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Charles III a la langue bien pendue

« Sans nous, vous parleriez français ! »


Charles III a la langue bien pendue
Maison-Blanche, Washington, 30 avril 2026 © Andrea Hanks/White House/ZUMA/SIPA

La conquête peut attacher ensemble, enchaîner des parties hostiles, mais jamais les unir.
Jules Michelet


L’histoire est souvent instrumentalisée en politique. Certains Américains aiment à rappeler que, sans leur intervention dans les deux guerres mondiales, la France et l’Europe seraient tombés sous le joug germanique et, surtout, parleraient la langue de Joseph Goebbels aujourd’hui, entre deux plats de choucroute. Ce qui est probablement exact. Abonde dans ce sens, comme l’on pouvait s’en douter, l’actuel titulaire d’un bail (quasi-emphytéotique) pour la Maison Blanche à Washington, le petit-fils de Friedrich Trumpf, qui s’enrichit d’abord dans l’industrie hôtelière au Yukon (Canada) et dont les établissements offraient, outre le gîte et le couvert, des services nocturnes très personnalisés destinés à réchauffer les cœurs des chercheurs d’or.

(Rien de nouveau sous le soleil : le père du président John Kennedy fut trafiquant d’alcool à l’époque de la prohibition).

Cependant, il s’agit là d’une vérité partielle car, si l’on remonte plus haut dans le temps, les Etats-Unis n’auraient sans doute pas eu leur indépendance du Royaume-Uni sans l’aide française; ils doivent une fière chandelle au roi Louis XVI. Heureusement, la gratitude n’est pas à sens unique. Le 4 juillet 1917, moins de trois mois après l’entrée en guerre des États-Unis d’Amérique, le lieutenant-colonel Charles E. Stanton, officier de l’état-major du général Pershing, s’exprima ainsi sur la tombe du général marquis de La Fayette : « La Fayette, we are here », en v.o. (« Lafayette, nous voilà » en v.f.).

Donald J. Trump lirait d’ailleurs avec profit cet émouvant discours prononcé par Hugh C. Wallace, ambassadeur des États-Unis d’Amérique en France, le 4 juillet 1919 :

Je viens aujourd’hui, ici où tant d’Américains sont venus avant moi, déposer dans un esprit de respect et de dévouement une couronne sur la tombe de La Fayette. Le geste même est simple mais rien ne saurait rendre plus parfaitement le sentiment de l’Amérique. C’est comme si mon pays étendait la main au-delà des mers et déposait un emblème d’affection sur l’autel de notre meilleur ami. Il est vraiment bienséant que nous venions en France et fassions un pèlerinage sur le lieu où repose La Fayette.
De tous les grands Français, c’est lui qui nous est le mieux connu – mieux connu à vrai dire en Amérique qu’en France. Pour vous, ce n’est qu’un de vos héros – pour nous, c’est le chevalier à l’armure resplendissante qui en une heure sombre est venu porter secours à notre cause. L’enfant qui naît parmi nous apprend à lier ce nom à celui de Washington; devenu homme il continue à révérer le héros de sa jeunesse. Quand nos armées traversèrent l’Océan pour défendre la liberté que la France elle-même avait conquise, elles ne cherchaient qu’à payer une dette sacrée. Cependant cette dette subsiste toujours – une charge portée avec joie et un lien puissant unissant à jamais deux grands peuples.
Ceux qui jouissent des bienfaits de la liberté les méritent mieux lorsqu’ils les partagent avec leurs frères, car ce qu’ils donnent revient à eux pour augmenter un fonds commun. En saluant à cette heure un monde rendu à la paix, nous constatons que la pierre de voûte de cette liberté que vient d’acquérir l’Europe est l’exemple d’antan donné par l’Amérique. C’est le nouvel Évangile ; et de même que La Fayette le vit alors, nous l’élevons à présent là où l’humanité entière pourra le contempler.

Pour sa part, le 28 avril dernier, Charles III, roi de Belize par la grâce de Dieu, en visite officielle aux Etats-Unis, a pris langue avec le président américain qui se veut monarque et lui a fait un exposé sur la démocratie et sur la séparation des pouvoirs. Il a ajouté, « tongue in cheek », en v.o., (« avec une pointe d’ironie » en v.f., digne de George Bernard Shaw), que n’eût été de l’Angleterre, l’Amérique parlerait français aujourd’hui.

