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PS, la fin approche…

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ps hollande dsk

L’Histoire tient parfois à peu de choses. Ce qui s’est produit dans la suite numéro  2806 du Sofitel de New York  le 14 mai 2011 a-t-il été le facteur déclenchant de la destruction du Parti socialiste qui se déroule aujourd’hui sous nos yeux ? La mise hors-jeu de Dominique Strauss-Kahn à partir de ce jour-là a bouleversé un scénario qui devait permettre la réélection de Nicolas Sarkozy sans trop de difficultés. Le lancement par la médiacratie parisienne de la candidature de DSK était destiné à le faire triompher à la primaire socialiste. Les participants à celle-ci, comme autant de moutons de Panurge, ne votant pas pour le plus proche de leurs idées, mais celui que les sondages leur désignent. L’expérience de l’automne 2006 avec Ségolène Royal et la catastrophe qui s’en est suivie n’a pas servi de leçon. Je suis personnellement persuadé que pronostiquer Dominique Strauss-Kahn Président était une prophétie autoréalisatrice. Comme pour Jacques Chaban-Delmas, Raymond Barre, Édouard Balladur, Jacques Delors (lui, au moins l’avait compris), Ségolène Royal, tous élus un an avant le scrutin… Et ce d’autant que l’affaire dite du « Carlton de Lille » était sous contrôle depuis un moment. « On» avait prévu de la rendre publique en février 2012. Une mise en examen pour « proxénétisme aggravé » ne constituant pas un argument électoral particulièrement enthousiasmant.  Le parti socialiste n’ayant plus alors le temps de se retourner.

Las, Nafissatou Diallo a mis à bas ce bel édifice. À la stupéfaction de ses camarades qui le pratiquaient depuis longtemps et connaissaient donc  sa piètre envergure, François Hollande adoubé à son tour par les médias parisiens, fut choisi à la primaire. On connaît la suite. Une campagne sans contenu pour une élection de justesse qui ne fut jamais autre chose que la défaite de Nicolas Sarkozy.

L’arrivée aux manettes d’une équipe d’amateurs a produit, compte tenu de l’état politique du Parti Socialiste, ce à quoi on pouvait s’attendre. Mais en pire. Inutile de reprendre la litanie des contresens, des approximations, des mensonges, des capitulations. Le sommet de l’aveuglement politique fut atteint dans la façon dont fut conduite l’affaire du « mariage pour tous ». Gaël Brüstier et Hervé Le bras, deux hommes de gauche, l’ont qualifiée « d’épouvantable ». À force de bêtise et d’arrogance, sur une question, somme toute secondaire, qu’il n’aurait pas été très compliqué de régler avec de la mesure et de la pédagogie,  le pouvoir socialiste a réussi à se mettre à dos l’électorat démocrate-chrétien provincial. Qu’il avait mis 30 ans à conquérir. Cette perte constitue une énorme catastrophe politique. Que le comportement erratique postérieur ne risque pas d’arranger. Capitulation en rase campagne sur la loi famille, envoyant aux chrétiens un message de faiblesse. Envoi intempestif du premier ministre aux cérémonies vaticanes de canonisation qui ne concerne que les croyants. Et pour finir, initiatives nombreuses et spectaculaires en direction des musulmans au moment de la fête de Pâques. En omettant soigneusement de la saluer, au contraire de ce qui fut fait pour l’Aïd ou Kippour. N’en jetez plus.

Il y a eu tant d’autres occasions de consternation incrédule.

Les choses auraient-elles pu se passer autrement ?  La réponse est non. Le PS était vermoulu politiquement, sans théorie, sans doctrine et sans chef. Il ne s’est jamais remis de la fracture du référendum de 2005. Ceux des dirigeants qui voyant le danger avaient choisi le Non (Fabius, Emmanuelli, Valls, Montebourg, Aquilino Morelle…) ont gagné dans les urnes mais perdu dans l’appareil. Désemparé par la bataille picrocholine et indécente entre Martine Aubry et Ségolène Royal, le parti a fini par s’en remettre à celui dont chacun s’accorde pourtant à considérer qu’il fut pendant 10 ans un catastrophique premier secrétaire. Porteur jusqu’à la caricature d’une ligne politique qui est celle de la soumission technocratique à l’ordre financier européen et la mondialisation libérale. Ce que l’on peut parfaitement appeler « la droite complexée ». Or, le socle électoral de la gauche, ce sont bien des électeurs de gauche… Et là, on dirait qu’ils sont un peu contrariés.

Le résultat des élections municipales qui se caractérise par l’effondrement du socialisme municipal n’avait semble-t-il, absolument pas été prévu. Ni par le Président de la République ni par tous ceux qui l’entourent. C’est absolument sidérant. Comme le disait au mois de janvier le politologue Laurent Bouvet, « je ne vois rien qui puisse éviter au parti socialiste la déroute électorale ». Comment ont-ils pu à ce point s’aveugler et s’imaginer qu’ils allaient « enjamber » le scrutin? Ont-ils depuis simplement pris la mesure de la nature de la catastrophe ? Il faut croire que non. Les élections européennes peuvent être terribles, les électeurs de gauche continuant à voter avec leurs pieds. Les sénatoriales sont déjà perdues, ce qui entraînera, bien évidemment, un nouveau plan social pour les élus et les collaborateurs. Quant aux régionales et aux départementales de l’année prochaine, on vient d’offrir aux militants des  arguments électoraux confondants : « vous allez voter pour des conseils départementaux que nous allons supprimer. Vous allez voter pour des Régions dont une sur deux va disparaître pour se recomposer on ne sait comment. » Plus mobilisateur, tu meurs… Supprimons la « clause de compétence générale » ajoute Manuel Valls. C’est celle qui permet surtout aux collectivités d’intervenir dans le domaine social. Bonne idée ! Et puis, on va leur faire supporter la plus grosse part de la purge de 50 milliards. Pendant ce temps, une étude rapporte que pour « réparer la démocratie » 69 % des Français veulent que l’on donne plus de pouvoir aux collectivités locales

Nouveau plan social à prévoir en mars de l’année prochaine. Une petite projection des résultats des municipales donne la perte par la gauche de 30 Conseils Généraux sur les 60 qu’elle contrôle et de la totalité des Régions ! À part peut-être le Nord-Pas-de-Calais. Compter entre 1500 et 2000 personnes en rade (élus vivant de leurs indemnités, emplois de cabinet, fonctionnaires d’autorité).

Et pour bien montrer à tous ces gens qu’il s’en fiche, le Président leur a bien précisé qu’il allait enjamber toutes ces échéances et faire « tapis » sur la baisse du chômage. Condition pour qu’il se représente en 2017…

Les parlementaires socialistes peuvent grommeler, gémir, protester, ils sont dans la nasse et ne peuvent rien faire. Ils n’ont pas été élus pour eux-mêmes. Le système mis en place par Lionel Jospin fait qu’ils ne doivent leur élection qu’à celle, antérieure de quelques semaines, de François Hollande. Voter la censure ? Ce serait la dissolution et de 300 ils reviendraient à 50. Et ne pourraient pas aller se réfugier dans les collectivités locales en attendant le retour du beau temps. Ce serait donc Pôle Emploi. Et espérer un miracle en 2017 ? Soyons sérieux, même pas en rêve.

La disparition de ce Parti Socialiste là apparaît inéluctable. Et si finalement ce n’était pas pour la gauche une bonne chose ? Cette démonstration irréfutable que le roi était nu n’était-elle pas le préalable à la reconstruction d’une véritable force de gauche héritière de celle qui existe dans ce pays depuis plus de 200 ans ? Capable à nouveau de penser la société et le monde qui vient et de croire à la possibilité de le transformer.

J’avais, au début de cet article relevé la dimension stochastique de « l’événement Nafissatou Diallo ». Qui avait permis par enchaînement la défaite de Nicolas Sarkozy et la victoire de François Hollande. Pour aboutir à la destruction du Parti Socialiste.

En fait, non, c’est peut-être la providence. La providence ? Comme disait le prix Nobel de physique Richard Feynman, autre solide matérialiste, face aux interrogations sur le fer à cheval porte-bonheur qui ornait son bureau : « Il paraît que ça marche même quand on n’y croit pas. »

*Photo : Bernard BISSON/JDD/SIPA. 00674846_000028.

Affaire Lagarde : peut-on être à la fois juge et élu UMP?

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justice juges salomon

Il semblerait que la nomination par Serge Grouard, maire UMP d’Orléans, d’un « conseiller municipal à délégué à l’immigration clandestine» ait fait des vagues, notamment dans les milieux associatifs.

On n’imagine pas un instant que cette colère antiraciste ait été déclenchée par le l’objectif explicite de cette délégation – à savoir lutter contre les mariages blancs et les attestations de complaisance. Rappelons que le mariage blanc est un délit puni par la loi, et que tout fonctionnaire ayant connaissance d’un délit est tenu de le signaler, contrairement à ce que semble penser Pierre Cohen,  l’ex-maire de Toulouse.

Comme on ne saurait concevoir  que les antiracistes soient favorables à la commission de tels délits, on actera leur bonne foi quant à l’angle qu’ils ont choisi pour dénoncer cette affaire orléanaise : cette délégation est scandaleuse, expliquent-ils parce que l’honteux élu, François Lagarde, est par ailleurs magistrat (en disponibilité) au Tribunal Administratif de Lyon. Or comme nous l’explique Rue89 « Les juges du tribunal administratif passent la moitié de leur temps à s’occuper de ce que l’on appelle le contentieux de étrangers.»

En vertu de quoi les militants du Syndicat des Avocats de France du GISTI (Groupe d’information et de soutien des immigré-é-s) ou de RESF se déchaînent depuis une semaine sur le net contre la double casquette du juge Lagarde. Apparemment, il semblerait que leur buzz ait fini par payer puisque, toujours d’après Rue89, le président du Tribunal administratif de Lyon, Etienne Quencez, aurait déclaré : « Cette délégation à la lutte contre l’immigration clandestine constitue une situation nouvelle et inédite pour le tribunal au sein duquel il doit normalement reprendre ses fonctions début mai. C’est la raison pour laquelle j’ai aussitôt saisi le collège de déontologie de la juridiction administrative pour recueillir son avis  sur les éventuelles conséquences à tirer de cette élection, pour l’exercice de ses fonctions juridictionnelles ».

N’étant pas déontologue de profession, je me garderais bien de donner des conseils à cet auguste collège. Mais si ces Sages décidaient qu’il y a un problème de compatibilité politico-judiciaire pour François Lagarde, alors, logiquement ils devront examiner illico quelques autres dossiers.

Qui souhaiterait, par exemple que Frédéric Tiberghien soit démis de ses fonctions ? Cet homme que La Croix décrit comme un type admirable, ce que je crois volontiers, sera-t-il, en cas de « jurisprudence Lagarde », sommé de choisir entre ses fonctions au  Conseiller d’Etat ou au Conseil supérieur de la magistrature et les responsabilités qu’il exerce au Conseil d’Administration de France Terre d’Asile , une association qui critique vivement les politiques publiques en matière de droit d’asile.

Quid de Jean-Michel Belorgey, ancien député socialiste qui fut président de l’intergroupe  LDH à l’Assemblée, est actuellement  juge à la CNDA, la Cour Nationale du Droit d’Asile ? Selon Le Figaro, (qui n’a pas été jusqu’à présent démenti), Jean-Michel Belorgey aurait  accusé ses collègues de la CNDA, dans une déclaration reproduite par Télérama, d’être «des chasseurs, des hommes d’extermination» Toujours selon Le Figaro, cette déclaration aurait indigné L’Association française des juges de l’asile (AFJA), qui a publié un communiqué dans lequel elle «s’élève avec force» contre la «vision injurieuse de leur action». Une affaire qu’il sera intéressant de suivre…

Y aura-t-il aussi bientôt une affaire Thierry Tuot ? Ce dernier est président d’une sous-section au Conseil d’Etat, qui traite les contentieux des étrangers (notamment les déboutés du droit d’asile). Il est aussi le coordonateur du fameux rapport décortiqué dans Causeur par Malika Sorel, où l’on proposait notamment l’abrogation de la loi sur le voile islamique. Une opinion que je réprouve, autant que je la respecte. Mais si le Collège de déontologie estime que François Lagarde n’a plus la neutralité nécessaire pour exercer ses fonctions à Lyon, je crains fort qu’il soit amené fort logiquement à sévir aussi contre Thierry Tuot…

*Photo : Easy Branches.

Rwanda : la mauvaise conscience nous aveugle

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genocide rwanda kagame kouchner

Écrit il y a près de quatre ans en marge d’un livre informé et crédible sur le drame rwandais, ce texte n’a pas été publié alors. L’actualité incite à le sortir des archives parce qu’il répond à la nécessité d’élargir notre attention au-delà de ce que désignent les accusations, justifiées ou non, de M. Kagame.

Spécialiste de la région des Grands Lacs africains, André Guichaoua était à Kigali au moment du génocide, où il a sauvé des enfants dont la mère (auparavant Premier ministre) venait d’être assassinée. Expert auprès du Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR), il a publié ou dirigé plusieurs études sur les dynamiques qui ont affecté la région. Il semble occuper une situation à part chez les spécialistes du Rwanda, les collègues ne le citant guère. En juillet 2010, il publie une somme, 600 pages serrées accompagnées, pour les acharnés, de 134 annexes accessibles sur internet. Cela s’intitule Rwanda, de la guerre au génocide. Les politiques criminelles au Rwanda, 1990-1994[1. La Découverte, 2010.] .D’emblée ce titre et ce sous titre rompent avec la vulgate dominante, celle que défend le pouvoir FPR et qui associe deux dogmes : 1° la préparation du génocide n’a pas commencé en 1990 (date de l’attaque du FPR sur le territoire du Rwanda à partir de l’Ouganda), mais en 1959 avec l’installation d’un pouvoir se réclamant de la majorité hutu et les premiers massacres de Tutsis ; 2° Il n’y a pas eu « des » politiques criminelles, mais une seule, la même sous Kaybanda puis sous Habyarimana et ses successeurs, qui n’a cessé d’être raciste, « militaro-fasciste » et qui a débouché sur la boucherie de 94.

Dans Esprit[2. Mai 2010.], Jean-Pierre Chrétien présente clairement le schéma idéologico-historique à quoi s’identifie le pouvoir en place au Rwanda. Au départ, il y a la colonisation, allemande puis belge qui (surtout la seconde) a répandu et institutionnalisé une interprétation ethnique et même raciale (Bantous vs Hamites)  de la dualité rwandaise (Hutus/Tutsis) en réalité plutôt sociale, moins rigide et inégalitaire que ne l’ont prétendu les colonisateurs. Répandu par les administrations et surtout les misions catholiques, ce schéma attribuait aux Tutsis un sentiment de supériorité raciale, conforme à « l’idéologie qui avait été plaquée sur eux » (J-P. C.). Il a subsisté après l’indépendance  tout en étant lu de manière inverse, justifiant désormais non pas le pouvoir de l’aristocratie mais celui de la masse paysanne, avec les pires conséquences. Le régime actuel se prétend la négation radicale de cela. Jetant l’opprobre sur l’histoire antérieure et cultivant la vigilance « anti négationniste », il prétend construire un nouveau pays, unanime cette fois, qui, par delà la funeste période coloniale prolongée par les deux républiques dominées par les Hutus, rejoindrait l’ancien royaume. Ceci engendre, dit Jean-Pierre Chrétien, une  « peur de l’histoire à Kigali », tant ce schéma historiographique se révèle rigide et irréaliste, traduisant en fait la contradiction qu’il y a à vouloir fonder l’unité du peuple sur la mémoire sans cesse rappelée d’une division atroce, division que l’idéologie du régime absolutise tout en affirmant de cette manière construire une unanimité. Ce qui le met en position de rééducateur dictatorial du peuple dont il se réclame. D’où, dit JPC,  « l’ambiance policière qui règne au Rwanda », situation vécue par beaucoup « comme intenable ».

C’est sur ce fond qu’intervient André Guichaoua, montrant que le régime de Paul Kagame est un éducateur non seulement autoritaire mais abusif, qui s’enferme dans une vue des événements simpliste pour dissimuler ses responsabilités et justifier le rôle qu’il s’attribue. De la somme touffue de Guichaoua, on peut tirer des propositions éclairantes, qu’il justifie précisément.

