« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites…

Cet ouvrage fait passer les pédagogistes et autres adeptes de méthode Montessori pour de poussiéreux réactionnaires. Le Journal de Kostia Riabtsev témoigne d’une courte période, délirante et méconnue, durant laquelle la Russie soviétique, à peine pansée de sa guerre civile, a tenté de mettre sur pied un homme nouveau – avec trois bouts de ficelle et le ventre vide – dès les bancs de l’école.
Nikolaï Ogniov (1888-1939) connaît son sujet, il a passé sa vie d’écrivain et de pédagogue à tenter de résoudre les problèmes de l’éducation en général et ceux des adolescents en particulier. Pour ce « journal », il prête sa plume au jeune Kostia, 15 ans, qui fait sa rentrée scolaire à Moscou à la mi-septembre 1923. On découvre avec lui l’introduction du plan Dalton, du nom de l’un des psychologues occidentaux à qui les bolcheviks font encore confiance pour révolutionner leur système éducatif. Et comme la révolution passe d’abord par les mots, on ne dit plus « classe », mais « laboratoire », et à chacun d’eux est attribué un chkrabe (professeur) ; les pupitres individuels sont supprimés pour laisser place à des tables communes, et les élèves doivent partager leurs livres dans « une armoire où chacun se servira. C’est bien beau, mais en attendant il n’y a pas d’armoires. » Suivant ce plan Dalton, on abandonne aussi les cours quotidiens pour un programme mensuel qui fixe des objectifs à atteindre. Libre à chaque écolier de travailler à son rythme et où bon lui semble, à l’étude ou chez lui. Un contrôle sanctionne ensuite les « connaissances » ainsi acquises. Parallèlement à ce travail d’étude, on trouve des tâches d’animation culturelle et politique exécutées par de jeunes camarades nommés ou élus, ainsi que l’organisation de manifestations commémoratives et sportives. Dès le mois d’octobre, ce plan Dalton « tourne au vinaigre », professeurs et élèves n’y comprennent plus rien – on a vite fait de se dire que « ce lord Dalton est un bourgeois qui mange du foie gras et du fromage de tête ». L’anarchie s’installe, mais on lui trouve un nom : l’autogestion. Les chkrabes qui s’y opposent sont accusés de défendre l’ordre ancien et les élèves prennent les choses en main : ils ne se lèvent plus à l’entrée des professeurs, refusent de les saluer s’ils n’en ont pas envie dans la cour, gardent leur casquette en classe, choisissent leurs matières… et l’idéologie politique empoisonne le reste – création de ligues, de comités, de journaux et nominations des chefs qui vont avec. Tout cela dans une certaine joyeuseté. À quoi s’ajoutent les remous de la vie adolescente, avec ses tentations, ses amours et ses provocations. L’annonce de la création de « l’institut d’Hystérie », permettant aux filles d’obtenir « un diplôme de mijaurée supérieure », crée quelques remous dans cet établissement évidemment mixte.
Mais le décor en toile de fond reste bien visible : le chaos et la désolation d’un pays détruit. Certains de ces ados trafiquent gnole, cigarettes et cocaïne. On vole, on joue aux cartes, on se castagne.
Le journal de cette année scolaire 1923-1924 raconte la fiévreuse jeunesse du communisme, mais ne prédit pas l’arrivée imminente du camarade Staline.
Journal de Kostia Riabtsev, Nikolaï Ogniov, Éditions L’Âge d’Homme, 1992.





