La FFF équipe ses arbitres d’une Go-Pro, pour tenir en respect les agités du football amateur. Curieusement, cette innovation n’est malheureusement pas déployée sur les terrains où ils en auraient le plus besoin…
Les Anciens racontaient que Dieu avait un œil sur toutes nos actions, bonnes ou mauvaises ; aujourd’hui l’œil de Dieu, c’est la vidéo surveillance : quoi que vous fassiez, souriez – vous êtes filmé au prétexte d’assurer votre sécurité. Derniers bénéficiaires de cette technologie, les arbitres qui tous les dimanches dirigent les matches du football amateur… devant une poignée de spectateurs, loin des caméras de la télévision. Or, sur les terrains la violence a progressé, même si elle reste encore marginale : selon le dernier rapport de la commission des comportements de la Fédération française de foot (FFF), sur 215 918 matches examinés, 2 648 avaient été émaillés d’incidents, soit 1,2 %.
Des incidents qui visent en priorité les arbitres : souvent des insultes, parfois des gifles. Le président Diallo de la FFF a donc décidé de protéger cette espèce en voie de disparition : depuis cette saison, dans 39 districts (départements), lors de rencontres ciblées, les arbitres sont équipés d’une caméra embarquée. Ils portent au-dessus de leur maillot une espèce de soutien-gorge où se niche un troisième œil électronique : si un joueur bouscule ou insulte l’arbitre, il est mis en boîte, filmé en pleine mauvaise action, condamné par l’image… Philippe Diallo est emballé : « On a déjà enregistré un recul de 0,4 % des incidents. […] Si la tendance se confirme, on généralisera le dispositif sur toute la France. »
Pour l’instant, en effet, l’expérience concerne seulement des districts de la France profonde : la Somme, la Gironde, le Loiret, le Cher, la Meurthe-et-Moselle, le Var, le Gard, la Sarthe, l’Aveyron. Curieusement, les districts les plus chauds, comme les départements franciliens, n’ont pas été sollicités pour cette expérimentation : avait-on peur que les arbitres se fassent voler leur caméra ? Maintenant, si on imagine qu’une caméra embarquée peut assurer la sécurité d’un arbitre, il faudrait en équiper toutes les victimes potentielles de la violence ordinaire, c’est-à-dire M. ou Mme Tout-le-Monde. Heureusement, le ridicule ne tue pas, même à Vidéo Gag.
Selon l’hebdomadaire de Caroline Fourest, Franc-Tireur, le fortuné Matthieu Pigasse aurait mis son royaume médiatique au service de Mélenchon (à moins que ce ne soit de lui-même…) et serait ainsi le « Bolloré de l’extrême gauche ». Persuadés d’être dans le camp du bien, Meurice, Barré, Juliette Arnaud ou Akim Omiri se moquent en meute de tous ceux qui ne dénoncent pas assez fermement le prétendu « génocide » qu’ils voient dans la guerre au Proche-Orient. Mais, une énième chronique humoristique de Radio Nova fait grincer des dents.
Faire passer la haine sous les habits de l’esprit est une vieille spécialité française. Autrefois, cela donnait des salons où l’on assassinait les juifs avec des bons mots entre deux citations de Voltaire et quelques soupirs sur « l’esprit français ». Aujourd’hui, cela donne des radios « cool », des humoristes dopés à la moraline, des chroniqueurs persuadés d’incarner la résistance intellectuelle depuis un studio parisien du XIe arrondissement, et cette certitude exquise que le second degré tient lieu de brevet d’innocence.
Vulgarité contemporaine
L’affaire des comiques de Radio Nova – la radio de Matthieu Pigasse, toujours partagé entre le capitalisme mondialisé et le fantasme d’une immaculée présidence de la République – mérite mieux qu’une polémique de quarante-huit heures sur les réseaux sociaux. Elle dit quelque chose de beaucoup plus profond sur une époque où l’antisémitisme ne se présente plus forcément avec des bottes, une matraque et un brassard, mais avec un tote bag à l’épaule, une moustache ironique, un abonnement à Télérama et une carte de presse soigneusement rangée dans la poche arrière du jean.
Depuis des mois, un humour très particulier prospère dans une partie du paysage médiatique français : obsessionnellement tourné vers « la Palestine », compulsivement sarcastique dès qu’il est question des juifs, du 7-Octobre, des otages ou même du simple droit de l’État hébreu à exister sans comparaître chaque matin devant un tribunal improvisé composé de juges incultes et autosatisfaits. Tout y passe : le juif dominant, le lobby qui fait taire tout le monde, la double allégeance, la suspicion permanente, l’argent, l’influence, la manipulation médiatique. Rien n’est jamais dit frontalement, bien entendu. La vulgarité contemporaine est trop sophistiquée pour cela, elle avance masquée sous les oripeaux de l’antisionisme vertueux. On ne dit donc plus « les juifs », mais « les sionistes » ; on ne dit plus « ils contrôlent », on soupire « on ne peut plus rien dire » ; on ne dit plus « ils sont insupportables », on fait une blague, puis une autre, puis encore une autre, jusqu’à ce que l’accumulation finisse par produire ce qu’aucune phrase isolée n’assumerait seule.
Le système est remarquablement huilé. Des « humoristes » comme Guillaume Meurice, Aymeric Lompret ou Pierre-Emmanuel Barré accumulent les saillies douteuses avec la sérénité de ceux qui savent qu’ils bénéficient d’une immunité de principe : ils appartiennent au camp du Bien. Et dans la France médiatique contemporaine, appartenir au camp du Bien fonctionne comme une indulgence plénière. Dès lors, tout est permis. Les Israéliens assassinés deviennent des accessoires gênants du récit, les otages disparaissent derrière les punchlines, le méga-pogrom du 7-Octobre se dissout dans le brouillard commode du « contexte ». La névrose antisioniste finit ainsi par se transformer en certificat de vertu.
Acharnement contre Sophia Aram
Le plus frappant n’est même plus la vulgarité de certaines plaisanteries. Exemple à propos de Gabriel Attal, Barré ironise finement : « Je ne dis pas qu’il a un cancer, je n’en sais rien. Je dis juste que si on m’apprenait qu’il avait un cancer, je dirais : “Ah, pancréas ? Non ? Dommage.” » Sur Sophia Aram, Barré délire sur le même registre : « Putain mais Sophia, je te souhaite tellement de devenir daltonienne et de traverser au feu rouge là, et bam ! Oh non merde, comment va la bagnole ? Ça va elle roule encore ? Super, alors repasse une fois en marche arrière. ». Et d’ajouter : « C’est violent, c’est violent mais elle met des guillemets à un vrai génocide (à Gaza), je peux lui mettre une Kangoo imaginaire dans la gueule. » Prière de rigoler, bonnes gens.
Dans certains milieux médiatiques, universitaires ou artistiques, détester Israël est devenu un signe extérieur de sensibilité et d’intelligence du monde. Une élégance de salon pour époque post-coloniale saturée de demi-savoir universitaire, perfusée aux thèses d’Edward Saïd ou de Rashid Khalidi dans leur version digest pour classes urbaines diplômées. La cause palestinienne y tient lieu à la fois de religion civile, de signe de distinction culturelle et de substitut émotionnel à l’ancienne lutte des classes.
Vieilles haines
Le plus extraordinaire est peut-être cette capacité qu’a notre époque à se croire héroïque alors qu’elle épouse sottement tous les conformismes du moment. Car enfin, quel risque prennent-ils réellement ? Aucun. Ils savent parfaitement que les mêmes qui traqueraient la moindre phrase maladroite sur n’importe quelle minorité applaudiront avec gravité dès lors que la cible s’appelle Israël ou « les sionistes ». Le courage de ces gens consiste essentiellement à réciter ce que leur milieu sociologique et leur environnement social considèrent déjà comme moralement supérieur. On se moque donc beaucoup, d’Israël, des « sionistes », des victimes parfois aussi. Toujours avec cette conviction profondément narcissique d’appartenir au camp de la lucidité contre celui de la barbarie. Le problème commence précisément là.
L’histoire européenne enseigne pourtant une chose très simple : lorsqu’un peuple devient l’objet d’un traitement d’exception permanent – moral, médiatique, symbolique – arrive toujours un moment où les plaisanteries cessent d’être innocentes. Les vieilles haines ne reviennent presque jamais sous leur forme originale. Elles reviennent maquillées par les codes culturels de leur temps. Jadis, elles parlaient le langage du nationalisme, aujourd’hui, elles parlent celui de l’indignation humanitaire, du décolonialisme de plateau et de la compassion obligatoire.
L’humour est évidemment une liberté précieuse. Encore faut-il savoir distinguer le rire de l’esprit et le rire de meute. Il existe des moments où la plaisanterie cesse d’être une preuve de finesse pour devenir le cache-misère cynique d’une haine socialement fréquentable. C’est précisément ce que révèle cette affaire : non pas le retour spectaculaire d’un antisémitisme ancien, mais pire encore peut-être, sa réintégration paisible dans le paysage culturel ordinaire, sous les applaudissements satisfaits des bouffons du progrès.
Le film de Vincent Garenq reconstitue précisément les derniers jours de Samuel Paty, mort décapité par un islamiste en 2020 après une cabale mêlant élèves musulmans, parents et réseaux sociaux.
« L’Abandon » est un magnifique film tragique sur les dix jours qui ont précédé l’assassinat de Samuel Paty. Il est d’une honnêteté scrupuleuse et, lorsqu’on a fini de le voir, on est glacé et effrayé. Glacé par cette horreur criminelle du 16 octobre 2020, qui a vu ce professeur d’histoire-géographie exemplaire être décapité par un terroriste tchétchène. Effrayé parce qu’on pressent les terrifiantes menaces qui pèsent sur l’avenir. En ce sens, l’assassinat de Samuel Paty est bien plus que cette monstruosité venant clore dix jours d’incompréhension, d’irresponsabilité, de lâcheté, d’impuissance et de mise en danger mortelle. Comme on mesure bien, après ce film, l’admirable et si justifié entêtement de la sœur de la victime, Mickaëlle Paty ; comme on perçoit à quel point elle n’a cessé d’avoir raison en sollicitant les pouvoirs publics, en les alertant sur le fait que les leçons nécessaires n’avaient pas été tirées à la suite de cette atroce tragédie et qu’on avait trop vite conclu, l’indignation passée, à une normalité restaurée. A rebours, certaines critiques politiques partisanes et médiatiques ont été honteuses comme si ce film aurait dû tenir la balance égale entre l’assassin et sa victime absolument innocente ! « L’Abandon » est un film capital non seulement par le récit d’un assassinat programmé, mais aussi par la lumière implacable qu’il jette sur la France d’aujourd’hui : ses carences, ses faillites, ses rigidités, ses impuissances à tous les niveaux. Au point que, derrière l’atrocité de ce crime, on est contraint de se demander ce qui se déroulerait demain avec les mêmes mécanismes, la même structure éducative et professorale, le même maquis administratif et policier, la même lâcheté, la même indifférence ou la même partialité de certains, la même organisation dont on est fondé à questionner l’utilité. Le paradoxe est que cette multitude de services et de personnages officiels paraît être en place non pour résoudre les crises dans l’urgence et avec courage, mais pour empêcher qu’elles soient résolues. Comment aurait-il été possible de sauver Samuel Paty dans un univers de l’Éducation nationale si frileux, si tétanisé, si bloqué dans sa vitesse d’exécution, si peu armé pour répondre à des menaces mortifères ?
Cette description et cette analyse, même si elles n’ont heureusement pas toujours des conséquences aussi ignobles, peuvent s’appliquer à l’ensemble de la France officielle, administrative et institutionnelle, notamment politique, judiciaire et médiatique. Le moyen le plus sûr de répondre aux défis du réel consiste, dirait-on, à les engloutir dans une complexité inextricable, une bureaucratie proliférante et une telle accumulation d’obstacles que le succès finirait par relever du miracle.
L’assassinat de Samuel Paty n’est pas une fatalité. Il est le résultat du fonctionnement défaillant d’un pays qui, demain encore, risque de pâtir des mêmes errements. 2027 est désormais proche. Mais qui pourrait, dans une démocratie déjà imparfaite par temps calme, nous garantir la révolution salutaire qui remettrait notre pays en état de marche, en état ?
Un mois après les municipales, le quotidien est de retour et le travail peut reprendre plus ou moins paisiblement, car l’actualité internationale et ses conséquences locales n’apportent pas franchement la sérénité. Mais promis, on tente de prendre la vie du bon côté !
Heureux sans le savoir
Le matin, j’écoute souvent la chronique d’Isabelle Saporta sur RTL. Je ne suis pas toujours d’accord avec elle, parfois même, je l’avoue, elle m’agace (pardon Isabelle !), mais ce jour-là, le 9 avril dernier, je me suis dit qu’elle avait diablement raison. Elle revenait sur les sourires de Cécile Kohler et Jacques Paris dans la cour de l’Élysée au lendemain de leur retour en France, après avoir passé mille deux cent soixante-dix-sept jours dans les geôles iraniennes. Des conditions de détention atroces, inhumaines, sans avoir le droit de lire ni d’écrire. Alors, leurs sourires et ce cri – « Vive la vie ! » poussé par l’un de nos deux ex-otages – résonnaient un peu comme un pari : et si nous autres Français, cessions de nous plaindre de tout ? Et si nous prenions conscience de notre chance de vivre dans un pays comme la France ? Et si, enfin, nous réalisions que nous sommes heureux sans le savoir !
Iran suite
Le 20 mars dernier, les Iraniens ont fêté Norouz, le Nouvel An persan. Célébrée depuis des millénaires, cette fête accueille le printemps comme un symbole de renouveau et d’espoir. Elle incarne le passage de l’hiver vers la lumière et la vitalité retrouvée. Cette année pourtant, pour des millions d’Iraniens, chez eux comme ailleurs, cette célébration a été synonyme de peur et de deuil. C’est ce que m’explique mon amie Sara, qui vit à Paris, mais dont la voix tremble lorsqu’elle évoque avec moi par téléphone la situation de ses « frères ». Je connais Sara. Elle n’a pas vraiment peur. Elle est surtout scandalisée. Révoltée. Par le régime des mollahs bien sûr. Mais peut-être plus encore par la lâcheté de l’Occident. Par ces grandes déclarations de solidarité envers le peuple iranien aussitôt contrebalancées par des prises de position qui, en réalité, minimisent la nature du régime iranien et relativisent sa violence et contribuent, de fait, à sa légitimation. La France a un rôle particulier à jouer, veut-elle croire. Mais qui, aujourd’hui, attend la France sur la scène internationale ? Malheureusement, dans ce domaine aussi, Emmanuel Macron aura passablement écorné l’image et l’influence de la patrie des droits de l’homme. Vivement 2027 !