1° Le drame rwandais est celui d’une démocratisation manquée. Le régime issu, en 1973, du coup d’Etat du général Habyarimana a d’abord essayé de surmonter les divisions sanglantes de la période de l’indépendance. Il a prétendu le faire en instaurant un régime de parti unique et unanime (adhésion automatique de tous) et multiethnique, avec des quotas, qui ont contribué à ethniciser les mentalités. La sortie de ce système à partir de 1990 n’a jamais débouché sur une démocratie, on s’est contenté d’un pluralisme souvent manipulé et pervers, d’une répartition des postes entre clans familiaux et régionaux selon les rapports de force et les alliances conjoncturelles, sans qu’intervienne jamais pour les départager une élection libre et ouverte. D’où une décomposition du pouvoir, des rivalités de plus en plus violentes, la multiplication des meurtres, la formation de milices au sein des partis  et l’appel aux frustrations et divisions anciennes qu’on exaspère et à la fin  l’ethnicisation des passions politiques. En l’absence de vrai programme en effet, chacun a de plus en plus cherché à incarner le « peuple majoritaire » (hutu) apparu à la chute de la monarchie. « L’ouverture politique, dit Guichaoua, instaura une forme exacerbée de compétition politique autour des antagonismes anciens redoublés par la polarisation ethnique.»  (p.110) Ainsi, dans les années 90, le pays a vu le constant affaiblissement de ceux qui voulaient mettre en place le multipartisme, ceci dit A.G,  par l’effet « d’un long travail solidaire de désintégration et de reprise en mains … par la mouvance présidentielle d’un côté et le FPR de l’autre. »(p.165)

2° En effet, le FPR porte une grande part de responsabilité dans cet échec de la démocratie par la manière dont il a mis au centre la question des réfugiés. Les violences rwandaises et aussi les violences burundaises (massacre de 100.000 Hutus en 1972, assassinat du premier président hutu élu en 1993) ont eu pour effet, outre la peur répandue, l’installation aux frontières de nombreux réfugiés. Mais les Tutsis installés en Ouganda après 1959, ceux qui ont formé le FPR, sont un cas particulier. Parce qu’ils avaient activement participé à la guérilla qui a renversé Oboté en 1986, le nouveau président, Yoveri Museweni, les a soutenus quand ils ont entrepris à partir de leur base ougandaise, la reconquête  de leur pays d’origine. AG insiste sur les effets déstabilisateurs de la stratégie du FPR qui a favorisé  la violence et l’emprise des extrémistes. Par son choix d’agir de l’extérieur et surtout son refus constant du compromis, le FPR a contribué à l’échec de la démocratisation. Stratégie que Guichaoua analyse sévèrement : « À cette date (la mi 92) au regard de l’ampleur de la mobilisation populaire en faveur de l’opposition[3. Il s’agit ici de l’opposition interne, celle qui, issue du parti unique, essayait de s’organiser pour que soient mises en œuvre les promesses de démocratie et de pluralisme faites en 1991.], la tenue d’élections multipartites constituait  pour [le FPR] le principal verrou à faire sauter. D’une part, parce que le processus électoral consacrait le recentrage sur des enjeux politiques internes et la mise en retrait, du moins provisoire, de la question des réfugiés. D’autre part, parce que le vote tutsi intérieur encore dispersé entre les partis d’opposition, détournait [ces Tutsis] durablement du FPR considéré comme une invasion ougandaise. » (p.115) D’où l’offensive FPR de juin 92 et l’échec le mois suivant des partisans de la réforme politique au congrès tenue par le parti présidentiel (le MRND).

3° Pour Guichaoua, le génocide n’avait rien de fatal, il n’était inscrit d’avance ni dans la mentalité du peuple hutu, ni dans l’idéologie du régime, il a été plutôt l’effet d’une combinaison de stratégies poursuivies chacune aveuglément par des groupes cherchant la suprématie par tous les moyens : stratégie du clan présidentiel, stratégie des militaires hutus du nord, stratégie du FPR… Même en avril 94, après le meurtre du Président, les premiers massacres, ceux qui ont lancé la folle radicalisation des comportements, avaient pour but premier la prise de pouvoir d’un clan du gouvernement contre les partisans du compromis qu’ils  éliminent. Le génocide a mobilisé de vieilles passions mais celles-ci ont émergé dans (et grâce à) la confusion politique entretenue et au sentiment d’être menacé qu’elle favorise. Le pire, suggère A.G, pour une société, c’est tout simplement de ne pas se comprendre, de s’abandonner à des fonctionnements à l’aveugle où les passions se dérèglent, perdent toute mesure. Cela contredit l’idéologie actuelle des sciences humaines, pour qui il n’y a pas d’événements, mais seulement de mauvaises pensées qui vont fatalement à leur concrétisation. Cela porte aussi à s’interroger sur ce que nous Français, vivons « à domicile » actuellement : sommes-nous une société qui se comprend elle-même, ou bien fonctionnons-nous à l’aveugle ?

Quant au Rwanda, l’aveuglement a été aussi le fait des gouvernements étrangers impliqués[4. L’analyse des archives Mitterrand par Rafaëlle Maison (Esprit, mai 2010) montre à quels aveuglements on est conduit quand on s’enferme dans une posture étroitement polémique.]. Dela France d’abord, dont l’ambassade à Kigali s’est en avril 94, déshonorée par sa complicité mécanique, routinière, avec ceux qui étaient devenus sa clientèle. Mais les autres « grandes ambassades » ne se sont pas moins montrées attachées chacune à son « poulain », le FPR en ce qui concerne les Américains. « Au cour des premiers jours d’avril [1994], juge Guichaoua, il est fort probable qu’avec un appui déterminé des grandes ambassades, des forces étrangères mobilisées et des forces onusiennes, les personnalités politiques ayant pris leurs distances avec les blocs ethnistes auraient eu un ascendant suffisant pour appeler à la cessation des massacres. » (n.52, p.576)

4° Une des conclusions les plus importantes à tirer de la lecture de ce livre est l’impuissance en l’occurrence de la justice internationale (du TPIR)  à produire de la vérité politique. Sous prétexte que ce qu’il doit juger ce sont les responsables du génocide, le Tribunal d’Arusha a constamment refusé de considérer les crimes adjacents, même s’ils font partie du processus  qui a conduit à la catastrophe. À Arusha, les juges du siège ont fait preuve d’indépendance, refusant dans leurs jugements la thèse d’un complot de longue main pour préparer le génocide. Mais les procureurs, y compris les vedettes comme Louise Arbour et Carla del Ponte, se sont inclinés devant l’acharnement  du pouvoir rwandais à délimiter le champ des investigations. C’est pourquoi un boisseau opaque reste posé sur l’affaire de l’avion d’Habyarimana[5. Boisseau encore plus lourd depuis que Kouchner et Sarkozy ont engagé une politique de réconciliation avec le régime de Kagame.]. C’est pourquoi aussi les massacres de masse du FPR, que ce soit au cours de l’envahissement du Rwanda ou à l’occasion des actions contre les Hutus réfugiés au Congo[6. Les massacres commis au Congo (200 000 victimes) ont été qualifiés de génocide par R. Garrettone, chargé par l’ONU d’une mission d’investigation  qui a été interrompue par décision du Conseil de sécurité.] sont ignorés, en fait absous. L’idéologie post-Shoah a fait du génocide un objet juridique à part, décontextualisé, comme sorti de l’histoire. Mais c’est justement cette décontextualisation qui a des effets dans l’histoire. « Depuis 1990, tout ce que le FPR pouvait obtenir par les armes l’a été, la conquête du pouvoir, la caution internationale, une position politique et militaire avantageuse sur le plan régional. Se sont ajoutés, en contrepartie de l’incurie de la  communauté internationale face à la tragédie de 1994, des aides financières et techniques d’un volume exceptionnel et une garantie d’impunité incluant l’ensemble des faits de guerre nationaux et régionaux, jusqu’à l’occupation maintenue de l’est dela RDC. » (p.573) De l’absurdité de vouloir isoler de son contexte un crime politique !

D’avoir suivi de près le fonctionnement du TPIR permet aussi à Guichaoua de montrer que les témoins, au moins quand ils résident au Rwanda, sont constamment l’objet de pressions et de manipulations de la part du  pouvoir rwandais.

5° L’aveuglement des Occidentaux quand se préparait le pire a tenu à l’étroitesse de perspectives des différents gouvernements. Un autre aveuglement est produit désormais par la mauvaise conscience, l’aveuglement moraliste qui ressasse un discours sur les responsabilités tout en ne cherchant celles-ci que d’un seul côté, en faisant des transpositions très approximatives dela Shoah(hantise du « négationnisme »), qui par crainte de toute « relativisation » écarte des comparaisons qui pourraient être éclairantes. On peut en effet rapprocher les délires qui ont atteint le Rwanda d’autres mouvements survenus à l’entrée dans la démocratie.

Ceux par exemple qui s’indignent que certains Hutus aient évoqué 1789 pour justifier leur cause, devraient se souvenir qu’en réaction à certains thèmes de la « réaction aristocratique » Sieyès a en 1788 suggéré de renvoyer les nobles « dans les forêts de Germanie ». Ils devraient se rappeler aussi que de la Grande peur aux massacres de septembre 1792, la France révolutionnaire à connu, correspondant à la hantise des complots ou du retour des nobles des épisodes des panique accompagnés de déchaînements violents contre ceux que l’on avait sous la main. Ces épisodes le montrent : la « politisation des passions », la rationalisation des rancœurs laissées par les vieilles dominations n’est ni assurée ni spontanée, elle suppose un travail politique difficile.

On peut évoquer également une autre démocratisation sanglante et chaotique, celle qu’a connue le Mexique. Dans un contexte post-colonial, à la sortie d’un paternalisme  mis en place par les missions catholiques et prolongé par Porfirio Diaz, ce pays a connu des décennies de guerres révolutionnaires[7. Voir à ce sujet un livre récemment republié : La Révolution mexicaine de Jean Meyer, Taillandier 2010.] pendant lesquelles des élites divisées ont fait s’entre massacrer diverses fractions du peuple. Après quoi s’est installé au pouvoir un « Parti révolutionnaire institutionnel » qui a empêché pendant un bon demi siècle des élections libres et pluralistes, ne passant la main que dans les années 1970.

Une des leçons que suggère la lecture de Guichaoua paraît bien être qu’au lieu de pourchasser les mauvaises pensées, on aurait intérêt à essayer d’identifier les situations dangereuses.

 

*Photo : Riccardo Gangale/AP/SIPA. AP20911158_000001. 

 

 

Syrie/Liban : deux présidentielles en quête de candidats

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C’est officiel, Bachar Al-Assad a décrété que l’élection présidentielle syrienne se tiendrait le 3 juin prochain. Dans un pays morcelé par la guerre civile, le fils à papa syrien n’est pas encore candidat qu’on lui promet déjà un score bourguibesque. Pour mémoire, lors de son dernier plébiscite, en 2007, il avait recueilli 97% des voix – un score somme toute assez moyen pour un candidat unique !  Une réforme constitutionnelle ayant entre-temps ravalé la façade de ce régime hors d’âge, reste à dénicher un ou deux candidats fantoches pour croiser le fer avec Bachar. Si vous connaissez un citoyen syrien majeur, vacciné et pas franchement critique à l’égard du pouvoir alaouite, envoyez-moi son CV, je ferai suivre…

Sa candidature ne faisant guère de doute, le jeune apparatchik syrien – 49 ans, dont quatorze à la tête de l’Etat – s’est permis une petite escapade pascale dans le village chrétien de Maaloula, moins d’une semaine après sa reconquête par l’armée régulière. Opération com’ réussie pour Assad, ravi de poser avec le prêtre grec-orthodoxe local en train de contempler les icônes profanées par les jihadistes. Son slogan de campagne paraît tout trouvé : unité dans la diversité ! Terra Nova n’aurait pas fait mieux…

Comme un bonheur « démocratique » n’arrive jamais seul, le Liban voisin s’apprête aussi à élire un nouveau président. A la différence de son homologue syrien, l’actuel titulaire du poste, Michel Sleiman ne peut se représenter. Son successeur sera choisi par les 128 députés qui composent la Chambre, sans appel direct au peuple. Pour l’heure, Samir Geagea, président des Forces Libanaises, ancien seigneur de la guerre civile[1. Au terme de laquelle un procès inique le condamna à onze ans de prison pour un attentat contre une église.], fait figure de seul candidat de poids. Mais l’audace de cet ancien allié d’Israël n’enchante guère le camp du Hezbollah de Michel Aoun, qui peine cependant à trouver un prétendant de substitution. Résultat : Geagea a fait le plein des voix antisyriennes ce matin (48 bulletins), sans toutefois atteindre la majorité absolue.

En attendant la prochaine cession du Parlement jeudi prochain, je suggère aux parlementaires libanais d’oser le féminisme en portant enfin une représentante du beau sexe au sommet de l’Etat. Et puisqu’un Geagea semble bien parti pour emporter bon nombre de suffrages, que Samir laisse la priorité à sa charmante épouse Sethrida, une députée qui ne manque pas d’arguments…

*Photo : page facebook de Sethrida Geagea.

Affaire Sarkozy: les juges doivent respecter les règles

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affaire sarkozy ecoutes

Propos recueillis par Élisabeth Lévy, Gil Mihaely et Daoud Boughezala

 Ancien ministre de l’Industrie (1993-1994) et de la Défense (2011-2012), Gérard Longuet est sénateur de la Meuse.

 Causeur. Aujourd’hui, la demande de transparence semble croître au même rythme que la défiance des Français vis-à-vis de leur classe politique. Logique : pour contrôler le pouvoir, encore faut-il que ses actions soient transparentes…

 Gérard Longuet. Commençons par respecter les lois !  La « transparence » n’est pas une notion légale.  En revanche, le respect de la liberté individuelle et le droit à l’intimité sont des piliers de l’État de droit. En vrai libéral, je pense que le respect de l’être humain passe avant le bon plaisir du voyeurisme. Quelles que soient les responsabilités que quelqu’un exerce, son mode de vie, sa façon de consommer, ses déplacements,  ses relations doivent être sacralisées, de même que ses convictions pour qui ne veut pas les afficher.[access capability= »lire_inedits »]

Mais la technologie et les mœurs actuelles mettent à mal le droit à l’intimité. Faut-il s’y résigner ?

 Nous vivons dans une société numérisée : l’empreinte numérique de chacun d’entre nous est considérable et peut, si elle est reconstituée par quelque « Big Brother », bafouer notre intimité et notre liberté individuelle.  Alors que tout peut se savoir, on doit  faire en sorte que ces données ne soient manipulées ni par des organismes économiques ni, a fortiori, par le pouvoir politique. C’est pour cela que je réagis : si l’écoute judiciaire est parfaitement légitime, elle l’est dans le cadre d’une instruction visant un délit défini et si on a des raisons sérieuses de penser que telle ou telle personne est associée à ce délit. Dans le cas de Nicolas Sarkozy, ces critères n’ont pas été respectés.

C’est vous qui le dites ! Des magistrats informés pensent le contraire. Or, dans un État de droit, ce sont eux qui décident !

 On parle d’un financement que Kadhafi aurait apporté à la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007. Où sont les preuves matérielles ? Les comptes de cette campagne électorale ont été présentés au Conseil constitutionnel, qui les a validés ! À aucun moment, des financements suspects n’ont été signalés. Le dossier est vide ! Malgré cela, quelqu’un a pris la décision d’enquêter. À cet instant, Mme Taubira est de mauvaise foi : une instruction ne peut être ouverte, surtout sur un sujet majeur, qu’avec une ordonnance du doyen des juges d’instruction qui a lui-même reçu des réquisitions du Parquet, sous l’autorité du garde des Sceaux. Le juge ne peut pas s’auto-saisir.

Si l’on vous suit, la magistrature agit de manière arbitraire…

 Quand vous écoutez la totalité des conversations de quelqu’un pendant près d’un an, vous ne cherchez plus la confirmation d’un soupçon, vous passez au peigne fin la totalité de sa vie en espérant trouver quelque chose. C’est un détournement de procédure où l’on vide l’océan pour être certain que vous n’avez pas perdu une vieille chaussure.

La Justice française a-t-elle donc été instrumentalisée pour éliminer un concurrent politique ?

 Non. Les magistrats de l’instruction sont complètement autonomes, mais ils doivent respecter des règles. Or, le juge qui a pris la décision d’écouter Nicolas Sarkozy s’en est, semble-t-il, affranchi. Parti sur un sujet, il en poursuit un autre. En avait-il reçu le mandat ? Une institution aussi importante que la Justice doit obéir à une déontologie très forte. Lorsqu’il y a des écarts, il faut y mettre fin.

Dans ce monde transparent où vous êtes en permanence susceptible d’être écouté ou filmé, la politique est-elle toujours possible ?

 Pour réfléchir avant d’agir, il faut tout imaginer. À cet instant, le secret est bienvenu. Il serait dangereux à l’homme de pouvoir d’émettre publiquement toutes les hypothèses d’action qu’il étudie : on lui reprocherait une hypothèse qu’il n’a ou qu’il n’aurait jamais eu l’intention de suivre. La transparence à outrance nous empêcherait d’avancer de peur de nous retrouver en porte-à-faux avec l’opinion commune.

L’inféodation du politique au pouvoir médiatique n’illustre-t-elle pas un certain renversement des rapports de force ?

 En effet, ceux qui ont accès à l’opinion publique peuvent affaiblir ceux qui n’y ont pas un accès égal.

C’est donc le pouvoir politique qui est en position de contre-pouvoir, tandis que les magistrats et les médias exercent le vrai pouvoir et exigent une liberté quasi absolue ?

 Absolument ! J’ai un souvenir très précis du dernier conseil des ministres auquel j’ai participé sous la présidence de Mitterrand, où il a dit aux ministres présents : « Le jour où vous donnez l’autonomie au Parquet, vous pouvez renoncer à la politique parce que la République ne sera plus gouvernable, ce sera le gouvernement des juges. » Il avait totalement raison.

Et le gouvernement des médias, c’est encore pire, sans doute !

 C’est un pouvoir qui s’autodétruit avec le temps !

