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In memoriam Eric Rouleau

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Eric Rouleau est passé de vie à trépas, le 25 février, dans sa quatre-vingt-dixième année, dans sa propriété d’Uzès, dans le Gard. Avec lui disparaît l’un des derniers dinosaures du journalisme à l’ancienne, version orientale, dont la vie romanesque est un entrelacs d’histoires louches, de coups tordus, d’intrigues de palais et de couloirs, de grands reportages et de petites crapuleries. Oui, je sais, il est de la plus grande indécence, sous nos cieux, de déroger au principe de nos aïeux romains enjoignant aux survivants de ne dire des morts que du bien, sinon rien : de mortuis, aut bonum aut nihil… Je préfère pourtant, en l’occurrence suivre l’exemple du regretté Christopher Hitchens, journaliste et polémiste anglo-américain dont les « obituaries » (nécrologies) des grands de ce monde ont brisé le tabou de la bienséance en matière d’éloge funèbre.

Ce n’est d’ailleurs pas faire insulte au défunt que de rappeler que sa présence en ce monde ne passa pas totalement inaperçue, même si les dessous de sa notoriété ne sont pas immaculés. Soyons justes, à défaut d’être complices : Eric Rouleau, né juif au Caire en 1926 sous le nom d’Elie Raffoul, n’est pas un de ces personnages médiocres  de la « profession », qui croient faire l’Histoire ou réformer le genre humain au seul prétexte qu’ils sont porteur d’une carte de presse. Il était charmeur, homme du monde, bon convive.

Le journalisme, Eric Rouleau en a fait, jusqu’à ses derniers jours (il écrivait encore récemment dans Le Monde diplomatique), un instrument au service de sa gloire, de sa fortune, de sa passion politique et surtout  de son goût immodéré pour l’intrigue, la manipulation, le trafic d’influence. Lorsqu’il lui apparut que la presse n’était plus, peut-être pour des raisons économiques, le cadre idéal pour mener une vie de nabab itinérant lui permettant de fréquenter les puissants, principalement les despotes arabes du Moyen Orient, il se tourna vers la diplomatie, grâce à François Mitterrand, qui en fit son homme de contact avec Yasser Arafat, Mouammar Kadhafi et autres humanistes du même acabit.

L’admiration que lui vouaient les  élites parisiennes, de gauche comme de droite, depuis son entrée au Monde en 1955 était celle d’ignorants pour celui qui semble vous conduire par la main dans le dédale de « l’Orient compliqué ». Les papiers de Rouleau, parfait arabisant,  nourris bien entendu, « aux meilleures sources », étaient de ceux qui semblent vous rendre plus intelligents  alors qu’ils vous instillent sournoisement le message des despotes orientaux susnommés. Il faisait cela habilement, ayant parfaitement intégré les codes rhétoriques du «  journal de référence », introduisant, par exemple, une critique mineure  des faits et gestes son puissant ami oriental pour mieux faire passer l’essentiel de ses thèses. Lorsqu’Anouar El-Sadate s’avisa de ne plus considérer Rouleau comme le messager naturel du pouvoir égyptien vers la France, ce dernier le poursuivit de sa vindicte, même après sa mort tragique : traître à la cause, bradeur de la Palestine, valet des Etats Unis. On a pu lire cela, en substance, sous la plume de Rouleau dans Le Monde, Le Monde diplomatique et, très récemment, dans son livre de mémoires paru en 2012[1. Dans les coulisses du Proche-Orient, Editions Fayard.].

Comment cela ? Nasser, Arafat, Kadhafi et consorts auraient été les tireurs de ficelle d’un petit juif cairote, qui plus est expulsé de son pays dans les années cinquante pour activités communistes ? Allons donc, ce ne sont que calomnies diffusées par la droite sioniste qui déteste cet homme de paix ! À tous ceux qui, aujourd’hui, chantent les louanges posthumes du « grand journaliste » Rouleau, je conseille de relire attentivement, avec le recul, les articles écrits par lui à la gloire de ses mentors arabes, aisément accessibles sur le web, et qui éclairent l’homme sous un jour nouveau : celui d’un habile agent d’influence du nationalisme arabe dans sa phase ascendante des années 60 à 80, épousant tous ses méandres et glorifiant tous ses leaders.

Les bénéfices tirés par Rouleau de son activité ne se limitaient pas à la renommée journalistique ni à la satisfaction militante de voir ses idées véhiculées par un grand journal français. L’homme était un artiste des notes de frais qui faisaient pâlir les gestionnaires du Monde, même à l’époque bénie des vaches grasses de la presse écrite. La manne était d’autant plus abondante que le « grand journaliste » était traité avec des égards orientaux par ses amis du Caire, Tripoli, Beyrouth ou Damas, qui connaissaient ses goûts de luxe. En 1985, lorsque la première crise économique frappa les finances du Monde, son directeur, André Fontaine, fut contraint à un plan d’austérité drastique : pour sauver le journal, tous les salariés à carte de presse furent invités à accepter une diminution de salaire de 10%. La plupart d’entre eux acceptèrent, et rares furent les journalistes qui choisirent de bénéficier du « guichet-départ », clause de la convention collective permettant de partir en empochant les indemnités légales, un mois de salaire par année de présence. Parmi ces derniers, Eric Rouleau, qui savait depuis quelques mois que François Mitterrand allait le nommer au poste d’ambassadeur en Tunisie. Cette opportunité tombait à pic : l’accession à la direction du Monde d’André Fontaine et, à celle du service étranger, de Jacques Amalric, tous deux réputés « atlantistes » et peu sensibles aux sirènes tiers-mondistes qui charmaient leurs prédécesseurs Jacques Fauvet et Claude Jullien, limitait la marge de manœuvre politique et financière de Rouleau. Comme on lui chipotait les notes de frais, et que sa mainmise sur le secteur Moyen-Orient du Monde vacillait, il préféra ouvrir le parachute doré légal. Une indemnité de 930 000 francs de l’époque, l’équivalent de 230 000 euros d’aujourd’hui, le consola de quitter son bouge de la rue des Italiens pour les ors du Quai d’Orsay et Dar Al Kamila, somptueuse résidence de l’ambassadeur à La Marsa, près de Tunis. Cette attitude fut appréciée à sa juste mesure par ses anciens collègues restés au Monde avec un salaire amputé, et des traites d’appartement constantes.

Entré au service de l’Etat, sous la double protection de François Mitterrand et de Roland Dumas, Eric Rouleau exerça ses nouvelles fonctions avec les critères moraux et politiques qui lui avaient si bien réussi au Monde. Il fut moins le représentant des intérêts français à Tunis  que l’agent d’influence  de l’OLP, réfugiée à Tunis après la débâcle de Beyrouth, auprès de l’Elysée. Et les travaux pharaoniques (Rouleau est égyptien !) qu’il entreprit dans les ambassades qu’il occupa, Tunis et Ankara, sont restés dans la mémoire des services financiers du Quai d’Orsay, contraints par le pouvoir d’avaliser les folies immobilières de  l’intime du président. S’il n’est pas prouvé que Rouleau toucha des royalties de ses amis arabes des royalties pour ses bons et loyaux services, on peut se demander si son épouse, Rosie Rouleau dut à ses seules qualités artistiques de devenir la photographe officielle et  grassement rémunérée de Mouammar Kadhafi…

Eric Rouleau fut au journalisme du siècle dernier ce que Roland Dumas fut à la politique, un personnage trouble et séduisant, talentueux et peut-être un brin vénal. Leur complicité ne fut pas fortuite, elle allait de soi, pour le meilleur et surtout pour le pire.

La poésie comme incident de frontière

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roger gilbert lecomte

On réédite, dans la collection Poésie/Gallimard, l’essentiel des textes de Roger Gilbert-Lecomte. Une petite précision, d’abord. Parmi les idées reçues aujourd’hui, pour excuser l’inculture galopante qui a transformé les lecteurs de poésie en une espèce menacée, on invoque le prix des livres. Le problème est que nous disposons en France, non seulement d’un réseau de médiathèques où l’on peut à peu près tout emprunter, et ce dès qu’une ville compte deux mille habitants, mais aussi de collections de poche qui n’hésitent pas à donner au lecteur pour moins de 8 euros le volume (un paquet de clopes) l’essentiel de la poésie contemporaine, réputée faussement inaccessible ou de celle du passé, pas forcément aussi bien connue que l’on croit. Signalons, pour modérer cette sortie ronchon, que cette inculture n’est pas spécialement le fait de la jeunesse et que les pleureuses qui gémissent sur cette jeunesse qui ne sait « rien » ont elles-mêmes le plus souvent ouvert un recueil de poésie pour la dernière fois l’année de leur bac de français, et encore…

Pour en revenir à Roger Gilbert-Lecomte, il était dommage qu’il soit laissé aux seuls spécialistes et sa parution en poche pourra permette de découvrir un de ces météores plus ou moins en marges du surréalisme,  qui illuminèrent le ciel noir des années 1930 de fulgurances prophétiques du carnage qui s’annonçait : on pense à Artaud,  Max Jacob ou Crevel par exemple. Crevel se suicida en 1935 quand il refusa l’inféodation du surréalisme au stalinisme, Artaud connut la douceur des hôpitaux psychiatriques sous Pétain qui étaient des  mouroirs sordides avant de tirer sa référence épuisée à la fin des années 40, Max Jacob lui, juif converti au catholicisme depuis les années 1920, fut arrêté par la Gestapo française et mourut au camp de Drancy en 1944 (comme quoi, les Juifs français protégés par Pétain…).

Roger Gilbert-Lecomte, lui, a trente-sept ans quand il meurt en 1943, consumé par la tuberculose à l’hôpital Broussais, après avoir vécu ses dernières années comme un héros de Simenon, sous la protection d’une patronne de bistrot du XIVème arrondissent qui avait eu pitié de sa silhouette maigre de vieil adolescent aux yeux mangés par la nuit. Savait-elle, madame Firmat, qu’elle avait sous son toit un voyant pour emprunter des termes rimbaldiens, c’est-à-dire un poète qui avait fait de la poésie un mode d’exploration de l’au-delà, une mitrailleuse lourde pour faire exploser le mur des apparences, un explosif pour dynamiter la Caverne de Platon ou, pour les plus jeunes d’entre nous, la pilule rouge prise par Néo pour s’extraire de la Matrice.

Tout avait commencé, pour Roger Gilbert-Lecomte dans une classe de seconde, millésime 1922-1923 du lycée des Bons Enfants de Reims. Conjonction astrale, ou dirait  Gilbert-Lecomte, « vitesse de la vérité », se retrouvent alors sur les mêmes bancs Gilbert-Lecomte mais aussi René Daumal qui fera partie de la galaxie surréaliste et même Roger Vailland, futur romancier communiste et prix Goncourt pour La Loi. Avec quelques autres, ces adolescents nervaliens qui croient à la puissance subversive du rêve quand il infuse la vie réelle, inventent ce qu’ils appellent Le Grand Jeu et qui deviendra une revue dès 1927 une fois que Daumal et Vailland sont à Normale-Sup et que Gilbert-Lecomte a commencé des études de médecine.

Le Grand Jeu, c’est Gilbert-Lecomte, aussi, qui en assure la direction et qui en donne le programme dans les termes suivants :

                            « Pour nos ôter le souci d’avoir encore, à l’avenir, à rectifier par des paroles de tels malentendus, une fois pour toutes, nous précisons :

                             Que nous n’espérons rien

                             Que nous n’avons aucune aspiration mais plutôt des expirations

                              Que, techniciens de désespoirs, nous pratiquons la déception systématique dont les procédés connus de nous sont assez nombreux pour être souvent inattendus

                            Que notre but ne s’appelle pas l’Idéal mais qu’il ne s’appelle pas

                            Qu’il ne faut pas faire passer notre frénésie pour de l’enthousiasme. (Non, madame, ce n’est pas beau, la jeunesse.)

