. Une machine de guerre. La voix de tragédien éclate, la gestuelle digne d’un grand acteur du muet prend tout l’écran. Et le génie comique dévaste tout sur son passage ! Pourquoi alors – me direz-vous ! – ni Pialat, ni Sautet, ni Truffaut, ni Téchiné, ni aucun réalisateur « sérieux » ne l’a engagé ? Parce qu’il leur faisait peur ! Probablement. Dans le cinéma « sérieux », il fallait en faire moins. Imagine-t-on Raimu ou Jouvet dans un film de Sautet ? Aurait-il été capable de gérer des acteurs au jeu si « théâtral » ? En aurait-il même eu l’envie ? Tout cela, Galabru en était bien conscient. « Avec l’influence du cinéma, on a demandé une sobriété à l’acteur. On lui a demandé de ne plus bouger. Mais autrefois, des acteurs prodigieux comme Max Dearly ou Jules Berry s’agitaient beaucoup. Il faudrait aujourd’hui trouver des réalisateurs qui permettraient aux acteurs de s’exprimer », disait-il dans une interview. Ces réalisateurs, il les a trouvés. Ce fut le drame de sa carrière ! Car à cette époque, les réalisateurs qui permettaient aux acteurs de jouer étaient ceux des comédies franchouillardes, la plupart du temps très mauvaises. En dehors du théâtre, les navets étaient quasiment les seuls endroits de liberté pour les acteurs. C’est dans ces films que Serrault, Darry Cowl, Dufilho ou encore Marielle ont pu laisser éclater leur folie ! Les navets, il en aura tourné… Le Führer en folie, Y’a un os dans la moulinette, Arrête de ramer, t’attaques la falaise !, La Dernière Bourrée à Paris, Chaussette surprise ou encore Room Service de Lautner, film extraordinairement mauvais mais dans lequel le duo Galabru/Serrault est déchaîné et laisse libre cours à sa folie burlesque. Dans sa carrière cinématographique, quelques exceptions existent, évidemment. Uranus de Claude Berri d’après le roman de Marcel Aymé. Sur fond de libération et de chasse aux collabos, Galabru y joue le rôle de Monglat, « une ordure riche. Une ordure qui tremble pour ses millions. » Immense numéro d’acteur. Épatant, scotchant ! Scène courte qui lui vaudra une nomination aux Césars. Mais dans ce film, son grand monologue est – mot pour mot – le texte de Marcel Aymé. Et lorsque Galabru joue un grand auteur, l’état de grâce est là. Dans les exceptions de sa carrière au cinéma, il y a aussi eu les films de Mocky. Le baroque Ibis rouge dans lequel il tient l’affiche au côté de Michel Simon, Michel Serrault, Darry Cowl et Jean Le Poulain. Le merveilleux Y a-t-il un Français dans la salle ? aux côtés de Victor Lanoux, Jacques Dutronc, André Ferréol et Dufilho.

Jean Anouilh et Michel Galabru lors des répétitions de la pièces Les Poissons rouges, 19 janvier 1979 (C) Bridgeman images.

Notre histoire de Blier également, dans lequel le réalisateur lui offre une magnifique et étrange partition face à l’hypnotique Delon. Blier et Mocky : voilà deux exemples rares de réalisateurs de grande qualité qui laissaient jouer les acteurs. Comencini et Dino Risi, eux non plus, ne se sont pas privés du génie de Galabru. Et Tavernier me direz-vous ? Oui, Le Juge et l’Assassin. Mais j’en ai ma claque ! Pourquoi nous rabâche-t-on ce film ? Je ne suis pas d’accord ! On voudrait nous faire croire que Galabru doit beaucoup à Tavernier. Mais c’est le contraire ! Sans Galabru, ce film n’aurait pas grand intérêt. C’est du cinéma classique, sage, bien fait, sans personnalité. Tout ce que Galabru doit à Tavernier, c’est d’avoir enfin été considéré par tout un tas de snobs intellos. Et un César ! Mais Galabru dépasse largement le film. Cette petite œuvre peine à contenir l’acteur. C’est à deux doigts de craquer. Il faut cependant reconnaître que le choix de Tavernier d’engager Galabru – acteur alors considéré comme ringard par une grande partie du milieu – relevait de l’intelligence, de la pureté et du courage. Le réalisateur n’avait pas regretté son choix. Tavernier se disait fasciné par l’acteur durant tout le tournage. Il avait tourné avec Noiret, Huppert ou encore Romy Schneider mais disait qu’avec Michel Galabru, il avait eu affaire à « un cas unique ». Malgré l’enthousiasme critique pour sa performance et, à travers son César, la reconnaissance du métier, les grands rôles dans le cinéma « chic » ne viendront plus. Au cinéma, Galabru n’aura jamais la carte.

Il faut maintenant parler du théâtre ! En effet, c’est bien là que Galabru, seul à la barre du navire, a pu véritablement régner. Pour commencer, je dois dire que jamais je n’ai vu pareil monstre de scène. Quand il paraissait, tout autour de lui s’effaçait. Il attrapait le public, et ne le lâchait plus. C’était de la sorcellerie. Il baisait la salle, la faisait jouir. Je l’ai vu une dizaine de fois dans La Femme du boulanger de Pagnol en 2012 à Hébertot. Il avait 90 ans. Chaque soir, il galvanisait l’auditoire. Sa connexion avec le public était inexplicable. La scène était son royaume. Le public son peuple. Sa femme même ! La salle était chaque soir sous le charme, amoureuse, ensorcelée. Elle demandait à se faire prendre encore et encore. Chaque éclat de rire du public était un cri de jouissance qui résultait d’un coup de génie envoyé par le grand sorcier. Entre chacun des spasmes de la foule – captive de son prodige d’acteur – régnait une tension qui jamais ne redescendait. Tant que Galabru était sur scène, il n’y avait pas de répit pour le public. Dans la dernière scène de la pièce – scène dramatique d’une beauté extraordinaire –, Galabru atteignait le tragique. Silence de mort dans la salle. Sa voix montait dans les aigus, et doucement, sur une seule note, la note qu’il avait choisie pour exprimer le drame de cet homme, il chantait la douleur de ce cocu merveilleux. Cette longue plainte, qu’il donnait à mi-voix dans un lyrisme absolu, déchirait le cœur de la salle. Le filet de voix qu’il diffusait – comparable aux sons filés de Montserrat Caballé – se répandait miraculeusement jusqu’au poulailler. Ce rôle du boulanger, Pagnol en personne lui avait proposé de le créer au théâtre bien des années plus tôt. Raimu était mort et Pagnol voyait en lui une possible descendance. Galabru avait refusé. Il était trop impressionné de reprendre le rôle créé au cinéma par l’immense Raimu. « Je ne peux pas accepter… On ne refait pas un Rembrandt », avait-il dit à l’auteur. Du vivant de Pagnol, la pièce ne fut jamais jouée. C’est Savary qui, bien des années plus tard, en 1985, réussit à convaincre Galabru. Triomphe ! Durant un an, les 1 800 places du théâtre Mogador sont prises d’assaut. Le public et la critique sont à ses pieds. Galabru n’aura ensuite de cesse de reprendre ce rôle. En 1998 dans sa propre mise en scène à la comédie des Champs-Élysées, en 2010 mis en scène par Alain Sachs pour un direct sur France 2 (qui existe en DVD) puis en 2012 au théâtre Hébertot. De même pour Les Rustres, de Goldoni qu’il avait créé au TNP de Vilar en 1961 et qu’il joua presque jusqu’à la fin de sa vie dans différentes mises en scène. C’était son obsession. Les auteurs ! Percer le mystère des rôles, tenter de les approcher au plus près. Sa carrière au théâtre était à l’opposé de celle qu’il avait menée au cinéma. Presque pas de navets. Sur les planches, toute sa carrière, il aura servi inlassablement Molière, Feydeau, Ionesco, Shakespeare, Giraudoux, Courteline, Labiche, Balzac, Mirbeau ou encore Anouilh pour qui il a créé Les Poissons rouges aux côtés de Marielle et dont il jouera ensuite L’Hurluberlu. Du très beau boulevard aussi… comme La Claque du magnifique André Roussin de l’Académie française, qu’il avait joué aux côtés de Pierre Fresnay. Roussin, d’ailleurs, expliquait dans son livre Le Rideau rouge qu’il voyait en Galabru un des seuls acteurs encore dans la lignée de Paul Mounet, Charles Dullin et Jouvet. Mais Galabru n’était pas né à la bonne époque. Philippe Caubère a souvent dit « Galabru est un Raimu qui n’aura pas rencontré son Pagnol ». Pour vous convaincre qu’il était le plus grand – vous qui, comme trop de monde, pensez que Galabru était juste un très bon comédien –, je terminerai par une anecdote. Mon amie Marion Lahmer, après avoir été durant trois ans l’élève du cours de théâtre que donnait Michel Galabru, avait voulu intégrer celui de Niels Arestrup au théâtre de l’Œuvre. Elle va à l’audition et passe sa scène devant Arestrup. À la fin, l’acteur l’interroge sur son parcours. Quand il apprend qu’elle était au cours Galabru, il lui fait cette réponse : « Mademoiselle, vous rendez-vous compte que vous avez étudié avec le plus grand acteur français, voire d’Europe ? Je ne peux rien vous apprendre de plus. »

Sous le soleil de la Castille

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Le printemps est rayonnant, il invite au voyage. Je revois soudain Tolède entre ses ponts arabes, Ségovie rouge comme un soleil vespéral, surgissant de son ravin, ou encore cette promenade à Burgos sur l’Espolón, un soir de juin, dans un ciel d’étourneaux. Pourquoi l’Espagne, en particulier le plateau Castillan ? La réponse est simple : le magnifique livre de François de Saint-Cheron, La Castille inspirée, paru fin février.

Pierres rouges et jaunes

L’auteur, maître de conférences à la Faculté des Lettres de la Sorbonne, est connu pour être un spécialiste de l’œuvre de Malraux. Il fait du reste allusion, à plusieurs reprises, à l’auteur des Antimémoires qui combattit aux côtés des républicains espagnols en 1936. Saint-Cheron nous propose ici une escapade littéraire, picturale et mystique, très éloignée des guides touristiques recommandant le meilleur glacier du coin et l’incontournable librairie woke de la région. C’est un ouvrage intimiste où Saint-Cheron nous confie ses rencontres improbables, ses coups de cœur esthétiques et ses émotions d’humaniste érudit.

On découvre une terre âpre, brûlée, brûlante. Le souffle épique ne faiblit jamais. Il guide nos pas de sédentaire engourdi par l’hiver septentrional. Notre teint était gris, et voilà que l’évocation du Greco, de Goya, de Cervantès, de José Bergamín, de Federico Garcia Lorca, de Saint-Jean de la Croix – j’en oublie – colore les joues et électrise l’esprit.

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Le titre de l’ouvrage fait référence à la « colline inspirée » de Vézelay d’où partit la deuxième croisade de Bernard de Clairvaux. La périphrase est signée Maurice Barrès. L’écrivain vosgien est d’emblée cité par Saint-Cheron qu’il découvrit avec Greco ou le secret de Tolède lu en classe de terminale, grâce à sa professeure, Madame Catana – il faut citer les précieux professeurs qui vous ont fait aimer un romancier. C’est avec ce livre que le jeune Saint-Cheron s’est rendu à Tolède. Il est tombé sous le charme de la ville, de son indicible mystère de pierres et de songes, décrit si justement par Barrès dès les premières pages où il évoque « les couvents de la ville, les lourds palais écussonnés » ainsi que « le ravin profond où le Tage roule son flot jaunâtre ». Cette pierre d’Espagne à la fois rouge et jaune, partout. Puis il est revenu à Tolède avec, au fond du sac, Du Sang, de la volupté et de la mort, qui résume parfaitement ce pays indomptable qu’est l’Espagne. Barrès, encore, cité par Saint-Cheron, à propos de Tolède : « (elle) apparaît comme une image de l’exaltation dans la solitude ».

Pérégrinations

On tourne les pages, les courts chapitres se succèdent, on pérégrine, on oublie le bruit et la fureur du monde, la sensualité est notre guide. Arrêtons-nous à Madrid, chez José Bergamín. Né en 1895, il fut le disciple du poète Miguel de Unamuro. Catholique fervent, il rejoignit cependant le camp des opposants au franquisme. Frère d’armes de Malraux, il devint le personnage de Guernico dans son roman L’Espoir. Après la victoire de Franco, Bergamín fut contraint à un long exil, à Mexico d’abord, au Venezuela ensuite. Il ne rentra à Madrid qu’en 1958. Saint-Cheron le rencontre donc chez lui en 1978. Évocation de Velázquez, déjeuner frugal – soupe glacée au blanc de poireau, crème fraîche et ciboulette – direction le Prado, arrêt devant la Résurrection du Greco, le temps court, nous ne le voyons pas filer. Découverte de la place de l’Incarnation « où quelques cyprès se découpent sur le monastère du même nom, encore habité à l’époque par des sœurs augustines. »

Poursuivons avec Goya et le Trois mai, œuvre grandiose exposée au Prado où la lumière surnaturelle de la lanterne éclaire le « petit bonhomme » aux bras levés, Christ fusillé. La foi, si poignante en Espagne, Goya l’a-t-il définitivement perdue avant sa mort ? Réponse de Michel de Castillo, écrivain né à Madrid mais d’expression française : « S’il n’a plus la foi, Goya l’a perdue ‘’comme un Espagnol la perd, en gardant l’amour du Christ ». François de Saint-Cheron évoque aussi Jean de la Croix, perdu dans les rues de Tolède, après son évasion, qui se cache place du Zocodover, avant de trouver refuge chez les carmélites de Saint-Joseph. Il fuit les ennemis de la réforme du Carmel décidée par sainte Thérèse. Il récite les vers qu’il a composés dans son cachot. Saint-Cheron se souvient alors de cette maxime de Jean de la Croix : « À la fin du jour, c’est sur l’amour qu’on vous examinera. »

En Espagne, il n’y a jamais de répit pour les nobles âmes. La mort les tourmente sous le soleil dément. Mais le Castillan méprise le sort qu’elle lui réserve. Il la toise comme le résistant qu’on fusille. Il faut se souvenir du poète Federico Lorca, l’Enchanteur, assassiné à 38 ans par les franquistes, de don Quichotte devant les moulins fantasmés, et de l’entêtant parfum de citronnelle dans les jardins de Tolède surplombant le Tage. Il y a tout ça, et plus encore, dans La Castille inspirée.

François de Saint-Cheron, La Castille inspirée, Desclée de Brouwer. 176 pages

La Castille inspirée

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Un cabaret inoubliable

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Même la Sauvageonne, qui s’y connaît en matière de théâtre et de scène, est unanime : « Un excellent spectacle ! Une mise en scène et des comédiens-musiciens exceptionnels ! », a-t-elle tonné en ébrouant sa crinière de lionne claire, à peine le rideau tombé. Ce n’est pas moi qui la contredirais. Le cabaret des oubliés, présenté à la Comédie de Picardie d’Amiens, dans une mise en scène de Nicolas Ducron, m’a subjugué. J’ai adoré. Sur les planches, ils sont quatre : Nicolas Ducron, le créateur, dans le rôle du patron du cabaret, Solo Gomez, une comédienne, percussionniste experte ; Marie Lesnik, incarne une vieille artiste, peut-être la compagne du boss, et Justine Cambon, qui joue le chien (nommé Spinoza!) à merveille et, pas accessoirement, d’un tas d’instruments. Musicalement, ils assurent tous, précis, enjoués, percutants. Metteur en scène et comédien, originaire de Boulogne-sur-Mer, Nicolas Ducron a vécu 27 ans à Paris et a suivi les cours de l’école de la rue Blanche.

