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Il faut négocier avec le régime d’Assad

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randa kassis assad syrie russie

Opposante de longue date au régime syrien, présidente-fondatrice du Mouvement de la société pluraliste, Randa Kassis a dernièrement publié Le Chaos Syrien (avec Alexandre Del Valle, éditions Dhow, 2014).

Ancienne membre du Conseil national syrien qui représentait les différentes tendances de l’opposition, vous prônez un grand dialogue national entre toutes les composantes de l’échiquier politique syrien, Baas compris. Mais n’est-ce pas irréaliste de croire Bachar Al-Assad prêt à céder le pouvoir ?

Il est évident que Bachar Al-Assad n’est pas prêt à céder le pouvoir, mais c’est avec Moscou que nous trouverons la solution à ce blocage. Il faut agir par étapes. La première priorité est de combattre les islamistes radicaux en soutenant les combattants kurdes, tout en reprenant le dialogue avec le régime de Damas avec l’aide des Russes. Et si je parle d’une solution politique et négociée, cela ne veut pas dire que je privilégie la douceur.

Le combat contre l’Etat islamique est donc devenu votre priorité absolue. Peut-on éradiquer cette entité terroriste sans une opération militaire  au sol ?

Certainement pas.  La coalition internationale doit continuer les frappes aériennes qui accompagnent les opérations au sol menées par les Kurdes. Il faut se battre sur deux fronts : d’abord, le front militaire en équipant les combattants kurdes puis, dans un second temps, nous devons ouvrir des discussions politiques entre les opposants et le régime Assad, avec la médiation des Russes qui a débuté à la fin du mois de janvier. J’espère que les Occidentaux se joindront bientôt à ce processus.

Alliée de l’Occident, la Turquie a récemment effectué une incursion à l’intérieur du territoire contrôlé par l’Etat islamique afin de récupérer la dépouille du grand-père du fondateur de l’Empire ottoman. Aucune balle n’a été tirée, ni aucun combat mené. Ankara est-il l’allié objectif, sinon le complice, de l’Etat islamique ?

La Turquie d’Erdogan a démontré son hostilité à tout plan de paix pour la Syrie. On la soupçonne à juste titre de soutenir l’Etat Islamique et de faciliter aux djihadistes le passage de la frontière turco-syrienne. Comment accepter plus longtemps les agissements criminels du Sultan Erdogan alors que son pays est censé être l’allié de la France au sein de l’Otan ?Personnellement, je suis convaincue que la Turquie d’Erdogan n’est pas un allié fiable de l’Occident et que son « islam modéré » n’a rien à envier à l’islam radical.

D’autres pointent les responsabilités des pays du Golfe dans l’islamisation de l’insurrection syrienne…

Les pétromonarchies, et tout particulièrement le Qatar mais aussi des princes saoudiens et koweïtiens, ont financé plusieurs groupes radicaux en Syrie. Ces pays ont totalement disqualifié l’opposition armée en rendant les multiples brigades armées dépendantes financièrement de monarchies corrompues liées aux pires islamistes radicaux. Résultat : les rebelles armés sont devenus hostiles au principe même d’Etat-nation et ont adopté l’idéologie salafiste qui aspire à établir l’Oumma Islamiyya [nation islamique] par-delà les frontières. Cette vision du monde est fortement influencée par le wahhabisme saoudien qui cherche à répandre sa conception rigoriste de l’islam à travers le monde.

Alain Finkielkraut réagit aux propos du président du Crif

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alain finkielkraut cukierman

Cette semaine, Alain Finkielkraut revient sur la polémique qu’a provoquée Roger Cukierman, président du Crif, en qualifiant Marine Le Pen d' »irréprochable » face à l’antisémitisme et en déclarant que les actes judéophobes émanaient principalement d’une « toute petite minorité de la communauté musulmane ».

Des propos « irréprochables », selon Alain Finkielkraut, en ce qu’ils se dispensent de toute « amalgame ». Or, selon les canons de la doxa médiatique, « pour ne pas être traité d’islamophobe, il faut dire que les crimes et saccages commis au nom de l’islam n’ont aucun rapport avec la religion musulmane et que les musulmans qui les commettent ne sont pas de vrais musulmans ». À suivre !

Nemtsov assassiné à Moscou

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boris nemtsov russie poutine

Il est aujourd’hui prématuré de vouloir désigner un coupable dans l’assassinat de Boris Nemtsov, mais au vu de l’émotion que cet acte odieux a provoqué, on peut néanmoins poser un certain nombre de questions. Ayant connu personnellement Nemtsov au début des années 1990, quand il fut élu maire de Nijni-Novgorod, puis l’ayant rencontré à plusieurs reprises jusqu’à son entrée au gouvernement, j’ai été ému, comme bien d’autres.

Je n’oublie pas non plus que le ralliement de Nemtsov aux idées libérales qui avaient cours en Russie à cette époque en fit un des responsables (même s’il ne fut pas, et de loin, le principal responsable) de la détestable politique économique qui conduisit le pays à la ruine et sa population à la misère, jusqu’à la crise financière de 1998. À partir de 2004, et de la « révolution orange » en Ukraine, il s’était rapproché de l’équipe de Victor Ioutchenko et des « pro-occidentaux » en Ukraine, au point de devenir un éphémère conseiller du gouvernement ukrainien. Son opposition à Poutine l’avait conduit à fréquenter les milieux oligarchiques et des gens étranges à Kiev. Plus récemment, il avait pris fait et cause pour le mouvement dit « de Maïdan » et il critiquait la position du gouvernement russe à propos de la crise ukrainienne.

Son opposition systématique à Vladimir Poutine l’avait marginalisé et il était bien moins connu que d’autres figures de l’opposition comme Zyuganov (le dirigeant du Parti Communiste de Russie ou KPRF), Alexeï Koudrine, l’ancien ministre des finances, ou même Navalny. Aux dernières élections son micro-parti avait eu moins de 1% des suffrages et, de fait, n’avait aucun poids. Il n’était donc nullement « la » principale figure de l’opposition à Vladimir Poutine comme on cherche à le présenter en France et aux Etats-Unis, mais, en dépit de son jeune âge (il avait 55 ans) il était en fait un « homme du passé ». Il faut avoir ces éléments en tête quand on réfléchit à « qui aurait eu intérêt à tuer Nemtsov ».

Les premières questions qui viennent à l’esprit concernent le scénario de son assassinat. On sait qu’il avait diné avec un mannequin ukrainien au restaurant qui se trouve dans l’enceinte du GOUM, dont une des sorties donne sur la Place Rouge. A partir de là, les choses semblent avoir été les suivantes :

  1. Nemtsov et son amie sont sortis à pieds du restaurant, sont passés devant l’église de Basile le Bienheureux et ont pris le grand pont qui traverse la Moskova. Vu l’heure (entre 23h et 24h) et la saison, il n’y avait pas grand monde sur le pont.
  2. Nemtsov a été tué par un tireur qui était dans une voiture (ou qui serait monté), suivant Nemtsov vraisemblablement, et qui a tiré 8 ( ?) balles dont 4 ont fait mouche dans le dos de Nemtsov. L’arme utilisé semble avoir été un pistolet automatique de type Makarov.
  3. La compagne de Nemtsov n’a pas été touchée dans le tir.

Ceci soulève plusieurs questions. Un tir depuis une voiture en mouvement implique que l’on ait parfaitement identifié la « cible » et surtout que l’on connaisse son parcours. Cela implique aussi un degré d’expertise dans le maniement des armes qui n’est compatible qu’avec le meurtre par « contrat ». Le risque de manquer la « cible » ou de ne lui infliger que des blessures non mortelles est élevé. De ce point de vue on peut se demander pourquoi ne pas attendre que Nemtsov soit rentré chez lui ? Le mode classique de l’assassinat par « contrat » se fait dans un lieu où l’on est sûr de trouver la victime, la cage d’escalier de son appartement ou quand la personne sort d’un restaurant en règle générale. Or, ce n’est pas ce qui a été fait. Le choix du lieu du crime pourrait impliquer une intention démonstrative. Comme celle d’impliquer Vladimir Poutine dans ce meurtre ? En tous les cas il est évident que les assassins ont pris des risques qui semblent indiquer une intention politique. Tout ceci fait penser à une mise en scène.

Les conditions techniques du meurtre.

On peut certes comprendre que les assassins ne tirent pas sur Nemtsov à sa sortie du restaurant. C’est un lieu où il y a toujours du monde et qui est très surveillé. Mais, le modus operandi soulève lui aussi plusieurs questions.

  1. Comment les assassins pouvaient-ils être sûrs du trajet qu’allaient suivre Nemtsov et sa compagne ? Si un fort degré de certitude existait, cela pouvait permettre aux tueurs effectivement d’intervenir sur le pont au moment voulu. Mais, si aucune certitude n’existait, comment pouvaient-ils être sûrs que Nemtsov serait, au moment voulu, sur le pont. On voit que cela impliquait un niveau d’organisation important.
  2. La voiture, une Lada blanche, ne pouvait en effet circuler sur la Place Rouge. Nemtsov n’a donc pas pu être suivi par les tueurs de sa sortie du restaurant jusqu’au moment ou il rejoint la voie routière. Pendant plusieurs centaines de mètres la voiture ne peut suivre ni précéder Nemtsov. Elle a donc dû intercepter la trajectoire du couple. Cela vaut que l’on soit dans le cas d’un tireur DEPUIS la voiture ou d’un tireur montant après avoir fait feu et cela implique très probablement un ou plusieurs complices qui suivent Nemtsov et qui indiquent (par téléphone mobile ?) aux futurs tueurs la situation de Nemtsov et de sa compagne. Mais, on peut aussi penser à une autre hypothèse, qui est techniquement possible. Ainsi, une balise aurait pu être emportée à son insu (ou volontairement ?) par Nemtsov ou la jeune femme, qui aurait donné à la voiture des tueurs la position et le déplacement exact du couple.
  3. La différence de vitesse entre des piétons et une voiture implique de plus une synchronisation parfaite pour que la voiture vienne à la hauteur de Nemtsov quand ce dernier est sur le pont. Ici encore, ceci est compatible tant avec l’hypothèse de complices qu’avec celle d’une balise.

On le voit, sauf si pour une raison ou une autre les tueurs savaient parfaitement quelle était la destination de Nemtsov et de la jeune femme, le meurtre impliquait une organisation sophistiquée, impliquant soit des complices (certainement un pour indiquer le moment de sortie du restaurant et un autre pour indiquer le moment où Nemtsov et sa compagne se sont engagés sur le pont) soit des moyens électroniques de surveillance et de localisation (une balise). Ceci explique pourquoi la justice russe a tout de suite privilégié l’hypothèse d’un meurtre organisé.

Quelles hypothèses ?

La presse, en France et dans les pays occidentaux, privilégie l’hypothèse d’un meurtre soit commandité par le Kremlin, soit par des mouvements nationalistes proches du Kremlin. Disons tout de suite que la première hypothèse n’est pas cohérente avec le lieu du crime. De plus, on voit mal quel intérêt aurait le gouvernement russe à faire assassiner un opposant, certes connu, mais désormais tombé à l’arrière-plan politique. Quand Vladimir Peskov, porte-parole du Président Poutine dit que Nemtsov ne représentait aucun danger, aucune menace, pour le pouvoir, c’est parfaitement exact. Si, à travers l’assassinat de Nemtsov on cherchait à terroriser les autres opposants, il aurait été plus simple de le tuer chez lui. L’hypothèse d’une implication, directe ou indirecte, du gouvernement russe apparaît donc comme très peu probable.

Une autre hypothèse, privilégiée par l’opposition russe, est que le crime aurait été commis par une fraction extrémiste, proche mais non directement reliée, au pouvoir russe. Effectivement, des groupes extrémistes ont menacé divers opposants, dont Nemtsov. Ces groupes reprochent d’ailleurs à Vladimir Poutine sa « tiédeur » dans le soutien aux insurgés du Donbass, et alimentent en volontaires l’insurrection. Il est parfaitement possible de trouver dans les rangs de ces mouvements des personnes capables de commettre ce meurtre. Mais alors il faut répondre à plusieurs questions :

  1. Comment un groupe de ce genre peut-il disposer des moyens sophistiqués qui ont été employés pour tuer Nemtsov ?
  2. Pourquoi ces gens, dont on peut penser qu’ils sont viscéralement anti-ukrainiens, auraient-ils épargné la jeune femme accompagnant Nemtsov ?