Mais, enfin, Edwy Plenel peut sommer la Justice de chercher, chercher et chercher !

 Exactement : il a un pouvoir de nuisance illimité et sans contrepartie de responsabilité. Mais l’opinion juge qui exagère et remet chacun à sa place.

Dans ce contexte, une indépendance accrue de la Justice vous pose-t-elle un problème ? Nous avons l’impression que les juges responsables des écoutes de Sarkozy étaient de facto assez indépendants…     

Je suis d’accord avec vous. Cette affaire donne le sentiment d’être autogérée par des magistrats qui se veulent investis d’une mission. Comme ils n’ont de comptes à rendre à personne, les marges sont vastes ! Quant à l’indépendance des juges, il faut comprendre que dans la Justice, il y a le juge qui juge et il y a l’action publique, qui décide de poursuivre. Or, cette dernière prérogative doit s’exercer in fine sous l’autorité du gouvernement. Il est la seule autorité légitime en démocratie pour décider de poursuivre car il décide du trouble à l’ordre public. Le juge, lui, juge en toute responsabilité les dossiers dont il est saisi. Chacun dans son rôle, le siège et le parquet, dans le cadre des lois.

En théorie, mais en réalité, le mal est toujours fait au niveau de l’instruction !

 Absolument, et je suis bien placé pour en parler[1]… Si la notoriété d’une personne est fortement atteinte par une enquête dont on laisse fuiter de façon partielle et partiale tel ou tel élément, la personne est condamnée avant même d’avoir été jugée !

En même temps, nous sommes tous atteints de voyeurisme. Malgré les appels au respect de la vie privée, tout le monde s’est intéressé aux récents événements sentimentaux de la vie privée de François Hollande ! L’offre rencontre donc la demande.

Vous avez été ministre de la Défense. D’après votre connaissance de nos services, est-il techniquement ou politiquement possible d’effectuer des écoutes illégales ? Le président, peut-il, comme à l’époque de Mitterrand, ordonner que l’on écoute tel ou tel journaliste  ?

Aujourd’hui, dans notre société de la délation permanente, je crois qu’un homme politique au pouvoir ne prendrait pas ce risque. Mais il existe aussi des solutions techniques privées qui permettent d’écouter. Sauf que le jour où vous passez commande d’un tel service, vous êtes prisonnier de l’entreprise qui l’a réalisé, ce qu’aucun homme politique ne souhaite…

On est aussi écouté par des agences de renseignement extérieures…

C’est fort possible.  Des grands services comme la CIA ou la NSA sont capable d’écouter des millions de communications par jour, puis ils sont en mesure d’en tirer les quelques dizaines de conversations qui correspondent à leurs préoccupations. Il suffit ensuite de les réinjecter partiellement dans les médias pour déstabiliser un gouvernement, par exemple.

Nos libertés sont donc menacées, à l’intérieur par la sainte alliance des juges et des journalistes, et à l’extérieur par les services de renseignement des pays étrangers…

Le véritable souci est effectivement la complicité de certains magistrats avec certains journalistes. Cette collusion m’a poussé à soutenir Nicolas Sarkozy, non pas en tant qu’homme politique, mais comme citoyen porteur d’une juste et saine colère !

Benoît Hamon a quand même déclaré que seuls ceux qui ont quelque chose à se reprocher redoutent d’être écoutés…C’est une horreur à l’état brut, hélas partagée par certains !

Les réactions à la tribune de Nicolas Sarkozy dans Le Figaro ont effectivement été très violentes. On a l’impression d’une guerre au sommet !

 Le gouvernement a sur-réagi pour faire oublier qu’il ne contrôle ni ses magistrats, ni ses policiers. Certes, les ministres Valls et Taubira ne sont responsables directement ni des écoutes ni des fuites, mais ils doivent faire le ménage chez les juges et les policiers qui en sont à l’origine ! Pour le moment, dans cette affaire, le seul délit incontestable, c’est la violation du secret de l’instruction.

Depuis l’affaire Patrick Buisson, fouillez-vous les collaborateurs qui participent à vos réunions ?

 Non. Mais je me mets psychologiquement dans la situation de quelqu’un qui, à tout moment, pourrait être écouté. J’essaie de ne pas dire de bêtises, de ne pas faire d’humour noir, alors que j’adore cela… Quand vous êtes un responsable politique, vous êtes obligé de vous contrôler matin, midi et soir ! Parfois, on explose de bon cœur ![/access]

*Photo: BRUNO BEBERT/SIPA. 00678460_000005

[1] Mis en examen en 1995 dans l’enquête sur le financement supposé illégal du Parti républicain, défunte formation de droite libérale qu’il a présidée, Gérard Longuet est finalement blanchi par un non-lieu en 2010. Également mis en cause par les juges dans une affaire concernant la construction de sa villa de Saint-Tropez, il est relaxé à deux reprises, en première instance, puis en appel.

Jihadistes français en Syrie : la Génération Y sur le front

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Je ne sais pas quel sera le contenu exact du plan présenté aujourd’hui mercredi pour lutter contre les « filières » djihadistes. Je ne doute pas, comme d’habitude, que ce phénomène nouveau, inédit par son ampleur, qui voit des centaines de jeunes français ayant tous ou presque moins de vingt-cinq ans partir se battre en Syrie contre Bachar Al-Assad sera très correctement analysé, chiffré, soupesé par d’éminents spécialistes de nos services de renseignements, de nos services diplomatiques, de nos services sociaux,  de nos services de l’éducation nationale, etc, etc… Que tout le monde, selon les nécessités politiques du moment, présentera le phénomène comme une terrible cinquième colonne en puissance au cœur de nos banlieues ou comme un grand malheur qui endeuille d’honnêtes familles françaises dont les rejetons ont été victimes d’un endoctrinement inacceptable.

Après tout, c’est vrai, la chose est inquiétante.

Songez donc ! Il y aurait dans la France de 2014 des jeunes gens avec un idéal.  Oui, un idéal… Il faut reconnaître que c’est terrifiant. On n’y était pas préparé. Un jeune, normalement, ça ne cherche pas à rejoindre une zone de front, sauf au niveau 4 d’un nouveau jeu vidéo. Un jeune, normalement, ça reste chez ses parents jusqu’à trente ans façon Tanguy pauvre qui n’a pas le choix vu le marché du travail et le prix des loyers. Un jeune, normalement, ça appartient à la Génération Y, celle qui n’a pas connu un monde sans téléphone portable, sans internet et sans exposition à la pornographie dès l’âge de douze ans. Un jeune, normalement, ça se désintéresse heureusement des idées générales, de la politique et du droit de vote parce que n’est-ce pas, c’est tous les mêmes, ces bouffons.

Mais voilà que depuis quelques mois, c’est la gueule de bois.

On s’aperçoit soudain alors qu’on était persuadé de les avoir anesthésiés, châtrés, domestiqués qu’il y a une nouvelle espèce de jeunes. Une espèce mutante dont la mutation ne consisterait pas uniquement à vivre vingt quatre heures sur vingt quatre avec des écouteurs dans les oreilles et les yeux braqués sur leur smartphone. Non, une espèce mutante parce qu’elle trouverait qu’un destin tragique est plus intéressant qu’une existence mécaniquement morne et qu’il vaut mieux une fin effroyable à un effroi sans fin. On se rassurera en se disant après tout qu’ils ont tous des prénoms arabes même s’il m’a bien semblé voir des Jordan et des Kevin se glisser dans le lot. On se rassurera aussi en parlant de phénomène somme toute minoritaire. On expliquera ça, savamment, par la géopolitique et les contrecoups du choc des civilisations dans les halls de nos cités.

 

Mais quand même, avouez qu’on ne s’y attendait pas. Des jeunes prêts à mourir autrement que d’une overdose dans les toilettes d’une boite de nuit ou dans un accident de la route, un samedi soir, avec une alcoolémie qui les amènera à se fracasser contre un platane. Des jeunes qui ne rêvent pas d’un « bon métier » après de « bonnes études », des jeunes qui ont du mal à faire de leur seul horizon historique la lutte contre les déficits et la mission de tenir héroïquement dans les tranchées du 3%, en bon soldat de l’austérité à cinquante milliards d’euros le plan. Des jeunes qui ne rêvent pas d’argent facile à travers les modes de réussite obligeamment proposés par la téloche à ceux qui n’ont plus qu’un écran plat comme interface avec le réel : rappeur emperlouzé machiste, vulgaire et violent au point d’aller faire des expéditions punitives dans les locaux du concurrent, footballeur avec un vocabulaire de trente mots et une morale de mercenaire qui lui fait préférer les clubs qui paient bien aux nations qui ne représentent plus rien à ses yeux, ou même star éphémère de la téléréalité à qui on demandera de surenchérir dans le côté « zyva », histoire que tout le monde, acteurs et spectateurs, s’enferment doucement dans des représentations convenues et des cases dessinées par d’autres.

Je ne sais pas, non plus, quelles sont les causes profondes de ce qu’il faut bien appeler cet engagement mais il faut bien reconnaître, aussi déplaisant soit-il, qu’il s’agit bien d’un engagement, c’est à dire la décision de tout laisser derrière soi pour quelque chose qui dépasse. On préférerait que ce soit pour autre chose qu’Allah, soit parce que l’Islam nous inquiète, soit parce qu’on sait que les religions sont l’opium du peuple, soit les deux. Mais enfin, le fait est là : ils s’engagent. Les plus indulgents parlent de romantisme mais personne n’ose aller jusqu’au mot « courage ». Et pourtant, il en faut.

On regrettera juste que ce courage soit mis au service d’un combat douteux qui risque de les faire finir les tripes au soleil du côté d’Alep pour essayer de faire tomber un dictateur qui, ironie de l’histoire, est aussi l’ennemi officiel de la France, une France qui a essayé de lui faire la guerre il y a quelques mois avec le succès que l’on sait. Je ne sais pas si un jeune djihadiste français a le sens de l’humour dans son paquetage. J’en doute mais après tout je n’en sais rien. En tout ça, s’il en a un peu, il doit goûter la saveur de la chose : tout un pays qui s’inquiète pour lui alors qu’il fait sur le terrain ce que ce même pays a voulu faire sans succès.

Enfin, dans cette histoire, on remarquera plus généralement que l’on a de plus en plus de mal, au plus haut niveau de l’Etat et des décideurs divers, à supporter qu’il y ait encore quelques jeunes qui s’engagent un peu fortement, et ce quelle que soit la cause : les veilleurs de la manif pour tous, les anarcho-autonomes de Notre dame des Landes ou du plateau des Millevaches, les antifas ou les black blocs dans les manifs qui dégénèrent, tous sont présentés comme des anomalies suspectes. Dans un récent essai que nous avions évoqué ici, Olivier Bardolle parlait du jeune homme d’aujourd’hui comme d’un « Gulliver entravé ».  Il serait peut-être temps pour nous de réfléchir à comment le libérer, Gulliver, sinon il faut savoir que s’il le fait lui-même avec les moyens du bord, aujourd’hui, ça se termine dans un combat douteux sous le soleil de Levant.

 

 

 

Grenoble, capitale de l’Eurasie

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« Pourtant, que la montagne est belle… , se dit le voyageur qui arrive à Grenoble. Dans ce Hollywood des nanotechnologies devenu le mois dernier la première ville écologiste de France, le festival géopolitique annuel amène une bouffée d’air du large. En tous les cas, les organisateurs du symposium[1. Jean-Marc Huissoud, directeur du master en relations internationales de l’école de management de Grenoble et Pascal Gauchon,professeur à PrepaSup, éditeur aux Presses Universitaires de France.] ont eu le nez creux ; bien avant que les médias ne redécouvrent la question russe, ils avaient choisi comme thème de l’édition 2014 « L’Eurasie : l’avenir de l’Europe ? ». Quezaco ? Pascal Gauchon, co-organisateur du festival, distingue deux grandes conceptions de l’eurasisme[2. « Entre Asie et Europe, entre Russie et Amérique », Pascal Gauchon, Conflits n°1, printemps 2014.], dans sa nouvelle revue Conflits. D’un côté, la perspective d’un nouvel Empire russe élargi à sa périphérie semble animer Vladimir Poutine. De l’autre, le fantasme d’une Europe s’étendant de Brest à Vladivostok ne fait plus vibrer que quelques esprits perdus dans les limbes de l’abstraction. Anti-occidentaliste, préférant la realpolitik aux droits de l’homme, opposé aux ingérences, le plus petit dénominateur commun entre ces deux acceptions du mot et de la chose peut se résumer à une suite de négations.

Tout ceci exhale un petit parfum multipolaire voire atlantosceptique ? Ne nous y trompons pas : Eurasie rime quasi-systématiquement avec Russie. Dans les couloirs de « Sup de Co Grenoble », l’inexpressive trombine de Poutine se fait omniprésente, des tableaux psychédéliques représentant un président russe cagoulé aux sacs en plastique de la revue Conflits estampillés « Que veut Poutine ?» C’est que Moscou représente le cœur du projet eurasiatique : quelle autre puissance peut se targuer d’une immensité continentale qui s’étend de l’Arctique au Pacifique, en passant par la Mer Noire et quelques millions de km2 de plaines sibériennes ?

Même les Turcs qui se hasardent à penser l’Eurasie annexent leur position sur leur relation à l’ogre russe, avance Tancrède Josseran au public grenoblois. Nous sommes tous des mongols, pourraient scander de conserve Turcs, Russes voire Chinois ouïghours. Car le berceau historique des hordes qui conquirent Byzance en 1453 se situe aux confins de l’Asie centrale, dans ce « couloir des invasions » où Slaves de la forêt et Turcs de la steppe se croisèrent au temps de Gengis Kahn. Le héros mongol sert de pont mythique entre Russes et Turcs, que l’Union européenne pousse involontairement dans les bras l’un de l’autre. Comme dans les années 1920, lors des fiançailles avortées de Lénine et Atatürk, les deux puissances régionales affectent de s’apprécier, un parti kémalo-maoïste (!) défendant carrément l’alliance eurasiste avec Moscou, quitte à ne convaincre que 0.38% de l’électorat aux dernières législatives turques ! Rires  étouffés dans la salle. Quoique gagnée par quelques penchants eurasistes, la Turquie peine à faire son trou en Asie centrale, région où la langue russe et les satrapes issus de l’ancienne nomenklatura soviétique y manient le knout mieux que quiconque…

Dans le même temps, Moscou reprend pied dans les marches centre-asiatiques de son empire après la décennie d’abaissement national des années Eltsine et de son chef de la diplomatie Andreï Kozyrev, surnommé « Monsieur Da » pour son aménité légendaire[2. Rappelons que les Américains avaient surnommé Khrouchtchev « Monsieur Niet ».]. À l’occidentalisme des premières années post-soviétiques, succède une politique de puissance pragmatique teintée de néo-eurasisme, sous la houlette de Vladimir Poutine. On comprend que les premiers cercles du pouvoir russe trouvent quelque avantage à laisser dire que l’eurasisme ésotérique d’un Alexandre Douguine, un temps associé au trublion Limonov au sein du Parti national-bolchévique, guide ses pas. Fondamentalement, le retour en grâce de l’idéologie eurasiste, née chez les émigrés blancs des années 1920 et 1930, est l’une des conséquences tardives de la chute de l’URSS. Du jour au lendemain, 20 millions de Russes se sont retrouvés citoyens d’un autre pays que le leur, reposant la question des frontières culturelles et géographiques. A l’image du géostratège Sergueï Karaganov, les actuels conseillers de Poutine exhument les théories eurasistes du siècle dernier : Nicolas Troubetzkoï, Piotr Stavinski et Lev Goumilev voyaient dans l’Empire multiethnique russe, un « troisième continent » distinct de l’Occident comme de l’Asie, dans le prolongement des Mongols de Gengis Kahn, dont bien des Russes, disent-ils, partageraient le gros morceau du génotype.

Mais quelques parentés chromosomiques ne font pas l’alpha et l’oméga des relations internationales. Si j’en crois les chiffres édifiants avancés en grand amphi dans un français parfait par Vladimir Kolossov, président de l’Union géographique internationale, les échanges au sein de l’ancien espace soviétique avancent à la vitesse d’un moujik unijambiste. A l’intérieur de la Communauté des Etats Indépendants (CEI), coquille vide qui a succédé à l’URSS, en vingt ans, les transactions commerciales mutuelles ont reculé de 60% à 20% des échanges. Même l’Union douanière scellée depuis quelques années entre Russes, Kazakhs – dont le président Nazarbaïev a consacré l’eurasisme comme l’idéologie officielle de son régime ! – peine à prendre du poil de la bête. Preuve qu’un tarif extérieur commun n’a jamais fait le printemps, les échanges commerciaux entre Moscou, Astana et Minsk ont régressé de 6% en 2013 par rapport à l’année précédente.