« J’ai commencé à faire de la mise en scène tout en continuant à faire de la musique. J’ai appris en autodidacte », précise-t-il. « J’avais créé, il y a vingt ans, un spectacle intitulé Le Cabaret des engagés, sur la chanson engagée. Et je me suis dit que rien n’avait changé. J’ai donc voulu refaire entendre ces chansons et replacer l’humanisme au centre du débat. Une réflexion sur le monde, la tolérance, le vivre ensemble. Des valeurs qui devraient être partagées par tout le monde aujourd’hui. »

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Au programme du Cabaret des oublié.e.s, une vingtaine de chansons que Nicolas Ducron qualifie de « belles, universelles, pas agressives, pas frontales, mais des réflexions poétiques sur le monde » : notamment « Oh misère », de Nicolas himself, « Être né quelque part », de Maxime Le Forestier, « Chic planète », d’Hubert Mounier, « T’as plus ton voile », des Goguettes, « Les mains d’or », de Bernard Lavilliers, « Strange fruits », de Billie Holiday, « Das Kapital », des Vulves assassines, « Vous mariez pas les filles », de Boris Vian, « Oh mon patron », des Fouteurs de joie, « Lily », de Pierre Perret, et surtout, surtout, la merveilleuse « On ne lâche rien », de HK et les Saltimbanks que le public reprit en chœur comme un seul homme (révolté).

Cabaret des oublié.e.s, Comédie de Picardie, mars 2026 (C ) Photo Philippe Lacoche

« On a créé ce spectacle il y a un peu plus d’un an », poursuit Nicolas. « De ce fait, l’ancien spectacle réunissait trois hommes et une femme, je me suis dit que le moteur de cette nouvelle création pourrait être les femmes. On a donc choisi trois femmes et un homme. Et on a raconté cette histoire de manière ludique, amusante. C’est Philippe Veret, le comptable de la Comédie de Picardie, qui a eu l’idée du chien Spinoza. Au début, il y avait le personnage d’une jeune femme. Il m’a dit que comme c’était un campement gitan avec un arbre à palabres qui raconte les saisons qui passent, il fallait un chien, car il y a toujours un chien dans les campements de gitans. J’ai trouvé que c’était une très bonne idée. » Nicolas Ducron a souvent été accueilli à la Comédie de Picardie avec les spectacles de sa compagnie H3P ; par ailleurs, il fait partie du groupe Les Fouteurs de Joie. A noter, le travail remarquable de Martha Roméro qui a confectionné les horribles masques et costumes bien déjantés. Quand ils déboulent sur scène, on se dit : « Mais qu’est-ce qu’ils sont laids ! » Puis, on écoute, et on se dit qu’il est beau, si beau, leur combat rien qu’avec des mots forts, poétiques et bouleversants. Tellement plus convaincants que les discours des politiques. Non, « On lâche rien ».

Purdey et les autres

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Pour célébrer l’amitié franco-anglaise et les 50 ans de la série Chapeau Melon, The New Avengers, Monsieur Nostalgie nous dit pourquoi Purdey (Joanna Lumley qui fêtera ses 80 ans en mai prochain) est supérieure aux Drôles de dames américaines…


Écartons tout de suite l’épineux débat entre Emma Peel et Purdey, laquelle des deux incarne le degré de l’érotisme chaste le plus élevé des îles britanniques ? Question abyssale qui taraude les Hommes depuis l’arrivée d’Internet. Des experts réunis à Bath n’ont pu se prononcer. Chaque camp avait apporté des arguments convaincants. Les visionnages ont été longs, épuisants et délicieux. À la fin, il fut impossible de les départager. Un gentleman agreement a tout de même scellé ce colloque international et une réponse de normand a fini par se dégager. On conclut qu’Emma Peel (Diana Rigg, disparue en 2020) conservait, haut la main, son titre de sujette de sa Majesté la plus charismatique des années 1960, son air mutin et ses longues jambes sont, d’après les spécialistes, ce que le royaume a créé de plus émouvant et de piquant durant la décennie. Chez Mrs Peel, on a considéré que son féminisme suave, presque indolent, tout à fait déroutant, a été une avancée majeure pour l’égalité des sexes. Mrs Peel restera l’égérie intouchable d’une émancipation en marche. Certains affirmèrent, non sans une certaine audace, que Mrs Peel, c’était Mary Quant + la reine + le Swinging London + Sergent Pepper.

Etude comparative

Purdey ne fut pas mis sur la touche pour autant. Elle avait ses fans qui apportèrent des éléments nouveaux au dossier. Selon eux, il fallait observer et analyser la figure de Purdey à l’aune des années 1970 et des crises naissantes. Sa coupe au bol et ses robes mouvantes en taffetas à fleurs devraient être réévaluées au rang de joyau de la couronne ; ils sont une réponse à la glaciation économique de l’Angleterre. Le témoignage d’une irradiation puissante qui, sans y remédier, apaisa un temps la misère ouvrière et les destructions d’emplois industriels. Certains évoquèrent même la possibilité d’étudier à l’Université cette onde qui permit aux ménages anglais et surtout aux enfants nés au début des années 1970 de croire, malgré tout, en un avenir radieux. Chacun put ainsi repartir de Bath, le cœur en joie et la mémoire tranquille. Tous s’accordèrent à dire que ces deux héroïnes télévisuelles avaient profondément modifié la perception de la femme anglaise à leur époque respective.

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Ce symposium autocentré sur des figures anglaises n’a pu faire une étude comparative avec la concurrence notamment américaine qui débarquait sur les écrans européens à la même période. Profitons du cinquantième anniversaire de la diffusion des New Avengers avec Steed, Gambit (il s’appelait Mike) et Purdey qui, durant deux saisons entre 1976 et 1979, remit l’Union Jack en lévitation dans les salons. Dès les premiers épisodes, Purdey se montra taquine, spirituelle, athlétique et d’une drôlerie, tout en esquive et coups de griffe – la marque de fabrique des belles tiges anglaises difficiles à rattacher précisément à une classe sociale. Purdey est à la fois, aristocratique et cassante, mais aussi d’ascendance populaire et affranchie. L’une de ses premières répliques est en soi un programme politique ambitieux : « Je dois dormir pour être belle ».

Poulette anglaise

Purdey ne se départ jamais d’un flegme ravageur. Dans un gymkhana sauvage, alors que Gambit conduit sa Jaguar XJS rouge à la poursuite d’une Aston Martin DBS crème, Purdey, distante et désirable, imperturbable, mange des quartiers d’orange et philosophe sur la vie, entre dérapages et accélérations. Purdey est la femme fatale de la deuxième moitié des années 1970. Elle annihile la concurrence venue d’Amérique.

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Pour les puristes, les nostalgiques du monde d’avant, je vous conseille « Le lion et la licorne » tourné à Paris où Purdey vêtue outrageusement de vert et de jaune partage le générique avec quelques acteurs français tels que Raymond Bussières et Henri Czarniak, l’inspecteur Cassard de « Tendre Poulet ». Au même moment, à quelques jours d’intervalles, débutait une autre série « Drôles de dames » (1976-1981) avec cette phrase énigmatique : « Il était une fois trois jeunes femmes qui allèrent à l’école de police ». Dans l’épisode pilote diffusé en mars 1976, on voit donc apparaître sous la lumière saturée de la Californie, trois enquêtrices de charme brushées et ripolinées : Kate Jackson en cavalière, Farrah Fawcett-Majors sur un court de tennis exécutant un revers à deux mains et Jaclyn Smith jaillissant dans un maillot deux pièces ruisselant d’une piscine. L’image est belle, léchée, séduisante à l’œil mais ne peut rivaliser avec Joanna Lumley, la fille d’un major de l’Armée indienne britannique, née au Jammu-et-Cachemire et élevée dans la grisaille d’Oxford Street.

Les tendresses de Zanzibar

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Un terrain très politique

Dans son dernier livre, notre contributeur Frédéric Magellan montre que le sport est devenu le lieu d’expression favori des contestations politiques et de l’entrisme religieux.


Et si, malgré ce qu’affirment les manuels d’histoire, la Guerre froide avait commencé le 21 novembre 1945 sur un terrain de football anglais? Ce jour-là, au stade du White Hart Lane, dans la banlieue de Londres, le club local d’Arsenal affronte le Dynamo de Moscou. Devant 100.000 spectateurs, le match est le point d’orgue de la visite de la plus fameuse des équipes soviétiques au Royaume-Uni, invitée pour célébrer la victoire des Alliés sur le nazisme et sceller l’amitié entre la Russie stalinienne et l’Empire britannique.

Une guerre sans coups de feu

Redoutant une cuisante défaite, la Chambre des Communes a, quelques jours auparavant, demandé au gouvernement d’autoriser que les deux footballeurs stars du pays, Stanley Matthews, de Stoke City, et Stanley Mortensen, de Blackpool, intègrent momentanément Arsenal. Un manque de fair play qui n’a d’égal que la tricherie auxquels se livreront les Russes au cours de la partie, en jouant à douze pendant une vingtaine de minutes, à la faveur du brouillard à couper au couteau. Score final : 3-3. Le mois suivant, George Orwell écrit dans le quotidien Tribune: « A un certain niveau, le sport c’est une guerre sans coups de feu. »

Dès l’Antiquité, le sport a entretenu des liens étroits avec la politique. Conçus comme la mise en scène symbolique d’un conflit entre cités, les Jeux olympiques sont censés permettre la pacification des relations entre les peuples. Puis deux millénaires plus tard, à partir de Mussolini (lors de la Coupe du monde de football en Italie en 1934) et de Hitler (durant les JO de Berlin en 1936), les pouvoirs utilisent les compétitions comme vitrines idéologiques.

Les belles histoires de Frédéric Magellan

Seulement nous sommes rentrés à présent dans une nouvelle ère, constate Frédéric Magellan dans un livre passionnant consacré à la question, fourmillant d’exemples  percutants et de récits truculents. Nous voilà désormais à l’ère d’une politisation non plus seulement orchestrée par les Etats, mais aussi par les mouvements contestataires, notamment religieux et progressistes. Le moment fondateur de ce phénomène remonte sans doute aux JO de Mexico de 1968, quand les sprinteurs américains Tommie Smith et John Carlos levèrent le poing sur le podium en soutien au mouvement des droits civiques.

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Mais c’est plus récemment que cette politisation contestataire est devenue un système. En 2016, la question raciale a fait sa réapparition dans les stades avec le geste du joueur de football américain Colin Kaepernick, qui s’est agenouillé pendant l’hymne national pour dénoncer les violences policières envers les Afro-Américains, et qui a fait école.

Tensions

Ainsi, depuis une dizaine d’années, le sport est devenu un terrain de confrontation permanent entre différentes formes de militantisme, à commencer par l’antiracisme donc, mais auquel il faut ajouter l’islamisme et la lutte pour les droits LGBT. Des dynamiques à l’image de nos sociétés où les identités individuelles s’expriment de façon toujours plus spectaculaire dans l’espace public. Résultat, de nouvelles tensions apparaissent sur les terrains notamment lorsque certains athlètes, soutenus par des Etats comme le Qatar, revendiquent la manifestation ostensible de leur foi tandis que les campagnes contre l’homophobie sont organisées par les fédérations occidentales. Dernier exemple en date en France : le 16 mai dernier, quand l’attaquant du FC Nantes Mostafa Mohamed a boycotté la dernière journée de Ligue 1 afin de ne pas porter les couleurs de la gay pride sur son maillot.

Et dire que pendant ce temps, le sport continue d’être un îlot de résistance, où se célèbrent les principes du monde d’avant. Les drapeaux nationaux, les hymnes et les rivalités entre pays restent ainsi des passages obligés. Et l’’élitisme et le capitalisme y sont glorifiés d’une manière tellement décomplexée que même Donald Trump ressemble à un être sans prétention à côté de certains athlètes stars. Enfin, une forme de sexisme structure encore la plupart des disciplines. La séparation stricte entre catégories masculines et féminines, les écarts de médiatisation ou de rémunération témoignant d’une organisation “genrée” persistante, contre laquelle il est étonnant que les organisations féministes n’aient pas encore fait d’action d’éclat.

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Addiction aux écrans: Mark Zuckerberg a de petits yeux!

Les géants de la tech vont-ils être obligés de modifier les dispositifs qui rendraient leurs plateformes « addictives » pour les enfants et les adolescents? C’est la conséquence possible de deux décisions historiques que vient de rendre la justice américaine. Jeremy Stubbs raconte.


Mercredi 25 mars, à Los Angeles, un jury a reconnu que les plateformes de Meta, propriétaire de Facebook et d’Instagram, et de Google, propriétaire de YouTube, ont été conçues pour provoquer une véritable forme d’addiction chez les jeunes. Des éléments de conception tels que le défilement sans fin, les recommandations algorithmiques et les vidéos qui se déclenchent automatiquement seraient à l’origine de cette addiction.  Les entreprises auraient été au courant des effets négatifs potentiels sur les utilisateurs jeunes.

Qui veut gagner des millions ?

Le procès en question avait été intenté aux deux géants par une jeune femme aujourd’hui âgée de 20 ans, dont la véritable identité est restée confidentielle et que le tribunal a désignée par les initiales « KGM » ou le prénom « Kaley ». Selon la plaignante, elle a commencé à fréquenter YouTube à l’âge de six ans, en 2012, et Instagram à neuf ans. A dix ans, elle était déprimée et obsédée par des idées d’automutilation. A 13 ans, selon le diagnostic d’un psychiatre, elle souffrait de « dysmorphophobie », un trouble psychiatrique caractérisé par une préoccupation excessive « concernant des défauts de l’apparence physique qui ne sont pas apparents ou apparaissent légers à d’autres personnes ». Les deux entreprises ont été condamnées à lui verser des dommages et intérêts : Meta, 4,2 millions de dollars, et Google, 1,8 millions. Deux autres plateformes, TikTok et SnapChat, avaient trouvé un accord à l’amiable avec la plaignante avant le début du procès en lui versant des sommes dont les montants sont restés confidentiels.

La défense des entreprises était fondée sur un principe juridique qui les disculpe de toute responsabilité pour les contenus postés sur leurs plateformes. De nombreux procès intentés contre elles depuis des années ont ainsi échoué, notamment celui contre Twitter pour des contenus terroristes. L’affaire est montée jusqu’à la Cour suprême en 2023. Le succès du procès de Los Angeles est imputable au fait que les accusations portaient non sur les contenus postés mais sur les éléments de conception des plateformes.

Meta et Google ont annoncé qu’ils feront appel. La condamnation est assez surprenante dans la mesure où il n’est pas facile de démontrer un lien de causalité direct entre des troubles psychiatriques d’un individu et son comportement en ligne, surtout s’il existe d’autres sources possibles de fragilité psychologique dans l’environnement de cet individu. Mais contre toute attente, le jury de Los Angeles a décidé qu’un tel lien de causalité existait.

Vers une jurisprudence ?

Devant le tribunal, la décision a été saluée par des mères d’enfants qui se seraient suicidés à cause d’expériences vécues en ligne. Certes, les sommes que les plateformes sont condamnées à verser sont insignifiantes comparées aux bénéfices d’un Meta ou d’un Google. Mais la décision, si elle est maintenue à l’appel, pourrait faire de ce procès un « bellweather case », c’est-à-dire un précédent pour d’autres poursuites judiciaires. Actuellement en Californie, il y a plus de trois mille autres procès en attente contre Meta, YouTube, SnapChat et TikTok. C’est ainsi que les géants de la tech pourraient être contraints à revoir en profondeur la conception de leurs plateformes.

Mardi 24 mars, c’est-à-dire la veille de la décision de Los Angeles, le procureur général de l’État de Nouveau-Mexique a remporté une autre victoire contre Meta. L’entreprise de Mark Zuckerberg était accusée cette fois de ne pas avoir protégé les enfants qui utilisent ses plateformes contre des prédateurs en ligne, et de ne pas avoir révélé les dangers que la fréquentation de ses plateformes pouvait représenter pour les jeunes. Ses algorithmes auraient facilité l’accès des prédateurs aux enfants, et l’entreprise aurait échoué à faire respecter l’âge minimum de 13 ans requis pour l’accès à certaines fonctions de ses plateformes. Meta a été condamnée à payer toute une série d’amendes pour des violations de la loi sur la protection des consommateurs. Chaque amende valant cinq mille dollars, le montant total s’élève à 375 millions de dollars. Parmi les dangers qui menacent les enfants en ligne : le « grooming » ou pédopiégeage et la « sextortion », c’est-à-dire l’extorsion de faveurs sexuels ou d’argent par des prédateurs qui menacent leur victime de publier des images ou des vidéos intimes.