Arrogance joyeuse, désespoir allègre, refus de s’inféoder qui expliquera les tensions constantes avec Breton et Aragon, Le Grand Jeu, dont Roger Gilbert-Lecomte est la plus pure incarnation,  est avant tout un beau travail du négatif qui annonce Debord et les situs. Parmi les « procédés inattendus », évidemment, se trouvaient la drogue et l’alcool. Si Daumal écrivit La Grande Beuverie, on pourra lire ici Monsieur Morphée, empoisonneur public  de Gilbert-Lecomte qui date de 1930 mais qui est resté inédit jusque très récemment : « Ne pourront jamais comprendre : tous mes ennemis, les gens d’humeur égale et de sens rassis, les français-moyens,  les ronds de cuir de l’intelligence… »

Au-delà de cette panoplie littéraire qui est aussi une panoplie existentielle, il demeure des textes qui forment une poésie documentaire, aurait dit Mac Orlan, où l’on voit des dancings dans la nuit des années folles quand souffle l’esprit du Jazz, des « radis qui contiennent du radium » mais une poésie qui sait aussi jouer avec les mots dans un humour qui peut aller jusqu’à une certaine gauloiserie, façon Aragon dans les Aventures de Jean Foutre la Bite : « Si une jeune fille trop précoce/Escalade votre espalier/ A seule fin de lui faire une bosse/ Donnez-lui un petit coup de pied. »

Oui, on est surpris par l’aptitude de cet outsider de la poésie française à avoir su jouer avec tous les tons, toutes les formes comme un enchanteur qui sait varier ses métamorphoses.  Mais ce qui transparait derrière le lyrisme crispé, l’humour noir ou la douleur niée, c’est avant tout cet inconvénient d’être au monde, ou à l’inverse de ne pas être assez au monde. C’est cela qui donne à Roger Gilbert-Lecomte sa singulière actualité pour tous ceux qui prennent aujourd’hui conscience de vivre dans un monde phagocyté par le virtuel où ce qui est donné comme réel ressemble de plus en plus à une projection de mauvaise qualité.

La Vie l’Amour la Mort le Vide et le Vent  et autres textes divers de Roger Gilbert-Lecomte (Poésie/Gallimard)

La Vie l’Amour la Mort le Vide et le Vent et autres textes

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Tariq Ramadan est-il le Ben Abbes de Houellebecq?

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« Il a le cerveau d’Albert Einstein et le physique de George Clooney ! », s’exclame l’animateur de la soirée. Les Smartphone immortalisent l’instant. Qui est cet élégant oriental à la barbe bien taillée et aux cheveux grisonnants qui fait son entrée sur scène sous une standing ovation avant d’ensorceler son auditoire de sa voix suave ? Une rock-star, un homme politique, un gourou ? Un peu tout cela à la fois… L’homme qui se tient dans la lumière n’est autre que le très controversé Tariq Ramadan, théologien musulman particulièrement populaire dans les banlieues françaises, et petit-fils d’Hassan al-Banna, fondateur des Frères musulmans, véritable matrice de l’islam politique.

Mais ce samedi 17 janvier, Ramadan n’est pas venu prêcher la bonne parole seul. Il partage la vedette avec un autre prêcheur : le journaliste et fondateur de Mediapart, Edwy Plenel. Père Plenel et frère Tariq ont fait le déplacement au fin fond de la banlieue Sud, sur la ligne C du RER, dans la petite ville de Brétigny-sur-Orge. Dans un contexte sensible après les attentats contre Charlie Hebdo et la communauté juive, les deux « speakers » (sic) ont répondu à l’invitation d’Actions pour un monde sans frontières – un programme d’actualité…–, une association communautaire qui prône le « droit à l’insertion pour tous », en particulier les « jeunes musulmans ».[access capability= »lire_inedits »]

Le parti de l’Autre : du « vivre ensemble » à l’entre-soi

Nous voilà transportés au cœur du « parti de l’Autre », selon la formule de Finkielkraut, revendiquée par Plenel. Ici, on célèbre le « vivre-ensemble », mais l’ambiance est clairement à l’entre-soi. La salle, située dans une zone industrielle, est pleine. Le public est presque exclusivement d’origine immigrée : pas un seul Blanc, de nombreuses femmes voilées, quelques barbus habillés comme le prophète de l’islam, à ceci près qu’ils portent également des baskets. L’événement est sponsorisé par diverses associations communautaires comme Oummawork, qui met en relation des musulmanes et des entreprises acceptant le port du voile, ou France Manassik, agence de voyages musulmane. À l’issue de la conférence, la soirée se poursuivra même par un dîner « gastronomique halal » ponctué de sketchs du Jamel Comedy Club, suivi d’une grande loterie permettant de gagner une omra (un pèlerinage) à La Mecque. Inch Allah !

 

Mais, attention, pas d’amalgame ! De fait, ceux qui ont fait le déplacement ne sont ni des crypto-djihadistes ni des islamo-racailles. On n’est pas dans l’islam des caves, où on radicalise en marge de la République, mais dans l’islam moderne et modéré, qui se tient dans la lumière et revendique sa place dans la société. À voir Tariq acclamé par ce public à la fois cultivé et ultra-communautaire, on pense irrésistiblement à Mohammed Ben Abbes, le président musulman qui islamise pacifiquement la France dans Soumission, le dernier livre de Michel Houellebecq. Celui qui a reçu le nom de Tariq ibn Ziyad, le héros de la conquête arabe de l’Espagne au viiie siècle, présente bien des points communs avec le personnage houellebecquien. Comme Ben Abbes, Ramadan est brillant, charismatique, et possède un art certain de l’argumentation. Il semble également partager avec son double fictif la conviction que l’avenir de l’islam ne se joue pas dans un monde arabe divisé, mais en Occident, et singulièrement en France, et qu’il ne s’imposera pas par la violence et la terreur, mais par la séduction et la persuasion, à travers la bataille des idées.

On a envie de comprendre quel rôle Edwy Plenel joue dans ce scénario. L’alliance entre nos deux prédicateurs  n’a rien d’évident : quoi de commun entre l’intellectuel pieux qui mêle islam et politique et le journaliste athée, héritier d’une tradition d’extrême gauche censée être hostile aux religions ? Entre le théoricien du gramscisme troskiste et celui du gramscisme islamiste ? Entre celui qui croit que l’homosexualité est un interdit et l’avocat infatigable du mariage pour tous ? Pourtant, malgré l’annonce d’un « débat », l’improbable duo affiche une complicité certaine et, sur le fond, on est bien en peine de détecter un désaccord entre les deux. Car, au-delà de leurs différences, nos prédicateurs partagent une même vision messianique de l’histoire comme affrontement entre dominants et dominés. Faute de prolétaires politiquement présentables, le musulman colonisé, exploité, relégué, discriminé est l’incarnation parfaite du damné de la terre, la victime sanctifiée de l’oppression occidentale en général et française en particulier. En effet, quel que soit le sujet dont ils parlent, ils arrivent souvent à la même conclusion, explicite ou non. Tout le mal vient d’une certaine idée de la France, coupable pour toujours des méfaits de la colonisation, de Vichy, de l’esclavage et des croisades.

Ramadan, Ben Abbes, même combat ?

Reste que, des deux prédicateurs, le plus fanatique, donc le plus inquiétant, n’est pas l’islamiste mais le trotskiste. Face à Plenel, Ramadan paraît étonnamment modéré. D’une voix calme et posée, le jésuite musulman prône l’amour, la paix et la justice, se gardant bien de fustiger qui que ce soit. Il fait d’abord preuve d’une lucidité encourageante : « Des gens se sont référés à l’islam dans ce qui s’est passé. Personne ne peut nier que certains musulmans ont traduit leur rapport à l’Occident dans un rapport de violence et de mort. » Mais, immédiatement, il fait entendre une autre musique : « Ce sont des musulmans qui ont un comportement opposé aux principes de l’islam. Nous n’avons pas à nous excuser. Nous devons refuser cette assignation à prouver que nous sommes gentils. » Cette rhétorique ne relève pas du « double discours » qu’il est régulièrement suspecté de pratiquer, ce qui nourrit sa légende de personnage « sulfureux ». Un double discours suppose deux publics. Ramadan semble plutôt passé maître en l’art politique de dire tout et son contraire afin de satisfaire tout le monde – ou de faire passer les pilules les plus amères.

Soucieux de mobiliser, il exhorte son public à refuser la victimisation et le communautarisme : « Il faut investir le social, l’éducatif, le politique, arrêtez d’être présents dans le débat public seulement lorsqu’on parle d’islam ! » Comme le héros de Soumission, et contrairement aux fanatiques de Daesh, Ramadan ne croit pas au choc des civilisations. Pour lui, l’islam doit infuser la société française pour mieux la régénérer en la guérissant de son nihilisme matérialiste. Dans l’élaboration d’un projet de conquête des cœurs et des esprits, il a quelques longueurs d’avance sur Ben Abbes. Ainsi écrit-il en 1995 : « Le réveil de l’islam peut apporter une contribution jusqu’alors insoupçonnée à une véritable renaissance de la spiritualité des femmes et des hommes de notre monde. »[1. Islam, le face-à-face des civilisations, Les deux rives, p. 403.]La force de Ramadan, c’est qu’il sait aussi que les valeurs libérales et démocratiques peuvent être mises au service d’une véritable renaissance de l’islam – en Europe. À l’histoire et à ses préséances malvenues, il oppose la suprématie du droit, lançant en conclusion : « Ne mésestimez jamais le courage des premières générations d’immigrés qui sont arrivés en France, sans rien. Nous ne devrions pas nous définir comme “issus de l’immigration” mais bien comme “héritiers” de l’immigration. »

En comparaison de ce discours très pape François, Plenel fait figure de Savonarole. Tandis que le public brandit avec ferveur son dernier ouvrage, Pour les musulmans, comme s’il s’agissait du Petit livre rouge, il s’empare du micro. La République, l’amour, le métissage, la diversité, le vivre-ensemble, l’égalité (opposée à « l’identité »), le partage, Zola, Dreyfus et tous les saints… les mots voltigent dans la salle attentive où l’émotion est palpable. Devant un parterre de femmes voilées, il cite Péguy d’une voix vibrante pour évoquer la folie meurtrière des terroristes : « Parce qu’ils n’aiment personne, ils croient qu’ils aiment Dieu. (…) Nous avons le droit d’avoir des droits ! », tonitrue-t-il, visiblement insensible à la cocasserie murayenne. Devant la verve lyrique de l’ancien membre de la Ligue communiste révolutionnaire, les larmes montent aux yeux, on a envie d’être dans le bon camp, abonné à Mediapart et accepté au parti de l’Autre.

Convoquant tour à tour la République et Jaurès, lui aussi enjoint à ses fidèles de sortir de la « victimisation, de la plainte et du repli sur soi ». Appel à l’ouverture qui évoque celui de Ramadan, mais semble tout de même un brin décalé face à cette assistance 100 % musulmane. Après ces aimables propos, Plenel sort les grandes orgues, laissant sa propre émotion envahir la salle. Mais, ici, ce n’est pas en évoquant Charb et Cabu qu’il embrume les regards. Lui qui traquait l’Action française derrière chaque famille à poussette dans La Manif pour tous fait preuve d’une mansuétude toute chrétienne pour les terroristes de Charlie Hebdo, sanglotant sur l’« enfance malheureuse des frères Kouachi », et assimilant le fondamentalisme musulman à la « triste moisson » semée par la colonisation. C’est peu dire qu’il brosse la salle dans le sens du poil, allant jusqu’à affirmer que lui n’aurait pas publié de « caricatures qui offensent n’importe quelle religion ». Sympa pour les confrères.