« L’étranger proche », voilà comment le Kremlin nomme les anciennes républiques soviétiques qui forment « la sphère de ses intérêts privilégiés », selon l’expression employée par Medvedev, en 2008, pendant sa première année de mandat présidentiel. Grosso modo, les « « frontières de sécurité » définies par la doctrine militaire russe correspondent au glacis des Etats de la CEI, de l’Asie centrale à l’Ukraine. C’est là que le bât blesse. Non que l’ancien grand frère se sente à nouveau pousser des ailes impérialistes, mais au sentiment d’encerclement par l’OTAN et le parapluie anti-missiles américain, s’ajoute une sourde hostilité de l’Union européenne. « En Russie, on estime avoir été bien mal récompensé d’avoir accepté de laisser les pays de l’Est libres de leur destin en 1989, dissous le pacte de Varsovie, puis accepté l’implosion de l’URSS. »[3. Voir « La Russie, un acteur international par la force de sa géographie », Pascal Marchand, Diplomatie n°66, janvier-février 2014.], explique Pascal Marchand, auteur d’une passionnante Géopolitique de la Russie (PUF, 2014).

Pour le jeune chercheur David Teurtrie, l’affaire ukrainienne est l’éclatante démonstration de l’affrontement atlanto-russe. Aux derniers mois du pouvoir vacillant d’Ianoukovitch, l’Union européenne l’a contraint à opérer un choix binaire et exclusif : le « partenariat oriental » avec Bruxelles ou le pas de deux eurasiatique avec Moscou.  « Partenariat oriental » : ainsi se nomme la politique de voisinage est-européenne des 28, dirigée vers les ex-pays satellites de l’URSS, à l’exclusion explicite… de la Russie. Sous la pression des Etats baltes et de la Pologne, l’UE s’enfonce dans la diplomatie de l’affront.

Nous et les autres, telle fut donc l’alternative exclusive proposée à l’Ukraine. Bilan des courses : le désormais ancien régime de Kiev opposa un niet aux Européens après avoir mesuré l’importance de ses relations énergétiques et économiques avec le frère grand-russe. Réduits à un rôle d’intermédiaires entre la place Maïdan et le pouvoir de l’oligarque corrompu Ianoukovitch, Français, Allemands et Polonais négocièrent  avec Russes et Ukrainiens l’ accord de transition du 21 février  prévoyant la formation d’un gouvernement national. Las, souligne Pascal Marchand dans son grand oral grenoblois, ce compromis tint… 12 heures, jusqu’à la destitution surprise du président ukrainien !

Un homme comme Poutine ayant tous les défauts du monde sauf l’irréalisme, il tâche de consolider ses intérêts continentaux sans se faire d’illusions sur les chances d’une Europe émancipée de l’OTAN. Puisque l’avenir économique du monde emprunte la route de la soie, Vladimir Poutine réoriente ses priorités vers l’Est. Sachant que la Vieille Europe n’est rien sans les Etats du rivage asiatique, Moscou s’emploie à réacheminer son gaz et son pétrole – d’où l’Etat russe tire 90% de ses recettes – vers la Chine tout en développant des programmes de coopérations technologiques et militaires très poussées avec l’Inde (4).Au milieu de ce grand jeu, l’Union douanière eurasiatique n’a aucune vocation immédiate à concurrencer l’UE : la puissance, c’est comme le tango, il faut être deux pour l’esquisser…

Retour au concret. Alors que le festival touche à sa fin, de retour de Simferopol, le grand reporter de guerre Renaud Girard raconte avec truculence son voyage Kiev-Simféropol, digne des tribulations de Tintin entre la Syldavie et la Bordurie. Avant même les résultats du referendum d’autodétermination, des miliciens criméens pro-russes l’accueillirent à l’entrée de la presqu’île, le pistolet sur la tempe, avant de le libérer de leur étreinte, moyennant une fouille au corps approfondie… L’espace d’une minute, le journaliste du Figaro imagine le pire : et si, en avril 2008, l’Alliance atlantique avait intégré la Géorgie et l’Ukraine en son sein, comme le souhaitait George W. Bush ? L’adhésion de ces deux Etats aurait transformé en déflagration mondiale l’escarmouche russo-géorgienne de l’été 2008 avant de provoquer un conflit Est/Ouest dans la baie de Sébastopol, où mouille la flotte russe…

Après un repas bien arrosé, Girard, en quête d’un dernier verre, enchaîne les anecdotes à l’heure où les gens raisonnables rentrent dans leurs pénates. Il est minuit passé. Grenoble by (saturday) night enfile son bas de contention, en attendant l’édition 2015 du festival. « À quoi servent les frontières ? » : un sujet d’une actualité inaltérable. Espérons que l’année prochaine je mettrai moins d’une heure et demie à retrouver mon hôtel à la nuit tombée… J’ai encore des progrès à faire en géographie.

Amours présidentielles : cela ne nous regarde pas…

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francois hollande gayet deneuve marceau En tant que cher lecteur et rédacteur d’Elisabeth Lévy, j’entends bien, comme l’on m’y invite, donner mon propre avis, forcément éclairé, sur ce grave sujet qu’est la vie sexuelle du Président de la République. Précisons d’emblée que comme tout homme qui se respecte, c’est-à-dire qui ne respecte pas les nouvelles normes anti-machistes, je succombe à un clinamen des plus naturels, celui de donner raison a priori à Sophie Marceau quoi qu’elle ait dit contre Catherine Deneuve.

Car c’est un fait avéré que tout Français a été amoureux au moins une heure dans sa vie de la brune quand la blonde relève seulement de la statuaire nationale, où aux côtés de Carole Bouquet et Isabelle Adjani, elle nous fait rendre grâce aux Phidias et Praxitèle qui les ont créées mais ne nous en touchent jamais qu’une sans faire bouger l’autre. Mais si l’on se penche jusqu’au fond de cette ténébreuse affaire, Marceau a encore raison : il est évident que la vie sentimentale et sexuelle de nos monarques nous a toujours concernés, nous autres Français, et c’est en quoi, featuring Alain Finkielkraut, nous demeurons le peuple le plus galant du monde. Il nous est en effet très nécessaire de savoir que Louis XIV a épousé Mme de Maintenon de la main gauche ; que saint Louis poutrait sa femme dès que sa mère avait le dos tourné et qu’il a même inventé deux croisades pour cela ; que Félix Faure qui se rêvait César finit Pompée ; qu’Henri IV croyait que c’était un os ; que son lointain rejeton Louis XVI au contraire subit l’une des premières opérations pour remédier à la paresse de popol ; qu’un récent président était Monsieur cinq minutes douche comprise ; enfin qu’un ancien Premier ministre, connu pour être la coqueluche de la gent féminine, aurait cédé au parti de la jaquette par amour d’un séduisant comédien. Aussi Sophie qui, n’en doutons pas, connaît parfaitement la théorie des deux corps du roi, est parfaitement fondée à dispenser, telle notre nouvelle Madame de Scudéry, bons et mauvais points au chef des armées. Il ferait beau voir que l’on interdît aux femmes à l’époque de Najat Vallaud-Belkacem le droit de manier la Carte du Tendre, qui demeure, quoi que l’on en dise, leur principale contribution au progrès de l’humanité.

Alors, bien qu’admirant la leçon paradoxale que François Hollande nous administre sur les vertus du mariage, devant tant de vulgarité, d’inélégance, de goujaterie, je n’aurai qu’un mot avec Sophie Marceau et Louis Aragon : feu sur l’ours savant de la social-démocratie ! Rendez-nous Mazarin, le Régent et Mitterrand ! À défaut de grands hommes, on demande des roués. Car il en va de l’honneur de la France devant le monde.  

*Photo : Zacharie Scheurer/AP/SIPA. AP21509143_000002. 

Alain Finkielkraut/Elisabeth Lévy : petit clash entre amis

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La devise de Causeur « Surtout si vous n’êtes pas d’accord » n’est pas une publicité mensongère. On vient d’en avoir une preuve supplémentaire ce dimanche à L’Esprit de l’Escalier avec ce qu’un rappeur aurait pu qualifier de battle ou un troubadour de tenson. Pour parler normal, c’est à une franche engueulade qu’ont pu assister les auditeurs de RCJ.

À l’origine de cette chaude dispute, le sujet bouillant de la semaine : l’article de Médiapart sur le conseiller com’ du président, Aquilino Morelle, et les aléas qui s’ensuivirent.

Pour le philosophe, c’est une parfaite illustration de la méthode Plenel qui veut que les puissants soient par principe coupables. Les hasards de l’actualité, rappelle-t-il sans cacher son écœurement, ont voulu que les révélations de Médiapart sur les Weston de Morelle sortent la semaine même où l’on enterrait Dominique Baudis –lequel fut victime,  en 2003, des « révélations » aussi abjectes que mensongères du Monde, alors dirigé par qui vous savez.

Elisabeth n’en disconvient pas, mais fait remarquer que faire venir un cireur de souliers à l’Elysée heurte l’inconscient politique férocement égalitaire des Français et peut-être la common decency chère à Orwell. Le moins que l’on puisse dire est que cette remarque agace prodigieusement Alain Finkielkraut et que cet agacement n’est pas du goût de son interlocutrice.

Alors, après ce clash en direct, Alain et Elisabeth sont-ils réconciliés ? Vous le saurez dimanche prochain, en écoutant L’Esprit de l’Escalier

 

 

Le « putsch » des pays islamiques sur le football

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mondial iran turquie

En politique comme en football, seuls les résultats comptent. À défaut de briller sur le rectangle vert, les pays arabes de la zone Asie accumulent les victoires politiques sur le front du football mondial. Une prise de pouvoir savamment orchestrée en coulisse depuis début 2011, date à laquelle le prince Ali Ibn Al-Hussein, demi-frère du roi de Jordanie, a pris ses fonctions de vice-président et de membre du comité exécutif de la FIFA, au terme d’une élection sulfureuse. Batailles d’égos, soupçons de malversations, rumeurs de matchs truqués, détournements de fonds révélés par le New York Times : la « maison mère » du ballon rond est au fond du trou. Roublard, le prince jordanien comprend que l’image d’une FIFA minée par la gabegie lui donne une grande marge de manœuvre.

À peine nommé, le prince hachémite écope du dossier brûlant du hijab. Au printemps 2011, les joueuses de l’équipe nationale iranienne sont exclues, pour cause de port du voile, des épreuves qualificatives pour les Jeux olympiques de Londres. La FIFA s’appuie alors sur la loi 4 de son règlement qui interdit toute forme d’expression politiqueou religieuse sur les terrains. Une décision vécue comme une humiliation à Téhéran. La Jordanie et l’Iran entrent alors dans une colère noire et on frôle l’incident diplomatique lorsque Moustapha Mosleh Zadah, ambassadeur d’Iran en Jordanie, évoque une « violation des droits de l’homme ».[access capability= »lire_inedits »]

La FIFA décide alors d’entamer des négociations. Pour défendre les intérêts de ses amis iraniens, le prince Ali peut s’appuyer sur une jurisprudence du Comité international olympique (CIO) qui, lors des JO d’Atlanta en 1996, avait autorisé une athlète à concourir voilée. À l’automne 2011, tout le gratin du football se retrouve dans les très chics quartiers du prince jordanien, à Amman, pour une réunion au sommet qui prend des allures de vaste opération de communication. Contre toute attente, quelques semaines plus tard, les conclusions de la Commission exécutive de la FIFA donnent raison aux joueuses voilées ! Une décision entérinée en catimini, au printemps 2012, par l’IFAB (International Football Association Board), instance quasi étatique qui régit les règles du football. Après vingt mois d’expérimentation, la réforme vient d’être définitivement adoptée : les footballeuses professionnelles sont désormais autorisées à jouer la tête couverte. Et que les hommes ne se sentent pas lésés : à la demande de sikhs canadiens, les joueurs pourront aussi porter des turbans lors des matchs. « Nous ne pouvons pas faire de discrimination. Ce qui s’applique aux femmes doit aussi s’appliquer aux hommes », a précisé Jérôme Valcke, le secrétaire général de la FIFA, sans envisager que le port du voile imposé aux femmes puisse lui-même être tenu pour une discrimination.

Dans la France laïque, cette décision, qui signifie que la FIFA ne considère plus le hijab comme un signe religieux ostentatoire, mais comme une simple particularité culturelle, fait l’effet d’une bombe. « Les gens de la FIFA et du CIO ont cédé face au diktat de l’Iran, car ils sont achetés ! », déclare Annie Sugier, la directrice de la Ligue du droit international des femmes. Asma Guefin, présidente de Ni putes ni soumises, évoque pour sa part « le poids économique, notamment du Qatar, qui a joué un rôle majeur ».  Les gens sont méchants. On redoute que la « réforme » provoque un véritable imbroglio judiciaire autour des terrains de foot. D’autant que le voile a déjà créé des problèmes sur les terrains amateurs. À Narbonne, le dimanche 18 mars 2012, un arbitre a refusé de diriger un match parce que certaines joueuses portaient un foulard. L’homme en noir ne faisait qu’appliquer la fameuse loi n°4. En théorie, il ne pourrait plus le faire aujourd’hui. Sauf que Noël Le Graët, le patron du foot français, n’en démord pas : on ne verra pas de footballeuses voilées en France. Plusieurs clubs de football féminin arborent pourtant déjà un foulard ou un hijab lors de matchs amicaux et un simple recours en justice pourrait leur permettre de le porter lors des rencontres officielles. Le match est donc loin d’être gagné pour les dirigeants du foot hexagonal…

Force est de constater que cette décision n’est pas isolée : depuis que le prince est aux manettes, toutes les décisions de la FIFA, aussi bien sportives que politiques, semblent aller dans le sens des intérêts des pays arabes. La FIFA est le théâtre d’un lobbying intense qui a peu à voir avec le football et beaucoup avec le conflit israélo-palestinien et les revendications islamistes. Sur l’injonction du prince jordanien, c’est Joseph Blatter, le président du football mondial, en personne, qui demande aux autorités israéliennes d’intervenir en faveur de Mahmoud Sarsak, joueur palestinien incarcéré en Israël. Le 10 juillet 2012, après des tractations menées par les pays du Golfe, le prisonnier, soutenu par Éric Cantona, est libéré en catimini et accueilli en héros à Gaza.

En juillet 2013, c’est encore Sepp Blatter, et encore à la demande du prince, qui joue les entremetteurs entre Benyamin Netanyahou et les pays du Golfe lors d’une tournée en Palestine et en Israël. Sa mission : résoudre la question de la libre circulation des footballeurs. Jibril Rajoub, le président de la fédération palestinienne, a annoncé à cette occasion qu’il n’hésiterait pas à demander des sanctions contre Israël lors du prochain congrès de la FIFA prévu en juin 2014. On peut gager qu’il sera soutenu par l’Iran et la Jordanie, pays amis de la fédération asiatique. Dont Israël avait déjà été exclu en 1974.

Quelques semaines avant l’accession à la vice-présidence de la FIFA du prince Ali Ibn Al-Hussein, le Qatar obtenait l’organisation de la Coupe du monde 2020. Cette décision, que Barack Obama lui-même a qualifié de « mauvaise », a été fort décriée, pour des raisons pragmatiques comme la météo, l’insuffisance des équipements ou les problèmes logistiques, mais surtout parce qu’elle était entachée par la corruption. Depuis, le Sunday Times a révélé que plusieurs membres de la Confédération africaine et asiatique avaient été littéralement achetés par le Qatar.

Quant à Michel Platini, président de l’UEFA et membre du comité exécutif de la FIFA, il n’a même pas condamné la corruption. Silence assourdissant ! En revanche, il s’est montré beaucoup plus bavard sur la candidature qatarie, qu’il a défendu bec et ongles. Un an après la victoire de Doha, son fils, l’avocat Laurent Platini, était nommé responsable du pôle européen du fonds Qatar Sports Investments (QSI). Un véritable « mécène » du foot européen, présent aussi bien sur les maillots du FC Barcelone que dans les caisses du PSG. La situation à la tête de la FIFA est telle que les parlementaires du Conseil de l’Europe ont officiellement demandé à la haute autorité du football de faire la lumière sur les divers scandales qui l’ont touchée.

Quatar 2000, du soleil et des zones d’ombre

Quelques semaines avant l’accession à la vice-présidence de la FIFA du prince Ali Ibn Al-Hussein, le Qatar obtenait l’organisation de la Coupe du monde 2020. Cette décision, que Barack Obama a lui-même a qualifié de « mauvaise », a été fort décriée, pour des raisons pragmatiques comme la météo, l’insuffisance des équipements ou les problèmes logistiques, mais surtout parce qu’elle était entachée par la corruption. Depuis, le Sunday Times a révélé que plusieurs membres de la Confédération africaine et asiatique avaient été littéralement achetés par le Qatar. Quant à Michel Platini, président de l’UEFA et membre du comité exécutif de la FIFA, il n’a même pas la corruption. Silence assourdissant ! En revanche, il s’est montré beaucoup plus bavard sur la candidature qatarie, qu’il a défendu bec et ongles. Un an après la victoire de Doha, son fils, l’avocat Laurent Platini, était nommé responsable du pôle européen du fonds Qatar Sports Investments (QSI). Un véritable « mécène » du foot européen, présent aussi bien sur les maillots du FC Barcelone que dans les caisses du PSG. La situation à la tête de la FIFA est telle que les parlementaires du Conseil de l’Europe ont officiellement demandé à la haute autorité du football de faire la lumière sur les divers scandales qui l’ont touchée.[/access]

*Photo: Flickr Creative Commons

PS, la fin approche…

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ps hollande dsk

ps hollande dsk

L’Histoire tient parfois à peu de choses. Ce qui s’est produit dans la suite numéro  2806 du Sofitel de New York  le 14 mai 2011 a-t-il été le facteur déclenchant de la destruction du Parti socialiste qui se déroule aujourd’hui sous nos yeux ? La mise hors-jeu de Dominique Strauss-Kahn à partir de ce jour-là a bouleversé un scénario qui devait permettre la réélection de Nicolas Sarkozy sans trop de difficultés. Le lancement par la médiacratie parisienne de la candidature de DSK était destiné à le faire triompher à la primaire socialiste. Les participants à celle-ci, comme autant de moutons de Panurge, ne votant pas pour le plus proche de leurs idées, mais celui que les sondages leur désignent. L’expérience de l’automne 2006 avec Ségolène Royal et la catastrophe qui s’en est suivie n’a pas servi de leçon. Je suis personnellement persuadé que pronostiquer Dominique Strauss-Kahn Président était une prophétie autoréalisatrice. Comme pour Jacques Chaban-Delmas, Raymond Barre, Édouard Balladur, Jacques Delors (lui, au moins l’avait compris), Ségolène Royal, tous élus un an avant le scrutin… Et ce d’autant que l’affaire dite du « Carlton de Lille » était sous contrôle depuis un moment. « On» avait prévu de la rendre publique en février 2012. Une mise en examen pour « proxénétisme aggravé » ne constituant pas un argument électoral particulièrement enthousiasmant.  Le parti socialiste n’ayant plus alors le temps de se retourner.

