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Le Canada, cette « société-chalet » rattrapée par Donald Trump

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Ignorant les menaces de Trump mercredi, adoptant le statut inédit de « membre associé » proposé par la Commission européenne hier, le Canada bouleverse les alliances habituelles. La société canadienne pensait avoir mis l’Histoire en pause et pouvoir vivre éternellement en pyjama au bord d’un lac, avant que la Maison-Blanche ne vienne brutalement saboter cet étrange week-end prolongé, analyse Jérôme Blanchet-Gravel…


Le Canada offre une version particulière du déclin occidental : celle d’une société ravagée par le confort où des décennies de prospérité, de calme et de protection américaine ont affaibli la conscience politique et la capacité d’affronter le réel. Au terme de neuf ans et demi de gouvernement Trudeau, l’effondrement du pays prend des airs récréatifs : une chute en douceur au rythme des randonnées pédestres, des rénovations et des week-ends au vert. C’est ce que j’appelle la « société-chalet » dans un livre qui vient de paraître.

La fuite comme art de vivre

Un chalet, rappelons-le, est une résidence située loin des grands centres, au bord d’un lac, en montagne, en forêt ou au bout d’un chemin de campagne. On s’y réfugie pour retrouver la « sainte paix » comme on dit au Québec, loin du bruit, des conflits et de l’agitation du monde extérieur. Sentiers, stations de ski, « spas nordiques » : grâce à l’industrie du plein air et de la relaxation obligatoire, on s’y retire également pour s’abandonner à la société des loisirs.

Le Québec et le Canada sont géographiquement un chalet. Perchés au nord de l’Amérique, sur les épaules des États-Unis, dans la banlieue tiède de l’empire, ils donnent l’impression – illusoire mais tenace – d’être protégés par la distance. Les grands espaces amplifient le sentiment des Canadiens de vivre pour toujours à l’abri de l’Histoire.

Le Québec et le Canada sont idéologiquement et psychologiquement un chalet. Le refuge y est devenu une disposition d’esprit, voire un projet d’antisociété. On y maintient la « distanciation sociale » pour éviter les « situations anxiogènes ». C’est une fuite. On s’éloigne de l’action, mais aussi de la réalité elle-même.

Évidemment, les Canadiens ne sont pas les seuls Occidentaux à avoir adopté un mode de vie axé sur le confort matériel et le bien-être personnel. Au Québec comme au Canada anglais, ce modèle semble toutefois avoir été poussé jusqu’à la caricature.

L’immigration massive ou le refus de voir

Le rapport de mes concitoyens à l’immigration de masse illustre bien ce grand évitement. Peut-être plus encore qu’en France, elle reste présentée au Canada comme un enrichissement indiscutable, un besoin économique et une obligation morale. Remettre en question la diversité annoncerait le retour du fascisme. Face à une transformation démographique et culturelle extrêmement rapide, mais non consentie, la majeure partie des Québécois et des Canadiens préfère se replier ou détourner le regard plutôt que d’exprimer son malaise, d’en désigner les causes et d’y répondre politiquement.

A lire aussi: Mélenchon peut-il ruiner la France avant même d’arriver au pouvoir?

On se tient discrètement à distance des quartiers, des écoles ou des lieux publics où les changements sont les plus perceptibles. Les parcs sont désertés par les natifs et investis par des immigrés qui occupent l’espace vacant. Ce mouvement conduit parfois vers les banlieues, les petites villes ou les campagnes, mais celles-ci sont aussi progressivement rattrapées par les mêmes bouleversements. Ici, le refuge devient moins physique que psychologique : sans nécessairement déménager, on se retire dans son foyer, son cercle privé, les écrans et les divertissements. On organise ainsi son existence de manière à réduire au minimum son exposition à la société, tout en continuant d’adhérer extérieurement au discours dominant.

Trump et la fin de l’innocence canadienne

Le paradoxe est que cette société-chalet peut s’imaginer vivre hors de l’Histoire parce que les États-Unis d’Amérique, eux, y restent pleinement engagés. Pendant des décennies, le Canada a pu négliger sa défense, sous-traiter sa sécurité à Washington et jouir d’une tranquillité garantie par la puissance américaine. Dans l’environnement immédiat de l’aigle, il profitait de sa force tout en dénonçant sa brutalité et en se donnant le beau rôle : celui du voisin raisonnable, pacifique et moralement supérieur.

Donald Trump expulse les Canadiens de leur safe space géomental. Ses tarifs douaniers et sa guerre commerciale obligent le pays à réagir, à défendre sa souveraineté et à penser sa place dans le monde autrement qu’en termes moraux et sentimentaux. Le Canada découvre qu’il ne peut pas éternellement vivre dans sa bulle sans tenir compte des intérêts de la Maison-Blanche et des grands enjeux qui traversent le continent.

On prétend que les Canadiens reprochent à Trump son style, ses provocations et ses politiques jugées trop à droite. Mais ils lui pardonnent surtout mal d’avoir rompu le marché tacite qui leur permettait de tirer profit de l’empire américain sans se salir les mains. Après avoir longtemps assuré la quiétude du chalet, les Américains forcent désormais les Canadiens à en sortir.

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Le voile, la conscience et l’espace: ce que le droit ne tranche pas

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L’avocat franco-algérien Chems-Eddine Hafiz, recteur de la Grande mosquée de Paris, prend sa plume et signe une tribune plaintive dans Le Monde où il affirme que «les musulmans de France ne sont pas les hôtes de la République. Ils en sont les citoyens.»


Juillet 1926. Inauguration de la Grande Mosquée de Paris. Devant le sultan Moulay Youssef, spécialement venu du Maroc, Ahmed Skirej, jurisconsulte marocain, prononce le premier prêche du vendredi. À ce moment-là, l’islam en France relève presque de l’exotisme : quelques dizaines de milliers de fidèles, aucune mosquée digne de ce nom, une présence que la société ne voit pas encore.

Pourtant, Skirej ne parle ni de défense, ni de menace, ni de repli. Il souhaite que la nouvelle mosquée serve à répandre le bien « jusqu’à ce que la concorde s’étende entre les musulmans et leurs voisins ». Il lance : « Jouissez de la liberté dans votre religion. » Il définit le croyant comme « celui qui plante l’affection dans le cœur d’autrui et l’arrose de l’eau de l’humanité ». Concorde, liberté, humanité partagée : c’est sur ces mots que l’islam de France a choisi de naître officiellement, alors même que tout restait à construire.

Un siècle plus tard, la même institution a pignon sur rue. Le culte s’est enraciné, les lieux de prière se comptent par milliers, la parole musulmane est libre. Et c’est depuis la Grande Mosquée de Paris que son recteur, Chems-Eddine Hafiz, a pris la plume, le 12 septembre 2026, dans Le Monde[1], pour répondre à la proposition du Rassemblement national d’interdire le voile dans l’espace public.

Socle juridique, le recteur a raison

Sur un point, le recteur a raison : en l’état, le socle juridique français et européen n’impose pas une neutralité vestimentaire des citoyens dans la rue. La loi de 1905 neutralise l’État, pas la société : son article 1er garantit la liberté de conscience et le libre exercice des cultes ; son article 27 admet les manifestations extérieures d’un culte, sous réserve d’ordre public.

La jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme va dans le même sens. Dans l’arrêt S.A.S. contre France de 2014, elle a validé l’interdiction du voile intégral au nom du « vivre-ensemble », mais elle a toujours refusé une prohibition générale des signes religieux dans l’espace public. Une amende visant le seul hijab, sans révision constitutionnelle solide, se heurterait à l’article 9 de la Convention, au principe d’égalité et très probablement au Conseil constitutionnel.

Là-dessus, le recteur a raison de le dire sans détour : la proposition du Rassemblement national est brutale. Elle est une mesure d’affichage, juridiquement fragile, politiquement ciblée et socialement coûteuse, car elle impliquerait de mobiliser un volume important de forces de l’ordre pour verbaliser les contrevenantes.

Une confusion des registres

L’argument se défait dès que ce socle juridique – exact – est promu au rang de thèse sociologique et de thèse théologique. Il n’est ni l’une ni l’autre. Au fil du texte, plusieurs glissements s’opèrent. La liberté de conscience est assimilée à une forme d’immunité vestimentaire dans la rue. La pratique d’une partie des musulmanes est présentée comme l’affaire « des musulmans » dans leur ensemble. Enfin, une restriction portant sur l’apparence devient un « effacement des consciences».

Les cinq piliers de l’islam sont clairement circonscrits par les textes scripturaires : profession de foi, prière, aumône, jeûne, pèlerinage. Le voile n’en est pas un, et personne, dans le fiqh (jurisprudence islamique) classique, n’en a jamais fait un sixième pilier. Cela ne signifie pas qu’il ne soit « rien » : dans les quatre écoles sunnites, couvrir les cheveux de la femme adulte relève, pour la majorité des juristes, d’une obligation de droit distincte d’un pilier, et discutée jusque dans ses limites.

L’écart est réel : entre l’islam comme religion, la pudeur telle que la prescrit le fiqh, les pratiques effectives des musulmanes de France et l’usage politique que l’islamisme a fait du voile comme étendard. La tribune du recteur mélange ces quatre registres : d’un côté, un « morceau de tissu posé sur les cheveux » ; de l’autre, une atteinte à la citoyenneté musulmane, comme si les deux ne faisaient qu’un.

Les enquêtes disponibles ne confirment pas cette équivalence. Selon l’Ifop – enquête « État des lieux du rapport à l’islam et à l’islamisme des musulmans de France » (novembre 2025), dont la méthodologie peut être discutée, mais dont les ordres de grandeur convergent avec d’autres enquêtes -, une large majorité des musulmanes de France ne portent jamais le voile. À l’inverse, le foulard s’est nettement diffusé chez les plus jeunes : 16 % en 2003, 45 % en 2025 chez les 18-24 ans. Si le foulard était le cœur de la liberté de conscience musulmane, que faudrait-il conclure de la majorité des musulmanes qui ne le portent pas ? Que leur islam est incomplet ? Personne ne le soutient.

Un recteur qui n’argumente pas en recteur

Il y a là une contradiction plus profonde, qui tient à la position même de l’auteur. Un recteur est, par définition, la plus haute autorité d’une institution religieuse – ici, la Mosquée de Paris. On attendrait de lui qu’il éclaire le débat par la tradition juridique de l’islam : ce qu’elle impose, ce qu’elle laisse ouvert, ce qu’elle a déjà révisé ailleurs. On attendrait une lecture de la foi pensée pour la France de 2026. La tribune n’en propose rien.

Présenté comme recteur, il n’argumente pas en recteur. Il ne cite aucun élément de jurisprudence islamique, n’avance aucune approche renouvelée d’un islam vécu en contexte français. Il quitte son propre terrain pour celui de l’histoire de la laïcité. On pourra objecter qu’en répondant à une proposition politique adressée à tous les citoyens, il est normal qu’il argumente en droit plutôt qu’en théologie. Mais c’est précisément là que l’argument est le plus fragile : si le recteur de la Mosquée de Paris n’apporte rien qu’un juriste quelconque n’aurait pu écrire, à quoi sert qu’il soit recteur ?

Skirej, en 1926, parlait à la société française sans cesser de parler en croyant. Cent ans plus tard, l’autorité religieuse se range derrière l’argument juridique – et c’est parce qu’elle s’efface qu’elle peut, ensuite, glisser si aisément d’un registre à l’autre.

Ce que le parc cultuel démontre

La Grande Mosquée de Paris est un monument voté par les députés en 1920, avant que l’islam ne soit un fait social de masse en métropole. Puis le basculement est tardif et rapide : une centaine de lieux de culte dans les années 1970, environ neuf cents vers 1985, un millier et demi en 2000, de l’ordre de deux mille cinq cents aujourd’hui, dont les deux tiers sont des salles de prière et non des mosquées architecturées. L’État de 1905 ne construit ni église ni mosquée ; ce sont les communautés qui édifient, sous statut associatif. Cette expansion n’est pas celle d’un culte étouffé, mais celle d’un culte qui a rattrapé, en quarante ans, un retard réel dans un cadre juridique qui l’y autorisait.

De tout cela se dessine un fait : la République « n’a jamais attaqué la liberté de conscience ». Elle s’oppose à une certaine revendication d’imposer une visibilité vestimentaire en tout lieu. Les restrictions françaises portent presque toujours sur des lieux d’institution – l’école en 2004, les agents publics, l’abaya en 2023 – ou sur une dissimulation du visage en 2010, mais jamais sur l’intériorité. Le recteur le sait lorsqu’il distingue ailleurs le cas des fillettes et de l’école de celui des femmes adultes : la tribune efface une nuance qu’il pratique en d’autres occasions.

Un adversaire reconstruit

Depuis 1989, le débat français sur le voile n’a pas eu pour objet de gouverner les consciences. Il porte sur le caractère genré d’une norme qui prescrit une visibilité différentielle des sexes ; sur le passage du geste pieux à la norme collective, lorsque le voile fonctionne, dans certains espaces, comme signe de respectabilité imposé plutôt que comme choix isolé ; sur l’usage politique du signe.

La loi de 1905 a laissé en place le paysage catholique antérieur, clochers et calvaires compris ; son article 28 interdit les nouveaux emblèmes publics de l’État, non le vêtement du passant. Le malaise contemporain ne vient donc pas d’une laïcité qui aurait « changé selon la religion », comme l’écrit le recteur, mais d’une religion devenue visible après 1905, dans une société sécularisée, avec une normativité sexuée plus affirmée que celle des cultes déjà installés.

L’argument de la pente glissante (demain la kippa, le turban, la croix) a une force juridique certaine ; il a une faiblesse empirique, car la controverse française n’est pas un débat abstrait sur « tout signe religieux », mais un conflit sur cette pratique, cette génération, ces espaces.

1989 : l’étendard et l’omission qui vide l’argument

Depuis l’affaire de Creil, le foulard n’a jamais été seulement un objet de piété ou de droit. Il a été construit comme le marqueur d’un projet, celui d’une mouvance qui avait besoin d’un signe visible, d’un public captif et d’une offre de substitution. L’affaire de 1989 n’est pas née comme une croisade : trois collégiennes, un principal, un emballement médiatique, des familles d’abord prêtes à transiger. C’est l’intervention des cadres de l’ancienne Union des organisations islamiques de France (UOIF, rebaptisée Musulmans de France) qui durcit la séquence.

Gilles Kepel a fixé le diagnostic : 1989 est le moment où le corps des adolescentes devient l’enjeu de la rivalité pour la parole musulmane légitime. Le rapport interministériel de mai 2025 le reformule sans ambages : après Creil, le voile est promu « porte-étendard de la préservation de la religion en contexte sécularisé et laïc ». Ce n’est pas une lecture d’extrême droite ; c’est la logique même d’un islamisme intégraliste, qui rend une norme visible pour négocier ensuite l’espace public à partir de cette visibilité.

Ce qui suit ressemble moins à une série d’accidents qu’à un déplacement méthodique. Une porte se ferme – la classe publique en 2004 – et la revendication se reporte sur le sport, l’université, les sorties scolaires, les piscines. Puis sur l’enseignement confessionnel, où la loi ne s’applique pas. Dès le vote de la loi de 2004, le Comité du 15 mars et Libertés se constitue pour contester la norme scolaire. Autour de la même séquence se structure le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF, dissous en 2020, reconstitué depuis hors de France), qui accomplit une opération plus efficace encore : traduire le conflit du signe en grammaire des droits, des discriminations et de l’« islamophobie ».