Après la fibre victimaire, le ressort complotiste : Plenel n’hésite pas à qualifier les tueurs d’« agents provocateurs » de « politiques qui vont ajouter de la peur à la peur, de la terreur à la terreur », évoquant en filigrane une stratégie de la tension élaborée au sommet de l’État. Il embraye ensuite sur sa fameuse théorie de l’épouvantail-monstre, reprenant cette phrase de Zola devenue l’un des principaux articles de la foi plénelienne : « À force de montrer l’épouvantail, on crée le monstre réel. » Comprendre : à force d’inviter Zemmour, Finkielkraut et Houellebecq à la télé, on crée des frères Kouachi. On pourrait lui faire observer que lui-même ne cesse de désigner des Goldstein à la vindicte populaire, par exemple quand il dénonce l’auteur du Suicide français comme « raciste, homophobe, ennemi de l’humanité et de lui-même », certain que la salle communiera avec lui dans la détestation. Ce serait indélicat.

Après l’homélie, un véritable cheikh monte sur scène et entonne une prière, sous le regard plissé du patron de Médiapart. Il se lance dans un prêche interminable sur les « événements », citant des versets du Coran prouvant que les frères Kouachi ont commis un péché, évitant mystérieusement de citer Coulibaly et ses victimes, sans doute moins facilement condamnable d’un point de vue coranique. Puis vient le temps des questions. Un homme se lève et interroge Ramadan d’une voix forte : « Comment se fait-il qu’un homme aussi intelligent que vous soit banni des médias français tandis qu’on nous impose des Boubakeur et des Chalghoumi ? », s’indigne-t-il. À ce dernier nom, la salle retentit de huées unanimes. À l’évidence, l’imam de Drancy est abhorré universellement, même par les plus modérés. Sarah, une des rares femmes sans voile, en pantalon, fustige ce « Banania musulman », cet « Arabe de service », ce « béni-oui-oui sans culture » qui « humilie les musulmans », tandis que le séduisant Tariq, lui, véhicule une image intellectuellement valorisante de l’oumma.

En quittant les lieux, on ne sait plus très bien si on a assisté à un prêche ou à un meeting – les deux, car nos deux prophètes nourrissent l’un et l’autre, sinon un projet, du moins un rêve politique. Reste à savoir lequel est l’idiot utile de l’autre : Plenel, qui prépare par l’apologie du multiculturalisme la victoire de l’islamisme, ou bien Ramadan, qui offre à Plenel sa cohorte de Dreyfus ? On croit connaître la réponse. La plénelisation des esprits, mélange de haine de soi et d’amour inconditionnel de l’altérité, prépare le terrain de la « soumission ». Sous couvert de régénérer la démocratie contre une République « verticale », « autoritaire » et « assignatrice », Plenel prépare le terrain à l’islamisation soft de la France. Si père Plenel n’a que « l’autre » à la bouche, frère Tariq sait que cet « autre », c’est lui, et il affiche sans complexe son identité musulmane. Sur ce point, Houellebecq s’est peut-être trompé : « Contrairement à son ancien rival Tariq Ramadan, plombé par ses accointances trotskistes, Ben Abbes avait toujours évité de se compromettre avec la gauche anticapitaliste », écrit-il. On peut au contraire penser que si l’islam conquiert l’Europe il le fera par l’extrême gauche. L’islamo-trotskisme, ça fait rêver, non ?[/access]

*Photo : Kathy Willens/AP/SIPA. AP20925911_000002.

American Sniper

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eastwood sniper irak

Vu, en streaming et en accéléré — ça ne mérite pas davantage — le dernier film de Clint Eatswood, American Sniper : une œuvrette tâcheronne à usage interne américain. D’ailleurs, les USA ne s’y sont pas trompés, et lui ont fait un triomphe. Avec plus de 320 millions de dollars pour le seul territoire américain (pour un budget de 60 millions) c’est à ce jour le plus grand succès d’Eatswood, et, à partir de savants calculs tenant compte de l’inflation, le film de guerre US qui a le plus rapporté à ce jour.

Qu’en dire ? Rien — sauf que le titre et le sujet (et le traitement, qui réserve un plan sur deux pour le mâle visage de Bradley Cooper) méritent deux secondes de réflexion.
Le sniper a débarqué linguistiquement en France dans les remous de la guerre de Yougoslavie. Jusque-là, il s’appelait franc-tireur ou tireur embusqué. Mais dans une guerre où nous nous sommes laissé mener par le bout du nez par l’OTAN — dans les faits, les Anglo-américains —, qui a pris fait et cause pour les Bosniaques, décrétés « bons » (et on en est revenu depuis que l’on s’est aperçu que le trafic d’organes et d’êtres humains passait par les mafias bosniaques) contre les vilains Serbes — alliés traditionnels de la France, mais Mitterrand a mangé son chapeau —, il fallait un nouveau type de héros. Oui, on a alors adopté (voir Jean Peeters, La Médiation de l’étranger : une sociolinguistique de la traduction, Artois Presses Université,‎ 1999) le mot anglais. Une façon comme une autre de faire allégeance, pendant que les cousins québécois, assez fiers de parler français, retitraient le film Tireur d’élite américain — ah, ça fait moins cinglant tout de suite : avez-vous remarqué combien des chansons américaines qui nous paraissent écoutables ont des lyrics, comme ils disent, parfaitement idiots, et que retraduits en français, nous éclaterions de rire à la seconde ligne ?
Donc, sniper, ça vous a tellement de gueule qu’un groupe de rap français (oxymore !) a choisi ce nom — sûr qu’ils tirent des balles de fort calibre en direction de l’establishment dont ils encaissent néanmoins les chèques.

Le sniper est le héros que l’individualisme libéral se cherchait. Plus de masses, plus de société même, plus de foules. Un héros solitaire, embusqué, prenant d’immenses risques en dégommant un ennemi positionné à 2 kilomètres : c’est le climax du film de Eatswood, quand Chris Kyle (le vrai nom du « héros », dont les mémoires, parues en 2012, ont cartonné — avant qu’il se fasse descendre par un autre tireur fou qui vient d’écoper de perpète) abat « Mustafa », son homologue irakien, à une distance de 2100 yards — ça fait plus viril que 1920 mètres. Ledit Mustafa n’est jamais qu’un numéro sur la longue liste de 255 cibles — d’après lui, un peu moins officiellement — descendues au cours de la guerre. Le tout filmé en Californie, c’est moins cher et moins dangereux que de déplacer une équipe sur un territoire que les Etats-Unis ont si bien pacifié qu’il est aujourd’hui à moitié tombé entre les mains de l’Etat islamique qui en tire un million de dollars par jour de revenus pétroliers. Saddam, reviens, ils sont devenus fous.

Des snipers, il y en a depuis longtemps. Audie Murphy, « le soldat le plus décoré de la Seconde guerre mondiale », et accessoirement acteur vedette de westerns médiocres, a été célébré pour son aptitude à flinguer : un petit bonhomme d’1,66m et de 51 kilos. Le sniper est l’idéal du gnome.
N’empêche : longtemps le film de guerre américain (Le jour le plus long, le très beau et moins connu The Big Red One, de Samuel Fuller, ou même Il faut sauver le soldat Ryan), tout en distinguant des héros, aimait filmer les mouvements d’ensemble. Platoon, comme son nom l’indique, c’est un peloton ou une section — un groupe. Même les films de gangsters (voir les Incorruptibles version De Palma) insistent sur « the team ». Et pas mal de westerns (le genre individualiste par excellence pourtant, censé illustrer le capitalisme sauvage de l’Ouest) montre que le héros solitaire (et loin de son foyer) n’est rien face à la masse : voir et revoir Vera Cruz, où les peones l’emportent et laissent Lancaster mort et Cooper dégoûté ; voir l’Homme aux colts d’or, où la ville de Warlock (c’est emblématiquement le titre originel) chasse Henry Fonda ; voir Alamo, où 300 Spartiates américains résistent aux 12 000 hommes de Darius/Santa Anna.

D’ailleurs, dans les westerns, il faut être un traître sans foi ni loi (Anthony Quinn dans L’Homme aux colts d’or) ou une femme (Michele Carey qui s’embusquent dans El Dorado pour dézinguer John Wayne) pour tirer de loin et dégommer sans risque : en général, on affronte l’ennemi face à face, et il y a toute une typologie du duel final qui mériterait une étude spécifique. Le tireur embusqué est un lâche. Quant au tireur d’élite, rappelez-vous « Grosse Baleine » dans Full Metal Jacket : c’est un semi-débile impuissant qui finira mal — dans les chiottes, en s’exclamant : « J’y suis déjà, dans un monde merdique ». Humour kubrickien.

Oui, la Bosnie (quand sommes-nous passés à l’hyper-individualisme, correspondant au néo-libéralisme décomplexé ? Au cours des années 1980, et la guerre de Bosnie commence en 1992) a sonné le glas du héros courageux : on nous donne en modèle des types qui flinguent à des kilomètres avec un PGM Hécate II — en France tout au moins. Calibre 12,7mm à grande vélocité — ça fait des trous à y passer le bras.
En 2001, Jean-Jacques Annaud a raconté la Bosnie sous couvert de parler de Stalingrad : deux snipers, l’un russe (Jude Law) et l’autre allemand (Ed Harris) résument à eux seuls une bataille où sont morts près d’un million d’hommes. Mais de ces masses, peu de nouvelles, nous sommes sommés de nous identifier à deux tireurs embusqués. Et tout récemment Jean Hatzfeld (Robert Mitchum ne revient pas, Gallimard, 2013) est revenu sur cette période où le tireur d’élite est un héros présentable.

Eh bien moi, je ne veux pas. J’ai la nostalgie d’une époque où l’on s’affrontait en duel, où l’on risquait sa peau pour en trouer une autre, et où l’on avait du respect pour l’adversaire. La mentalité moderne — libérale — du « tout est permis » et « seule la victoire est belle » est répugnante.
Et factice. Parce que rien n’a changé, et que l’accent mis aujourd’hui sur l’individualisme (et dont on voit les jolies conséquences à l’école — « tout pour ma gueule et va mourir ! ») est un vœu pieux, une parole magique, une tentative dérisoire pour essayer d’orienter notre regard sur l’Histoire : ce sont les masses qui font toujours les révolutions, et 300 Spartiates sont encore capables de résister à Angela Merkel pour lui apprendre que le Quatrième Reich n’est pas une solution pour l’Europe.

Padam, padam, padamalgam!

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zemmour naulleau charlie hebdo

Faut pas prendre les fous d’Allah pour des canards sauvages. C’est nous les connards domestiqués. On n’en serait pas là si nos représentants nous avaient représentés. Faute de s’en être pris aux causes en temps utile, ils nous font défiler contre les effets. Sans moi !

