Gilles-William Goldnadel est en croisade contre l’audiovisuel public depuis près de trente ans. Tout ce qu’il dénonce inlassablement a éclaté au grand jour grâce à la commission Alloncle : dérives financières, collusions politiques, traitement malhonnête du conflit au Proche-Orient… Il était temps.
Causeur. Voilà presque trente ans que vous faites profession de pourfendre l’audiovisuel public. Mais ce sujet passionne-t-il vraiment les foules ? La plupart des gens, de toute manière, n’écoutent pas Radio France et ne regardent pas France Télévisions…
Gilles-William Goldnadel. On peut toujours se foutre de tout, y compris de devoir payer chaque année près de 4 milliards d’euros pour permettre aux stations et chaînes d’État de vivre grassement. Reste qu’aux yeux de bon nombre de nos concitoyens, les abus répétés des groupes audiovisuels publics finissent par ressembler à un scandale national. La preuve, les auditions de la commission Alloncle enregistrent des records d’audience et les journaux en parlent presque chaque jour depuis six mois.
D’où vous vient cet intérêt, que vous qualifiez vous-même d’« obsession », pour l’audiovisuel public ?
Tout a commencé en 1998, quand un client est venu me voir : Fabrice Le Quintrec. Ce talentueux journaliste quadragénaire venait d’être suspendu de l’antenne de France Inter pour avoir osé mentionner le quotidien réactionnaire Présent dans la revue de presse matinale, dont il assurait l’intérim estival. Il faut préciser que l’article incriminé était absolument anodin. Il y était question du nonce apostolique à Paris. Ce n’est donc pas le contenu qui posait problème, mais sa provenance d’extrême droite. Pour les patrons de la radio publique, une telle marque de pluralisme était intolérable. Car une règle tacite interne veut que les seuls médias extrémistes ayant droit de cité sur France Inter soient les titres d’extrême gauche – à l’époque on recommandait ainsi la lecture de journaux comme Rouge ou Lutte ouvrière. Le tort de Le Quintrec était en somme d’avoir eu, contrairement à sa hiérarchie, un vrai souci d’équilibre éditorial.
Après des années de procédure, les prud’hommes et le tribunal de grande instance ont reconnu la totale injustice qu’avait été son éviction. Seulement, le mal était fait. Même après sa réhabilitation, le malheureux n’a pas pu mener la carrière brillante qu’il aurait méritée au sein de la Maison ronde. Il a connu des années de placard et fini par prendre sa retraite avec le grade de rédacteur en chef adjoint à France Bleu. Et je n’ai pas besoin de vous dire qu’aujourd’hui encore la revue de presse de France Inter, menée par Nora Hamadi, admiratrice de Rima Hassan après le 7-Octobre, cite allègrement Blast ou Politis, mais jamais Boulevard Voltaire, Valeurs actuelles ou Causeur. C’est en travaillant sur ce dossier si révoltant que j’ai peu à peu découvert que les stations et les chaînes publiques étaient placées, au mépris des principes démocratiques les plus élémentaires, sous la mainmise permanente de la gauche et de l’extrême gauche. Dénoncer ces agissements est devenu depuis lors l’une de mes causes prioritaires.

Vous mettez toutes les chaînes publiques dans le même sac ?
La vérité m’oblige à dire que je suis moins révolté par France 2 que par France 5. Et moins par France Info que par France Inter. Il y a une hiérarchie dans l’horreur.
Ces antennes n’ont pas toujours été dirigées par des idéologues forcenés. On peut citer Philippe Val, à la tête de France Inter entre 2009 et 2014, ou Patrick de Carolis, PDG de France Télévisions entre 2005 et 2010. N’exagérez-vous pas en parlant de « mainmise permanente de la gauche et de l’extrême gauche » ? Ne devrait-on pas plutôt parler de simple entrisme ?
Je ne nie pas les qualités des journalistes auxquels vous faites référence, j’ai une grande affection pour Philippe Val, mais je n’en déplore pas moins leur inaptitude à instaurer l’impartialité quand ils ont eu la charge de médias publics. Même le très estimable Jean-Luc Hees, qui était à la tête de Radio France sous la présidence Nicolas Sarkozy, et qui semblait armé des meilleures intentions à cet égard, a fini par semi-capituler.
Si les meilleurs n’arrivent pas à lutter contre le tropisme gauchiste des ondes publiques, faut-il avoir la dent si dure ? Charles Alloncle ne s’est-il pas montré trop agressif avec les responsables qu’il a auditionnés ?
Écoutez, j’ai au contraire été impressionné par son travail, par la précision de ses questions, et sa capacité à ne pas perdre son sang-froid. Alors que le président de la commission, le député macroniste Jérémie Patrier-Leitus, ne lui facilitait pas la tâche en l’interrompant dès qu’il pouvait.