Las, Nafissatou Diallo a mis à bas ce bel édifice. À la stupéfaction de ses camarades qui le pratiquaient depuis longtemps et connaissaient donc  sa piètre envergure, François Hollande adoubé à son tour par les médias parisiens, fut choisi à la primaire. On connaît la suite. Une campagne sans contenu pour une élection de justesse qui ne fut jamais autre chose que la défaite de Nicolas Sarkozy.

L’arrivée aux manettes d’une équipe d’amateurs a produit, compte tenu de l’état politique du Parti Socialiste, ce à quoi on pouvait s’attendre. Mais en pire. Inutile de reprendre la litanie des contresens, des approximations, des mensonges, des capitulations. Le sommet de l’aveuglement politique fut atteint dans la façon dont fut conduite l’affaire du « mariage pour tous ». Gaël Brüstier et Hervé Le bras, deux hommes de gauche, l’ont qualifiée « d’épouvantable ». À force de bêtise et d’arrogance, sur une question, somme toute secondaire, qu’il n’aurait pas été très compliqué de régler avec de la mesure et de la pédagogie,  le pouvoir socialiste a réussi à se mettre à dos l’électorat démocrate-chrétien provincial. Qu’il avait mis 30 ans à conquérir. Cette perte constitue une énorme catastrophe politique. Que le comportement erratique postérieur ne risque pas d’arranger. Capitulation en rase campagne sur la loi famille, envoyant aux chrétiens un message de faiblesse. Envoi intempestif du premier ministre aux cérémonies vaticanes de canonisation qui ne concerne que les croyants. Et pour finir, initiatives nombreuses et spectaculaires en direction des musulmans au moment de la fête de Pâques. En omettant soigneusement de la saluer, au contraire de ce qui fut fait pour l’Aïd ou Kippour. N’en jetez plus.

Il y a eu tant d’autres occasions de consternation incrédule.

Les choses auraient-elles pu se passer autrement ?  La réponse est non. Le PS était vermoulu politiquement, sans théorie, sans doctrine et sans chef. Il ne s’est jamais remis de la fracture du référendum de 2005. Ceux des dirigeants qui voyant le danger avaient choisi le Non (Fabius, Emmanuelli, Valls, Montebourg, Aquilino Morelle…) ont gagné dans les urnes mais perdu dans l’appareil. Désemparé par la bataille picrocholine et indécente entre Martine Aubry et Ségolène Royal, le parti a fini par s’en remettre à celui dont chacun s’accorde pourtant à considérer qu’il fut pendant 10 ans un catastrophique premier secrétaire. Porteur jusqu’à la caricature d’une ligne politique qui est celle de la soumission technocratique à l’ordre financier européen et la mondialisation libérale. Ce que l’on peut parfaitement appeler « la droite complexée ». Or, le socle électoral de la gauche, ce sont bien des électeurs de gauche… Et là, on dirait qu’ils sont un peu contrariés.

Le résultat des élections municipales qui se caractérise par l’effondrement du socialisme municipal n’avait semble-t-il, absolument pas été prévu. Ni par le Président de la République ni par tous ceux qui l’entourent. C’est absolument sidérant. Comme le disait au mois de janvier le politologue Laurent Bouvet, « je ne vois rien qui puisse éviter au parti socialiste la déroute électorale ». Comment ont-ils pu à ce point s’aveugler et s’imaginer qu’ils allaient « enjamber » le scrutin? Ont-ils depuis simplement pris la mesure de la nature de la catastrophe ? Il faut croire que non. Les élections européennes peuvent être terribles, les électeurs de gauche continuant à voter avec leurs pieds. Les sénatoriales sont déjà perdues, ce qui entraînera, bien évidemment, un nouveau plan social pour les élus et les collaborateurs. Quant aux régionales et aux départementales de l’année prochaine, on vient d’offrir aux militants des  arguments électoraux confondants : « vous allez voter pour des conseils départementaux que nous allons supprimer. Vous allez voter pour des Régions dont une sur deux va disparaître pour se recomposer on ne sait comment. » Plus mobilisateur, tu meurs… Supprimons la « clause de compétence générale » ajoute Manuel Valls. C’est celle qui permet surtout aux collectivités d’intervenir dans le domaine social. Bonne idée ! Et puis, on va leur faire supporter la plus grosse part de la purge de 50 milliards. Pendant ce temps, une étude rapporte que pour « réparer la démocratie » 69 % des Français veulent que l’on donne plus de pouvoir aux collectivités locales

Nouveau plan social à prévoir en mars de l’année prochaine. Une petite projection des résultats des municipales donne la perte par la gauche de 30 Conseils Généraux sur les 60 qu’elle contrôle et de la totalité des Régions ! À part peut-être le Nord-Pas-de-Calais. Compter entre 1500 et 2000 personnes en rade (élus vivant de leurs indemnités, emplois de cabinet, fonctionnaires d’autorité).

Et pour bien montrer à tous ces gens qu’il s’en fiche, le Président leur a bien précisé qu’il allait enjamber toutes ces échéances et faire « tapis » sur la baisse du chômage. Condition pour qu’il se représente en 2017…

Les parlementaires socialistes peuvent grommeler, gémir, protester, ils sont dans la nasse et ne peuvent rien faire. Ils n’ont pas été élus pour eux-mêmes. Le système mis en place par Lionel Jospin fait qu’ils ne doivent leur élection qu’à celle, antérieure de quelques semaines, de François Hollande. Voter la censure ? Ce serait la dissolution et de 300 ils reviendraient à 50. Et ne pourraient pas aller se réfugier dans les collectivités locales en attendant le retour du beau temps. Ce serait donc Pôle Emploi. Et espérer un miracle en 2017 ? Soyons sérieux, même pas en rêve.

La disparition de ce Parti Socialiste là apparaît inéluctable. Et si finalement ce n’était pas pour la gauche une bonne chose ? Cette démonstration irréfutable que le roi était nu n’était-elle pas le préalable à la reconstruction d’une véritable force de gauche héritière de celle qui existe dans ce pays depuis plus de 200 ans ? Capable à nouveau de penser la société et le monde qui vient et de croire à la possibilité de le transformer.

J’avais, au début de cet article relevé la dimension stochastique de « l’événement Nafissatou Diallo ». Qui avait permis par enchaînement la défaite de Nicolas Sarkozy et la victoire de François Hollande. Pour aboutir à la destruction du Parti Socialiste.

En fait, non, c’est peut-être la providence. La providence ? Comme disait le prix Nobel de physique Richard Feynman, autre solide matérialiste, face aux interrogations sur le fer à cheval porte-bonheur qui ornait son bureau : « Il paraît que ça marche même quand on n’y croit pas. »

*Photo : Bernard BISSON/JDD/SIPA. 00674846_000028.

Affaire Lagarde : peut-on être à la fois juge et élu UMP?

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justice juges salomon

justice juges salomon

Il semblerait que la nomination par Serge Grouard, maire UMP d’Orléans, d’un « conseiller municipal à délégué à l’immigration clandestine» ait fait des vagues, notamment dans les milieux associatifs.

On n’imagine pas un instant que cette colère antiraciste ait été déclenchée par le l’objectif explicite de cette délégation – à savoir lutter contre les mariages blancs et les attestations de complaisance. Rappelons que le mariage blanc est un délit puni par la loi, et que tout fonctionnaire ayant connaissance d’un délit est tenu de le signaler, contrairement à ce que semble penser Pierre Cohen,  l’ex-maire de Toulouse.

Comme on ne saurait concevoir  que les antiracistes soient favorables à la commission de tels délits, on actera leur bonne foi quant à l’angle qu’ils ont choisi pour dénoncer cette affaire orléanaise : cette délégation est scandaleuse, expliquent-ils parce que l’honteux élu, François Lagarde, est par ailleurs magistrat (en disponibilité) au Tribunal Administratif de Lyon. Or comme nous l’explique Rue89 « Les juges du tribunal administratif passent la moitié de leur temps à s’occuper de ce que l’on appelle le contentieux de étrangers.»

En vertu de quoi les militants du Syndicat des Avocats de France du GISTI (Groupe d’information et de soutien des immigré-é-s) ou de RESF se déchaînent depuis une semaine sur le net contre la double casquette du juge Lagarde. Apparemment, il semblerait que leur buzz ait fini par payer puisque, toujours d’après Rue89, le président du Tribunal administratif de Lyon, Etienne Quencez, aurait déclaré : « Cette délégation à la lutte contre l’immigration clandestine constitue une situation nouvelle et inédite pour le tribunal au sein duquel il doit normalement reprendre ses fonctions début mai. C’est la raison pour laquelle j’ai aussitôt saisi le collège de déontologie de la juridiction administrative pour recueillir son avis  sur les éventuelles conséquences à tirer de cette élection, pour l’exercice de ses fonctions juridictionnelles ».

N’étant pas déontologue de profession, je me garderais bien de donner des conseils à cet auguste collège. Mais si ces Sages décidaient qu’il y a un problème de compatibilité politico-judiciaire pour François Lagarde, alors, logiquement ils devront examiner illico quelques autres dossiers.

Qui souhaiterait, par exemple que Frédéric Tiberghien soit démis de ses fonctions ? Cet homme que La Croix décrit comme un type admirable, ce que je crois volontiers, sera-t-il, en cas de « jurisprudence Lagarde », sommé de choisir entre ses fonctions au  Conseiller d’Etat ou au Conseil supérieur de la magistrature et les responsabilités qu’il exerce au Conseil d’Administration de France Terre d’Asile , une association qui critique vivement les politiques publiques en matière de droit d’asile.

Quid de Jean-Michel Belorgey, ancien député socialiste qui fut président de l’intergroupe  LDH à l’Assemblée, est actuellement  juge à la CNDA, la Cour Nationale du Droit d’Asile ? Selon Le Figaro, (qui n’a pas été jusqu’à présent démenti), Jean-Michel Belorgey aurait  accusé ses collègues de la CNDA, dans une déclaration reproduite par Télérama, d’être «des chasseurs, des hommes d’extermination» Toujours selon Le Figaro, cette déclaration aurait indigné L’Association française des juges de l’asile (AFJA), qui a publié un communiqué dans lequel elle «s’élève avec force» contre la «vision injurieuse de leur action». Une affaire qu’il sera intéressant de suivre…

Y aura-t-il aussi bientôt une affaire Thierry Tuot ? Ce dernier est président d’une sous-section au Conseil d’Etat, qui traite les contentieux des étrangers (notamment les déboutés du droit d’asile). Il est aussi le coordonateur du fameux rapport décortiqué dans Causeur par Malika Sorel, où l’on proposait notamment l’abrogation de la loi sur le voile islamique. Une opinion que je réprouve, autant que je la respecte. Mais si le Collège de déontologie estime que François Lagarde n’a plus la neutralité nécessaire pour exercer ses fonctions à Lyon, je crains fort qu’il soit amené fort logiquement à sévir aussi contre Thierry Tuot…

*Photo : Easy Branches.

Rwanda : la mauvaise conscience nous aveugle

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genocide rwanda kagame kouchner

genocide rwanda kagame kouchner

Écrit il y a près de quatre ans en marge d’un livre informé et crédible sur le drame rwandais, ce texte n’a pas été publié alors. L’actualité incite à le sortir des archives parce qu’il répond à la nécessité d’élargir notre attention au-delà de ce que désignent les accusations, justifiées ou non, de M. Kagame.

Spécialiste de la région des Grands Lacs africains, André Guichaoua était à Kigali au moment du génocide, où il a sauvé des enfants dont la mère (auparavant Premier ministre) venait d’être assassinée. Expert auprès du Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR), il a publié ou dirigé plusieurs études sur les dynamiques qui ont affecté la région. Il semble occuper une situation à part chez les spécialistes du Rwanda, les collègues ne le citant guère. En juillet 2010, il publie une somme, 600 pages serrées accompagnées, pour les acharnés, de 134 annexes accessibles sur internet. Cela s’intitule Rwanda, de la guerre au génocide. Les politiques criminelles au Rwanda, 1990-1994[1. La Découverte, 2010.] .D’emblée ce titre et ce sous titre rompent avec la vulgate dominante, celle que défend le pouvoir FPR et qui associe deux dogmes : 1° la préparation du génocide n’a pas commencé en 1990 (date de l’attaque du FPR sur le territoire du Rwanda à partir de l’Ouganda), mais en 1959 avec l’installation d’un pouvoir se réclamant de la majorité hutu et les premiers massacres de Tutsis ; 2° Il n’y a pas eu « des » politiques criminelles, mais une seule, la même sous Kaybanda puis sous Habyarimana et ses successeurs, qui n’a cessé d’être raciste, « militaro-fasciste » et qui a débouché sur la boucherie de 94.

Dans Esprit[2. Mai 2010.], Jean-Pierre Chrétien présente clairement le schéma idéologico-historique à quoi s’identifie le pouvoir en place au Rwanda. Au départ, il y a la colonisation, allemande puis belge qui (surtout la seconde) a répandu et institutionnalisé une interprétation ethnique et même raciale (Bantous vs Hamites)  de la dualité rwandaise (Hutus/Tutsis) en réalité plutôt sociale, moins rigide et inégalitaire que ne l’ont prétendu les colonisateurs. Répandu par les administrations et surtout les misions catholiques, ce schéma attribuait aux Tutsis un sentiment de supériorité raciale, conforme à « l’idéologie qui avait été plaquée sur eux » (J-P. C.). Il a subsisté après l’indépendance  tout en étant lu de manière inverse, justifiant désormais non pas le pouvoir de l’aristocratie mais celui de la masse paysanne, avec les pires conséquences. Le régime actuel se prétend la négation radicale de cela. Jetant l’opprobre sur l’histoire antérieure et cultivant la vigilance « anti négationniste », il prétend construire un nouveau pays, unanime cette fois, qui, par delà la funeste période coloniale prolongée par les deux républiques dominées par les Hutus, rejoindrait l’ancien royaume. Ceci engendre, dit Jean-Pierre Chrétien, une  « peur de l’histoire à Kigali », tant ce schéma historiographique se révèle rigide et irréaliste, traduisant en fait la contradiction qu’il y a à vouloir fonder l’unité du peuple sur la mémoire sans cesse rappelée d’une division atroce, division que l’idéologie du régime absolutise tout en affirmant de cette manière construire une unanimité. Ce qui le met en position de rééducateur dictatorial du peuple dont il se réclame. D’où, dit JPC,  « l’ambiance policière qui règne au Rwanda », situation vécue par beaucoup « comme intenable ».

C’est sur ce fond qu’intervient André Guichaoua, montrant que le régime de Paul Kagame est un éducateur non seulement autoritaire mais abusif, qui s’enferme dans une vue des événements simpliste pour dissimuler ses responsabilités et justifier le rôle qu’il s’attribue. De la somme touffue de Guichaoua, on peut tirer des propositions éclairantes, qu’il justifie précisément.