La condamnation de Meta cette fois est le fruit d’une opération d’infiltration : des enquêteurs se sont fait passer en ligne pour un « tween », un enfant âgé entre huit et douze ans, et se sont vu inondés de messages de prédateurs sexuels cherchant à nouer des liens avec le « tween » et à le rencontrer dans la vie réelle. Au cours du procès, le procureur a cité une enquête menée pendant deux par le quotidien de gauche britannique, le Guardian, qui avait mis à nu l’exploitation de Facebook et d’Instagram par des bandes pratiquant la traite sexuelle des enfants. Le procureur a montré que la direction de Meta a ignoré de nombreux avertissements en provenance de spécialistes de la sécurité des enfants et de ses propres employés. En plus du non-respect de l’âge minimum, le système de modération des plateformes de Meta aurait surexploité l’IA qui s’est révélée incapable de produire des rapports utilisables dans des poursuites judiciaires contre les prédateurs. En cause aussi le chiffrement de bout-en-bout des messageries comme Messenger de Facebook. Ce chiffrement empêche les enquêteurs d’avoir accès aux messages échangés entre des prédateurs et des enfants qui pourraient constituer des preuves dans des poursuites judiciaires. Le même problème touche d’autres systèmes de messagerie comme WhatsApp ou Signal. Une deuxième phase des poursuites contre Meta débutera au mois de mai. Le jugement du Nouveau-Mexique constituera un autre « bellweather case » à côté de celui de Los Angeles…

Cigarettiers des temps nouveaux

Le modèle de ces deux procès est la poursuite de « Big Tobacco », les géants du tabac, dans les années 1990 qui a fini par contraindre ces entreprises à reconnaître publiquement la dangerosité des cigarettes. Les jugements de Los Angeles et du Nouveau-Mexique arrivent à un moment où le rôle des plateformes dans la vie des jeunes est de plus en plus contesté par le législateur autour du monde. En décembre 2025, l’Australie a interdit l’accès aux réseaux sociaux pour les moins de 16 ans. Des interdictions similaires sont proposées actuellement en Malaisie, en Espagne et au Danemark. Au Royaume Uni, les élus viennent de rejeter pour l’instant une interdiction à l’australienne, mais le gouvernement a lancé un processus de consultation de presque 30 000 parents et enfants. Il a également lancé un grand essai impliquant 4 000 adolescents entre 12 et 15 ans qui seront attribués à des groupes différents auxquels on imposera des degrés différents de restriction d’accès aux réseau sociaux.

En Europe en février, la Commission de l’UE a infligé une amende à TikTok pour la nature addictive de sa plateforme. L’amende peut monter jusqu’à une somme représentant 6% de ses revenus. TikTok a fait appel. Sans doute inquiet, Apple veut devancer des accusations potentielles en introduisant de nouvelles mesures pour obliger les utilisateurs d’iPhones à prouver qu’ils ont plus de 18 ans avant d’accéder à certaines applications ou certains sites web. Jusqu’à présent tout-puissants et invincibles, les géants de la tech commencent à révéler des fragilités. Peut-on dire dans leur cas que celui qui sème le vent récolte la tempête ? La situation sera plus claire avant la fin de l’année en cours.

En Belgique, on achève bien la Vierge Marie 

À l’occasion du « Blue Monday », réputé comme le jour le plus déprimant de l’année, des animateurs de radio belges ont brisé divers objets dans une « rage room » improvisée pour se défouler, dont une statue de Marie. Polémique.


La scène se passe dans une « rage room » – rien que le terme, renvoyant à des images d’adulescents incapables de maîtriser pleinement leurs nerfs à vif, n’engage rien de prometteur. Seulement, les trois adultes en question, qui n’en sont donc pas vraiment, sont des animateurs de Studio Brussel, radio publique flamande, et leurs victimes expiatoires du jour, dont ils ont détruit des effigies, sont la Vierge Marie et l’Enfant Jésus. Mais, balaient d’un revers de leurs lourdes mains Dries, Eva et Sam – appelons-les par leurs prénoms, comme des enfants qu’ils sont encore -, « ce n’est pas un problème car la Belgique n’est pas vraiment religieuse ».

Double standard: « Vous le referiez avec Mahomet ? »

Interrogée par Colm Flynn, journaliste de la BBC, Eva, entourée de ses deux acolytes, a reconnu qu’elle ne commettrait jamais pareille offense envers le prophète Mahomet car ce « serait inapproprié » parce qu’il « y a beaucoup de musulmans en Belgique » – et nous qui pensions que c’était un fantasme d’extrême droite. Quand l’intervieweur lui fait remarquer qu’il y a encore des chrétiens dans le pays, la voilà obligée de répondre qu’elle est elle-même issue de cette tradition et que c’est donc plus facile de s’y attaquer. 

A lire aussi: Oh non! Le capitalisme vous a volé votre sommeil

Par-delà la niaiserie du propos – mais tout le monde n’a pas vocation à penser haut -, tous les éléments de notre effacement civilisationnel sont réunis: on réduit en miettes les symboles de notre identité en capilotade et on se garde bien de détruire ceux d’une religion dont les adeptes les plus fanatisés, pour pareille offense, vous égorgeraient ou provoqueraient un bain de sang dans vos locaux devenus des « rage rooms » pour islamistes – et si vous survivez à cela, vous aurez droit à un procès pour incitation à la haine. Tout cela, Eva le sait très bien, comme d’ailleurs toutes les Eva de Belgique, d’Europe et du monde chrétien.

Vierge et putain

Plus au sud du pays, dans la jolie province de Namur, le centre culturel d’Havelange avait programmé, toujours avec de l’argent public, le spectacle « Madonna (non) grata », une « création aux confins du divin et de l’humain, vierge et putain, sacrée et déliquescente », présentant donc la Vierge comme « incarnation du sacré décomposé ». En raison de quelques menaces, qui n’auraient évidemment et heureusement jamais été mise à exécution, l’événement a été annulé. 

Il est dès lors bon de rappeler que le blasphème, qui implique celui de parodier, de s’opposer, de briser des statues, de blesser, de caricaturer, voire d’insulter si cela plaît à quelques esprits chagrins, fait partie de nos droits. Et comme l’a écrit cette semaine Nadia Geerts, que les Français connaissent pour ses chroniques dans Marianne et avec qui je suis aussi souvent en accord qu’en désaccord, « quand bien même Marie aurait existé en tant qu’individu précis, sa réputation n’est pas plus protégée par la loi que celle de Napoléon, de Cléopâtre ou de Mahomet », ajoutant à l’adresse des personnes meurtries qu’il leur était possible « de publier de magnifiques éloges à la Madonne ».

Je vais m’y coller, en quelques mots, alors qu’il faudrait des pages: on a beau, comme moi – désolé pour cet aveu -, être non-croyant, la Vierge Marie est la plus belle des raisons d’aimer la religion chrétienne. Elle est la première des féministes qui a placé la femme au centre de notre civilisation et élevé haut le niveau d’exigence pour toutes les femmes occidentales. Elle est le symbole de la pureté immaculée, de la souffrance et de l’Amour. Elle est « en même temps » une mère protectrice et une icône pop. Elle a laissé le plus beau des prénoms – désolé, Eva ! –  et c’est bien dommage qu’il soit aujourd’hui, foi de Jérôme Fourquet, à ce point délaissé. Par-dessus tout, elle veille sur notre civilisation, dont nous saurons reconstruire les statues marmoréennes à partir des gravats qui jonchent le sol. 

Déjeuner d’affaires, jeunes talents et grandes assiettes

Dans le très sage 8e arrondissement, L’Interlude insuffle une bouffée d’énergie avec une équipe jeune et passionnée, menée par Julie Nuissier et le chef prometteur Kilian Franceschi.


Vous avez l’impression de ne plus rien comprendre ? Vous voulez que l’on vous remonte le moral ? Alors, voici exactement ce dont vous avez besoin, un nouveau restaurant fondé il y a un an par « des jeunes » qui en veulent : L’interlude, 3, rue de La Boétie, dans le 8e arrondissement de Paris.

Vous faites la grimace ? Oui, d’accord, on est dans un quartier d’affaires, pas forcément très folichon à première vue, même si Marcel Proust vécut ici il y a un siècle, à deux pas, non loin des caves Augé (les plus vieilles de la capitale). Mais voilà : il existe aussi d’excellents restaurants implantés dans ce genre de quartiers laborieux, peuplés exclusivement (la semaine) d’avocats, de cadres sup, de notaires, de commissaires-priseurs, de consultants et de traders.

Julie, débordante d’énergie

Conversations entendues autour de ma table : « On est bien, on a une bonne croissance, Düsseldorf est content. »  « Quatre hier, deux et demi ce matin au Nasdaq, putain, faut qu’on arrive à se glisser entre les vagues, faut repenser tout le message, c’est le message qui compte, on n’est pas assez rassurant… » De la poésie, Paul Morand et son homme pressé se seraient sentis chez eux !

L’interlude, donc, est une petite merveille, avec sa déco vintage des années 1970. Mêmes les murs rose saumon, totalement kitch, on un certain charme.

Julie Nuissier, 36 ans, l’a créé l’an dernier. Cette jeune femme déborde d’énergie et de passion pour la cuisine, les vins, les fromages. Elle vous accueille comme autrefois recevaient les directeurs de salle, avec le sourire, d’une façon polie et théâtrale, heureuse de vous faire entrer dans son monde. « Directrice de restaurant, ça veut dire gérer l’équipe, s’occuper des fournisseurs, faire la comptabilité, remplacer les ampoules, essuyer les tables, parler aux clients… » Elle est le pilier.  Son talent est d’avoir su immédiatement fidéliser sa clientèle : « Ici, nos clients viennent déjeuner parfois trois fois par semaine, les plus fidèles ont leur nom gravé sur leur couteau et inscrit sur leur table, comme autrefois les gens avaient leur rond de serviette dans les bistrots ! »

A L’Interlude, le déjeuner d’affaire est ainsi redevenu ce qu’il était naguère, un moment de joie pouvant durer jusqu’à 18 heures, avec l’eau de vie de poire (malheureusement on n’a plus le droit de fumer le cigare).

A lire aussi, du même auteur: « La morue? Oui, chef! »

Julie, boule d’énergie et de passion, s’est entourée de deux jeunes virtuoses d’à peine plus de vingt ans : le chef Kilian Franceschi et la pâtissière Amandine Lemarchand. En les voyant, on reprend espoir, car voilà une jeunesse pleine d’enthousiasme qui réfute tous les préjugés stupides entendus à langueur de journée et rapportés par Le Figaro (« les jeunes ne veulent plus bosser, etc… »)

Kilian, Rimbaud des fourneaux

Acteur de l’émission Top Chef il y a deux ans (« une expérience de vie incroyable ! ») Kilian est un monstre de précocité, une sorte de Rimbaud de la cuisine, mêlant insouciance et concentration. Il a fait ses armes dans des restaurants trois étoiles, comme La Bouitte, en Savoie, où il a passé son enfance.

Inspiré par le rock anglais des années 1980 et 90, ses plats ont la force poétique de Led Zeppelin et de David Bowie. Il est le seul maître à bord, de la casserole à l’assiette. Pas de chichi, son œuf parfait au siphon de Beaufort, croûtons melba et chips de laitue de mer est un délice de gourmandise, pendant que ses couteaux frais en persillade, estragon, ail, persil et citron confit à l’émulsion de citron brûlé ont le tranchant de l’iode… Avec ça, rien de tel qu’un grand verre de vin blanc tendu, amoureusement choisi par Julie : un Saint-Romain du domaine Matrot, en Bourgogne ! « Nos clients ne se contentent pas de venir déjeuner pour se nourrir, ils veulent aussi se faire plaisir, tant dans l’assiette que dans le verre » (même si, hélas, les buveurs d’eau sont devenus légion !).

Côté plat, la caille des Vosges farcie et désossée au jus de volaille réduit doit se manger avec les doigts : « certains y vont franchement, leur serviette autour du cou, comme au temps de Paul Bocuse ! »

A lire aussi, dans le magazine: L’assiette du nouveau monde

Et la merveille : le filet de bœuf charolais servi avec des pommes Anna croustillante (un millefeuille de pommes de terre au beurre frais) nappé d’une sauce aux anchois, aux câpres et au vinaigre de Xérès pour relever le tout… « Les chefs du monde entier hurlent quand un client demande son filet « à point », il y a des gros mots, des assiettes brisées dans ces cas-là » explique Kilian en rigolant. « Le filet de bœuf doit être saignant ou bleu, c’est sacré ! »

Julie sélectionne les meilleurs fromages auprès d’un maître affineur d’Île de France : goûtez donc son « éclat de nuits » affiné dans de l’aligoté de Bourgogne et son Saint-Maur de Touraine bien moelleux !

Buvez du vin !

Julie n’a pas de sommelier et a mis un point d’honneur à bâtir elle-même sa carte des vins, qui fourmille de très jolies quilles vendues à un prix hyper-raisonnable (« on fait un coefficient 2,5, sinon, les gens ne boivent plus de vin ! »)

Pour les desserts, Amandine Lemarchand a inventé un crémeux chocolat Valrhona, praliné, crème glacée maison à la noisette et streusel au cacao qui est une petite bombe, peu sucrée de surcroît. Grâce à elle, on termine le repas dans un feu d’artifice de saveurs et de textures, mais aussi simplement, modestement, très loin des pâtissiers « stars » qui commencent à nous les briser menus, comme disait Lino Ventura…


Œuf gourmand à 16 euros
Couteaux frais à 18 euros
Filet de bœuf à 39 euros
Caille farcie à 32 euros
Assiette de fromages affinés à 14 euros 
Crémeux au chocolat à 16 euros.    
Verre de Saint-Romain à 16 euros.

L’interlude est ouvert du lundi au vendredi, de 8h30 (pour le café-croissants) à 22h30.

3, rue de la Boétie 75008 Paris. Tél : 01 42 65 09 29

Dans la peau de Malraux

Malraux maintenant n’est pas une énième biographie de l’aventurier-écrivain-ministre. Pascal Louvrier, qui lui doit sa naissance à la littérature, entretient un rapport quasi filial avec le grand homme. À lire comme le mémorial d’une passion, un hommage à ce « dilettante planétaire ».


Qui s’attend à lire une énième « vie d’André Malraux » se trompe de bouquin. Pascal Louvrier, écrivain lui-même, entretient une relation viscérale avec l’auteur des Antimémoires. Cette affinité élective, qui lui vient de la découverte précoce de son œuvre, imprègne sa biographie d’une forte empathie. Elle en justifie le titre : Malraux maintenant. Louvrier l’avoue : « C’est une aventure, ce livre. » Nombre de biographes ont déjà fouaillé le « petit tas de secrets » du dandy doué d’hypermnésie, boursicoteur malchanceux, trafiquant de statues khmères, farouche anticolonialiste, engagé dans le combat pour l’Espagne républicaine, résistant sous l’Occupation, ministre dévot du Général, insatiable arpenteur du génie artistique, voyageur infatigable à la culture encyclopédique, s’enflammant pour le Bangladesh à 70 ans révolus… Objectif (Jean Lacouture), antipathique (Olivier Todd), singulier (Jean-François Lyotard), méconnu (François de Saint-Chéron), le nombre des biographes malruciens est pléthorique.

Que dire encore qu’on ne sache déjà sur l’homme et sur l’écrivain, globalement ignorés pourtant, l’un et l’autre, des lycéens en 2026 ? « Alors soudain je m’interroge : la jeunesse peut-elle encore saisir le message de l’écrivain Malraux ? L’enjeu de ce livre est là », confesse Louvrier. « Essai en mouvement » revendiqué comme tel, Malraux maintenant paraphe le « roman vrai » d’un destin avec lequel le biographe est en connivence : « J’ai toujours su que les livres me protégeaient. Certains auteurs plus que d’autres. On leur doit même parfois d’être né. Malraux n’en a pas fini avec l’acte d’écrire et donc de renforcer ma protection. » C’est donc, pour paraphraser Julien Gracq, en lisant en écrivain que Pascal Louvrier, ci-devant auteur d’un Brasillach, d’un Georges Bataille, d’un Paul Morand et même d’un Sagan, trempe sa plume dans l’encre de Malraux, ce « magicien de l’œil et de la mémoire », selon l’académicien Daniel Rondeau qui signe la préface. Il y souligne combien « Louvrier nous rappelle quelques vérités sur l’écriture et sur l’action », et « face au nihilisme contemporain, nous invite à ne pas subir ».