Le lien avec l’enseignement confessionnel n’est pas une coïncidence sociologique : le législateur de 2004, en n’appliquant pas la loi au privé, a lui-même ouvert la porte, misant sur des écoles musulmanes alors quasi inexistantes ; vingt ans plus tard, le lycée Averroès à Lille, premier grand lycée musulman à avoir obtenu un contrat d’association avec l’État (contrat résilié par l’État, résiliation annulée par le tribunal administratif de Lille en avril 2025, mais financements publics non rétablis), né en 2003 d’un soutien scolaire adossé à la mouvance frériste, en est devenu la vitrine, et le rapport de 2025 recense aujourd’hui une vingtaine d’établissements rattachés à la branche française des Frères musulmans.

La tribune du recteur reprend les catégories forgées dans ce cycle sans en nommer les auteurs : le couple « hôtes » contre « citoyens », le « morceau de tissu », la liberté qui ne survivrait que par l’assentiment majoritaire, la pente glissante vers la kippa. L’adversaire a changé de nom – aujourd’hui, c’est le Rassemblement national -, la matrice argumentative, elle, demeure. Traiter le foulard comme pure affaire de conscience individuelle, c’est effacer cette généalogie.

Le droit dit le possible, non le dernier mot

Il faut donc rendre au droit sa juste fonction. Le droit dit le possible actuel ; il ne dit ni le souhaitable, ni le vrai sur la nature de la pratique, ni la fin de la discussion démocratique. Il est historiquement contingent, fruit d’un équilibre post-1905 révisable. Il ne qualifie pas le signe : le juge constate seulement que le voile relève, à première vue, de la liberté religieuse, sans dire s’il est accessoire, obligation de fiqh, norme sociale ou marqueur politique.

Utilisé comme bouclier, le rappel juridique transforme une protection contingente en immunité substantielle, et une légalité en argument d’autorité qui interdit le débat.

La tribune superpose donc des plans qui ne se recouvrent pas. La conscience, intérieure et protégée, n’est pas l’occupation visible de l’espace commun, qui se régule. L’islam comme religion – culte, lieux, rites, largement garantis – n’est pas l’islam comme régime de visibilité sexuée. Et les citoyens musulmans ne sont pas les porteuses d’un signe que la majorité d’entre elles ne portent pas.

La France n’a pas entrepris d’effacer les consciences musulmanes : le parc cultuel, la liberté de croire, de prier, de jeûner, de faire le pèlerinage en témoignent.

Ce que le débat interroge, brutalement du côté du Rassemblement national, défensivement du côté de la Mosquée de Paris, c’est le statut d’une pratique qui n’est ni un pilier, ni un simple accessoire, ni le tout de l’islam. On peut juger une interdiction générale dans la rue contraire à la loi de 1905 et à la Convention européenne, et refuser en même temps de transformer toute discussion sur cette visibilité en procès en « hôte de la République ».

Ces deux positions sont compatibles. La tribune n’en retient qu’une. Répondre au Rassemblement national par le droit était nécessaire ; n’y répondre que par le droit laisse dans l’ombre tout ce dont il aurait fallu débattre – et que le recteur, mieux que personne, était en mesure d’éclairer.


[1] https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/09/12/chems-eddine-hafiz-recteur-de-la-grande-mosquee-de-paris-les-musulmans-de-france-ne-sont-pas-les-hotes-de-la-republique-ils-en-sont-les-citoyens_6771814_3232.html

L’Europe du déni d’Ursula von der Leyen

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La présidente de la Commission européenne a prononcé, mercredi matin, son discours annuel sur l’état de l’Union devant le Parlement européen. «Dans un monde fragile comme du verre, la seule souveraineté qui vaille est celle que l’Europe offre aux Européens» a-t-elle notamment déclaré. Que faut-il en retenir?


Le discours qu’Ursula von der Leyen a prononcé le 16 septembre devant le Parlement européen est proprement « négationniste », au sens où la présidente de la Commission nie l’état catastrophique de l’Union, sa faible présence dans les domaines qui compteront demain, le coût délirant de son énergie et le peu d’adhésion des citoyens au projet qu’elle défend.

« C’est une Europe qui assure sa prospérité », affirme-t-elle, alors que le différentiel ne cesse de s’accroître avec les États-Unis et la Chine. Elle prétend préserver « un modèle social unique au monde », alors que la désindustrialisation progresse et que ce modèle devient insoutenable. Quant à « la seule souveraineté qui vaille », celle que « l’Europe offre aux Européens », elle est posée comme une évidence, alors qu’une grande partie des peuples européens ne veut pas d’une souveraineté européenne substituée à la sienne.

Mme von der Leyen prétend réduire les formalités administratives, alors que la Commission est elle-même à l’origine d’une bureaucratisation massive de l’économie. Malgré des prix de l’énergie plusieurs fois supérieurs à ceux des États-Unis ou de la Chine, elle persiste : « L’Europe peut, doit et va maintenir le cap sur ses objectifs climatiques. » La neutralité carbone sera poursuivie, quand bien même elle ruinerait l’industrie et les citoyens européens.

Réglementer ce que l’Europe ne produit plus

Même déni sur l’intelligence artificielle. L’Europe accuse un retard considérable, mais la Commission veut être « à même de façonner la réglementation à l’échelle mondiale ». Faute de dominer les technologies de demain, elle se convainc qu’elle reste une puissance parce qu’elle les réglemente.

Mme von der Leyen se vante du « tout premier règlement sur le logement abordable », alors que la Commission n’a pas de compétence en la matière, pas plus qu’en matière de défense : nouvelle stratégie annoncée, collaboration accrue avec l’OTAN.

A lire aussi, Gil Mihaely : Mélenchon peut-il ruiner la France avant même d’arriver au pouvoir?

En filigrane, de nouvelles dépenses attendues pour l’Ukraine et, bien entendu, la poursuite de l’élargissement, à commencer par l’Ukraine et la Moldavie, sans se demander si les peuples européens le souhaitent. La Commission le veut. Ainsi soit-il.

Gaza, Ceuta et immigration

Pas un mot critique sur l’Iran et les pays musulmans, dont aucun n’est démocratique. Israël, en revanche, en prend pour son grade, sans une seule mention du 7 octobre. « Les grandes souffrances à Gaza et la violence incontrôlée des colons en Cisjordanie ont profondément affecté les Européens », affirme-t-elle dans une curieuse généralisation. L’Union promet près d’un milliard d’euros (!) pour reconstruire Gaza et soutenir une « Autorité palestinienne moderne », dont on ne voit ni la légitimité ni les contours.

Elle affiche un soutien hypocrite à Ceuta, tout en présentant, contre l’évidence, le pacte sur l’asile et la migration comme une réponse satisfaisante. Elle annonce encore une initiative « compétences et emploi pour la jeunesse méditerranéenne », comprenons celle du Sud de la Méditerranée. Elle réaffirme son attachement à Schengen, sans mentionner le problème que pose la naturalisation de plus d’un demi-million d’immigrés en situation irrégulière en Espagne, qui auront alors accès à cet espace.

Ceuta, Espagne, 31 juillet 2026 © Antonio Sempere/AP/SIPA

Une opposition systématiquement disqualifiée

Mais le plus inquiétant est sans doute que l’opposition à ce projet européen n’est plus décrite comme légitime, mais comme le fait des « relais et des marionnettes des régimes autoritaires ». Ses adversaires deviennent des « ultranationalistes, des anti-européens, les victimes de l’ingérence russe et de la désinformation ». Dans un langage typiquement orwellien, Mme von der Leyen se félicite même des progrès d’un « Centre européen pour la résilience démocratique » !

A relire, du même auteur: Lindsay Clancy: « N’importe laquelle d’entre nous »?

Mme von der Leyen annonce enfin la quasi-interdiction des réseaux sociaux avant quinze ans. L’Europe est en régente : elle se substitue aux parents et décide à la place des citoyens. Mais l’offensive dépasse déjà les mineurs : puisque « la conception addictive n’épargne personne », il faudrait un « cadre plus large avec un règlement sur l’équité numérique » annoncé pour l’automne.

L’avant-garde européenne nous conduira

En résumé, Ursula von der Leyen apparaît déconnectée des préoccupations d’une grande partie des Européens. Son Europe technocratique et bureaucratique avance à marche forcée, refusant toute remise en cause de sa direction.

L’élargissement aura lieu, que les peuples le veuillent ou non. L’agenda climatique sera poursuivi, que l’industrie européenne en meure ou non. L’Europe réglementera, qu’elle enterre sa compétitivité ou non. Le contrôle des réseaux sociaux progressera, qu’il porte atteinte aux libertés ou non. Peu importe. L’élite européenne se comporte de plus en plus comme cette avant-garde marxiste-léniniste qui prétendait connaître le sens de l’Histoire et conduire les peuples vers un avenir radieux. Avec les conséquences que l’on sait. L’« EURSS » mérite plus que jamais son nom !

Retailleau, Attal : le jour où il faudra choisir

A sept mois de la présidentielle, la gauche aura sa primaire, la droite et le centre auront leurs candidats. Edouard Philippe, Gabriel Attal et Bruno Retailleau persistent à jouer leur partition en solo.


Qu’allez-vous faire si… ? Ma question s’adresse à Gabriel Attal et à Bruno Retailleau. Elle concerne aussi Édouard Philippe. La droite et le centre, pour l’instant, sont emplis seulement de la volupté de l’autonomie et de l’indépendance. Édouard Philippe décline, mais reste aujourd’hui celui qui a les meilleures chances d’être au second tour. Gabriel Attal est talentueux et déploie avec beaucoup d’énergie ce que d’aucuns qualifient de simple sens de la communication, condamné à la superficialité. Bruno Retailleau a fait la démonstration du caractère irremplaçable de sa personnalité politique et humaine, mais sur le fond, actuellement, sa radicalité de gouvernement laisse encore l’électeur sur sa faim.

A lire aussi: Philippe Brun: condamné sans procès

On pourrait me reprocher de m’attacher à ce trio alors que, par exemple, nous avons eu droit, le 15 septembre sur BFMTV, à une prestation de François Hollande qui, sur le plan international, a développé une vision et une analyse impeccables, crédibles et convaincantes. D’autant plus que, ce même soir, sur La Chaîne parlementaire, une émission et un débat ont montré que, président, il avait sans doute eu, par sa psychologie, son pragmatisme et son refus du moindre affect dans les relations internationales, l’approche la plus efficace pour notre politique étrangère. Et il n’avait pas tremblé face à Poutine ! Malgré l’importance que vont naturellement prendre la vie internationale et ses dangers lors de la campagne de 2027, François Hollande reste, sur beaucoup de sujets essentiels, socialiste, et sa rigueur à l’égard de Jean-Luc Mélenchon ne peut pas tout lui faire pardonner…

Trois ambitions, un problème

Revenons à notre trio, que j’aimerais qualifier de magique.

Alors que la gauche va donner le bel exemple d’une primaire – ils seront cinq à se battre pour être le candidat socialiste en 2027, Philippe Brun ayant été exclu au nom de la défense des droits des femmes -, la droite, entendue au sens large, en sera privée à cause d’Édouard Philippe. On peut regretter le manque de courage de ce dernier : s’il avait remporté cette joute collective, il en aurait tiré une formidable légitimité, qui lui manque aujourd’hui. Exit donc la primaire.

La hantise Mélenchon

Sans contester la possibilité de bouleversements — sondages et argumentations compris —, François Hollande imagine une décantation en décembre, et plus encore en février 2027. Il est possible qu’alors Bruno Retailleau et Gabriel Attal ne soient pas forcément plus avancés dans leur campagne et qu’à un certain moment ils soient contraints de s’interroger. L’électeur désireux de voter pour la droite ou le centre, obsédé par la hantise d’un Jean-Luc Mélenchon au second tour et doutant fortement de la fiabilité du couple politique Le Pen-Bardella pour diriger la France et lui garantir une place respectable dans le monde, quel choix pourra-t-il faire si la configuration actuelle demeure la même ?

A lire aussi: Quand la gauche insultait les gilets jaunes

Face à ce constat, Bruno Retailleau et Gabriel Attal — et je pourrais y inclure tous les candidats appartenant globalement à cette mouvance politique et persuadés de pouvoir faire cavalier seul — pourront-ils faire autrement que d’appeler à voter, par responsabilité et souci de sauvegarde démocratique, pour Édouard Philippe si celui-ci est toujours, au moment clé, en meilleure position que les autres ? Sans enthousiasme, mais par devoir républicain. C’est pourquoi je leur pose cette question : qu’allez-vous faire si… ?

🎙️ Podcast: Guerre au Moyen-Orient: et le gagnant est… la Chine !

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Avec Harold Hyman et Jeremy Stubbs.


En pensant aux élections de mi-mandat en novembre, Donald Trump cherche à stabiliser le prix du pétrole sans perdre la face par rapport à la situation dans le détroit d’Ormuz. Les Houthis viennent troubler ses projets en mettant en péril les livraisons de pétrole par l’Arabie saoudite. Le refus de Trump de venir en aide aux Saoudiens sape encore la fiabilité des Etats-Unis comme allié.

De quelle manière le président américain peut-il prétendre avoir remporté une victoire au Moyen-Orient ? Quelle est la définition d’une victoire militaire aujourd’hui ? Sûrement pas la même que dans le passé où très souvent il y avait un vainqueur, qui exigeait des concessions, et un vaincu qui devait céder. Dans le conflit iranien, les deux camps ne cessent de crier victoire. Pourtant, le vrai gagnant, c’est une puissance non-belligérante : la Chine. Tout ce qui affaiblit le prestige et la crédibilité des Américains sur la scène géopolitique renforce les Chinois. Non que ces derniers cherchent à remplacer les Etats-Unis dans le rôle de gendarme du monde; la Chine étend son influence et augmente son territoire. Elle avance ses pions sans coup férir.

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Sous Xi Jinping, le régime communiste a déjà avalé Hong Kong et le Tibet. Lors des récentes inondations catastrophiques au Népal, les médias internationaux ont parlé des effets du désastre côté tibétain, comme si le Tibet était toujours un Etat indépendant, ce qui n’est absolument pas le cas. Xi compte également absorber Taïwan sans combattre, en démoralisant sa population et sa classe politique pour que l’unification avec le continent leur semble inévitable. A cette fin, il doit maintenir la pression par la menace constante d’une invasion militaire imminente. La campagne américaine au Moyen-Orient, en drainant des ressources militaires dont le rôle, jusqu’alors, consistait à contenir la Chine en Asie orientale, a affaibli la position de Taipei. Seul bémol pour Xi, le Japon de Sanae Takaichi se montre plus apte que les gouvernements précédents à faire face à l’expansionnisme chinois dans la région.

Harold Hyman partage avec nous ses impressions d’une récente visite en Pologne. Les milieux de la sécurité, de la défense et du renseignement, sont préoccupés par la menace d’une possible attaque russe sous forme d’essaims de drones pilotés par l’IA. Ayant une petite frontière avec la Russie, à Kaliningrad, mais aussi une frontière longue avec la Biélorussie, les Polonais restent sur le qui-vive et considèrent que le duo franco-allemand, autrefois considéré comme le moteur de l’Europe, y compris sur le plan de la défense, n’est plus de bon conseil. En s’armant, la Pologne n’hésite pas à acheter américain. L’Occident tend à se diviser, pendant que l’influence de la Chine s’infiltre partout. Ecoutez 👇

Anatomie d’une emprise mondiale: quand la drogue écrit l’Histoire

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Dans une époque saturée d’analyses superficielles sur le narcotrafic (souvent cantonné aux faits divers de la rubrique « Société » et aux règlements de comptes de la DZ Mafia et autres), le dernier ouvrage de Benjamin Sire, La drogue au pouvoir, surgit comme un coup d’éclat salutaire.

Cinq siècles de défonce d’État

Le journaliste et essayiste y livre une enquête monumentale, ambitieuse et rigoureusement documentée, qui déplace radicalement notre regard. On comprend que la drogue n’est pas un simple enjeu de sécurité publique ou de santé mentale : elle est le moteur clandestin, mais décisif, des grandes transformations géopolitiques de l’ère moderne.