À Béziers, la tempête Nils a fait des ravages : plus de 300 arbres arrachés ou tombés et près de 300 000 euros de réparations à engager. Lors d’une réunion avec nos services « espaces verts et nettoiement », j’apprends l’information suivante. Alors que nous avions déposé un dossier en vue d’obtenir une aide de l’État pour nous aider à réparer les dégâts causés par la tempête, celle-ci nous a été refusée. La raison invoquée ? Priorité aux plus petites communes qui ont été sévèrement touchées par les intempéries. Jusque-là, l’explication s’entend. C’est la suite qui est plus étonnante. Pour monter notre dossier de subvention, nos agents ont consciencieusement répertorié chaque arbre tombé et en ont envoyé la liste à l’administration en charge d’instruire notre demande. Laquelle nous a répondu non, comme je vous l’ai indiqué, mais a quand même dépêché manu militari un de ses agents pour vérifier chaque arbre et chaque souche mentionnés dans ledit dossier. Comprenne qui pourra. Si quelqu’un au gouvernement cherche encore à faire quelques économies, j’ai des idées !
Naissance
En remontant le long du petit lac du superbe plateau des Poètes à Béziers avec le directeur des espaces verts, nous nous étonnons de ne voir qu’un seul des deux cygnes noirs évoluer sur l’eau. D’habitude, ces bêtes majestueuses ne s’éloignent guère l’une de l’autre. Réponse en photo le lendemain matin, puisque l’oiseau qui se cachait était en réalité en train de couver et a donné naissance à six petits cygneaux du plus joli gris souris. On attend également de bonnes nouvelles du côté des cygnes blancs… Tout ce petit monde a rapidement été mis en sécurité pour les protéger des cormorans – une espèce protégée – qui mangent nos bébés cygnes sans état d’âme aucun. Quand on vous dit que la vie est belle !
Carburants
Une chose m’étonne. Rappelez-vous les gilets jaunes. Ils sont descendus sur les ronds-points en 2018 quand le gasoil est passé à 1,50 euro par litre. Aujourd’hui, dans certaines stations, on atteint les 2,50 euros, mais personne ne bouge. Qu’est-ce à dire ? Les Français sont-ils devenus fatalistes, indifférents ou pire, soumis ? C’est ce que montrent les sondages puisqu’une enquête Odoxa souligne que plus de 70 % d’entre nous se disent « résignés au déclin du pays »… Ouh là ! Isabelle Saporta, à l’aide ! Il est temps de remonter le moral des Français. Les dorloter, les rassurer mais surtout, ne pas leur mentir. Avouez qu’avec les candidats annoncés pour la présidentielle de 2027, on n’en prend pas tout à fait le chemin…
Vous l’avez peut-être vu ou entendu, Robert Ménard (dont j’ai la chance de partager la vie) vient de publier Lettre à Clara. Une centaine de pages adressées à notre fille pour tenter de comprendre pourquoi certains sujets sont devenus tabous à la maison, de peur de se disputer lors des si rares moments que nous pouvons partager. Écrire ce livre lui a coûté plus qu’aucun autre. Chaque mot en a été pesé. Il ne fallait surtout pas blesser. Je n’ai pas regardé toutes les émissions dans lesquelles Robert a eu l’occasion de parler de son livre, mais je suis chaque fois émue d’entendre une formidable déclaration d’amour d’un père à sa fille. Bonne nouvelle, elle n’y est pas indifférente… Et elle nous a fait la plus belle des surprises en acceptant – en connivence avec l’éditeur – de répondre à la lettre de son père à la fin du livre. Une réponse simple, mais tellement belle et sincère. Comme elle.
Dans la société actuelle, où dominent des conditions d’existence si difficiles, la frivolité a perdu toute autorité. Comme si les êtres humains étaient soumis volontairement à un sérieux obligatoire, de façon à ôter à chacun sa joie de vivre et la chance d’un peu de rêve. Le luxe semble proscrit, réservé aux célébrités photographiées à longueur de pages glacées dans les magazines people. Et lorsqu’on va au cinéma, désormais, c’est pour voir s’étaler sur l’écran la misère sociologique de nos semblables, pris dans les rets de l’incommunicabilité de masse. Pourtant, sommes-nous voués à survivre dans un tel malheur moderne ? Parfois, un petit geste peut nous faire sortir de cette agonie, comme d’accomplir une chose parfaitement gratuite, mais belle. Oscar Wilde, dans un anglais si proche du français, nous donnait ce conseil admirable: « The only excuse for making a useless thing is that one admires it intensely[1]. » (Préface au Portrait de Dorian Gray)
Défense et illustration de la légèreté
C’est la parution d’un bref volume qui m’amène à vous reparler aujourd’hui de la frivolité. Il s’agit de Petit manuel d’élégance masculine, d’Eugène Marsan, sorti aux Éditions des Lumières. Cet auteur ne vous dira rien, sans doute. Né en 1882, il est mort en 1936. Il a bâti une carrière littéraire discrète sur une sorte de dandysme Belle Époque, assez courant alors dans le milieu des gens de lettres. Marsan, proche de la revue Le Divan, a écrit des ouvrages aux titres légers, légers comme sa prose évanescente: Éloge de la paresse (1926) ou encore Notre costume (1926). Il faisait partie, non du Jockey Club, mais du Club des Longues Moustaches, ce qui est bien aussi. On ne trouve plus aujourd’hui ses œuvres en librairie. Ce spécialiste de la mode est devenu démodé. C’est donc une excellente idée de la part les Éditions des Lumières de rééditer un florilège de ses meilleurs textes. Vous y apprendrez, en vous amusant, comment un homme élégant doit se comporter dans la conversation, ou lorsqu’il voyage, comment il se tient à table, et quels sont les vêtements qui lui permettent d’être au goût du jour. Marsan donne également des conseils de lecture (c’est la partie qui m’a le plus intéressé) : « Lisez dans Saint-Simon, écrit-il par exemple, l’admirable gradation, depuis la duchesse jusqu’à la fille de cuisine. » Bien sûr, on peut se demander si porter un tel jugement moral serait encore bienséant de nos jours, après Pierre Bourdieu ou Annie Ernaux. Sans doute que non…
Les Éditions des Lumières, aux couvertures rouges, n’en sont pas à leur premier coup d’essai. Spécialisées dans la reprise de textes du passé, elles nous avaient récemment proposé de bien jolies choses qu’on peut acheter les yeux fermés. Ainsi, Qu’est-ce que le dandy ? de Baudelaire, ou Alias de Maurice Sachs, etc., etc. En fait, nous connaissions déjà ces textes, mais les voilà de nouveau à portée de lecture. Barbey d’Aurevilly également figure à leur catalogue, comme de juste. On ne dira jamais assez quel grand romancier il fut ! J’ai remarqué avec plaisir qu’il était au programme du bac, cette année. À propos de Barbey, si vous désirez faire le tour de la question, lisez son Du dandysme et de George Brummell, aux Éditions de Paris (2008), avec une préface de Simon Liberati, expert en proses excentriques et rares. C’est la bible des connaisseurs. Les écrivains-dandys de la Belle Époque ont certes été influencés par leurs prédécesseurs, Barbey et Baudelaire, mais ont fait évoluer leur style vers une frivolité plus moelleuse, très éloignée par exemple des énormités d’un Léon Bloy. Une référence de ce courant « mondain » reste l’homme de lettres Marcel Boulenger, auteur d’un célèbre Éloge du snobisme (Hachette, 1926). Boulenger est l’exact contemporain d’Eugène Marsan, et sa partie était de faire l’apologie sans complexe des défauts humains. On sait combien le goût du paradoxe anime les dandys, comme l’a bien montré Oscar Wilde. Éloge du snobisme est une petite plaquette d’une soixantaine de pages, qui n’a pas été republiée depuis, mais que vous pourrez trouver, si vous avez de la chance, chez les bouquinistes. J’en conserve précieusement un exemplaire, un peu froissé et jauni par le temps, et me plais à le feuilleter de temps à autre, pour y retrouver le parfum des sensations perdues. Le mot « snobisme », utilisé par ces écrivains, est difficile à définir. Alain Rey notait qu’un snob était « une personne qui cherche à être assimilée aux gens distingués de la haute société en étalant des manières, des goûts qu’elle lui emprunte sans discernement ». (Dictionnaire historique de la langue française) Cette définition me paraît adéquate. C’était celle aussi, précisons-le, de Philippe Jullian, dans son excellent Dictionnaire du snobisme (rééd. Bartillat, 2006). Je vous recommande ce dernier, qui est ce qu’on a écrit de plus éclairé sur le snobisme moderne.
Il faut dire une chose. Eugène Marsan ou Marcel Boulenger sont les grands témoins d’un passé révolu. Ils furent un jalon, certes agréable, de l’histoire du dandysme, mais on les a rapidement oubliés. Quelques lettrés, comme les deux éditeurs des Éditions des Lumières, aiment encore les citer. Mais en réalité ils n’ont pas tenu le choc, disons-le. D’autres mouvements littéraires ont accaparé les esprits, comme le surréalisme. La vraie originalité ne se trouvait pas chez ces beaux esprits persifleurs, familiers du grand monde et des dîners en ville. Le génie avait changé de bord. Un siècle a passé depuis lors, qui nous permet de tracer un bilan. C’est tout juste si l’on se souvient encore de Jacques-Émile Blanche, portraitiste mondain ami de Proust. Depuis, il faut rechercher les dandys sous d’autres oripeaux : ceux des avant-gardes (il y en a encore), dans la lignée allant du dadaïsme jusqu’au punk, et plus loin encore sans conteste, jusqu’au trash. La société s’est décomposée. Y a-t-il encore un sens à parler de dandysme ? Je m’interroge. Le terme, sujet à métamorphoses, ressuscitera peut-être un jour, à l’occasion d’une révolution dans les esprits, comme le souhaitait Gilles Deleuze.
Eugène Marsan, Petit manuel d’élégance masculine. Éditions des Lumières, 107 pages.
Marcel Boulenger, Éloge du snobisme. Éd. Hachette, 1926. J’ai déniché mon exemplaire sur le catalogue de la librairie Le Dilettante à Paris, pour la somme modeste d’une quarantaine d’euros.
Accompagnateur de Sylvie Vartan, de Barbara, de Michel Sardou, de Serge Lama, de Michel Delpech, de Charles Aznavour ou encore d’Édouard Baer, le pianiste, arrangeur et chef d’orchestre Gérard Daguerre raconte, avec la complicité de Laurence Caracalla aux éditions de la Table Ronde, ses rencontres musicales au cours d’une riche vie professionnelle, entre séances d’enregistrement tard dans la nuit et tournées mondiales harassantes
Un livre de souvenirs recuits ? Un règlement de comptes nauséabond ? L’envers du show-business dévoilé ? Les monstres de la variété française, leurs turpitudes et leurs travers égocentriques, donnés en pâture au voyeurisme des lecteurs ? Enfin, la vérité que l’on vous cachait ? Vous faites fausse route.
Un bosseur
La maison Daguerre ne pratique pas la délation. L’amertume et la rancœur ne font pas partie de son vocabulaire. Gérard Daguerre, Basque tombé dès le plus jeune âge dans la marmite du Conservatoire de Bayonne, a l’élégance des honnêtes hommes qui ont pratiqué la musique comme un art et aussi comme une forme de compagnonnage. Au long cours. Dans l’intimité des artistes. Un pas, juste derrière. À portée de regard. Sous la bonne étoile des frères Boniface, au pays du rugby et du piment d’Espelette, le petit Gérard avec son grand frère Henri, le consciencieux et le fêtard, deux tempéraments si différents, ne perdront pas leur temps sur les bancs de l’école publique. À quinze ans, au temps des parquets où les stars s’appelaient Jo Privat ou Aimable, Gérard va faire ses gammes sur scène. Il apprend vite le métier au Casino d’Hossegor et fait la rencontre d’un monde à part, celui des gens qui chantent devant un public, dans la fièvre et les applaudissements, dans les doutes et l’excitation d’un soir.
Talentueux, intuitif, bosseur, avec cette soif de comprendre l’alchimie musicale et de se perfectionner, il monte à Paris tenter sa chance dans les studios d’enregistrement. La plus difficile des écoles d’apprentissage. Il deviendra vite l’un des pianistes les plus demandés pour son aisance à se couler dans l’identité de chaque artiste et à leur apporter la confiance nécessaire. Avec Gérard à leurs côtés, les vedettes sont sereines. Elles peuvent enfin se lâcher, se concentrer sur leur voix. Gérard s’assure de la solidité musicale des murs porteurs. Dans Avec calme & amour, Gérard Daguerre, aucunement professeur de morale ou vieux con du métier relatant ses succès, répond aux questions de Laurence Caraccalla, accoucheuse délicate qui réactive la mémoire. L’homme est posé, un brin taiseux, ne se mettant jamais en avant. Il n’est animé d’aucun ressentiment. Il préfère se souvenir du meilleur. Il ne s’appesantit pas sur les petites crasses inhérentes à chaque profession. Sa carrière parle pour lui. Il aura été de toutes les aventures. Il a dirigé l’orchestre de Champs-Elysées (en direct), l’émission phare de Michel Drucker. Il a été directeur musical de l’Opéra-Comique sous la férule tourbillonnante et bouillonnante de Jérôme Savary. Il est intervenu plus d’une fois comme un « spin-doctor » à la manière d’un Claude Sautet qui venait rafistoler des histoires de cinéma bancales.