En plus, ils salopent ma copie. Moi qui voulais vous entretenir de Debray, Houellebecq et Muray – dont j’ai enfin découvert le Journal – me voilà réduit à chroniquer la bande à Kouachi. Des tueurs fous, peut-être, mais ils n’étaient même pas nés quand Giscard, Chirac, Mitterrand et les autres les ont importés. Alors, pourquoi c’est moi qu’on fait chier ?[access capability= »lire_inedits »]

 

NOËL AU GARAGE

Mercredi 24 décembre/Sparks à Londres, c’était trop bien ! Le retour en Barjomobile, un peu moins. À 22 h 30 soudain, en pleine autoroute et en pleine nuit, le coup de la panne ! Plus de batterie, plus de moteur, plus de lumières – et ce triangle rouge et ce gilet fluo, ils sont où déjà ? Heureusement qu’Ivan Dressamer était au volant, sinon l’élite de ce pays eût été fauchée, et je ne serais même pas là pour vous le raconter.

D’ailleurs c’est fait. Comptez juste en plus 1 heure  pour la dépanneuse, 1 heure de formalités avec l’assurance au garage du lieu-dit Le Transloy (!), 1 heure d’attente pour le taxi et 1 h 30 de voyage (400 € au compteur, mais on s’en fout !). À 3 heures tout le monde était au lit, et je pouvais commencer ma journée.

 

FRUITS DE MER D’ISPAHAN

Mercredi 31 décembre/Saint-Sylvestre en famille chez les Barjot-de Koch. Un plein succès, selon les organisateurs. J’en ai profité pour prendre des notes.  

Recette pour un réveillon réussi chez vous, si vous nous invitez la prochaine fois (on sera quatre) : juste un plateau de fruits de mers géant. Crabe et bulots pour Frigide, gambas et langoustines pour Constance, foie gras et tout le reste tant qu’y en a pour Bastien, huîtres et zinfandel californien pour moi.

Si c’est suffisamment copieux, vous pouvez même oublier le chapon – comme nous dans le four ce soir. En revanche, pour faire passer, on goûterait volontiers le macaron géant Ispahan (framboise-litchi-rose) de chez Hermé, sans vous commander.

 

 

VOTEZ BOURRÉS ! 

Jeudi 1er janvier, 3 heures/Excellent, décidément, ce zinfandel ! Mais qu’est-ce que je disais, déjà ? Oui, s’il en reste, j’en veux bien… Mais putain, je pensais à un truc grave, c’était quoi déjà ? Ah, oui ! Est-ce que ce changement d’année ne fait pas le jeu du Front national ? Et sinon, y a pas une autre bouteille, même du rosé ? 

 

UN DÉSERTEUR À LA LÉGION

Vendredi 2 janvier (solennité de saint Basile)/AFP : « Thomas Piketty refuse la Légion d’honneur. »

« En France, disait Jules Renard, le deuil des convictions se porte en rouge et à la boutonnière. » Apparemment, tel n’est pas encore le cas de Piketty, qui fait à ses décorateurs un joli doigt (de Légion) d’honneur : « Le gouvernement ferait mieux de se consacrer à la relance de la croissance. » 

Reste à savoir si, dans sa vie, il s’est bien conformé au principe édicté par Erik Satie : « Il ne suffit pas de refuser la Légion d’honneur ; encore faut-il ne pas la mériter. »

 

RÉVEIL DOULOUREUX

Mercredi 7 janvier/Il paraît qu’on se souvient toujours de l’endroit où on était quand on a appris une nouvelle importante, comme le 11/09 ou le 21 janvier. Moi en tout cas c’est sûr : ce matin j’étais dans mon lit en train de m’endormir doucement, comme un bébé australien. À mon premier réveil (pour un coup de Badoit), j’entends vaguement à la radio, entre deux conneries : « Agression contre Charlie  Hebdo… Plus de détails dans notre journal de midi. » O.K., ruminé-je, c’est pas nouveau : les islamistes n’aiment pas Charlie, et inversement. Et de me rendormir instantanément.

C’est seulement la deuxième fois, en allant faire pipi, que j’ai mesuré la gravité de l’événement. Ces cons-là avaient tué tout ce qui bougeait sauf les femmes, à part une par nervosité.

 

PAS D’AMALGAME !

Vendredi 9 janvier/Zemmour & Naulleau, Paris Première. Pour ceux qui ne le connaissent pas, c’est une surprise ! Même ce monstre froid de Zemmour a été personnellement touché par le massacre de Charlie. Non seulement les BD de Wolinski furent ses « premiers bouquins de cul » – « comme toute une génération », précise t-il modestement – mais il était ami avec l’économiste Bernard Maris. Pour le reste, on s’en doute, Charlie n’a jamais été sa tasse de thé : « Une tentative utopique de sortir du tragique de l’Histoire », résume-t-il. De fait, si c’était ça, c’est raté.

Mais déjà Naulleau entonne le refrain « Pas d’amalgame ! », leitmotiv de la mobilisation médiatico-politique subséquente aux boucheries halal des 7 et 9 janvier : « Le djihadisme n’a rien à voir avec l’islam ! »

Ben voyons ! Et avec quoi donc, alors ? Certes, grâce à Allah, tous les musulmans ne sont pas djihadistes. Mais tous les djihadistes sont musulmans – ou pensent l’être, ce qui revient au même.

Il n’y a qu’un islam parce qu’il n’y a qu’un Coran, malgré les contradictions entre ses sourates pacifiques et guerrières, et les sens opposés du mot « djihad » lui-même.

 « La Torah et les Évangiles, écrits par des hommes, sont susceptibles d’interprétations, explique patiemment Zemmour à son compère. Le Coran, c’est la parole incréée de Dieu, transmise au Prophète par l’ange Gabriel, donc intangible. » J’ai bien peur qu’il ne faille lui réexpliquer encore, à l’ami Naulleau – si toutefois l’émission n’est pas supprimée entre-temps.

 

BISOUNOURS VAINCRA !

Dimanche 11 janvier/Je n’ai pas participé à la grande Marche républicaine de tout le monde contre personne. La seule pancarte derrière laquelle j’aurais pu fièrement défiler, c’est «  Bisounours vaincra ! » ; mais bon, j’ai pas reçu le flyer. C’était la touche d’autodérision indispensable, à mes yeux, dans ce genre de démonstration d’unanimisme non seulement virtuel, mais volatil.

 Non que j’aie été insensible à l’horreur des deux tueries de « nos » djihadistes –pas plus qu’à celles perpétrées au même moment par leurs collègues fous furieux de Boko Haram au Nigéria. Mais quoi ? Après Chantons sous la pluie et Rions contre le racisme, voilà maintenant Défilons contre les kalachnikovs (sans stigmatiser personne) ! 

Eh bien, je ne marche pas. Nos quatre millions quarante-quatre marcheurs et surtout les derniers, ceux du carré VIP, feraient mieux d’essayer de comprendre ce qui se passe, comme Zemmour, ou de se soumettre direct, comme le « héros » houellebecquien.

 

MARCHONS, MARCHONS…

Mercredi 14 janvier/Modèle de connerie triomphante : la une du « numéro spécial » de L’Obs. Sur fond de photo de jeunes à l’assaut de Marianne (la statue), l’hebdo titre « Continuons le combat ! » O.K., et on fait comment, chef, pour exorciser définitivement la terreur djihadiste ? Un petit Nation-République, pour changer ? Ou carrément Père Lachaise-Place des Fêtes ? C’est vous qui voyez.

JE SUIS ÉRIC

Jeudi 15 janvier/AFP : « Éric Zemmour placé sous protection policière depuis l’attentat contre Charlie Hebdo. » C’est marrant ( ?). Quinze jours plus tôt, dans mes vœux à Éric, je lui souhaitais entre autres, pour 2015, « des gardes du corps ».

Je ne plaisantais pas vraiment, mais lui a eu l’air de prendre ça à la légère. Aujourd’hui encore, à propos de cette décision des autorités, il dit seulement : « Je n’ai rien demandé ; je subis, c’est tout. » Aussi inconscient que François avec sa papamobile ouverte à tous les vents ! Tiens, ça leur fait au moins un point commun, à ces deux-là.

Pourvu quand même qu’on n’ait pas à porter un de ces jours un t-shirt « Je suis Éric  ». D’ailleurs, combien serait-on à le porter ? Combien de politiciens, de décideurs, d’artistes et même d’intellectuels ? 

Mais bien sûr, ça n’a rien à voir. Au-delà de la compassion envers les victimes, c’est bien autre chose qui s’est imposé d’emblée, dans le traitement médiatico-politique du drame de Charlie : un soutien inconditionnel, unanime, obligatoire à l’idéologie de l’hebdo. Ça au moins, ça ne risque pas d’arriver à Éric.

 

RIONS, MES FRÈRES !

Vendredi 16 janvier/Sans me vanter, je suis plutôt client de blagues drôles, d’humour, d’ironie et tout ça. Comme Chesterton j’aime l’esprit, quel qu’il soit et d’où qu’il vienne. Mais comme lui aussi, j’aime plutôt mieux quand il mène à l’Esprit plutôt que nulle part.

Pas question ici de nier le talent, et les traits de génie, des dessinateurs de la bande, morts ou vivants. Mais un journal, même « irresponsable » comme se veut Charlie, c’est d’abord une ligne éditoriale. Celle de l’hebdo est claire : l’anticléricalisme avant tout. Parce que ça marche toujours, depuis un siècle et demi ; qu’à part ça, on n’a pas grand-chose de révolutionnaire à dire, et que de toute façon ça ne mange pas de pain… Voire.

Là où Charlie est vraiment irresponsable, c’est qu’il n’a pas vu le temps passer, ni monter doucement le délire djihadiste. Comme si on pouvait provoquer ces fous d’Allah aussi impunément que nos aimables curés post-conciliaires.

Un athée normalement constitué est censé tenir à la vie plus qu’à l’au-delà. Alors pourquoi ne pas s’en tenir aux provocs de tout repos, du genre le pape avec un crucifix dans le cul et une légende saignante ad hoc ? Vous me direz : il faut bien varier les plaisirs de temps en temps, et d’ailleurs, en 2006, les caricatures de Mahomet ne leur avaient valu qu’un procès, gagné en plus. Rien que de la pub !

Mais en 2011 déjà, autre chanson : suite au numéro spécial Charia Hebdo, les locaux du journal sont incendiés. Le premier, Wolinski l’hédoniste prend conscience du danger, c’est-à-dire du rapport de force : « On se croit invulnérables. Pendant des années, des dizaines d’années même, on fait de la provocation, et puis un jour la provocation se retourne contre nous. » Paroles prophétiques, hélas ! 

« Un dessin est un fusil à un coup », disait de son côté Cabu. Eh bien, face aux frères Kouachi, ça ne le fait pas ! Certains sont morts qui auraient préféré vivre, et peut-être même l’inverse… En tout cas c’est un beau gâchis, et inutile en plus. Parce qu’enfin, ça mène où tout ça ? À quoi bon, pour un canard, vendre cent fois plus, s’il est décapité ?

 

MOURIR POUR CHARLIE ?

 Samedi 17 janvier/Zemmour (déjà cité) ne serait peut-être pas d’accord, et alors ? Moi aussi, comme Florent Pagny, j’ai ma liberté de penser. Ce soir donc, sur Radio Notre-Dame, tout seul devant mon poste, j’opine du chef en entendant Patrice de Plunkett lancer une fatwa contre l’Occident crétin, et la France en particulier.

On parlait d’humour, hier encore, mais lui ne plaisante guère : c’est la dérision-tous-azimuts qu’il met en cause, non sans quelques arguments. « Se moquer est devenu le centre nerveux de notre culture, le fondement de notre République », dit-il comme Finkielkraut. « L’insulte et la caricature nous tiennent lieu de combat culturel, face à la révolution islamique mondiale et au capitalisme mondialisé », précise-t-il, et l’on croirait entendre Zemmour. Pourquoi donc est-il seul – avec mon soutien, ce qui n’arrange rien – à conclure logiquement : « Charlie donne aux djihadistes l’arme dont ils ont besoin pour dresser les communautés les unes contre les autres. C’est une folie suicidaire. »

« Mourir pour des idées ? » Déjà, c’est contraire à l’amendement Brassens ; mais surtout, lesquelles, et qui donc doit mourir ? Si jamais il s’agit de moi, ou même de mon pays, je demande à réfléchir.