Dès les premières pages, Sire impose une grille de lecture ambitieuse en embrassant une perspective historique de cinq siècles. L’auteur remonte aux guerres de l’opium britanniques qui ont humilié la Chine au XIXe siècle pour mieux éclairer les ravages contemporains du fentanyl aux États-Unis ou la prolifération stratégique du captagon au Moyen-Orient. À travers cette fresque vertigineuse, il démontre comment les psychotropes sont passés du statut de marchandises coloniales à celui d’armes de déstabilisation massive et d’instruments d’hégémonie économique.

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Les dessous poudrés de la diplomatie

Ce qui est bluffant dans l’essai de Benjamin Sire, c’est sa capacité à mettre à nu l’hypocrisie des États. Loin d’une vision manichéenne opposant de vertueux gouvernements à des cartels sanguinaires, le livre décortique l’interdépendance cynique entre la haute politique et le crime organisé. Financement de guerres secrètes, diplomatie du chiffre d’affaires, complicités institutionnelles et blanchiment à grande échelle : la frontière s’avère poreuse, voire inexistante. La drogue apparaît ici comme le carburant occulte d’une mondialisation sauvage, où la quête de pouvoir instrumentalise la dépendance des peuples.

La force de l’ouvrage tient également à la qualité de sa plume. Journaliste aguerri, Benjamin Sire évite le piège du jargon académique trop lourd comme celui du sensationnalisme. Son style est incisif, soutenu par une narration efficace qui maîtrise le sens du détail historique tout en maintenant un rythme quasi romanesque. Sire parvient à condenser une matière analytique dense sans jamais perdre son lecteur, tissant des liens entre la finance internationale, les services de renseignement et les réseaux de distribution.

En publiant ce récit le journaliste propose bien plus qu’un simple essai de géopolitique : il offre un véritable manuel de lucidité. La drogue au pouvoir s’impose d’ores et déjà comme une lecture incontournable pour quiconque cherche à comprendre les dessous sombres du monde contemporain. Un essai percutant et indispensable qui confirme le talent d’observateur éclairé de Benjamin Sire.

264 pages.

La boîte du bouquiniste

« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites…


Cet ouvrage fait passer les pédagogistes et autres adeptes de méthode Montessori pour de poussiéreux réactionnaires. Le Journal de Kostia Riabtsev témoigne d’une courte période, délirante et méconnue, durant laquelle la Russie soviétique, à peine pansée de sa guerre civile, a tenté de mettre sur pied un homme nouveau – avec trois bouts de ficelle et le ventre vide – dès les bancs de l’école.

Nikolaï Ogniov (1888-1939) connaît son sujet, il a passé sa vie d’écrivain et de pédagogue à tenter de résoudre les problèmes de l’éducation en général et ceux des adolescents en particulier. Pour ce « journal », il prête sa plume au jeune Kostia, 15 ans, qui fait sa rentrée scolaire à Moscou à la mi-septembre 1923. On découvre avec lui l’introduction du plan Dalton, du nom de l’un des psychologues occidentaux à qui les bolcheviks font encore confiance pour révolutionner leur système éducatif. Et comme la révolution passe d’abord par les mots, on ne dit plus « classe », mais « laboratoire », et à chacun d’eux est attribué un chkrabe (professeur) ; les pupitres individuels sont supprimés pour laisser place à des tables communes, et les élèves doivent partager leurs livres dans « une armoire où chacun se servira. C’est bien beau, mais en attendant il n’y a pas d’armoires. » Suivant ce plan Dalton, on abandonne aussi les cours quotidiens pour un programme mensuel qui fixe des objectifs à atteindre. Libre à chaque écolier de travailler à son rythme et où bon lui semble, à l’étude ou chez lui. Un contrôle sanctionne ensuite les « connaissances » ainsi acquises. Parallèlement à ce travail d’étude, on trouve des tâches d’animation culturelle et politique exécutées par de jeunes camarades nommés ou élus, ainsi que l’organisation de manifestations commémoratives et sportives. Dès le mois d’octobre, ce plan Dalton « tourne au vinaigre », professeurs et élèves n’y comprennent plus rien – on a vite fait de se dire que « ce lord Dalton est un bourgeois qui mange du foie gras et du fromage de tête ». L’anarchie s’installe, mais on lui trouve un nom : l’autogestion. Les chkrabes qui s’y opposent sont accusés de défendre l’ordre ancien et les élèves prennent les choses en main : ils ne se lèvent plus à l’entrée des professeurs, refusent de les saluer s’ils n’en ont pas envie dans la cour, gardent leur casquette en classe, choisissent leurs matières… et l’idéologie politique empoisonne le reste – création de ligues, de comités, de journaux et nominations des chefs qui vont avec. Tout cela dans une certaine joyeuseté. À quoi s’ajoutent les remous de la vie adolescente, avec ses tentations, ses amours et ses provocations. L’annonce de la création de « l’institut d’Hystérie », permettant aux filles d’obtenir « un diplôme de mijaurée supérieure », crée quelques remous dans cet établissement évidemment mixte.

Mais le décor en toile de fond reste bien visible : le chaos et la désolation d’un pays détruit. Certains de ces ados trafiquent gnole, cigarettes et cocaïne. On vole, on joue aux cartes, on se castagne.

Le journal de cette année scolaire 1923-1924 raconte la fiévreuse jeunesse du communisme, mais ne prédit pas l’arrivée imminente du camarade Staline.


Journal de Kostia Riabtsev, Nikolaï Ogniov, Éditions L’Âge d’Homme, 1992.

Le «divorce» de Paul Verlaine

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Ils avaient disparu depuis plus d’un demi-siècle. Ils ont été retrouvés récemment lors d’une vente aux enchères: les documents originaux relatifs à la séparation des époux Verlaine et où apparaît l’ombre de Rimbaud sont exposés au Grand Palais par la Librairie de Proyart, lors de la foire Fine Arts de Paris.


On les croyait égarées, perdues à jamais, ces pages manuscrites rédigées par un greffier et relatant tous les griefs avancés par la plaignante, Mathilde Mauté-Verlaine, lors du procès en séparation intenté au poète Verlaine. Ils établissent des faits, rien que des faits, impardonnables, reprochés à l’époux fautif.

Mathilde Mauté avait quelque sujet à se plaindre de la brutalité inouïe de son mari. Sous l’emprise de l’alcool, de l’absinthe, il en était venu à saisir et à jeter violemment leur nourrisson sur un lit, à tenter d’étrangler sa compagne, de mettre le feu à sa chevelure, à la frapper avec une rage indicible.

Marié depuis le 11 septembre 1870, père depuis le 30 octobre 1871, Paul Verlaine venait de rencontrer Arthur Rimbaud.  Avec lui, il découvrait l’ivresse du génie et celle d’une sexualité débridée. Subitement lui sautaient aux yeux l’étroitesse de la vie conjugale, la médiocrité de son statut de fonctionnaire. Et devant la pauvre Mathilde surgissaient l’extrême violence d’un mari de trente ans rendu fou par l’alcool, la révélation de sa nature authentique et ses « relations infâmes » avec un adolescent de la « plus monstrueuse immoralité ».

Depuis la Restauration, on ne divorçait plus en France, et cela perdurera durant les premiers temps de cette Troisième République si conventionnelle, construite sur le mensonge et le déni de ce qui avait fait la gloire du Second Empire.

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En octobre 1872, Mathilde Mauté-Verlaine ne pouvait que demander une bien légitime séparation de corps, en soulignant l’ivrognerie de son époux, ses violences et ses « relations monstrueuses » découvertes à travers sa correspondance avec Rimbaud. Verlaine, absent, établi tout d’abord à Bruxelles, puis à Londres, enfin emprisonné en Belgique, déclare, lui, ne voir là que des calomnies de la part d’une femme jalouse. Ce sont cependant les griefs de cette dernière qui sont consignés là, en onze points, et qui conduiront à la décision du 24 avril 1874 accordant la séparation.

Depuis le milieu du XIXe siècle, les tribunaux français ne conservent plus que les jugements émis par les magistrats, lesquels jugements sont versés aux archives de la justice civile. En revanche, la multitude des documents qui ont conduit à ces jugements, faute de place, n’est plus retenue par les administrations. Ceux qui ont étayé le procès intenté par Mathilde Verlaine contre Paul Verlaine resteront en possession de l’avoué de la plaignante, celui de la famille Mauté qui faisait corps avec elle.

C’était, c’est un document très détaillé et de première importance pour la postérité où se lit en filigrane l’une des pages les plus puissantes et les plus dramatiques de l’histoire littéraire. Car derrière les faits précis établis par la justice, les coups portés par Verlaine, ses débauches, son alcoolisme, sa fuite à Bruxelles, sa « trahison » de Quiévrain, se dessine la passion née entre Verlaine et Rimbaud, passion destructrice pour les deux hommes, mais révolutionnaire  pour les deux poètes. Sous l’apparence de l’ange corrupteur, Rimbaud d’ailleurs y est cité cinq fois.

C’est là aussi que l’on découvre l’abîme vertigineux qui s’ouvre entre le génie artistique et la société civile, entre ces hommes de loi à l’univers propret et étriqué et les artistes prodigieux qu’ils ont côtoyés sans même s’en rendre compte un seul instant. Le pauvre avocat de Mathilde, la retraite venue, ne trouvera pas mieux que de détruire l’ensemble de ses archives, lesquelles contenaient des lettres de Verlaine. Dans sa médiocrité petite bourgeoise, il n’avait su mesurer l’immensité de l’adversaire, il ne pouvait soupçonner qu’il avait, de loin, côtoyé un génie… même si c’était décidemment sous son aspect le plus détestable.

Comment ces papiers qui ont servi au procès ont-ils pu se retrouver dans les mains d’un imprimeur, Georges-Emmanuel Lang, qui lui mesure parfaitement la stature du poète et l’intérêt des documents ? Probablement les a-t-il récupérés de celles de l’avocat. Georges Verlaine, le fils si malmené de Paul Verlaine, poinçonneur à la station Villiers du métropolitain, étant vivant et défendant la mémoire de ce père qu’il n’avait quasiment jamais vu, Lang, si conscient de leur valeur historique, ne peut rien faire d’autre que de les éditer en 1922 de façon toute confidentielle (25 exemplaires) sous le titre Le Divorce de Paul Verlaine. Il y ajoute les deux pages du jugement du 24 avril 1884.

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Bien avant sa disparition en 1947 et alors qu’il a dû se réfugier en Suisse durant l’occupation nazie, les pièces manuscrites sont passées chez un libraire renommé, Maggs Bross, puis, dès 1937, chez un bibliophile raffiné, l’endocrinologue Marcel Zara, un résistant qui sera déporté durant la Guerre de 39/45 et qui s’est éteint en 1974, laissant ses collections à ses héritiers.

Un coin de table, tableau d’Henri Fantin-Latour. A gauche, Paul Verlaine et Arthur Rimbaud. DR.

Ainsi le manuscrit demeure-t-il assoupi autant qu’introuvable durant plus d’un demi-siècle, jusqu’à ce que lesdits héritiers dispersent ouvrages précieux et écrits rares lors d’une vente aux enchères à l’Hôtel Drouot en mars 2026. Très mal expertisés, mal répertoriés, mal référencés, les documents qui ont conduit à la séparation des époux Verlaine se sont vendus sans même qu’on y prête attention. Pas même l’envoyé fort négligent dépêché par la Bibliothèque nationale et qui aurait pu les préempter.  Mais il en va ainsi dans un pays où, à tous les échelons de l’Etat et du pays, l’incompétence est aujourd’hui si bien partagée.

Spécialiste d’ouvrages rares et précieux, Jean-Baptiste de Proyart, lui, aura le flair et l’attention que tant d’autres n’ont pas eus autour de lui. La prise est royale. Et aujourd’hui, Jean-Baptiste et Théophile de Proyart peuvent présenter aux acquéreurs, aux curieux et aux passionnés ces émouvants documents manuscrits enfin tirés de l’oubli.  Et cela sous les verrières immenses du Grand Palais, lors de la foire Fine Arts Paris qui s’y déroule du 18 au 23 septembre 2026.   


Librairie de Proyart – Stand S 37.
Grand Palais. Fine Arts Paris. Du 18 au 23 septembre.
finearts-paris.com

Médias: diabolisation et «reductio ad hitlerum» à tous les étages

Le nouveau catéchisme médiatique a trouvé son mot magique: «confusionnisme», observe Didier Desrimais. Avec Johann Chapoutot en chef de gare du point Godwin, le débat public ressemble de plus en plus à une chasse aux sorcières. Et après cette rentrée surréaliste dans nos médias, il est à craindre que le pluralisme finisse au musée des curiosités, entre la liberté d’expression et les dinosaures, bien avant le premier tour de l’élection présidentielle.


« Médias : le pluralisme sert-il l’extrême droite ? » interrogeait sur deux longues pages Libération le 7 septembre. Pour répondre à cette question qui n’en est pas une, les auteurs de l’article citent plusieurs travaux censés montrer une « montée en visibilité de l’extrême droite dans les médias », entre autres une étude issue d’une thèse encadrée par l’économiste (épouse de Thomas Piketty et fervente mélenchoniste, omet de rappeler Libé) Julia Cagé, et un livre de Philippe Corcuff intitulé La Grande Confusion. Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées. Professeur à Sciences Po Lyon, M. Corcuff a milité au PS, puis chez les Verts, à la LCR et au NPA. Ce militant de l’ultra-gauche libertaire souhaite, écrit-il, « réinventer une gauche bariolée, polyphonique et pluraliste, cosmopolite, laïque, anticapitaliste, écologiste, intersectionnelle, décolonisatrice, pluriculturelle, soucieuse des individualités et queer » – n’en jetez plus, la coupe woke est pleine. Pour ce faire, M. Corcuff propose de sortir du « brouillard » politico-médiatique, c’est-à-dire d’un « confusionnisme » alimenté par des thématiques sécuritaires, identitaires et culturelles chères à l’extrême droite et malheureusement relayées par les médias et les partis de tous bords, selon lui. Libération précise que cette thèse invitant grossièrement à la suppression de certaines opinions et de certains sujets dans l’espace médiatique a été reprise par Sylvain Bourmeau dans son opuscule accusatoire, Ils ne sont pas d’extrême droite, ils font l’extrême droite (Voir à ce propos mon article du 11 septembre sur la rentrée des médias). Les journalistes de Libération ont également fait appel à Alexis Lévrier. Dans une tribune parue dans Le Monde (11 mai 2022), cet historien des médias, anti-Bolloré compulsif, avait déjà cru constater une surreprésentation médiatique qui ne sautait pas aux yeux, celle des idées d’extrême droite. D’après lui, « les journalistes de la droite radicale ont réussi à imposer un vocabulaire, des idées et un imaginaire xénophobes », raison pour laquelle il réclame à cor et à cri depuis des mois la fermeture de CNews et est, bien entendu, vent debout contre l’arrivée de Charles Sapin sur France Inter. La bête immonde est dans la place, dit en substance M. Lévrier sur son compte X, et la radio publique serait gangrenée par le « projet ethno-religieux » d’un des partenaires financiers de Valeurs actuelles, Pierre-Édouard Stérin en l’occurrence. Enfin, histoire de donner l’impression d’équilibrer le débat, les auteurs de l’article rapportent les propos de Marcel Gauchet. Le philosophe réfute l’idée de « cordon sanitaire » dans les médias – mais peut-on croire un homme « qui est passé de l’autre côté de la barrière » et est « désormais classé chez les réactionnaires pour sa propension à épouser certains thèses conservatrices » ? Les journalistes de Libération semblent fortement en douter.

Au loup!