Communion
Pour Gérard, la musique n’est pas une simple distraction, un divertissement du week-end, c’est une manière d’entrer en communion avec un chanteur. Un bon accompagnateur doit aimer son artiste. Dans ce recueil sincère et touchant, Gérard parle des vedettes, il les évoque non pour se faire mousser ou pour les tacler, il a été si longtemps leur pilier, leur point fixe. Un bon accompagnateur doit assimiler la partition et être au diapason de sa star, dans son tempo, ni trop en avance, ni trop en retard, Gérard a cette virtuosité-là de se couler dans les mots des autres. Parmi les nombreuses vedettes, il garde un attachement de jeunesse à Sylvie Vartan, une taulière frondeuse, il se souvient notamment d’une tournée au Japon où le public était en transe. Gérard loue la rigueur d’un Aznavour ou d’une Régine, la générosité d’un Lavilliers, la fidélité d’un Serge Lama, toute une époque, Sardou, Mort Shuman, Annabel l’épouse de Bernard Buffet, l’immense Diane Dufresne sa confidente ou plus récemment le charme d’Édouard Baer qui lui a écrit une jolie préface, mais aussi de la volcanique Linda de Suza ou de la grande Patachou. Mais, dans son cœur, Barbara tient une place à part. C’est assurément sa plus belle histoire d’amour musicale. Dans ces pages, Depardieu n’est pas loin. « Au-delà des paroles – je ne vais pas dire ici à quel point les textes de Barbara sont magnifiques, c’est l’interprétation qui me subjuguait. Je n’avais jamais entendu autant de subtilités. Comment peut-on se lasser d’accompagner une telle artiste ? » écrit-il.
Avec calme & amour – Gérard Daguerre – La Table Ronde 192 pages
Il existe des mots qui portent des siècles de mémoire. Des mots qui ne sont pas de simples concepts politiques, mais des héritages humains construits dans le sacrifice, l’exil et la survie. « Nouvelle-France » fait partie de ces mots. Et c’est précisément pour cette raison que les propos récents de Jean-Luc Mélenchon sur la « Nouvelle-France » ont provoqué chez de nombreux Québécois et descendants des Français d’Amérique un profond malaise, voire une véritable indignation. Car lorsqu’il utilise ce terme pour désigner une France contemporaine redéfinie uniquement par le multiculturalisme actuel, les flux migratoires modernes ou l’effacement progressif de la notion même de langue française « créole« commune, Mélenchon ne fait pas qu’employer une formule maladroite. Il détourne un héritage historique fondamental appartenant à un peuple bien réel : celui des Français d’Amérique. La Nouvelle-France n’était pas une expérience théorique de diversité abstraite. C’était notre histoire. Celle de nos ancêtres. Celle des familles venues de Normandie, de Bretagne, du Poitou ou du Pays basque pour bâtir une civilisation française en Amérique du Nord dans des conditions d’une dureté inimaginable aujourd’hui.
Ma propre famille a quitté Dieppe en 1661 pour rejoindre cette aventure. Comme tant d’autres, elle a traversé l’océan, affronté le froid, les guerres, la faim et l’isolement afin de construire un monde français sur le continent américain. Après la conquête britannique de 1763, ces familles ont dû survivre seules, sans protection de la France, dans un environnement politique et linguistique dominé par l’anglais. Pendant plus de deux siècles, les Canadiens français ont défendu la langue française avec une ténacité exceptionnelle. Ils l’ont protégée dans les écoles, dans les églises, dans les villages, dans les familles. Ils ont résisté à des politiques d’assimilation puissantes. Ils ont subi le mépris social et économique tout en refusant de disparaître. Voilà ce qu’était réellement la Nouvelle-France : un peuple fondateur devenu une nation historique francophone en Amérique.
Or Jean-Luc Mélenchon semble aujourd’hui utiliser ce terme comme une métaphore idéologique destinée à illustrer sa vision d’une France postnationale où l’identité historique française deviendrait secondaire face à une redéfinition permanente du pays. Plus troublant encore, lorsqu’il laisse entendre que l’on devrait relativiser l’importance même du français comme langue commune mais parler de la langue créole dans la définition de l’identité nationale, il touche directement à ce pour quoi des générations de Français d’Amérique se sont battues pour survivre. Car pour nous, la langue française n’est pas un simple outil administratif interchangeable. Elle est une mémoire vivante. Elle est le dernier lien direct avec nos ancêtres de Nouvelle-France. Pendant que la France traversait ses révolutions, ses crises politiques et ses bouleversements sociaux, les Canadiens français, eux, luttaient simplement pour continuer à vivre en français sur un continent massivement anglophone. Cette lutte a duré des siècles. Des siècles de sacrifices. Des siècles d’humiliations. Des siècles de résistance silencieuse.
C’est pourquoi les propos de Jean-Luc Mélenchon provoquent aujourd’hui une réaction aussi forte au Québec et dans plusieurs communautés francophones d’Amérique. Car entendre un responsable politique français réutiliser le terme « Nouvelle-France » tout en semblant vider progressivement de son sens l’héritage linguistique français apparaît comme une profonde incompréhension historique. Ou pire encore : comme une récupération idéologique parfaitement consciente. Il faut mesurer la portée symbolique de cette erreur. Imagine-t-on un dirigeant britannique utiliser le terme « Treize Colonies » pour défendre un projet politique relativisant progressivement l’importance historique de la langue anglaise dans la construction des États-Unis ? Évidemment non. Les Américains considéreraient cela comme une récupération absurde et insultante de leur mémoire nationale.
Pourquoi les descendants de la Nouvelle-France devraient-ils accepter ce type de récupération historique ? Ce qui est en cause ici dépasse largement un simple débat partisan français. Il s’agit d’un rapport fondamental à l’histoire, à la transmission et au respect des peuples francophones ayant survécu hors de France. Les Québécois n’ont jamais demandé à être transformés en symbole rhétorique dans les débats idéologiques français. Ils demandent simplement que leur histoire soit comprise avec sérieux et respect. La Nouvelle-France n’est pas un slogan politique réutilisable selon les besoins du moment. Elle représente quatre siècles de continuité humaine, linguistique et culturelle. Elle représente des peuples qui ont refusé de disparaître malgré des pressions immenses.
Jean-Luc Mélenchon affirme souvent défendre les peuples, les identités blessées et les mémoires marginalisées. Alors qu’il commence par écouter ceux qui portent encore aujourd’hui la mémoire vivante de la Nouvelle-France. Car lorsqu’un responsable politique réutilise un héritage historique aussi profond tout en semblant minimiser ce qui en constituait le cœur — la continuité du peuple français et de sa langue — il ne construit pas un pont avec les Français d’Amérique. Il crée une rupture. Et cette rupture risque d’être durable tant qu’un véritable respect de notre histoire ne remplacera pas la récupération idéologique de notre mémoire collective.
Jean-Luc Mélenchon doit cesser cette appropriation culturelle de la Nouvelle-France et il ne mérite aucunement la présidence de la France. Car la Nouvelle-France n’est pas un slogan politique moderne. La Nouvelle-France n’est pas une métaphore idéologique disponible pour les ambitions manipulatrices de politiciens français. La Nouvelle-France, c’est notre histoire. À nous alors respect.
L’interprétation magistrale et sensible du Souvenir de Florence de Tchaïkovski par le Quatuor Modigliani est à retrouver en CD et lors de leur concert parisien que notre critique présente comme l’événement incontournable de la saison de musique de chambre.
Pour commencer, Tchaikovsky magnifié par le Quatuor Modigliani dans un CD d’exception, programme repris ce mardi à Paris dans un concert prometteur.
Edité l’an passé sous les auspices du label Mirare, un CD fabuleux réunissait deux des plus sublimes morceaux de musique de chambre de Tchaïkovski : le quatuor à cordes n°3, mais surtout le célèbre sextuor à cordes baptisé Souvenir de Florence, partition millésimée 1880, révisée au soir de la vie du compositeur, en 1893, soit l’année même de sa mort. C’est cette ultime version qui est magistralement interprétée par le fameux Quatuor Modigliani (Amaury Coeytaux et Loïc Rio aux violons, François Kieffer au violoncelle, Laurent Marfaing à l’alto), lequel vient de fêter son quart de siècle d’existence. A cette formation s’associent deux instrumentistes de grand renom, le violoncelliste Antoine Lederlin et l’altiste Hélène Clément. Le deuxième mouvement adagio cantabile e con moto, merveille absolue, emprunte d’une nostalgie à vous arracher des sanglots, est ici magnifié par la délicatesse, l’articulation remarquablement nette, le legato onctueux dispensés par cette phalange unique, certes superlativement virtuose, mais sans jamais « en faire trop », comme on dit.
En un temps ou le principe même de toréer se voit frappé de bannissement par nos actuels guillotineurs, offrir en ouverture du concert la courte, frémissante oracion del torero (à peine 10mn) composée en 1925 par Joaquin Turina (1882-1949) est un contre-feu bienvenu à l’incendie philistin. Précédent l’apothéose florentine, cette première partie du concert propose également le seul et unique quatuor jamais écrit par le compositeur de Pelléas et Mélisande, partition dédiée au confrère Ernest Chausson et s’inscrivant, de fait, dans l’exacte lignée esthétique d’un César Franck. Bref, voilà LE concert de chambre à ne pas rater en cette troisième semaine de mai.
L’agenda classique invite par ailleurs à retrouver le Quatuor Modigliani dans quelques semaines sous d’autres cieux, très précisément au Théâtre du Châtelet, où Olivier Py a comme l’on sait sollicité la pianiste Shani Diluka pour tenter de faire dialoguer, selon un format assez original, musique, littérature et poésie, à travers une programmation qui a pris nom « Concerts du Dimanche Matin ». Ainsi retrouvera-t-on, au dernier dimanche de juin prochain le Quatuor Modigliani, cette fois encore sous les ibériques auspices de Turina, en cette occasion marié au génie de Bedrich Smetana (1824-1884), avec le premier quatuor du grand compositeur tchèque, pièce célèbre qu’il baptisa carrément De ma vie en 1876. En résonnance à ce répertoire romantique, la star du Français Denis Podalydès prêtera sa voix à Nerval, Lamartine et Ibsen – florilège de poétiques envolées…
Concert : « Souvenir de Florence ». La Oracion del torero op.34, de Joaquin Turina ; Quatuor à cordes op.10, de Claude Debussy ; Sextuor à cordes Souvenir de Florence op.70, de Piotr Ilitch Thaikovsky. Quatuor Modigliani. Auditorium de Radio France, mardi 19 mai, 20h. Diffusion en direct sur France Musique.
Concert, in « Concerts du Dimanche matin » : La Oracion del torero op.34, de Joaquín Turina + Quatuor à cordes n°1, De ma vie, de Bedřich Smetana. Quatuor Modigliani. Récitant : Denis Podalydès. Théâtre du Châtelet, dimanche 28 juin, 11h.
Dans les bacs : CD Sextuor à cordes op.70 « Souvenir de Florence » + Quatuor à cordes n°3 op.30, de Tchaikovsky. Quatuor Modigliani. Hélène Clément, alto. Antoine Lederlin, violoncelle. Label Mirare, 2025. Durée : 75mn
Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
Comme huit autres artistes du quartier Pierre-Rolin, à Amiens, ma Sauvageonne a exposé certaines de ses œuvres au centre culturel Jacques-Tati dans le cadre de la deuxième édition de l’opération Talents d’habitants. Je ne pouvais pas manquer ça. Quel plaisir, deux jours plus tôt, de l’aider à transporter ses tableaux jusqu’au lieu d’exposition, puis de me rendre au vernissage où quelques-uns des artistes étaient présents ! Grande fut ma surprise, d’y rencontrer le guitariste Christian Roche, dit Chris Roche ou encore Jean Drix (un lointain cousin de Jimi), un bon copain avec qui j’avais joué (de la basse et de l’harmonica) en des temps immémoriaux. Nous étions si heureux de nous revoir. Nous avons, bien sûr, parlé du bon vieux temps, de la chanteuse et comédienne Lou-Mary que nous accompagnions sur scène. Le temps passe trop vite ; c’est affreux.
Je lui ai présenté la Sauvageonne ; Chris nous a confié qu’il donnait des cours de guitare au centre Jacques-Tati. Tout ça m’a donné l’envie de sortir de leurs étuis ma basse violin Epiphone, copie Höfner façon McCartney, ma guitare Gibson Lespaul Deluxe rouge dégradé orangé (de Mars) façon Kevin Ayers, et mes harmonicas Marine Band de chez Hohner (numéro 1896). Mais saurais-je encore jouer, encore souffler à 70 ans ? La vieillesse est impitoyable.
C’est pour cela qu’il faut savoir se divertir. En parlant de cela, nous nous sommes, la Sauvageonne et moi, rapproché du buffet où deux jeunes femmes s’apprêtaient à prendre la parole. Juste avant, je me suis avancé vers elles pour leurs poser quelques questions. Camille et Rose, animatrices et chargées de projets au centre culturel Jacques-Tati, sont les instigatrices de l’événement qui se prolongera jusqu’au 26 mai. Elles m’ont confié que l’édition de janvier 2024 avait réuni une quinzaine d’habitants du quartier qui avaient exposé leurs créations. « Un bon succès », ont-elles résumé. « De nombreux visiteurs étaient passés pendant le mois. Cette idée a pour vocation de mettre en valeur les talents du quartier. Elle est née grâce aux discussions que nous avons menées avec les gens au fil des jours, ici au centre ou dans la rue. Des talents cachés. A notre connaissance, il n’y a pas eu d’initiatives semblables à Amiens. » Et de rappeler les noms des artistes de la présente exposition : Charline Combaret, Christine Croquet, Clément Delplanque, Annick Denis, Pascale Pigny, Colette Floret, Thierry Kujawa, René Van Imbeck. Estelle Jamault qui anime l’atelier modelages adultes. J’ai discuté avec Annick Denis qui peint sur des œufs d’autruches – qu’elle achète chez des éleveurs – ce qui m’a semblé carrément épatant. L’an passé, elle avait exposé des œufs d’oies décorés par ses soins. « Je peins sur des œufs depuis vingt ans », dit-elle. « Toute ma vie j’ai réalisé des animations artistiques tant pour les enfants que dans les maisons de retraite. » Elle confectionne aussi des figurines en terre cuite : « Je ne me réfère jamais à un modèle. Elles proviennent toutes de mon imagination. » Une démarche singulière.