Ici encore, si l’assassinat avait eu lieu à la sortie du restaurant, ou chez Nemtsov, on pourrait croire à cette hypothèse. Mais, les conditions de réalisation de l’assassinat, et la mise en scène implicite qui l’entoure, semblent difficilement compatibles avec l’acte d’un groupe extrémiste. Disons-le crument : le niveau d’organisation de cet assassinat porte probablement la trace de l’implication de « services », que ces derniers soient d’Etat ou privés (et les oligarques ont les moyens de faire appel à des services « privés »).

Il faut le répéter, l’implication des services russes ne fait aucun sens. Du point de vue de Poutine et du gouvernement cet assassinat est une catastrophe à la fois politique mais aussi en termes de guerre de l’information.

Une provocation ?

L’hypothèse d’une provocation a été tout de suite avancée par Vladimir Poutine et par le gouvernement russe. Bien entendu, on peut comprendre l’intérêt pour Poutine de cette hypothèse. Mais il faut avoir l’honnêteté de dire que c’est elle qui est, en l’état de nos connaissances sur les conditions de la mort de Boris Nemtsov, la plus cohérente. Cette provocation aurait pu être organisée par beaucoup de monde, car bien des pays, et bien des gens, ont intérêt à faire un croc-en-jambe de ce type à Vladimir Poutine.

Cet assassinat, à la veille d’une manifestation d’opposition, peut parfaitement déstabiliser la situation politique, non pas en Russie mais du moins sur Moscou. Il concentre l’attention sur Vladimir Poutine, qui va devoir maintenant faire la preuve de son innocence tant la suspicion dont il est l’objet est forte. L’émotion est importante à Moscou, ce que montre l’ampleur de la manifestation en hommage à la mémoire de Boris Nemtsov, qui a rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes ce dimanche 1er mars. C’est pourquoi, il est de l’intérêt de Vladimir Poutine de faire la lumière le plus vite possible sur ce crime.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

*Photo : Pavel Golovkin/AP/SIPA. AP21700261_000011.

Quinze ans de perdus

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ecole banlieues antisemitisme

« Pfff, Hitler, il a pas fini le boulot, M’sieur ! » Cette remarque d’un gamin de 15 ans, je m’en souviens comme si c’était hier. Pourtant, ce n’était pas hier, c’était en 1998, lors de mon premier cours sur l’histoire de la Shoah. Ce fut une gifle, la première d’une litanie qui s’est poursuivie jusqu’à hier – en réalité, il y a un mois, le 8 janvier précisément. Au lendemain de l’attentat contre Charlie, une autre gamine m’a dit très posément : « J’en ai marre de ces gens qui renient leurs origines et veulent s’intégrer dans votre République. » Dix-sept ans se sont écoulés entre les deux propos et les deux élèves. Pendant toutes ces années, ceux qui tentaient d’alerter sur la pénétration croissante, dans la jeunesse des « quartiers », de l’antisémitisme, de la haine de la France, du complotisme et de l’islamisme radical, ont été ignorés, considérés comme paranos, voire suspectés de nourrir des intentions douteuses et des préjugés stigmatisants. Certains beaux esprits qui voulaient résolument ne pas voir et empêcher quiconque de voir se rassuraient en répétant que ces idées déplorables – évidemment produites par la relégation sociale – étaient tout à fait minoritaires. Minoritaires, la belle affaire ! Encore heureux ! Parce que, tout de même, depuis 2006, 28 personnes ont été tuées par des Français, nés, grandis et radicalisés en France, tous passés par l’école de la République et tous formatés par ces idées minoritaires. Imaginez le carnage si elles étaient majoritaires.[access capability= »lire_inedits »]

Après le massacre de Charlie Hebdo, et, surtout, face aux fractures qu’il a mises en lumière, il faut avoir des œillères pour continuer à ne pas voir. Certes, il y aura toujours des professeurs pour expliquer qu’ils sont coupables (et nous avec eux) d’avoir fabriqué des assassins. Mais même le ministère de l’Éducation nationale a dû admettre, après avoir tenté de minimiser, qu’un nombre non négligeable d’élèves avaient approuvé l’attentat, contesté sa réalité ou perturbé les hommages. Plus que le crime lui-même, c’est l’affaire de la minute de silence qui en a dessillé (et affolé) beaucoup. Comment !? Que se passe-t-il ? De jeunes Français n’adhèrent pas à nos valeurs fondamentales ? On tue des journalistes parce qu’ils dessinent et des jeunes comprennent, justifient ou admirent ? Mais c’est impossible, on est où, là !?

On est où ? En France, pardi ! Enfin, dans une France que vous ne connaissez pas et que, depuis quinze ans, moi et quelques autres avons essayé, en vain, de vous montrer. Des livres paraissaient, que vous n’avez pas lus. Elle vous semblait si loin cette France, 10 kilomètres à vol d’oiseau. Bien des choses ont été dites et écrites, bien des problèmes dénoncés. En octobre 2002, la parution des Territoires perdus de la République était accueillie par une indifférence teintée de réprobation. Les grands organes et les grandes voix de la presse de gauche optèrent soit pour le silence, soit pour la démolition en règle, jugeant le livre stigmatisant, raciste, parano – la panoplie des épithètes n’a guère varié. À la notable exception du Nouvel Obs qui réalisa une bonne enquête sur les phénomènes que nous observions. Laquelle n’eut pas le moindre écho. Dans les salles des profs, les auteurs du livre étaient regardés de travers, comme des voyous qui auraient enfreint l’omerta. Lors d’une réunion syndicale, un « camarade » pointa vers moi un doigt accusateur avant d’affirmer avec assurance : « Nos élèves ne peuvent pas être antisémites !!!» Ha ! bon, peut-être existait-il un vaccin contre l’antisémitisme ? Certains de mes élèves avaient visiblement échappé à la piqûre. Ma principale me convoqua dans son bureau : « Monsieur, autant vous dire que je ne vois pas la même chose que vous ! » Tu m’étonnes… Tu ne sors jamais de ton bureau… Le Monde m’interviewa. Sans contester la réalité de l’antisémitisme que je décrivais, la journaliste prit soin d’interroger une collègue qui officiait dans un collège situé dans la même ville, à 500 mètres du mien, et qui, elle, n’observait rien de tel. L’article précisait que j’étais juif. En l’absence d’une mention comparable pour ma collègue, j’en conclus qu’elle devait être « normale ». Un parano, vous dis-je…

En 2008, j’enfonçais le clou en sortant Tableau noir, la défaite de l’école, un rapide succès auprès de ma mère et de ma sœur. J’y racontais que certains de mes élèves se battent avec 500 mots de vocabulaire et sont pratiquement incapables d’abstraction et de pensée articulée. Leur misère intellectuelle vertigineuse les empêchant de comprendre et de penser le monde dans lequel ils vivaient, ces pauvres gosses s’en inventaient un en noir et blanc, peuplé de gentils et de méchants, souvent désignés par les gourous du moment, rappeurs ou illuminés divers. Internet faisait déjà des ravages chez des adolescents incapables de hiérarchiser ou de classer des informations. Christian Bonrepaux, du  Monde des livres, eut l’amabilité de lire la quatrième de couverture et la table des matières de mon livre avant d’en faire la recension. « On peut évidemment trouver un exemple de chaque cas que décrit Iannis Roder », concédait-il, avant de conclure à ma « vision catastrophiste ». En somme, je cassais l’ambiance.

Il y eut encore, en mars 2012, après l’équipée sanglante de Merah, cette minute de silence bafouée, déjà, par les mêmes qui, trois ans après, ne seraient pas Charlie. Mais non…, rien, à peine quelques articles provoquant les répliques habituelles sur des incidents isolés montés en épingle par quelques réacs.

Comment expliquer cette obstination dans l’aveuglement ? Croyait-on échapper au réel en refusant de le nommer ? Le plus tragique, c’est qu’il aura fallu que des journalistes soient tués, des journalistes un peu anars, beaucoup de gauche, vraiment marrants et super sympas, pour qu’on accepte enfin, comme le suggérait Péguy, de « voir ce que l’on voit ». Pourtant, avant ce 7 janvier 2015, le fanatisme islamiste avait déjà tué – des militaires et des juifs. Il y aurait, clamait-on alors, « un avant et un après Merah » ! Cette fois, on avait compris, ce serait tolérance zéro pour les propagateurs de haine. En réalité, il n’y eut pas d’après-Merah. Pas de manifestation monstre, pas de réflexion de fond, pas d’analyse lucide de la situation – qui aurait été trop anxiogène. On sentait aussi une sorte d’embarras devant ces victimes, comme si  on n’avait pas été capable d’établir un lien clair entre l’assassinat des soldats et celui des enfants juifs et de leur père. Certains se demandèrent innocemment : « Pourquoi les soldats ?» C’est vrai, que le terrorisme islamique s’en prenne aux juifs, on a l’habitude, mais ces soldats, ils n’avaient rien fait. Pourquoi les coiffeurs… ? Les vieilles blagues ont la vie dure. Pour qui cherche à comprendre l’idéologie des assassins, le lien entre tous ces crimes est évident : les soldats et les policiers représentent l’État impie et honni et, quand ils sont musulmans (ou qu’ils ont l’air de l’être), ce sont des traîtres. Charlie, c’est encore la France et ce qu’elle a de plus détestable pour les fanatiques, son esprit libre et libertaire, son anticléricalisme moqueur.

En attendant, ces deux épisodes sanglants se sont achevés par l’assassinat de juifs, dont trois, à Toulouse, avaient moins de 7 ans. Il serait temps d’admettre que ce choix a une signification et que, pour un certain islam, la haine des juifs est une seconde nature. Après Merah, on s’est empressé de l’oublier. Après Charlie, après Vincennes, nul ne dira plus qu’il ne le savait pas. À l’exception, bien sûr, des quelques imbéciles qui ont claironné que Coulibaly était entré par hasard dans un magasin cacher, et de prétendus intellectuels qui se sont fendus de tweets pour demander que les victimes de Vincennes ne soient pas désignées comme juives, parce qu’il ne fallait pas communautariser le crime – il faudrait arrêter de la ramener avec vos histoires de juifs. Mais, au sommet de l’État, on a parlé haut et fort : « Quand on tue un juif, on s’en prend à la République. » Et beaucoup de Français ont compris que le meurtre de juifs n’est pas une affaire de juifs. Ils ont découvert la logique criminelle, le fil qui relie les soldats, les policiers, Charlie, la France, la liberté, la République, les juifs, et qui n’est rien d’autre qu’une haine inextinguible du monde démocratique. Et ils commencent à chercher des explications.

On s’est alors souvenu de ces profs dont on avait vaguement entendu parler quelques années plus tôt. Ils racontaient le délitement des liens sociaux, la montée, dans certains espaces, des discours religieux, des propos homophobes, sexistes ou antisémites, la contestation grandissante des valeurs républicaines. Des réacs, des grincheux, adeptes étriqués du « c’était mieux avant ».

Nous nous étions habitués à ne pas être entendus, presque résignés au refus d’une partie notable de nos élites de voir le monde tel qu’il est. Et voilà, il y a eu Charlie. Et mon téléphone a sonné sans interruption. « Bonjour, c’est Europe 1…, LCI, BFM, La Cinq, Arte, France 2, RMC, France Inter, Le Monde, RTL, etc. ». Ils voulaient tous me recevoir. Soudainement, il était urgent d’entendre ce que je racontais depuis quinze ans. C’est qu’il y avait une « actu », et une sacrée « actu ». Et avant, la réalité, ce n’était pas de l’actu ?

Bien sûr, j’ai accepté. Je n’allais pas laisser passer cette occasion de dire à mes concitoyens ce qui se passe dans leur pays. Mais, au fond de moi, je suis triste et en colère. Triste qu’il ait fallu de tels drames pour qu’on nous écoute. En colère parce qu’il en faudra peut-être d’autres pour que certains sortent du déni de réalité et cessent de déresponsabiliser les jeunes « de banlieue » en les encourageant dans leur statut victimaire, comme s’ils étaient par nature incapables d’être des acteurs de leur vie. Finalement, ces discours qui assignent à ces gosses un statut fantasmé de colonisés sont néocolonialistes. Mes élèves méritent mieux.

