Une civilisation commence-t-elle à mourir quand elle ne croit plus en elle-même ? Résistant pendant la guerre avant de devenir l’un des grands théoriciens du politique, Julien Freund n’a cessé d’interroger les ressorts du déclin des États. Réunis pour la première fois dans un volume, ces douze essais, écrits entre 1975 et 1987, auscultent la notion de décadence

« Depuis que l’homme a conscience de son histoire, il n’existe plus de société qui ne soit entrée en décadence. Les nations européennes sont en train de vivre la leur, comme les Athéniens du IVe siècle avant Jésus-Christ ou les Romains du IVe siècle après Jésus-Christ. » Julien Freund
Une chute retentissante
Si tous les chemins ne mènent pas nécessairement à Rome, il est certain, en revanche, que l’idée de décadence, elle, en vient. La chute de la ville éternelle et de l’immense empire aura fasciné dès le Moyen Âge et surtout à partir de la Renaissance. Elle deviendra le modèle de toutes les civilisations qui ont connu, comme le pense Julien Freund, une croissance, un apogée et un déclin. C’est pour lui une notion historique dont le temps, comme pour toute vie humaine, est la mesure. À ceux qui lui reprochent une approche idéologique, il répond à diverses reprises en remettant en cause des notions soi-disant préférables et qui ont l’extrême inconvénient de ne rien signifier: le changement, la métamorphose, etc. Il s’agit de rendre l’histoire intelligible et, comme la pensée n’est pas la copie du réel, il lui faut des outils pertinents.
En ce qui concerne la chute de ce qui deviendra le modèle des civilisations mortelles, Julien Freund privilégie ce qu’il appelle le « pluralisme causal » : plusieurs causes, donc, mais selon une certaine hiérarchie. La destruction de l’autorité du Sénat due à la révolution de Septime Sévère lui semble fondamentale. Suivent l’affaiblissement de l’armée, qui recrute parmi des étrangers n’ayant pas le même souci de défendre l’empire, le fait qu’il n’y a plus que deux Romains sur dix dans Rome et que les différentes communautés n’ont pas les mêmes mœurs et ne pratiquent pas les mêmes cultes, la montée en puissance du christianisme, étranger à l’héroïsme païen, les Césars qui ne siègent plus dans la ville impériale et n’y mettent parfois même pas un pied. Et, bien sûr, les Barbares aux frontières mal défendues.
A lire aussi: Nous n’avons pas les mêmes valeurs
Ironie de la vie ou ruse de la raison selon Hegel : ce sont les mêmes chrétiens qui, attendant la fin des temps, ne voyant donc pas d’inconvénient à ce que Rome périclite et pouvant même vouloir accélérer le processus, empruntèrent ensuite à Rome son corpus juridique pour fonder l’Église et ainsi entrer dans l’Histoire…
La civilisation occidentale victime de son succès
Ce passage par Rome a pour but de penser la décadence de l’Europe. Julien Freund nous avertit d’emblée : la décadence est là et depuis un moment, et elle se poursuit, il ne s’agit pas d’une prédiction pour l’avenir. Et comme on ne peut pas enrayer une décadence, qu’on peut juste la retarder, il nous faut penser la transition vers une nouvelle civilisation, à moins de disparaître radicalement.
Mais d’abord, de quand date la décadence en question ? « Depuis que l’Europe s’est confinée dans son espace géographique » et depuis qu’elle a cessé « la grandiose aventure qui l’a conduite à découvrir le globe et à dominer les mers et les terres. » Et, naturellement, après que l’Europe a rendu ses colonies.
Julien Freund insiste sur le fait que la colonisation européenne n’aura duré au maximum que 80 ans et que les bienfaits de celle-ci ne doivent pas être abrogés par les méfaits qui l’ont accompagnée. Il met surtout l’accent sur le fait que la civilisation européenne fut la première civilisation mondiale puisqu’elle a touché et affecté, en bien ou en mal, les peuples qu’elle a rencontrés. Il se pourrait, alors, qu’elle soit victime de son succès, dit-il, puisque les peuples en question veulent s’installer dans les pays à l’origine de cette civilisation.