1° Le drame rwandais est celui d’une démocratisation manquée. Le régime issu, en 1973, du coup d’Etat du général Habyarimana a d’abord essayé de surmonter les divisions sanglantes de la période de l’indépendance. Il a prétendu le faire en instaurant un régime de parti unique et unanime (adhésion automatique de tous) et multiethnique, avec des quotas, qui ont contribué à ethniciser les mentalités. La sortie de ce système à partir de 1990 n’a jamais débouché sur une démocratie, on s’est contenté d’un pluralisme souvent manipulé et pervers, d’une répartition des postes entre clans familiaux et régionaux selon les rapports de force et les alliances conjoncturelles, sans qu’intervienne jamais pour les départager une élection libre et ouverte. D’où une décomposition du pouvoir, des rivalités de plus en plus violentes, la multiplication des meurtres, la formation de milices au sein des partis  et l’appel aux frustrations et divisions anciennes qu’on exaspère et à la fin  l’ethnicisation des passions politiques. En l’absence de vrai programme en effet, chacun a de plus en plus cherché à incarner le « peuple majoritaire » (hutu) apparu à la chute de la monarchie. « L’ouverture politique, dit Guichaoua, instaura une forme exacerbée de compétition politique autour des antagonismes anciens redoublés par la polarisation ethnique.»  (p.110) Ainsi, dans les années 90, le pays a vu le constant affaiblissement de ceux qui voulaient mettre en place le multipartisme, ceci dit A.G,  par l’effet « d’un long travail solidaire de désintégration et de reprise en mains … par la mouvance présidentielle d’un côté et le FPR de l’autre. »(p.165)

2° En effet, le FPR porte une grande part de responsabilité dans cet échec de la démocratie par la manière dont il a mis au centre la question des réfugiés. Les violences rwandaises et aussi les violences burundaises (massacre de 100.000 Hutus en 1972, assassinat du premier président hutu élu en 1993) ont eu pour effet, outre la peur répandue, l’installation aux frontières de nombreux réfugiés. Mais les Tutsis installés en Ouganda après 1959, ceux qui ont formé le FPR, sont un cas particulier. Parce qu’ils avaient activement participé à la guérilla qui a renversé Oboté en 1986, le nouveau président, Yoveri Museweni, les a soutenus quand ils ont entrepris à partir de leur base ougandaise, la reconquête  de leur pays d’origine. AG insiste sur les effets déstabilisateurs de la stratégie du FPR qui a favorisé  la violence et l’emprise des extrémistes. Par son choix d’agir de l’extérieur et surtout son refus constant du compromis, le FPR a contribué à l’échec de la démocratisation. Stratégie que Guichaoua analyse sévèrement : « À cette date (la mi 92) au regard de l’ampleur de la mobilisation populaire en faveur de l’opposition[3. Il s’agit ici de l’opposition interne, celle qui, issue du parti unique, essayait de s’organiser pour que soient mises en œuvre les promesses de démocratie et de pluralisme faites en 1991.], la tenue d’élections multipartites constituait  pour [le FPR] le principal verrou à faire sauter. D’une part, parce que le processus électoral consacrait le recentrage sur des enjeux politiques internes et la mise en retrait, du moins provisoire, de la question des réfugiés. D’autre part, parce que le vote tutsi intérieur encore dispersé entre les partis d’opposition, détournait [ces Tutsis] durablement du FPR considéré comme une invasion ougandaise. » (p.115) D’où l’offensive FPR de juin 92 et l’échec le mois suivant des partisans de la réforme politique au congrès tenue par le parti présidentiel (le MRND).

3° Pour Guichaoua, le génocide n’avait rien de fatal, il n’était inscrit d’avance ni dans la mentalité du peuple hutu, ni dans l’idéologie du régime, il a été plutôt l’effet d’une combinaison de stratégies poursuivies chacune aveuglément par des groupes cherchant la suprématie par tous les moyens : stratégie du clan présidentiel, stratégie des militaires hutus du nord, stratégie du FPR… Même en avril 94, après le meurtre du Président, les premiers massacres, ceux qui ont lancé la folle radicalisation des comportements, avaient pour but premier la prise de pouvoir d’un clan du gouvernement contre les partisans du compromis qu’ils  éliminent. Le génocide a mobilisé de vieilles passions mais celles-ci ont émergé dans (et grâce à) la confusion politique entretenue et au sentiment d’être menacé qu’elle favorise. Le pire, suggère A.G, pour une société, c’est tout simplement de ne pas se comprendre, de s’abandonner à des fonctionnements à l’aveugle où les passions se dérèglent, perdent toute mesure. Cela contredit l’idéologie actuelle des sciences humaines, pour qui il n’y a pas d’événements, mais seulement de mauvaises pensées qui vont fatalement à leur concrétisation. Cela porte aussi à s’interroger sur ce que nous Français, vivons « à domicile » actuellement : sommes-nous une société qui se comprend elle-même, ou bien fonctionnons-nous à l’aveugle ?

Quant au Rwanda, l’aveuglement a été aussi le fait des gouvernements étrangers impliqués[4. L’analyse des archives Mitterrand par Rafaëlle Maison (Esprit, mai 2010) montre à quels aveuglements on est conduit quand on s’enferme dans une posture étroitement polémique.]. Dela France d’abord, dont l’ambassade à Kigali s’est en avril 94, déshonorée par sa complicité mécanique, routinière, avec ceux qui étaient devenus sa clientèle. Mais les autres « grandes ambassades » ne se sont pas moins montrées attachées chacune à son « poulain », le FPR en ce qui concerne les Américains. « Au cour des premiers jours d’avril [1994], juge Guichaoua, il est fort probable qu’avec un appui déterminé des grandes ambassades, des forces étrangères mobilisées et des forces onusiennes, les personnalités politiques ayant pris leurs distances avec les blocs ethnistes auraient eu un ascendant suffisant pour appeler à la cessation des massacres. » (n.52, p.576)

4° Une des conclusions les plus importantes à tirer de la lecture de ce livre est l’impuissance en l’occurrence de la justice internationale (du TPIR)  à produire de la vérité politique. Sous prétexte que ce qu’il doit juger ce sont les responsables du génocide, le Tribunal d’Arusha a constamment refusé de considérer les crimes adjacents, même s’ils font partie du processus  qui a conduit à la catastrophe. À Arusha, les juges du siège ont fait preuve d’indépendance, refusant dans leurs jugements la thèse d’un complot de longue main pour préparer le génocide. Mais les procureurs, y compris les vedettes comme Louise Arbour et Carla del Ponte, se sont inclinés devant l’acharnement  du pouvoir rwandais à délimiter le champ des investigations. C’est pourquoi un boisseau opaque reste posé sur l’affaire de l’avion d’Habyarimana[5. Boisseau encore plus lourd depuis que Kouchner et Sarkozy ont engagé une politique de réconciliation avec le régime de Kagame.]. C’est pourquoi aussi les massacres de masse du FPR, que ce soit au cours de l’envahissement du Rwanda ou à l’occasion des actions contre les Hutus réfugiés au Congo[6. Les massacres commis au Congo (200 000 victimes) ont été qualifiés de génocide par R. Garrettone, chargé par l’ONU d’une mission d’investigation  qui a été interrompue par décision du Conseil de sécurité.] sont ignorés, en fait absous. L’idéologie post-Shoah a fait du génocide un objet juridique à part, décontextualisé, comme sorti de l’histoire. Mais c’est justement cette décontextualisation qui a des effets dans l’histoire. « Depuis 1990, tout ce que le FPR pouvait obtenir par les armes l’a été, la conquête du pouvoir, la caution internationale, une position politique et militaire avantageuse sur le plan régional. Se sont ajoutés, en contrepartie de l’incurie de la  communauté internationale face à la tragédie de 1994, des aides financières et techniques d’un volume exceptionnel et une garantie d’impunité incluant l’ensemble des faits de guerre nationaux et régionaux, jusqu’à l’occupation maintenue de l’est dela RDC. » (p.573) De l’absurdité de vouloir isoler de son contexte un crime politique !

D’avoir suivi de près le fonctionnement du TPIR permet aussi à Guichaoua de montrer que les témoins, au moins quand ils résident au Rwanda, sont constamment l’objet de pressions et de manipulations de la part du  pouvoir rwandais.

5° L’aveuglement des Occidentaux quand se préparait le pire a tenu à l’étroitesse de perspectives des différents gouvernements. Un autre aveuglement est produit désormais par la mauvaise conscience, l’aveuglement moraliste qui ressasse un discours sur les responsabilités tout en ne cherchant celles-ci que d’un seul côté, en faisant des transpositions très approximatives dela Shoah(hantise du « négationnisme »), qui par crainte de toute « relativisation » écarte des comparaisons qui pourraient être éclairantes. On peut en effet rapprocher les délires qui ont atteint le Rwanda d’autres mouvements survenus à l’entrée dans la démocratie.

Ceux par exemple qui s’indignent que certains Hutus aient évoqué 1789 pour justifier leur cause, devraient se souvenir qu’en réaction à certains thèmes de la « réaction aristocratique » Sieyès a en 1788 suggéré de renvoyer les nobles « dans les forêts de Germanie ». Ils devraient se rappeler aussi que de la Grande peur aux massacres de septembre 1792, la France révolutionnaire à connu, correspondant à la hantise des complots ou du retour des nobles des épisodes des panique accompagnés de déchaînements violents contre ceux que l’on avait sous la main. Ces épisodes le montrent : la « politisation des passions », la rationalisation des rancœurs laissées par les vieilles dominations n’est ni assurée ni spontanée, elle suppose un travail politique difficile.

On peut évoquer également une autre démocratisation sanglante et chaotique, celle qu’a connue le Mexique. Dans un contexte post-colonial, à la sortie d’un paternalisme  mis en place par les missions catholiques et prolongé par Porfirio Diaz, ce pays a connu des décennies de guerres révolutionnaires[7. Voir à ce sujet un livre récemment republié : La Révolution mexicaine de Jean Meyer, Taillandier 2010.] pendant lesquelles des élites divisées ont fait s’entre massacrer diverses fractions du peuple. Après quoi s’est installé au pouvoir un « Parti révolutionnaire institutionnel » qui a empêché pendant un bon demi siècle des élections libres et pluralistes, ne passant la main que dans les années 1970.

Une des leçons que suggère la lecture de Guichaoua paraît bien être qu’au lieu de pourchasser les mauvaises pensées, on aurait intérêt à essayer d’identifier les situations dangereuses.

 

*Photo : Riccardo Gangale/AP/SIPA. AP20911158_000001. 

 

 

Syrie/Liban : deux présidentielles en quête de candidats

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C’est officiel, Bachar Al-Assad a décrété que l’élection présidentielle syrienne se tiendrait le 3 juin prochain. Dans un pays morcelé par la guerre civile, le fils à papa syrien n’est pas encore candidat qu’on lui promet déjà un score bourguibesque. Pour mémoire, lors de son dernier plébiscite, en 2007, il avait recueilli 97% des voix – un score somme toute assez moyen pour un candidat unique !  Une réforme constitutionnelle ayant entre-temps ravalé la façade de ce régime hors d’âge, reste à dénicher un ou deux candidats fantoches pour croiser le fer avec Bachar. Si vous connaissez un citoyen syrien majeur, vacciné et pas franchement critique à l’égard du pouvoir alaouite, envoyez-moi son CV, je ferai suivre…

Sa candidature ne faisant guère de doute, le jeune apparatchik syrien – 49 ans, dont quatorze à la tête de l’Etat – s’est permis une petite escapade pascale dans le village chrétien de Maaloula, moins d’une semaine après sa reconquête par l’armée régulière. Opération com’ réussie pour Assad, ravi de poser avec le prêtre grec-orthodoxe local en train de contempler les icônes profanées par les jihadistes. Son slogan de campagne paraît tout trouvé : unité dans la diversité ! Terra Nova n’aurait pas fait mieux…

Comme un bonheur « démocratique » n’arrive jamais seul, le Liban voisin s’apprête aussi à élire un nouveau président. A la différence de son homologue syrien, l’actuel titulaire du poste, Michel Sleiman ne peut se représenter. Son successeur sera choisi par les 128 députés qui composent la Chambre, sans appel direct au peuple. Pour l’heure, Samir Geagea, président des Forces Libanaises, ancien seigneur de la guerre civile[1. Au terme de laquelle un procès inique le condamna à onze ans de prison pour un attentat contre une église.], fait figure de seul candidat de poids. Mais l’audace de cet ancien allié d’Israël n’enchante guère le camp du Hezbollah de Michel Aoun, qui peine cependant à trouver un prétendant de substitution. Résultat : Geagea a fait le plein des voix antisyriennes ce matin (48 bulletins), sans toutefois atteindre la majorité absolue.

En attendant la prochaine cession du Parlement jeudi prochain, je suggère aux parlementaires libanais d’oser le féminisme en portant enfin une représentante du beau sexe au sommet de l’Etat. Et puisqu’un Geagea semble bien parti pour emporter bon nombre de suffrages, que Samir laisse la priorité à sa charmante épouse Sethrida, une députée qui ne manque pas d’arguments…

*Photo : page facebook de Sethrida Geagea.

Affaire Sarkozy: les juges doivent respecter les règles

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affaire sarkozy ecoutes

affaire sarkozy ecoutes

Propos recueillis par Élisabeth Lévy, Gil Mihaely et Daoud Boughezala

 Ancien ministre de l’Industrie (1993-1994) et de la Défense (2011-2012), Gérard Longuet est sénateur de la Meuse.

 Causeur. Aujourd’hui, la demande de transparence semble croître au même rythme que la défiance des Français vis-à-vis de leur classe politique. Logique : pour contrôler le pouvoir, encore faut-il que ses actions soient transparentes…

 Gérard Longuet. Commençons par respecter les lois !  La « transparence » n’est pas une notion légale.  En revanche, le respect de la liberté individuelle et le droit à l’intimité sont des piliers de l’État de droit. En vrai libéral, je pense que le respect de l’être humain passe avant le bon plaisir du voyeurisme. Quelles que soient les responsabilités que quelqu’un exerce, son mode de vie, sa façon de consommer, ses déplacements,  ses relations doivent être sacralisées, de même que ses convictions pour qui ne veut pas les afficher.[access capability= »lire_inedits »]

Mais la technologie et les mœurs actuelles mettent à mal le droit à l’intimité. Faut-il s’y résigner ?

 Nous vivons dans une société numérisée : l’empreinte numérique de chacun d’entre nous est considérable et peut, si elle est reconstituée par quelque « Big Brother », bafouer notre intimité et notre liberté individuelle.  Alors que tout peut se savoir, on doit  faire en sorte que ces données ne soient manipulées ni par des organismes économiques ni, a fortiori, par le pouvoir politique. C’est pour cela que je réagis : si l’écoute judiciaire est parfaitement légitime, elle l’est dans le cadre d’une instruction visant un délit défini et si on a des raisons sérieuses de penser que telle ou telle personne est associée à ce délit. Dans le cas de Nicolas Sarkozy, ces critères n’ont pas été respectés.

C’est vous qui le dites ! Des magistrats informés pensent le contraire. Or, dans un État de droit, ce sont eux qui décident !

 On parle d’un financement que Kadhafi aurait apporté à la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007. Où sont les preuves matérielles ? Les comptes de cette campagne électorale ont été présentés au Conseil constitutionnel, qui les a validés ! À aucun moment, des financements suspects n’ont été signalés. Le dossier est vide ! Malgré cela, quelqu’un a pris la décision d’enquêter. À cet instant, Mme Taubira est de mauvaise foi : une instruction ne peut être ouverte, surtout sur un sujet majeur, qu’avec une ordonnance du doyen des juges d’instruction qui a lui-même reçu des réquisitions du Parquet, sous l’autorité du garde des Sceaux. Le juge ne peut pas s’auto-saisir.

Si l’on vous suit, la magistrature agit de manière arbitraire…

 Quand vous écoutez la totalité des conversations de quelqu’un pendant près d’un an, vous ne cherchez plus la confirmation d’un soupçon, vous passez au peigne fin la totalité de sa vie en espérant trouver quelque chose. C’est un détournement de procédure où l’on vide l’océan pour être certain que vous n’avez pas perdu une vieille chaussure.

La Justice française a-t-elle donc été instrumentalisée pour éliminer un concurrent politique ?

 Non. Les magistrats de l’instruction sont complètement autonomes, mais ils doivent respecter des règles. Or, le juge qui a pris la décision d’écouter Nicolas Sarkozy s’en est, semble-t-il, affranchi. Parti sur un sujet, il en poursuit un autre. En avait-il reçu le mandat ? Une institution aussi importante que la Justice doit obéir à une déontologie très forte. Lorsqu’il y a des écarts, il faut y mettre fin.

Dans ce monde transparent où vous êtes en permanence susceptible d’être écouté ou filmé, la politique est-elle toujours possible ?

 Pour réfléchir avant d’agir, il faut tout imaginer. À cet instant, le secret est bienvenu. Il serait dangereux à l’homme de pouvoir d’émettre publiquement toutes les hypothèses d’action qu’il étudie : on lui reprocherait une hypothèse qu’il n’a ou qu’il n’aurait jamais eu l’intention de suivre. La transparence à outrance nous empêcherait d’avancer de peur de nous retrouver en porte-à-faux avec l’opinion commune.

L’inféodation du politique au pouvoir médiatique n’illustre-t-elle pas un certain renversement des rapports de force ?

 En effet, ceux qui ont accès à l’opinion publique peuvent affaiblir ceux qui n’y ont pas un accès égal.

C’est donc le pouvoir politique qui est en position de contre-pouvoir, tandis que les magistrats et les médias exercent le vrai pouvoir et exigent une liberté quasi absolue ?

 Absolument ! J’ai un souvenir très précis du dernier conseil des ministres auquel j’ai participé sous la présidence de Mitterrand, où il a dit aux ministres présents : « Le jour où vous donnez l’autonomie au Parquet, vous pouvez renoncer à la politique parce que la République ne sera plus gouvernable, ce sera le gouvernement des juges. » Il avait totalement raison.

Et le gouvernement des médias, c’est encore pire, sans doute !

 C’est un pouvoir qui s’autodétruit avec le temps !