Il faudra bien que nous nous demandions clairement comment nous allons aider ces gamins à se libérer de l’emprise du religieux. Toutes les réformes éducatives ou pédagogiques ne serviront à rien si la République ne donne pas aux professeurs les moyens – y compris intellectuels – de tenir une position ferme. Nous devons assumer notre histoire, et d’abord celle de nos XIXe et XXe siècles, rythmés par la lutte entre deux visions du monde qui nous a permis de délivrer notre organisation sociale et politique de conceptions archaïques. Nous devons mettre en avant les bienfaits de la sécularisation, et rappeler combien cette bataille républicaine fut violente. Au lieu de quoi nous avons peur de notre ombre, incapables de dire les choses de peur de « stigmatiser » ou « d’amalgamer ». Quand notre pays a renvoyé le catholicisme à la sphère privée, il ne s’est pas posé ces questions, et le corps enseignant était en première ligne. Aujourd’hui, parce qu’ils voient leurs élèves comme des victimes et qu’ils se vivent comme des privilégiés, des enseignants brident leur discours et, à force d’expliquer, finissent parfois par excuser des comportements inacceptables. Si nous voulons que notre pays avance, avec ces quartiers, avec ces gamins, c’est d’abord cette idéologie qu’il va falloir profondément changer.[/access]

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Et ils osent se dire « musulmans citoyens »

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Voici l’événement dont nous avons été témoins, mon mari et moi, à 15h30 Place Saint-Michel à Paris, alors que nous nous dirigions vers l’arrêt du 96 afin de nous rendre dans le Marais.

À la sortie du Quai des Grands-Augustins, notre regard a été attiré par une manifestation, au centre de la place, en face de la Fontaine Saint-Michel. Des panneaux sommaires mentionnaient « Musulmans Citoyens », nous nous sommes approchés avec bienveillance. Un homme avec un porte-voix haranguait la foule. La première chose que j’ai entendue concernait le nombre de kilos de bombes qui avaient été lancées sur Gaza. La suite dépasse l’imagination. Les Israéliens étaient des nazis, responsables de pire que la Shoah, l’orateur vociférait des appels à la haine antisémite digne des plus noires archives de la seconde guerre mondiale, et sur le même ton. Une pancarte que nous n’avions pas vue au premier abord proclamait que les musulmans étaient sous la menace d’une « solution finale ». Il ne s’agissait pas d’une critique de la politique extérieure d’Israël, mais d’un appel à la haine, public, au porte voix, au centre de Paris, en plein après-midi, sous les yeux des forces de l’ordre effarées. Interloqués, mon mari et moi, (respectivement 76 et 69 ans) avons apostrophé « l’orateur » d’un même élan en nous approchant de lui, mon mari lui a lancé que ses propos étaient intolérables, des jeunes gens sont alors sortis de l’assistance et se sont approchés de nous de façon très menaçante. J’ai demandé à l’un d’eux, qui était sur le point de porter atteinte à mon mari, si on ne lui avait pas appris à respecter un homme âgé. Cela allait manifestement s’aggraver. Sont alors apparues des forces de police, plusieurs en civil, les autres en uniforme, qui se sont portées à notre secours en nous montrant discrètement leur insigne, ont cherché à nous apaiser et nous ont accompagnés en nous protégeant à l’autre extrémité de la place, au bord du Boulevard Saint-Michel. Je leur ai demandé si une telle manifestation était autorisée et ils m’ont répondu que oui, elle l’était. De l’autre côté du Boulevard Saint-Michel se trouvaient deux CRS. J’ai posé la même question à l’un d’eux en m’enquérant de savoir comment il était possible qu’elle le soit. Manifestement consterné, il est sorti de son devoir de réserve, merci à son courage, et m’a répondu avec tristesse : « C’est ça la France ».

J’ai ensuite parlé avec un passant, stupéfait et très éprouvé, qui m’a dit que la manifestation avait dû obtenir son autorisation auprès d’un fonctionnaire sous le couvert de son intitulé convenable, « Musulmans Citoyens », laissant la surprise de son contenu, qui lui ne l’était pas, mais alors pas du tout, se déverser au centre de Paris un samedi après-midi, en présence des représentants de l’Etat, qui lui donnaient sa légitimité.
Je croyais qu’en France l’appel à la haine était une infraction punie par la loi. J’ai découvert qu’il peut se faire en toute impunité sur la place publique, avec la protection des forces de l’ordre et l’autorisation de la République.

Il y a nécessairement d’autres témoins de cette scène, et les forces de l’ordre peuvent aussi confirmer ce dont je viens de témoigner. Je n’ai identifié aucun journaliste. Mon mari a eu un malaise dans l’après-midi. Aux informations du soir, un reportage sur je ne sais quoi concernant Napoléon, pas le moindre écho au fait que la haine hideuse peut se hurler en plein Paris sous le regard désolé des forces de l’ordre.

[Mise à jour 18h54 : L’appel à manifester lancé par le Collectif Cheikh Yassine]

Notre ami Bachar

myard assad syrie

J’ai un goût modéré pour les dictateurs — surtout héréditaires. Poutine est le fils de ses œuvres, Bachar est le fils de Hafez. Un goût modéré aussi pour les dictateurs sanglants (ce n’est pas forcément un pléonasme, mais ce n’est certainement pas un oxymore). Mais je n’ai aucun goût pour Daesh, ni pour Al-Qaïda, ni pour Boko Haram, ni pour l’AQMI. J’imagine que si j’avais été chinois en 1936, je n’aurais eu aucun goût pour les Japonais — mais que j’aurais appuyé Mao ou Tchang Kaï-Chek (qui se sont mutuellement épaulés, tout en gardant chacun en perspective l’éradication de l’autre) contre l’armée du Soleil levant. Il y a les principes, et il y a l’urgence.

Mais Hollande et Valls sont plus intelligents. Ils choquent l’association des bouchers en comparant Bachar aux praticiens de cette honorable corporation, ce qui ne fait pas avancer d’un iota la question pendante — la seule qui compte aujourd’hui — de l’éradication de l’Etat islamique. Au moment même où il faudrait, au choix, envoyer vraiment des troupes au sol — la seule chose que des fous de dieu peuvent craindre — ou encourager la création de brigades internationales, ils continuent à ignorer la présence de Bachar sur l’échiquier moyen-oriental.
Comme l’a dit Jacques Myard en rentrant de sa brève tournée syrienne, « la diplomatie n’est pas l’art de ne parler qu’avec ses amis ». Ou de ne parler qu’avec les dirigeants impeccables sur la question des Droits de l’homme — on ne parlerait à personne, et sans doute pas à soi-même. Vincent Nouzille (Les Tueurs de la République, Fayard, 2015) a tout récemment témoigné du goût immodéré de nos grands démocrates hexagonaux pour les assassinats ciblés — pour ne pas parler de la dextérité d’Obama à jouer avec des drones. License to kill ! Human Rights Watch et les autres pacifistes bêlants ont bonne mine à dénoncer cette politique. On ne rééduque pas un terroriste.

 Qui est l’ennemi ? Ce sont les thuriféraires de l’instinct de mort — Guy Sitbon, dans le dernier numéro de Causeur, dit très justement que ces gens « aiment la mort plus que vous n’aimez la vie — ils aiment votre mort, ils aiment leur mort ». Viva la muerte — on croyait avoir enterré le vieux slogan de la Phalange avec les cendres de Franco.
Qui sont les pourvoyeurs de Daesh ? L’Arabie Saoudite, le Qatar, la Turquie : sans eux, l’affaire serait réglée en trois semaines. C’est eux qu’il faudrait boycotter. Mais on leur ouvre les bras, et on bannit à peu de frais un dictateur certainement sanglant, mais qui se bat en toute première ligne contre des gens qu’il faudrait éradiquer à la bombe à neutrons s’ils ne se protégeaient pas derrière des populations civiles — toutes les fois qu’ils ne leur coupent pas la tête. Mieux : on décrète un embargo total sur la Syrie, qui — au témoignage de Jacques Myard, qui en revient — n’a plus de médicaments dans ses hôpitaux.
Sans compter que les Américains, qui font semblant de gesticuler comme les Français, entretiennent en sous-main des relations diplomatiques avec Bachar : il y a quelques jours l’ex-attorney général, Ramsey Clark, était à Damas à la tête d’une délégation, sans que cela suscite à Washington les cris d’orfraie de Paris. Obama ne peut laisser Poutine et Xi Jinping occuper impunément le champ diplomatique à Damas. Mais si un jour — probable — il y a un Yalta du Moyen-Orient, qui peut croire que Hollande, sur les bases actuelles, y sera invité ?
J’aurais cru Laurent Fabius plus malin que ça. Croit-il servir les intérêts d’Israël ? Netanyahu, qui a son propre agenda électoral, a choisi d’armer l’opposition syrienne — des armes qui finissent tôt ou tard par tomber entre les mains de Daesh, qui épargne précautionneusement l’Etat juif, ce qui devrait faire dresser l’oreille de nos démocrates obstinés. Des fusils d’assaut français FAMAS ont été saisis entre les mains des barbares. Ils ne les ont pas trouvés en faisant les poubelles.

Nous avons fait la même erreur en Libye, qui est désormais la porte ouverte à une invasion du Maghreb par l’Etat islamique, qui trouvera en Tunisie ou en Algérie tout ce qu’il faut de salafistes pour soutenir son expansion. C’est le trajet même de la grande invasion du VIIème siècle. Les Américains, en exécutant Saddam, ont détruit l’équilibre que le dictateur (c’en était un beau, bien sûr — et à l’époque Chirac et Villepin ont fort bien fait de refuser de prêter la main et l’armée à une déstabilisation en grand du Moyen-Orient — mais Bush raisonnait avec deux neurones) maintenait en Irak via le Baas. Je veux bien admettre que ni Kadhafi ni Saddam n’étaient bien fréquentables — mais ils étaient des remparts, il faut être bête comme Bernard-Henri Lévy pour ne pas le comprendre. Dans des systèmes qui fonctionnent de manière tribale, il faut 1. opter pour le moindre mal et 2. choisir le camp le plus proche de nos intérêts. Poutine et les Chinois (qui n’a pas réalisé que l’obstination de l’Europe dans la crise ukrainienne a permis aux Russes de se redéployer en Extrême-Orient ?) font cela très bien. Hollande et le Camp du Bien et des Droits-de-l’Homme-à-tout-prix sont en train d’ouvrir la porte aux forces de la nuit.

Alors, certes, Myard et ses trois compères se sont fait une publicité gratuite pour le prix d’un billet aller-retour Paris-Damas. Certes, les intentions secondes des uns et des autres sont toujours complexes. Mais l’urgence est l’éradication de Daesh. Les djihadistes se sont déjà construit une base qui a la taille d’un Etat européen, avec des ressources pétrolières considérables. Et plus le trou noir est important, plus il a d’attraction pour toutes les têtes creuses. Il faut les éliminer — cela résoudra par définition les risques d’avoir à domicile quelques milliers de paumés de l’Islam qui s’enthousiasment pour cette machine de mort. Pour reprendre notre interrogation initiale, la diplomatie consiste à faire ce que l’on a intérêt à faire, et non à prendre des poses. Realpolitik, disaient très bien Metternich et Bismarck. Pff… Les énarques au pouvoir manquent visiblement de culture historique.

*Photo : wikicommons.

11 avril : l’anti-11 janvier

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caen dessin presse terrorisme

Quand Houellebecq raconte une Soumission douce et relativement profitable de la société française à un islam politique non-violent, c’est bien sûr pour nous laisser imaginer, en creux, la manière dont les choses pourraient se passer dans la réalité. Vus les attentats qui ont accompagné la sortie de son roman, elles se passeraient de manière moins pacifique, parce que dans la vraie vie, on ne fait pas de théocratie sans casser de l’infidèle. Et se plier au diktat des islamistes, en s’interdisant par exemple de dessiner Mahomet, ne serait donc pas une simple soumission, mais une authentique capitulation.