 

IL PAPA E MOBILE

Dimanche 18 janvier/Problème d’oxygène ? Au-delà d’une certaine altitude, le pape François a tendance à planer, du moins vu d’ici-bas. Entre une blague gay friendly et une attaque contre les lapins, l’autre jour il a carrément montré les poings. C’était dans l’avion, retour des Philippines. Sans doute encore « emporté  par la foule » de sa mégamesse de  Manille, que même les Stones lui ont enviée, ce diable s’est permis d’interférer dans notre guerre civile larvée.

 « Tuer au nom de Dieu est une aberration », dit-il. Mais « on ne peut pas insulter la foi des autres. Si un grand ami parle mal de ma mère, il doit s’attendre à un coup de poing. » J’adore ce franc-parler ; à ma connaissance c’est le premier pape qui parle aussi cash, au moins depuis Jésus.

L’ami Finkielkraut est moins emballé. En ce deuxième dimanche du Temps ordinaire, il ne ménage pas le successeur de Pierre : « Avec tout le respect que je dois à François (sic), je crois qu’il a manqué une occasion de se taire. » Et toc !

Eh bien moi, avec toute l’admiration que j’ai, sans me forcer, pour Finkie, je connais quand même au moins deux philosophes qui s’appellent Alain[1. Sans compter Badiou, qui d’après moi est plutôt un artiste.], mais je n’ai qu’un pape François. 

Même avant lui, dans le langage du Christ, insulter les croyances des autres (forcément fausses, pourtant), c’est « blasphémer ». L’idée générale, surhumaine, c’est qu’il faut toujours se mettre à la place de son « prochain », athée ou croyant, gentil ou méchant, victime ou bourreau.

Bien sûr, il est sidérant qu’en France aujourd’hui, quatre siècles après la fin des guerres de religion et plus de deux cents ans après la Terreur, on puisse encore massacrer des gens pour leurs idées supposées.

Mais en attendant les mesures qui s’imposent – et qui ne seront pas de simple police, contrairement à ce qu’une vaine élite croit –, la common decency[2. Chestertonienne, s’il vous plaît, bien avant d’être orwellienne.] devrait inciter les faiseurs d’opinion à éviter le blasphème, qui n’est jamais synonyme de Vérité.[/access]

*Photo : BALTEL/SIPA. 00665031_000080.

Lettre à un «stigmatisé»

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islam azzouzi christianisme laicite

Monsieur Azzouzi,

Votre tribune du 10 février m’a agacé. Mais ne vous méprenez pas : je ne suis pas ennemi des religions. Depuis longtemps, je milite pour qu’elles soient mieux connues de mes collègues professeurs qui n’en savent plus grand-chose, et n’en veulent rien savoir. Bien souvent, j’ai eu l’impression de prêcher dans le désert. Depuis les attentats de janvier, j’ai lu des articles demandant à ce que l’enseignement des faits religieux à l’école soit renforcé. On annonce des mesurettes : on prévoit pour les enseignants deux jours de formation. Une sorte de prêche-éclair, un prêt-à-consommer de la laïcité, indigeste. Ainsi, je pourrais signer certains de vos propos. Par exemple quand, vous adressant à vos anciens collègues, vous affirmez que leur adhésion à la laïcité relève de la croyance religieuse. Mais pour l’essentiel, je trouve votre démarche injuste et dangereuse.

Vous lire, c’est lire un énième discours de victimisation. Des lois d’exception viseraient les musulmans de France. Je vous réponds que bien des religions pourraient être visées par lesdites lois. L’actualité nous leurre, qui semble désigner l’islam seul. Il arrive bien souvent, en France, que les personnes qui portent des croix les cachent sous un pull. C’est devenu pour elles une habitude. Mais imaginez quelques croix bien visibles sur les poitrines, dans un lycée public : tollé ! On crie –laïcité ! Je ne crois donc pas au deux poids-deux mesures dont vous parlez. À ce propos, l’exemple que vous donnez de ce phénomène supposé me paraît… maladroit. Vous évoquez la présence de nos ministres, le 11 janvier en la synagogue de la Victoire. Faut-il vous rappeler qu’un certain vendredi de janvier, des juifs ont été tués à Paris pour l’unique raison qu’ils étaient juifs ? Le policier prénommé Ahmed lui ne fut pas tué parce qu’il était musulman, sinon parce qu’il était policier…

Vous allez rire, mais je pense que le christianisme est plus maltraité en France que l’islam. Beaucoup dans ce pays tiennent toutes les religions pour des reliques d’un passé avec lequel il faudrait en finir une bonne fois pour toutes; mais, s’il s’agit de moquer une religion en particulier, on choisira volontiers celle des chrétiens. Et les mêmes qui ricaneront du christianisme seront bienveillants avec l’islam. Voyez le sourire quand un ami musulman nous dit qu’il fait le Ramadan. Et on ne s’en plaindra pas. Mais qu’un ami chrétien dise qu’il observe un jeûne, pendant une période de Carême, voyez les gueules des uns et des autres…

Cette bienveillance vis-à-vis de l’islam tient à un sentiment de culpabilité : islam, religion des anciens colonisés. Ce discours, c’est le vôtre. C’est alors au même niveau que ces éternels repentants de la colonisation que vous vous situez. Au sentiment de culpabilité, vous opposez celui de l’oppression. Point de bon coupable sans bonne victime. Cependant, le sentiment d’oppression n’est pas l’oppression. Mais lorsqu’il est à ce point enkysté, toutes les preuves contraires tombent à plat. À ce jeu-là, l’ « opprimé » se croira toujours opprimé ; et l’ancien colonisateur restera un éternel colon. La mairie de Paris a beau chaque année célébrer à grands frais le ramadan en ses locaux, ce n’est jamais assez. Construirait-on des centaines de mosquées que ça n’y changerait rien. Je pourrais vous faire le coup du : voyez en pays musulman, les autres religions ne sont même pas autorisées. Se convertir au christianisme ? La prison ou la mort. Mais je ne vous ferai pas ce coup, trop bas.

Le sentiment de victimisation n’est pas la victimisation. À ce propos, je vais vous raconter une histoire personnelle. J’enseignais dans le 18e arrondissement de Paris. Ce jour-là, je rends des copies. Arrivé à M. je lui tends sa feuille. M. la reçoit, baisse la tête. Soudain il la relève. « C’est parce que je suis noir, crie-t-il, que vous m’avez mis une mauvaise note ». Sur le moment, j’en reste ababouiné – mot forgé pour l’occasion. Mais cela ne dure pas. Silence sidérant de quelques secondes, tous nous regardant dans la classe. Et puis tous d’éclater de rire. Mais quel rire, un rire salutaire, un rire de connivence ! Mais on n’y comprendra rien si on n’en explique point la cause. Ce qui déclencha notre hilarité c’est que dans la classe tous les élèves étaient noirs.

Voyez-vous, monsieur, M. était sincère. Il se croyait victime. Mais il jouait aussi la victime. Je ne crois pas que l’une de ces deux parties de son être était plus fausse que l’autre. Il faut prendre cela au sérieux. Mais je pense qu’on a tort d’ajouter à cette forme de schizophrénie un troisième larron : l’islam, l’appartenance à une communauté musulmane qu’on voudrait imposer comme identité définitive.Vous dites en effet, qu’ils sont des millions, en France, marginalisés parce que musulmans. Mais qui vous autorise à les qualifier ainsi ? Beaucoup ne sont plus musulmans que de culture. Ils s’appellent Aziz ou Fatima, mais boivent de l’alcool, mangent du porc. À ce propos, d’où tenez-vous qu’ils ne puissent être élus ? À Montreuil où je vis, beaucoup d’élus se nomment Razi ou Halima. Certains d’entre eux sont même députés ou ministres, paraît-il.. Si certains ont le sentiment d’être laissés de côté, ce n’est pas d’abord en tant que musulmans- mais c’est vous qui dites qu’ils le sont. La réalité est plus triste. Comme mon élève M. ils ont ce sentiment parce qu’ils sont noirs ou arabes.

Ce n’est pas parce qu’il était musulman que mon ami Aziz, ne trouvant pas de travail en France, est parti vivre au Canada. Lui-même n’en avait pas grand-chose à faire de l’islam. C’est parce que son nom en faisait un arabe. Pas parce qu’il serait musulman qu’un certain Nasr de mes amis est bien plus souvent contrôlé que je ne le suis, dans la rue. C’est parce que sa peau est noire.

Je ne nie donc pas que le sentiment de persécution renvoie à une réalité. Celle bien banale, quand elle existe, du racisme, lequel se fiche de savoir si un homme à la peau noire est musulman. Et il ne sert à rien d’accuser tout le monde d’islamophobie. À ce jeu-là, personne ne sera bientôt plus capable de distinguer le racisme de la critique légitime d’une religion lorsque certains présentent des points de controverse comme indiscutables. D’un homme qui refuse d’en embaucher un autre parce qu’il est noir vous diriez qu’il est raciste. Mais diriez-vous à mon amie Hafida, qui a fui l’Algérie parce qu’on voulait lui imposer le foulard qu’elle est islamophobe ?

Voyez-vous donc, monsieur Azzouzi, les uns et les autres ont déjà suffisamment le sentiment – réel ou exagéré – d’être montrés du doigt ; ne les frappez pas d’un tampon islamique qui ajoutera à la confusion générale. Aux racistes, l’islam croira donner des raisons : s’ils ne peuvent vivre comme nous, c’est qu’ils sont musulmans. Aux islamistes, vous donnez des arguments : ils nous persécutent parce que nous sommes musulmans. Vous agitez ainsi un foulard rouge devant ceux qui penchent du mauvais côté, celui de la guerre civile, celui du djihadisme peut-être.

À propos de djihad, j’ai lu qu’il pouvait correspondre, chez certains jeunes gens, à un désir d’absolu. A ce désir, écrit-on, que peut donc opposer notre modèle de société ? Le luxe morne de rester des consommateurs, des chiffes molles ? Alors, plutôt la mort, sur un champ de bataille, fût-ce pour servir une cause horrible : tuer musulmans ou chrétiens, en Syrie. L’explication ne semble pas infondée. Les mêmes qui la soutiennent expliquent aussi la conversion de certains à l’islam par ce désir de spiritualité qu’ils ne trouvent plus ailleurs. Quelle raison en effet auraient-ils de se tourner vers le christianisme, quand il est autant méprisé ? Autant associé à un élan réactionnaire, autant antimoderne ? Chez ceux parmi ces nouveaux convertis qui s’en vont combattre, le djihadisme serait une sorte d’avant-gardisme. Le même élan anti-bourgeois, la même envie de détruire les musées que chez les écrivains dadas ou les peintres futuristes du début du XXe siècle. Mais quelle terrible avant-garde, celle qui préfère démembrer des corps sur un champ de bataille plutôt que sur une toile peinte.

À cette mortelle avant-garde, monsieur, je préfère celle qui se retire dans sa chambre pour prier. C’est là, dans le silence, et non dans les cris « Dieu ! Dieu ! Allah ! Allah ! » que se mène le vrai combat. Tous les prophètes nous disent que le premier ennemi d’un homme, c’est lui-même. Cessez de penser les hommes d’abord comme des communautés, dans lesquelles vous rangez en bloc des millions d’individus sans qu’ils vous aient rien demandé.