Mais, enfin, Edwy Plenel peut sommer la Justice de chercher, chercher et chercher !

 Exactement : il a un pouvoir de nuisance illimité et sans contrepartie de responsabilité. Mais l’opinion juge qui exagère et remet chacun à sa place.

Dans ce contexte, une indépendance accrue de la Justice vous pose-t-elle un problème ? Nous avons l’impression que les juges responsables des écoutes de Sarkozy étaient de facto assez indépendants…     

Je suis d’accord avec vous. Cette affaire donne le sentiment d’être autogérée par des magistrats qui se veulent investis d’une mission. Comme ils n’ont de comptes à rendre à personne, les marges sont vastes ! Quant à l’indépendance des juges, il faut comprendre que dans la Justice, il y a le juge qui juge et il y a l’action publique, qui décide de poursuivre. Or, cette dernière prérogative doit s’exercer in fine sous l’autorité du gouvernement. Il est la seule autorité légitime en démocratie pour décider de poursuivre car il décide du trouble à l’ordre public. Le juge, lui, juge en toute responsabilité les dossiers dont il est saisi. Chacun dans son rôle, le siège et le parquet, dans le cadre des lois.

En théorie, mais en réalité, le mal est toujours fait au niveau de l’instruction !

 Absolument, et je suis bien placé pour en parler[1]… Si la notoriété d’une personne est fortement atteinte par une enquête dont on laisse fuiter de façon partielle et partiale tel ou tel élément, la personne est condamnée avant même d’avoir été jugée !

En même temps, nous sommes tous atteints de voyeurisme. Malgré les appels au respect de la vie privée, tout le monde s’est intéressé aux récents événements sentimentaux de la vie privée de François Hollande ! L’offre rencontre donc la demande.

Vous avez été ministre de la Défense. D’après votre connaissance de nos services, est-il techniquement ou politiquement possible d’effectuer des écoutes illégales ? Le président, peut-il, comme à l’époque de Mitterrand, ordonner que l’on écoute tel ou tel journaliste  ?

Aujourd’hui, dans notre société de la délation permanente, je crois qu’un homme politique au pouvoir ne prendrait pas ce risque. Mais il existe aussi des solutions techniques privées qui permettent d’écouter. Sauf que le jour où vous passez commande d’un tel service, vous êtes prisonnier de l’entreprise qui l’a réalisé, ce qu’aucun homme politique ne souhaite…

On est aussi écouté par des agences de renseignement extérieures…

C’est fort possible.  Des grands services comme la CIA ou la NSA sont capable d’écouter des millions de communications par jour, puis ils sont en mesure d’en tirer les quelques dizaines de conversations qui correspondent à leurs préoccupations. Il suffit ensuite de les réinjecter partiellement dans les médias pour déstabiliser un gouvernement, par exemple.

Nos libertés sont donc menacées, à l’intérieur par la sainte alliance des juges et des journalistes, et à l’extérieur par les services de renseignement des pays étrangers…

Le véritable souci est effectivement la complicité de certains magistrats avec certains journalistes. Cette collusion m’a poussé à soutenir Nicolas Sarkozy, non pas en tant qu’homme politique, mais comme citoyen porteur d’une juste et saine colère !

Benoît Hamon a quand même déclaré que seuls ceux qui ont quelque chose à se reprocher redoutent d’être écoutés…C’est une horreur à l’état brut, hélas partagée par certains !

Les réactions à la tribune de Nicolas Sarkozy dans Le Figaro ont effectivement été très violentes. On a l’impression d’une guerre au sommet !

 Le gouvernement a sur-réagi pour faire oublier qu’il ne contrôle ni ses magistrats, ni ses policiers. Certes, les ministres Valls et Taubira ne sont responsables directement ni des écoutes ni des fuites, mais ils doivent faire le ménage chez les juges et les policiers qui en sont à l’origine ! Pour le moment, dans cette affaire, le seul délit incontestable, c’est la violation du secret de l’instruction.

Depuis l’affaire Patrick Buisson, fouillez-vous les collaborateurs qui participent à vos réunions ?

 Non. Mais je me mets psychologiquement dans la situation de quelqu’un qui, à tout moment, pourrait être écouté. J’essaie de ne pas dire de bêtises, de ne pas faire d’humour noir, alors que j’adore cela… Quand vous êtes un responsable politique, vous êtes obligé de vous contrôler matin, midi et soir ! Parfois, on explose de bon cœur ![/access]

*Photo: BRUNO BEBERT/SIPA. 00678460_000005

[1] Mis en examen en 1995 dans l’enquête sur le financement supposé illégal du Parti républicain, défunte formation de droite libérale qu’il a présidée, Gérard Longuet est finalement blanchi par un non-lieu en 2010. Également mis en cause par les juges dans une affaire concernant la construction de sa villa de Saint-Tropez, il est relaxé à deux reprises, en première instance, puis en appel.

Jihadistes français en Syrie : la Génération Y sur le front

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jihadistes syrie francais

jihadistes syrie francais

Je ne sais pas quel sera le contenu exact du plan présenté aujourd’hui mercredi pour lutter contre les « filières » djihadistes. Je ne doute pas, comme d’habitude, que ce phénomène nouveau, inédit par son ampleur, qui voit des centaines de jeunes français ayant tous ou presque moins de vingt-cinq ans partir se battre en Syrie contre Bachar Al-Assad sera très correctement analysé, chiffré, soupesé par d’éminents spécialistes de nos services de renseignements, de nos services diplomatiques, de nos services sociaux,  de nos services de l’éducation nationale, etc, etc… Que tout le monde, selon les nécessités politiques du moment, présentera le phénomène comme une terrible cinquième colonne en puissance au cœur de nos banlieues ou comme un grand malheur qui endeuille d’honnêtes familles françaises dont les rejetons ont été victimes d’un endoctrinement inacceptable.

Après tout, c’est vrai, la chose est inquiétante.

Songez donc ! Il y aurait dans la France de 2014 des jeunes gens avec un idéal.  Oui, un idéal… Il faut reconnaître que c’est terrifiant. On n’y était pas préparé. Un jeune, normalement, ça ne cherche pas à rejoindre une zone de front, sauf au niveau 4 d’un nouveau jeu vidéo. Un jeune, normalement, ça reste chez ses parents jusqu’à trente ans façon Tanguy pauvre qui n’a pas le choix vu le marché du travail et le prix des loyers. Un jeune, normalement, ça appartient à la Génération Y, celle qui n’a pas connu un monde sans téléphone portable, sans internet et sans exposition à la pornographie dès l’âge de douze ans. Un jeune, normalement, ça se désintéresse heureusement des idées générales, de la politique et du droit de vote parce que n’est-ce pas, c’est tous les mêmes, ces bouffons.

Mais voilà que depuis quelques mois, c’est la gueule de bois.

On s’aperçoit soudain alors qu’on était persuadé de les avoir anesthésiés, châtrés, domestiqués qu’il y a une nouvelle espèce de jeunes. Une espèce mutante dont la mutation ne consisterait pas uniquement à vivre vingt quatre heures sur vingt quatre avec des écouteurs dans les oreilles et les yeux braqués sur leur smartphone. Non, une espèce mutante parce qu’elle trouverait qu’un destin tragique est plus intéressant qu’une existence mécaniquement morne et qu’il vaut mieux une fin effroyable à un effroi sans fin. On se rassurera en se disant après tout qu’ils ont tous des prénoms arabes même s’il m’a bien semblé voir des Jordan et des Kevin se glisser dans le lot. On se rassurera aussi en parlant de phénomène somme toute minoritaire. On expliquera ça, savamment, par la géopolitique et les contrecoups du choc des civilisations dans les halls de nos cités.

 

Mais quand même, avouez qu’on ne s’y attendait pas. Des jeunes prêts à mourir autrement que d’une overdose dans les toilettes d’une boite de nuit ou dans un accident de la route, un samedi soir, avec une alcoolémie qui les amènera à se fracasser contre un platane. Des jeunes qui ne rêvent pas d’un « bon métier » après de « bonnes études », des jeunes qui ont du mal à faire de leur seul horizon historique la lutte contre les déficits et la mission de tenir héroïquement dans les tranchées du 3%, en bon soldat de l’austérité à cinquante milliards d’euros le plan. Des jeunes qui ne rêvent pas d’argent facile à travers les modes de réussite obligeamment proposés par la téloche à ceux qui n’ont plus qu’un écran plat comme interface avec le réel : rappeur emperlouzé machiste, vulgaire et violent au point d’aller faire des expéditions punitives dans les locaux du concurrent, footballeur avec un vocabulaire de trente mots et une morale de mercenaire qui lui fait préférer les clubs qui paient bien aux nations qui ne représentent plus rien à ses yeux, ou même star éphémère de la téléréalité à qui on demandera de surenchérir dans le côté « zyva », histoire que tout le monde, acteurs et spectateurs, s’enferment doucement dans des représentations convenues et des cases dessinées par d’autres.

Je ne sais pas, non plus, quelles sont les causes profondes de ce qu’il faut bien appeler cet engagement mais il faut bien reconnaître, aussi déplaisant soit-il, qu’il s’agit bien d’un engagement, c’est à dire la décision de tout laisser derrière soi pour quelque chose qui dépasse. On préférerait que ce soit pour autre chose qu’Allah, soit parce que l’Islam nous inquiète, soit parce qu’on sait que les religions sont l’opium du peuple, soit les deux. Mais enfin, le fait est là : ils s’engagent. Les plus indulgents parlent de romantisme mais personne n’ose aller jusqu’au mot « courage ». Et pourtant, il en faut.

On regrettera juste que ce courage soit mis au service d’un combat douteux qui risque de les faire finir les tripes au soleil du côté d’Alep pour essayer de faire tomber un dictateur qui, ironie de l’histoire, est aussi l’ennemi officiel de la France, une France qui a essayé de lui faire la guerre il y a quelques mois avec le succès que l’on sait. Je ne sais pas si un jeune djihadiste français a le sens de l’humour dans son paquetage. J’en doute mais après tout je n’en sais rien. En tout ça, s’il en a un peu, il doit goûter la saveur de la chose : tout un pays qui s’inquiète pour lui alors qu’il fait sur le terrain ce que ce même pays a voulu faire sans succès.

Enfin, dans cette histoire, on remarquera plus généralement que l’on a de plus en plus de mal, au plus haut niveau de l’Etat et des décideurs divers, à supporter qu’il y ait encore quelques jeunes qui s’engagent un peu fortement, et ce quelle que soit la cause : les veilleurs de la manif pour tous, les anarcho-autonomes de Notre dame des Landes ou du plateau des Millevaches, les antifas ou les black blocs dans les manifs qui dégénèrent, tous sont présentés comme des anomalies suspectes. Dans un récent essai que nous avions évoqué ici, Olivier Bardolle parlait du jeune homme d’aujourd’hui comme d’un « Gulliver entravé ».  Il serait peut-être temps pour nous de réfléchir à comment le libérer, Gulliver, sinon il faut savoir que s’il le fait lui-même avec les moyens du bord, aujourd’hui, ça se termine dans un combat douteux sous le soleil de Levant.

 

 

 

Grenoble, capitale de l’Eurasie

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festival geopolitique grenoble eurasie

festival geopolitique grenoble eurasie

« Pourtant, que la montagne est belle… , se dit le voyageur qui arrive à Grenoble. Dans ce Hollywood des nanotechnologies devenu le mois dernier la première ville écologiste de France, le festival géopolitique annuel amène une bouffée d’air du large. En tous les cas, les organisateurs du symposium[1. Jean-Marc Huissoud, directeur du master en relations internationales de l’école de management de Grenoble et Pascal Gauchon,professeur à PrepaSup, éditeur aux Presses Universitaires de France.] ont eu le nez creux ; bien avant que les médias ne redécouvrent la question russe, ils avaient choisi comme thème de l’édition 2014 « L’Eurasie : l’avenir de l’Europe ? ». Quezaco ? Pascal Gauchon, co-organisateur du festival, distingue deux grandes conceptions de l’eurasisme[2. « Entre Asie et Europe, entre Russie et Amérique », Pascal Gauchon, Conflits n°1, printemps 2014.], dans sa nouvelle revue Conflits. D’un côté, la perspective d’un nouvel Empire russe élargi à sa périphérie semble animer Vladimir Poutine. De l’autre, le fantasme d’une Europe s’étendant de Brest à Vladivostok ne fait plus vibrer que quelques esprits perdus dans les limbes de l’abstraction. Anti-occidentaliste, préférant la realpolitik aux droits de l’homme, opposé aux ingérences, le plus petit dénominateur commun entre ces deux acceptions du mot et de la chose peut se résumer à une suite de négations.

Tout ceci exhale un petit parfum multipolaire voire atlantosceptique ? Ne nous y trompons pas : Eurasie rime quasi-systématiquement avec Russie. Dans les couloirs de « Sup de Co Grenoble », l’inexpressive trombine de Poutine se fait omniprésente, des tableaux psychédéliques représentant un président russe cagoulé aux sacs en plastique de la revue Conflits estampillés « Que veut Poutine ?» C’est que Moscou représente le cœur du projet eurasiatique : quelle autre puissance peut se targuer d’une immensité continentale qui s’étend de l’Arctique au Pacifique, en passant par la Mer Noire et quelques millions de km2 de plaines sibériennes ?

Même les Turcs qui se hasardent à penser l’Eurasie annexent leur position sur leur relation à l’ogre russe, avance Tancrède Josseran au public grenoblois. Nous sommes tous des mongols, pourraient scander de conserve Turcs, Russes voire Chinois ouïghours. Car le berceau historique des hordes qui conquirent Byzance en 1453 se situe aux confins de l’Asie centrale, dans ce « couloir des invasions » où Slaves de la forêt et Turcs de la steppe se croisèrent au temps de Gengis Kahn. Le héros mongol sert de pont mythique entre Russes et Turcs, que l’Union européenne pousse involontairement dans les bras l’un de l’autre. Comme dans les années 1920, lors des fiançailles avortées de Lénine et Atatürk, les deux puissances régionales affectent de s’apprécier, un parti kémalo-maoïste (!) défendant carrément l’alliance eurasiste avec Moscou, quitte à ne convaincre que 0.38% de l’électorat aux dernières législatives turques ! Rires  étouffés dans la salle. Quoique gagnée par quelques penchants eurasistes, la Turquie peine à faire son trou en Asie centrale, région où la langue russe et les satrapes issus de l’ancienne nomenklatura soviétique y manient le knout mieux que quiconque…

Dans le même temps, Moscou reprend pied dans les marches centre-asiatiques de son empire après la décennie d’abaissement national des années Eltsine et de son chef de la diplomatie Andreï Kozyrev, surnommé « Monsieur Da » pour son aménité légendaire[2. Rappelons que les Américains avaient surnommé Khrouchtchev « Monsieur Niet ».]. À l’occidentalisme des premières années post-soviétiques, succède une politique de puissance pragmatique teintée de néo-eurasisme, sous la houlette de Vladimir Poutine. On comprend que les premiers cercles du pouvoir russe trouvent quelque avantage à laisser dire que l’eurasisme ésotérique d’un Alexandre Douguine, un temps associé au trublion Limonov au sein du Parti national-bolchévique, guide ses pas. Fondamentalement, le retour en grâce de l’idéologie eurasiste, née chez les émigrés blancs des années 1920 et 1930, est l’une des conséquences tardives de la chute de l’URSS. Du jour au lendemain, 20 millions de Russes se sont retrouvés citoyens d’un autre pays que le leur, reposant la question des frontières culturelles et géographiques. A l’image du géostratège Sergueï Karaganov, les actuels conseillers de Poutine exhument les théories eurasistes du siècle dernier : Nicolas Troubetzkoï, Piotr Stavinski et Lev Goumilev voyaient dans l’Empire multiethnique russe, un « troisième continent » distinct de l’Occident comme de l’Asie, dans le prolongement des Mongols de Gengis Kahn, dont bien des Russes, disent-ils, partageraient le gros morceau du génotype.

Mais quelques parentés chromosomiques ne font pas l’alpha et l’oméga des relations internationales. Si j’en crois les chiffres édifiants avancés en grand amphi dans un français parfait par Vladimir Kolossov, président de l’Union géographique internationale, les échanges au sein de l’ancien espace soviétique avancent à la vitesse d’un moujik unijambiste. A l’intérieur de la Communauté des Etats Indépendants (CEI), coquille vide qui a succédé à l’URSS, en vingt ans, les transactions commerciales mutuelles ont reculé de 60% à 20% des échanges. Même l’Union douanière scellée depuis quelques années entre Russes, Kazakhs – dont le président Nazarbaïev a consacré l’eurasisme comme l’idéologie officielle de son régime ! – peine à prendre du poil de la bête. Preuve qu’un tarif extérieur commun n’a jamais fait le printemps, les échanges commerciaux entre Moscou, Astana et Minsk ont régressé de 6% en 2013 par rapport à l’année précédente.