Or, comme l’a écrit mon homonyme philosophe Bruckner dans Libé : « Près de deux mois après les assassinats de Charlie et de l’hypermarché casher, la tentation de céder du terrain aux fondamentalistes est grande dans tous les camps. » Quoi ? Comment ça ? Où ? Le 11 janvier dernier, on brandissait des crayons à dessin dans toutes les villes de France, en signe de résistance à l’obscurantisme. La République ne lâcherait rien, elle n’avait pas peur – « Not afraid » ! Tout le monde était Charlie, d’ailleurs on serait 8 millions à acheter le numéro « Tout est pardonné ». Prends ça dans ta face, sale djihadiste !

Puis la réplique (presque) exacte des attentats parisiens à Copenhague, il y a quinze jours, nous a donné l’occasion d’ajouter « Je suis Danois » à notre arsenal de fiers combattants. Face à cette nouvelle tentative d’assassiner un caricaturiste qui avait osé croquer le prophète, en plus de l’incontournable attaque contre les juifs locaux, il s’agissait d’affirmer notre inébranlable fermeté. Comme les survivants de Charlie Hebdo, on continuerait de dessiner ce qu’on veut : Nicolas Sarkozy, Marine Le Pen, et même des évêques attifés comme au XIXe siècle, et toc ! Même pas peur, on t’a dit.

D’ailleurs, deux mois exactement après notre héroïque Marche républicaine, la cinquième édition des Rencontres internationales du dessin de presse, qui aurait lieu les 9,10 et 11 avril au Mémorial de Caen, serait notre plus belle riposte. Avec 44 dessinateurs attendus par 400 000 visiteurs, de la liberté d’expression, on allait t’en faire bouffer par ramettes de 500 ! En A4, en A3, et même en 4 par 3 ! On rigole pas avec le droit de rigoler, ici. Sauf que finalement, on a appris jeudi dernier que l’événement était annulé. Non, vous ne rêvez pas : annulé, pour des raisons de sécurité.

Stéphane Grimaldi, directeur du Mémorial, l’explique sans chichis : « On ne peut pas se permettre de mettre en danger qui que ce soit, ni les dessinateurs, ni le public, ni les salariés du Mémorial. » Et puis, précise-t-il : « Les attentats de Copenhague ont suscité des inquiétudes de nombreux dessinateurs qui devaient venir. » On n’avait pas dit « Not afraid » ? Si tout le monde se vante d’avoir un crayon sauf les dessinateurs de presse, forcément, ça va être un peu compliqué de faire vivre « l’esprit du 11 janvier ». D’ailleurs, Charlie Hebdo a beau être désormais multimillionnaire, les candidats caricaturistes ne se bousculent pas au portillon blindé, nous dit-on…

Comme la Belgique, où le Musée Hergé de Louvain-la-Neuve avait annulé son exposition Charlie Hebdo le 21 janvier, la France a peur. Le coq a beau être connu pour chanter qu’il pleuve ou qu’il vente, ses plumes tremblent. Autrement dit, après avoir bel et bien « tué Charlie » en ce début d’année, les djihadistes ont gagné une deuxième bataille, sur notre sol. Maintenant, il serait peut-être temps de leur faire la guerre, et pas qu’en envoyant des Rafale en Irak. La France libre, c’est ici et maintenant qu’on devrait songer à la défendre. Mais qu’on se rassure : vendredi, l’annulation des rencontres de Caen avait été reformulée en un simple « report » à l’automne. Ouf, sauvés.

Nos amis les bêtes!

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benjamin rabier moulins

L’animal est le nouveau combat idéologique des intellectuels à court de sujets. Les pauvres bêtes méritent-elles ce traitement inhumain ? C’est dégradant pour nos amis à poils et à plumes de passer à la casserole médiatique. On a beau patauger dans la gadoue toute la journée, on n’en garde pas moins sa dignité. Stop à cet odieux abattage en librairie ! Pas un philosophe pop’, un échotier de luxe ou un animateur chevelu qui ne soient lancés ces derniers mois dans la défense de la basse-cour à des fins mercantiles. Il commence à y avoir même un peu trop de monde autour de cette « lucrative » mangeoire éditoriale. Jadis, la cause animale était portée par Benjamin Rabier (1864-1939), illustrateur de grand talent qui enchanta des générations d’enfants.

Le Musée de l’Illustration Jeunesse de Moulins rend hommage à cet enchanteur de la ferme et de la savane. Jusqu’au 31 août 2015, l’exposition « Il n’y a pas QUE la vache qui rit » célèbre le 150ème anniversaire de sa naissance avec près de 350 pièces (dessins, objets, albums, etc…). Sur les marchés aux livres anciens, les œuvres de Rabier s’arrachent comme les originaux de Céline ou de Jules Verne. Les chineurs du dimanche chassent le Rabier sous toutes ses formes : cartes postales, jouets, images d’Epinal ou estampes scolaires. Dès qu’il y a la patte de l’artiste, le collectionneur accourt !

Le créateur des aventures du canard Gédéon en 16 volumes entre 1923 et 1939, de la célèbre Vache qui rit, de la Baleine des Salins du Midi ou encore d’Aglaé la chèvre, a beaucoup produit durant toute sa vie. On lui doit des projets colossaux comme les illustrations des Fables de La Fontaine. Il remettra ainsi à la librairie Tallandier 310 compositions dont 85 en couleurs. Et que dire d’un Buffon de 453 pages qui lui valurent pas moins de trois années de travail. Cet étrange phénomène, né d’une mère vendéenne et d’un père berrichon, fonctionnaire aux Halles de Paris la nuit et illustrateur le jour, est considéré comme un précurseur de la ligne claire. Hergé ne cachait pas son admiration pour ce maître qui avait réussi à donner des expressions humaines aux animaux. «  Et c’est à coup sûr de cette rencontre que date mon goût pour un dessin clair et simple, un dessin qui soit compris instantanément. C’est, avant toute chose, cette lisibilité que je n’ai cessé de rechercher moi-même » écrivait-il. Le Tintin d’Hergé n’est pas sans rappeler le personnage de Tintin-Lutin créé par Rabier en 1898, reconnaissable déjà à sa houppette rousse et à ses pantalons de golf.

Avant de devenir la star du bestiaire, Rabier avait eu sa période de vache maigre. Il avait pourtant décroché dès 1880 un prix de dessin de la ville de Paris. Ses dons mirent cependant plusieurs années avant de s’afficher sur tous les murs et les cahiers de France. L’émergence d’une presse jeunesse au tournant du siècle dernier, les progrès techniques en matière d’imprimerie et de photogravure, l’instruction publique en plein essor ont rendu la « bande-dessinée » populaire. La connaissance et le goût de la lecture passeront désormais par la représentation animale.  Les très nombreux journaux illustrés pour adultes et enfants feront la gloire de Rabier qui proposera également ses services à la publicité naissante (Banania, Dubonnet, Maggi, La Belle Jardinière, Pétrole Hahn et même l’emprunt de la Défense Nationale de 1916). Presque un siècle plus tard, sa Vache qui rit reste une icône intemporelle. Et il est bon de méditer cet aphorisme de Rabier que n’aurait pas renié Pierre Dac de L’Os à moelle: « Si l’on peut dresser un chien à faire le beau, à sauter dans un cerceau ou à traîner une petite voiture, il faut une patience à nulle autre pareille pour le faire rire ou pleurer ».

Exposition Benjamin Rabier – Il n’y a pas QUE la vache qui rit – Jusqu’au 31 août 2015 – Musée de l’Illustration Jeunesse à Moulins.

*Image : wikicommons.

Simenon, péril de la demeure

georges simenon suisse

Avant l’invention de la télévision, des prix littéraires, de Bernard Pivot, de Christine Angot et de Paul-Loup Sulitzer, les écrivains, pour écrire, n’avaient besoin que d’amour, d’eau fraîche, de rage et d’un toit au-dessus de leur tête pour les protéger des intempéries. Ainsi, à travers les âges, à l’instar des autres humains auxquels ils sont apparentés, les écrivains ont habité des maisons. C’était le cas de Montaigne (son fameux château dordognot doté d’une « tour-bibliothèque »), de Descartes (son légendaire « poêle », sa chambre chauffée évoquée dans le Discours de la méthode !), et que dire de Romain Gary ? (et de son somptueux appartement de la Rue du Bac) ; et même encore aujourd’hui c’est le cas avec Houellebecq qui domine Paris du haut d’un building de Chinatown. C’est important une maison d’écrivain. Cela peut bien vite relever du patrimoine littéraire. C’est là que les livres se font. C’est là que l’inspiration vient…

Comment réagirait l’opinion si un grand consortium immobilier qatari annonçait le rachat de l’hôtel particulier de Victor Hugo sur la place des Vosges (abritant actuellement un passionnant musée dédié à son œuvre) et sa transformation imminente en concept-store d’une enseigne d’habillement ? Peut-on imaginer quelle serait l’émotion des amateurs de Pierre Loti si une grande opération d’aménagement conduisait à la destruction de son légendaire manoir de Rochefort (Au sein duquel il avait reconstitué une mosquée en hommage à la jeune-femme turque de son cœur…) pour qu’un contre commercial géant s’y installe, assorti d’un multiplexe et d’une vaste zone de magasins d’usine ?

Nous apprenons que la maison que Georges Simenon a dessinée et fait construire au début des années 60 sur la commune d’Epalinges, en Suisse, est en passe d’être détruite pour laisser la place à une grande opération immobilière pilotée par un armateur italien… (Pourquoi pas grec tant qu’on y est !) Ce Luigi D’Amato, basé à Lausanne et dont les activités fleurissent à travers le monde entier, a fait l’acquisition du terrain sur lequel est édifiée la maison du père de Maigret en 2008 afin de faire construire douze immeubles, pour un investissement de plus de 40 millions de Francs suisses. Le conseil communal d’Epalinges a donné son accord pour l’opération, et le quotidien Suisse 24 heures nous apprend cette semaine que la ville vient de recevoir la demande de permis de démolition du « bunker » de Simenon. La suite devrait relever de la formalité.

Pourquoi « bunker » ? Car la bâtisse est massive, d’une surface colossale (elle comporte une vingtaine de pièces !), elle peut sembler sans grâce, et s’inscrit assez mal dans le paysage vaudois. Il n’empêche que l’écrivain a hanté les lieux pendant plus d’une décennie. (Il quitte Epalinges en 1972 – après avoir tourné le dos à Maigret et vendu sa Roll’s – pour une modeste maison de Lausanne dans laquelle il vit jusqu’à sa mort en 1989). A Epalinges furent écrits quelques un de ses plus grands chefs d’œuvres, dont Le chat et La disparition d’Odile. Et c’est à Epalinges aussi que le père de Maigret va rencontrer Teresa, qui sera sa dernière compagne, après avoir été sa garde-malade. Un « bunker », oui, mais aussi le lieu de dix ans de vie d’un des plus grands romanciers du vingtième siècle. (Le plus grand disait Gide, qui était fasciné par sa capacité à raconter des histoires…).

Un temps la maison fut occupée illégalement et les squatteurs (avant de se faire déloger) avaient défendu l’idée de la transformation du lieu en centre culturel. Aujourd’hui la destruction de la place forte simenonienne semble inexorable. Et c’est triste. On aurait pu imaginer mille reconversions pour ce lieu, par la force des choses littéraire.

Lorsque Michelin acheta en 1912 le château de Bien-Assis (demeure de Clermont-Ferrand qui abrita assez longtemps Blaise Pascal, alors hébergé par son beau-frère Florin Périer) il le rasa sans délai pour étendre ses usines, mais – compte tenu de l’importance historique et symbolique du lieu – il offrit le porche et une tourelle à la ville. On peut ainsi les voir encore aujourd’hui dans un jardin public de Clermont… ruine mélancolique. De la maison de Simenon il ne restera vraisemblablement rien du tout.

*Photo : LE CAMPION/SIPA. 00418329_000004

Il faut négocier avec le régime d’Assad

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randa kassis assad syrie russie

randa kassis assad syrie russie

Opposante de longue date au régime syrien, présidente-fondatrice du Mouvement de la société pluraliste, Randa Kassis a dernièrement publié Le Chaos Syrien (avec Alexandre Del Valle, éditions Dhow, 2014).