Donc vous diriez qu’Alloncle a fait un sans-faute ?
La perfection n’est pas de ce monde. J’aurais souhaité pour ma part qu’il soit plus incisif s’agissant de la couverture journalistique du conflit au Proche-Orient sur les chaînes publiques. Un sujet qui m’est cher et que j’estime crucial.
A lire aussi: Charles Alloncle: «J’ai pris des coups, mais j’ai appris à les encaisser»
Il convient peut-être de rappeler ici que, contrairement à l’étiquette que certains vous accolent, vous n’êtes pas un chantre du Grand Israël…
Je vous le confirme. Je fais partie de ceux qui sont chagrinés de voir messieurs Smotrich et Ben Gvir siéger dans le gouvernement de l’État juif. Et qui, préférant un petit chez-soi à un grand chez les autres, regrettent vivement la politique d’implantation en Cisjordanie.
Vous qui êtes avocat, qu’avez-vous pensé du récent vote à la Knesset d’une loi prévoyant la peine de mort automatique pour les terroristes palestiniens tueurs d’Israéliens ?
Ce texte me semble contraire à l’histoire du pays. Comme vous savez, la peine de mort figure déjà dans la loi israélienne, mais elle n’est jamais appliquée.
Sauf dans le cas d’Adolf Eichmann, qui a été pendu en 1962.
Oui, mais on oublie toujours un autre cas, qui a son importance. Il remonte à la guerre de 1948, durant laquelle un officier israélien, ancien commandant dans l’armée britannique, un certain Meir Tobianski, a été fusillé pour espionnage. Or on a hélas découvert par la suite que c’était une erreur judiciaire. Cette histoire terrible montre combien la peine de mort automatique est indéfendable.
Revenons à la couverture du Proche-Orient par l’audiovisuel public. En quoi vous choque-t-elle ?
Je considère que depuis le 7 octobre 2023, la plupart des chaînes du service public audiovisuel ont menti de la façon la plus éhontée sur ce qui se passait à Gaza. Chacun de mes mots est pesé. Je pense en particulier à France Inter qui, imitant d’ailleurs l’AFP et Le Monde, a pris délibérément pour argent comptant les bilans victimaires du Hamas sans jamais préciser leur source. Devant tant d’incurie, j’ai saisi l’Arcom, qui a fini par demander officiellement à la rédaction de la chaîne publique de sourcer les bilans victimaires à Gaza et qui l’a priée d’user du conditionnel quand elle relayait ses communiqués à l’antenne.
Depuis cette mise en garde, le traitement est-il plus honnête ?
Absolument pas ! Pendant deux ans, France Inter et France Info ont pris pour du bon pain les bilans rassis d’une « Défense civile » sans préciser qu’il s’agissait du faux nez du Hamas et ce malgré une centaine de remarques de ma part. France Inter a aussi d’autres moyens de pratiquer « l’information à sens inique », comme j’aime à dire. Tout d’abord, en faisant systématiquement grand cas des morts civils causés par les opérations de Tsahal, mais jamais s’agissant des massacres que l’on déplore dans les guerres au Yémen, au Soudan ou en République démocratique du Congo. Tenez, par exemple, le 17 mars, environ 400 personnes ont été tuées dans une frappe pakistanaise qui a touché un hôpital pour toxicomanes à Kaboul. Eh bien, cette information a juste été mentionnée en brève de fin de journal. Alors que, quinze jours plus tôt, le 28 février, quand 110 écoliers de la ville de Minab en Iran ont été les victimes d’un bombardement probablement américain, ce drame a fait la une des bulletins d’information.
On peut vous objecter que l’émotion est logiquement plus forte quand Israël ou les États-Unis sont en cause, car il s’agit d’États démocratiques.
Sauf qu’en retour ces démocraties ne bénéficient pourtant pas du soutien de France Inter quand elles sont attaquées, accomplissent des actions militaires légitimes et font tous les efforts pour éviter les morts civiles. Dès lors que la radio publique considère que les États-Unis et Israël sont des pays comme les autres quand ils sont dans leur bon droit, elle a l’obligation déontologique de les traiter au même titre que le Pakistan ou l’Iran quand des bavures sont commises.
Vous exagérez. On entend aussi des voix plus modérées sur les ondes publiques.
France Inter donne parfois la parole à Frédéric Encel, qui se distingue de l’antisionisme habituel, mais qui s’oblige quand même à modérer son propos pour être acceptable. Une alouette pour un cheval. Car le reste du temps, c’est une charge quasi constante contre l’État juif. Ainsi, croyant donner l’impression d’une approche équanime du Proche-Orient, la station se flatte de donner la parole aussi bien à des journalistes palestiniens qu’à des journalistes israéliens. Sauf que lesdits Palestiniens et Israéliens sont en réalité soigneusement choisis pour être tous des critiques patentés d’Israël.