Louvrier suit Malraux pour tenter de le comprendre, alors que l’homme, observe-t-il, a souvent cherché à se cacher derrière « des phrases sibyllines, des métaphores morbides, voire des scènes licencieuses ». Et si, dans Les Noyers de l’Altenburg, Malraux tient que « pour l’essentiel, l’homme est ce qu’il cache », Louvrier s’emploie moins à détailler par le menu les étapes de cette vie si étonnante qu’à nous en dévoiler les ressorts, sans craindre allers-retours et aperçus subjectifs : « Dans son univers romanesque, comme dans son existence, la fadeur n’est pas de mise », note-t-il. Et de commenter : « La frilosité, voire la pusillanimité, de notre basse époque, n’arrange pas les affaires de l’auteur de ce livre. »

Livre qui est donc, pour une bonne part, le mémorial d’une passion, celle d’un écrivain, en reconnaissance du génie d’un autre : « J’ai très tôt entendu le nom de Malraux, alias “colonel Berger” », se souvient-il. « Mon grand-père était un résistant de la première heure. Menacé de mort, […] il finit par obtenir la protection de Malraux. Sans sa persuasive intervention, je ne serais peut-être jamais venu au monde. » Né de Malraux ? Au « dilettante planétaire », Pascal Louvrier doit sa propre onction sur les fonts baptismaux de la littérature. Dépositaire de la geste malrucienne, il ne se départit pas d’y faire hommage, au présent, mais non sans dépit : « La liberté, la fraternité, le courage sont des valeurs salvatrices qu’il convient de défendre. Je soupire, j’avoue, en écrivant ces lignes dans la solitude de la nuit et le silence de la neige, car notre société matérialiste n’a, semble-t-il, rien d’autre à offrir que la répétition des smartphones et des séries hollywoodiennes. L’idéal : avoir son quart d’heure de célébrité, un casque sur les oreilles. » Syllogismes de l’amertume, comme disait l’autre ? Par quoi, en tous cas, ce Malraux s’affirme bel et bien de maintenant.

Louvrier ne néglige pas pour autant d’éclairer les facettes de cet « antidestin » (1901-1976) jalonné de chefs-d’œuvre – depuis La Voie royale et La Condition humaine jusqu’ aux Chênes qu’on abat et à Lazare, en passant par les Voix du silence… –, raccordant ceux-ci à son « vitalisme », tant il est vrai que chez cet homme « intrépide et irrationnel », l’écrit ne prend sens que par l’action.

Un aspect a particulièrement requis Louvrier : le rapport de Malraux aux femmes – à la Femme. Marié à Clara, née Goldschmidt, il n’avait d’yeux que pour une jeune provinciale, Josette Clotis, de neuf ans sa cadette. « D’une jalousie maladive », il rompt « avec la brutalité d’un colonel battu en rase campagne » du jour où il la sait amante de l’écrivain Friedrich Sieburg. « L’amour est vécu comme secondaire, voire toxique. Il empêche l’homme de se réaliser. » Quasi inexistantes dans ses romans, les femmes sont, de plus, souvent vénales, pratiquant le coït tarifé. Autant le dire : « La chair est triste et règle l’agenda. » Saphique à ses heures, Clara (1897-1982), dont il a eu une fille, la future cinéaste Florence Malraux (1933-2018), forme avec André un couple fracturé. Mais plus solide, sur la durée, que la liaison de l’« électron libre » qu’est Malraux avec « la diaphane » Josette Clotis : en pleine Occupation, Josette ose exiger de son amant un divorce qu’interdit, à l’évidence, les origines juives de Clara. Se jeter dans la gueule du loup ? Le divorce est repoussé. À André, Josette, qui « aurait voulu une fille », offre les naissances successives de Gauthier et Vincent (Drieu la Rochelle pour parrain). En 1961, tous deux succombent dans un accident de voiture ; en 1944, leur mère avait fini broyée sous un train. En 1948, Malraux épouse son ex-belle-sœur, Madeleine, mariée en premières noces à feu son frère Robert Malraux, mort en héros de la Résistance – mariage raté, séparation en 1966… « La substance féminine continue d’empoisonner la vie de l’écrivain », juge Louvrier. Passion de jeunesse, Louise de Vilmorin (1902-1969) sera l’ultime compagne. « Cet homme est un oxymore », écrit Louvrier. On ne saurait mieux dire.

Malraux maintenant, Pascal Louvrier, Le Passeur éditeur, 2026.

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Mes lectures à Perharidy

Patrick Boucheron, Jean Delumeau, Julien Gracq, Baudelaire et Balzac…


Début février, j’ai dû subir une intervention chirurgicale à l’hôpital de Brest. Souffrant d’arthrose aiguë depuis dix ans, n’arrivant plus à marcher, j’étais bon pour une prothèse du genou, opération lourde pour le patient, mais sans difficulté à réaliser aujourd’hui. Le dimanche 1er février, j’ai donc préparé mon sac de voyage, en prévision d’un séjour qui allait se dérouler dans l’espace clos et séparé du monde d’une chambre d’hôpital, et dont je ne savais pas exactement combien de temps il allait durer. En vue de remplir les longues journées d’attente, je fis le choix de quelques livres, me disant qu’au moins, entre deux soins, j’aurais le temps de lire.

Le meilleur endroit pour lire

J’avais déjà éprouvé dans le passé que l’hôpital est un lieu privilégié pour lire, plus peut-être que le Café de Flore ou les bancs du Jardin du Luxembourg. C’est lors d’un tel séjour que, jadis, j’avais lu en entier l’Histoire de la folie de Michel Foucault. Je me souvenais avoir annoncé cet exploit à des amis, en ajoutant : « Et je ne suis pas devenu fou… » C’est d’ailleurs une lecture dont je devais tirer un grand profit, certes peu évident sur le moment, mais qui m’a nourri de manière souterraine, et a sans doute augmenté par la suite ma capacité à comprendre d’autres livres difficiles. En ce mois de février 2026, justement, venait de paraître le gros volume de Patrick Boucheron, Peste noire, qui me tendait les bras. Et je n’allais pas être déçu. À côté, pour la soif, je pris deux classiques édités en poche : Une ténébreuse affaire, de Balzac, que j’avais déjà lu adolescent, mais que je voulais réévaluer, car il me semblait que je n’avais pas bien compris ce roman politique qui parlait de complot et d’insurrection, un sujet que j’affectionne. Et aussi Les Fleurs du Mal de Baudelaire, monument inusable. Je ne pris guère plus de livres, pour ne pas m’alourdir. Éventuellement, je pensais pouvoir m’en procurer d’autres en cas de besoin, sur des sites d’achat en ligne.

Franchir l’isthme

Après l’opération et le choc physiologique éprouvé, je ne me mis pas tout de suite à lire vraiment. J’étais dans un état comateux, bourré de médicaments antalgiques. C’est alors que, sans tarder, on me transféra en taxi dans le centre de rééducation médicale de Perharidy, à une heure de Brest. Le site se trouve en pleine nature, à l’ouest/nord-ouest de Roscoff, parmi les champs d’oignons et d’échalotes. Perharidy se présente comme une bande de terre orientée vers le nord, avec au large l’île de Batz et son phare. On évoque communément « la presqu’île de Perharidy », mais ce n’est guère qu’une façon de parler. Il n’y a en effet aucune coupure avec le plancher des vaches, la marée ne recouvre rien et la bande de terre continue comme une pointe côtière, un cap, voire une petite péninsule, mais sans être un isthme. Presqu’île est un titre honorifique. Ceux qui se rendent à Perharidy croient souvent que c’est une vraie presqu’île, à cause du silence si particulier qui y règne, et qui fait penser qu’on a quitté le continent. Bref, Perharidy est l’endroit idéal pour lire des livres dans le calme, un calme magique digne d’une île.

Un poète, un peintre

C’est surtout un lieu qui a su rester discret. Peu d’écrivains ont évoqué Perharidy, à part le poète Tristan Corbière. De même, les peintres qui y sont passés furent rares. Seul le néo-impressionniste belge Théo van Rysselberghe, inspiré par Seurat, en a laissé un témoignage pictural : une belle toile pointilliste, aux couleurs pâles comme un visage de patient, représente le rivage sauvage. L’isthme introuvable et invisible de Perharidy n’a pas inspiré plus que cela les artistes en quête d’absolu.

A lire aussi, Julien San Frax: Dans la peau de Malraux

Nous autres « survivants »

Aussi bien, c’est un lieu de repos, propre à l’étude. Malgré les comprimés de morphine qu’on m’a fait prendre, et qui m’empêchaient de me concentrer, je réussis à lire rapidement l’essai sur la peste de Patrick Boucheron. Je confiai même à une infirmière stagiaire que, si elle voulait réussir ses examens, elle devait lire ce livre. Boucheron, en effet, a su parfaitement faire entrer son lecteur dans la problématique médicale en général : l’homme assailli par l’épidémie, c’est notre condition humaine ramenée à ses justes dimensions. Nous sommes tous des « survivants », descendants des rescapés de la peste, et donc des miraculés. Boucheron a ouvert sa réflexion sur tout un pan de notre culture, avec une érudition historique sans faille. J’ai bien aimé en particulier ses références à des historiens dits de droite, comme Pierre Chaunu ou Jean Delumeau. Car notre professeur au Collège de France, malgré sa réputation d’homme de gauche, sait trouver son bien au-delà des préjugés politiques. Peste noire, œuvre d’historien, est aussi un livre de littérature comparée. C’est pourquoi il se lit avec un immense plaisir et donne envie de poursuivre sur le même sujet. Boucheron, je viens de le dire, s’arrête sur Jean Delumeau, auteur de La Peur en Occident (1978). Je me suis tout de suite procuré cette somme impressionnante, non dans l’édition de poche, qu’on trouve couramment en librairie, car elle ne me semble pas complète (même le sous-titre a été modifié), mais dans sa version initiale de parution.

La rumeur du monde

J’ai dû quitter, presque à regret, au bout de quelque quatre semaines, la presqu’île de Perharidy, avec d’excellents souvenirs de lecture. Ce sont des heures qui ne sont jamais perdues, même à l’aune de toute une vie qui serait consacrée uniquement au déchiffrement des grimoires anciens ou modernes. Mais je n’ai pas fait que ça, rassurez-vous. Grâce à ma radio miniature, je suivais les actualités chaque matin à 7 h 30 sur la station Europe 1, la seule que je captais convenablement. Il se passait beaucoup de choses importantes, surtout cette guerre contre l’Iran, qui n’est pas encore finie. Du fait de mon genou explosé, comme si j’avais marché sur une mine, ou presque, j’ai vaguement pressenti, par une sorte de communauté d’instincts, quelle pouvait être la détresse des soldats français pris pour cible dans leur chair, à la mi-mars, par des drones iraniens au Kurdistan irakien. Moi qui n’ai jamais combattu, et dont le chirurgien venait de recoudre la cicatrice, je me mettais à la place de nos petits gars blessés sur la base militaire d’Erbil. Peut-être ont-ils été blessés aux jambes ? L’un est mort, l’adjudant-chef Frion. La presse a utilisé à juste titre à son endroit l’expression « mort pour la France ». J’ai pensé, de manière plus universelle peut-être, qu’il était « mort en héros », car il était chargé là-bas de lutter contre Daech et de soutenir les Kurdes. On devrait donc dire : « mort en héros pour la France ».

Armée de Terre

Je le soulignais plus haut : les grands écrivains, il me semble, même Flaubert, même Georges Perros, n’ont pas écrit sur Perharidy. Mais il y a cependant un livre qui s’intitule La presqu’île. Il est de Julien Gracq, et c’est l’un de ses meilleurs, avec la nouvelle centrale qui donne le titre. C’est un texte sur l’attente, le désir après l’attente, l’attente de l’attente, l’oubli peut-être. En somme, un livre sur l’amour. Quel endroit plus propice qu’une presqu’île, comme celle de Perharidy, pour attendre l’amour ? En revenant chez moi, j’ai repris ce volume de Gracq qui se trouvait dans ma bibliothèque : je suis convaincu que la littérature reflète la réalité du monde, et que lire, ce n’est pas s’abstraire du monde, mais au contraire y entrer, et davantage que ceux qui ne lisent pas. Ce petit séjour à Perharidy m’aura de nouveau fait prendre conscience de cela. C’est immense, comme une guérison.


Patrick Boucheron, Peste noire. Éd. du Seuil, 2026. 553 pages.

Peste noire

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Jean Delumeau, La Peur en Occident, XIVe-XVIIIe siècles. Éd. Fayard, 1978. L’édition originale est parfois disponible à des prix abordables sur certains sites d’occasion en ligne.

La peur en Occident, XIVe-XVIIIe siècles

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Julien Gracq, La presqu’île. Éd. José Corti, 1970.

Presqu'ile

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Galabru: le dernier des lyriques

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Michel Galabru © Hannah Assouline

Michel Galabru est mort le 4 janvier 2016. Au théâtre, il a presque toujours joué les plus grands auteurs. Au cinéma, les plus grands réalisateurs l’ont toujours boudé, sa puissante théâtralité étant devenue « cinématographiquement incorrecte ». Le public, lui, l’a toujours adulé.


Que ne dit-on jamais sur Galabru ? Tout ! Pour commencer, qu’il était le plus grand acteur de son époque. Vous trouvez ça trop emphatique ? Tant pis. C’est la vérité. Plus que du génie d’acteur, plus que du génie comique, plus que de la faconde, plus que de la personnalité, Galabru avait du courage ! Un courage nécessaire pour devenir un immense comédien. Le courage d’oser jouer dans un monde où les acteurs en avaient de moins en moins l’autorisation. Il en faisait trop ? Et Raimu ? Et Jules Berry ? Et Jouvet ? N’en faisaient-ils pas « trop », eux, peut-être ? Ah, mais oui, j’avais oublié… nous n’étions déjà plus au temps des monstres sacrés et la Nouvelle Vague était passée par là. Voilà la clé de l’histoire : les Monstres sacrés ! Galabru était fasciné par eux. Il admirait leur façon de dépasser le quotidien, le naturel. « Le paradoxe consiste en ceci que les très grands comédiens tels Jouvet, Raimu, ou Tissier, ou Saturnin Fabre, parlent au théâtre comme on ne parle pas dans la vie et que, malgré tout, ils tirent une vérité de leur personnage, qui serait inaccessible à l’acteur médiocre », écrivait-il dans Je l’ai perdue au 18. Jouvet était d’ailleurs l’un de ses professeurs au Conservatoire. Son maître. Tout comme Denis d’Inès (1885-1968), ancien acteur du Théâtre-Libre d’André Antoine et alors doyen de la Comédie-Française. Voilà d’où vient « l’adjudant Gerber » des gendarmes ! Dans sa jeunesse et jusqu’à sa mort, Galabru écoutait fasciné les enregistrements de la reine de la tragédie Madame Segond-Weber (1867-1945) et du tragédien Jean Hervé (1884-1966) qui lui donnait la réplique dans Britannicus et dont il disait qu’il avait « la voix comme un orgue d’église ». Il ne cessait de répéter : « Des acteurs comme ça, ça n’existe plus malheureusement ! » Il y avait Sacha Guitry aussi, dont, dans sa jeunesse, il imitait le jeu déclamatoire et poétique. Galabru avait décidé de ne pas rompre avec ces Monstres qui le fascinaient. Son jeu, si on le regarde bien, était d’ailleurs très proche de celui des grands acteurs des années vingt, trente et quarante. Pour s’en rendre compte, il faut par exemple le regarder faire terriblement retentir les alexandrins de L’École des femmes dans la mise en scène de Robert Manuel (captée en 1995 !), ou encore écouter l’enregistrement de George Dandin à la Comédie-Française, où il triomphait en 1954. Il avait 32 ans et faisait partie de la troupe du Français depuis 1950. Il y était entré après avoir reçu deux premiers prix à sa sortie du Conservatoire : celui de comédie classique et celui de comédie moderne.