Ancienne membre du Conseil national syrien qui représentait les différentes tendances de l’opposition, vous prônez un grand dialogue national entre toutes les composantes de l’échiquier politique syrien, Baas compris. Mais n’est-ce pas irréaliste de croire Bachar Al-Assad prêt à céder le pouvoir ?

Il est évident que Bachar Al-Assad n’est pas prêt à céder le pouvoir, mais c’est avec Moscou que nous trouverons la solution à ce blocage. Il faut agir par étapes. La première priorité est de combattre les islamistes radicaux en soutenant les combattants kurdes, tout en reprenant le dialogue avec le régime de Damas avec l’aide des Russes. Et si je parle d’une solution politique et négociée, cela ne veut pas dire que je privilégie la douceur.

Le combat contre l’Etat islamique est donc devenu votre priorité absolue. Peut-on éradiquer cette entité terroriste sans une opération militaire  au sol ?

Certainement pas.  La coalition internationale doit continuer les frappes aériennes qui accompagnent les opérations au sol menées par les Kurdes. Il faut se battre sur deux fronts : d’abord, le front militaire en équipant les combattants kurdes puis, dans un second temps, nous devons ouvrir des discussions politiques entre les opposants et le régime Assad, avec la médiation des Russes qui a débuté à la fin du mois de janvier. J’espère que les Occidentaux se joindront bientôt à ce processus.

Alliée de l’Occident, la Turquie a récemment effectué une incursion à l’intérieur du territoire contrôlé par l’Etat islamique afin de récupérer la dépouille du grand-père du fondateur de l’Empire ottoman. Aucune balle n’a été tirée, ni aucun combat mené. Ankara est-il l’allié objectif, sinon le complice, de l’Etat islamique ?

La Turquie d’Erdogan a démontré son hostilité à tout plan de paix pour la Syrie. On la soupçonne à juste titre de soutenir l’Etat Islamique et de faciliter aux djihadistes le passage de la frontière turco-syrienne. Comment accepter plus longtemps les agissements criminels du Sultan Erdogan alors que son pays est censé être l’allié de la France au sein de l’Otan ?Personnellement, je suis convaincue que la Turquie d’Erdogan n’est pas un allié fiable de l’Occident et que son « islam modéré » n’a rien à envier à l’islam radical.

D’autres pointent les responsabilités des pays du Golfe dans l’islamisation de l’insurrection syrienne…

Les pétromonarchies, et tout particulièrement le Qatar mais aussi des princes saoudiens et koweïtiens, ont financé plusieurs groupes radicaux en Syrie. Ces pays ont totalement disqualifié l’opposition armée en rendant les multiples brigades armées dépendantes financièrement de monarchies corrompues liées aux pires islamistes radicaux. Résultat : les rebelles armés sont devenus hostiles au principe même d’Etat-nation et ont adopté l’idéologie salafiste qui aspire à établir l’Oumma Islamiyya [nation islamique] par-delà les frontières. Cette vision du monde est fortement influencée par le wahhabisme saoudien qui cherche à répandre sa conception rigoriste de l’islam à travers le monde.

Alain Finkielkraut réagit aux propos du président du Crif

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Alain Finkielkraut Manuel Valls Berlin DSK Carlton

alain finkielkraut cukierman

Cette semaine, Alain Finkielkraut revient sur la polémique qu’a provoquée Roger Cukierman, président du Crif, en qualifiant Marine Le Pen d' »irréprochable » face à l’antisémitisme et en déclarant que les actes judéophobes émanaient principalement d’une « toute petite minorité de la communauté musulmane ».

Des propos « irréprochables », selon Alain Finkielkraut, en ce qu’ils se dispensent de toute « amalgame ». Or, selon les canons de la doxa médiatique, « pour ne pas être traité d’islamophobe, il faut dire que les crimes et saccages commis au nom de l’islam n’ont aucun rapport avec la religion musulmane et que les musulmans qui les commettent ne sont pas de vrais musulmans ». À suivre !

Nemtsov assassiné à Moscou

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boris nemtsov russie poutine

boris nemtsov russie poutine

Il est aujourd’hui prématuré de vouloir désigner un coupable dans l’assassinat de Boris Nemtsov, mais au vu de l’émotion que cet acte odieux a provoqué, on peut néanmoins poser un certain nombre de questions. Ayant connu personnellement Nemtsov au début des années 1990, quand il fut élu maire de Nijni-Novgorod, puis l’ayant rencontré à plusieurs reprises jusqu’à son entrée au gouvernement, j’ai été ému, comme bien d’autres.

Je n’oublie pas non plus que le ralliement de Nemtsov aux idées libérales qui avaient cours en Russie à cette époque en fit un des responsables (même s’il ne fut pas, et de loin, le principal responsable) de la détestable politique économique qui conduisit le pays à la ruine et sa population à la misère, jusqu’à la crise financière de 1998. À partir de 2004, et de la « révolution orange » en Ukraine, il s’était rapproché de l’équipe de Victor Ioutchenko et des « pro-occidentaux » en Ukraine, au point de devenir un éphémère conseiller du gouvernement ukrainien. Son opposition à Poutine l’avait conduit à fréquenter les milieux oligarchiques et des gens étranges à Kiev. Plus récemment, il avait pris fait et cause pour le mouvement dit « de Maïdan » et il critiquait la position du gouvernement russe à propos de la crise ukrainienne.

Son opposition systématique à Vladimir Poutine l’avait marginalisé et il était bien moins connu que d’autres figures de l’opposition comme Zyuganov (le dirigeant du Parti Communiste de Russie ou KPRF), Alexeï Koudrine, l’ancien ministre des finances, ou même Navalny. Aux dernières élections son micro-parti avait eu moins de 1% des suffrages et, de fait, n’avait aucun poids. Il n’était donc nullement « la » principale figure de l’opposition à Vladimir Poutine comme on cherche à le présenter en France et aux Etats-Unis, mais, en dépit de son jeune âge (il avait 55 ans) il était en fait un « homme du passé ». Il faut avoir ces éléments en tête quand on réfléchit à « qui aurait eu intérêt à tuer Nemtsov ».

Les premières questions qui viennent à l’esprit concernent le scénario de son assassinat. On sait qu’il avait diné avec un mannequin ukrainien au restaurant qui se trouve dans l’enceinte du GOUM, dont une des sorties donne sur la Place Rouge. A partir de là, les choses semblent avoir été les suivantes :

  1. Nemtsov et son amie sont sortis à pieds du restaurant, sont passés devant l’église de Basile le Bienheureux et ont pris le grand pont qui traverse la Moskova. Vu l’heure (entre 23h et 24h) et la saison, il n’y avait pas grand monde sur le pont.
  2. Nemtsov a été tué par un tireur qui était dans une voiture (ou qui serait monté), suivant Nemtsov vraisemblablement, et qui a tiré 8 ( ?) balles dont 4 ont fait mouche dans le dos de Nemtsov. L’arme utilisé semble avoir été un pistolet automatique de type Makarov.
  3. La compagne de Nemtsov n’a pas été touchée dans le tir.

Ceci soulève plusieurs questions. Un tir depuis une voiture en mouvement implique que l’on ait parfaitement identifié la « cible » et surtout que l’on connaisse son parcours. Cela implique aussi un degré d’expertise dans le maniement des armes qui n’est compatible qu’avec le meurtre par « contrat ». Le risque de manquer la « cible » ou de ne lui infliger que des blessures non mortelles est élevé. De ce point de vue on peut se demander pourquoi ne pas attendre que Nemtsov soit rentré chez lui ? Le mode classique de l’assassinat par « contrat » se fait dans un lieu où l’on est sûr de trouver la victime, la cage d’escalier de son appartement ou quand la personne sort d’un restaurant en règle générale. Or, ce n’est pas ce qui a été fait. Le choix du lieu du crime pourrait impliquer une intention démonstrative. Comme celle d’impliquer Vladimir Poutine dans ce meurtre ? En tous les cas il est évident que les assassins ont pris des risques qui semblent indiquer une intention politique. Tout ceci fait penser à une mise en scène.

Les conditions techniques du meurtre.

On peut certes comprendre que les assassins ne tirent pas sur Nemtsov à sa sortie du restaurant. C’est un lieu où il y a toujours du monde et qui est très surveillé. Mais, le modus operandi soulève lui aussi plusieurs questions.

  1. Comment les assassins pouvaient-ils être sûrs du trajet qu’allaient suivre Nemtsov et sa compagne ? Si un fort degré de certitude existait, cela pouvait permettre aux tueurs effectivement d’intervenir sur le pont au moment voulu. Mais, si aucune certitude n’existait, comment pouvaient-ils être sûrs que Nemtsov serait, au moment voulu, sur le pont. On voit que cela impliquait un niveau d’organisation important.
  2. La voiture, une Lada blanche, ne pouvait en effet circuler sur la Place Rouge. Nemtsov n’a donc pas pu être suivi par les tueurs de sa sortie du restaurant jusqu’au moment ou il rejoint la voie routière. Pendant plusieurs centaines de mètres la voiture ne peut suivre ni précéder Nemtsov. Elle a donc dû intercepter la trajectoire du couple. Cela vaut que l’on soit dans le cas d’un tireur DEPUIS la voiture ou d’un tireur montant après avoir fait feu et cela implique très probablement un ou plusieurs complices qui suivent Nemtsov et qui indiquent (par téléphone mobile ?) aux futurs tueurs la situation de Nemtsov et de sa compagne. Mais, on peut aussi penser à une autre hypothèse, qui est techniquement possible. Ainsi, une balise aurait pu être emportée à son insu (ou volontairement ?) par Nemtsov ou la jeune femme, qui aurait donné à la voiture des tueurs la position et le déplacement exact du couple.
  3. La différence de vitesse entre des piétons et une voiture implique de plus une synchronisation parfaite pour que la voiture vienne à la hauteur de Nemtsov quand ce dernier est sur le pont. Ici encore, ceci est compatible tant avec l’hypothèse de complices qu’avec celle d’une balise.

On le voit, sauf si pour une raison ou une autre les tueurs savaient parfaitement quelle était la destination de Nemtsov et de la jeune femme, le meurtre impliquait une organisation sophistiquée, impliquant soit des complices (certainement un pour indiquer le moment de sortie du restaurant et un autre pour indiquer le moment où Nemtsov et sa compagne se sont engagés sur le pont) soit des moyens électroniques de surveillance et de localisation (une balise). Ceci explique pourquoi la justice russe a tout de suite privilégié l’hypothèse d’un meurtre organisé.

Quelles hypothèses ?

La presse, en France et dans les pays occidentaux, privilégie l’hypothèse d’un meurtre soit commandité par le Kremlin, soit par des mouvements nationalistes proches du Kremlin. Disons tout de suite que la première hypothèse n’est pas cohérente avec le lieu du crime. De plus, on voit mal quel intérêt aurait le gouvernement russe à faire assassiner un opposant, certes connu, mais désormais tombé à l’arrière-plan politique. Quand Vladimir Peskov, porte-parole du Président Poutine dit que Nemtsov ne représentait aucun danger, aucune menace, pour le pouvoir, c’est parfaitement exact. Si, à travers l’assassinat de Nemtsov on cherchait à terroriser les autres opposants, il aurait été plus simple de le tuer chez lui. L’hypothèse d’une implication, directe ou indirecte, du gouvernement russe apparaît donc comme très peu probable.

Une autre hypothèse, privilégiée par l’opposition russe, est que le crime aurait été commis par une fraction extrémiste, proche mais non directement reliée, au pouvoir russe. Effectivement, des groupes extrémistes ont menacé divers opposants, dont Nemtsov. Ces groupes reprochent d’ailleurs à Vladimir Poutine sa « tiédeur » dans le soutien aux insurgés du Donbass, et alimentent en volontaires l’insurrection. Il est parfaitement possible de trouver dans les rangs de ces mouvements des personnes capables de commettre ce meurtre. Mais alors il faut répondre à plusieurs questions :

  1. Comment un groupe de ce genre peut-il disposer des moyens sophistiqués qui ont été employés pour tuer Nemtsov ?
  2. Pourquoi ces gens, dont on peut penser qu’ils sont viscéralement anti-ukrainiens, auraient-ils épargné la jeune femme accompagnant Nemtsov ?