A lire aussi: Le goût du mou
Et non seulement l’historien assume complètement les colonisations passées, mais il peut aussi dire que les guerres intra-européennes ont pu être profitables par l’émulation ainsi créée. Et si j’ai pu penser qu’il s’agissait des guerres d’avant le XXe siècle, car il ne les nomme pas précisément, le passage suivant, lorsqu’il évoque sa génération, ne laisse pas de doute, mais laisse passablement songeur : « Nous avons participé au dernier conflit intra-européen, le dernier des conflits qui, au cours des siècles, ont encore suscité une dynamique de la rivalité créative entre les peuples européens. » (C’est moi qui souligne.) Il s’agit à l’évidence de la Seconde Guerre mondiale…
Designer l’ennemi
Cependant, il y a bien d’autres raisons à la décadence que le penseur analyse et qui méritent amplement notre attention. D’abord, l’autorité de l’État, qui, comme celle du Sénat à Rome, se trouve singulièrement entamée. Puis, l’affaiblissement moral dû à la culpabilité qui ne se connaît pas d’ennemis, puisque seule la civilisation européenne est coupable. Toutes les autres étant victimes, elle devrait prendre sur elle « le péché du monde ». Du reste, l’ONU, créée pourtant sur la recommandation des Occidentaux, est devenue un tribunal de mise en accusation de l’Europe…
Julien Freund dénonce également l’aspect velléitaire de la construction européenne: « La marque de l’impuissance politique est l’union pour l’union. » Il déplore que le politique et le militaire aient été balayés au profit de l’économique et du culturel. En 1985, il préconisait que la France et l’Angleterre « érigent avec les autres pays européens la défense atomique dissuasive et indispensable. »
Il constate ensuite la dépression économique avec l’émigration du capitalisme industriel productif ailleurs dans le monde, et le refuge dans un capitalisme financier destructeur pour nous autres. Il met en cause ensuite l’égalitarisme, qui confond la hiérarchie avec l’inégalité, et, dans la foulée, le pluralisme des valeurs, qui est à ses yeux un non-sens philosophique pour la bonne raison qu’une valeur est toujours comparative : elle est inférieure, supérieure ou équivalente à d’autres et s’inscrit dans une hiérarchie. Autrement, les valeurs ne sont que des mots sans signification et sans ancrage.
A lire aussi: Menaces de mort à l’encontre d’une enseignante: six mois de prison ferme. Enfin !
Aucun relativisme possible normalement, et pourtant ce relativisme existe et s’est développé en universalisme humanitariste qui trahit la notion même d’universalité et ne permet plus de défendre une valeur plutôt qu’une autre puisqu’elles se valent toutes, mais pas pour tout le monde ! Dans d’autres pays, et même en Europe, il n’est en aucun cas question pour certains de relativiser leurs croyances.
On retrouve là une idée essentielle de Julien Freund, élaborée dans son livre le plus connu, L’Essence du politique : à savoir la nécessité de désigner l’ennemi. Dès lors, il s’agit de défendre une tradition européenne, voire une identité, caractérisée par l’esprit philosophique critique et historique et le régime politique représentatif libre, afin de contrecarrer la « subversion générale des esprits aux principes des civilisations rivales ».
Quelle transition pour l’avenir ?
Julien Freund se définit comme un « pessimiste actif » et pense les possibilités qui nous attendent et les moyens de parvenir à celle qui lui paraît souhaitable. Car la décadence de l’Europe étant pour lui, si j’ose dire, chose acquise, la question est d’anticiper les probabilités qui s’offrent à nous. Il en distingue trois :
- Un sursaut qui ne sera pas un retour en arrière, mais bel et bien une transition, à condition que l’Europe retrouve l’autonomie de ses décisions dans l’ordre politique, militaire et économique.
- Une sorte d’anarchisme médiéval dans « une civilisation mondialisée mais amorphe et disparate, se réclamant de l’instabilité cacochyme du pluralisme égalitaire des valeurs. »
- L’Europe devenue la proie d’une puissance politique et militaire hégémonique.
On aura compris laquelle des trois a pour Julien Freund sa préférence, et on citera pour finir la phrase avec laquelle il voudra y œuvrer: « Assumer la transition avec flamme, avec persévérance et je dirais même avec enthousiasme. »
Douze essais sur la décadence de Julien Freund, Éditions du Verbe Haut, Juin 2026, 260 pages.