Dandin est son premier triomphe. L’acteur et metteur en scène Georges Chamarat a réuni autour de Galabru une distribution magnifique qui compte notamment la merveilleuse Berthe Bovy, muse de Cocteau et créatrice de La Voix humaine. Chaque soir, salle Richelieu, le public du Français est hilare, électrisé. Il reconnaît Galabru comme un grand acteur de répertoire. Pierre Brisson – alors directeur du Figaro et grand spécialiste du théâtre auquel il a consacré plusieurs ouvrages – écrit en personne à l’acteur pour lui affirmer qu’avec lui, il a vu le plus grand Dandin de toute sa vie. Dans cette comédie de Molière, non seulement Galabru était à se tordre de rire et laissait exploser son génie comique incomparable, mais plus que cela, il était d’une puissance tragique extraordinaire. Tout Molière était là ! La farce tragique, la grimace, l’extravagance. Ses rugissements rivalisaient avec ceux du grand Alain Cuny et résonnaient avec ceux de Mounet Sully décrits par Cocteau. Bien qu’il n’ait jamais joué la tragédie – quelle perte pour elle ! – il aurait été un Thésée admirable. Plus encore que la puissance comique et la puissance tragique alliées en un seul acteur, il y avait un lyrisme incandescent. Galabru chantait. Comme ses maîtres ! Il avait une mélodie propre. Et son grand mérite – qui causa d’ailleurs sûrement sa perte – est d’avoir toujours imposé cette particularité au cinéma. De tous les acteurs de son époque, il était le plus lyrique. Prenez le pire des navets qu’il ait tournés, Galabru y chante. Et comme Raimu ou Jules Berry, il joue de tout son corps. Regardez sa scène dans La Vie dissolue de Gérard Floque de Lautner (vous la trouverez facilement sur internet)… du grand art ! Une leçon de jeu. Comme chez Raimu, c’est un orchestre qui se met en branle. Une machine de guerre. La voix de tragédien éclate, la gestuelle digne d’un grand acteur du muet prend tout l’écran. Et le génie comique dévaste tout sur son passage ! Pourquoi alors – me direz-vous ! – ni Pialat, ni Sautet, ni Truffaut, ni Téchiné, ni aucun réalisateur « sérieux » ne l’a engagé ? Parce qu’il leur faisait peur ! Probablement. Dans le cinéma « sérieux », il fallait en faire moins. Imagine-t-on Raimu ou Jouvet dans un film de Sautet ? Aurait-il été capable de gérer des acteurs au jeu si « théâtral » ? En aurait-il même eu l’envie ? Tout cela, Galabru en était bien conscient. « Avec l’influence du cinéma, on a demandé une sobriété à l’acteur. On lui a demandé de ne plus bouger. Mais autrefois, des acteurs prodigieux comme Max Dearly ou Jules Berry s’agitaient beaucoup. Il faudrait aujourd’hui trouver des réalisateurs qui permettraient aux acteurs de s’exprimer », disait-il dans une interview. Ces réalisateurs, il les a trouvés. Ce fut le drame de sa carrière ! Car à cette époque, les réalisateurs qui permettaient aux acteurs de jouer étaient ceux des comédies franchouillardes, la plupart du temps très mauvaises. En dehors du théâtre, les navets étaient quasiment les seuls endroits de liberté pour les acteurs. C’est dans ces films que Serrault, Darry Cowl, Dufilho ou encore Marielle ont pu laisser éclater leur folie ! Les navets, il en aura tourné… Le Führer en folie, Y’a un os dans la moulinette, Arrête de ramer, t’attaques la falaise !, La Dernière Bourrée à Paris, Chaussette surprise ou encore Room Service de Lautner, film extraordinairement mauvais mais dans lequel le duo Galabru/Serrault est déchaîné et laisse libre cours à sa folie burlesque. Dans sa carrière cinématographique, quelques exceptions existent, évidemment. Uranus de Claude Berri d’après le roman de Marcel Aymé. Sur fond de libération et de chasse aux collabos, Galabru y joue le rôle de Monglat, « une ordure riche. Une ordure qui tremble pour ses millions. » Immense numéro d’acteur. Épatant, scotchant ! Scène courte qui lui vaudra une nomination aux Césars. Mais dans ce film, son grand monologue est – mot pour mot – le texte de Marcel Aymé. Et lorsque Galabru joue un grand auteur, l’état de grâce est là. Dans les exceptions de sa carrière au cinéma, il y a aussi eu les films de Mocky. Le baroque Ibis rouge dans lequel il tient l’affiche au côté de Michel Simon, Michel Serrault, Darry Cowl et Jean Le Poulain. Le merveilleux Y a-t-il un Français dans la salle ? aux côtés de Victor Lanoux, Jacques Dutronc, André Ferréol et Dufilho.

Jean Anouilh et Michel Galabru lors des répétitions de la pièces Les Poissons rouges, 19 janvier 1979 (C) Bridgeman images.

Notre histoire de Blier également, dans lequel le réalisateur lui offre une magnifique et étrange partition face à l’hypnotique Delon. Blier et Mocky : voilà deux exemples rares de réalisateurs de grande qualité qui laissaient jouer les acteurs. Comencini et Dino Risi, eux non plus, ne se sont pas privés du génie de Galabru. Et Tavernier me direz-vous ? Oui, Le Juge et l’Assassin. Mais j’en ai ma claque ! Pourquoi nous rabâche-t-on ce film ? Je ne suis pas d’accord ! On voudrait nous faire croire que Galabru doit beaucoup à Tavernier. Mais c’est le contraire ! Sans Galabru, ce film n’aurait pas grand intérêt. C’est du cinéma classique, sage, bien fait, sans personnalité. Tout ce que Galabru doit à Tavernier, c’est d’avoir enfin été considéré par tout un tas de snobs intellos. Et un César ! Mais Galabru dépasse largement le film. Cette petite œuvre peine à contenir l’acteur. C’est à deux doigts de craquer. Il faut cependant reconnaître que le choix de Tavernier d’engager Galabru – acteur alors considéré comme ringard par une grande partie du milieu – relevait de l’intelligence, de la pureté et du courage. Le réalisateur n’avait pas regretté son choix. Tavernier se disait fasciné par l’acteur durant tout le tournage. Il avait tourné avec Noiret, Huppert ou encore Romy Schneider mais disait qu’avec Michel Galabru, il avait eu affaire à « un cas unique ». Malgré l’enthousiasme critique pour sa performance et, à travers son César, la reconnaissance du métier, les grands rôles dans le cinéma « chic » ne viendront plus. Au cinéma, Galabru n’aura jamais la carte.

Il faut maintenant parler du théâtre ! En effet, c’est bien là que Galabru, seul à la barre du navire, a pu véritablement régner. Pour commencer, je dois dire que jamais je n’ai vu pareil monstre de scène. Quand il paraissait, tout autour de lui s’effaçait. Il attrapait le public, et ne le lâchait plus. C’était de la sorcellerie. Il baisait la salle, la faisait jouir. Je l’ai vu une dizaine de fois dans La Femme du boulanger de Pagnol en 2012 à Hébertot. Il avait 90 ans. Chaque soir, il galvanisait l’auditoire. Sa connexion avec le public était inexplicable. La scène était son royaume. Le public son peuple. Sa femme même ! La salle était chaque soir sous le charme, amoureuse, ensorcelée. Elle demandait à se faire prendre encore et encore. Chaque éclat de rire du public était un cri de jouissance qui résultait d’un coup de génie envoyé par le grand sorcier. Entre chacun des spasmes de la foule – captive de son prodige d’acteur – régnait une tension qui jamais ne redescendait. Tant que Galabru était sur scène, il n’y avait pas de répit pour le public. Dans la dernière scène de la pièce – scène dramatique d’une beauté extraordinaire –, Galabru atteignait le tragique. Silence de mort dans la salle. Sa voix montait dans les aigus, et doucement, sur une seule note, la note qu’il avait choisie pour exprimer le drame de cet homme, il chantait la douleur de ce cocu merveilleux. Cette longue plainte, qu’il donnait à mi-voix dans un lyrisme absolu, déchirait le cœur de la salle. Le filet de voix qu’il diffusait – comparable aux sons filés de Montserrat Caballé – se répandait miraculeusement jusqu’au poulailler. Ce rôle du boulanger, Pagnol en personne lui avait proposé de le créer au théâtre bien des années plus tôt. Raimu était mort et Pagnol voyait en lui une possible descendance. Galabru avait refusé. Il était trop impressionné de reprendre le rôle créé au cinéma par l’immense Raimu. « Je ne peux pas accepter… On ne refait pas un Rembrandt », avait-il dit à l’auteur. Du vivant de Pagnol, la pièce ne fut jamais jouée. C’est Savary qui, bien des années plus tard, en 1985, réussit à convaincre Galabru. Triomphe ! Durant un an, les 1 800 places du théâtre Mogador sont prises d’assaut. Le public et la critique sont à ses pieds. Galabru n’aura ensuite de cesse de reprendre ce rôle. En 1998 dans sa propre mise en scène à la comédie des Champs-Élysées, en 2010 mis en scène par Alain Sachs pour un direct sur France 2 (qui existe en DVD) puis en 2012 au théâtre Hébertot. De même pour Les Rustres, de Goldoni qu’il avait créé au TNP de Vilar en 1961 et qu’il joua presque jusqu’à la fin de sa vie dans différentes mises en scène. C’était son obsession. Les auteurs ! Percer le mystère des rôles, tenter de les approcher au plus près. Sa carrière au théâtre était à l’opposé de celle qu’il avait menée au cinéma. Presque pas de navets. Sur les planches, toute sa carrière, il aura servi inlassablement Molière, Feydeau, Ionesco, Shakespeare, Giraudoux, Courteline, Labiche, Balzac, Mirbeau ou encore Anouilh pour qui il a créé Les Poissons rouges aux côtés de Marielle et dont il jouera ensuite L’Hurluberlu. Du très beau boulevard aussi… comme La Claque du magnifique André Roussin de l’Académie française, qu’il avait joué aux côtés de Pierre Fresnay. Roussin, d’ailleurs, expliquait dans son livre Le Rideau rouge qu’il voyait en Galabru un des seuls acteurs encore dans la lignée de Paul Mounet, Charles Dullin et Jouvet. Mais Galabru n’était pas né à la bonne époque. Philippe Caubère a souvent dit « Galabru est un Raimu qui n’aura pas rencontré son Pagnol ». Pour vous convaincre qu’il était le plus grand – vous qui, comme trop de monde, pensez que Galabru était juste un très bon comédien –, je terminerai par une anecdote. Mon amie Marion Lahmer, après avoir été durant trois ans l’élève du cours de théâtre que donnait Michel Galabru, avait voulu intégrer celui de Niels Arestrup au théâtre de l’Œuvre. Elle va à l’audition et passe sa scène devant Arestrup. À la fin, l’acteur l’interroge sur son parcours. Quand il apprend qu’elle était au cours Galabru, il lui fait cette réponse : « Mademoiselle, vous rendez-vous compte que vous avez étudié avec le plus grand acteur français, voire d’Europe ? Je ne peux rien vous apprendre de plus. »

Sous le soleil de la Castille

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François de Saint-Cheron © Desclée de Brouwer

Le printemps est rayonnant, il invite au voyage. Je revois soudain Tolède entre ses ponts arabes, Ségovie rouge comme un soleil vespéral, surgissant de son ravin, ou encore cette promenade à Burgos sur l’Espolón, un soir de juin, dans un ciel d’étourneaux. Pourquoi l’Espagne, en particulier le plateau Castillan ? La réponse est simple : le magnifique livre de François de Saint-Cheron, La Castille inspirée, paru fin février.

Pierres rouges et jaunes

L’auteur, maître de conférences à la Faculté des Lettres de la Sorbonne, est connu pour être un spécialiste de l’œuvre de Malraux. Il fait du reste allusion, à plusieurs reprises, à l’auteur des Antimémoires qui combattit aux côtés des républicains espagnols en 1936. Saint-Cheron nous propose ici une escapade littéraire, picturale et mystique, très éloignée des guides touristiques recommandant le meilleur glacier du coin et l’incontournable librairie woke de la région. C’est un ouvrage intimiste où Saint-Cheron nous confie ses rencontres improbables, ses coups de cœur esthétiques et ses émotions d’humaniste érudit.

On découvre une terre âpre, brûlée, brûlante. Le souffle épique ne faiblit jamais. Il guide nos pas de sédentaire engourdi par l’hiver septentrional. Notre teint était gris, et voilà que l’évocation du Greco, de Goya, de Cervantès, de José Bergamín, de Federico Garcia Lorca, de Saint-Jean de la Croix – j’en oublie – colore les joues et électrise l’esprit.

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Le titre de l’ouvrage fait référence à la « colline inspirée » de Vézelay d’où partit la deuxième croisade de Bernard de Clairvaux. La périphrase est signée Maurice Barrès. L’écrivain vosgien est d’emblée cité par Saint-Cheron qu’il découvrit avec Greco ou le secret de Tolède lu en classe de terminale, grâce à sa professeure, Madame Catana – il faut citer les précieux professeurs qui vous ont fait aimer un romancier. C’est avec ce livre que le jeune Saint-Cheron s’est rendu à Tolède. Il est tombé sous le charme de la ville, de son indicible mystère de pierres et de songes, décrit si justement par Barrès dès les premières pages où il évoque « les couvents de la ville, les lourds palais écussonnés » ainsi que « le ravin profond où le Tage roule son flot jaunâtre ». Cette pierre d’Espagne à la fois rouge et jaune, partout. Puis il est revenu à Tolède avec, au fond du sac, Du Sang, de la volupté et de la mort, qui résume parfaitement ce pays indomptable qu’est l’Espagne. Barrès, encore, cité par Saint-Cheron, à propos de Tolède : « (elle) apparaît comme une image de l’exaltation dans la solitude ».

Pérégrinations

On tourne les pages, les courts chapitres se succèdent, on pérégrine, on oublie le bruit et la fureur du monde, la sensualité est notre guide. Arrêtons-nous à Madrid, chez José Bergamín. Né en 1895, il fut le disciple du poète Miguel de Unamuro. Catholique fervent, il rejoignit cependant le camp des opposants au franquisme. Frère d’armes de Malraux, il devint le personnage de Guernico dans son roman L’Espoir. Après la victoire de Franco, Bergamín fut contraint à un long exil, à Mexico d’abord, au Venezuela ensuite. Il ne rentra à Madrid qu’en 1958. Saint-Cheron le rencontre donc chez lui en 1978. Évocation de Velázquez, déjeuner frugal – soupe glacée au blanc de poireau, crème fraîche et ciboulette – direction le Prado, arrêt devant la Résurrection du Greco, le temps court, nous ne le voyons pas filer. Découverte de la place de l’Incarnation « où quelques cyprès se découpent sur le monastère du même nom, encore habité à l’époque par des sœurs augustines. »

Poursuivons avec Goya et le Trois mai, œuvre grandiose exposée au Prado où la lumière surnaturelle de la lanterne éclaire le « petit bonhomme » aux bras levés, Christ fusillé. La foi, si poignante en Espagne, Goya l’a-t-il définitivement perdue avant sa mort ? Réponse de Michel de Castillo, écrivain né à Madrid mais d’expression française : « S’il n’a plus la foi, Goya l’a perdue ‘’comme un Espagnol la perd, en gardant l’amour du Christ ». François de Saint-Cheron évoque aussi Jean de la Croix, perdu dans les rues de Tolède, après son évasion, qui se cache place du Zocodover, avant de trouver refuge chez les carmélites de Saint-Joseph. Il fuit les ennemis de la réforme du Carmel décidée par sainte Thérèse. Il récite les vers qu’il a composés dans son cachot. Saint-Cheron se souvient alors de cette maxime de Jean de la Croix : « À la fin du jour, c’est sur l’amour qu’on vous examinera. »

En Espagne, il n’y a jamais de répit pour les nobles âmes. La mort les tourmente sous le soleil dément. Mais le Castillan méprise le sort qu’elle lui réserve. Il la toise comme le résistant qu’on fusille. Il faut se souvenir du poète Federico Lorca, l’Enchanteur, assassiné à 38 ans par les franquistes, de don Quichotte devant les moulins fantasmés, et de l’entêtant parfum de citronnelle dans les jardins de Tolède surplombant le Tage. Il y a tout ça, et plus encore, dans La Castille inspirée.