Annick DenisExposants, « Talents d’habitants » à Amiens (80)
Contrat déchiré en direct, convocation du IIIe Reich, « clause de conscience » suicidaire pour l’édition: la croisade anti-Bolloré orchestrée en réaction au limogeage d’Olivier Nora a réactivé le grand-guignol antifasciste. Mais alors que la République des lettres s’efface au profit du royaume des écrans, cette agitation de salon est aussi le chant du cygne d’un monde littéraire qui avait de grands défauts et quelques charmes.
D’accord, le limogeage d’Olivier Nora, Marie s’en tamponne le coquillard. Marie, qui ne sait pas comment remplir son réservoir et son frigo, ne connaît pas les chapeaux à plume de la République des Lettres. Elle se fiche totalement des portes claquées dans les bureaux vieillots de Saint-Germain-des-Prés, des conjurations nouées dans les cafés branchés et des insurrections préparées sur des boucles WhatsApp. Et puis, comme le confie un écrivain rigolard, vachard et prudemment anonyme, à la fin, le résultat de tout ce bruit, c’est que Vanessa Springora changera d’éditeur. Un séisme, vous dis-je.
Et pourtant, Marie est peut-être plus concernée qu’elle le croit par ce que Vincent Bolloré voudrait réduire à la révolte d’une « petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous ». Dans le ciel des idées, il y a souvent, sinon toujours, des intérêts et des connivences, car même le plus génial des écrivains a des besoins matériels et des amis. Au-delà de la « bande à Nora » et du sixième arrondissement, au-delà des ridicules mobilisations de salon, quelque chose de plus profond et mélancolique se joue peut-être dans cette drôle d’affaire Grasset : le chant du cygne d’un monde qui avait bien des défauts, mais où l’on prenait l’écrit et les idées au sérieux. Marcel Gauchet ne dissimule pas son désenchantement : « Le phénomène de fond, c’est l’effondrement intellectuel du monde occidental et, parallèlement, le déclin de l’écrit, comme discipline tendue vers la recherche des formes et du plaisir. » La fin de la graphosphère, pour reprendre le mot de Régis Debray. « La France était le pays où la parution d’un livre de sciences humaines faisait événement », se rappelle un éditeur à l’ancienne. On pouvait y abattre un homme à coups de plume et le camp progressiste ne s’en est pas privé, décrétant infréquentable tout auteur ayant l’outrecuidance de ne pas épouser sa vision antifasciste et antiraciste du monde. N’empêche, pour abattre l’adversaire, il fallait argumenter, réfuter, donc se donner la peine de le lire. Dans le monde où grandissent les enfants de Marie, pas besoin d’écrire ni de lire un livre pour faire ou défaire une réputation, un tweet ou un bout de vidéo sur « Insta » suffisent à mettre en branle des meutes lyncheuses. « Vincent Bolloré a découvert le pouvoir intellectuel », veut croire Alain Minc qui a rompu avec lui il y a quelques années. Ce que nous découvrons plutôt, c’est que ce pouvoir n’existe plus.
Après le Grand soir, les matins blêmes
Il faut essayer de comprendre comment un micro-événement parisien a viré à la foire d’empoigne. Le 14 avril, Hachette Livre, troisième groupe mondial d’éditions, propriété du groupe Lagardère depuis 1981 et de Vincent Bolloré depuis 2023, annonce qu’Olivier Nora, qui dirigeait la boutique depuis vingt-six ans, quitte ses fonctions chez Grasset. La décision est endossée par Arnaud Lagardère, mais c’est Vincent Bolloré qui, quelques jours plus tard, prend la plume dans Le Journal du Dimanche. C’est donc lui qui sera la figure de l’ennemi. Il ne s’agit plus de protester contre un licenciement, mais de contrecarrer les agissements maléfiques et les sombres menées culturelles d’un Empire. Ce qui est assez marrant, compte tenu de la puissance de feu médiatique et politique de ses adversaires coalisés.
La rive gauche ressemble à la Florence des Médicis. Grands airs et grands mots sont de sortie. Regroupés autour de leur éditeur enseveli sous les superlatifs, plus d’une centaine d’auteurs – qui seront promptement 300 – s’entre-montent le bourrichon et annoncent par voie de presse que, face au bruit des bottes, ils partiront ! « Nous ne voulons pas que nos idées, notre travail, soient la propriété de Vincent Bolloré. » À vrai dire, personne ne les retient et beaucoup feraient mieux d’écouter les appels à la prudence car après le Grand Soir, viennent souvent les matins blêmes. Une fois les flonflons de la kermesse anti-Bolloré éteints, une partie notable des insurgés se retrouvera sur le carreau alors que, comme l’observe un connaisseur « le marché est bien incapable d’absorber autant d’auteurs ». Si les stars et les gros vendeurs croulent déjà sous les propositions d’éditeurs qui ont très vite séché leurs larmes confraternelles pour rafler les bonnes affaires, beaucoup d’inconnus parfois talentueux, iront rejoindre la masse des intellos précaires et amers. De plus, les précédents romans de Virginie Despentes ou Sorj Chalandon, les essais de Pascal Bruckner et de Caroline Fourest appartiennent toujours à Grasset. De même que Le Consentement, le chef-d’œuvre que Vanessa Springora a commis sur sa liaison malheureuse avec Gabriel Matzneff ou les élucubrations d’Alice Coffin jurant qu’elle ne lira plus jamais un livre écrit par un homme. Nora est certainement un excellent éditeur, mais il a publié un paquet de daubes. À Fayard, maison qu’il a dirigée en même temps que Grasset quelques années durant, l’une de ses premières décisions a été de congédier Renaud Camus et son beau projet des « Demeures de l’Esprit », récit de ses périples dans les maisons d’écrivains. La liberté, d’accord, mais pas pour n’importe qui. « Le problème de l’édition, s’agace un philosophe, ce n’est pas Bolloré, c’est le conformisme qui y sévit, comme à l’université et dans les médias. »
Il y a quelques drama queens, comme David Dufresne, journaliste passé par les meilleures écoles religieuses : Libération, Mediapart et Tarnac. Se croyant subversif quand il est seulement pathétique, il déchire son contrat sur le plateau de France 5.
À la manœuvre, quatre ou cinq femmes – Despentes, Springora, Félicité Herzog, Adélaïde de Clermont-Tonnerre – organisent, battent le rappel et semblent engagées dans un concours d’idées folles, puisqu’elles se mettent en tête de faire adopter par l’Assemblée une « clause de conscience » qui autoriserait un auteur à se prévaloir de ses états d’âme politiques pour quitter son éditeur avec ses droits. Et porterait un coup fatal à l’édition. Gérer des égos et névrosés en tout genre, c’est déjà un sacerdoce, si en plus ils peuvent vous filer entre les pattes parce que vous avez dit un truc qui les chagrine, plus personne ne voudra faire ce métier. Et encore moins payer.
Tous les chemins mènent à Bolloré
Parmi les auteurs en partance, un bon nombre filent à l’anglaise, sans bruit ni trompette. Quelques-uns expliquent leur décision dans Le Figaro qui, à la différence du Monde et de Libération, se tient à distance prudente de la bataille. Bon gars, Frédéric Beigbeder ne s’offusque pas d’être taxé de « droite cocaïne » dans Le JDD – j’ignorais qu’il fût de droite : « Pour certains, c’est une guerre idéologique. Pour moi et pour d’autres, c’est autre chose. Nous ne nous prenons pas pour de Gaulle en marche vers Londres, mais nous sommes choqués par la manière brutale dont ce départ a été décidé et annoncé. »
Pour Londres, ce n’est pas clair pour tous. Il y a quelques drama queens, comme David Dufresne, journaliste passé par les meilleures écoles religieuses : Libération, Mediapart et Tarnac. Se croyant subversif quand il est seulement pathétique, il déchire son contrat sur le plateau de Karim Rissouli sur France 5, au cours d’une émission d’anthologie. Pour le pluralisme, mon ami Nathan Devers tente vaguement de convaincre ses camarades qu’il faut bien parler avec le diable tout en précisant qu’il déteste ses idées. Avec lui, un quarteron de journalistes communiant dans la haute opinion qu’ils ont d’eux-mêmes. Une benête du Monde se targue de ne jamais parler des livres publiés par Fayard, héroïsme admirable. L’impayable Fottorino, que ses voisins semblent tenir pour une grande conscience, convoque la langue du IIIe Reich de Klemperer et invite ses compagnons de maquis à « être les antidotes contre un poison qui se diffuse à bas bruit ». Ce poison a un nom – inutile de préciser, tous les chemins mènent à Bolloré. Ses médias sont des « industries du mensonge », la preuve, c’est qu’ils parlent du déclin de la France. Fottorino se targue de connaître le vaste monde, mais il ne voit autour de lui aucun signe de cette lente chute que ressentent et observent nombre de ses concitoyens. Déclin, c’est dégoûtant, point.
C’est ensuite aux éditeurs d’entrer dans la danse avec une nouvelle pétition. Gallimard sonne le ralliement de la profession, tandis que Denis Olivennes, intime d’Olivier Nora et homme lige de Daniel Kretinski, propriétaire d’Editis, ferraille sur X avec Pascal Meynadier du JDD. Autrement dit, les numéros deux et trois du secteur sont en guerre plus ou moins ouverte avec le numéro un, sachant qu’à eux trois, ils représentent la moitié du marché du livre.
Comme Xavier Niel ou Matthieu Pigasse, Vincent Bolloré a sa petite idée sur le gars ou la fille qu’il voudrait voir présider la France. Il n’est pas fasciste – qu’il faille le préciser est déjà bizarre –, mais conservateur, catholique et breton – « que des qualités », plaisante Pascal Praud. Il est aussi autoritaire. Dans le milieu, beaucoup de gens qui ne sont pas mécontents de le voir secouer le cocotier de la bienséance déplorent ses manières brutales. Il avait le droit de congédier un salarié qui refusait de lui céder. Cela ne signifie pas qu’il a eu raison de le faire. « L’actionnaire a toujours été l’actionnaire, mais Jean-Luc Lagardère savait y mettre les formes, remarque le routier de l’édition déjà cité. Un éditeur n’est pas l’exécutant de l’actionnaire. » Beigbeder et d’autres soulignent que la littérature et l’information ne sont pas des produits comme les autres : « Une maison d’édition est une entreprise dont les produits ont un cerveau et un cœur qui bat. Les écrivains ne sont pas des yaourts. »
Un certain brouillard entoure le motif de la brouille. À en croire tous ceux qui fréquentaient la maison, elle couvait depuis longtemps. D’après Hachette, elle aurait éclaté à cause d’un différend sur la date de parution du livre de Boualem Sansal. On parle aussi de Nicolas Diat, un ami de Bolloré que Nora aurait refusé d’accueillir. Ce qui est sûr, c’est que le transfert de Sansal de Gallimard à Grasset a fait monter la tension. L’écrivain a observé que, tout au long de sa détention, Gallimard avait été sur une ligne très Quai d’Orsay – surtout, ne fâchons pas les Algériens. Il a préféré une maison plus combative. Que cela ait déplu rue Sébastien-Bottin, ça se comprend. Cela n’excuse pas le minable tir groupé contre l’ex-otage du régime algérien. « Ni un très bon écrivain ni un très gros vendeur », assène la péronnelle du Monde dans l’émission de Rissouli déjà mentionnée. « Ils lui ont retourné le cerveau », accuse L’Obs qui déplore qu’il soit « tombé dans l’escarcelle de Bolloré ». Pire, quand Emmanuel Macron s’en prend aux « mabouls qui veulent se fâcher avec l’Algérie », on dirait qu’en plus de Retailleau, il vise Sansal et ses soutiens.
Excédé par les insultes, Sansal, qui a tendance à parler sans filtre, finit par lâcher qu’il va quitter la France. Peut-être ses nouveaux amis l’ont-ils excessivement exposé à la vindicte des imbéciles, en le brandissant comme un symbole. À tout prendre, être un brin récupéré par des gens qui pensent qu’il est le nouveau Soljenitsyne est moins déplaisant qu’être reçu à l’Académie royale de Belgique par un auteur Gallimard qui le présente, toute honte bue, comme « le héros d’une droite décomplexée ». Et ta sœur, elle a des complexes ?
Habituellement, Vincent Bolloré semble trouver quelque plaisir à être traité de facho par la pointe avancée des « mutins de Panurge ». Cette fois, on dirait qu’il est touché, d’où une riposte qui ne brille pas par la nuance, d’autant que Nora, lui, se tait. On rappelle ses émoluments certes mirifiques, mais qu’on avait jugé bon de lui accorder. Pascal Meynadier dresse de lui un portrait peu flatteur où il est beaucoup question de ses origines et de ses réseaux. Qu’il n’y ait pas d’intention, c’est une certitude, mais il y a un parfum. Nora n’est évidemment pas pointé comme juif (ce n’est vraiment pas le genre de la maison Bolloré), mais comme l’incarnation de ces élites libérales et cosmopolites qui ont certes contribué à effacer les frontières et fasciser le populo, mais qui ont aussi fait honneur à la culture française. « C’est un peu comme les aristocrates d’Ancien Régime, reprend l’éditeur anonyme. Ils ont profité de la vie et fait beaucoup d’erreurs. Mais ils avaient aussi de bons côtés. Et après eux, on a eu les sans-culottes. » Les insurgés ne sont pas tous des petits marquis germanopratins, ni des « auteurs sans lecteurs » – au demeurant les ventes ne sauraient être le seul critère de la qualité littéraire.
N’irons-nous plus jamais à Saint-Germain-des-Prés ? Le 27 avril, alors que des noms d’oiseaux continuent à fuser, on apprend que les vénérables librairies Joseph Gibert, enseigne fondée en 1886, demandent leur placement en redressement judiciaire. Les beaux esprits qui se croient préposés à la distribution de brevets de respectabilité ou d’infamie ne voient pas qu’ils dansent sur un marécage qui finira par engloutir tout le monde. En quelques années, le marché de l’édition a chuté de 15 à 30 % selon les secteurs. Les humains lisent de moins en moins : deux heures par semaine en moyenne pour les lycéens, et généralement par obligation, contre trois heures d’écran par jour. Face à cette catastrophe civilisationnelle, la guérilla de salon à laquelle on a assisté paraît terriblement dérisoire. D’après Marcel Gauchet, même chez les adultes, la lecture a cessé d’être un plaisir pour devenir une corvée. Et ça, ce n’est pas la faute à Bolloré.