Les médias français y ont vu une allusion à la vente de la Louisiane par Napoléon à la république américaine, tandis que les commentateurs québécois dénoncent une crasse méconnaissance de l’histoire québécoise chez les Français : le roi des Îles Salomon aurait eu à l’esprit la défaite française à Québec en 1759, et donc la cession formelle de la Nouvelle-France à l’Angleterre par le traité de Paris en 1763.

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Disposons d’abord d’une première légende linguistique, celle dite de Muhlenberg, qui veut que, en 1795, les Etats-Unis ont presque choisi comme langue administrative l’allemand et renoncé à la langue anglaise par haine de l’ancienne puissance coloniale. La rancune ne rend pas tout possible; il n’y a que dans la comédie « Bananas » de Woody Allen où la république latino-américaine de San Marcos a pu adopter du jour au lendemain le suédois comme langue officielle.

Mais quid du français? Rappelons cette simple vérité historique : la défaite française de 1759 à Québec ne fut qu’un épisode très mineur du premier conflit mondial que fut la guerre de sept ans, au terme de laquelle l’Angleterre convoitait les considérables richesses sucrières de la Martinique et de la Guadeloupe et non pas les quelques arpents de neige qui étaient un gouffre financier. Contre toute attente, alors qu’elle avait plutôt les bonnes cartes en main, l’Angleterre s’est vu refourguer le Canada suite aux basses manœuvres des producteurs sucriers anglais qui se sont ainsi débarrassés d’une amère canne concurrente; l’on n’est jamais trahi que par les siens. Il est permis de supposer que si les Français l’avaient emporté aux plaines d’Abraham, ces planteurs auraient fait une tout aussi énergique promotion du Canada. A signaler que, une décennie plus tard, la perte de celui-ci n’empêcha nullement la France de soutenir à fond les rebelles américains, sans que ceux-ci finissent par adopter le français comme langue nationale au moment de l’indépendance.

(Cela dit, la conservation de la Nouvelle-France par la mère-patrie eût-elle constitué une victoire pour la langue de Montesquieu en Amérique? Peut-être un répit. Mais l’on peut conjecturer que, en 1803, Napoléon (dit « le Grand ») eût négocié avec les Etats-Unis un juteux forfait (en v.f., ou « package deal » en v.o.) en ajoutant en rab le Canada à la Louisiane, lequel eût alors aussi fini englouti dans l’Amérique anglo-saxonne comme le fut le bayou. Ni la baguette ni le croissant ne l’auraient envahie. Ironique paradoxe : c’est sans doute le souverain anglais qui a, bien involontairement, permis la survie des Français sur les rives du Saint-Laurent, même si, par la suite, l’autorité coloniale tentera, en vain, de faire marche arrière).

Le sibyllin message du monarque des Bahamas au président affectionnant les dorures résistera probablement au décryptage. Évidemment, l’on peut raisonnablement y voir une référence très générale à la séculaire rivalité anglo-française sur le continent, comme le pense le journal Le Monde, mais on voit mal le rapport avec l’acquisition de la Louisiane, une mercantile transaction immobilière purement franco-américaine.

Quant aux commentateurs québécois qui y voient une perfide allusion à la conquérante Albion, ils succombent aussi au mythe du peuple vaincu et conquis, inlassablement propagé par les autorités coloniales depuis l’an de grâce 1763 afin de subjuguer leurs nouveaux sujets, ce qui était de bonne guerre : il n’y a alors pas eu « conquête », mais « cession » de territoire, conclue, dans la ville-lumière, le 10 février, par les grandes puissances. Vu les conditions à l’époque, les pauvres rosbifs furent les dindons de la farce. Rien n’était donc joué le 14 septembre 1759 (honni soit qui mal y pense), alors que tel fut le cas pour les Anglo-Saxons étrillés par le Normand Guillaume, le bien nommé Conquérant, à Hastings le 14 octobre 1066.

Le sirop d’érable fut allègrement sacrifié par Louis XV, friand de chocolat chaud, car il était infiniment moins rentable que la mélasse.

Si Chuck Windsor, beau-père de Meghan, et surtout roi de Tuvalu, s’est révélé un constitutionnaliste averti, sa régalienne pique linguistique uchronique, bien que drolatique, ne fut que vain badinage.



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