« L’étranger proche », voilà comment le Kremlin nomme les anciennes républiques soviétiques qui forment « la sphère de ses intérêts privilégiés », selon l’expression employée par Medvedev, en 2008, pendant sa première année de mandat présidentiel. Grosso modo, les « « frontières de sécurité » définies par la doctrine militaire russe correspondent au glacis des Etats de la CEI, de l’Asie centrale à l’Ukraine. C’est là que le bât blesse. Non que l’ancien grand frère se sente à nouveau pousser des ailes impérialistes, mais au sentiment d’encerclement par l’OTAN et le parapluie anti-missiles américain, s’ajoute une sourde hostilité de l’Union européenne. « En Russie, on estime avoir été bien mal récompensé d’avoir accepté de laisser les pays de l’Est libres de leur destin en 1989, dissous le pacte de Varsovie, puis accepté l’implosion de l’URSS. »[3. Voir « La Russie, un acteur international par la force de sa géographie », Pascal Marchand, Diplomatie n°66, janvier-février 2014.], explique Pascal Marchand, auteur d’une passionnante Géopolitique de la Russie (PUF, 2014).

Pour le jeune chercheur David Teurtrie, l’affaire ukrainienne est l’éclatante démonstration de l’affrontement atlanto-russe. Aux derniers mois du pouvoir vacillant d’Ianoukovitch, l’Union européenne l’a contraint à opérer un choix binaire et exclusif : le « partenariat oriental » avec Bruxelles ou le pas de deux eurasiatique avec Moscou.  « Partenariat oriental » : ainsi se nomme la politique de voisinage est-européenne des 28, dirigée vers les ex-pays satellites de l’URSS, à l’exclusion explicite… de la Russie. Sous la pression des Etats baltes et de la Pologne, l’UE s’enfonce dans la diplomatie de l’affront.

Nous et les autres, telle fut donc l’alternative exclusive proposée à l’Ukraine. Bilan des courses : le désormais ancien régime de Kiev opposa un niet aux Européens après avoir mesuré l’importance de ses relations énergétiques et économiques avec le frère grand-russe. Réduits à un rôle d’intermédiaires entre la place Maïdan et le pouvoir de l’oligarque corrompu Ianoukovitch, Français, Allemands et Polonais négocièrent  avec Russes et Ukrainiens l’ accord de transition du 21 février  prévoyant la formation d’un gouvernement national. Las, souligne Pascal Marchand dans son grand oral grenoblois, ce compromis tint… 12 heures, jusqu’à la destitution surprise du président ukrainien !

Un homme comme Poutine ayant tous les défauts du monde sauf l’irréalisme, il tâche de consolider ses intérêts continentaux sans se faire d’illusions sur les chances d’une Europe émancipée de l’OTAN. Puisque l’avenir économique du monde emprunte la route de la soie, Vladimir Poutine réoriente ses priorités vers l’Est. Sachant que la Vieille Europe n’est rien sans les Etats du rivage asiatique, Moscou s’emploie à réacheminer son gaz et son pétrole – d’où l’Etat russe tire 90% de ses recettes – vers la Chine tout en développant des programmes de coopérations technologiques et militaires très poussées avec l’Inde (4).Au milieu de ce grand jeu, l’Union douanière eurasiatique n’a aucune vocation immédiate à concurrencer l’UE : la puissance, c’est comme le tango, il faut être deux pour l’esquisser…

Retour au concret. Alors que le festival touche à sa fin, de retour de Simferopol, le grand reporter de guerre Renaud Girard raconte avec truculence son voyage Kiev-Simféropol, digne des tribulations de Tintin entre la Syldavie et la Bordurie. Avant même les résultats du referendum d’autodétermination, des miliciens criméens pro-russes l’accueillirent à l’entrée de la presqu’île, le pistolet sur la tempe, avant de le libérer de leur étreinte, moyennant une fouille au corps approfondie… L’espace d’une minute, le journaliste du Figaro imagine le pire : et si, en avril 2008, l’Alliance atlantique avait intégré la Géorgie et l’Ukraine en son sein, comme le souhaitait George W. Bush ? L’adhésion de ces deux Etats aurait transformé en déflagration mondiale l’escarmouche russo-géorgienne de l’été 2008 avant de provoquer un conflit Est/Ouest dans la baie de Sébastopol, où mouille la flotte russe…

Après un repas bien arrosé, Girard, en quête d’un dernier verre, enchaîne les anecdotes à l’heure où les gens raisonnables rentrent dans leurs pénates. Il est minuit passé. Grenoble by (saturday) night enfile son bas de contention, en attendant l’édition 2015 du festival. « À quoi servent les frontières ? » : un sujet d’une actualité inaltérable. Espérons que l’année prochaine je mettrai moins d’une heure et demie à retrouver mon hôtel à la nuit tombée… J’ai encore des progrès à faire en géographie.

Amours présidentielles : cela ne nous regarde pas…

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francois hollande gayet deneuve marceau

francois hollande gayet deneuve marceau En tant que cher lecteur et rédacteur d’Elisabeth Lévy, j’entends bien, comme l’on m’y invite, donner mon propre avis, forcément éclairé, sur ce grave sujet qu’est la vie sexuelle du Président de la République. Précisons d’emblée que comme tout homme qui se respecte, c’est-à-dire qui ne respecte pas les nouvelles normes anti-machistes, je succombe à un clinamen des plus naturels, celui de donner raison a priori à Sophie Marceau quoi qu’elle ait dit contre Catherine Deneuve.

Car c’est un fait avéré que tout Français a été amoureux au moins une heure dans sa vie de la brune quand la blonde relève seulement de la statuaire nationale, où aux côtés de Carole Bouquet et Isabelle Adjani, elle nous fait rendre grâce aux Phidias et Praxitèle qui les ont créées mais ne nous en touchent jamais qu’une sans faire bouger l’autre. Mais si l’on se penche jusqu’au fond de cette ténébreuse affaire, Marceau a encore raison : il est évident que la vie sentimentale et sexuelle de nos monarques nous a toujours concernés, nous autres Français, et c’est en quoi, featuring Alain Finkielkraut, nous demeurons le peuple le plus galant du monde. Il nous est en effet très nécessaire de savoir que Louis XIV a épousé Mme de Maintenon de la main gauche ; que saint Louis poutrait sa femme dès que sa mère avait le dos tourné et qu’il a même inventé deux croisades pour cela ; que Félix Faure qui se rêvait César finit Pompée ; qu’Henri IV croyait que c’était un os ; que son lointain rejeton Louis XVI au contraire subit l’une des premières opérations pour remédier à la paresse de popol ; qu’un récent président était Monsieur cinq minutes douche comprise ; enfin qu’un ancien Premier ministre, connu pour être la coqueluche de la gent féminine, aurait cédé au parti de la jaquette par amour d’un séduisant comédien. Aussi Sophie qui, n’en doutons pas, connaît parfaitement la théorie des deux corps du roi, est parfaitement fondée à dispenser, telle notre nouvelle Madame de Scudéry, bons et mauvais points au chef des armées. Il ferait beau voir que l’on interdît aux femmes à l’époque de Najat Vallaud-Belkacem le droit de manier la Carte du Tendre, qui demeure, quoi que l’on en dise, leur principale contribution au progrès de l’humanité.

Alors, bien qu’admirant la leçon paradoxale que François Hollande nous administre sur les vertus du mariage, devant tant de vulgarité, d’inélégance, de goujaterie, je n’aurai qu’un mot avec Sophie Marceau et Louis Aragon : feu sur l’ours savant de la social-démocratie ! Rendez-nous Mazarin, le Régent et Mitterrand ! À défaut de grands hommes, on demande des roués. Car il en va de l’honneur de la France devant le monde.  

*Photo : Zacharie Scheurer/AP/SIPA. AP21509143_000002. 

Alain Finkielkraut/Elisabeth Lévy : petit clash entre amis

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La devise de Causeur « Surtout si vous n’êtes pas d’accord » n’est pas une publicité mensongère. On vient d’en avoir une preuve supplémentaire ce dimanche à L’Esprit de l’Escalier avec ce qu’un rappeur aurait pu qualifier de battle ou un troubadour de tenson. Pour parler normal, c’est à une franche engueulade qu’ont pu assister les auditeurs de RCJ.

À l’origine de cette chaude dispute, le sujet bouillant de la semaine : l’article de Médiapart sur le conseiller com’ du président, Aquilino Morelle, et les aléas qui s’ensuivirent.

Pour le philosophe, c’est une parfaite illustration de la méthode Plenel qui veut que les puissants soient par principe coupables. Les hasards de l’actualité, rappelle-t-il sans cacher son écœurement, ont voulu que les révélations de Médiapart sur les Weston de Morelle sortent la semaine même où l’on enterrait Dominique Baudis –lequel fut victime,  en 2003, des « révélations » aussi abjectes que mensongères du Monde, alors dirigé par qui vous savez.

Elisabeth n’en disconvient pas, mais fait remarquer que faire venir un cireur de souliers à l’Elysée heurte l’inconscient politique férocement égalitaire des Français et peut-être la common decency chère à Orwell. Le moins que l’on puisse dire est que cette remarque agace prodigieusement Alain Finkielkraut et que cet agacement n’est pas du goût de son interlocutrice.

Alors, après ce clash en direct, Alain et Elisabeth sont-ils réconciliés ? Vous le saurez dimanche prochain, en écoutant L’Esprit de l’Escalier

 

 

Le « putsch » des pays islamiques sur le football

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mondial iran turquie

mondial iran turquie

En politique comme en football, seuls les résultats comptent. À défaut de briller sur le rectangle vert, les pays arabes de la zone Asie accumulent les victoires politiques sur le front du football mondial. Une prise de pouvoir savamment orchestrée en coulisse depuis début 2011, date à laquelle le prince Ali Ibn Al-Hussein, demi-frère du roi de Jordanie, a pris ses fonctions de vice-président et de membre du comité exécutif de la FIFA, au terme d’une élection sulfureuse. Batailles d’égos, soupçons de malversations, rumeurs de matchs truqués, détournements de fonds révélés par le New York Times : la « maison mère » du ballon rond est au fond du trou. Roublard, le prince jordanien comprend que l’image d’une FIFA minée par la gabegie lui donne une grande marge de manœuvre.

À peine nommé, le prince hachémite écope du dossier brûlant du hijab. Au printemps 2011, les joueuses de l’équipe nationale iranienne sont exclues, pour cause de port du voile, des épreuves qualificatives pour les Jeux olympiques de Londres. La FIFA s’appuie alors sur la loi 4 de son règlement qui interdit toute forme d’expression politiqueou religieuse sur les terrains. Une décision vécue comme une humiliation à Téhéran. La Jordanie et l’Iran entrent alors dans une colère noire et on frôle l’incident diplomatique lorsque Moustapha Mosleh Zadah, ambassadeur d’Iran en Jordanie, évoque une « violation des droits de l’homme ».[access capability= »lire_inedits »]

La FIFA décide alors d’entamer des négociations. Pour défendre les intérêts de ses amis iraniens, le prince Ali peut s’appuyer sur une jurisprudence du Comité international olympique (CIO) qui, lors des JO d’Atlanta en 1996, avait autorisé une athlète à concourir voilée. À l’automne 2011, tout le gratin du football se retrouve dans les très chics quartiers du prince jordanien, à Amman, pour une réunion au sommet qui prend des allures de vaste opération de communication. Contre toute attente, quelques semaines plus tard, les conclusions de la Commission exécutive de la FIFA donnent raison aux joueuses voilées ! Une décision entérinée en catimini, au printemps 2012, par l’IFAB (International Football Association Board), instance quasi étatique qui régit les règles du football. Après vingt mois d’expérimentation, la réforme vient d’être définitivement adoptée : les footballeuses professionnelles sont désormais autorisées à jouer la tête couverte. Et que les hommes ne se sentent pas lésés : à la demande de sikhs canadiens, les joueurs pourront aussi porter des turbans lors des matchs. « Nous ne pouvons pas faire de discrimination. Ce qui s’applique aux femmes doit aussi s’appliquer aux hommes », a précisé Jérôme Valcke, le secrétaire général de la FIFA, sans envisager que le port du voile imposé aux femmes puisse lui-même être tenu pour une discrimination.

Dans la France laïque, cette décision, qui signifie que la FIFA ne considère plus le hijab comme un signe religieux ostentatoire, mais comme une simple particularité culturelle, fait l’effet d’une bombe. « Les gens de la FIFA et du CIO ont cédé face au diktat de l’Iran, car ils sont achetés ! », déclare Annie Sugier, la directrice de la Ligue du droit international des femmes. Asma Guefin, présidente de Ni putes ni soumises, évoque pour sa part « le poids économique, notamment du Qatar, qui a joué un rôle majeur ».  Les gens sont méchants. On redoute que la « réforme » provoque un véritable imbroglio judiciaire autour des terrains de foot. D’autant que le voile a déjà créé des problèmes sur les terrains amateurs. À Narbonne, le dimanche 18 mars 2012, un arbitre a refusé de diriger un match parce que certaines joueuses portaient un foulard. L’homme en noir ne faisait qu’appliquer la fameuse loi n°4. En théorie, il ne pourrait plus le faire aujourd’hui. Sauf que Noël Le Graët, le patron du foot français, n’en démord pas : on ne verra pas de footballeuses voilées en France. Plusieurs clubs de football féminin arborent pourtant déjà un foulard ou un hijab lors de matchs amicaux et un simple recours en justice pourrait leur permettre de le porter lors des rencontres officielles. Le match est donc loin d’être gagné pour les dirigeants du foot hexagonal…

Force est de constater que cette décision n’est pas isolée : depuis que le prince est aux manettes, toutes les décisions de la FIFA, aussi bien sportives que politiques, semblent aller dans le sens des intérêts des pays arabes. La FIFA est le théâtre d’un lobbying intense qui a peu à voir avec le football et beaucoup avec le conflit israélo-palestinien et les revendications islamistes. Sur l’injonction du prince jordanien, c’est Joseph Blatter, le président du football mondial, en personne, qui demande aux autorités israéliennes d’intervenir en faveur de Mahmoud Sarsak, joueur palestinien incarcéré en Israël. Le 10 juillet 2012, après des tractations menées par les pays du Golfe, le prisonnier, soutenu par Éric Cantona, est libéré en catimini et accueilli en héros à Gaza.

En juillet 2013, c’est encore Sepp Blatter, et encore à la demande du prince, qui joue les entremetteurs entre Benyamin Netanyahou et les pays du Golfe lors d’une tournée en Palestine et en Israël. Sa mission : résoudre la question de la libre circulation des footballeurs. Jibril Rajoub, le président de la fédération palestinienne, a annoncé à cette occasion qu’il n’hésiterait pas à demander des sanctions contre Israël lors du prochain congrès de la FIFA prévu en juin 2014. On peut gager qu’il sera soutenu par l’Iran et la Jordanie, pays amis de la fédération asiatique. Dont Israël avait déjà été exclu en 1974.

Quelques semaines avant l’accession à la vice-présidence de la FIFA du prince Ali Ibn Al-Hussein, le Qatar obtenait l’organisation de la Coupe du monde 2020. Cette décision, que Barack Obama lui-même a qualifié de « mauvaise », a été fort décriée, pour des raisons pragmatiques comme la météo, l’insuffisance des équipements ou les problèmes logistiques, mais surtout parce qu’elle était entachée par la corruption. Depuis, le Sunday Times a révélé que plusieurs membres de la Confédération africaine et asiatique avaient été littéralement achetés par le Qatar.

Quant à Michel Platini, président de l’UEFA et membre du comité exécutif de la FIFA, il n’a même pas condamné la corruption. Silence assourdissant ! En revanche, il s’est montré beaucoup plus bavard sur la candidature qatarie, qu’il a défendu bec et ongles. Un an après la victoire de Doha, son fils, l’avocat Laurent Platini, était nommé responsable du pôle européen du fonds Qatar Sports Investments (QSI). Un véritable « mécène » du foot européen, présent aussi bien sur les maillots du FC Barcelone que dans les caisses du PSG. La situation à la tête de la FIFA est telle que les parlementaires du Conseil de l’Europe ont officiellement demandé à la haute autorité du football de faire la lumière sur les divers scandales qui l’ont touchée.

Quatar 2000, du soleil et des zones d’ombre

Quelques semaines avant l’accession à la vice-présidence de la FIFA du prince Ali Ibn Al-Hussein, le Qatar obtenait l’organisation de la Coupe du monde 2020. Cette décision, que Barack Obama a lui-même a qualifié de « mauvaise », a été fort décriée, pour des raisons pragmatiques comme la météo, l’insuffisance des équipements ou les problèmes logistiques, mais surtout parce qu’elle était entachée par la corruption. Depuis, le Sunday Times a révélé que plusieurs membres de la Confédération africaine et asiatique avaient été littéralement achetés par le Qatar. Quant à Michel Platini, président de l’UEFA et membre du comité exécutif de la FIFA, il n’a même pas la corruption. Silence assourdissant ! En revanche, il s’est montré beaucoup plus bavard sur la candidature qatarie, qu’il a défendu bec et ongles. Un an après la victoire de Doha, son fils, l’avocat Laurent Platini, était nommé responsable du pôle européen du fonds Qatar Sports Investments (QSI). Un véritable « mécène » du foot européen, présent aussi bien sur les maillots du FC Barcelone que dans les caisses du PSG. La situation à la tête de la FIFA est telle que les parlementaires du Conseil de l’Europe ont officiellement demandé à la haute autorité du football de faire la lumière sur les divers scandales qui l’ont touchée.[/access]

*Photo: Flickr Creative Commons