Tenez, je m’en vais jouer une minute au prophète : si nous continuons, en France, à dénigrer le christianisme ; si l’antisémitisme qui monte fait émigrer tous les juifs, dans notre pays, et peut-être dans toute l’Europe les musulmans seront un jour les derniers à encore lire la Bible. Mais ils la liront à leur façon particulière, telle qu’on la lit dans le Coran.

*Photo : COLLECTION YLI/SIPA. 00506550_000017.

Pegida: «Wir sind das volk!», le retour

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pegida dresde islam rda

Pegida (prononcer péguida) est l’acronyme allemand de « Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident ». Cette association a été fondée en septembre 2014, à Dresde, capitale du Land de Saxe, par un groupe de citoyens de cette ville, dirigé par Lutz Bachmann, 41 ans, un repris de justice fréquentant simultanément les milieux d’extrême droite et le milieu tout court[1. Le 21 janvier 2015, Lutz Bachmann annonçait sa démission de la présidence de Pegida après la publication, dans le tabloïd Bildzeitung, d’une photo de lui grimé en Hitler, et la révélation de propos xénophobes postés en septembre 2014 sur sa page Facebook.]. La première apparition publique de cette association a lieu le 20 octobre 2014 : 350 personnes se rassemblent dans le centre-ville derrière l’étendard national noir, rouge et or, en criant des slogans hostiles aux musulmans, protestant contre le détournement du droit d’asile par des réfugiés accusés de piller le système de protection sociale. Ils accusent la classe politique dominante et les grands médias de se faire les complices de cette supposée remise en cause, par l’islamisme radical, des fondements de la culture allemande.

Cet épiphénomène groupusculaire, à la surprise générale, ne reste pas confiné dans le ghetto des néonazis à crâne rasé, qui entraînent derrière eux quelques voyous des stades de foot excités par l’abus de bière. Depuis le mois d’octobre, chaque lundi, à 18 heures, qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il neige, ils se retrouvent plus nombreux sur l’Albertplatz : le 12 janvier, au lendemain des attentats terroristes de Paris, la manifestation réunit plus de 25 000 personnes, et quelques drapeaux bleu, blanc, rouge se mêlent aux bannières de la République fédérale. « Wir sind das Volk ! », « Nous sommes le peuple ! », crie une foule dans laquelle beaucoup avaient, en novembre 1989, battu le pavé de Dresde chaque semaine en criant ce même slogan jusqu’à la chute finale du régime communiste de la RDA. Qui sont-ils ?[access capability= »lire_inedits »] Les enquêtes sociologiques révèlent que les participants appartiennent majoritairement à la classe moyenne, ont bénéficié d’un bon niveau d’éducation, et sont éloignés de la religion, comme beaucoup de citoyens de l’ex-RDA. Paradoxe apparent : Dresde est une ville où la présence d’immigrés musulmans est bien inférieure à celle d’autres métropoles, comme Berlin, Munich ou Cologne.

La science politique allemande, aidée par le génie de la langue, trouve rapidement le concept et le mot pour désigner ce mouvement surgi hors des partis et organisations établis : c’est le soulèvement pacifique de la Wutbürgertum, de la bourgeoisie en colère, le pendant conservateur des Indignés hesseliens.
Dans le reste de l’Allemagne, c’est la stupéfaction et la consternation. Certes, Pegida ne fait pas tache d’huile (ses partisans dans d’autres grandes villes ne parviennent pas à réunir plus de quelques centaines de manifestants). Certes, la riposte, un peu lente à se mettre en branle, finit par mobiliser, au total, plus de monde à l’échelle nationale que les manifs de Dresde. Certes, la chancelière Angela Merkel s’affiche devant la porte de Brandebourg aux côtés des responsables religieux musulmans et proclame que « l’islam fait partie de l’Allemagne ».

Mais le malaise est là, provoqué par la résilience des manifestants de Dresde qui ne se laissent pas intimider par la reductio ad Hitlerum dont il sont l’objet de la part de ce « front antifasciste » rassemblé à la hâte pour sauver l’honneur d’une Allemagne qui se glorifiait, jusque-là, d’avoir échappé à l’émergence d’un parti similaire au FN français, au FPÖ autrichien, ou de diverses formations nationalistes xénophobes entrées en nombre dans les Parlements de l’Europe du Nord.
Alors pourquoi Dresde ? D’abord, et avant tout, parce que cette ville, peuplée de 600 000 habitants, est la Cendrillon de la mémoire historique allemande. Ses souverains, depuis le prince électeur Auguste le Fort, ont eu le génie de les emmener du mauvais côté : avec la Pologne contre la Prusse, avec Napoléon contre les empires russe et austro-hongrois, avec l’URSS dans une RDA dominée par des apparatchiks staliniens issus de toute l’Allemagne. Ni plus ni moins nazie que le reste du pays, Dresde paya le plus lourd tribut de toutes les villes allemandes aux bombardements massifs de la Seconde Guerre mondiale : des dizaines de milliers de victimes civiles et l’anéantissement de l’essentiel de son patrimoine architectural (Frauenkirche, Opéra Semper, etc.). « La Saxe est un sac de farine dont il sort toujours quelque chose si l’on tape suffisamment fort dessus ! », avait dit Frédéric le Grand, qui ne manqua pas de postérité en la matière ! Région industrieuse et créative, elle fut traitée en vache à lait par la Prusse et les autres pouvoirs, de Bismarck à Honecker, en passant par Hitler, dominant ensuite l’Allemagne unie. La société civile, avec constance et courage, parvint à chaque fois à réparer les dégâts provoqués par les maîtres irresponsables et cyniques.

Cependant, c’est une autre particularité saxonne qui permet de comprendre pourquoi Dresde et sa région sont restées imperméables au surmoi « antifasciste » qui interdit aux Allemands de donner libre cours aux passions identitaires, nationalistes, voire xénophobes, que l’on observe ailleurs en Europe. Jusqu’en 1989, cette partie de la RDA n’avait pas accès, pour des raisons géographiques et techniques, aux faisceaux hertziens venus d’Allemagne de l’Ouest. On l’appelait par dérision, à Berlin-Est, Leipzig ou Magdebourg «der Tal der Ahnungslosen », « la vallée des benêts », car ils ne pouvaient pas capter la télévision ouest-allemande, qui permettait à la plupart des citoyens de la RDA d’échapper à la lourde propagande des médias communistes officiels. Les Saxons de Dresde et alentours n’ont donc pas assimilé la doxa ouest-allemande de la « Vergangenheitsbewältigung », mot illisible et inaudible à nos sens francophones, mais fondateur de l’identité allemande moderne. Il signifie l’acceptation de la charge matérielle et morale du passé nazi de la nation de Goethe et de Schiller, et donc de la nécessité de réparations aux victimes. La RDA s’était exonérée de la repentance institutionnelle, en refusant l’héritage au nom de la pureté idéologique et morale de la classe ouvrière désormais victorieuse, et en accusant constamment l’autre Allemagne, celle de Bonn, de complaisance et connivence avec des ex-nazis. Les téléspectateurs est-allemands de l’ARD et de la ZDF, les deux principales chaînes publiques de la RFA, avaient fini, à la longue, par faire leur le traitement ouest-allemand du passé nazi. À Dresde, les gens n’aimaient pas les bonzes communistes, et leur propagande passait par une oreille et sortait par l’autre, mais ils ont été laissés seuls face à leurs blessures mémorielles, et à leurs angoisses identitaires.

Mais il ne faudrait pas en conclure que le reste de l’Allemagne soit insensible à la thématique portée dans la rue pas les Saxons : si le surmoi « antifa » reste suffisamment puissant pour que les gens restent à la maison, leur inquiétude face au durcissement communautaire[2. Les cinq millions de musulmans d’Allemagne, dans leur immense majorité venus de Turquie, se sont radicalisés religieusement avec le recul du kémalisme laïc et la montée en puissance de l’islamisme politique de Recep Tayyip Erdogan.] des musulmans d’Allemagne se manifeste par d’autre canaux. L’énorme succès éditorial du pamphlet de Thilo Sarrazin L’Allemagne court à sa perte, paru en 2010, dont Éric Zemmour s’est inspiré pour son Suicide français, et les foules qu’il attire à ses conférences en sont un exemple. Il est vraisemblable que le rituel des manifestations du lundi à Dresde va s’essouffler, car il ne porte pas, comme en 1989, une revendication simple et radicale comme le départ de la direction communiste de la RDA. Mais on devrait encore entendre parler de la Wutbürgertum.[/access]

*Photo : Jens Meyer/AP/SIPA . AP21683252_000022.

La Soumission selon Houellebecq

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michel houellebecq soumission

« Trouvez-moi un agrégé qui sache écrire français », aurait un jour demandé De Gaulle — et on lui apporta Pompidou sur un plateau.
Il y a quelques années, mon excellent ami Christian Biet cherchait à constituer une équipe pour rédiger des biographies d’auteurs et de grands hommes un tant soit peu allègres. Un spécialiste de je-ne-sais-quelle grande intelligence, contacté, fournit dix pages illisibles — et comme nous nous étonnions de son incapacité à sortir du jargon universitaire qui est au style ce qu’un camembert industriel est à la lune, répliqua : « J’ai mis dix ans, pendant que je rédigeais ma thèse, à gommer tout ce qui pouvait être style. Je suis bien incapable de le retrouver désormais. »

Pourquoi pensais-je à cela, en lisant Soumission, le roman de Houellebecq dont tout le monde cause, souvent sans l’avoir même parcouru ? Le héros (Français de souche, il s’appelle donc François) est un « brillant » universitaire (oxymore !) spécialiste de Huysmans — dont une longue citation ouvre le roman, qui commence d’ailleurs par une dissertation qui se voudrait intelligente et distanciée sur l’auteur d’À rebours et de Là-bas. Hmm… Peut-être ce contraste entre le dernier dandy du catholicisme et le dernier clone de Françoise Sagan (je parle bien sûr de ses performances médiatiques, pas de son style) a-t-il à tort alimenté ma lecture, mais je me suis ennuyé ferme durant ces 300 pages qui en paraissent 500.

On a compris : le monde est laid, le tout petit monde universitaire l’est encore davantage, la sexualité du héros est nulle, comme d’habitude, la Droite et la Gauche sont uniformément peuplées de minables (François Bayrou étant la cerise sur le gâteau), Marine Le Pen est Marine Le Pen, et c’est tout dire. Heureusement que les musulmans modérés (oxymore aussi !) sont là pour remonter le niveau. On élira leur chef charismatique, qui ressemble vraiment à un François Hollande islamisé, l’intellect en plus, la France se convertira massivement, en tout cas le héros : que le dernier chapitre soit au conditionnel ne laisse aucune illusion sur la volonté de cet ectoplasme antipathique de se convertir afin d’avoir un plus gros traitement, une situation inespérée (toutes les profs femmes ont été renvoyées à la maison) et accessoirement une ou plusieurs concubines à peine nubiles, maintenant que sa maîtresse favorite est partie en Israël. On a les fantasmes que l’on peut, surtout quand on peut peu.
Le problème, c’est que ce qui aurait pu être une sotie de cent pages est un roman interminable — alors même qu’il est court à l’aune du standard houellebecquien.