Ici encore, si l’assassinat avait eu lieu à la sortie du restaurant, ou chez Nemtsov, on pourrait croire à cette hypothèse. Mais, les conditions de réalisation de l’assassinat, et la mise en scène implicite qui l’entoure, semblent difficilement compatibles avec l’acte d’un groupe extrémiste. Disons-le crument : le niveau d’organisation de cet assassinat porte probablement la trace de l’implication de « services », que ces derniers soient d’Etat ou privés (et les oligarques ont les moyens de faire appel à des services « privés »).

Il faut le répéter, l’implication des services russes ne fait aucun sens. Du point de vue de Poutine et du gouvernement cet assassinat est une catastrophe à la fois politique mais aussi en termes de guerre de l’information.

Une provocation ?

L’hypothèse d’une provocation a été tout de suite avancée par Vladimir Poutine et par le gouvernement russe. Bien entendu, on peut comprendre l’intérêt pour Poutine de cette hypothèse. Mais il faut avoir l’honnêteté de dire que c’est elle qui est, en l’état de nos connaissances sur les conditions de la mort de Boris Nemtsov, la plus cohérente. Cette provocation aurait pu être organisée par beaucoup de monde, car bien des pays, et bien des gens, ont intérêt à faire un croc-en-jambe de ce type à Vladimir Poutine.

Cet assassinat, à la veille d’une manifestation d’opposition, peut parfaitement déstabiliser la situation politique, non pas en Russie mais du moins sur Moscou. Il concentre l’attention sur Vladimir Poutine, qui va devoir maintenant faire la preuve de son innocence tant la suspicion dont il est l’objet est forte. L’émotion est importante à Moscou, ce que montre l’ampleur de la manifestation en hommage à la mémoire de Boris Nemtsov, qui a rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes ce dimanche 1er mars. C’est pourquoi, il est de l’intérêt de Vladimir Poutine de faire la lumière le plus vite possible sur ce crime.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

*Photo : Pavel Golovkin/AP/SIPA. AP21700261_000011.

Quinze ans de perdus

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ecole banlieues antisemitisme

ecole banlieues antisemitisme

« Pfff, Hitler, il a pas fini le boulot, M’sieur ! » Cette remarque d’un gamin de 15 ans, je m’en souviens comme si c’était hier. Pourtant, ce n’était pas hier, c’était en 1998, lors de mon premier cours sur l’histoire de la Shoah. Ce fut une gifle, la première d’une litanie qui s’est poursuivie jusqu’à hier – en réalité, il y a un mois, le 8 janvier précisément. Au lendemain de l’attentat contre Charlie, une autre gamine m’a dit très posément : « J’en ai marre de ces gens qui renient leurs origines et veulent s’intégrer dans votre République. » Dix-sept ans se sont écoulés entre les deux propos et les deux élèves. Pendant toutes ces années, ceux qui tentaient d’alerter sur la pénétration croissante, dans la jeunesse des « quartiers », de l’antisémitisme, de la haine de la France, du complotisme et de l’islamisme radical, ont été ignorés, considérés comme paranos, voire suspectés de nourrir des intentions douteuses et des préjugés stigmatisants. Certains beaux esprits qui voulaient résolument ne pas voir et empêcher quiconque de voir se rassuraient en répétant que ces idées déplorables – évidemment produites par la relégation sociale – étaient tout à fait minoritaires. Minoritaires, la belle affaire ! Encore heureux ! Parce que, tout de même, depuis 2006, 28 personnes ont été tuées par des Français, nés, grandis et radicalisés en France, tous passés par l’école de la République et tous formatés par ces idées minoritaires. Imaginez le carnage si elles étaient majoritaires.[access capability= »lire_inedits »]

Après le massacre de Charlie Hebdo, et, surtout, face aux fractures qu’il a mises en lumière, il faut avoir des œillères pour continuer à ne pas voir. Certes, il y aura toujours des professeurs pour expliquer qu’ils sont coupables (et nous avec eux) d’avoir fabriqué des assassins. Mais même le ministère de l’Éducation nationale a dû admettre, après avoir tenté de minimiser, qu’un nombre non négligeable d’élèves avaient approuvé l’attentat, contesté sa réalité ou perturbé les hommages. Plus que le crime lui-même, c’est l’affaire de la minute de silence qui en a dessillé (et affolé) beaucoup. Comment !? Que se passe-t-il ? De jeunes Français n’adhèrent pas à nos valeurs fondamentales ? On tue des journalistes parce qu’ils dessinent et des jeunes comprennent, justifient ou admirent ? Mais c’est impossible, on est où, là !?

On est où ? En France, pardi ! Enfin, dans une France que vous ne connaissez pas et que, depuis quinze ans, moi et quelques autres avons essayé, en vain, de vous montrer. Des livres paraissaient, que vous n’avez pas lus. Elle vous semblait si loin cette France, 10 kilomètres à vol d’oiseau. Bien des choses ont été dites et écrites, bien des problèmes dénoncés. En octobre 2002, la parution des Territoires perdus de la République était accueillie par une indifférence teintée de réprobation. Les grands organes et les grandes voix de la presse de gauche optèrent soit pour le silence, soit pour la démolition en règle, jugeant le livre stigmatisant, raciste, parano – la panoplie des épithètes n’a guère varié. À la notable exception du Nouvel Obs qui réalisa une bonne enquête sur les phénomènes que nous observions. Laquelle n’eut pas le moindre écho. Dans les salles des profs, les auteurs du livre étaient regardés de travers, comme des voyous qui auraient enfreint l’omerta. Lors d’une réunion syndicale, un « camarade » pointa vers moi un doigt accusateur avant d’affirmer avec assurance : « Nos élèves ne peuvent pas être antisémites !!!» Ha ! bon, peut-être existait-il un vaccin contre l’antisémitisme ? Certains de mes élèves avaient visiblement échappé à la piqûre. Ma principale me convoqua dans son bureau : « Monsieur, autant vous dire que je ne vois pas la même chose que vous ! » Tu m’étonnes… Tu ne sors jamais de ton bureau… Le Monde m’interviewa. Sans contester la réalité de l’antisémitisme que je décrivais, la journaliste prit soin d’interroger une collègue qui officiait dans un collège situé dans la même ville, à 500 mètres du mien, et qui, elle, n’observait rien de tel. L’article précisait que j’étais juif. En l’absence d’une mention comparable pour ma collègue, j’en conclus qu’elle devait être « normale ». Un parano, vous dis-je…

En 2008, j’enfonçais le clou en sortant Tableau noir, la défaite de l’école, un rapide succès auprès de ma mère et de ma sœur. J’y racontais que certains de mes élèves se battent avec 500 mots de vocabulaire et sont pratiquement incapables d’abstraction et de pensée articulée. Leur misère intellectuelle vertigineuse les empêchant de comprendre et de penser le monde dans lequel ils vivaient, ces pauvres gosses s’en inventaient un en noir et blanc, peuplé de gentils et de méchants, souvent désignés par les gourous du moment, rappeurs ou illuminés divers. Internet faisait déjà des ravages chez des adolescents incapables de hiérarchiser ou de classer des informations. Christian Bonrepaux, du  Monde des livres, eut l’amabilité de lire la quatrième de couverture et la table des matières de mon livre avant d’en faire la recension. « On peut évidemment trouver un exemple de chaque cas que décrit Iannis Roder », concédait-il, avant de conclure à ma « vision catastrophiste ». En somme, je cassais l’ambiance.

Il y eut encore, en mars 2012, après l’équipée sanglante de Merah, cette minute de silence bafouée, déjà, par les mêmes qui, trois ans après, ne seraient pas Charlie. Mais non…, rien, à peine quelques articles provoquant les répliques habituelles sur des incidents isolés montés en épingle par quelques réacs.

Comment expliquer cette obstination dans l’aveuglement ? Croyait-on échapper au réel en refusant de le nommer ? Le plus tragique, c’est qu’il aura fallu que des journalistes soient tués, des journalistes un peu anars, beaucoup de gauche, vraiment marrants et super sympas, pour qu’on accepte enfin, comme le suggérait Péguy, de « voir ce que l’on voit ». Pourtant, avant ce 7 janvier 2015, le fanatisme islamiste avait déjà tué – des militaires et des juifs. Il y aurait, clamait-on alors, « un avant et un après Merah » ! Cette fois, on avait compris, ce serait tolérance zéro pour les propagateurs de haine. En réalité, il n’y eut pas d’après-Merah. Pas de manifestation monstre, pas de réflexion de fond, pas d’analyse lucide de la situation – qui aurait été trop anxiogène. On sentait aussi une sorte d’embarras devant ces victimes, comme si  on n’avait pas été capable d’établir un lien clair entre l’assassinat des soldats et celui des enfants juifs et de leur père. Certains se demandèrent innocemment : « Pourquoi les soldats ?» C’est vrai, que le terrorisme islamique s’en prenne aux juifs, on a l’habitude, mais ces soldats, ils n’avaient rien fait. Pourquoi les coiffeurs… ? Les vieilles blagues ont la vie dure. Pour qui cherche à comprendre l’idéologie des assassins, le lien entre tous ces crimes est évident : les soldats et les policiers représentent l’État impie et honni et, quand ils sont musulmans (ou qu’ils ont l’air de l’être), ce sont des traîtres. Charlie, c’est encore la France et ce qu’elle a de plus détestable pour les fanatiques, son esprit libre et libertaire, son anticléricalisme moqueur.

En attendant, ces deux épisodes sanglants se sont achevés par l’assassinat de juifs, dont trois, à Toulouse, avaient moins de 7 ans. Il serait temps d’admettre que ce choix a une signification et que, pour un certain islam, la haine des juifs est une seconde nature. Après Merah, on s’est empressé de l’oublier. Après Charlie, après Vincennes, nul ne dira plus qu’il ne le savait pas. À l’exception, bien sûr, des quelques imbéciles qui ont claironné que Coulibaly était entré par hasard dans un magasin cacher, et de prétendus intellectuels qui se sont fendus de tweets pour demander que les victimes de Vincennes ne soient pas désignées comme juives, parce qu’il ne fallait pas communautariser le crime – il faudrait arrêter de la ramener avec vos histoires de juifs. Mais, au sommet de l’État, on a parlé haut et fort : « Quand on tue un juif, on s’en prend à la République. » Et beaucoup de Français ont compris que le meurtre de juifs n’est pas une affaire de juifs. Ils ont découvert la logique criminelle, le fil qui relie les soldats, les policiers, Charlie, la France, la liberté, la République, les juifs, et qui n’est rien d’autre qu’une haine inextinguible du monde démocratique. Et ils commencent à chercher des explications.

On s’est alors souvenu de ces profs dont on avait vaguement entendu parler quelques années plus tôt. Ils racontaient le délitement des liens sociaux, la montée, dans certains espaces, des discours religieux, des propos homophobes, sexistes ou antisémites, la contestation grandissante des valeurs républicaines. Des réacs, des grincheux, adeptes étriqués du « c’était mieux avant ».

Nous nous étions habitués à ne pas être entendus, presque résignés au refus d’une partie notable de nos élites de voir le monde tel qu’il est. Et voilà, il y a eu Charlie. Et mon téléphone a sonné sans interruption. « Bonjour, c’est Europe 1…, LCI, BFM, La Cinq, Arte, France 2, RMC, France Inter, Le Monde, RTL, etc. ». Ils voulaient tous me recevoir. Soudainement, il était urgent d’entendre ce que je racontais depuis quinze ans. C’est qu’il y avait une « actu », et une sacrée « actu ». Et avant, la réalité, ce n’était pas de l’actu ?

Bien sûr, j’ai accepté. Je n’allais pas laisser passer cette occasion de dire à mes concitoyens ce qui se passe dans leur pays. Mais, au fond de moi, je suis triste et en colère. Triste qu’il ait fallu de tels drames pour qu’on nous écoute. En colère parce qu’il en faudra peut-être d’autres pour que certains sortent du déni de réalité et cessent de déresponsabiliser les jeunes « de banlieue » en les encourageant dans leur statut victimaire, comme s’ils étaient par nature incapables d’être des acteurs de leur vie. Finalement, ces discours qui assignent à ces gosses un statut fantasmé de colonisés sont néocolonialistes. Mes élèves méritent mieux.