La FFF équipe ses arbitres d’une Go-Pro, pour tenir en respect les agités du football amateur. Curieusement, cette innovation n’est malheureusement pas déployée sur les terrains où ils en auraient le plus besoin…
Les Anciens racontaient que Dieu avait un œil sur toutes nos actions, bonnes ou mauvaises ; aujourd’hui l’œil de Dieu, c’est la vidéo surveillance : quoi que vous fassiez, souriez – vous êtes filmé au prétexte d’assurer votre sécurité. Derniers bénéficiaires de cette technologie, les arbitres qui tous les dimanches dirigent les matches du football amateur… devant une poignée de spectateurs, loin des caméras de la télévision. Or, sur les terrains la violence a progressé, même si elle reste encore marginale : selon le dernier rapport de la commission des comportements de la Fédération française de foot (FFF), sur 215 918 matches examinés, 2 648 avaient été émaillés d’incidents, soit 1,2 %.
Des incidents qui visent en priorité les arbitres : souvent des insultes, parfois des gifles. Le président Diallo de la FFF a donc décidé de protéger cette espèce en voie de disparition : depuis cette saison, dans 39 districts (départements), lors de rencontres ciblées, les arbitres sont équipés d’une caméra embarquée. Ils portent au-dessus de leur maillot une espèce de soutien-gorge où se niche un troisième œil électronique : si un joueur bouscule ou insulte l’arbitre, il est mis en boîte, filmé en pleine mauvaise action, condamné par l’image… Philippe Diallo est emballé : « On a déjà enregistré un recul de 0,4 % des incidents. […] Si la tendance se confirme, on généralisera le dispositif sur toute la France. »
Pour l’instant, en effet, l’expérience concerne seulement des districts de la France profonde : la Somme, la Gironde, le Loiret, le Cher, la Meurthe-et-Moselle, le Var, le Gard, la Sarthe, l’Aveyron. Curieusement, les districts les plus chauds, comme les départements franciliens, n’ont pas été sollicités pour cette expérimentation : avait-on peur que les arbitres se fassent voler leur caméra ? Maintenant, si on imagine qu’une caméra embarquée peut assurer la sécurité d’un arbitre, il faudrait en équiper toutes les victimes potentielles de la violence ordinaire, c’est-à-dire M. ou Mme Tout-le-Monde. Heureusement, le ridicule ne tue pas, même à Vidéo Gag.
Selon l’hebdomadaire de Caroline Fourest, Franc-Tireur, le fortuné Matthieu Pigasse aurait mis son royaume médiatique au service de Mélenchon (à moins que ce ne soit de lui-même…) et serait ainsi le « Bolloré de l’extrême gauche ». Persuadés d’être dans le camp du bien, Meurice, Barré, Juliette Arnaud ou Akim Omiri se moquent en meute de tous ceux qui ne dénoncent pas assez fermement le prétendu « génocide » qu’ils voient dans la guerre au Proche-Orient. Mais, une énième chronique humoristique de Radio Nova fait grincer des dents.
Faire passer la haine sous les habits de l’esprit est une vieille spécialité française. Autrefois, cela donnait des salons où l’on assassinait les juifs avec des bons mots entre deux citations de Voltaire et quelques soupirs sur « l’esprit français ». Aujourd’hui, cela donne des radios « cool », des humoristes dopés à la moraline, des chroniqueurs persuadés d’incarner la résistance intellectuelle depuis un studio parisien du XIe arrondissement, et cette certitude exquise que le second degré tient lieu de brevet d’innocence.
Vulgarité contemporaine
L’affaire des comiques de Radio Nova – la radio de Matthieu Pigasse, toujours partagé entre le capitalisme mondialisé et le fantasme d’une immaculée présidence de la République – mérite mieux qu’une polémique de quarante-huit heures sur les réseaux sociaux. Elle dit quelque chose de beaucoup plus profond sur une époque où l’antisémitisme ne se présente plus forcément avec des bottes, une matraque et un brassard, mais avec un tote bag à l’épaule, une moustache ironique, un abonnement à Télérama et une carte de presse soigneusement rangée dans la poche arrière du jean.
Depuis des mois, un humour très particulier prospère dans une partie du paysage médiatique français : obsessionnellement tourné vers « la Palestine », compulsivement sarcastique dès qu’il est question des juifs, du 7-Octobre, des otages ou même du simple droit de l’État hébreu à exister sans comparaître chaque matin devant un tribunal improvisé composé de juges incultes et autosatisfaits. Tout y passe : le juif dominant, le lobby qui fait taire tout le monde, la double allégeance, la suspicion permanente, l’argent, l’influence, la manipulation médiatique. Rien n’est jamais dit frontalement, bien entendu. La vulgarité contemporaine est trop sophistiquée pour cela, elle avance masquée sous les oripeaux de l’antisionisme vertueux. On ne dit donc plus « les juifs », mais « les sionistes » ; on ne dit plus « ils contrôlent », on soupire « on ne peut plus rien dire » ; on ne dit plus « ils sont insupportables », on fait une blague, puis une autre, puis encore une autre, jusqu’à ce que l’accumulation finisse par produire ce qu’aucune phrase isolée n’assumerait seule.
Le système est remarquablement huilé. Des « humoristes » comme Guillaume Meurice, Aymeric Lompret ou Pierre-Emmanuel Barré accumulent les saillies douteuses avec la sérénité de ceux qui savent qu’ils bénéficient d’une immunité de principe : ils appartiennent au camp du Bien. Et dans la France médiatique contemporaine, appartenir au camp du Bien fonctionne comme une indulgence plénière. Dès lors, tout est permis. Les Israéliens assassinés deviennent des accessoires gênants du récit, les otages disparaissent derrière les punchlines, le méga-pogrom du 7-Octobre se dissout dans le brouillard commode du « contexte ». La névrose antisioniste finit ainsi par se transformer en certificat de vertu.
Acharnement contre Sophia Aram
Le plus frappant n’est même plus la vulgarité de certaines plaisanteries. Exemple à propos de Gabriel Attal, Barré ironise finement : « Je ne dis pas qu’il a un cancer, je n’en sais rien. Je dis juste que si on m’apprenait qu’il avait un cancer, je dirais : “Ah, pancréas ? Non ? Dommage.” » Sur Sophia Aram, Barré délire sur le même registre : « Putain mais Sophia, je te souhaite tellement de devenir daltonienne et de traverser au feu rouge là, et bam ! Oh non merde, comment va la bagnole ? Ça va elle roule encore ? Super, alors repasse une fois en marche arrière. ». Et d’ajouter : « C’est violent, c’est violent mais elle met des guillemets à un vrai génocide (à Gaza), je peux lui mettre une Kangoo imaginaire dans la gueule. » Prière de rigoler, bonnes gens.
Dans certains milieux médiatiques, universitaires ou artistiques, détester Israël est devenu un signe extérieur de sensibilité et d’intelligence du monde. Une élégance de salon pour époque post-coloniale saturée de demi-savoir universitaire, perfusée aux thèses d’Edward Saïd ou de Rashid Khalidi dans leur version digest pour classes urbaines diplômées. La cause palestinienne y tient lieu à la fois de religion civile, de signe de distinction culturelle et de substitut émotionnel à l’ancienne lutte des classes.
Vieilles haines
Le plus extraordinaire est peut-être cette capacité qu’a notre époque à se croire héroïque alors qu’elle épouse sottement tous les conformismes du moment. Car enfin, quel risque prennent-ils réellement ? Aucun. Ils savent parfaitement que les mêmes qui traqueraient la moindre phrase maladroite sur n’importe quelle minorité applaudiront avec gravité dès lors que la cible s’appelle Israël ou « les sionistes ». Le courage de ces gens consiste essentiellement à réciter ce que leur milieu sociologique et leur environnement social considèrent déjà comme moralement supérieur. On se moque donc beaucoup, d’Israël, des « sionistes », des victimes parfois aussi. Toujours avec cette conviction profondément narcissique d’appartenir au camp de la lucidité contre celui de la barbarie. Le problème commence précisément là.
L’histoire européenne enseigne pourtant une chose très simple : lorsqu’un peuple devient l’objet d’un traitement d’exception permanent – moral, médiatique, symbolique – arrive toujours un moment où les plaisanteries cessent d’être innocentes. Les vieilles haines ne reviennent presque jamais sous leur forme originale. Elles reviennent maquillées par les codes culturels de leur temps. Jadis, elles parlaient le langage du nationalisme, aujourd’hui, elles parlent celui de l’indignation humanitaire, du décolonialisme de plateau et de la compassion obligatoire.
L’humour est évidemment une liberté précieuse. Encore faut-il savoir distinguer le rire de l’esprit et le rire de meute. Il existe des moments où la plaisanterie cesse d’être une preuve de finesse pour devenir le cache-misère cynique d’une haine socialement fréquentable. C’est précisément ce que révèle cette affaire : non pas le retour spectaculaire d’un antisémitisme ancien, mais pire encore peut-être, sa réintégration paisible dans le paysage culturel ordinaire, sous les applaudissements satisfaits des bouffons du progrès.
Le film de Vincent Garenq reconstitue précisément les derniers jours de Samuel Paty, mort décapité par un islamiste en 2020 après une cabale mêlant élèves musulmans, parents et réseaux sociaux.
« L’Abandon » est un magnifique film tragique sur les dix jours qui ont précédé l’assassinat de Samuel Paty. Il est d’une honnêteté scrupuleuse et, lorsqu’on a fini de le voir, on est glacé et effrayé. Glacé par cette horreur criminelle du 16 octobre 2020, qui a vu ce professeur d’histoire-géographie exemplaire être décapité par un terroriste tchétchène. Effrayé parce qu’on pressent les terrifiantes menaces qui pèsent sur l’avenir. En ce sens, l’assassinat de Samuel Paty est bien plus que cette monstruosité venant clore dix jours d’incompréhension, d’irresponsabilité, de lâcheté, d’impuissance et de mise en danger mortelle. Comme on mesure bien, après ce film, l’admirable et si justifié entêtement de la sœur de la victime, Mickaëlle Paty ; comme on perçoit à quel point elle n’a cessé d’avoir raison en sollicitant les pouvoirs publics, en les alertant sur le fait que les leçons nécessaires n’avaient pas été tirées à la suite de cette atroce tragédie et qu’on avait trop vite conclu, l’indignation passée, à une normalité restaurée. A rebours, certaines critiques politiques partisanes et médiatiques ont été honteuses comme si ce film aurait dû tenir la balance égale entre l’assassin et sa victime absolument innocente ! « L’Abandon » est un film capital non seulement par le récit d’un assassinat programmé, mais aussi par la lumière implacable qu’il jette sur la France d’aujourd’hui : ses carences, ses faillites, ses rigidités, ses impuissances à tous les niveaux. Au point que, derrière l’atrocité de ce crime, on est contraint de se demander ce qui se déroulerait demain avec les mêmes mécanismes, la même structure éducative et professorale, le même maquis administratif et policier, la même lâcheté, la même indifférence ou la même partialité de certains, la même organisation dont on est fondé à questionner l’utilité. Le paradoxe est que cette multitude de services et de personnages officiels paraît être en place non pour résoudre les crises dans l’urgence et avec courage, mais pour empêcher qu’elles soient résolues. Comment aurait-il été possible de sauver Samuel Paty dans un univers de l’Éducation nationale si frileux, si tétanisé, si bloqué dans sa vitesse d’exécution, si peu armé pour répondre à des menaces mortifères ?
Cette description et cette analyse, même si elles n’ont heureusement pas toujours des conséquences aussi ignobles, peuvent s’appliquer à l’ensemble de la France officielle, administrative et institutionnelle, notamment politique, judiciaire et médiatique. Le moyen le plus sûr de répondre aux défis du réel consiste, dirait-on, à les engloutir dans une complexité inextricable, une bureaucratie proliférante et une telle accumulation d’obstacles que le succès finirait par relever du miracle.
L’assassinat de Samuel Paty n’est pas une fatalité. Il est le résultat du fonctionnement défaillant d’un pays qui, demain encore, risque de pâtir des mêmes errements. 2027 est désormais proche. Mais qui pourrait, dans une démocratie déjà imparfaite par temps calme, nous garantir la révolution salutaire qui remettrait notre pays en état de marche, en état ?
Un mois après les municipales, le quotidien est de retour et le travail peut reprendre plus ou moins paisiblement, car l’actualité internationale et ses conséquences locales n’apportent pas franchement la sérénité. Mais promis, on tente de prendre la vie du bon côté !
Heureux sans le savoir
Le matin, j’écoute souvent la chronique d’Isabelle Saporta sur RTL. Je ne suis pas toujours d’accord avec elle, parfois même, je l’avoue, elle m’agace (pardon Isabelle !), mais ce jour-là, le 9 avril dernier, je me suis dit qu’elle avait diablement raison. Elle revenait sur les sourires de Cécile Kohler et Jacques Paris dans la cour de l’Élysée au lendemain de leur retour en France, après avoir passé mille deux cent soixante-dix-sept jours dans les geôles iraniennes. Des conditions de détention atroces, inhumaines, sans avoir le droit de lire ni d’écrire. Alors, leurs sourires et ce cri – « Vive la vie ! » poussé par l’un de nos deux ex-otages – résonnaient un peu comme un pari : et si nous autres Français, cessions de nous plaindre de tout ? Et si nous prenions conscience de notre chance de vivre dans un pays comme la France ? Et si, enfin, nous réalisions que nous sommes heureux sans le savoir !
Iran suite
Le 20 mars dernier, les Iraniens ont fêté Norouz, le Nouvel An persan. Célébrée depuis des millénaires, cette fête accueille le printemps comme un symbole de renouveau et d’espoir. Elle incarne le passage de l’hiver vers la lumière et la vitalité retrouvée. Cette année pourtant, pour des millions d’Iraniens, chez eux comme ailleurs, cette célébration a été synonyme de peur et de deuil. C’est ce que m’explique mon amie Sara, qui vit à Paris, mais dont la voix tremble lorsqu’elle évoque avec moi par téléphone la situation de ses « frères ». Je connais Sara. Elle n’a pas vraiment peur. Elle est surtout scandalisée. Révoltée. Par le régime des mollahs bien sûr. Mais peut-être plus encore par la lâcheté de l’Occident. Par ces grandes déclarations de solidarité envers le peuple iranien aussitôt contrebalancées par des prises de position qui, en réalité, minimisent la nature du régime iranien et relativisent sa violence et contribuent, de fait, à sa légitimation. La France a un rôle particulier à jouer, veut-elle croire. Mais qui, aujourd’hui, attend la France sur la scène internationale ? Malheureusement, dans ce domaine aussi, Emmanuel Macron aura passablement écorné l’image et l’influence de la patrie des droits de l’homme. Vivement 2027 !