François de Saint-Cheron, La Castille inspirée, Desclée de Brouwer. 176 pages

La Castille inspirée

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Un cabaret inoubliable

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Comédie de Picardie © P. Lacoche

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Même la Sauvageonne, qui s’y connaît en matière de théâtre et de scène, est unanime : « Un excellent spectacle ! Une mise en scène et des comédiens-musiciens exceptionnels ! », a-t-elle tonné en ébrouant sa crinière de lionne claire, à peine le rideau tombé. Ce n’est pas moi qui la contredirais. Le cabaret des oubliés, présenté à la Comédie de Picardie d’Amiens, dans une mise en scène de Nicolas Ducron, m’a subjugué. J’ai adoré. Sur les planches, ils sont quatre : Nicolas Ducron, le créateur, dans le rôle du patron du cabaret, Solo Gomez, une comédienne, percussionniste experte ; Marie Lesnik, incarne une vieille artiste, peut-être la compagne du boss, et Justine Cambon, qui joue le chien (nommé Spinoza!) à merveille et, pas accessoirement, d’un tas d’instruments. Musicalement, ils assurent tous, précis, enjoués, percutants. Metteur en scène et comédien, originaire de Boulogne-sur-Mer, Nicolas Ducron a vécu 27 ans à Paris et a suivi les cours de l’école de la rue Blanche.

« J’ai commencé à faire de la mise en scène tout en continuant à faire de la musique. J’ai appris en autodidacte », précise-t-il. « J’avais créé, il y a vingt ans, un spectacle intitulé Le Cabaret des engagés, sur la chanson engagée. Et je me suis dit que rien n’avait changé. J’ai donc voulu refaire entendre ces chansons et replacer l’humanisme au centre du débat. Une réflexion sur le monde, la tolérance, le vivre ensemble. Des valeurs qui devraient être partagées par tout le monde aujourd’hui. »

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Au programme du Cabaret des oublié.e.s, une vingtaine de chansons que Nicolas Ducron qualifie de « belles, universelles, pas agressives, pas frontales, mais des réflexions poétiques sur le monde » : notamment « Oh misère », de Nicolas himself, « Être né quelque part », de Maxime Le Forestier, « Chic planète », d’Hubert Mounier, « T’as plus ton voile », des Goguettes, « Les mains d’or », de Bernard Lavilliers, « Strange fruits », de Billie Holiday, « Das Kapital », des Vulves assassines, « Vous mariez pas les filles », de Boris Vian, « Oh mon patron », des Fouteurs de joie, « Lily », de Pierre Perret, et surtout, surtout, la merveilleuse « On ne lâche rien », de HK et les Saltimbanks que le public reprit en chœur comme un seul homme (révolté).

Cabaret des oublié.e.s, Comédie de Picardie, mars 2026 (C ) Photo Philippe Lacoche

« On a créé ce spectacle il y a un peu plus d’un an », poursuit Nicolas. « De ce fait, l’ancien spectacle réunissait trois hommes et une femme, je me suis dit que le moteur de cette nouvelle création pourrait être les femmes. On a donc choisi trois femmes et un homme. Et on a raconté cette histoire de manière ludique, amusante. C’est Philippe Veret, le comptable de la Comédie de Picardie, qui a eu l’idée du chien Spinoza. Au début, il y avait le personnage d’une jeune femme. Il m’a dit que comme c’était un campement gitan avec un arbre à palabres qui raconte les saisons qui passent, il fallait un chien, car il y a toujours un chien dans les campements de gitans. J’ai trouvé que c’était une très bonne idée. » Nicolas Ducron a souvent été accueilli à la Comédie de Picardie avec les spectacles de sa compagnie H3P ; par ailleurs, il fait partie du groupe Les Fouteurs de Joie. A noter, le travail remarquable de Martha Roméro qui a confectionné les horribles masques et costumes bien déjantés. Quand ils déboulent sur scène, on se dit : « Mais qu’est-ce qu’ils sont laids ! » Puis, on écoute, et on se dit qu’il est beau, si beau, leur combat rien qu’avec des mots forts, poétiques et bouleversants. Tellement plus convaincants que les discours des politiques. Non, « On lâche rien ».

Purdey et les autres

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The New Avengers , Joanna Lumley, 1976 © REX FEATURES/SIPA

Pour célébrer l’amitié franco-anglaise et les 50 ans de la série Chapeau Melon, The New Avengers, Monsieur Nostalgie nous dit pourquoi Purdey (Joanna Lumley qui fêtera ses 80 ans en mai prochain) est supérieure aux Drôles de dames américaines…


Écartons tout de suite l’épineux débat entre Emma Peel et Purdey, laquelle des deux incarne le degré de l’érotisme chaste le plus élevé des îles britanniques ? Question abyssale qui taraude les Hommes depuis l’arrivée d’Internet. Des experts réunis à Bath n’ont pu se prononcer. Chaque camp avait apporté des arguments convaincants. Les visionnages ont été longs, épuisants et délicieux. À la fin, il fut impossible de les départager. Un gentleman agreement a tout de même scellé ce colloque international et une réponse de normand a fini par se dégager. On conclut qu’Emma Peel (Diana Rigg, disparue en 2020) conservait, haut la main, son titre de sujette de sa Majesté la plus charismatique des années 1960, son air mutin et ses longues jambes sont, d’après les spécialistes, ce que le royaume a créé de plus émouvant et de piquant durant la décennie. Chez Mrs Peel, on a considéré que son féminisme suave, presque indolent, tout à fait déroutant, a été une avancée majeure pour l’égalité des sexes. Mrs Peel restera l’égérie intouchable d’une émancipation en marche. Certains affirmèrent, non sans une certaine audace, que Mrs Peel, c’était Mary Quant + la reine + le Swinging London + Sergent Pepper.

Etude comparative

Purdey ne fut pas mis sur la touche pour autant. Elle avait ses fans qui apportèrent des éléments nouveaux au dossier. Selon eux, il fallait observer et analyser la figure de Purdey à l’aune des années 1970 et des crises naissantes. Sa coupe au bol et ses robes mouvantes en taffetas à fleurs devraient être réévaluées au rang de joyau de la couronne ; ils sont une réponse à la glaciation économique de l’Angleterre. Le témoignage d’une irradiation puissante qui, sans y remédier, apaisa un temps la misère ouvrière et les destructions d’emplois industriels. Certains évoquèrent même la possibilité d’étudier à l’Université cette onde qui permit aux ménages anglais et surtout aux enfants nés au début des années 1970 de croire, malgré tout, en un avenir radieux. Chacun put ainsi repartir de Bath, le cœur en joie et la mémoire tranquille. Tous s’accordèrent à dire que ces deux héroïnes télévisuelles avaient profondément modifié la perception de la femme anglaise à leur époque respective.

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Ce symposium autocentré sur des figures anglaises n’a pu faire une étude comparative avec la concurrence notamment américaine qui débarquait sur les écrans européens à la même période. Profitons du cinquantième anniversaire de la diffusion des New Avengers avec Steed, Gambit (il s’appelait Mike) et Purdey qui, durant deux saisons entre 1976 et 1979, remit l’Union Jack en lévitation dans les salons. Dès les premiers épisodes, Purdey se montra taquine, spirituelle, athlétique et d’une drôlerie, tout en esquive et coups de griffe – la marque de fabrique des belles tiges anglaises difficiles à rattacher précisément à une classe sociale. Purdey est à la fois, aristocratique et cassante, mais aussi d’ascendance populaire et affranchie. L’une de ses premières répliques est en soi un programme politique ambitieux : « Je dois dormir pour être belle ».

Poulette anglaise

Purdey ne se départ jamais d’un flegme ravageur. Dans un gymkhana sauvage, alors que Gambit conduit sa Jaguar XJS rouge à la poursuite d’une Aston Martin DBS crème, Purdey, distante et désirable, imperturbable, mange des quartiers d’orange et philosophe sur la vie, entre dérapages et accélérations. Purdey est la femme fatale de la deuxième moitié des années 1970. Elle annihile la concurrence venue d’Amérique.

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Pour les puristes, les nostalgiques du monde d’avant, je vous conseille « Le lion et la licorne » tourné à Paris où Purdey vêtue outrageusement de vert et de jaune partage le générique avec quelques acteurs français tels que Raymond Bussières et Henri Czarniak, l’inspecteur Cassard de « Tendre Poulet ». Au même moment, à quelques jours d’intervalles, débutait une autre série « Drôles de dames » (1976-1981) avec cette phrase énigmatique : « Il était une fois trois jeunes femmes qui allèrent à l’école de police ». Dans l’épisode pilote diffusé en mars 1976, on voit donc apparaître sous la lumière saturée de la Californie, trois enquêtrices de charme brushées et ripolinées : Kate Jackson en cavalière, Farrah Fawcett-Majors sur un court de tennis exécutant un revers à deux mains et Jaclyn Smith jaillissant dans un maillot deux pièces ruisselant d’une piscine. L’image est belle, léchée, séduisante à l’œil mais ne peut rivaliser avec Joanna Lumley, la fille d’un major de l’Armée indienne britannique, née au Jammu-et-Cachemire et élevée dans la grisaille d’Oxford Street.

Les tendresses de Zanzibar

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Un terrain très politique

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Le joueur Demba Ba de Chelsea après avoir marqué un but, Stade de Stamford Bridge, Londres, 6 novembre 2013 © Joe Toth/BPI/REX/REX/SIPA

Dans son dernier livre, notre contributeur Frédéric Magellan montre que le sport est devenu le lieu d’expression favori des contestations politiques et de l’entrisme religieux.


Et si, malgré ce qu’affirment les manuels d’histoire, la Guerre froide avait commencé le 21 novembre 1945 sur un terrain de football anglais? Ce jour-là, au stade du White Hart Lane, dans la banlieue de Londres, le club local d’Arsenal affronte le Dynamo de Moscou. Devant 100.000 spectateurs, le match est le point d’orgue de la visite de la plus fameuse des équipes soviétiques au Royaume-Uni, invitée pour célébrer la victoire des Alliés sur le nazisme et sceller l’amitié entre la Russie stalinienne et l’Empire britannique.

Une guerre sans coups de feu

Redoutant une cuisante défaite, la Chambre des Communes a, quelques jours auparavant, demandé au gouvernement d’autoriser que les deux footballeurs stars du pays, Stanley Matthews, de Stoke City, et Stanley Mortensen, de Blackpool, intègrent momentanément Arsenal. Un manque de fair play qui n’a d’égal que la tricherie auxquels se livreront les Russes au cours de la partie, en jouant à douze pendant une vingtaine de minutes, à la faveur du brouillard à couper au couteau. Score final : 3-3. Le mois suivant, George Orwell écrit dans le quotidien Tribune: « A un certain niveau, le sport c’est une guerre sans coups de feu. »

Dès l’Antiquité, le sport a entretenu des liens étroits avec la politique. Conçus comme la mise en scène symbolique d’un conflit entre cités, les Jeux olympiques sont censés permettre la pacification des relations entre les peuples. Puis deux millénaires plus tard, à partir de Mussolini (lors de la Coupe du monde de football en Italie en 1934) et de Hitler (durant les JO de Berlin en 1936), les pouvoirs utilisent les compétitions comme vitrines idéologiques.

Les belles histoires de Frédéric Magellan

Seulement nous sommes rentrés à présent dans une nouvelle ère, constate Frédéric Magellan dans un livre passionnant consacré à la question, fourmillant d’exemples  percutants et de récits truculents. Nous voilà désormais à l’ère d’une politisation non plus seulement orchestrée par les Etats, mais aussi par les mouvements contestataires, notamment religieux et progressistes. Le moment fondateur de ce phénomène remonte sans doute aux JO de Mexico de 1968, quand les sprinteurs américains Tommie Smith et John Carlos levèrent le poing sur le podium en soutien au mouvement des droits civiques.

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Mais c’est plus récemment que cette politisation contestataire est devenue un système. En 2016, la question raciale a fait sa réapparition dans les stades avec le geste du joueur de football américain Colin Kaepernick, qui s’est agenouillé pendant l’hymne national pour dénoncer les violences policières envers les Afro-Américains, et qui a fait école.

Tensions

Ainsi, depuis une dizaine d’années, le sport est devenu un terrain de confrontation permanent entre différentes formes de militantisme, à commencer par l’antiracisme donc, mais auquel il faut ajouter l’islamisme et la lutte pour les droits LGBT. Des dynamiques à l’image de nos sociétés où les identités individuelles s’expriment de façon toujours plus spectaculaire dans l’espace public. Résultat, de nouvelles tensions apparaissent sur les terrains notamment lorsque certains athlètes, soutenus par des Etats comme le Qatar, revendiquent la manifestation ostensible de leur foi tandis que les campagnes contre l’homophobie sont organisées par les fédérations occidentales. Dernier exemple en date en France : le 16 mai dernier, quand l’attaquant du FC Nantes Mostafa Mohamed a boycotté la dernière journée de Ligue 1 afin de ne pas porter les couleurs de la gay pride sur son maillot.

Et dire que pendant ce temps, le sport continue d’être un îlot de résistance, où se célèbrent les principes du monde d’avant. Les drapeaux nationaux, les hymnes et les rivalités entre pays restent ainsi des passages obligés. Et l’’élitisme et le capitalisme y sont glorifiés d’une manière tellement décomplexée que même Donald Trump ressemble à un être sans prétention à côté de certains athlètes stars. Enfin, une forme de sexisme structure encore la plupart des disciplines. La séparation stricte entre catégories masculines et féminines, les écarts de médiatisation ou de rémunération témoignant d’une organisation “genrée” persistante, contre laquelle il est étonnant que les organisations féministes n’aient pas encore fait d’action d’éclat.

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Addiction aux écrans: Mark Zuckerberg a de petits yeux!

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Mark Zuckerberg, CEO de Meta, Washington, 26 mars 2026 © Tom Williams/CQ-Roll Call/Sipa USA/SIPA

Les géants de la tech vont-ils être obligés de modifier les dispositifs qui rendraient leurs plateformes « addictives » pour les enfants et les adolescents? C’est la conséquence possible de deux décisions historiques que vient de rendre la justice américaine. Jeremy Stubbs raconte.


Mercredi 25 mars, à Los Angeles, un jury a reconnu que les plateformes de Meta, propriétaire de Facebook et d’Instagram, et de Google, propriétaire de YouTube, ont été conçues pour provoquer une véritable forme d’addiction chez les jeunes. Des éléments de conception tels que le défilement sans fin, les recommandations algorithmiques et les vidéos qui se déclenchent automatiquement seraient à l’origine de cette addiction.  Les entreprises auraient été au courant des effets négatifs potentiels sur les utilisateurs jeunes.

Qui veut gagner des millions ?

Le procès en question avait été intenté aux deux géants par une jeune femme aujourd’hui âgée de 20 ans, dont la véritable identité est restée confidentielle et que le tribunal a désignée par les initiales « KGM » ou le prénom « Kaley ». Selon la plaignante, elle a commencé à fréquenter YouTube à l’âge de six ans, en 2012, et Instagram à neuf ans. A dix ans, elle était déprimée et obsédée par des idées d’automutilation. A 13 ans, selon le diagnostic d’un psychiatre, elle souffrait de « dysmorphophobie », un trouble psychiatrique caractérisé par une préoccupation excessive « concernant des défauts de l’apparence physique qui ne sont pas apparents ou apparaissent légers à d’autres personnes ». Les deux entreprises ont été condamnées à lui verser des dommages et intérêts : Meta, 4,2 millions de dollars, et Google, 1,8 millions. Deux autres plateformes, TikTok et SnapChat, avaient trouvé un accord à l’amiable avec la plaignante avant le début du procès en lui versant des sommes dont les montants sont restés confidentiels.