Il faudra bien que nous nous demandions clairement comment nous allons aider ces gamins à se libérer de l’emprise du religieux. Toutes les réformes éducatives ou pédagogiques ne serviront à rien si la République ne donne pas aux professeurs les moyens – y compris intellectuels – de tenir une position ferme. Nous devons assumer notre histoire, et d’abord celle de nos XIXe et XXe siècles, rythmés par la lutte entre deux visions du monde qui nous a permis de délivrer notre organisation sociale et politique de conceptions archaïques. Nous devons mettre en avant les bienfaits de la sécularisation, et rappeler combien cette bataille républicaine fut violente. Au lieu de quoi nous avons peur de notre ombre, incapables de dire les choses de peur de « stigmatiser » ou « d’amalgamer ». Quand notre pays a renvoyé le catholicisme à la sphère privée, il ne s’est pas posé ces questions, et le corps enseignant était en première ligne. Aujourd’hui, parce qu’ils voient leurs élèves comme des victimes et qu’ils se vivent comme des privilégiés, des enseignants brident leur discours et, à force d’expliquer, finissent parfois par excuser des comportements inacceptables. Si nous voulons que notre pays avance, avec ces quartiers, avec ces gamins, c’est d’abord cette idéologie qu’il va falloir profondément changer.[/access]

Les territoires perdus de la République : Milieu scolaire, antisémitisme, sexisme

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*Photo : LILIAN AUFFRET/SIPA . 00704370_000005.

Et ils osent se dire « musulmans citoyens »

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Voici l’événement dont nous avons été témoins, mon mari et moi, à 15h30 Place Saint-Michel à Paris, alors que nous nous dirigions vers l’arrêt du 96 afin de nous rendre dans le Marais.

À la sortie du Quai des Grands-Augustins, notre regard a été attiré par une manifestation, au centre de la place, en face de la Fontaine Saint-Michel. Des panneaux sommaires mentionnaient « Musulmans Citoyens », nous nous sommes approchés avec bienveillance. Un homme avec un porte-voix haranguait la foule. La première chose que j’ai entendue concernait le nombre de kilos de bombes qui avaient été lancées sur Gaza. La suite dépasse l’imagination. Les Israéliens étaient des nazis, responsables de pire que la Shoah, l’orateur vociférait des appels à la haine antisémite digne des plus noires archives de la seconde guerre mondiale, et sur le même ton. Une pancarte que nous n’avions pas vue au premier abord proclamait que les musulmans étaient sous la menace d’une « solution finale ». Il ne s’agissait pas d’une critique de la politique extérieure d’Israël, mais d’un appel à la haine, public, au porte voix, au centre de Paris, en plein après-midi, sous les yeux des forces de l’ordre effarées. Interloqués, mon mari et moi, (respectivement 76 et 69 ans) avons apostrophé « l’orateur » d’un même élan en nous approchant de lui, mon mari lui a lancé que ses propos étaient intolérables, des jeunes gens sont alors sortis de l’assistance et se sont approchés de nous de façon très menaçante. J’ai demandé à l’un d’eux, qui était sur le point de porter atteinte à mon mari, si on ne lui avait pas appris à respecter un homme âgé. Cela allait manifestement s’aggraver. Sont alors apparues des forces de police, plusieurs en civil, les autres en uniforme, qui se sont portées à notre secours en nous montrant discrètement leur insigne, ont cherché à nous apaiser et nous ont accompagnés en nous protégeant à l’autre extrémité de la place, au bord du Boulevard Saint-Michel. Je leur ai demandé si une telle manifestation était autorisée et ils m’ont répondu que oui, elle l’était. De l’autre côté du Boulevard Saint-Michel se trouvaient deux CRS. J’ai posé la même question à l’un d’eux en m’enquérant de savoir comment il était possible qu’elle le soit. Manifestement consterné, il est sorti de son devoir de réserve, merci à son courage, et m’a répondu avec tristesse : « C’est ça la France ».

J’ai ensuite parlé avec un passant, stupéfait et très éprouvé, qui m’a dit que la manifestation avait dû obtenir son autorisation auprès d’un fonctionnaire sous le couvert de son intitulé convenable, « Musulmans Citoyens », laissant la surprise de son contenu, qui lui ne l’était pas, mais alors pas du tout, se déverser au centre de Paris un samedi après-midi, en présence des représentants de l’Etat, qui lui donnaient sa légitimité.
Je croyais qu’en France l’appel à la haine était une infraction punie par la loi. J’ai découvert qu’il peut se faire en toute impunité sur la place publique, avec la protection des forces de l’ordre et l’autorisation de la République.

Il y a nécessairement d’autres témoins de cette scène, et les forces de l’ordre peuvent aussi confirmer ce dont je viens de témoigner. Je n’ai identifié aucun journaliste. Mon mari a eu un malaise dans l’après-midi. Aux informations du soir, un reportage sur je ne sais quoi concernant Napoléon, pas le moindre écho au fait que la haine hideuse peut se hurler en plein Paris sous le regard désolé des forces de l’ordre.

[Mise à jour 18h54 : L’appel à manifester lancé par le Collectif Cheikh Yassine]

Notre ami Bachar

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myard assad syrie

myard assad syrie

J’ai un goût modéré pour les dictateurs — surtout héréditaires. Poutine est le fils de ses œuvres, Bachar est le fils de Hafez. Un goût modéré aussi pour les dictateurs sanglants (ce n’est pas forcément un pléonasme, mais ce n’est certainement pas un oxymore). Mais je n’ai aucun goût pour Daesh, ni pour Al-Qaïda, ni pour Boko Haram, ni pour l’AQMI. J’imagine que si j’avais été chinois en 1936, je n’aurais eu aucun goût pour les Japonais — mais que j’aurais appuyé Mao ou Tchang Kaï-Chek (qui se sont mutuellement épaulés, tout en gardant chacun en perspective l’éradication de l’autre) contre l’armée du Soleil levant. Il y a les principes, et il y a l’urgence.

Mais Hollande et Valls sont plus intelligents. Ils choquent l’association des bouchers en comparant Bachar aux praticiens de cette honorable corporation, ce qui ne fait pas avancer d’un iota la question pendante — la seule qui compte aujourd’hui — de l’éradication de l’Etat islamique. Au moment même où il faudrait, au choix, envoyer vraiment des troupes au sol — la seule chose que des fous de dieu peuvent craindre — ou encourager la création de brigades internationales, ils continuent à ignorer la présence de Bachar sur l’échiquier moyen-oriental.
Comme l’a dit Jacques Myard en rentrant de sa brève tournée syrienne, « la diplomatie n’est pas l’art de ne parler qu’avec ses amis ». Ou de ne parler qu’avec les dirigeants impeccables sur la question des Droits de l’homme — on ne parlerait à personne, et sans doute pas à soi-même. Vincent Nouzille (Les Tueurs de la République, Fayard, 2015) a tout récemment témoigné du goût immodéré de nos grands démocrates hexagonaux pour les assassinats ciblés — pour ne pas parler de la dextérité d’Obama à jouer avec des drones. License to kill ! Human Rights Watch et les autres pacifistes bêlants ont bonne mine à dénoncer cette politique. On ne rééduque pas un terroriste.

 Qui est l’ennemi ? Ce sont les thuriféraires de l’instinct de mort — Guy Sitbon, dans le dernier numéro de Causeur, dit très justement que ces gens « aiment la mort plus que vous n’aimez la vie — ils aiment votre mort, ils aiment leur mort ». Viva la muerte — on croyait avoir enterré le vieux slogan de la Phalange avec les cendres de Franco.
Qui sont les pourvoyeurs de Daesh ? L’Arabie Saoudite, le Qatar, la Turquie : sans eux, l’affaire serait réglée en trois semaines. C’est eux qu’il faudrait boycotter. Mais on leur ouvre les bras, et on bannit à peu de frais un dictateur certainement sanglant, mais qui se bat en toute première ligne contre des gens qu’il faudrait éradiquer à la bombe à neutrons s’ils ne se protégeaient pas derrière des populations civiles — toutes les fois qu’ils ne leur coupent pas la tête. Mieux : on décrète un embargo total sur la Syrie, qui — au témoignage de Jacques Myard, qui en revient — n’a plus de médicaments dans ses hôpitaux.
Sans compter que les Américains, qui font semblant de gesticuler comme les Français, entretiennent en sous-main des relations diplomatiques avec Bachar : il y a quelques jours l’ex-attorney général, Ramsey Clark, était à Damas à la tête d’une délégation, sans que cela suscite à Washington les cris d’orfraie de Paris. Obama ne peut laisser Poutine et Xi Jinping occuper impunément le champ diplomatique à Damas. Mais si un jour — probable — il y a un Yalta du Moyen-Orient, qui peut croire que Hollande, sur les bases actuelles, y sera invité ?
J’aurais cru Laurent Fabius plus malin que ça. Croit-il servir les intérêts d’Israël ? Netanyahu, qui a son propre agenda électoral, a choisi d’armer l’opposition syrienne — des armes qui finissent tôt ou tard par tomber entre les mains de Daesh, qui épargne précautionneusement l’Etat juif, ce qui devrait faire dresser l’oreille de nos démocrates obstinés. Des fusils d’assaut français FAMAS ont été saisis entre les mains des barbares. Ils ne les ont pas trouvés en faisant les poubelles.

Nous avons fait la même erreur en Libye, qui est désormais la porte ouverte à une invasion du Maghreb par l’Etat islamique, qui trouvera en Tunisie ou en Algérie tout ce qu’il faut de salafistes pour soutenir son expansion. C’est le trajet même de la grande invasion du VIIème siècle. Les Américains, en exécutant Saddam, ont détruit l’équilibre que le dictateur (c’en était un beau, bien sûr — et à l’époque Chirac et Villepin ont fort bien fait de refuser de prêter la main et l’armée à une déstabilisation en grand du Moyen-Orient — mais Bush raisonnait avec deux neurones) maintenait en Irak via le Baas. Je veux bien admettre que ni Kadhafi ni Saddam n’étaient bien fréquentables — mais ils étaient des remparts, il faut être bête comme Bernard-Henri Lévy pour ne pas le comprendre. Dans des systèmes qui fonctionnent de manière tribale, il faut 1. opter pour le moindre mal et 2. choisir le camp le plus proche de nos intérêts. Poutine et les Chinois (qui n’a pas réalisé que l’obstination de l’Europe dans la crise ukrainienne a permis aux Russes de se redéployer en Extrême-Orient ?) font cela très bien. Hollande et le Camp du Bien et des Droits-de-l’Homme-à-tout-prix sont en train d’ouvrir la porte aux forces de la nuit.

Alors, certes, Myard et ses trois compères se sont fait une publicité gratuite pour le prix d’un billet aller-retour Paris-Damas. Certes, les intentions secondes des uns et des autres sont toujours complexes. Mais l’urgence est l’éradication de Daesh. Les djihadistes se sont déjà construit une base qui a la taille d’un Etat européen, avec des ressources pétrolières considérables. Et plus le trou noir est important, plus il a d’attraction pour toutes les têtes creuses. Il faut les éliminer — cela résoudra par définition les risques d’avoir à domicile quelques milliers de paumés de l’Islam qui s’enthousiasment pour cette machine de mort. Pour reprendre notre interrogation initiale, la diplomatie consiste à faire ce que l’on a intérêt à faire, et non à prendre des poses. Realpolitik, disaient très bien Metternich et Bismarck. Pff… Les énarques au pouvoir manquent visiblement de culture historique.

*Photo : wikicommons.

11 avril : l’anti-11 janvier

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caen dessin presse terrorisme

caen dessin presse terrorisme

Quand Houellebecq raconte une Soumission douce et relativement profitable de la société française à un islam politique non-violent, c’est bien sûr pour nous laisser imaginer, en creux, la manière dont les choses pourraient se passer dans la réalité. Vus les attentats qui ont accompagné la sortie de son roman, elles se passeraient de manière moins pacifique, parce que dans la vraie vie, on ne fait pas de théocratie sans casser de l’infidèle. Et se plier au diktat des islamistes, en s’interdisant par exemple de dessiner Mahomet, ne serait donc pas une simple soumission, mais une authentique capitulation.