À Béziers, la tempête Nils a fait des ravages : plus de 300 arbres arrachés ou tombés et près de 300 000 euros de réparations à engager. Lors d’une réunion avec nos services « espaces verts et nettoiement », j’apprends l’information suivante. Alors que nous avions déposé un dossier en vue d’obtenir une aide de l’État pour nous aider à réparer les dégâts causés par la tempête, celle-ci nous a été refusée. La raison invoquée ? Priorité aux plus petites communes qui ont été sévèrement touchées par les intempéries. Jusque-là, l’explication s’entend. C’est la suite qui est plus étonnante. Pour monter notre dossier de subvention, nos agents ont consciencieusement répertorié chaque arbre tombé et en ont envoyé la liste à l’administration en charge d’instruire notre demande. Laquelle nous a répondu non, comme je vous l’ai indiqué, mais a quand même dépêché manu militari un de ses agents pour vérifier chaque arbre et chaque souche mentionnés dans ledit dossier. Comprenne qui pourra. Si quelqu’un au gouvernement cherche encore à faire quelques économies, j’ai des idées !
Naissance
En remontant le long du petit lac du superbe plateau des Poètes à Béziers avec le directeur des espaces verts, nous nous étonnons de ne voir qu’un seul des deux cygnes noirs évoluer sur l’eau. D’habitude, ces bêtes majestueuses ne s’éloignent guère l’une de l’autre. Réponse en photo le lendemain matin, puisque l’oiseau qui se cachait était en réalité en train de couver et a donné naissance à six petits cygneaux du plus joli gris souris. On attend également de bonnes nouvelles du côté des cygnes blancs… Tout ce petit monde a rapidement été mis en sécurité pour les protéger des cormorans – une espèce protégée – qui mangent nos bébés cygnes sans état d’âme aucun. Quand on vous dit que la vie est belle !
Carburants
Une chose m’étonne. Rappelez-vous les gilets jaunes. Ils sont descendus sur les ronds-points en 2018 quand le gasoil est passé à 1,50 euro par litre. Aujourd’hui, dans certaines stations, on atteint les 2,50 euros, mais personne ne bouge. Qu’est-ce à dire ? Les Français sont-ils devenus fatalistes, indifférents ou pire, soumis ? C’est ce que montrent les sondages puisqu’une enquête Odoxa souligne que plus de 70 % d’entre nous se disent « résignés au déclin du pays »… Ouh là ! Isabelle Saporta, à l’aide ! Il est temps de remonter le moral des Français. Les dorloter, les rassurer mais surtout, ne pas leur mentir. Avouez qu’avec les candidats annoncés pour la présidentielle de 2027, on n’en prend pas tout à fait le chemin…
Vous l’avez peut-être vu ou entendu, Robert Ménard (dont j’ai la chance de partager la vie) vient de publier Lettre à Clara. Une centaine de pages adressées à notre fille pour tenter de comprendre pourquoi certains sujets sont devenus tabous à la maison, de peur de se disputer lors des si rares moments que nous pouvons partager. Écrire ce livre lui a coûté plus qu’aucun autre. Chaque mot en a été pesé. Il ne fallait surtout pas blesser. Je n’ai pas regardé toutes les émissions dans lesquelles Robert a eu l’occasion de parler de son livre, mais je suis chaque fois émue d’entendre une formidable déclaration d’amour d’un père à sa fille. Bonne nouvelle, elle n’y est pas indifférente… Et elle nous a fait la plus belle des surprises en acceptant – en connivence avec l’éditeur – de répondre à la lettre de son père à la fin du livre. Une réponse simple, mais tellement belle et sincère. Comme elle.
Dans la société actuelle, où dominent des conditions d’existence si difficiles, la frivolité a perdu toute autorité. Comme si les êtres humains étaient soumis volontairement à un sérieux obligatoire, de façon à ôter à chacun sa joie de vivre et la chance d’un peu de rêve. Le luxe semble proscrit, réservé aux célébrités photographiées à longueur de pages glacées dans les magazines people. Et lorsqu’on va au cinéma, désormais, c’est pour voir s’étaler sur l’écran la misère sociologique de nos semblables, pris dans les rets de l’incommunicabilité de masse. Pourtant, sommes-nous voués à survivre dans un tel malheur moderne ? Parfois, un petit geste peut nous faire sortir de cette agonie, comme d’accomplir une chose parfaitement gratuite, mais belle. Oscar Wilde, dans un anglais si proche du français, nous donnait ce conseil admirable: « The only excuse for making a useless thing is that one admires it intensely[1]. » (Préface au Portrait de Dorian Gray)
Défense et illustration de la légèreté
C’est la parution d’un bref volume qui m’amène à vous reparler aujourd’hui de la frivolité. Il s’agit de Petit manuel d’élégance masculine, d’Eugène Marsan, sorti aux Éditions des Lumières. Cet auteur ne vous dira rien, sans doute. Né en 1882, il est mort en 1936. Il a bâti une carrière littéraire discrète sur une sorte de dandysme Belle Époque, assez courant alors dans le milieu des gens de lettres. Marsan, proche de la revue Le Divan, a écrit des ouvrages aux titres légers, légers comme sa prose évanescente: Éloge de la paresse (1926) ou encore Notre costume (1926). Il faisait partie, non du Jockey Club, mais du Club des Longues Moustaches, ce qui est bien aussi. On ne trouve plus aujourd’hui ses œuvres en librairie. Ce spécialiste de la mode est devenu démodé. C’est donc une excellente idée de la part les Éditions des Lumières de rééditer un florilège de ses meilleurs textes. Vous y apprendrez, en vous amusant, comment un homme élégant doit se comporter dans la conversation, ou lorsqu’il voyage, comment il se tient à table, et quels sont les vêtements qui lui permettent d’être au goût du jour. Marsan donne également des conseils de lecture (c’est la partie qui m’a le plus intéressé) : « Lisez dans Saint-Simon, écrit-il par exemple, l’admirable gradation, depuis la duchesse jusqu’à la fille de cuisine. » Bien sûr, on peut se demander si porter un tel jugement moral serait encore bienséant de nos jours, après Pierre Bourdieu ou Annie Ernaux. Sans doute que non…
Les Éditions des Lumières, aux couvertures rouges, n’en sont pas à leur premier coup d’essai. Spécialisées dans la reprise de textes du passé, elles nous avaient récemment proposé de bien jolies choses qu’on peut acheter les yeux fermés. Ainsi, Qu’est-ce que le dandy ? de Baudelaire, ou Alias de Maurice Sachs, etc., etc. En fait, nous connaissions déjà ces textes, mais les voilà de nouveau à portée de lecture. Barbey d’Aurevilly également figure à leur catalogue, comme de juste. On ne dira jamais assez quel grand romancier il fut ! J’ai remarqué avec plaisir qu’il était au programme du bac, cette année. À propos de Barbey, si vous désirez faire le tour de la question, lisez son Du dandysme et de George Brummell, aux Éditions de Paris (2008), avec une préface de Simon Liberati, expert en proses excentriques et rares. C’est la bible des connaisseurs. Les écrivains-dandys de la Belle Époque ont certes été influencés par leurs prédécesseurs, Barbey et Baudelaire, mais ont fait évoluer leur style vers une frivolité plus moelleuse, très éloignée par exemple des énormités d’un Léon Bloy. Une référence de ce courant « mondain » reste l’homme de lettres Marcel Boulenger, auteur d’un célèbre Éloge du snobisme (Hachette, 1926). Boulenger est l’exact contemporain d’Eugène Marsan, et sa partie était de faire l’apologie sans complexe des défauts humains. On sait combien le goût du paradoxe anime les dandys, comme l’a bien montré Oscar Wilde. Éloge du snobisme est une petite plaquette d’une soixantaine de pages, qui n’a pas été republiée depuis, mais que vous pourrez trouver, si vous avez de la chance, chez les bouquinistes. J’en conserve précieusement un exemplaire, un peu froissé et jauni par le temps, et me plais à le feuilleter de temps à autre, pour y retrouver le parfum des sensations perdues. Le mot « snobisme », utilisé par ces écrivains, est difficile à définir. Alain Rey notait qu’un snob était « une personne qui cherche à être assimilée aux gens distingués de la haute société en étalant des manières, des goûts qu’elle lui emprunte sans discernement ». (Dictionnaire historique de la langue française) Cette définition me paraît adéquate. C’était celle aussi, précisons-le, de Philippe Jullian, dans son excellent Dictionnaire du snobisme (rééd. Bartillat, 2006). Je vous recommande ce dernier, qui est ce qu’on a écrit de plus éclairé sur le snobisme moderne.
Il faut dire une chose. Eugène Marsan ou Marcel Boulenger sont les grands témoins d’un passé révolu. Ils furent un jalon, certes agréable, de l’histoire du dandysme, mais on les a rapidement oubliés. Quelques lettrés, comme les deux éditeurs des Éditions des Lumières, aiment encore les citer. Mais en réalité ils n’ont pas tenu le choc, disons-le. D’autres mouvements littéraires ont accaparé les esprits, comme le surréalisme. La vraie originalité ne se trouvait pas chez ces beaux esprits persifleurs, familiers du grand monde et des dîners en ville. Le génie avait changé de bord. Un siècle a passé depuis lors, qui nous permet de tracer un bilan. C’est tout juste si l’on se souvient encore de Jacques-Émile Blanche, portraitiste mondain ami de Proust. Depuis, il faut rechercher les dandys sous d’autres oripeaux : ceux des avant-gardes (il y en a encore), dans la lignée allant du dadaïsme jusqu’au punk, et plus loin encore sans conteste, jusqu’au trash. La société s’est décomposée. Y a-t-il encore un sens à parler de dandysme ? Je m’interroge. Le terme, sujet à métamorphoses, ressuscitera peut-être un jour, à l’occasion d’une révolution dans les esprits, comme le souhaitait Gilles Deleuze.
Eugène Marsan, Petit manuel d’élégance masculine. Éditions des Lumières, 107 pages.
Marcel Boulenger, Éloge du snobisme. Éd. Hachette, 1926. J’ai déniché mon exemplaire sur le catalogue de la librairie Le Dilettante à Paris, pour la somme modeste d’une quarantaine d’euros.
Accompagnateur de Sylvie Vartan, de Barbara, de Michel Sardou, de Serge Lama, de Michel Delpech, de Charles Aznavour ou encore d’Édouard Baer, le pianiste, arrangeur et chef d’orchestre Gérard Daguerre raconte, avec la complicité de Laurence Caracalla aux éditions de la Table Ronde, ses rencontres musicales au cours d’une riche vie professionnelle, entre séances d’enregistrement tard dans la nuit et tournées mondiales harassantes
Un livre de souvenirs recuits ? Un règlement de comptes nauséabond ? L’envers du show-business dévoilé ? Les monstres de la variété française, leurs turpitudes et leurs travers égocentriques, donnés en pâture au voyeurisme des lecteurs ? Enfin, la vérité que l’on vous cachait ? Vous faites fausse route.
Un bosseur
La maison Daguerre ne pratique pas la délation. L’amertume et la rancœur ne font pas partie de son vocabulaire. Gérard Daguerre, Basque tombé dès le plus jeune âge dans la marmite du Conservatoire de Bayonne, a l’élégance des honnêtes hommes qui ont pratiqué la musique comme un art et aussi comme une forme de compagnonnage. Au long cours. Dans l’intimité des artistes. Un pas, juste derrière. À portée de regard. Sous la bonne étoile des frères Boniface, au pays du rugby et du piment d’Espelette, le petit Gérard avec son grand frère Henri, le consciencieux et le fêtard, deux tempéraments si différents, ne perdront pas leur temps sur les bancs de l’école publique. À quinze ans, au temps des parquets où les stars s’appelaient Jo Privat ou Aimable, Gérard va faire ses gammes sur scène. Il apprend vite le métier au Casino d’Hossegor et fait la rencontre d’un monde à part, celui des gens qui chantent devant un public, dans la fièvre et les applaudissements, dans les doutes et l’excitation d’un soir.
Talentueux, intuitif, bosseur, avec cette soif de comprendre l’alchimie musicale et de se perfectionner, il monte à Paris tenter sa chance dans les studios d’enregistrement. La plus difficile des écoles d’apprentissage. Il deviendra vite l’un des pianistes les plus demandés pour son aisance à se couler dans l’identité de chaque artiste et à leur apporter la confiance nécessaire. Avec Gérard à leurs côtés, les vedettes sont sereines. Elles peuvent enfin se lâcher, se concentrer sur leur voix. Gérard s’assure de la solidité musicale des murs porteurs. Dans Avec calme & amour, Gérard Daguerre, aucunement professeur de morale ou vieux con du métier relatant ses succès, répond aux questions de Laurence Caraccalla, accoucheuse délicate qui réactive la mémoire. L’homme est posé, un brin taiseux, ne se mettant jamais en avant. Il n’est animé d’aucun ressentiment. Il préfère se souvenir du meilleur. Il ne s’appesantit pas sur les petites crasses inhérentes à chaque profession. Sa carrière parle pour lui. Il aura été de toutes les aventures. Il a dirigé l’orchestre de Champs-Elysées (en direct), l’émission phare de Michel Drucker. Il a été directeur musical de l’Opéra-Comique sous la férule tourbillonnante et bouillonnante de Jérôme Savary. Il est intervenu plus d’une fois comme un « spin-doctor » à la manière d’un Claude Sautet qui venait rafistoler des histoires de cinéma bancales.