Le lendemain de l’éditorial politique de Patrick Cohen sur France Inter au cours duquel, suite à l’affaire des policiers municipaux de Carcassonne, le journaliste a accablé de tous les maux racistes, homophobes et misogynes les représentants et les électeurs du RN, Thomas Legrand s’est fendu d’une chronique du même acabit dans Libération. Remâchant les mêmes obsessions que son confrère, il a profité de l’aubaine pour crier lui aussi au loup fasciste et au retour des heures sombres. Aucun média n’échappe à sa vindicte, puisque, selon lui, avant d’être dessillés par l’affaire de Carcassonne, tous avaient « oublié la réalité de ce que charrie l’extrême droite » et ont « accompagné le ripolinage de façade et de “normalisation” du RN » en acceptant de croire les mensonges dissimulateurs d’un parti cachant « des personnes racistes, antisémites, homophobes, complotistes, admirateurs de dictateurs, nostalgiques de la collaboration quand ce n’est pas du nazisme ». Heureusement, se console-t-il, quelques médias ont sauvé l’honneur : Libération, Le Monde, Mediapart, Le Nouvel Obs, la presse régionale et l’audiovisuel public ont « fait le travail qui consiste à décoller le papier peint de la normalisation ». Encore que, pour l’audiovisuel public, les choses se gâtent depuis que France Inter a octroyé trois minutes d’antenne hebdomadaires à Charles Sapin : « L’audiovisuel public résistait bien jusque-là. Aujourd’hui, il réduit l’espace et les moyens de l’investigation et ouvre ses ondes à des éditorialistes qui vont servir une prose acceptable, bien plus modérée que ce qu’il y a en réalité dans leurs journaux. » La radio publique en prend pour son grade. Il n’est pas impossible, toutefois, que nous ayons affaire ici à un vulgaire règlement de comptes. Rappelons en effet que, suite aux révélations de L’Incorrect – l’enregistrement d’une conversation compromettante entre deux journalistes du service public et deux pontes du PS – la direction de France Inter a décidé de se passer définitivement des services de M. Legrand.

Après la Société des journalistes de France Inter, ce sont les représentants du Syndicat national des journalistes, de la CGT et de la CFDT de France Télévisions qui demandent l’éviction de Charles Sapin. Ce dernier débat en effet avec Rokhaya Diallo sur Franceinfo TV, durant une dizaine de minutes, tous les dimanches soir. Observons qu’aucun syndicat n’a remis en cause la présence dans l’audiovisuel public de cette militante racialiste proche des indigénistes et ne ratant jamais une occasion d’incriminer la France. Ni d’ailleurs les interventions récurrentes de Salomé Saqué et Paloma Moritz, deux militantes écologistes officiant également pour le média d’extrême gauche Blast ; ou de Laure Adler, désormais chroniqueuse pour Les Inrocks, propriété du banquier Matthieu Pigasse, co-actionnaire de Mediawan, la société productrice des émissions C à vous et C dans l’air sur France 5. Notons également que, s’il est reproché à Pierre-Édouard Stérin de mettre ses médias au service d’un agenda politique conservateur, personne n’accuse M. Pigasse de mettre les siens au service d’un agenda politique d’extrême gauche, ce dont il se vante pourtant régulièrement, sachant pertinemment qu’il n’a rien à redouter de syndicats partageant ses idées et faisant la pluie et le beau temps dans les médias. Quant aux journalistes et chroniqueurs ayant travaillé ou travaillant pour Libération, on ne les compte plus dans l’audiovisuel public, mais visiblement cela ne pose aucun problème. En revanche, Alexandre Devecchio, Eugénie Bastié, Nathan Devers et Paul Melun ont eu à essuyer les foudres des puissants syndicats de gauche de l’audiovisuel public ne supportant pas de voir débarquer dans ce qu’ils pensent être leur pré carré des journalistes du Figaro ou d’anciens chroniqueurs de CNews et d’Europe 1. Ces syndicats ont oublié, semble-t-il, une chose : l’audiovisuel public ne leur appartient pas ; il est la propriété des Français qui paient pour que toutes les opinions et toutes les tendances politiques puissent s’exprimer, et qui ne supportent plus, pour une majorité d’entre eux, d’être insultés et vilipendés à longueur de journée sur les ondes et les écrans du service public.

People terrorisés par de vagues gazettes

En URSS, on les appelait les artistes officiels. Si certains participèrent volontairement à la propagande soviétique, beaucoup furent enrôlés de force. Tous devinrent des figures officielles du régime et signèrent, bon gré, mal gré, moult lettres dénonçant et condamnant les dissidents ou supposés tels. Aujourd’hui, en France, nul besoin de menaces pour embrigader les artistes et les transformer en gardes-chiourme. Ils sont tous de gauche, ils sont tous progressistes, ils se disent tous démocrates, pluralistes, ouverts et tolérants. Ils ont ces mots-là à la bouche ; ce sont des sucres d’orge qu’ils sucent avec délectation, la langue excitée, les lèvres humides au moment de signer les lettres de délation – car ils sont coutumiers du fait. La dernière d’entre elles est récemment parue dans Le Parisien ; elle est adressée à la direction de France Inter pour lui enjoindre de congédier Charles Sapin. Trois cents argousins de la Police de la pensée l’ont paraphée. Il y a des acteurs, entre autres Denis Podalydès, Josiane Balasko et Ariane Ascaride. Certains, parmi eux, ont joué ou mis en scène Cyrano ; ils ont oublié : « Avoir une peau qui, plus vite, à l’endroit des genoux, devient sale ? Exécuter des tours de souplesse dorsale ? Non, Merci ! […] Calculer, avoir peur, être blême, préférer faire une visite qu’un poème, rédiger des placets, se faire présenter ? Non, merci ! non, merci ! non, merci ! » Les voilà terrorisés par de vagues gazettes, se disant sans cesse : « Oh, pourvu que je sois dans les petits papiers du Monde et du Parisien. » Après avoir compulsé la liste des indicateurs et s’être réjouie d’y retrouver tout le ban et l’arrière-ban du monde des arts et du mouchardage, la commissaire politique Annie Ernaux, prix Nobel de Filature, a apposé son tampon rouge sur la lettre de cachet. « Autant dire que l’affaire est bien engagée », ont probablement pensé Virginie Despentes et tous les cognes du petit monde littéraire, signataires de la sinistre missive. S’il fallait montrer la bêtise panurgique qui a présidé à cet appel à la censure, qu’il nous suffise d’ajouter que l’égyptologue Lilian Thuram, figure emblématique de l’antiracisme pour les nuls, s’est joint au troupeau bêlant. Point besoin de chien de berger pour regrouper ces moutons-là : une odeur malsaine de curée, la certitude d’un combat gagné d’avance, prélude d’une admiration mutuelle, suffisent à rassembler ces hargneux de théâtre, rebelles côté cour, bétail ruminant sottement les mêmes délires côté jardin.    

Parmi les signataires, il y a également l’historien Johann Chapoutot. Impossible pour lui de passer à côté d’une tribune subodorant la résurgence des heures les plus noires dans le journalisme français et interrogeant « les limites admissibles du pluralisme dans le débat public ». Invité permanent de l’audiovisuel public, de l’Institut de la Boétie de Jean-Luc Mélenchon, de Blast et de Mediapart, ce professeur à la Sorbonne voit en effet des nazis partout. Il ne manie pas le point Godwin ; il EST le point Godwin incarné. Le Pen, Zemmour ou Retailleau ne sont à ses yeux que des surgeons du IIIe Reich. Sur France Culture, l’universitaire n’a pas hésité à comparer Vincent Bolloré à Alfred Hugenberg, le patron de presse antisémite qui contribua à la propagande nazie. Dans un livre qui connut un certain succès, Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui, M. Chapoutot est parvenu, à force de contorsions intellectuelles ahurissantes, à établir un pont idéologique entre le management contemporain et l’organisation industrielle des nazis. Le 11 septembre, sur France Inter, interviewée par Eva Roque – également journaliste à Libération, soit dit en passant – il a tout bonnement comparé l’éventuelle victoire du RN en 2027 à l’accession des nazis au pouvoir en Allemagne en 1933. Charles Sapin ? Pour Chapoutot, il n’est sûrement qu’un avatar de Goebbels. La reductio ad hitlerum n’a plus de limites…

Moralisme nouveau

Confrontée à la réalité, en l’occurrence à l’absence avérée de pluralisme dans certains médias, la caste politico-médiatique ne nie plus le réel : elle justifie cette absence en accusant le pluralisme d’entretenir la confusion et de faire ainsi le jeu du mal absolu, de méchantes gens censées être racistes, fascistes ou carrément nazies. Un moralisme nouveau interdit à ceux qui s’opposent à l’orthodoxie de prendre la parole. Une morale bornée, intransigeante et inquisitoriale, supplante le débat politique, réduit l’affrontement des idées à un combat entre le bien et le mal, met à l’index les hérétiques qui la contestent. Ce n’est pas nouveau. On se souviendra du sort réservé, en 1993, au sociologue Paul Yonnet, le premier à avoir analysé en profondeur les raisons cyniques et les conséquences désastreuses de la création de SOS Racisme, association qui est à l’origine de tout ce dont nous parlons ici : prêche moralisateur et culpabilisant en lieu et place du débat politique, diabolisation de l’adversaire, censure au nom de l’antiracisme, réquisitoire antifasciste factice, etc. Avant même que son essai ne sorte, l’auteur de Voyage au centre du malaise français fut attaqué par une caste journalistique qui, pour les détruire, lui et son livre, n’eut qu’un seul « argument » à la bouche : Yonnet flirte avec les thèses les plus nauséabondes. « Yonnet rejoint les thèses du Front national », écrira, toujours aussi inspiré, Laurent Joffrin, alors directeur du Nouvel Observateur. Dans Libération, Robert Maggiori pensera avoir débusqué un « idéologue de l’extrême droite ». L’inénarrable Maurice Szafran, dans Marianne, considèrera que « M. Yonnet tombe à pieds joints dans toutes les idées reçues du lepénisme et de l’idéologie réactionnaire la plus rétrograde ». Jean-Paul Enthoven, dans Le Point, l’accusera d’alimenter une « curieuse nostalgie d’une francité de belle souche » et, entre les lignes, d’antisémitisme. Deux ans après cette cabale, Paul Yonnet écrit à Pierre Nora : « Je ne me reproche qu’une seule chose : d’avoir sous-estimé la formation d’un véritable système d’intimidation et de coercition médiatico-politique. […] La révérence faite aujourd’hui à la démocratie représentative sert de masque à la montée en puissance de pulsions répressives ; aujourd’hui, l’incantation démocratique signifie souvent : si vous n’êtes pas d’accord avec moi, je ferai tout pour vous interdire de parler[1]. »

Trente ans plus tard, tandis qu’une large partie de la population se détourne ou se méfie de plus en plus de lui, le système d’intimidation et de coercition médiatico-politique met les bouchées doubles. Sur France Inter, pas un jour ne se passe sans sermon européiste, sans harangue contre « l’extrême droite », sans prédication écologiste, sans prêche woke, le tout au milieu des ricanements de curés travestis en trublions.

Le dogme, rien que le dogme : ce mercredi 16 septembre, les instances syndicales et torquemadesques de la radio publique encouragent le personnel à faire à nouveau grève si l’hérétique Charles Sapin n’est pas viré manu militari. Pour remplacer ce dernier, ces mêmes instances auraient d’ores et déjà proposé, paraît-il, le nom d’un journaliste scrupuleux, impartial, intègre, exempt de toute compromission politique : un certain et mystérieux Thomas L. 

Libres d’obéir: Le management, du nazisme à aujourd'hui

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Voyage au centre du malaise français: L'antiracisme et le roman national

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[1] Paul Yonnet, Voyage au centre du malaise français. L’antiracisme et la roman national, 2022, Éditions de l’Artilleur. Les citations rapportées sont extraites de l’excellente post-face d’Éric Conan.

Philippe Brun: condamné sans procès

Les socialistes pratiquent la Terreur! Suspendu et écarté de la primaire après les accusations d’une ancienne collaboratrice, le député de l’Eure dénonce une manipulation visant à le «tuer politiquement».


Le député Philippe Brun est suspendu de son parti et de la primaire. Que lui reproche-t-on ? Personne n’en sait rien, lui non plus. C’est grave. L’habeas corpus, c’est-à-dire le fondement de l’État de droit, signifie qu’on ne peut pas vous condamner sans vous dire pourquoi et sans vous entendre. Le contradictoire est au cœur de la justice démocratique. Le PS prétend jouer la comédie de la démocratie avec sa fameuse primaire, mais pratique un arbitraire décomplexé. Ça me fait peur.

En arrière-fond, un conflit entre M. Brun et son assistante parlementaire, licenciée pour faute en 2024. Cet été, elle a saisi la commission idoine du PS. Qui ne fait rien. Mardi, à 23 h 50, dix minutes avant la clôture des dépôts de candidatures à la primaire, la militante mécontente appelle le PS pour balancer son ancien patron, qu’elle accuse soudainement de violences. La main du Bureau national, réuni le lendemain matin, ne tremble pas et sa conscience non plus. Sans contacter Brun, ses membres le suspendent du parti et l’excluent de la primaire : en prison sans passer par la case départ. Les députés entérinent. Abracadabra, plus que cinq candidats.

A lire aussi: Sexy, moi? Jamais!

Le communiqué entortillé parle de faits « susceptibles de relever d’une caractérisation pénale ». Sémantique intéressante. « Susceptibles de », c’est une éventualité. Ces faits sont donc tout autant susceptibles de ne pas être pénalement répréhensibles. Le PS exclut Brun de la course à la candidature parce qu’il a peut-être commis des fautes dont la justice n’a d’ailleurs pas été saisie. Les gars poussent loin le principe de précaution. Le plus abject, c’est qu’ils s’abritent derrière la défense des femmes-pauvres-victimes-du-patriarcat-qui-ne-mentent-jamais. Le matin, Patrick Mennucci affirme que « le mot sexuel n’a pas été prononcé » ; le soir, des sources anonymes parlent de violences sexistes et sexuelles.

Mais vous ne savez pas ce que Brun a fait ou pas !

Certes. Mais je sais qu’un régime où l’accusation suffit à condamner, ça s’appelle la Terreur. Aujourd’hui, les socialistes la pratiquent dans leur parti, où personne ne moufte. S’ils étaient au pouvoir demain, l’appliqueraient-ils aux institutions ? Que pèserait la présomption d’innocence face à la parole sacrée des femmes ?

Il ne faut pas nous prendre pour des jambons. Le timing et les méthodes suggèrent fortement un Kompromat à la française, c’est-à-dire une affaire montée de toutes pièces pour tuer. Par qui, je l’ignore. Mais ça ne doit pas être un coup de l’extrême droite. Bonne nouvelle pour Philippe Brun, qui est un peu le représentant de la gauche « à l’ancienne » dans son parti : si on déploie autant d’énergie pour le faire taire, c’est qu’il doit sacrément inquiéter ses bons camarades.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale.

Le Canada, cette « société-chalet » rattrapée par Donald Trump

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Le Premier ministre canadien Mark Carney (à gauche) pose aux côtés de la coprésidente du groupe des Verts/Alliance libre européenne au Parlement européen, l'Allemande Terry Reintke, vêtue d'un maillot de hockey sur glace de l'équipe du Canada, au Parlement européen à Strasbourg, le jeudi 17 septembre 2026 © Pascal Bastien/AP/SIPA

Ignorant les menaces de Trump mercredi, adoptant le statut inédit de « membre associé » proposé par la Commission européenne hier, le Canada bouleverse les alliances habituelles. La société canadienne pensait avoir mis l’Histoire en pause et pouvoir vivre éternellement en pyjama au bord d’un lac, avant que la Maison-Blanche ne vienne brutalement saboter cet étrange week-end prolongé, analyse Jérôme Blanchet-Gravel…


Le Canada offre une version particulière du déclin occidental : celle d’une société ravagée par le confort où des décennies de prospérité, de calme et de protection américaine ont affaibli la conscience politique et la capacité d’affronter le réel. Au terme de neuf ans et demi de gouvernement Trudeau, l’effondrement du pays prend des airs récréatifs : une chute en douceur au rythme des randonnées pédestres, des rénovations et des week-ends au vert. C’est ce que j’appelle la « société-chalet » dans un livre qui vient de paraître.