La défense des entreprises était fondée sur un principe juridique qui les disculpe de toute responsabilité pour les contenus postés sur leurs plateformes. De nombreux procès intentés contre elles depuis des années ont ainsi échoué, notamment celui contre Twitter pour des contenus terroristes. L’affaire est montée jusqu’à la Cour suprême en 2023. Le succès du procès de Los Angeles est imputable au fait que les accusations portaient non sur les contenus postés mais sur les éléments de conception des plateformes.

Meta et Google ont annoncé qu’ils feront appel. La condamnation est assez surprenante dans la mesure où il n’est pas facile de démontrer un lien de causalité direct entre des troubles psychiatriques d’un individu et son comportement en ligne, surtout s’il existe d’autres sources possibles de fragilité psychologique dans l’environnement de cet individu. Mais contre toute attente, le jury de Los Angeles a décidé qu’un tel lien de causalité existait.

Vers une jurisprudence ?

Devant le tribunal, la décision a été saluée par des mères d’enfants qui se seraient suicidés à cause d’expériences vécues en ligne. Certes, les sommes que les plateformes sont condamnées à verser sont insignifiantes comparées aux bénéfices d’un Meta ou d’un Google. Mais la décision, si elle est maintenue à l’appel, pourrait faire de ce procès un « bellweather case », c’est-à-dire un précédent pour d’autres poursuites judiciaires. Actuellement en Californie, il y a plus de trois mille autres procès en attente contre Meta, YouTube, SnapChat et TikTok. C’est ainsi que les géants de la tech pourraient être contraints à revoir en profondeur la conception de leurs plateformes.

Mardi 24 mars, c’est-à-dire la veille de la décision de Los Angeles, le procureur général de l’État de Nouveau-Mexique a remporté une autre victoire contre Meta. L’entreprise de Mark Zuckerberg était accusée cette fois de ne pas avoir protégé les enfants qui utilisent ses plateformes contre des prédateurs en ligne, et de ne pas avoir révélé les dangers que la fréquentation de ses plateformes pouvait représenter pour les jeunes. Ses algorithmes auraient facilité l’accès des prédateurs aux enfants, et l’entreprise aurait échoué à faire respecter l’âge minimum de 13 ans requis pour l’accès à certaines fonctions de ses plateformes. Meta a été condamnée à payer toute une série d’amendes pour des violations de la loi sur la protection des consommateurs. Chaque amende valant cinq mille dollars, le montant total s’élève à 375 millions de dollars. Parmi les dangers qui menacent les enfants en ligne : le « grooming » ou pédopiégeage et la « sextortion », c’est-à-dire l’extorsion de faveurs sexuels ou d’argent par des prédateurs qui menacent leur victime de publier des images ou des vidéos intimes.

La condamnation de Meta cette fois est le fruit d’une opération d’infiltration : des enquêteurs se sont fait passer en ligne pour un « tween », un enfant âgé entre huit et douze ans, et se sont vu inondés de messages de prédateurs sexuels cherchant à nouer des liens avec le « tween » et à le rencontrer dans la vie réelle. Au cours du procès, le procureur a cité une enquête menée pendant deux par le quotidien de gauche britannique, le Guardian, qui avait mis à nu l’exploitation de Facebook et d’Instagram par des bandes pratiquant la traite sexuelle des enfants. Le procureur a montré que la direction de Meta a ignoré de nombreux avertissements en provenance de spécialistes de la sécurité des enfants et de ses propres employés. En plus du non-respect de l’âge minimum, le système de modération des plateformes de Meta aurait surexploité l’IA qui s’est révélée incapable de produire des rapports utilisables dans des poursuites judiciaires contre les prédateurs. En cause aussi le chiffrement de bout-en-bout des messageries comme Messenger de Facebook. Ce chiffrement empêche les enquêteurs d’avoir accès aux messages échangés entre des prédateurs et des enfants qui pourraient constituer des preuves dans des poursuites judiciaires. Le même problème touche d’autres systèmes de messagerie comme WhatsApp ou Signal. Une deuxième phase des poursuites contre Meta débutera au mois de mai. Le jugement du Nouveau-Mexique constituera un autre « bellweather case » à côté de celui de Los Angeles…

Cigarettiers des temps nouveaux

Le modèle de ces deux procès est la poursuite de « Big Tobacco », les géants du tabac, dans les années 1990 qui a fini par contraindre ces entreprises à reconnaître publiquement la dangerosité des cigarettes. Les jugements de Los Angeles et du Nouveau-Mexique arrivent à un moment où le rôle des plateformes dans la vie des jeunes est de plus en plus contesté par le législateur autour du monde. En décembre 2025, l’Australie a interdit l’accès aux réseaux sociaux pour les moins de 16 ans. Des interdictions similaires sont proposées actuellement en Malaisie, en Espagne et au Danemark. Au Royaume Uni, les élus viennent de rejeter pour l’instant une interdiction à l’australienne, mais le gouvernement a lancé un processus de consultation de presque 30 000 parents et enfants. Il a également lancé un grand essai impliquant 4 000 adolescents entre 12 et 15 ans qui seront attribués à des groupes différents auxquels on imposera des degrés différents de restriction d’accès aux réseau sociaux.

En Europe en février, la Commission de l’UE a infligé une amende à TikTok pour la nature addictive de sa plateforme. L’amende peut monter jusqu’à une somme représentant 6% de ses revenus. TikTok a fait appel. Sans doute inquiet, Apple veut devancer des accusations potentielles en introduisant de nouvelles mesures pour obliger les utilisateurs d’iPhones à prouver qu’ils ont plus de 18 ans avant d’accéder à certaines applications ou certains sites web. Jusqu’à présent tout-puissants et invincibles, les géants de la tech commencent à révéler des fragilités. Peut-on dire dans leur cas que celui qui sème le vent récolte la tempête ? La situation sera plus claire avant la fin de l’année en cours.

En Belgique, on achève bien la Vierge Marie 

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Les animateurs de radio Sam, Dries et Eva interrogés par Colm Flynn. Capture d'écran.

À l’occasion du « Blue Monday », réputé comme le jour le plus déprimant de l’année, des animateurs de radio belges ont brisé divers objets dans une « rage room » improvisée pour se défouler, dont une statue de Marie. Polémique.


La scène se passe dans une « rage room » – rien que le terme, renvoyant à des images d’adulescents incapables de maîtriser pleinement leurs nerfs à vif, n’engage rien de prometteur. Seulement, les trois adultes en question, qui n’en sont donc pas vraiment, sont des animateurs de Studio Brussel, radio publique flamande, et leurs victimes expiatoires du jour, dont ils ont détruit des effigies, sont la Vierge Marie et l’Enfant Jésus. Mais, balaient d’un revers de leurs lourdes mains Dries, Eva et Sam – appelons-les par leurs prénoms, comme des enfants qu’ils sont encore -, « ce n’est pas un problème car la Belgique n’est pas vraiment religieuse ».

Double standard: « Vous le referiez avec Mahomet ? »

Interrogée par Colm Flynn, journaliste de la BBC, Eva, entourée de ses deux acolytes, a reconnu qu’elle ne commettrait jamais pareille offense envers le prophète Mahomet car ce « serait inapproprié » parce qu’il « y a beaucoup de musulmans en Belgique » – et nous qui pensions que c’était un fantasme d’extrême droite. Quand l’intervieweur lui fait remarquer qu’il y a encore des chrétiens dans le pays, la voilà obligée de répondre qu’elle est elle-même issue de cette tradition et que c’est donc plus facile de s’y attaquer. 

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Par-delà la niaiserie du propos – mais tout le monde n’a pas vocation à penser haut -, tous les éléments de notre effacement civilisationnel sont réunis: on réduit en miettes les symboles de notre identité en capilotade et on se garde bien de détruire ceux d’une religion dont les adeptes les plus fanatisés, pour pareille offense, vous égorgeraient ou provoqueraient un bain de sang dans vos locaux devenus des « rage rooms » pour islamistes – et si vous survivez à cela, vous aurez droit à un procès pour incitation à la haine. Tout cela, Eva le sait très bien, comme d’ailleurs toutes les Eva de Belgique, d’Europe et du monde chrétien.

Vierge et putain

Plus au sud du pays, dans la jolie province de Namur, le centre culturel d’Havelange avait programmé, toujours avec de l’argent public, le spectacle « Madonna (non) grata », une « création aux confins du divin et de l’humain, vierge et putain, sacrée et déliquescente », présentant donc la Vierge comme « incarnation du sacré décomposé ». En raison de quelques menaces, qui n’auraient évidemment et heureusement jamais été mise à exécution, l’événement a été annulé. 

Il est dès lors bon de rappeler que le blasphème, qui implique celui de parodier, de s’opposer, de briser des statues, de blesser, de caricaturer, voire d’insulter si cela plaît à quelques esprits chagrins, fait partie de nos droits. Et comme l’a écrit cette semaine Nadia Geerts, que les Français connaissent pour ses chroniques dans Marianne et avec qui je suis aussi souvent en accord qu’en désaccord, « quand bien même Marie aurait existé en tant qu’individu précis, sa réputation n’est pas plus protégée par la loi que celle de Napoléon, de Cléopâtre ou de Mahomet », ajoutant à l’adresse des personnes meurtries qu’il leur était possible « de publier de magnifiques éloges à la Madonne ».

Je vais m’y coller, en quelques mots, alors qu’il faudrait des pages: on a beau, comme moi – désolé pour cet aveu -, être non-croyant, la Vierge Marie est la plus belle des raisons d’aimer la religion chrétienne. Elle est la première des féministes qui a placé la femme au centre de notre civilisation et élevé haut le niveau d’exigence pour toutes les femmes occidentales. Elle est le symbole de la pureté immaculée, de la souffrance et de l’Amour. Elle est « en même temps » une mère protectrice et une icône pop. Elle a laissé le plus beau des prénoms – désolé, Eva ! –  et c’est bien dommage qu’il soit aujourd’hui, foi de Jérôme Fourquet, à ce point délaissé. Par-dessus tout, elle veille sur notre civilisation, dont nous saurons reconstruire les statues marmoréennes à partir des gravats qui jonchent le sol. 

Déjeuner d’affaires, jeunes talents et grandes assiettes

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© L'Interlude

Dans le très sage 8e arrondissement, L’Interlude insuffle une bouffée d’énergie avec une équipe jeune et passionnée, menée par Julie Nuissier et le chef prometteur Kilian Franceschi.


Vous avez l’impression de ne plus rien comprendre ? Vous voulez que l’on vous remonte le moral ? Alors, voici exactement ce dont vous avez besoin, un nouveau restaurant fondé il y a un an par « des jeunes » qui en veulent : L’interlude, 3, rue de La Boétie, dans le 8e arrondissement de Paris.

Vous faites la grimace ? Oui, d’accord, on est dans un quartier d’affaires, pas forcément très folichon à première vue, même si Marcel Proust vécut ici il y a un siècle, à deux pas, non loin des caves Augé (les plus vieilles de la capitale). Mais voilà : il existe aussi d’excellents restaurants implantés dans ce genre de quartiers laborieux, peuplés exclusivement (la semaine) d’avocats, de cadres sup, de notaires, de commissaires-priseurs, de consultants et de traders.

Julie, débordante d’énergie

Conversations entendues autour de ma table : « On est bien, on a une bonne croissance, Düsseldorf est content. »  « Quatre hier, deux et demi ce matin au Nasdaq, putain, faut qu’on arrive à se glisser entre les vagues, faut repenser tout le message, c’est le message qui compte, on n’est pas assez rassurant… » De la poésie, Paul Morand et son homme pressé se seraient sentis chez eux !

L’interlude, donc, est une petite merveille, avec sa déco vintage des années 1970. Mêmes les murs rose saumon, totalement kitch, on un certain charme.

Julie Nuissier, 36 ans, l’a créé l’an dernier. Cette jeune femme déborde d’énergie et de passion pour la cuisine, les vins, les fromages. Elle vous accueille comme autrefois recevaient les directeurs de salle, avec le sourire, d’une façon polie et théâtrale, heureuse de vous faire entrer dans son monde. « Directrice de restaurant, ça veut dire gérer l’équipe, s’occuper des fournisseurs, faire la comptabilité, remplacer les ampoules, essuyer les tables, parler aux clients… » Elle est le pilier.  Son talent est d’avoir su immédiatement fidéliser sa clientèle : « Ici, nos clients viennent déjeuner parfois trois fois par semaine, les plus fidèles ont leur nom gravé sur leur couteau et inscrit sur leur table, comme autrefois les gens avaient leur rond de serviette dans les bistrots ! »

A L’Interlude, le déjeuner d’affaire est ainsi redevenu ce qu’il était naguère, un moment de joie pouvant durer jusqu’à 18 heures, avec l’eau de vie de poire (malheureusement on n’a plus le droit de fumer le cigare).

A lire aussi, du même auteur: « La morue? Oui, chef! »

Julie, boule d’énergie et de passion, s’est entourée de deux jeunes virtuoses d’à peine plus de vingt ans : le chef Kilian Franceschi et la pâtissière Amandine Lemarchand. En les voyant, on reprend espoir, car voilà une jeunesse pleine d’enthousiasme qui réfute tous les préjugés stupides entendus à langueur de journée et rapportés par Le Figaro (« les jeunes ne veulent plus bosser, etc… »)

Kilian, Rimbaud des fourneaux

Acteur de l’émission Top Chef il y a deux ans (« une expérience de vie incroyable ! ») Kilian est un monstre de précocité, une sorte de Rimbaud de la cuisine, mêlant insouciance et concentration. Il a fait ses armes dans des restaurants trois étoiles, comme La Bouitte, en Savoie, où il a passé son enfance.

Inspiré par le rock anglais des années 1980 et 90, ses plats ont la force poétique de Led Zeppelin et de David Bowie. Il est le seul maître à bord, de la casserole à l’assiette. Pas de chichi, son œuf parfait au siphon de Beaufort, croûtons melba et chips de laitue de mer est un délice de gourmandise, pendant que ses couteaux frais en persillade, estragon, ail, persil et citron confit à l’émulsion de citron brûlé ont le tranchant de l’iode… Avec ça, rien de tel qu’un grand verre de vin blanc tendu, amoureusement choisi par Julie : un Saint-Romain du domaine Matrot, en Bourgogne ! « Nos clients ne se contentent pas de venir déjeuner pour se nourrir, ils veulent aussi se faire plaisir, tant dans l’assiette que dans le verre » (même si, hélas, les buveurs d’eau sont devenus légion !).

Côté plat, la caille des Vosges farcie et désossée au jus de volaille réduit doit se manger avec les doigts : « certains y vont franchement, leur serviette autour du cou, comme au temps de Paul Bocuse ! »

A lire aussi, dans le magazine: L’assiette du nouveau monde

Et la merveille : le filet de bœuf charolais servi avec des pommes Anna croustillante (un millefeuille de pommes de terre au beurre frais) nappé d’une sauce aux anchois, aux câpres et au vinaigre de Xérès pour relever le tout… « Les chefs du monde entier hurlent quand un client demande son filet « à point », il y a des gros mots, des assiettes brisées dans ces cas-là » explique Kilian en rigolant. « Le filet de bœuf doit être saignant ou bleu, c’est sacré ! »

Julie sélectionne les meilleurs fromages auprès d’un maître affineur d’Île de France : goûtez donc son « éclat de nuits » affiné dans de l’aligoté de Bourgogne et son Saint-Maur de Touraine bien moelleux !

Buvez du vin !

Julie n’a pas de sommelier et a mis un point d’honneur à bâtir elle-même sa carte des vins, qui fourmille de très jolies quilles vendues à un prix hyper-raisonnable (« on fait un coefficient 2,5, sinon, les gens ne boivent plus de vin ! »)

Pour les desserts, Amandine Lemarchand a inventé un crémeux chocolat Valrhona, praliné, crème glacée maison à la noisette et streusel au cacao qui est une petite bombe, peu sucrée de surcroît. Grâce à elle, on termine le repas dans un feu d’artifice de saveurs et de textures, mais aussi simplement, modestement, très loin des pâtissiers « stars » qui commencent à nous les briser menus, comme disait Lino Ventura…


Œuf gourmand à 16 euros
Couteaux frais à 18 euros
Filet de bœuf à 39 euros
Caille farcie à 32 euros
Assiette de fromages affinés à 14 euros 
Crémeux au chocolat à 16 euros.    
Verre de Saint-Romain à 16 euros.