Communion
Pour Gérard, la musique n’est pas une simple distraction, un divertissement du week-end, c’est une manière d’entrer en communion avec un chanteur. Un bon accompagnateur doit aimer son artiste. Dans ce recueil sincère et touchant, Gérard parle des vedettes, il les évoque non pour se faire mousser ou pour les tacler, il a été si longtemps leur pilier, leur point fixe. Un bon accompagnateur doit assimiler la partition et être au diapason de sa star, dans son tempo, ni trop en avance, ni trop en retard, Gérard a cette virtuosité-là de se couler dans les mots des autres. Parmi les nombreuses vedettes, il garde un attachement de jeunesse à Sylvie Vartan, une taulière frondeuse, il se souvient notamment d’une tournée au Japon où le public était en transe. Gérard loue la rigueur d’un Aznavour ou d’une Régine, la générosité d’un Lavilliers, la fidélité d’un Serge Lama, toute une époque, Sardou, Mort Shuman, Annabel l’épouse de Bernard Buffet, l’immense Diane Dufresne sa confidente ou plus récemment le charme d’Édouard Baer qui lui a écrit une jolie préface, mais aussi de la volcanique Linda de Suza ou de la grande Patachou. Mais, dans son cœur, Barbara tient une place à part. C’est assurément sa plus belle histoire d’amour musicale. Dans ces pages, Depardieu n’est pas loin. « Au-delà des paroles – je ne vais pas dire ici à quel point les textes de Barbara sont magnifiques, c’est l’interprétation qui me subjuguait. Je n’avais jamais entendu autant de subtilités. Comment peut-on se lasser d’accompagner une telle artiste ? » écrit-il.
Avec calme & amour – Gérard Daguerre – La Table Ronde 192 pages
Il existe des mots qui portent des siècles de mémoire. Des mots qui ne sont pas de simples concepts politiques, mais des héritages humains construits dans le sacrifice, l’exil et la survie. « Nouvelle-France » fait partie de ces mots. Et c’est précisément pour cette raison que les propos récents de Jean-Luc Mélenchon sur la « Nouvelle-France » ont provoqué chez de nombreux Québécois et descendants des Français d’Amérique un profond malaise, voire une véritable indignation. Car lorsqu’il utilise ce terme pour désigner une France contemporaine redéfinie uniquement par le multiculturalisme actuel, les flux migratoires modernes ou l’effacement progressif de la notion même de langue française « créole« commune, Mélenchon ne fait pas qu’employer une formule maladroite. Il détourne un héritage historique fondamental appartenant à un peuple bien réel : celui des Français d’Amérique. La Nouvelle-France n’était pas une expérience théorique de diversité abstraite. C’était notre histoire. Celle de nos ancêtres. Celle des familles venues de Normandie, de Bretagne, du Poitou ou du Pays basque pour bâtir une civilisation française en Amérique du Nord dans des conditions d’une dureté inimaginable aujourd’hui.
Ma propre famille a quitté Dieppe en 1661 pour rejoindre cette aventure. Comme tant d’autres, elle a traversé l’océan, affronté le froid, les guerres, la faim et l’isolement afin de construire un monde français sur le continent américain. Après la conquête britannique de 1763, ces familles ont dû survivre seules, sans protection de la France, dans un environnement politique et linguistique dominé par l’anglais. Pendant plus de deux siècles, les Canadiens français ont défendu la langue française avec une ténacité exceptionnelle. Ils l’ont protégée dans les écoles, dans les églises, dans les villages, dans les familles. Ils ont résisté à des politiques d’assimilation puissantes. Ils ont subi le mépris social et économique tout en refusant de disparaître. Voilà ce qu’était réellement la Nouvelle-France : un peuple fondateur devenu une nation historique francophone en Amérique.
Or Jean-Luc Mélenchon semble aujourd’hui utiliser ce terme comme une métaphore idéologique destinée à illustrer sa vision d’une France postnationale où l’identité historique française deviendrait secondaire face à une redéfinition permanente du pays. Plus troublant encore, lorsqu’il laisse entendre que l’on devrait relativiser l’importance même du français comme langue commune mais parler de la langue créole dans la définition de l’identité nationale, il touche directement à ce pour quoi des générations de Français d’Amérique se sont battues pour survivre. Car pour nous, la langue française n’est pas un simple outil administratif interchangeable. Elle est une mémoire vivante. Elle est le dernier lien direct avec nos ancêtres de Nouvelle-France. Pendant que la France traversait ses révolutions, ses crises politiques et ses bouleversements sociaux, les Canadiens français, eux, luttaient simplement pour continuer à vivre en français sur un continent massivement anglophone. Cette lutte a duré des siècles. Des siècles de sacrifices. Des siècles d’humiliations. Des siècles de résistance silencieuse.
C’est pourquoi les propos de Jean-Luc Mélenchon provoquent aujourd’hui une réaction aussi forte au Québec et dans plusieurs communautés francophones d’Amérique. Car entendre un responsable politique français réutiliser le terme « Nouvelle-France » tout en semblant vider progressivement de son sens l’héritage linguistique français apparaît comme une profonde incompréhension historique. Ou pire encore : comme une récupération idéologique parfaitement consciente. Il faut mesurer la portée symbolique de cette erreur. Imagine-t-on un dirigeant britannique utiliser le terme « Treize Colonies » pour défendre un projet politique relativisant progressivement l’importance historique de la langue anglaise dans la construction des États-Unis ? Évidemment non. Les Américains considéreraient cela comme une récupération absurde et insultante de leur mémoire nationale.
Pourquoi les descendants de la Nouvelle-France devraient-ils accepter ce type de récupération historique ? Ce qui est en cause ici dépasse largement un simple débat partisan français. Il s’agit d’un rapport fondamental à l’histoire, à la transmission et au respect des peuples francophones ayant survécu hors de France. Les Québécois n’ont jamais demandé à être transformés en symbole rhétorique dans les débats idéologiques français. Ils demandent simplement que leur histoire soit comprise avec sérieux et respect. La Nouvelle-France n’est pas un slogan politique réutilisable selon les besoins du moment. Elle représente quatre siècles de continuité humaine, linguistique et culturelle. Elle représente des peuples qui ont refusé de disparaître malgré des pressions immenses.
Jean-Luc Mélenchon affirme souvent défendre les peuples, les identités blessées et les mémoires marginalisées. Alors qu’il commence par écouter ceux qui portent encore aujourd’hui la mémoire vivante de la Nouvelle-France. Car lorsqu’un responsable politique réutilise un héritage historique aussi profond tout en semblant minimiser ce qui en constituait le cœur — la continuité du peuple français et de sa langue — il ne construit pas un pont avec les Français d’Amérique. Il crée une rupture. Et cette rupture risque d’être durable tant qu’un véritable respect de notre histoire ne remplacera pas la récupération idéologique de notre mémoire collective.
Jean-Luc Mélenchon doit cesser cette appropriation culturelle de la Nouvelle-France et il ne mérite aucunement la présidence de la France. Car la Nouvelle-France n’est pas un slogan politique moderne. La Nouvelle-France n’est pas une métaphore idéologique disponible pour les ambitions manipulatrices de politiciens français. La Nouvelle-France, c’est notre histoire. À nous alors respect.
L’interprétation magistrale et sensible du Souvenir de Florence de Tchaïkovski par le Quatuor Modigliani est à retrouver en CD et lors de leur concert parisien que notre critique présente comme l’événement incontournable de la saison de musique de chambre.
Pour commencer, Tchaikovsky magnifié par le Quatuor Modigliani dans un CD d’exception, programme repris ce mardi à Paris dans un concert prometteur.
Edité l’an passé sous les auspices du label Mirare, un CD fabuleux réunissait deux des plus sublimes morceaux de musique de chambre de Tchaïkovski : le quatuor à cordes n°3, mais surtout le célèbre sextuor à cordes baptisé Souvenir de Florence, partition millésimée 1880, révisée au soir de la vie du compositeur, en 1893, soit l’année même de sa mort. C’est cette ultime version qui est magistralement interprétée par le fameux Quatuor Modigliani (Amaury Coeytaux et Loïc Rio aux violons, François Kieffer au violoncelle, Laurent Marfaing à l’alto), lequel vient de fêter son quart de siècle d’existence. A cette formation s’associent deux instrumentistes de grand renom, le violoncelliste Antoine Lederlin et l’altiste Hélène Clément. Le deuxième mouvement adagio cantabile e con moto, merveille absolue, emprunte d’une nostalgie à vous arracher des sanglots, est ici magnifié par la délicatesse, l’articulation remarquablement nette, le legato onctueux dispensés par cette phalange unique, certes superlativement virtuose, mais sans jamais « en faire trop », comme on dit.
En un temps ou le principe même de toréer se voit frappé de bannissement par nos actuels guillotineurs, offrir en ouverture du concert la courte, frémissante oracion del torero (à peine 10mn) composée en 1925 par Joaquin Turina (1882-1949) est un contre-feu bienvenu à l’incendie philistin. Précédent l’apothéose florentine, cette première partie du concert propose également le seul et unique quatuor jamais écrit par le compositeur de Pelléas et Mélisande, partition dédiée au confrère Ernest Chausson et s’inscrivant, de fait, dans l’exacte lignée esthétique d’un César Franck. Bref, voilà LE concert de chambre à ne pas rater en cette troisième semaine de mai.
L’agenda classique invite par ailleurs à retrouver le Quatuor Modigliani dans quelques semaines sous d’autres cieux, très précisément au Théâtre du Châtelet, où Olivier Py a comme l’on sait sollicité la pianiste Shani Diluka pour tenter de faire dialoguer, selon un format assez original, musique, littérature et poésie, à travers une programmation qui a pris nom « Concerts du Dimanche Matin ». Ainsi retrouvera-t-on, au dernier dimanche de juin prochain le Quatuor Modigliani, cette fois encore sous les ibériques auspices de Turina, en cette occasion marié au génie de Bedrich Smetana (1824-1884), avec le premier quatuor du grand compositeur tchèque, pièce célèbre qu’il baptisa carrément De ma vie en 1876. En résonnance à ce répertoire romantique, la star du Français Denis Podalydès prêtera sa voix à Nerval, Lamartine et Ibsen – florilège de poétiques envolées…
Concert : « Souvenir de Florence ». La Oracion del torero op.34, de Joaquin Turina ; Quatuor à cordes op.10, de Claude Debussy ; Sextuor à cordes Souvenir de Florence op.70, de Piotr Ilitch Thaikovsky. Quatuor Modigliani. Auditorium de Radio France, mardi 19 mai, 20h. Diffusion en direct sur France Musique.
Concert, in « Concerts du Dimanche matin » : La Oracion del torero op.34, de Joaquín Turina + Quatuor à cordes n°1, De ma vie, de Bedřich Smetana. Quatuor Modigliani. Récitant : Denis Podalydès. Théâtre du Châtelet, dimanche 28 juin, 11h.
Dans les bacs : CD Sextuor à cordes op.70 « Souvenir de Florence » + Quatuor à cordes n°3 op.30, de Tchaikovsky. Quatuor Modigliani. Hélène Clément, alto. Antoine Lederlin, violoncelle. Label Mirare, 2025. Durée : 75mn
Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
Comme huit autres artistes du quartier Pierre-Rolin, à Amiens, ma Sauvageonne a exposé certaines de ses œuvres au centre culturel Jacques-Tati dans le cadre de la deuxième édition de l’opération Talents d’habitants. Je ne pouvais pas manquer ça. Quel plaisir, deux jours plus tôt, de l’aider à transporter ses tableaux jusqu’au lieu d’exposition, puis de me rendre au vernissage où quelques-uns des artistes étaient présents ! Grande fut ma surprise, d’y rencontrer le guitariste Christian Roche, dit Chris Roche ou encore Jean Drix (un lointain cousin de Jimi), un bon copain avec qui j’avais joué (de la basse et de l’harmonica) en des temps immémoriaux. Nous étions si heureux de nous revoir. Nous avons, bien sûr, parlé du bon vieux temps, de la chanteuse et comédienne Lou-Mary que nous accompagnions sur scène. Le temps passe trop vite ; c’est affreux.
Je lui ai présenté la Sauvageonne ; Chris nous a confié qu’il donnait des cours de guitare au centre Jacques-Tati. Tout ça m’a donné l’envie de sortir de leurs étuis ma basse violin Epiphone, copie Höfner façon McCartney, ma guitare Gibson Lespaul Deluxe rouge dégradé orangé (de Mars) façon Kevin Ayers, et mes harmonicas Marine Band de chez Hohner (numéro 1896). Mais saurais-je encore jouer, encore souffler à 70 ans ? La vieillesse est impitoyable.
C’est pour cela qu’il faut savoir se divertir. En parlant de cela, nous nous sommes, la Sauvageonne et moi, rapproché du buffet où deux jeunes femmes s’apprêtaient à prendre la parole. Juste avant, je me suis avancé vers elles pour leurs poser quelques questions. Camille et Rose, animatrices et chargées de projets au centre culturel Jacques-Tati, sont les instigatrices de l’événement qui se prolongera jusqu’au 26 mai. Elles m’ont confié que l’édition de janvier 2024 avait réuni une quinzaine d’habitants du quartier qui avaient exposé leurs créations. « Un bon succès », ont-elles résumé. « De nombreux visiteurs étaient passés pendant le mois. Cette idée a pour vocation de mettre en valeur les talents du quartier. Elle est née grâce aux discussions que nous avons menées avec les gens au fil des jours, ici au centre ou dans la rue. Des talents cachés. A notre connaissance, il n’y a pas eu d’initiatives semblables à Amiens. » Et de rappeler les noms des artistes de la présente exposition : Charline Combaret, Christine Croquet, Clément Delplanque, Annick Denis, Pascale Pigny, Colette Floret, Thierry Kujawa, René Van Imbeck. Estelle Jamault qui anime l’atelier modelages adultes. J’ai discuté avec Annick Denis qui peint sur des œufs d’autruches – qu’elle achète chez des éleveurs – ce qui m’a semblé carrément épatant. L’an passé, elle avait exposé des œufs d’oies décorés par ses soins. « Je peins sur des œufs depuis vingt ans », dit-elle. « Toute ma vie j’ai réalisé des animations artistiques tant pour les enfants que dans les maisons de retraite. » Elle confectionne aussi des figurines en terre cuite : « Je ne me réfère jamais à un modèle. Elles proviennent toutes de mon imagination. » Une démarche singulière.