L’auteur est de ces cuisiniers qui pensent qu’une louche de maïzena améliorera la sauce. Alors il nous inflige quelques scènes de cul (érotique il ne sait pas, pornographique, il ne peut pas), quelques considérations sur les mœurs universitaires qui seraient presque drôles si on ne les avait lues mille fois, et il joue à mélanger ectoplasmes fictifs (le mot « héros », en ce qui concerne Houellebecq, est impossible) et personnalités bien réelles — mais achète-t-on un roman contemporain pour y lire l’apologie de Pujadas ? On n’améliore pas l’indigeste en épaississant le brouet.

Reste le fond.
(Oui, je sais, la distinction forme / fond, c’est nul — mais que voulez-vous, quand la forme est creuse, il faut bien essayer de parler de quelque chose)…
Tout le monde a remarqué la coïncidence de la sortie du roman et du massacre chez Charlie — et autres. Un attaché de presse en rêvait, Kouachi Coulibaly l’a fait. Mais comme personne, à l’époque, n’avait vraiment lu le roman de Houellebecq, personne n’a souligné le décalage monstrueux entre l’Islam franchouillard ici décrit, la charia bonne franquette, baguette et saucisson halal, et l’islamo-fascisme (j’aime décidément beaucoup ce terme) de la réalité. Après la victoire des musulmans bien d’ chez nous du roman, la réalité est venue rappeler qu’elle opère plus volontiers dans le drame que dans l’opérette. Soumission est aux tueries islamistes que j’évoquais dans mon dernier billet ce que Napoléon III, d’après Marx, était à son oncle : la farce après la tragédie. Houellebecq aurait pu se rappeler que les révolutions évacuent à coup sûr les doux — que restait-il des Feuillants et des Girondins en 1795 ? Et des mencheviks en Octobre 1918 ? Elle élimine aussi impitoyablement ceux qui se sont compromis avec des idées farfelues — exeunt les islamo-gauchistes du Camp du Bien : une fois qu’Edwy Plenel aura fait le sale boulot, on le remerciera d’une balle dans la tête. Un régime coranique basé sur la charia sera celui de Daesh ou de Boko Haram. Ami Houellebecq, pauvre idiot utile de l’égalisation des idées et du « tout se vaut », on vous fera connaître, à vous, que le pal est une fantaisie qui commence bien et qui finit mal. Quant à moi…

La seule idée que je conserverai est la mainmise des nouveaux maîtres musulmans sur l’Ecole — parce que tout commence et tout finit là. Les pédagogues qui ont engendré la loi Jospin, qui marque pour moi le début de l’apocalypse molle, et qui postulent ces temps-ci qu’il faut redonner la parole aux élèves et en finir avec la transmission des Lumières ont préparé le terrain. À force de vider les cervelles, on y glisse, à son gré, Coca-Cola, comme le voulait Patrick Le Lay, ou le salafisme. J’ai tenté il y a peu de le dire — merci à Houellebecq de le rappeler. Mais c’est vraiment tout ce qu’il y a à tirer de Soumission. Relisez les Liaisons ou Madame Bovary, ou Echenoz, si vous voulez un contemporain brillant, ça vous fera plus de profit.

PS. Mon avis n’engage que moi. Pour un son de cloche bien plus enthousiaste, lire le Blog de la Présidente.

*Photo : Martin Meissner/AP/SIPA. AP21680542_000004.

Climat: Marion et Mélanie vont sauver le monde

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Marion Cotillard François Hollande climat PhilippinesAussi surprenant que cela puisse paraître, François Hollande, c’est une certitude maintenant, aime les actrices. Nous n’épiloguerons pas sur Julie Gayet car selon la formule consacrée, cela ne nous regarde pas. Mais il n’y a pas que Julie Gayet, apparemment, qui occupe l’imaginaire présidentiel. Prenons par exemple Marion Cotillard, l’actrice made in France préférée du cinéma américain : un genre de Louis Jourdan (paix à son âme) version féminine, puisqu’elle incarne parfaitement cette créature mystérieuse, sensuelle et fascinante qu’est la femme française.

Eh bien Marion qui a eu, à une époque, quelques petites poussées de fièvre complotiste sur le 11 septembre, a été choisie par le Président pour l’accompagner aux Philippines. Il s’y déroule en effet ces jours-ci une conférence internationale sur le climat. Celle de Copenhague, en 2009, avait été un échec assez désastreux. Le regretté président Chavez y avait prononcé une de ces formules dont il avait le secret et qui résumait parfaitement la situation : « Si le climat était une banque, on l’aurait déjà sauvé. »

On doute, malgré tous ses mérites, de trouver une telle pépite dans l’allocution que Marion va prononcer à Manille. Toute heureuse d’avoir été désignée, elle ne voudra certainement pas embêter le président par des discours enflammés. Elle est plutôt, Marion, dans la vénération pure et simple, comme le prouve sa déclaration sur le tarmac philippin : « C’est la première fois que je rencontre François Hollande. On a dîné ensemble dans l’avion. Il a un discours intelligent, réfléchi. » On nous assure que Marion n’est pas seulement là parce qu’elle est actrice mais que c’est une vraie militante opposée au réchauffement, sans que l’on sache si on parle du climat ou du spectateur qu’elle a effectivement eu du mal à réchauffer en France. Ainsi pour Ségolène Royal, ministre de l’Ecologie qui est aussi du voyage : « Marion Cotillard est ici en tant que citoyenne. » Si elle le dit, c’est que ce doit être vrai. Marion n’était pas seule dans l’avion puisqu’elle était accompagnée de Mélanie Laurent. Mélanie Laurent non plus n’est pas là par hasard. Il y a deux ans, elle avait prouvé que la lutte pour l’écologie, c’était aussi du vrai glamour, puisqu’elle avait posée nue avec un tourteau cachant ses seins pour protester contre la surpêche. C’est  d’ailleurs la seule image bunelienne – un peu troublante, façon Un chien andalou – de sa carrière que votre serviteur mettra à son actif, peu sensible qu’il est au caractère lisse de cette actrice. Marion, on espère que pendant son discours contre le réchauffement, elle ne se mettra pas à pleurer, car les actrices pleurent beaucoup ces temps-ci.

Quitte à paraître un peu bougon, des actrices mises en avant de cette manière, même engagées, même très gentilles, ne nous semblent pas forcément l’idée du siècle. La gravité du sujet, le fait que le réchauffement climatique soit l’enjeu d’une bataille idéologique autant qu’écologique opposant l’immense majorité du monde scientifique et politique à une minorité de combat, demandait peut-être d’autres voix. Face à ceux qui demeurent dans le déni, avec comme arrière-pensée de ne surtout rien changer aux modes de production, ni au système économique, qui nous a conduits au seuil de désastres majeurs, sur le mode « Après nous le déluge », ça fait un peu léger. On aurait aimé de grandes consciences, comme on dit, des intellectuels incontestables, l’équivalent d’un Albert Camus par exemple, qui sachent retourner les esprits, ceux des chefs d’Etat des pays émergents comme ceux des citoyens. Il s’agirait de les émouvoir, les ébranler et rappeler que le climat, de fait, c’est plus important qu’un système bancaire.

Le problème, plus général, est que manifestement ces grandes consciences n’existent plus, ou qu’on ne pense plus à y faire appel. La preuve : dans un tout autre domaine, celui qui court les plateaux aujourd’hui avec un livre pour critiquer le hollandisme, avec un mélange de fausse modestie insupportable et de vrai ton sentencieux, c’est Philippe Torreton. On en est là.

En pire : non seulement on n’a plus de grandes consciences, mais quitte à prendre des actrices, les seules qui auraient pu lutter contre le réchauffement climatique ont hélas disparu. Grace Kelly, Tippi Hedren et Kim Novak, merveilleuses blondes hitchcockiennes, étaient si merveilleusement glaciales qu’elles vous auraient redonné force et vigueur en deux temps trois mouvements à cette pauvre banquise qui se fait, ces temps-ci, la malle à toute vitesse.

*Photo : CHAUVEAU/SIPA/1311161247

Pas d’amalgame? Chiche!

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Islamophobie amalgame terrorismeDans ses carnets littéraires sur le génocide rwandais, l’immortel d’Ormesson, écrivait ceci : « Ce sont des massacres grandioses, dans des paysages sublimes… » Avec les mises en scène de Daech, dans leur dernière production, cette fascination pour l’abominable rejaillit.

Le monde est aux premières loges devant les crimes de l’Etat islamique comme devant un film d’horreur. Il se gêne à peine pour commander du pop-corn. Il pleure comme il tressaute devant une saillie nouvelle. Il se repositionne dans sa chaise, toujours. Je le soupçonne – timidement – entre deux dégoûts, d’apprécier le spectacle, par une loi insondable. Car oui, le crime industriel a ceci de terrible qu’il finit par vaincre l’émotion. Lassante, répétitive, fatale, semblant invincible ; même les acuités les plus constantes de la dénonciation finissent par capituler ou fléchir. Les rues de Raqqa sont comme celle de Baga, celles d’Alep, le sang n’y est plus qu’une couleur familière : une peinture des rues. Et ceci aussi que la barbarie ne déplaît pas totalement. Elle attise la curiosité. Elle pique les somnolences. Elle attise et revigore le voyeurisme sanguinolent. C’est la tragédie irréelle à portée de vidéo. Plus elle est insupportable, plus l’humanité se découvre fragile, impuissante, presque complice avec ses engeances.

Dans l’audience de ce théâtre, les spectateurs immobiles, c’est le monde, c’est toi, c’est moi. C’est la géopolitique intéressée des ogres. Ce sont les hésitations attentistes des nations indécises, prudemment occupées à regarder et à prier de peur des contagions. Ce monde inerte, ce sont aussi les chaos internationaux ouverts par des puissances peu scrupuleuses, lanceuses de guerres et de pompiers malintentionnés. Ce sont aussi ces peuples taris et épuisés par des destins pénibles qui s’abaissent à cautionner l’horreur pour s’échapper de la leur. Et l’on pourrait faire le procès d’un monde de mensonges, de querelles de pouvoirs, le procès d’une humanité vile, segmentée, sectaire, imbécilement belliqueuse, quand son destin est lui inextricablement lié. Mais laissons les complotistes, les analystes, les duellistes, à leur terrain de prédilection. Retenons ce qui nous intéresse. Dans ce tas et dans ce tout, il s’agit d’être solidaire avec une catégorie, sensible à ses tiraillements : les musulmans.

Pas d’amalgame ont-ils dit. Chiche. Il n’y a pas besoin de grande lumière ni de lunettes pour distinguer le tueur du musulman. Si l’on peut s’éviter des querelles, c’est bien là. L’évidence, comme son allié le bon sens, malgré le militantisme féroce des cons, et la duplicité des indécis, se déploie toujours pour montrer que l’égorgeur du djihad n’a rien à voir avec la famille malienne musulmane de Kayes. Ils ont la même religion : ils en font des usages différents. C’est ce lien fin – cette chose qui relie – qu’il convient d’explorer, il est riche en enseignements. L’anathème à l’amalgame est un prétexte. C’est un appel à la pitié déguisé. C’est une nouvelle bouée à laquelle la famille musulmane – inconfortable et accablée à cause de la souillure dont sa religion est maculée – s’accroche. De fait, l’injonction à ne pas verser dans l’amalgame est un gadget. L’enjeu n’y est pas.