L’interlude est ouvert du lundi au vendredi, de 8h30 (pour le café-croissants) à 22h30.

3, rue de la Boétie 75008 Paris. Tél : 01 42 65 09 29

Dans la peau de Malraux

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André Malraux au Cambodge, lors de l’expédition autour de Banteay Srei, 1923 © DDM archives

Malraux maintenant n’est pas une énième biographie de l’aventurier-écrivain-ministre. Pascal Louvrier, qui lui doit sa naissance à la littérature, entretient un rapport quasi filial avec le grand homme. À lire comme le mémorial d’une passion, un hommage à ce « dilettante planétaire ».


Qui s’attend à lire une énième « vie d’André Malraux » se trompe de bouquin. Pascal Louvrier, écrivain lui-même, entretient une relation viscérale avec l’auteur des Antimémoires. Cette affinité élective, qui lui vient de la découverte précoce de son œuvre, imprègne sa biographie d’une forte empathie. Elle en justifie le titre : Malraux maintenant. Louvrier l’avoue : « C’est une aventure, ce livre. » Nombre de biographes ont déjà fouaillé le « petit tas de secrets » du dandy doué d’hypermnésie, boursicoteur malchanceux, trafiquant de statues khmères, farouche anticolonialiste, engagé dans le combat pour l’Espagne républicaine, résistant sous l’Occupation, ministre dévot du Général, insatiable arpenteur du génie artistique, voyageur infatigable à la culture encyclopédique, s’enflammant pour le Bangladesh à 70 ans révolus… Objectif (Jean Lacouture), antipathique (Olivier Todd), singulier (Jean-François Lyotard), méconnu (François de Saint-Chéron), le nombre des biographes malruciens est pléthorique.

Que dire encore qu’on ne sache déjà sur l’homme et sur l’écrivain, globalement ignorés pourtant, l’un et l’autre, des lycéens en 2026 ? « Alors soudain je m’interroge : la jeunesse peut-elle encore saisir le message de l’écrivain Malraux ? L’enjeu de ce livre est là », confesse Louvrier. « Essai en mouvement » revendiqué comme tel, Malraux maintenant paraphe le « roman vrai » d’un destin avec lequel le biographe est en connivence : « J’ai toujours su que les livres me protégeaient. Certains auteurs plus que d’autres. On leur doit même parfois d’être né. Malraux n’en a pas fini avec l’acte d’écrire et donc de renforcer ma protection. » C’est donc, pour paraphraser Julien Gracq, en lisant en écrivain que Pascal Louvrier, ci-devant auteur d’un Brasillach, d’un Georges Bataille, d’un Paul Morand et même d’un Sagan, trempe sa plume dans l’encre de Malraux, ce « magicien de l’œil et de la mémoire », selon l’académicien Daniel Rondeau qui signe la préface. Il y souligne combien « Louvrier nous rappelle quelques vérités sur l’écriture et sur l’action », et « face au nihilisme contemporain, nous invite à ne pas subir ».

Louvrier suit Malraux pour tenter de le comprendre, alors que l’homme, observe-t-il, a souvent cherché à se cacher derrière « des phrases sibyllines, des métaphores morbides, voire des scènes licencieuses ». Et si, dans Les Noyers de l’Altenburg, Malraux tient que « pour l’essentiel, l’homme est ce qu’il cache », Louvrier s’emploie moins à détailler par le menu les étapes de cette vie si étonnante qu’à nous en dévoiler les ressorts, sans craindre allers-retours et aperçus subjectifs : « Dans son univers romanesque, comme dans son existence, la fadeur n’est pas de mise », note-t-il. Et de commenter : « La frilosité, voire la pusillanimité, de notre basse époque, n’arrange pas les affaires de l’auteur de ce livre. »

Livre qui est donc, pour une bonne part, le mémorial d’une passion, celle d’un écrivain, en reconnaissance du génie d’un autre : « J’ai très tôt entendu le nom de Malraux, alias “colonel Berger” », se souvient-il. « Mon grand-père était un résistant de la première heure. Menacé de mort, […] il finit par obtenir la protection de Malraux. Sans sa persuasive intervention, je ne serais peut-être jamais venu au monde. » Né de Malraux ? Au « dilettante planétaire », Pascal Louvrier doit sa propre onction sur les fonts baptismaux de la littérature. Dépositaire de la geste malrucienne, il ne se départit pas d’y faire hommage, au présent, mais non sans dépit : « La liberté, la fraternité, le courage sont des valeurs salvatrices qu’il convient de défendre. Je soupire, j’avoue, en écrivant ces lignes dans la solitude de la nuit et le silence de la neige, car notre société matérialiste n’a, semble-t-il, rien d’autre à offrir que la répétition des smartphones et des séries hollywoodiennes. L’idéal : avoir son quart d’heure de célébrité, un casque sur les oreilles. » Syllogismes de l’amertume, comme disait l’autre ? Par quoi, en tous cas, ce Malraux s’affirme bel et bien de maintenant.

Louvrier ne néglige pas pour autant d’éclairer les facettes de cet « antidestin » (1901-1976) jalonné de chefs-d’œuvre – depuis La Voie royale et La Condition humaine jusqu’ aux Chênes qu’on abat et à Lazare, en passant par les Voix du silence… –, raccordant ceux-ci à son « vitalisme », tant il est vrai que chez cet homme « intrépide et irrationnel », l’écrit ne prend sens que par l’action.

Un aspect a particulièrement requis Louvrier : le rapport de Malraux aux femmes – à la Femme. Marié à Clara, née Goldschmidt, il n’avait d’yeux que pour une jeune provinciale, Josette Clotis, de neuf ans sa cadette. « D’une jalousie maladive », il rompt « avec la brutalité d’un colonel battu en rase campagne » du jour où il la sait amante de l’écrivain Friedrich Sieburg. « L’amour est vécu comme secondaire, voire toxique. Il empêche l’homme de se réaliser. » Quasi inexistantes dans ses romans, les femmes sont, de plus, souvent vénales, pratiquant le coït tarifé. Autant le dire : « La chair est triste et règle l’agenda. » Saphique à ses heures, Clara (1897-1982), dont il a eu une fille, la future cinéaste Florence Malraux (1933-2018), forme avec André un couple fracturé. Mais plus solide, sur la durée, que la liaison de l’« électron libre » qu’est Malraux avec « la diaphane » Josette Clotis : en pleine Occupation, Josette ose exiger de son amant un divorce qu’interdit, à l’évidence, les origines juives de Clara. Se jeter dans la gueule du loup ? Le divorce est repoussé. À André, Josette, qui « aurait voulu une fille », offre les naissances successives de Gauthier et Vincent (Drieu la Rochelle pour parrain). En 1961, tous deux succombent dans un accident de voiture ; en 1944, leur mère avait fini broyée sous un train. En 1948, Malraux épouse son ex-belle-sœur, Madeleine, mariée en premières noces à feu son frère Robert Malraux, mort en héros de la Résistance – mariage raté, séparation en 1966… « La substance féminine continue d’empoisonner la vie de l’écrivain », juge Louvrier. Passion de jeunesse, Louise de Vilmorin (1902-1969) sera l’ultime compagne. « Cet homme est un oxymore », écrit Louvrier. On ne saurait mieux dire.

Malraux maintenant, Pascal Louvrier, Le Passeur éditeur, 2026.

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Mes lectures à Perharidy

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La pointe de Perharhidy à Roscoff (huile sur toile, 1889), Théo Van Rysselberghe. Wikimedia

Patrick Boucheron, Jean Delumeau, Julien Gracq, Baudelaire et Balzac…


Début février, j’ai dû subir une intervention chirurgicale à l’hôpital de Brest. Souffrant d’arthrose aiguë depuis dix ans, n’arrivant plus à marcher, j’étais bon pour une prothèse du genou, opération lourde pour le patient, mais sans difficulté à réaliser aujourd’hui. Le dimanche 1er février, j’ai donc préparé mon sac de voyage, en prévision d’un séjour qui allait se dérouler dans l’espace clos et séparé du monde d’une chambre d’hôpital, et dont je ne savais pas exactement combien de temps il allait durer. En vue de remplir les longues journées d’attente, je fis le choix de quelques livres, me disant qu’au moins, entre deux soins, j’aurais le temps de lire.

Le meilleur endroit pour lire

J’avais déjà éprouvé dans le passé que l’hôpital est un lieu privilégié pour lire, plus peut-être que le Café de Flore ou les bancs du Jardin du Luxembourg. C’est lors d’un tel séjour que, jadis, j’avais lu en entier l’Histoire de la folie de Michel Foucault. Je me souvenais avoir annoncé cet exploit à des amis, en ajoutant : « Et je ne suis pas devenu fou… » C’est d’ailleurs une lecture dont je devais tirer un grand profit, certes peu évident sur le moment, mais qui m’a nourri de manière souterraine, et a sans doute augmenté par la suite ma capacité à comprendre d’autres livres difficiles. En ce mois de février 2026, justement, venait de paraître le gros volume de Patrick Boucheron, Peste noire, qui me tendait les bras. Et je n’allais pas être déçu. À côté, pour la soif, je pris deux classiques édités en poche : Une ténébreuse affaire, de Balzac, que j’avais déjà lu adolescent, mais que je voulais réévaluer, car il me semblait que je n’avais pas bien compris ce roman politique qui parlait de complot et d’insurrection, un sujet que j’affectionne. Et aussi Les Fleurs du Mal de Baudelaire, monument inusable. Je ne pris guère plus de livres, pour ne pas m’alourdir. Éventuellement, je pensais pouvoir m’en procurer d’autres en cas de besoin, sur des sites d’achat en ligne.

Franchir l’isthme

Après l’opération et le choc physiologique éprouvé, je ne me mis pas tout de suite à lire vraiment. J’étais dans un état comateux, bourré de médicaments antalgiques. C’est alors que, sans tarder, on me transféra en taxi dans le centre de rééducation médicale de Perharidy, à une heure de Brest. Le site se trouve en pleine nature, à l’ouest/nord-ouest de Roscoff, parmi les champs d’oignons et d’échalotes. Perharidy se présente comme une bande de terre orientée vers le nord, avec au large l’île de Batz et son phare. On évoque communément « la presqu’île de Perharidy », mais ce n’est guère qu’une façon de parler. Il n’y a en effet aucune coupure avec le plancher des vaches, la marée ne recouvre rien et la bande de terre continue comme une pointe côtière, un cap, voire une petite péninsule, mais sans être un isthme. Presqu’île est un titre honorifique. Ceux qui se rendent à Perharidy croient souvent que c’est une vraie presqu’île, à cause du silence si particulier qui y règne, et qui fait penser qu’on a quitté le continent. Bref, Perharidy est l’endroit idéal pour lire des livres dans le calme, un calme magique digne d’une île.

Un poète, un peintre

C’est surtout un lieu qui a su rester discret. Peu d’écrivains ont évoqué Perharidy, à part le poète Tristan Corbière. De même, les peintres qui y sont passés furent rares. Seul le néo-impressionniste belge Théo van Rysselberghe, inspiré par Seurat, en a laissé un témoignage pictural : une belle toile pointilliste, aux couleurs pâles comme un visage de patient, représente le rivage sauvage. L’isthme introuvable et invisible de Perharidy n’a pas inspiré plus que cela les artistes en quête d’absolu.

A lire aussi, Julien San Frax: Dans la peau de Malraux

Nous autres « survivants »

Aussi bien, c’est un lieu de repos, propre à l’étude. Malgré les comprimés de morphine qu’on m’a fait prendre, et qui m’empêchaient de me concentrer, je réussis à lire rapidement l’essai sur la peste de Patrick Boucheron. Je confiai même à une infirmière stagiaire que, si elle voulait réussir ses examens, elle devait lire ce livre. Boucheron, en effet, a su parfaitement faire entrer son lecteur dans la problématique médicale en général : l’homme assailli par l’épidémie, c’est notre condition humaine ramenée à ses justes dimensions. Nous sommes tous des « survivants », descendants des rescapés de la peste, et donc des miraculés. Boucheron a ouvert sa réflexion sur tout un pan de notre culture, avec une érudition historique sans faille. J’ai bien aimé en particulier ses références à des historiens dits de droite, comme Pierre Chaunu ou Jean Delumeau. Car notre professeur au Collège de France, malgré sa réputation d’homme de gauche, sait trouver son bien au-delà des préjugés politiques. Peste noire, œuvre d’historien, est aussi un livre de littérature comparée. C’est pourquoi il se lit avec un immense plaisir et donne envie de poursuivre sur le même sujet. Boucheron, je viens de le dire, s’arrête sur Jean Delumeau, auteur de La Peur en Occident (1978). Je me suis tout de suite procuré cette somme impressionnante, non dans l’édition de poche, qu’on trouve couramment en librairie, car elle ne me semble pas complète (même le sous-titre a été modifié), mais dans sa version initiale de parution.

La rumeur du monde

J’ai dû quitter, presque à regret, au bout de quelque quatre semaines, la presqu’île de Perharidy, avec d’excellents souvenirs de lecture. Ce sont des heures qui ne sont jamais perdues, même à l’aune de toute une vie qui serait consacrée uniquement au déchiffrement des grimoires anciens ou modernes. Mais je n’ai pas fait que ça, rassurez-vous. Grâce à ma radio miniature, je suivais les actualités chaque matin à 7 h 30 sur la station Europe 1, la seule que je captais convenablement. Il se passait beaucoup de choses importantes, surtout cette guerre contre l’Iran, qui n’est pas encore finie. Du fait de mon genou explosé, comme si j’avais marché sur une mine, ou presque, j’ai vaguement pressenti, par une sorte de communauté d’instincts, quelle pouvait être la détresse des soldats français pris pour cible dans leur chair, à la mi-mars, par des drones iraniens au Kurdistan irakien. Moi qui n’ai jamais combattu, et dont le chirurgien venait de recoudre la cicatrice, je me mettais à la place de nos petits gars blessés sur la base militaire d’Erbil. Peut-être ont-ils été blessés aux jambes ? L’un est mort, l’adjudant-chef Frion. La presse a utilisé à juste titre à son endroit l’expression « mort pour la France ». J’ai pensé, de manière plus universelle peut-être, qu’il était « mort en héros », car il était chargé là-bas de lutter contre Daech et de soutenir les Kurdes. On devrait donc dire : « mort en héros pour la France ».

Armée de Terre

Je le soulignais plus haut : les grands écrivains, il me semble, même Flaubert, même Georges Perros, n’ont pas écrit sur Perharidy. Mais il y a cependant un livre qui s’intitule La presqu’île. Il est de Julien Gracq, et c’est l’un de ses meilleurs, avec la nouvelle centrale qui donne le titre. C’est un texte sur l’attente, le désir après l’attente, l’attente de l’attente, l’oubli peut-être. En somme, un livre sur l’amour. Quel endroit plus propice qu’une presqu’île, comme celle de Perharidy, pour attendre l’amour ? En revenant chez moi, j’ai repris ce volume de Gracq qui se trouvait dans ma bibliothèque : je suis convaincu que la littérature reflète la réalité du monde, et que lire, ce n’est pas s’abstraire du monde, mais au contraire y entrer, et davantage que ceux qui ne lisent pas. Ce petit séjour à Perharidy m’aura de nouveau fait prendre conscience de cela. C’est immense, comme une guérison.


Patrick Boucheron, Peste noire. Éd. du Seuil, 2026. 553 pages.

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Jean Delumeau, La Peur en Occident, XIVe-XVIIIe siècles. Éd. Fayard, 1978. L’édition originale est parfois disponible à des prix abordables sur certains sites d’occasion en ligne.

La peur en Occident, XIVe-XVIIIe siècles

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Julien Gracq, La presqu’île. Éd. José Corti, 1970.

Presqu'ile

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