La fuite comme art de vivre

Un chalet, rappelons-le, est une résidence située loin des grands centres, au bord d’un lac, en montagne, en forêt ou au bout d’un chemin de campagne. On s’y réfugie pour retrouver la « sainte paix » comme on dit au Québec, loin du bruit, des conflits et de l’agitation du monde extérieur. Sentiers, stations de ski, « spas nordiques » : grâce à l’industrie du plein air et de la relaxation obligatoire, on s’y retire également pour s’abandonner à la société des loisirs.

Le Québec et le Canada sont géographiquement un chalet. Perchés au nord de l’Amérique, sur les épaules des États-Unis, dans la banlieue tiède de l’empire, ils donnent l’impression – illusoire mais tenace – d’être protégés par la distance. Les grands espaces amplifient le sentiment des Canadiens de vivre pour toujours à l’abri de l’Histoire.

Le Québec et le Canada sont idéologiquement et psychologiquement un chalet. Le refuge y est devenu une disposition d’esprit, voire un projet d’antisociété. On y maintient la « distanciation sociale » pour éviter les « situations anxiogènes ». C’est une fuite. On s’éloigne de l’action, mais aussi de la réalité elle-même.

Évidemment, les Canadiens ne sont pas les seuls Occidentaux à avoir adopté un mode de vie axé sur le confort matériel et le bien-être personnel. Au Québec comme au Canada anglais, ce modèle semble toutefois avoir été poussé jusqu’à la caricature.

L’immigration massive ou le refus de voir

Le rapport de mes concitoyens à l’immigration de masse illustre bien ce grand évitement. Peut-être plus encore qu’en France, elle reste présentée au Canada comme un enrichissement indiscutable, un besoin économique et une obligation morale. Remettre en question la diversité annoncerait le retour du fascisme. Face à une transformation démographique et culturelle extrêmement rapide, mais non consentie, la majeure partie des Québécois et des Canadiens préfère se replier ou détourner le regard plutôt que d’exprimer son malaise, d’en désigner les causes et d’y répondre politiquement.

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On se tient discrètement à distance des quartiers, des écoles ou des lieux publics où les changements sont les plus perceptibles. Les parcs sont désertés par les natifs et investis par des immigrés qui occupent l’espace vacant. Ce mouvement conduit parfois vers les banlieues, les petites villes ou les campagnes, mais celles-ci sont aussi progressivement rattrapées par les mêmes bouleversements. Ici, le refuge devient moins physique que psychologique : sans nécessairement déménager, on se retire dans son foyer, son cercle privé, les écrans et les divertissements. On organise ainsi son existence de manière à réduire au minimum son exposition à la société, tout en continuant d’adhérer extérieurement au discours dominant.

Trump et la fin de l’innocence canadienne

Le paradoxe est que cette société-chalet peut s’imaginer vivre hors de l’Histoire parce que les États-Unis d’Amérique, eux, y restent pleinement engagés. Pendant des décennies, le Canada a pu négliger sa défense, sous-traiter sa sécurité à Washington et jouir d’une tranquillité garantie par la puissance américaine. Dans l’environnement immédiat de l’aigle, il profitait de sa force tout en dénonçant sa brutalité et en se donnant le beau rôle : celui du voisin raisonnable, pacifique et moralement supérieur.

Donald Trump expulse les Canadiens de leur safe space géomental. Ses tarifs douaniers et sa guerre commerciale obligent le pays à réagir, à défendre sa souveraineté et à penser sa place dans le monde autrement qu’en termes moraux et sentimentaux. Le Canada découvre qu’il ne peut pas éternellement vivre dans sa bulle sans tenir compte des intérêts de la Maison-Blanche et des grands enjeux qui traversent le continent.

On prétend que les Canadiens reprochent à Trump son style, ses provocations et ses politiques jugées trop à droite. Mais ils lui pardonnent surtout mal d’avoir rompu le marché tacite qui leur permettait de tirer profit de l’empire américain sans se salir les mains. Après avoir longtemps assuré la quiétude du chalet, les Américains forcent désormais les Canadiens à en sortir.

238 pages

La société-chalet: Chronique du déclin

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Le voile, la conscience et l’espace: ce que le droit ne tranche pas

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Chems-Eddine Hafiz à la Mosquée de Paris, 17 juillet 2026 © Michel Euler/AP/SIPA

L’avocat franco-algérien Chems-Eddine Hafiz, recteur de la Grande mosquée de Paris, prend sa plume et signe une tribune plaintive dans Le Monde où il affirme que «les musulmans de France ne sont pas les hôtes de la République. Ils en sont les citoyens.»


Juillet 1926. Inauguration de la Grande Mosquée de Paris. Devant le sultan Moulay Youssef, spécialement venu du Maroc, Ahmed Skirej, jurisconsulte marocain, prononce le premier prêche du vendredi. À ce moment-là, l’islam en France relève presque de l’exotisme : quelques dizaines de milliers de fidèles, aucune mosquée digne de ce nom, une présence que la société ne voit pas encore.

Pourtant, Skirej ne parle ni de défense, ni de menace, ni de repli. Il souhaite que la nouvelle mosquée serve à répandre le bien « jusqu’à ce que la concorde s’étende entre les musulmans et leurs voisins ». Il lance : « Jouissez de la liberté dans votre religion. » Il définit le croyant comme « celui qui plante l’affection dans le cœur d’autrui et l’arrose de l’eau de l’humanité ». Concorde, liberté, humanité partagée : c’est sur ces mots que l’islam de France a choisi de naître officiellement, alors même que tout restait à construire.

Un siècle plus tard, la même institution a pignon sur rue. Le culte s’est enraciné, les lieux de prière se comptent par milliers, la parole musulmane est libre. Et c’est depuis la Grande Mosquée de Paris que son recteur, Chems-Eddine Hafiz, a pris la plume, le 12 septembre 2026, dans Le Monde[1], pour répondre à la proposition du Rassemblement national d’interdire le voile dans l’espace public.

Socle juridique, le recteur a raison

Sur un point, le recteur a raison : en l’état, le socle juridique français et européen n’impose pas une neutralité vestimentaire des citoyens dans la rue. La loi de 1905 neutralise l’État, pas la société : son article 1er garantit la liberté de conscience et le libre exercice des cultes ; son article 27 admet les manifestations extérieures d’un culte, sous réserve d’ordre public.

La jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme va dans le même sens. Dans l’arrêt S.A.S. contre France de 2014, elle a validé l’interdiction du voile intégral au nom du « vivre-ensemble », mais elle a toujours refusé une prohibition générale des signes religieux dans l’espace public. Une amende visant le seul hijab, sans révision constitutionnelle solide, se heurterait à l’article 9 de la Convention, au principe d’égalité et très probablement au Conseil constitutionnel.

Là-dessus, le recteur a raison de le dire sans détour : la proposition du Rassemblement national est brutale. Elle est une mesure d’affichage, juridiquement fragile, politiquement ciblée et socialement coûteuse, car elle impliquerait de mobiliser un volume important de forces de l’ordre pour verbaliser les contrevenantes.

Une confusion des registres

L’argument se défait dès que ce socle juridique – exact – est promu au rang de thèse sociologique et de thèse théologique. Il n’est ni l’une ni l’autre. Au fil du texte, plusieurs glissements s’opèrent. La liberté de conscience est assimilée à une forme d’immunité vestimentaire dans la rue. La pratique d’une partie des musulmanes est présentée comme l’affaire « des musulmans » dans leur ensemble. Enfin, une restriction portant sur l’apparence devient un « effacement des consciences».

Les cinq piliers de l’islam sont clairement circonscrits par les textes scripturaires : profession de foi, prière, aumône, jeûne, pèlerinage. Le voile n’en est pas un, et personne, dans le fiqh (jurisprudence islamique) classique, n’en a jamais fait un sixième pilier. Cela ne signifie pas qu’il ne soit « rien » : dans les quatre écoles sunnites, couvrir les cheveux de la femme adulte relève, pour la majorité des juristes, d’une obligation de droit distincte d’un pilier, et discutée jusque dans ses limites.

L’écart est réel : entre l’islam comme religion, la pudeur telle que la prescrit le fiqh, les pratiques effectives des musulmanes de France et l’usage politique que l’islamisme a fait du voile comme étendard. La tribune du recteur mélange ces quatre registres : d’un côté, un « morceau de tissu posé sur les cheveux » ; de l’autre, une atteinte à la citoyenneté musulmane, comme si les deux ne faisaient qu’un.

Les enquêtes disponibles ne confirment pas cette équivalence. Selon l’Ifop – enquête « État des lieux du rapport à l’islam et à l’islamisme des musulmans de France » (novembre 2025), dont la méthodologie peut être discutée, mais dont les ordres de grandeur convergent avec d’autres enquêtes -, une large majorité des musulmanes de France ne portent jamais le voile. À l’inverse, le foulard s’est nettement diffusé chez les plus jeunes : 16 % en 2003, 45 % en 2025 chez les 18-24 ans. Si le foulard était le cœur de la liberté de conscience musulmane, que faudrait-il conclure de la majorité des musulmanes qui ne le portent pas ? Que leur islam est incomplet ? Personne ne le soutient.

Un recteur qui n’argumente pas en recteur

Il y a là une contradiction plus profonde, qui tient à la position même de l’auteur. Un recteur est, par définition, la plus haute autorité d’une institution religieuse – ici, la Mosquée de Paris. On attendrait de lui qu’il éclaire le débat par la tradition juridique de l’islam : ce qu’elle impose, ce qu’elle laisse ouvert, ce qu’elle a déjà révisé ailleurs. On attendrait une lecture de la foi pensée pour la France de 2026. La tribune n’en propose rien.

Présenté comme recteur, il n’argumente pas en recteur. Il ne cite aucun élément de jurisprudence islamique, n’avance aucune approche renouvelée d’un islam vécu en contexte français. Il quitte son propre terrain pour celui de l’histoire de la laïcité. On pourra objecter qu’en répondant à une proposition politique adressée à tous les citoyens, il est normal qu’il argumente en droit plutôt qu’en théologie. Mais c’est précisément là que l’argument est le plus fragile : si le recteur de la Mosquée de Paris n’apporte rien qu’un juriste quelconque n’aurait pu écrire, à quoi sert qu’il soit recteur ?

Skirej, en 1926, parlait à la société française sans cesser de parler en croyant. Cent ans plus tard, l’autorité religieuse se range derrière l’argument juridique – et c’est parce qu’elle s’efface qu’elle peut, ensuite, glisser si aisément d’un registre à l’autre.

Ce que le parc cultuel démontre

La Grande Mosquée de Paris est un monument voté par les députés en 1920, avant que l’islam ne soit un fait social de masse en métropole. Puis le basculement est tardif et rapide : une centaine de lieux de culte dans les années 1970, environ neuf cents vers 1985, un millier et demi en 2000, de l’ordre de deux mille cinq cents aujourd’hui, dont les deux tiers sont des salles de prière et non des mosquées architecturées. L’État de 1905 ne construit ni église ni mosquée ; ce sont les communautés qui édifient, sous statut associatif. Cette expansion n’est pas celle d’un culte étouffé, mais celle d’un culte qui a rattrapé, en quarante ans, un retard réel dans un cadre juridique qui l’y autorisait.

De tout cela se dessine un fait : la République « n’a jamais attaqué la liberté de conscience ». Elle s’oppose à une certaine revendication d’imposer une visibilité vestimentaire en tout lieu. Les restrictions françaises portent presque toujours sur des lieux d’institution – l’école en 2004, les agents publics, l’abaya en 2023 – ou sur une dissimulation du visage en 2010, mais jamais sur l’intériorité. Le recteur le sait lorsqu’il distingue ailleurs le cas des fillettes et de l’école de celui des femmes adultes : la tribune efface une nuance qu’il pratique en d’autres occasions.

Un adversaire reconstruit

Depuis 1989, le débat français sur le voile n’a pas eu pour objet de gouverner les consciences. Il porte sur le caractère genré d’une norme qui prescrit une visibilité différentielle des sexes ; sur le passage du geste pieux à la norme collective, lorsque le voile fonctionne, dans certains espaces, comme signe de respectabilité imposé plutôt que comme choix isolé ; sur l’usage politique du signe.

La loi de 1905 a laissé en place le paysage catholique antérieur, clochers et calvaires compris ; son article 28 interdit les nouveaux emblèmes publics de l’État, non le vêtement du passant. Le malaise contemporain ne vient donc pas d’une laïcité qui aurait « changé selon la religion », comme l’écrit le recteur, mais d’une religion devenue visible après 1905, dans une société sécularisée, avec une normativité sexuée plus affirmée que celle des cultes déjà installés.

L’argument de la pente glissante (demain la kippa, le turban, la croix) a une force juridique certaine ; il a une faiblesse empirique, car la controverse française n’est pas un débat abstrait sur « tout signe religieux », mais un conflit sur cette pratique, cette génération, ces espaces.

1989 : l’étendard et l’omission qui vide l’argument

Depuis l’affaire de Creil, le foulard n’a jamais été seulement un objet de piété ou de droit. Il a été construit comme le marqueur d’un projet, celui d’une mouvance qui avait besoin d’un signe visible, d’un public captif et d’une offre de substitution. L’affaire de 1989 n’est pas née comme une croisade : trois collégiennes, un principal, un emballement médiatique, des familles d’abord prêtes à transiger. C’est l’intervention des cadres de l’ancienne Union des organisations islamiques de France (UOIF, rebaptisée Musulmans de France) qui durcit la séquence.

Gilles Kepel a fixé le diagnostic : 1989 est le moment où le corps des adolescentes devient l’enjeu de la rivalité pour la parole musulmane légitime. Le rapport interministériel de mai 2025 le reformule sans ambages : après Creil, le voile est promu « porte-étendard de la préservation de la religion en contexte sécularisé et laïc ». Ce n’est pas une lecture d’extrême droite ; c’est la logique même d’un islamisme intégraliste, qui rend une norme visible pour négocier ensuite l’espace public à partir de cette visibilité.

Ce qui suit ressemble moins à une série d’accidents qu’à un déplacement méthodique. Une porte se ferme – la classe publique en 2004 – et la revendication se reporte sur le sport, l’université, les sorties scolaires, les piscines. Puis sur l’enseignement confessionnel, où la loi ne s’applique pas. Dès le vote de la loi de 2004, le Comité du 15 mars et Libertés se constitue pour contester la norme scolaire. Autour de la même séquence se structure le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF, dissous en 2020, reconstitué depuis hors de France), qui accomplit une opération plus efficace encore : traduire le conflit du signe en grammaire des droits, des discriminations et de l’« islamophobie ».

Le lien avec l’enseignement confessionnel n’est pas une coïncidence sociologique : le législateur de 2004, en n’appliquant pas la loi au privé, a lui-même ouvert la porte, misant sur des écoles musulmanes alors quasi inexistantes ; vingt ans plus tard, le lycée Averroès à Lille, premier grand lycée musulman à avoir obtenu un contrat d’association avec l’État (contrat résilié par l’État, résiliation annulée par le tribunal administratif de Lille en avril 2025, mais financements publics non rétablis), né en 2003 d’un soutien scolaire adossé à la mouvance frériste, en est devenu la vitrine, et le rapport de 2025 recense aujourd’hui une vingtaine d’établissements rattachés à la branche française des Frères musulmans.