Annick DenisExposants, « Talents d’habitants » à Amiens (80)
Contrat déchiré en direct, convocation du IIIe Reich, « clause de conscience » suicidaire pour l’édition: la croisade anti-Bolloré orchestrée en réaction au limogeage d’Olivier Nora a réactivé le grand-guignol antifasciste. Mais alors que la République des lettres s’efface au profit du royaume des écrans, cette agitation de salon est aussi le chant du cygne d’un monde littéraire qui avait de grands défauts et quelques charmes.
D’accord, le limogeage d’Olivier Nora, Marie s’en tamponne le coquillard. Marie, qui ne sait pas comment remplir son réservoir et son frigo, ne connaît pas les chapeaux à plume de la République des Lettres. Elle se fiche totalement des portes claquées dans les bureaux vieillots de Saint-Germain-des-Prés, des conjurations nouées dans les cafés branchés et des insurrections préparées sur des boucles WhatsApp. Et puis, comme le confie un écrivain rigolard, vachard et prudemment anonyme, à la fin, le résultat de tout ce bruit, c’est que Vanessa Springora changera d’éditeur. Un séisme, vous dis-je.
Et pourtant, Marie est peut-être plus concernée qu’elle le croit par ce que Vincent Bolloré voudrait réduire à la révolte d’une « petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous ». Dans le ciel des idées, il y a souvent, sinon toujours, des intérêts et des connivences, car même le plus génial des écrivains a des besoins matériels et des amis. Au-delà de la « bande à Nora » et du sixième arrondissement, au-delà des ridicules mobilisations de salon, quelque chose de plus profond et mélancolique se joue peut-être dans cette drôle d’affaire Grasset : le chant du cygne d’un monde qui avait bien des défauts, mais où l’on prenait l’écrit et les idées au sérieux. Marcel Gauchet ne dissimule pas son désenchantement : « Le phénomène de fond, c’est l’effondrement intellectuel du monde occidental et, parallèlement, le déclin de l’écrit, comme discipline tendue vers la recherche des formes et du plaisir. » La fin de la graphosphère, pour reprendre le mot de Régis Debray. « La France était le pays où la parution d’un livre de sciences humaines faisait événement », se rappelle un éditeur à l’ancienne. On pouvait y abattre un homme à coups de plume et le camp progressiste ne s’en est pas privé, décrétant infréquentable tout auteur ayant l’outrecuidance de ne pas épouser sa vision antifasciste et antiraciste du monde. N’empêche, pour abattre l’adversaire, il fallait argumenter, réfuter, donc se donner la peine de le lire. Dans le monde où grandissent les enfants de Marie, pas besoin d’écrire ni de lire un livre pour faire ou défaire une réputation, un tweet ou un bout de vidéo sur « Insta » suffisent à mettre en branle des meutes lyncheuses. « Vincent Bolloré a découvert le pouvoir intellectuel », veut croire Alain Minc qui a rompu avec lui il y a quelques années. Ce que nous découvrons plutôt, c’est que ce pouvoir n’existe plus.
Après le Grand soir, les matins blêmes
Il faut essayer de comprendre comment un micro-événement parisien a viré à la foire d’empoigne. Le 14 avril, Hachette Livre, troisième groupe mondial d’éditions, propriété du groupe Lagardère depuis 1981 et de Vincent Bolloré depuis 2023, annonce qu’Olivier Nora, qui dirigeait la boutique depuis vingt-six ans, quitte ses fonctions chez Grasset. La décision est endossée par Arnaud Lagardère, mais c’est Vincent Bolloré qui, quelques jours plus tard, prend la plume dans Le Journal du Dimanche. C’est donc lui qui sera la figure de l’ennemi. Il ne s’agit plus de protester contre un licenciement, mais de contrecarrer les agissements maléfiques et les sombres menées culturelles d’un Empire. Ce qui est assez marrant, compte tenu de la puissance de feu médiatique et politique de ses adversaires coalisés.
La rive gauche ressemble à la Florence des Médicis. Grands airs et grands mots sont de sortie. Regroupés autour de leur éditeur enseveli sous les superlatifs, plus d’une centaine d’auteurs – qui seront promptement 300 – s’entre-montent le bourrichon et annoncent par voie de presse que, face au bruit des bottes, ils partiront ! « Nous ne voulons pas que nos idées, notre travail, soient la propriété de Vincent Bolloré. » À vrai dire, personne ne les retient et beaucoup feraient mieux d’écouter les appels à la prudence car après le Grand Soir, viennent souvent les matins blêmes. Une fois les flonflons de la kermesse anti-Bolloré éteints, une partie notable des insurgés se retrouvera sur le carreau alors que, comme l’observe un connaisseur « le marché est bien incapable d’absorber autant d’auteurs ». Si les stars et les gros vendeurs croulent déjà sous les propositions d’éditeurs qui ont très vite séché leurs larmes confraternelles pour rafler les bonnes affaires, beaucoup d’inconnus parfois talentueux, iront rejoindre la masse des intellos précaires et amers. De plus, les précédents romans de Virginie Despentes ou Sorj Chalandon, les essais de Pascal Bruckner et de Caroline Fourest appartiennent toujours à Grasset. De même que Le Consentement, le chef-d’œuvre que Vanessa Springora a commis sur sa liaison malheureuse avec Gabriel Matzneff ou les élucubrations d’Alice Coffin jurant qu’elle ne lira plus jamais un livre écrit par un homme. Nora est certainement un excellent éditeur, mais il a publié un paquet de daubes. À Fayard, maison qu’il a dirigée en même temps que Grasset quelques années durant, l’une de ses premières décisions a été de congédier Renaud Camus et son beau projet des « Demeures de l’Esprit », récit de ses périples dans les maisons d’écrivains. La liberté, d’accord, mais pas pour n’importe qui. « Le problème de l’édition, s’agace un philosophe, ce n’est pas Bolloré, c’est le conformisme qui y sévit, comme à l’université et dans les médias. »
Il y a quelques drama queens, comme David Dufresne, journaliste passé par les meilleures écoles religieuses : Libération, Mediapart et Tarnac. Se croyant subversif quand il est seulement pathétique, il déchire son contrat sur le plateau de France 5.
À la manœuvre, quatre ou cinq femmes – Despentes, Springora, Félicité Herzog, Adélaïde de Clermont-Tonnerre – organisent, battent le rappel et semblent engagées dans un concours d’idées folles, puisqu’elles se mettent en tête de faire adopter par l’Assemblée une « clause de conscience » qui autoriserait un auteur à se prévaloir de ses états d’âme politiques pour quitter son éditeur avec ses droits. Et porterait un coup fatal à l’édition. Gérer des égos et névrosés en tout genre, c’est déjà un sacerdoce, si en plus ils peuvent vous filer entre les pattes parce que vous avez dit un truc qui les chagrine, plus personne ne voudra faire ce métier. Et encore moins payer.
Tous les chemins mènent à Bolloré
Parmi les auteurs en partance, un bon nombre filent à l’anglaise, sans bruit ni trompette. Quelques-uns expliquent leur décision dans Le Figaro qui, à la différence du Monde et de Libération, se tient à distance prudente de la bataille. Bon gars, Frédéric Beigbeder ne s’offusque pas d’être taxé de « droite cocaïne » dans Le JDD – j’ignorais qu’il fût de droite : « Pour certains, c’est une guerre idéologique. Pour moi et pour d’autres, c’est autre chose. Nous ne nous prenons pas pour de Gaulle en marche vers Londres, mais nous sommes choqués par la manière brutale dont ce départ a été décidé et annoncé. »
Pour Londres, ce n’est pas clair pour tous. Il y a quelques drama queens, comme David Dufresne, journaliste passé par les meilleures écoles religieuses : Libération, Mediapart et Tarnac. Se croyant subversif quand il est seulement pathétique, il déchire son contrat sur le plateau de Karim Rissouli sur France 5, au cours d’une émission d’anthologie. Pour le pluralisme, mon ami Nathan Devers tente vaguement de convaincre ses camarades qu’il faut bien parler avec le diable tout en précisant qu’il déteste ses idées. Avec lui, un quarteron de journalistes communiant dans la haute opinion qu’ils ont d’eux-mêmes. Une benête du Monde se targue de ne jamais parler des livres publiés par Fayard, héroïsme admirable. L’impayable Fottorino, que ses voisins semblent tenir pour une grande conscience, convoque la langue du IIIe Reich de Klemperer et invite ses compagnons de maquis à « être les antidotes contre un poison qui se diffuse à bas bruit ». Ce poison a un nom – inutile de préciser, tous les chemins mènent à Bolloré. Ses médias sont des « industries du mensonge », la preuve, c’est qu’ils parlent du déclin de la France. Fottorino se targue de connaître le vaste monde, mais il ne voit autour de lui aucun signe de cette lente chute que ressentent et observent nombre de ses concitoyens. Déclin, c’est dégoûtant, point.
C’est ensuite aux éditeurs d’entrer dans la danse avec une nouvelle pétition. Gallimard sonne le ralliement de la profession, tandis que Denis Olivennes, intime d’Olivier Nora et homme lige de Daniel Kretinski, propriétaire d’Editis, ferraille sur X avec Pascal Meynadier du JDD. Autrement dit, les numéros deux et trois du secteur sont en guerre plus ou moins ouverte avec le numéro un, sachant qu’à eux trois, ils représentent la moitié du marché du livre.
Comme Xavier Niel ou Matthieu Pigasse, Vincent Bolloré a sa petite idée sur le gars ou la fille qu’il voudrait voir présider la France. Il n’est pas fasciste – qu’il faille le préciser est déjà bizarre –, mais conservateur, catholique et breton – « que des qualités », plaisante Pascal Praud. Il est aussi autoritaire. Dans le milieu, beaucoup de gens qui ne sont pas mécontents de le voir secouer le cocotier de la bienséance déplorent ses manières brutales. Il avait le droit de congédier un salarié qui refusait de lui céder. Cela ne signifie pas qu’il a eu raison de le faire. « L’actionnaire a toujours été l’actionnaire, mais Jean-Luc Lagardère savait y mettre les formes, remarque le routier de l’édition déjà cité. Un éditeur n’est pas l’exécutant de l’actionnaire. » Beigbeder et d’autres soulignent que la littérature et l’information ne sont pas des produits comme les autres : « Une maison d’édition est une entreprise dont les produits ont un cerveau et un cœur qui bat. Les écrivains ne sont pas des yaourts. »
Un certain brouillard entoure le motif de la brouille. À en croire tous ceux qui fréquentaient la maison, elle couvait depuis longtemps. D’après Hachette, elle aurait éclaté à cause d’un différend sur la date de parution du livre de Boualem Sansal. On parle aussi de Nicolas Diat, un ami de Bolloré que Nora aurait refusé d’accueillir. Ce qui est sûr, c’est que le transfert de Sansal de Gallimard à Grasset a fait monter la tension. L’écrivain a observé que, tout au long de sa détention, Gallimard avait été sur une ligne très Quai d’Orsay – surtout, ne fâchons pas les Algériens. Il a préféré une maison plus combative. Que cela ait déplu rue Sébastien-Bottin, ça se comprend. Cela n’excuse pas le minable tir groupé contre l’ex-otage du régime algérien. « Ni un très bon écrivain ni un très gros vendeur », assène la péronnelle du Monde dans l’émission de Rissouli déjà mentionnée. « Ils lui ont retourné le cerveau », accuse L’Obs qui déplore qu’il soit « tombé dans l’escarcelle de Bolloré ». Pire, quand Emmanuel Macron s’en prend aux « mabouls qui veulent se fâcher avec l’Algérie », on dirait qu’en plus de Retailleau, il vise Sansal et ses soutiens.
Excédé par les insultes, Sansal, qui a tendance à parler sans filtre, finit par lâcher qu’il va quitter la France. Peut-être ses nouveaux amis l’ont-ils excessivement exposé à la vindicte des imbéciles, en le brandissant comme un symbole. À tout prendre, être un brin récupéré par des gens qui pensent qu’il est le nouveau Soljenitsyne est moins déplaisant qu’être reçu à l’Académie royale de Belgique par un auteur Gallimard qui le présente, toute honte bue, comme « le héros d’une droite décomplexée ». Et ta sœur, elle a des complexes ?
Habituellement, Vincent Bolloré semble trouver quelque plaisir à être traité de facho par la pointe avancée des « mutins de Panurge ». Cette fois, on dirait qu’il est touché, d’où une riposte qui ne brille pas par la nuance, d’autant que Nora, lui, se tait. On rappelle ses émoluments certes mirifiques, mais qu’on avait jugé bon de lui accorder. Pascal Meynadier dresse de lui un portrait peu flatteur où il est beaucoup question de ses origines et de ses réseaux. Qu’il n’y ait pas d’intention, c’est une certitude, mais il y a un parfum. Nora n’est évidemment pas pointé comme juif (ce n’est vraiment pas le genre de la maison Bolloré), mais comme l’incarnation de ces élites libérales et cosmopolites qui ont certes contribué à effacer les frontières et fasciser le populo, mais qui ont aussi fait honneur à la culture française. « C’est un peu comme les aristocrates d’Ancien Régime, reprend l’éditeur anonyme. Ils ont profité de la vie et fait beaucoup d’erreurs. Mais ils avaient aussi de bons côtés. Et après eux, on a eu les sans-culottes. » Les insurgés ne sont pas tous des petits marquis germanopratins, ni des « auteurs sans lecteurs » – au demeurant les ventes ne sauraient être le seul critère de la qualité littéraire.
N’irons-nous plus jamais à Saint-Germain-des-Prés ? Le 27 avril, alors que des noms d’oiseaux continuent à fuser, on apprend que les vénérables librairies Joseph Gibert, enseigne fondée en 1886, demandent leur placement en redressement judiciaire. Les beaux esprits qui se croient préposés à la distribution de brevets de respectabilité ou d’infamie ne voient pas qu’ils dansent sur un marécage qui finira par engloutir tout le monde. En quelques années, le marché de l’édition a chuté de 15 à 30 % selon les secteurs. Les humains lisent de moins en moins : deux heures par semaine en moyenne pour les lycéens, et généralement par obligation, contre trois heures d’écran par jour. Face à cette catastrophe civilisationnelle, la guérilla de salon à laquelle on a assisté paraît terriblement dérisoire. D’après Marcel Gauchet, même chez les adultes, la lecture a cessé d’être un plaisir pour devenir une corvée. Et ça, ce n’est pas la faute à Bolloré.