Autre méthode pour s’assurer d’un parti pris anti-israélien : depuis la rentrée, je vous l’ai dit, la radio publique a confié la revue de presse quotidienne à Nora Hamadi, une journaliste qui a publié un tweet énamouré à l’adresse de Rima Hassan quinze jours après le 7-Octobre, excusez du peu. Et puis il y a ces émissions de divertissement qui, sous couvert de nous distraire, sont encore plus idéologisées que les plages d’information. On a ainsi entendu il y a quelques jours dans « Zoom Zoom Zen » l’animateur Matthieu Noël dire tout le bien qu’il pensait – et sans aucun second degré, croyez-moi – du Premier ministre espagnol Pedro Sanchez, louangé pour avoir refusé d’aider les États-Unis dans la guerre contre l’Iran. On se serait cru à une convention de LFI.
Que répondez-vous à ceux qui voient la ligne très orientée de France Inter comme le double inversé de celle de CNews, chaîne où vous officiez et où l’on entend très peu parler de la crise politique en Israël ou des souffrances des civils palestiniens ?
Je réponds deux choses. D’abord je n’exclus pas que nous ayons été en réaction contre les errements de l’audiovisuel public. Ensuite et surtout, je refuse de renvoyer dos à dos France Inter et CNews, car je rappelle que les antennes publiques ont bien davantage que les chaînes privées une obligation légale et réglementaire de neutralité. Quand Gallagher Fenwick dit du bien des mollahs sur LCI, cela ne me trouble pas, car il n’est pas payé par mes impôts et que d’autres lui portent la contradiction.
Certes, l’audiovisuel coûte très cher à la collectivité. Pourtant, de façon étonnante, personne chez LR ne propose de privatiser France Télévisions. Alors que le RN, qui est bien plus étatiste, a mis cette mesure dans son programme. Résultat, c’est Charles Alloncle, un ciottiste, donc un allié de Marine Le Pen, qui en a fait son cheval de bataille. Comment expliquez-vous le peu d’intérêt de la droite classique pour ce sujet ?
Contrairement à leurs homologues de gauche, les leaders de la droite classique ne savent pas mener le combat culturel. Ils font de la petite politique, et quand ils prennent le pouvoir, ils ne font plus rien. Au fond, j’ai plus de respect pour la gauche, que je combats mais qui est sincère, que pour cette droite qui, d’abord préoccupée par son confort personnel, est prête à tout pour être accueillie avec le sourire dans les émissions du service public. Tout le monde devrait s’inspirer de Mélenchon. Il est formidable quand il est sur France Inter. Il engueule les journalistes. Il les terrorise. Et il se fait respecter. À droite, très peu ont cette audace. Sauf peut-être Zemmour, quand ils ont été obligés de l’inviter pendant la présidentielle et Marion Maréchal qui, la dernière fois qu’elle était invitée dans la Maison ronde, a catégoriquement refusé de répondre à une question scandaleuse de Sonia Devillers, lui demandant quelle était la différence entre son idée de la famille et le pétainisme.
A lire aussi: Audiovisuel public: de pieux mensonges, les yeux dans les yeux
Mais si Mélenchon est si abrupt quand il va sur France Inter, cela veut dire qu’il ne joue pas exactement à domicile, non ?
Au contraire. Son sport favori est de tyranniser ses propres troupes. S’il rudoie la rédaction de France Inter, composée en majorité de compagnons de route de LFI, et s’il n’hésite pas, comme en octobre dernier, à carrément leur faire un doigt d’honneur après une interview, c’est pour maintenir intacte leur crainte obséquieuse. Résultat, encore récemment, la station l’a soutenu dans son offensive insensée suite aux propos de Michel Onfray et Jean Doridot sur Bally Bagayoko à l’antenne de CNews. Les journalistes de France Inter ont repris sans précautions oratoires les éléments de langage de LFI en taxant de racistes des propos détournés de leur sens. Parmi ceux qui ont participé activement à ce remake de la grande période stalinienne, vous avez Patrick Cohen, qui occupe un rôle stratégique dans la station publique en tant que titulaire de l’éditorial politique. Ce même Patrick Cohen qui recevait sur France Inter en 2017 l’anthropologue Pascal Picq et le laissait sans réserve comparer Donald Trump à… un chimpanzé.
Oui, mais vous ne pouvez pas dire que Patrick Cohen est un compagnon de route des Insoumis. Ses éditos sont plutôt de centre gauche et assez compatibles avec le macronisme…
Quand il doit choisir entre Mélenchon et Le Pen, il n’hésite pas un instant, tout le monde l’entend bien à l’antenne, et cela constitue un manque patent de neutralité.