La tribune du recteur reprend les catégories forgées dans ce cycle sans en nommer les auteurs : le couple « hôtes » contre « citoyens », le « morceau de tissu », la liberté qui ne survivrait que par l’assentiment majoritaire, la pente glissante vers la kippa. L’adversaire a changé de nom – aujourd’hui, c’est le Rassemblement national -, la matrice argumentative, elle, demeure. Traiter le foulard comme pure affaire de conscience individuelle, c’est effacer cette généalogie.

Le droit dit le possible, non le dernier mot

Il faut donc rendre au droit sa juste fonction. Le droit dit le possible actuel ; il ne dit ni le souhaitable, ni le vrai sur la nature de la pratique, ni la fin de la discussion démocratique. Il est historiquement contingent, fruit d’un équilibre post-1905 révisable. Il ne qualifie pas le signe : le juge constate seulement que le voile relève, à première vue, de la liberté religieuse, sans dire s’il est accessoire, obligation de fiqh, norme sociale ou marqueur politique.

Utilisé comme bouclier, le rappel juridique transforme une protection contingente en immunité substantielle, et une légalité en argument d’autorité qui interdit le débat.

La tribune superpose donc des plans qui ne se recouvrent pas. La conscience, intérieure et protégée, n’est pas l’occupation visible de l’espace commun, qui se régule. L’islam comme religion – culte, lieux, rites, largement garantis – n’est pas l’islam comme régime de visibilité sexuée. Et les citoyens musulmans ne sont pas les porteuses d’un signe que la majorité d’entre elles ne portent pas.

La France n’a pas entrepris d’effacer les consciences musulmanes : le parc cultuel, la liberté de croire, de prier, de jeûner, de faire le pèlerinage en témoignent.

Ce que le débat interroge, brutalement du côté du Rassemblement national, défensivement du côté de la Mosquée de Paris, c’est le statut d’une pratique qui n’est ni un pilier, ni un simple accessoire, ni le tout de l’islam. On peut juger une interdiction générale dans la rue contraire à la loi de 1905 et à la Convention européenne, et refuser en même temps de transformer toute discussion sur cette visibilité en procès en « hôte de la République ».

Ces deux positions sont compatibles. La tribune n’en retient qu’une. Répondre au Rassemblement national par le droit était nécessaire ; n’y répondre que par le droit laisse dans l’ombre tout ce dont il aurait fallu débattre – et que le recteur, mieux que personne, était en mesure d’éclairer.


[1] https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/09/12/chems-eddine-hafiz-recteur-de-la-grande-mosquee-de-paris-les-musulmans-de-france-ne-sont-pas-les-hotes-de-la-republique-ils-en-sont-les-citoyens_6771814_3232.html

L’Europe du déni d’Ursula von der Leyen

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La présidente de la Commission Ursula Van der Leyen prononce son son discours annuel sur l’état de l’Union au Parlement européen. Derrière elle, le Premier ministre canadien, Strasbourg, 16 septembre 2026 © Pascal Bastien/AP/SIPA

La présidente de la Commission européenne a prononcé, mercredi matin, son discours annuel sur l’état de l’Union devant le Parlement européen. «Dans un monde fragile comme du verre, la seule souveraineté qui vaille est celle que l’Europe offre aux Européens» a-t-elle notamment déclaré. Que faut-il en retenir?


Le discours qu’Ursula von der Leyen a prononcé le 16 septembre devant le Parlement européen est proprement « négationniste », au sens où la présidente de la Commission nie l’état catastrophique de l’Union, sa faible présence dans les domaines qui compteront demain, le coût délirant de son énergie et le peu d’adhésion des citoyens au projet qu’elle défend.

« C’est une Europe qui assure sa prospérité », affirme-t-elle, alors que le différentiel ne cesse de s’accroître avec les États-Unis et la Chine. Elle prétend préserver « un modèle social unique au monde », alors que la désindustrialisation progresse et que ce modèle devient insoutenable. Quant à « la seule souveraineté qui vaille », celle que « l’Europe offre aux Européens », elle est posée comme une évidence, alors qu’une grande partie des peuples européens ne veut pas d’une souveraineté européenne substituée à la sienne.

Mme von der Leyen prétend réduire les formalités administratives, alors que la Commission est elle-même à l’origine d’une bureaucratisation massive de l’économie. Malgré des prix de l’énergie plusieurs fois supérieurs à ceux des États-Unis ou de la Chine, elle persiste : « L’Europe peut, doit et va maintenir le cap sur ses objectifs climatiques. » La neutralité carbone sera poursuivie, quand bien même elle ruinerait l’industrie et les citoyens européens.

Réglementer ce que l’Europe ne produit plus

Même déni sur l’intelligence artificielle. L’Europe accuse un retard considérable, mais la Commission veut être « à même de façonner la réglementation à l’échelle mondiale ». Faute de dominer les technologies de demain, elle se convainc qu’elle reste une puissance parce qu’elle les réglemente.

Mme von der Leyen se vante du « tout premier règlement sur le logement abordable », alors que la Commission n’a pas de compétence en la matière, pas plus qu’en matière de défense : nouvelle stratégie annoncée, collaboration accrue avec l’OTAN.

A lire aussi, Gil Mihaely : Mélenchon peut-il ruiner la France avant même d’arriver au pouvoir?

En filigrane, de nouvelles dépenses attendues pour l’Ukraine et, bien entendu, la poursuite de l’élargissement, à commencer par l’Ukraine et la Moldavie, sans se demander si les peuples européens le souhaitent. La Commission le veut. Ainsi soit-il.

Gaza, Ceuta et immigration

Pas un mot critique sur l’Iran et les pays musulmans, dont aucun n’est démocratique. Israël, en revanche, en prend pour son grade, sans une seule mention du 7 octobre. « Les grandes souffrances à Gaza et la violence incontrôlée des colons en Cisjordanie ont profondément affecté les Européens », affirme-t-elle dans une curieuse généralisation. L’Union promet près d’un milliard d’euros (!) pour reconstruire Gaza et soutenir une « Autorité palestinienne moderne », dont on ne voit ni la légitimité ni les contours.

Elle affiche un soutien hypocrite à Ceuta, tout en présentant, contre l’évidence, le pacte sur l’asile et la migration comme une réponse satisfaisante. Elle annonce encore une initiative « compétences et emploi pour la jeunesse méditerranéenne », comprenons celle du Sud de la Méditerranée. Elle réaffirme son attachement à Schengen, sans mentionner le problème que pose la naturalisation de plus d’un demi-million d’immigrés en situation irrégulière en Espagne, qui auront alors accès à cet espace.

Ceuta, Espagne, 31 juillet 2026 © Antonio Sempere/AP/SIPA

Une opposition systématiquement disqualifiée

Mais le plus inquiétant est sans doute que l’opposition à ce projet européen n’est plus décrite comme légitime, mais comme le fait des « relais et des marionnettes des régimes autoritaires ». Ses adversaires deviennent des « ultranationalistes, des anti-européens, les victimes de l’ingérence russe et de la désinformation ». Dans un langage typiquement orwellien, Mme von der Leyen se félicite même des progrès d’un « Centre européen pour la résilience démocratique » !

A relire, du même auteur: Lindsay Clancy: « N’importe laquelle d’entre nous »?

Mme von der Leyen annonce enfin la quasi-interdiction des réseaux sociaux avant quinze ans. L’Europe est en régente : elle se substitue aux parents et décide à la place des citoyens. Mais l’offensive dépasse déjà les mineurs : puisque « la conception addictive n’épargne personne », il faudrait un « cadre plus large avec un règlement sur l’équité numérique » annoncé pour l’automne.

L’avant-garde européenne nous conduira

En résumé, Ursula von der Leyen apparaît déconnectée des préoccupations d’une grande partie des Européens. Son Europe technocratique et bureaucratique avance à marche forcée, refusant toute remise en cause de sa direction.

L’élargissement aura lieu, que les peuples le veuillent ou non. L’agenda climatique sera poursuivi, que l’industrie européenne en meure ou non. L’Europe réglementera, qu’elle enterre sa compétitivité ou non. Le contrôle des réseaux sociaux progressera, qu’il porte atteinte aux libertés ou non. Peu importe. L’élite européenne se comporte de plus en plus comme cette avant-garde marxiste-léniniste qui prétendait connaître le sens de l’Histoire et conduire les peuples vers un avenir radieux. Avec les conséquences que l’on sait. L’« EURSS » mérite plus que jamais son nom !

Retailleau, Attal : le jour où il faudra choisir

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Édouard Philippe, maire du Havre et candidat à l'élection présidentielle de 2027 pour le parti Horizons, lors d'un déplacement au festival Terres de Jim, à Metz. Le 12 septembre 2026 © ANTONIN UTZ/SIPA

A sept mois de la présidentielle, la gauche aura sa primaire, la droite et le centre auront leurs candidats. Edouard Philippe, Gabriel Attal et Bruno Retailleau persistent à jouer leur partition en solo.


Qu’allez-vous faire si… ? Ma question s’adresse à Gabriel Attal et à Bruno Retailleau. Elle concerne aussi Édouard Philippe. La droite et le centre, pour l’instant, sont emplis seulement de la volupté de l’autonomie et de l’indépendance. Édouard Philippe décline, mais reste aujourd’hui celui qui a les meilleures chances d’être au second tour. Gabriel Attal est talentueux et déploie avec beaucoup d’énergie ce que d’aucuns qualifient de simple sens de la communication, condamné à la superficialité. Bruno Retailleau a fait la démonstration du caractère irremplaçable de sa personnalité politique et humaine, mais sur le fond, actuellement, sa radicalité de gouvernement laisse encore l’électeur sur sa faim.

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On pourrait me reprocher de m’attacher à ce trio alors que, par exemple, nous avons eu droit, le 15 septembre sur BFMTV, à une prestation de François Hollande qui, sur le plan international, a développé une vision et une analyse impeccables, crédibles et convaincantes. D’autant plus que, ce même soir, sur La Chaîne parlementaire, une émission et un débat ont montré que, président, il avait sans doute eu, par sa psychologie, son pragmatisme et son refus du moindre affect dans les relations internationales, l’approche la plus efficace pour notre politique étrangère. Et il n’avait pas tremblé face à Poutine ! Malgré l’importance que vont naturellement prendre la vie internationale et ses dangers lors de la campagne de 2027, François Hollande reste, sur beaucoup de sujets essentiels, socialiste, et sa rigueur à l’égard de Jean-Luc Mélenchon ne peut pas tout lui faire pardonner…

Trois ambitions, un problème

Revenons à notre trio, que j’aimerais qualifier de magique.

Alors que la gauche va donner le bel exemple d’une primaire – ils seront cinq à se battre pour être le candidat socialiste en 2027, Philippe Brun ayant été exclu au nom de la défense des droits des femmes -, la droite, entendue au sens large, en sera privée à cause d’Édouard Philippe. On peut regretter le manque de courage de ce dernier : s’il avait remporté cette joute collective, il en aurait tiré une formidable légitimité, qui lui manque aujourd’hui. Exit donc la primaire.

La hantise Mélenchon

Sans contester la possibilité de bouleversements — sondages et argumentations compris —, François Hollande imagine une décantation en décembre, et plus encore en février 2027. Il est possible qu’alors Bruno Retailleau et Gabriel Attal ne soient pas forcément plus avancés dans leur campagne et qu’à un certain moment ils soient contraints de s’interroger. L’électeur désireux de voter pour la droite ou le centre, obsédé par la hantise d’un Jean-Luc Mélenchon au second tour et doutant fortement de la fiabilité du couple politique Le Pen-Bardella pour diriger la France et lui garantir une place respectable dans le monde, quel choix pourra-t-il faire si la configuration actuelle demeure la même ?

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Face à ce constat, Bruno Retailleau et Gabriel Attal — et je pourrais y inclure tous les candidats appartenant globalement à cette mouvance politique et persuadés de pouvoir faire cavalier seul — pourront-ils faire autrement que d’appeler à voter, par responsabilité et souci de sauvegarde démocratique, pour Édouard Philippe si celui-ci est toujours, au moment clé, en meilleure position que les autres ? Sans enthousiasme, mais par devoir républicain. C’est pourquoi je leur pose cette question : qu’allez-vous faire si… ?

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🎙️ Podcast: Guerre au Moyen-Orient: et le gagnant est… la Chine !

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Le président chinois Xi Jinping entouré du Premier ministre indien, Narendra Modi, et du président russe Vladimir Poutine, au 18e sommet des BRICS, à New Delhi, en Inde. Le 12 septembre 2026. © Kristina Solovyova/POOL/TASS/Sipa USA/SIPA

Avec Harold Hyman et Jeremy Stubbs.


En pensant aux élections de mi-mandat en novembre, Donald Trump cherche à stabiliser le prix du pétrole sans perdre la face par rapport à la situation dans le détroit d’Ormuz. Les Houthis viennent troubler ses projets en mettant en péril les livraisons de pétrole par l’Arabie saoudite. Le refus de Trump de venir en aide aux Saoudiens sape encore la fiabilité des Etats-Unis comme allié.

De quelle manière le président américain peut-il prétendre avoir remporté une victoire au Moyen-Orient ? Quelle est la définition d’une victoire militaire aujourd’hui ? Sûrement pas la même que dans le passé où très souvent il y avait un vainqueur, qui exigeait des concessions, et un vaincu qui devait céder. Dans le conflit iranien, les deux camps ne cessent de crier victoire. Pourtant, le vrai gagnant, c’est une puissance non-belligérante : la Chine. Tout ce qui affaiblit le prestige et la crédibilité des Américains sur la scène géopolitique renforce les Chinois. Non que ces derniers cherchent à remplacer les Etats-Unis dans le rôle de gendarme du monde; la Chine étend son influence et augmente son territoire. Elle avance ses pions sans coup férir.

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Sous Xi Jinping, le régime communiste a déjà avalé Hong Kong et le Tibet. Lors des récentes inondations catastrophiques au Népal, les médias internationaux ont parlé des effets du désastre côté tibétain, comme si le Tibet était toujours un Etat indépendant, ce qui n’est absolument pas le cas. Xi compte également absorber Taïwan sans combattre, en démoralisant sa population et sa classe politique pour que l’unification avec le continent leur semble inévitable. A cette fin, il doit maintenir la pression par la menace constante d’une invasion militaire imminente. La campagne américaine au Moyen-Orient, en drainant des ressources militaires dont le rôle, jusqu’alors, consistait à contenir la Chine en Asie orientale, a affaibli la position de Taipei. Seul bémol pour Xi, le Japon de Sanae Takaichi se montre plus apte que les gouvernements précédents à faire face à l’expansionnisme chinois dans la région.

Harold Hyman partage avec nous ses impressions d’une récente visite en Pologne. Les milieux de la sécurité, de la défense et du renseignement, sont préoccupés par la menace d’une possible attaque russe sous forme d’essaims de drones pilotés par l’IA. Ayant une petite frontière avec la Russie, à Kaliningrad, mais aussi une frontière longue avec la Biélorussie, les Polonais restent sur le qui-vive et considèrent que le duo franco-allemand, autrefois considéré comme le moteur de l’Europe, y compris sur le plan de la défense, n’est plus de bon conseil. En s’armant, la Pologne n’hésite pas à acheter américain. L’Occident tend à se diviser, pendant que l’influence de la Chine s’infiltre partout. Ecoutez 👇

Anatomie d’une emprise mondiale: quand la drogue écrit l’Histoire

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Le journaliste Benjamin Sire © Catherine Gugelmann

Dans une époque saturée d’analyses superficielles sur le narcotrafic (souvent cantonné aux faits divers de la rubrique « Société » et aux règlements de comptes de la DZ Mafia et autres), le dernier ouvrage de Benjamin Sire, La drogue au pouvoir, surgit comme un coup d’éclat salutaire.