Or, comme l’a écrit mon homonyme philosophe Bruckner dans Libé : « Près de deux mois après les assassinats de Charlie et de l’hypermarché casher, la tentation de céder du terrain aux fondamentalistes est grande dans tous les camps. » Quoi ? Comment ça ? Où ? Le 11 janvier dernier, on brandissait des crayons à dessin dans toutes les villes de France, en signe de résistance à l’obscurantisme. La République ne lâcherait rien, elle n’avait pas peur – « Not afraid » ! Tout le monde était Charlie, d’ailleurs on serait 8 millions à acheter le numéro « Tout est pardonné ». Prends ça dans ta face, sale djihadiste !

Puis la réplique (presque) exacte des attentats parisiens à Copenhague, il y a quinze jours, nous a donné l’occasion d’ajouter « Je suis Danois » à notre arsenal de fiers combattants. Face à cette nouvelle tentative d’assassiner un caricaturiste qui avait osé croquer le prophète, en plus de l’incontournable attaque contre les juifs locaux, il s’agissait d’affirmer notre inébranlable fermeté. Comme les survivants de Charlie Hebdo, on continuerait de dessiner ce qu’on veut : Nicolas Sarkozy, Marine Le Pen, et même des évêques attifés comme au XIXe siècle, et toc ! Même pas peur, on t’a dit.

D’ailleurs, deux mois exactement après notre héroïque Marche républicaine, la cinquième édition des Rencontres internationales du dessin de presse, qui aurait lieu les 9,10 et 11 avril au Mémorial de Caen, serait notre plus belle riposte. Avec 44 dessinateurs attendus par 400 000 visiteurs, de la liberté d’expression, on allait t’en faire bouffer par ramettes de 500 ! En A4, en A3, et même en 4 par 3 ! On rigole pas avec le droit de rigoler, ici. Sauf que finalement, on a appris jeudi dernier que l’événement était annulé. Non, vous ne rêvez pas : annulé, pour des raisons de sécurité.

Stéphane Grimaldi, directeur du Mémorial, l’explique sans chichis : « On ne peut pas se permettre de mettre en danger qui que ce soit, ni les dessinateurs, ni le public, ni les salariés du Mémorial. » Et puis, précise-t-il : « Les attentats de Copenhague ont suscité des inquiétudes de nombreux dessinateurs qui devaient venir. » On n’avait pas dit « Not afraid » ? Si tout le monde se vante d’avoir un crayon sauf les dessinateurs de presse, forcément, ça va être un peu compliqué de faire vivre « l’esprit du 11 janvier ». D’ailleurs, Charlie Hebdo a beau être désormais multimillionnaire, les candidats caricaturistes ne se bousculent pas au portillon blindé, nous dit-on…

Comme la Belgique, où le Musée Hergé de Louvain-la-Neuve avait annulé son exposition Charlie Hebdo le 21 janvier, la France a peur. Le coq a beau être connu pour chanter qu’il pleuve ou qu’il vente, ses plumes tremblent. Autrement dit, après avoir bel et bien « tué Charlie » en ce début d’année, les djihadistes ont gagné une deuxième bataille, sur notre sol. Maintenant, il serait peut-être temps de leur faire la guerre, et pas qu’en envoyant des Rafale en Irak. La France libre, c’est ici et maintenant qu’on devrait songer à la défendre. Mais qu’on se rassure : vendredi, l’annulation des rencontres de Caen avait été reformulée en un simple « report » à l’automne. Ouf, sauvés.

Nos amis les bêtes!

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benjamin rabier moulins

benjamin rabier moulins

L’animal est le nouveau combat idéologique des intellectuels à court de sujets. Les pauvres bêtes méritent-elles ce traitement inhumain ? C’est dégradant pour nos amis à poils et à plumes de passer à la casserole médiatique. On a beau patauger dans la gadoue toute la journée, on n’en garde pas moins sa dignité. Stop à cet odieux abattage en librairie ! Pas un philosophe pop’, un échotier de luxe ou un animateur chevelu qui ne soient lancés ces derniers mois dans la défense de la basse-cour à des fins mercantiles. Il commence à y avoir même un peu trop de monde autour de cette « lucrative » mangeoire éditoriale. Jadis, la cause animale était portée par Benjamin Rabier (1864-1939), illustrateur de grand talent qui enchanta des générations d’enfants.

Le Musée de l’Illustration Jeunesse de Moulins rend hommage à cet enchanteur de la ferme et de la savane. Jusqu’au 31 août 2015, l’exposition « Il n’y a pas QUE la vache qui rit » célèbre le 150ème anniversaire de sa naissance avec près de 350 pièces (dessins, objets, albums, etc…). Sur les marchés aux livres anciens, les œuvres de Rabier s’arrachent comme les originaux de Céline ou de Jules Verne. Les chineurs du dimanche chassent le Rabier sous toutes ses formes : cartes postales, jouets, images d’Epinal ou estampes scolaires. Dès qu’il y a la patte de l’artiste, le collectionneur accourt !

Le créateur des aventures du canard Gédéon en 16 volumes entre 1923 et 1939, de la célèbre Vache qui rit, de la Baleine des Salins du Midi ou encore d’Aglaé la chèvre, a beaucoup produit durant toute sa vie. On lui doit des projets colossaux comme les illustrations des Fables de La Fontaine. Il remettra ainsi à la librairie Tallandier 310 compositions dont 85 en couleurs. Et que dire d’un Buffon de 453 pages qui lui valurent pas moins de trois années de travail. Cet étrange phénomène, né d’une mère vendéenne et d’un père berrichon, fonctionnaire aux Halles de Paris la nuit et illustrateur le jour, est considéré comme un précurseur de la ligne claire. Hergé ne cachait pas son admiration pour ce maître qui avait réussi à donner des expressions humaines aux animaux. «  Et c’est à coup sûr de cette rencontre que date mon goût pour un dessin clair et simple, un dessin qui soit compris instantanément. C’est, avant toute chose, cette lisibilité que je n’ai cessé de rechercher moi-même » écrivait-il. Le Tintin d’Hergé n’est pas sans rappeler le personnage de Tintin-Lutin créé par Rabier en 1898, reconnaissable déjà à sa houppette rousse et à ses pantalons de golf.

Avant de devenir la star du bestiaire, Rabier avait eu sa période de vache maigre. Il avait pourtant décroché dès 1880 un prix de dessin de la ville de Paris. Ses dons mirent cependant plusieurs années avant de s’afficher sur tous les murs et les cahiers de France. L’émergence d’une presse jeunesse au tournant du siècle dernier, les progrès techniques en matière d’imprimerie et de photogravure, l’instruction publique en plein essor ont rendu la « bande-dessinée » populaire. La connaissance et le goût de la lecture passeront désormais par la représentation animale.  Les très nombreux journaux illustrés pour adultes et enfants feront la gloire de Rabier qui proposera également ses services à la publicité naissante (Banania, Dubonnet, Maggi, La Belle Jardinière, Pétrole Hahn et même l’emprunt de la Défense Nationale de 1916). Presque un siècle plus tard, sa Vache qui rit reste une icône intemporelle. Et il est bon de méditer cet aphorisme de Rabier que n’aurait pas renié Pierre Dac de L’Os à moelle: « Si l’on peut dresser un chien à faire le beau, à sauter dans un cerceau ou à traîner une petite voiture, il faut une patience à nulle autre pareille pour le faire rire ou pleurer ».

Exposition Benjamin Rabier – Il n’y a pas QUE la vache qui rit – Jusqu’au 31 août 2015 – Musée de l’Illustration Jeunesse à Moulins.

*Image : wikicommons.

Simenon, péril de la demeure

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georges simenon suisse

georges simenon suisse

Avant l’invention de la télévision, des prix littéraires, de Bernard Pivot, de Christine Angot et de Paul-Loup Sulitzer, les écrivains, pour écrire, n’avaient besoin que d’amour, d’eau fraîche, de rage et d’un toit au-dessus de leur tête pour les protéger des intempéries. Ainsi, à travers les âges, à l’instar des autres humains auxquels ils sont apparentés, les écrivains ont habité des maisons. C’était le cas de Montaigne (son fameux château dordognot doté d’une « tour-bibliothèque »), de Descartes (son légendaire « poêle », sa chambre chauffée évoquée dans le Discours de la méthode !), et que dire de Romain Gary ? (et de son somptueux appartement de la Rue du Bac) ; et même encore aujourd’hui c’est le cas avec Houellebecq qui domine Paris du haut d’un building de Chinatown. C’est important une maison d’écrivain. Cela peut bien vite relever du patrimoine littéraire. C’est là que les livres se font. C’est là que l’inspiration vient…

Comment réagirait l’opinion si un grand consortium immobilier qatari annonçait le rachat de l’hôtel particulier de Victor Hugo sur la place des Vosges (abritant actuellement un passionnant musée dédié à son œuvre) et sa transformation imminente en concept-store d’une enseigne d’habillement ? Peut-on imaginer quelle serait l’émotion des amateurs de Pierre Loti si une grande opération d’aménagement conduisait à la destruction de son légendaire manoir de Rochefort (Au sein duquel il avait reconstitué une mosquée en hommage à la jeune-femme turque de son cœur…) pour qu’un contre commercial géant s’y installe, assorti d’un multiplexe et d’une vaste zone de magasins d’usine ?

Nous apprenons que la maison que Georges Simenon a dessinée et fait construire au début des années 60 sur la commune d’Epalinges, en Suisse, est en passe d’être détruite pour laisser la place à une grande opération immobilière pilotée par un armateur italien… (Pourquoi pas grec tant qu’on y est !) Ce Luigi D’Amato, basé à Lausanne et dont les activités fleurissent à travers le monde entier, a fait l’acquisition du terrain sur lequel est édifiée la maison du père de Maigret en 2008 afin de faire construire douze immeubles, pour un investissement de plus de 40 millions de Francs suisses. Le conseil communal d’Epalinges a donné son accord pour l’opération, et le quotidien Suisse 24 heures nous apprend cette semaine que la ville vient de recevoir la demande de permis de démolition du « bunker » de Simenon. La suite devrait relever de la formalité.

Pourquoi « bunker » ? Car la bâtisse est massive, d’une surface colossale (elle comporte une vingtaine de pièces !), elle peut sembler sans grâce, et s’inscrit assez mal dans le paysage vaudois. Il n’empêche que l’écrivain a hanté les lieux pendant plus d’une décennie. (Il quitte Epalinges en 1972 – après avoir tourné le dos à Maigret et vendu sa Roll’s – pour une modeste maison de Lausanne dans laquelle il vit jusqu’à sa mort en 1989). A Epalinges furent écrits quelques un de ses plus grands chefs d’œuvres, dont Le chat et La disparition d’Odile. Et c’est à Epalinges aussi que le père de Maigret va rencontrer Teresa, qui sera sa dernière compagne, après avoir été sa garde-malade. Un « bunker », oui, mais aussi le lieu de dix ans de vie d’un des plus grands romanciers du vingtième siècle. (Le plus grand disait Gide, qui était fasciné par sa capacité à raconter des histoires…).

Un temps la maison fut occupée illégalement et les squatteurs (avant de se faire déloger) avaient défendu l’idée de la transformation du lieu en centre culturel. Aujourd’hui la destruction de la place forte simenonienne semble inexorable. Et c’est triste. On aurait pu imaginer mille reconversions pour ce lieu, par la force des choses littéraire.

Lorsque Michelin acheta en 1912 le château de Bien-Assis (demeure de Clermont-Ferrand qui abrita assez longtemps Blaise Pascal, alors hébergé par son beau-frère Florin Périer) il le rasa sans délai pour étendre ses usines, mais – compte tenu de l’importance historique et symbolique du lieu – il offrit le porche et une tourelle à la ville. On peut ainsi les voir encore aujourd’hui dans un jardin public de Clermont… ruine mélancolique. De la maison de Simenon il ne restera vraisemblablement rien du tout.

*Photo : LE CAMPION/SIPA. 00418329_000004