Un éditorialiste n’a pas à être neutre, le problème est qu’il n’y ait aucun éditorialiste de droite. L’affaire dans laquelle il a été impliqué avec Thomas Legrand, c’est-à-dire cette vidéo publiée par L’Incorrect où l’on voit les deux journalistes deviser dans un bistrot avec deux obscurs leaders socialistes, méritait-elle le grand flot d’indignation qu’elle a provoqué ?
Vous êtes tellement habitués à la petite musique de gauche sur les ondes publiques que vous acceptez l’indéfendable. Je vous rappelle que, suite à ce scoop accablant, Thomas Legrand n’a eu d’autre choix que de démissionner de son émission sur France Inter et de se replier sur sa maison d’origine, Libération, journal d’extrême gauche qui fournit des journalistes éminents à la station publique, à commencer par l’animateur de la matinale, Nicolas Demorand, ou le titulaire de la chronique internationale quotidienne Pierre Haski. Alors que, soit dit en passant, vous ne trouverez personne chez France Inter ayant fait ses classes au Figaro…
Mais j’en reviens à l’essentiel. Le « grand flot d’indignation », comme vous dites, suscité par le scandale Legrand-Cohen est parfaitement justifié, et cela pour une raison simple : au lieu de reconnaître le problème, France Inter et France Télevisions ont répondu au scandale en prenant la décision indigne de carrément intenter à CNews un procès en dénigrement devant le tribunal de commerce ! Alors que la chaîne d’information de Vincent Bolloré, qui n’a jamais fait que son travail en couvrant l’affaire Legrand-Cohen, est traînée dans la boue depuis quatre ans sur France Inter ! Rendez-vous compte que Sonia Devillers est allée jusqu’à demander à deux journalistes du site inconnu Les Jours de livrer à la vindicte, à son micro, une liste de chroniqueurs mal-pensants, parmi lesquels votre serviteur, mais également Élisabeth. C’est l’une des rares fois où mon nom a été cité sur France Inter. Sachant que jamais on n’a pensé à me donner la parole. On s’est moqué de moi sans me donner le droit de répondre quand je défendais Patrick Buisson dans une affaire extrêmement médiatisée. Et pas un mot quand j’ai écrit Journal de guerre, le livre qui s’est le plus vendu en France sur 7-Octobre.
Revenons à la commission Alloncle. Que vous a-t-elle appris ?
Elle a fait beaucoup de révélations sur les dérives financières de l’audiovisuel public, les abus en tous genres, les conflits d’intérêts en masse et les privilèges indus. Je suis tombé des nues quand la commission s’est penchée sur le cas de la productrice Nathalie Darrigrand qui, après avoir touché chez France Télévisions une indemnité de départ d’environ 400 000 euros, a créé sa propre boîte, qui travaille à grands frais pour France Télévisions ! Pardon, mais dans le récent procès Balkany, il paraît que le procureur a déclaré que l’argent public était « sacré ». Il serait temps que Madame Ernotte-Cunci en ait conscience. Elle a certes une excuse : le rapport de la Cour des comptes qui alerte sur ses 81 millions d’euros de déficit cumulés entre 2017 et 2024 a été opportunément publié en pleine saison creuse de l’été et seulement après qu’elle a été renouvelée pour cinq ans à son poste. Voilà qui est bien pratique pour ne pas avoir à expliquer par exemple pourquoi le salaire moyen dans son groupe s’élève à 71 000 euros bruts, soit au moins 10 % de plus que la moyenne du secteur.

Elle le justifie notamment par la qualité de ses programmes et ses succès d’audimat.
C’est plus facile d’avoir du succès quand on peut se dispenser, grâce à nos impôts, de passer des spots de publicité.
D’abord, c’est seulement le soir qu’il n’y a pas de pub, ensuite si les contenus étaient nuls, personne ne regarderait.
Je vous accorde qu’il y a d’excellentes émissions sur France Télévisions. Seulement, les gens doivent les regarder avec un décodeur idéologique. Un peu comme les Soviétiques lorsqu’ils lisaient la Pravda.
Vous oubliez que France Télevisions, c’est beaucoup de programmes, fictions, etc., qui n’ont rien d’idéologique. De plus, n’ont-ils pas fait un effort de pluralisme en allant chercher récemment chez CNews les chroniqueurs Paul Melun et Nathan Devers ?
Pour moi, cela confirme juste que ces deux intellectuels, que j’aime bien par ailleurs, sont parfaitement de gauche.
Cependant, la patronne de France Télévisions n’oserait plus déclarer aujourd’hui qu’il y a trop de « mâles blancs de plus de 50 ans » sur les écrans, comme elle le prétendait lors de sa prise de fonction.
Détrompez-vous. Elle dit autrement. Elle n’a rien perdu de sa morgue. En septembre dernier, elle déclarait dans Le Monde que CNews est une chaîne d’extrême droite. Si ça, ça ne pose pas un problème éthique, j’ai un problème de vocabulaire.