Cinq siècles de défonce d’État

Le journaliste et essayiste y livre une enquête monumentale, ambitieuse et rigoureusement documentée, qui déplace radicalement notre regard. On comprend que la drogue n’est pas un simple enjeu de sécurité publique ou de santé mentale : elle est le moteur clandestin, mais décisif, des grandes transformations géopolitiques de l’ère moderne.

Dès les premières pages, Sire impose une grille de lecture ambitieuse en embrassant une perspective historique de cinq siècles. L’auteur remonte aux guerres de l’opium britanniques qui ont humilié la Chine au XIXe siècle pour mieux éclairer les ravages contemporains du fentanyl aux États-Unis ou la prolifération stratégique du captagon au Moyen-Orient. À travers cette fresque vertigineuse, il démontre comment les psychotropes sont passés du statut de marchandises coloniales à celui d’armes de déstabilisation massive et d’instruments d’hégémonie économique.

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Les dessous poudrés de la diplomatie

Ce qui est bluffant dans l’essai de Benjamin Sire, c’est sa capacité à mettre à nu l’hypocrisie des États. Loin d’une vision manichéenne opposant de vertueux gouvernements à des cartels sanguinaires, le livre décortique l’interdépendance cynique entre la haute politique et le crime organisé. Financement de guerres secrètes, diplomatie du chiffre d’affaires, complicités institutionnelles et blanchiment à grande échelle : la frontière s’avère poreuse, voire inexistante. La drogue apparaît ici comme le carburant occulte d’une mondialisation sauvage, où la quête de pouvoir instrumentalise la dépendance des peuples.

La force de l’ouvrage tient également à la qualité de sa plume. Journaliste aguerri, Benjamin Sire évite le piège du jargon académique trop lourd comme celui du sensationnalisme. Son style est incisif, soutenu par une narration efficace qui maîtrise le sens du détail historique tout en maintenant un rythme quasi romanesque. Sire parvient à condenser une matière analytique dense sans jamais perdre son lecteur, tissant des liens entre la finance internationale, les services de renseignement et les réseaux de distribution.

En publiant ce récit le journaliste propose bien plus qu’un simple essai de géopolitique : il offre un véritable manuel de lucidité. La drogue au pouvoir s’impose d’ores et déjà comme une lecture incontournable pour quiconque cherche à comprendre les dessous sombres du monde contemporain. Un essai percutant et indispensable qui confirme le talent d’observateur éclairé de Benjamin Sire.

264 pages.

La drogue au pouvoir: Cinq siècles de flirt entre géopolitique et narcotrafic

Prix: 20,90 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 13,28 €

La boîte du bouquiniste

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DR.

« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites…


Cet ouvrage fait passer les pédagogistes et autres adeptes de méthode Montessori pour de poussiéreux réactionnaires. Le Journal de Kostia Riabtsev témoigne d’une courte période, délirante et méconnue, durant laquelle la Russie soviétique, à peine pansée de sa guerre civile, a tenté de mettre sur pied un homme nouveau – avec trois bouts de ficelle et le ventre vide – dès les bancs de l’école.

Nikolaï Ogniov (1888-1939) connaît son sujet, il a passé sa vie d’écrivain et de pédagogue à tenter de résoudre les problèmes de l’éducation en général et ceux des adolescents en particulier. Pour ce « journal », il prête sa plume au jeune Kostia, 15 ans, qui fait sa rentrée scolaire à Moscou à la mi-septembre 1923. On découvre avec lui l’introduction du plan Dalton, du nom de l’un des psychologues occidentaux à qui les bolcheviks font encore confiance pour révolutionner leur système éducatif. Et comme la révolution passe d’abord par les mots, on ne dit plus « classe », mais « laboratoire », et à chacun d’eux est attribué un chkrabe (professeur) ; les pupitres individuels sont supprimés pour laisser place à des tables communes, et les élèves doivent partager leurs livres dans « une armoire où chacun se servira. C’est bien beau, mais en attendant il n’y a pas d’armoires. » Suivant ce plan Dalton, on abandonne aussi les cours quotidiens pour un programme mensuel qui fixe des objectifs à atteindre. Libre à chaque écolier de travailler à son rythme et où bon lui semble, à l’étude ou chez lui. Un contrôle sanctionne ensuite les « connaissances » ainsi acquises. Parallèlement à ce travail d’étude, on trouve des tâches d’animation culturelle et politique exécutées par de jeunes camarades nommés ou élus, ainsi que l’organisation de manifestations commémoratives et sportives. Dès le mois d’octobre, ce plan Dalton « tourne au vinaigre », professeurs et élèves n’y comprennent plus rien – on a vite fait de se dire que « ce lord Dalton est un bourgeois qui mange du foie gras et du fromage de tête ». L’anarchie s’installe, mais on lui trouve un nom : l’autogestion. Les chkrabes qui s’y opposent sont accusés de défendre l’ordre ancien et les élèves prennent les choses en main : ils ne se lèvent plus à l’entrée des professeurs, refusent de les saluer s’ils n’en ont pas envie dans la cour, gardent leur casquette en classe, choisissent leurs matières… et l’idéologie politique empoisonne le reste – création de ligues, de comités, de journaux et nominations des chefs qui vont avec. Tout cela dans une certaine joyeuseté. À quoi s’ajoutent les remous de la vie adolescente, avec ses tentations, ses amours et ses provocations. L’annonce de la création de « l’institut d’Hystérie », permettant aux filles d’obtenir « un diplôme de mijaurée supérieure », crée quelques remous dans cet établissement évidemment mixte.

Mais le décor en toile de fond reste bien visible : le chaos et la désolation d’un pays détruit. Certains de ces ados trafiquent gnole, cigarettes et cocaïne. On vole, on joue aux cartes, on se castagne.

Le journal de cette année scolaire 1923-1924 raconte la fiévreuse jeunesse du communisme, mais ne prédit pas l’arrivée imminente du camarade Staline.


Journal de Kostia Riabtsev, Nikolaï Ogniov, Éditions L’Âge d’Homme, 1992.

Le «divorce» de Paul Verlaine

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Paul et Mathilde Verlaine, aquarelle de Frédéric-Aguste Cazals, vers 1870 (détail) DR.

Ils avaient disparu depuis plus d’un demi-siècle. Ils ont été retrouvés récemment lors d’une vente aux enchères: les documents originaux relatifs à la séparation des époux Verlaine et où apparaît l’ombre de Rimbaud sont exposés au Grand Palais par la Librairie de Proyart, lors de la foire Fine Arts de Paris.


On les croyait égarées, perdues à jamais, ces pages manuscrites rédigées par un greffier et relatant tous les griefs avancés par la plaignante, Mathilde Mauté-Verlaine, lors du procès en séparation intenté au poète Verlaine. Ils établissent des faits, rien que des faits, impardonnables, reprochés à l’époux fautif.

Mathilde Mauté avait quelque sujet à se plaindre de la brutalité inouïe de son mari. Sous l’emprise de l’alcool, de l’absinthe, il en était venu à saisir et à jeter violemment leur nourrisson sur un lit, à tenter d’étrangler sa compagne, de mettre le feu à sa chevelure, à la frapper avec une rage indicible.

Marié depuis le 11 septembre 1870, père depuis le 30 octobre 1871, Paul Verlaine venait de rencontrer Arthur Rimbaud.  Avec lui, il découvrait l’ivresse du génie et celle d’une sexualité débridée. Subitement lui sautaient aux yeux l’étroitesse de la vie conjugale, la médiocrité de son statut de fonctionnaire. Et devant la pauvre Mathilde surgissaient l’extrême violence d’un mari de trente ans rendu fou par l’alcool, la révélation de sa nature authentique et ses « relations infâmes » avec un adolescent de la « plus monstrueuse immoralité ».

Depuis la Restauration, on ne divorçait plus en France, et cela perdurera durant les premiers temps de cette Troisième République si conventionnelle, construite sur le mensonge et le déni de ce qui avait fait la gloire du Second Empire.

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En octobre 1872, Mathilde Mauté-Verlaine ne pouvait que demander une bien légitime séparation de corps, en soulignant l’ivrognerie de son époux, ses violences et ses « relations monstrueuses » découvertes à travers sa correspondance avec Rimbaud. Verlaine, absent, établi tout d’abord à Bruxelles, puis à Londres, enfin emprisonné en Belgique, déclare, lui, ne voir là que des calomnies de la part d’une femme jalouse. Ce sont cependant les griefs de cette dernière qui sont consignés là, en onze points, et qui conduiront à la décision du 24 avril 1874 accordant la séparation.

Depuis le milieu du XIXe siècle, les tribunaux français ne conservent plus que les jugements émis par les magistrats, lesquels jugements sont versés aux archives de la justice civile. En revanche, la multitude des documents qui ont conduit à ces jugements, faute de place, n’est plus retenue par les administrations. Ceux qui ont étayé le procès intenté par Mathilde Verlaine contre Paul Verlaine resteront en possession de l’avoué de la plaignante, celui de la famille Mauté qui faisait corps avec elle.

C’était, c’est un document très détaillé et de première importance pour la postérité où se lit en filigrane l’une des pages les plus puissantes et les plus dramatiques de l’histoire littéraire. Car derrière les faits précis établis par la justice, les coups portés par Verlaine, ses débauches, son alcoolisme, sa fuite à Bruxelles, sa « trahison » de Quiévrain, se dessine la passion née entre Verlaine et Rimbaud, passion destructrice pour les deux hommes, mais révolutionnaire  pour les deux poètes. Sous l’apparence de l’ange corrupteur, Rimbaud d’ailleurs y est cité cinq fois.

C’est là aussi que l’on découvre l’abîme vertigineux qui s’ouvre entre le génie artistique et la société civile, entre ces hommes de loi à l’univers propret et étriqué et les artistes prodigieux qu’ils ont côtoyés sans même s’en rendre compte un seul instant. Le pauvre avocat de Mathilde, la retraite venue, ne trouvera pas mieux que de détruire l’ensemble de ses archives, lesquelles contenaient des lettres de Verlaine. Dans sa médiocrité petite bourgeoise, il n’avait su mesurer l’immensité de l’adversaire, il ne pouvait soupçonner qu’il avait, de loin, côtoyé un génie… même si c’était décidemment sous son aspect le plus détestable.

Comment ces papiers qui ont servi au procès ont-ils pu se retrouver dans les mains d’un imprimeur, Georges-Emmanuel Lang, qui lui mesure parfaitement la stature du poète et l’intérêt des documents ? Probablement les a-t-il récupérés de celles de l’avocat. Georges Verlaine, le fils si malmené de Paul Verlaine, poinçonneur à la station Villiers du métropolitain, étant vivant et défendant la mémoire de ce père qu’il n’avait quasiment jamais vu, Lang, si conscient de leur valeur historique, ne peut rien faire d’autre que de les éditer en 1922 de façon toute confidentielle (25 exemplaires) sous le titre Le Divorce de Paul Verlaine. Il y ajoute les deux pages du jugement du 24 avril 1884.

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Bien avant sa disparition en 1947 et alors qu’il a dû se réfugier en Suisse durant l’occupation nazie, les pièces manuscrites sont passées chez un libraire renommé, Maggs Bross, puis, dès 1937, chez un bibliophile raffiné, l’endocrinologue Marcel Zara, un résistant qui sera déporté durant la Guerre de 39/45 et qui s’est éteint en 1974, laissant ses collections à ses héritiers.

Un coin de table, tableau d’Henri Fantin-Latour. A gauche, Paul Verlaine et Arthur Rimbaud. DR.

Ainsi le manuscrit demeure-t-il assoupi autant qu’introuvable durant plus d’un demi-siècle, jusqu’à ce que lesdits héritiers dispersent ouvrages précieux et écrits rares lors d’une vente aux enchères à l’Hôtel Drouot en mars 2026. Très mal expertisés, mal répertoriés, mal référencés, les documents qui ont conduit à la séparation des époux Verlaine se sont vendus sans même qu’on y prête attention. Pas même l’envoyé fort négligent dépêché par la Bibliothèque nationale et qui aurait pu les préempter.  Mais il en va ainsi dans un pays où, à tous les échelons de l’Etat et du pays, l’incompétence est aujourd’hui si bien partagée.

Spécialiste d’ouvrages rares et précieux, Jean-Baptiste de Proyart, lui, aura le flair et l’attention que tant d’autres n’ont pas eus autour de lui. La prise est royale. Et aujourd’hui, Jean-Baptiste et Théophile de Proyart peuvent présenter aux acquéreurs, aux curieux et aux passionnés ces émouvants documents manuscrits enfin tirés de l’oubli.  Et cela sous les verrières immenses du Grand Palais, lors de la foire Fine Arts Paris qui s’y déroule du 18 au 23 septembre 2026.   


Librairie de Proyart – Stand S 37.
Grand Palais. Fine Arts Paris. Du 18 au 23 septembre.
finearts-paris.com

Médias: diabolisation et «reductio ad hitlerum» à tous les étages

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Le professeur d'histoire à la Sorbonne Johann Chapoutot, sur le plateau de France 5, septembre 2026. Capture.

Le nouveau catéchisme médiatique a trouvé son mot magique: «confusionnisme», observe Didier Desrimais. Avec Johann Chapoutot en chef de gare du point Godwin, le débat public ressemble de plus en plus à une chasse aux sorcières. Et après cette rentrée surréaliste dans nos médias, il est à craindre que le pluralisme finisse au musée des curiosités, entre la liberté d’expression et les dinosaures, bien avant le premier tour de l’élection présidentielle.


« Médias : le pluralisme sert-il l’extrême droite ? » interrogeait sur deux longues pages Libération le 7 septembre. Pour répondre à cette question qui n’en est pas une, les auteurs de l’article citent plusieurs travaux censés montrer une « montée en visibilité de l’extrême droite dans les médias », entre autres une étude issue d’une thèse encadrée par l’économiste (épouse de Thomas Piketty et fervente mélenchoniste, omet de rappeler Libé) Julia Cagé, et un livre de Philippe Corcuff intitulé La Grande Confusion. Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées. Professeur à Sciences Po Lyon, M. Corcuff a milité au PS, puis chez les Verts, à la LCR et au NPA. Ce militant de l’ultra-gauche libertaire souhaite, écrit-il, « réinventer une gauche bariolée, polyphonique et pluraliste, cosmopolite, laïque, anticapitaliste, écologiste, intersectionnelle, décolonisatrice, pluriculturelle, soucieuse des individualités et queer » – n’en jetez plus, la coupe woke est pleine. Pour ce faire, M. Corcuff propose de sortir du « brouillard » politico-médiatique, c’est-à-dire d’un « confusionnisme » alimenté par des thématiques sécuritaires, identitaires et culturelles chères à l’extrême droite et malheureusement relayées par les médias et les partis de tous bords, selon lui. Libération précise que cette thèse invitant grossièrement à la suppression de certaines opinions et de certains sujets dans l’espace médiatique a été reprise par Sylvain Bourmeau dans son opuscule accusatoire, Ils ne sont pas d’extrême droite, ils font l’extrême droite (Voir à ce propos mon article du 11 septembre sur la rentrée des médias). Les journalistes de Libération ont également fait appel à Alexis Lévrier. Dans une tribune parue dans Le Monde (11 mai 2022), cet historien des médias, anti-Bolloré compulsif, avait déjà cru constater une surreprésentation médiatique qui ne sautait pas aux yeux, celle des idées d’extrême droite. D’après lui, « les journalistes de la droite radicale ont réussi à imposer un vocabulaire, des idées et un imaginaire xénophobes », raison pour laquelle il réclame à cor et à cri depuis des mois la fermeture de CNews et est, bien entendu, vent debout contre l’arrivée de Charles Sapin sur France Inter. La bête immonde est dans la place, dit en substance M. Lévrier sur son compte X, et la radio publique serait gangrenée par le « projet ethno-religieux » d’un des partenaires financiers de Valeurs actuelles, Pierre-Édouard Stérin en l’occurrence. Enfin, histoire de donner l’impression d’équilibrer le débat, les auteurs de l’article rapportent les propos de Marcel Gauchet. Le philosophe réfute l’idée de « cordon sanitaire » dans les médias – mais peut-on croire un homme « qui est passé de l’autre côté de la barrière » et est « désormais classé chez les réactionnaires pour sa propension à épouser certains thèses conservatrices » ? Les journalistes de Libération semblent fortement en douter.

Au loup!

Le lendemain de l’éditorial politique de Patrick Cohen sur France Inter au cours duquel, suite à l’affaire des policiers municipaux de Carcassonne, le journaliste a accablé de tous les maux racistes, homophobes et misogynes les représentants et les électeurs du RN, Thomas Legrand s’est fendu d’une chronique du même acabit dans Libération. Remâchant les mêmes obsessions que son confrère, il a profité de l’aubaine pour crier lui aussi au loup fasciste et au retour des heures sombres. Aucun média n’échappe à sa vindicte, puisque, selon lui, avant d’être dessillés par l’affaire de Carcassonne, tous avaient « oublié la réalité de ce que charrie l’extrême droite » et ont « accompagné le ripolinage de façade et de “normalisation” du RN » en acceptant de croire les mensonges dissimulateurs d’un parti cachant « des personnes racistes, antisémites, homophobes, complotistes, admirateurs de dictateurs, nostalgiques de la collaboration quand ce n’est pas du nazisme ». Heureusement, se console-t-il, quelques médias ont sauvé l’honneur : Libération, Le Monde, Mediapart, Le Nouvel Obs, la presse régionale et l’audiovisuel public ont « fait le travail qui consiste à décoller le papier peint de la normalisation ». Encore que, pour l’audiovisuel public, les choses se gâtent depuis que France Inter a octroyé trois minutes d’antenne hebdomadaires à Charles Sapin : « L’audiovisuel public résistait bien jusque-là. Aujourd’hui, il réduit l’espace et les moyens de l’investigation et ouvre ses ondes à des éditorialistes qui vont servir une prose acceptable, bien plus modérée que ce qu’il y a en réalité dans leurs journaux. » La radio publique en prend pour son grade. Il n’est pas impossible, toutefois, que nous ayons affaire ici à un vulgaire règlement de comptes. Rappelons en effet que, suite aux révélations de L’Incorrect – l’enregistrement d’une conversation compromettante entre deux journalistes du service public et deux pontes du PS – la direction de France Inter a décidé de se passer définitivement des services de M. Legrand.

Après la Société des journalistes de France Inter, ce sont les représentants du Syndicat national des journalistes, de la CGT et de la CFDT de France Télévisions qui demandent l’éviction de Charles Sapin. Ce dernier débat en effet avec Rokhaya Diallo sur Franceinfo TV, durant une dizaine de minutes, tous les dimanches soir. Observons qu’aucun syndicat n’a remis en cause la présence dans l’audiovisuel public de cette militante racialiste proche des indigénistes et ne ratant jamais une occasion d’incriminer la France. Ni d’ailleurs les interventions récurrentes de Salomé Saqué et Paloma Moritz, deux militantes écologistes officiant également pour le média d’extrême gauche Blast ; ou de Laure Adler, désormais chroniqueuse pour Les Inrocks, propriété du banquier Matthieu Pigasse, co-actionnaire de Mediawan, la société productrice des émissions C à vous et C dans l’air sur France 5. Notons également que, s’il est reproché à Pierre-Édouard Stérin de mettre ses médias au service d’un agenda politique conservateur, personne n’accuse M. Pigasse de mettre les siens au service d’un agenda politique d’extrême gauche, ce dont il se vante pourtant régulièrement, sachant pertinemment qu’il n’a rien à redouter de syndicats partageant ses idées et faisant la pluie et le beau temps dans les médias. Quant aux journalistes et chroniqueurs ayant travaillé ou travaillant pour Libération, on ne les compte plus dans l’audiovisuel public, mais visiblement cela ne pose aucun problème. En revanche, Alexandre Devecchio, Eugénie Bastié, Nathan Devers et Paul Melun ont eu à essuyer les foudres des puissants syndicats de gauche de l’audiovisuel public ne supportant pas de voir débarquer dans ce qu’ils pensent être leur pré carré des journalistes du Figaro ou d’anciens chroniqueurs de CNews et d’Europe 1. Ces syndicats ont oublié, semble-t-il, une chose : l’audiovisuel public ne leur appartient pas ; il est la propriété des Français qui paient pour que toutes les opinions et toutes les tendances politiques puissent s’exprimer, et qui ne supportent plus, pour une majorité d’entre eux, d’être insultés et vilipendés à longueur de journée sur les ondes et les écrans du service public.

People terrorisés par de vagues gazettes

En URSS, on les appelait les artistes officiels. Si certains participèrent volontairement à la propagande soviétique, beaucoup furent enrôlés de force. Tous devinrent des figures officielles du régime et signèrent, bon gré, mal gré, moult lettres dénonçant et condamnant les dissidents ou supposés tels. Aujourd’hui, en France, nul besoin de menaces pour embrigader les artistes et les transformer en gardes-chiourme. Ils sont tous de gauche, ils sont tous progressistes, ils se disent tous démocrates, pluralistes, ouverts et tolérants. Ils ont ces mots-là à la bouche ; ce sont des sucres d’orge qu’ils sucent avec délectation, la langue excitée, les lèvres humides au moment de signer les lettres de délation – car ils sont coutumiers du fait. La dernière d’entre elles est récemment parue dans Le Parisien ; elle est adressée à la direction de France Inter pour lui enjoindre de congédier Charles Sapin. Trois cents argousins de la Police de la pensée l’ont paraphée. Il y a des acteurs, entre autres Denis Podalydès, Josiane Balasko et Ariane Ascaride. Certains, parmi eux, ont joué ou mis en scène Cyrano ; ils ont oublié : « Avoir une peau qui, plus vite, à l’endroit des genoux, devient sale ? Exécuter des tours de souplesse dorsale ? Non, Merci ! […] Calculer, avoir peur, être blême, préférer faire une visite qu’un poème, rédiger des placets, se faire présenter ? Non, merci ! non, merci ! non, merci ! » Les voilà terrorisés par de vagues gazettes, se disant sans cesse : « Oh, pourvu que je sois dans les petits papiers du Monde et du Parisien. » Après avoir compulsé la liste des indicateurs et s’être réjouie d’y retrouver tout le ban et l’arrière-ban du monde des arts et du mouchardage, la commissaire politique Annie Ernaux, prix Nobel de Filature, a apposé son tampon rouge sur la lettre de cachet. « Autant dire que l’affaire est bien engagée », ont probablement pensé Virginie Despentes et tous les cognes du petit monde littéraire, signataires de la sinistre missive. S’il fallait montrer la bêtise panurgique qui a présidé à cet appel à la censure, qu’il nous suffise d’ajouter que l’égyptologue Lilian Thuram, figure emblématique de l’antiracisme pour les nuls, s’est joint au troupeau bêlant. Point besoin de chien de berger pour regrouper ces moutons-là : une odeur malsaine de curée, la certitude d’un combat gagné d’avance, prélude d’une admiration mutuelle, suffisent à rassembler ces hargneux de théâtre, rebelles côté cour, bétail ruminant sottement les mêmes délires côté jardin.    

Parmi les signataires, il y a également l’historien Johann Chapoutot. Impossible pour lui de passer à côté d’une tribune subodorant la résurgence des heures les plus noires dans le journalisme français et interrogeant « les limites admissibles du pluralisme dans le débat public ». Invité permanent de l’audiovisuel public, de l’Institut de la Boétie de Jean-Luc Mélenchon, de Blast et de Mediapart, ce professeur à la Sorbonne voit en effet des nazis partout. Il ne manie pas le point Godwin ; il EST le point Godwin incarné. Le Pen, Zemmour ou Retailleau ne sont à ses yeux que des surgeons du IIIe Reich. Sur France Culture, l’universitaire n’a pas hésité à comparer Vincent Bolloré à Alfred Hugenberg, le patron de presse antisémite qui contribua à la propagande nazie. Dans un livre qui connut un certain succès, Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui, M. Chapoutot est parvenu, à force de contorsions intellectuelles ahurissantes, à établir un pont idéologique entre le management contemporain et l’organisation industrielle des nazis. Le 11 septembre, sur France Inter, interviewée par Eva Roque – également journaliste à Libération, soit dit en passant – il a tout bonnement comparé l’éventuelle victoire du RN en 2027 à l’accession des nazis au pouvoir en Allemagne en 1933. Charles Sapin ? Pour Chapoutot, il n’est sûrement qu’un avatar de Goebbels. La reductio ad hitlerum n’a plus de limites…

Moralisme nouveau

Confrontée à la réalité, en l’occurrence à l’absence avérée de pluralisme dans certains médias, la caste politico-médiatique ne nie plus le réel : elle justifie cette absence en accusant le pluralisme d’entretenir la confusion et de faire ainsi le jeu du mal absolu, de méchantes gens censées être racistes, fascistes ou carrément nazies. Un moralisme nouveau interdit à ceux qui s’opposent à l’orthodoxie de prendre la parole. Une morale bornée, intransigeante et inquisitoriale, supplante le débat politique, réduit l’affrontement des idées à un combat entre le bien et le mal, met à l’index les hérétiques qui la contestent. Ce n’est pas nouveau. On se souviendra du sort réservé, en 1993, au sociologue Paul Yonnet, le premier à avoir analysé en profondeur les raisons cyniques et les conséquences désastreuses de la création de SOS Racisme, association qui est à l’origine de tout ce dont nous parlons ici : prêche moralisateur et culpabilisant en lieu et place du débat politique, diabolisation de l’adversaire, censure au nom de l’antiracisme, réquisitoire antifasciste factice, etc. Avant même que son essai ne sorte, l’auteur de Voyage au centre du malaise français fut attaqué par une caste journalistique qui, pour les détruire, lui et son livre, n’eut qu’un seul « argument » à la bouche : Yonnet flirte avec les thèses les plus nauséabondes. « Yonnet rejoint les thèses du Front national », écrira, toujours aussi inspiré, Laurent Joffrin, alors directeur du Nouvel Observateur. Dans Libération, Robert Maggiori pensera avoir débusqué un « idéologue de l’extrême droite ». L’inénarrable Maurice Szafran, dans Marianne, considèrera que « M. Yonnet tombe à pieds joints dans toutes les idées reçues du lepénisme et de l’idéologie réactionnaire la plus rétrograde ». Jean-Paul Enthoven, dans Le Point, l’accusera d’alimenter une « curieuse nostalgie d’une francité de belle souche » et, entre les lignes, d’antisémitisme. Deux ans après cette cabale, Paul Yonnet écrit à Pierre Nora : « Je ne me reproche qu’une seule chose : d’avoir sous-estimé la formation d’un véritable système d’intimidation et de coercition médiatico-politique. […] La révérence faite aujourd’hui à la démocratie représentative sert de masque à la montée en puissance de pulsions répressives ; aujourd’hui, l’incantation démocratique signifie souvent : si vous n’êtes pas d’accord avec moi, je ferai tout pour vous interdire de parler[1]. »

Trente ans plus tard, tandis qu’une large partie de la population se détourne ou se méfie de plus en plus de lui, le système d’intimidation et de coercition médiatico-politique met les bouchées doubles. Sur France Inter, pas un jour ne se passe sans sermon européiste, sans harangue contre « l’extrême droite », sans prédication écologiste, sans prêche woke, le tout au milieu des ricanements de curés travestis en trublions.

Le dogme, rien que le dogme : ce mercredi 16 septembre, les instances syndicales et torquemadesques de la radio publique encouragent le personnel à faire à nouveau grève si l’hérétique Charles Sapin n’est pas viré manu militari. Pour remplacer ce dernier, ces mêmes instances auraient d’ores et déjà proposé, paraît-il, le nom d’un journaliste scrupuleux, impartial, intègre, exempt de toute compromission politique : un certain et mystérieux Thomas L. 

Libres d’obéir: Le management, du nazisme à aujourd'hui

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Voyage au centre du malaise français: L'antiracisme et le roman national

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[1] Paul Yonnet, Voyage au centre du malaise français. L’antiracisme et la roman national, 2022, Éditions de l’Artilleur. Les citations rapportées sont extraites de l’excellente post-face d’Éric Conan.

Philippe Brun: condamné sans procès

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Le député de Louviers Philippe Brun, à l'Assemblée nationale, hier. Capture France Info.

Les socialistes pratiquent la Terreur! Suspendu et écarté de la primaire après les accusations d’une ancienne collaboratrice, le député de l’Eure dénonce une manipulation visant à le «tuer politiquement».


Le député Philippe Brun est suspendu de son parti et de la primaire. Que lui reproche-t-on ? Personne n’en sait rien, lui non plus. C’est grave. L’habeas corpus, c’est-à-dire le fondement de l’État de droit, signifie qu’on ne peut pas vous condamner sans vous dire pourquoi et sans vous entendre. Le contradictoire est au cœur de la justice démocratique. Le PS prétend jouer la comédie de la démocratie avec sa fameuse primaire, mais pratique un arbitraire décomplexé. Ça me fait peur.

En arrière-fond, un conflit entre M. Brun et son assistante parlementaire, licenciée pour faute en 2024. Cet été, elle a saisi la commission idoine du PS. Qui ne fait rien. Mardi, à 23 h 50, dix minutes avant la clôture des dépôts de candidatures à la primaire, la militante mécontente appelle le PS pour balancer son ancien patron, qu’elle accuse soudainement de violences. La main du Bureau national, réuni le lendemain matin, ne tremble pas et sa conscience non plus. Sans contacter Brun, ses membres le suspendent du parti et l’excluent de la primaire : en prison sans passer par la case départ. Les députés entérinent. Abracadabra, plus que cinq candidats.

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Le communiqué entortillé parle de faits « susceptibles de relever d’une caractérisation pénale ». Sémantique intéressante. « Susceptibles de », c’est une éventualité. Ces faits sont donc tout autant susceptibles de ne pas être pénalement répréhensibles. Le PS exclut Brun de la course à la candidature parce qu’il a peut-être commis des fautes dont la justice n’a d’ailleurs pas été saisie. Les gars poussent loin le principe de précaution. Le plus abject, c’est qu’ils s’abritent derrière la défense des femmes-pauvres-victimes-du-patriarcat-qui-ne-mentent-jamais. Le matin, Patrick Mennucci affirme que « le mot sexuel n’a pas été prononcé » ; le soir, des sources anonymes parlent de violences sexistes et sexuelles.

Mais vous ne savez pas ce que Brun a fait ou pas !

Certes. Mais je sais qu’un régime où l’accusation suffit à condamner, ça s’appelle la Terreur. Aujourd’hui, les socialistes la pratiquent dans leur parti, où personne ne moufte. S’ils étaient au pouvoir demain, l’appliqueraient-ils aux institutions ? Que pèserait la présomption d’innocence face à la parole sacrée des femmes ?

Il ne faut pas nous prendre pour des jambons. Le timing et les méthodes suggèrent fortement un Kompromat à la française, c’est-à-dire une affaire montée de toutes pièces pour tuer. Par qui, je l’ignore. Mais ça ne doit pas être un coup de l’extrême droite. Bonne nouvelle pour Philippe Brun, qui est un peu le représentant de la gauche « à l’ancienne » dans son parti : si on déploie autant d’énergie pour le faire taire, c’est qu’il doit sacrément inquiéter ses bons camarades.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

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