Toutes les soupapes de protections contre le fanatisme ont été disqualifiées en pays musulmans. Nombre de brillants penseurs prônant un islam évolué ont été marginalisés, bâillonnés. Toute critique en terre d’islam réveille le démon du démiurge qui n’autorise pas la divergence au nom du délit de blasphème. Les digues nommées laïcité, république, nation, accusées et colorées du rebut occidental, ont été rejetées. Ces prérequis absolus ont été mis au pilori d’où ne pouvaient s’ensuivre que des systèmes politiques fragiles dévolus aux pouvoirs claniques, militaires, religieux, oligarchiques. De qui tient-on ces ordres, vous serez étonnés : pas des fanatiques de l’Etat islamique. C’est une famille musulmane, frileuse, homogène, qui n’a que rarement interrogé ses défis internes. L’Etat islamique récolte le fruit de la duplicité des trajectoires de pays musulmans. C’est cette famille-islam, majoritaire, qui crie à l’islamophobie à gorge déployée. Elle s’emploie avec une énergie inépuisable à dénoncer les manœuvres d’un monde dit occidental qui n’aimerait pas les musulmans, sans accorder le quart de son temps à engager les chantiers décisifs à l’intérieur et pour le devenir de l’islam. L’histoire retiendra que l’islam modéré et une partie de ses hérauts auront manifesté contre l’islamophobie de Charlie et jamais contre le meurtre de Charlie, jamais contre Baga, jamais contre Daesh. L’indignation à distance suffit pour les derniers. Cette coïncidence n’a peut-être qu’une valeur marginale, elle renseigne toutefois sur un monde musulman peu audible devant ceux qui mettent à mal leur religion mais si bruyant devant ladite islamophobie.

Les procès en amalgame et en islamophobie en temps d’expansion du terrorisme sanglant sont une manière inconsciente de galvaniser des structures terroristes en actant leur équipée radicale. Il y a un temps pour tout. La tyrannie de l’amalgame opère comme une fuite en avant, et ceux qui appellent au distinguo sont ceux-là même qui trempent dans l’amalgame. Ce sont eux qui font un parallèle entre le crime de Gaza et Charlie Hebdo. Ce sont eux qui jettent l’islamophobie sur tous ceux qui critiquent le texte coranique. Ce sont ceux-là même qui mettent en parallèle les souffrances. Amalgame, refus de l’amalgame ils ont dit. C’est le règne des confusions. Dérivé du champ lexical de l’amalgame.

Les musulmans ne sont engagés par aucun crime de l’EI. Mais ils sont comptables de la vie, de l’expression, du devenir de leur religion, dans les espaces dans lesquels ils vivent. Leur silence, comme leurs actes, valent position. Le terrorisme islamiste ne se nourrit pas de l’islamophobie : Boko Haram agit dans un Nord Nigéria qui était acquis à la Charia… C’est une paranoïa coupable. L’amalgame tend à se transformer en mot-absolution, en mot-mensonge d’une communauté dont les inconforts sont presque attendrissants.

*Photo : SIMON ISABELLE/SIPA/00489031_000002

In memoriam Eric Rouleau

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eric rouleau monde olp

eric rouleau monde olp

Eric Rouleau est passé de vie à trépas, le 25 février, dans sa quatre-vingt-dixième année, dans sa propriété d’Uzès, dans le Gard. Avec lui disparaît l’un des derniers dinosaures du journalisme à l’ancienne, version orientale, dont la vie romanesque est un entrelacs d’histoires louches, de coups tordus, d’intrigues de palais et de couloirs, de grands reportages et de petites crapuleries. Oui, je sais, il est de la plus grande indécence, sous nos cieux, de déroger au principe de nos aïeux romains enjoignant aux survivants de ne dire des morts que du bien, sinon rien : de mortuis, aut bonum aut nihil… Je préfère pourtant, en l’occurrence suivre l’exemple du regretté Christopher Hitchens, journaliste et polémiste anglo-américain dont les « obituaries » (nécrologies) des grands de ce monde ont brisé le tabou de la bienséance en matière d’éloge funèbre.

Ce n’est d’ailleurs pas faire insulte au défunt que de rappeler que sa présence en ce monde ne passa pas totalement inaperçue, même si les dessous de sa notoriété ne sont pas immaculés. Soyons justes, à défaut d’être complices : Eric Rouleau, né juif au Caire en 1926 sous le nom d’Elie Raffoul, n’est pas un de ces personnages médiocres  de la « profession », qui croient faire l’Histoire ou réformer le genre humain au seul prétexte qu’ils sont porteur d’une carte de presse. Il était charmeur, homme du monde, bon convive.

Le journalisme, Eric Rouleau en a fait, jusqu’à ses derniers jours (il écrivait encore récemment dans Le Monde diplomatique), un instrument au service de sa gloire, de sa fortune, de sa passion politique et surtout  de son goût immodéré pour l’intrigue, la manipulation, le trafic d’influence. Lorsqu’il lui apparut que la presse n’était plus, peut-être pour des raisons économiques, le cadre idéal pour mener une vie de nabab itinérant lui permettant de fréquenter les puissants, principalement les despotes arabes du Moyen Orient, il se tourna vers la diplomatie, grâce à François Mitterrand, qui en fit son homme de contact avec Yasser Arafat, Mouammar Kadhafi et autres humanistes du même acabit.

L’admiration que lui vouaient les  élites parisiennes, de gauche comme de droite, depuis son entrée au Monde en 1955 était celle d’ignorants pour celui qui semble vous conduire par la main dans le dédale de « l’Orient compliqué ». Les papiers de Rouleau, parfait arabisant,  nourris bien entendu, « aux meilleures sources », étaient de ceux qui semblent vous rendre plus intelligents  alors qu’ils vous instillent sournoisement le message des despotes orientaux susnommés. Il faisait cela habilement, ayant parfaitement intégré les codes rhétoriques du «  journal de référence », introduisant, par exemple, une critique mineure  des faits et gestes son puissant ami oriental pour mieux faire passer l’essentiel de ses thèses. Lorsqu’Anouar El-Sadate s’avisa de ne plus considérer Rouleau comme le messager naturel du pouvoir égyptien vers la France, ce dernier le poursuivit de sa vindicte, même après sa mort tragique : traître à la cause, bradeur de la Palestine, valet des Etats Unis. On a pu lire cela, en substance, sous la plume de Rouleau dans Le Monde, Le Monde diplomatique et, très récemment, dans son livre de mémoires paru en 2012[1. Dans les coulisses du Proche-Orient, Editions Fayard.].

Comment cela ? Nasser, Arafat, Kadhafi et consorts auraient été les tireurs de ficelle d’un petit juif cairote, qui plus est expulsé de son pays dans les années cinquante pour activités communistes ? Allons donc, ce ne sont que calomnies diffusées par la droite sioniste qui déteste cet homme de paix ! À tous ceux qui, aujourd’hui, chantent les louanges posthumes du « grand journaliste » Rouleau, je conseille de relire attentivement, avec le recul, les articles écrits par lui à la gloire de ses mentors arabes, aisément accessibles sur le web, et qui éclairent l’homme sous un jour nouveau : celui d’un habile agent d’influence du nationalisme arabe dans sa phase ascendante des années 60 à 80, épousant tous ses méandres et glorifiant tous ses leaders.

Les bénéfices tirés par Rouleau de son activité ne se limitaient pas à la renommée journalistique ni à la satisfaction militante de voir ses idées véhiculées par un grand journal français. L’homme était un artiste des notes de frais qui faisaient pâlir les gestionnaires du Monde, même à l’époque bénie des vaches grasses de la presse écrite. La manne était d’autant plus abondante que le « grand journaliste » était traité avec des égards orientaux par ses amis du Caire, Tripoli, Beyrouth ou Damas, qui connaissaient ses goûts de luxe. En 1985, lorsque la première crise économique frappa les finances du Monde, son directeur, André Fontaine, fut contraint à un plan d’austérité drastique : pour sauver le journal, tous les salariés à carte de presse furent invités à accepter une diminution de salaire de 10%. La plupart d’entre eux acceptèrent, et rares furent les journalistes qui choisirent de bénéficier du « guichet-départ », clause de la convention collective permettant de partir en empochant les indemnités légales, un mois de salaire par année de présence. Parmi ces derniers, Eric Rouleau, qui savait depuis quelques mois que François Mitterrand allait le nommer au poste d’ambassadeur en Tunisie. Cette opportunité tombait à pic : l’accession à la direction du Monde d’André Fontaine et, à celle du service étranger, de Jacques Amalric, tous deux réputés « atlantistes » et peu sensibles aux sirènes tiers-mondistes qui charmaient leurs prédécesseurs Jacques Fauvet et Claude Jullien, limitait la marge de manœuvre politique et financière de Rouleau. Comme on lui chipotait les notes de frais, et que sa mainmise sur le secteur Moyen-Orient du Monde vacillait, il préféra ouvrir le parachute doré légal. Une indemnité de 930 000 francs de l’époque, l’équivalent de 230 000 euros d’aujourd’hui, le consola de quitter son bouge de la rue des Italiens pour les ors du Quai d’Orsay et Dar Al Kamila, somptueuse résidence de l’ambassadeur à La Marsa, près de Tunis. Cette attitude fut appréciée à sa juste mesure par ses anciens collègues restés au Monde avec un salaire amputé, et des traites d’appartement constantes.

Entré au service de l’Etat, sous la double protection de François Mitterrand et de Roland Dumas, Eric Rouleau exerça ses nouvelles fonctions avec les critères moraux et politiques qui lui avaient si bien réussi au Monde. Il fut moins le représentant des intérêts français à Tunis  que l’agent d’influence  de l’OLP, réfugiée à Tunis après la débâcle de Beyrouth, auprès de l’Elysée. Et les travaux pharaoniques (Rouleau est égyptien !) qu’il entreprit dans les ambassades qu’il occupa, Tunis et Ankara, sont restés dans la mémoire des services financiers du Quai d’Orsay, contraints par le pouvoir d’avaliser les folies immobilières de  l’intime du président. S’il n’est pas prouvé que Rouleau toucha des royalties de ses amis arabes des royalties pour ses bons et loyaux services, on peut se demander si son épouse, Rosie Rouleau dut à ses seules qualités artistiques de devenir la photographe officielle et  grassement rémunérée de Mouammar Kadhafi…

Eric Rouleau fut au journalisme du siècle dernier ce que Roland Dumas fut à la politique, un personnage trouble et séduisant, talentueux et peut-être un brin vénal. Leur complicité ne fut pas fortuite, elle allait de soi, pour le meilleur et surtout pour le pire.

Dans les coulisses du Proche-Orient: Mémoires d'un journaliste diplomate (1952-2012)

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La poésie comme incident de frontière

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roger gilbert lecomte

roger gilbert lecomte

On réédite, dans la collection Poésie/Gallimard, l’essentiel des textes de Roger Gilbert-Lecomte. Une petite précision, d’abord. Parmi les idées reçues aujourd’hui, pour excuser l’inculture galopante qui a transformé les lecteurs de poésie en une espèce menacée, on invoque le prix des livres. Le problème est que nous disposons en France, non seulement d’un réseau de médiathèques où l’on peut à peu près tout emprunter, et ce dès qu’une ville compte deux mille habitants, mais aussi de collections de poche qui n’hésitent pas à donner au lecteur pour moins de 8 euros le volume (un paquet de clopes) l’essentiel de la poésie contemporaine, réputée faussement inaccessible ou de celle du passé, pas forcément aussi bien connue que l’on croit. Signalons, pour modérer cette sortie ronchon, que cette inculture n’est pas spécialement le fait de la jeunesse et que les pleureuses qui gémissent sur cette jeunesse qui ne sait « rien » ont elles-mêmes le plus souvent ouvert un recueil de poésie pour la dernière fois l’année de leur bac de français, et encore…

Pour en revenir à Roger Gilbert-Lecomte, il était dommage qu’il soit laissé aux seuls spécialistes et sa parution en poche pourra permette de découvrir un de ces météores plus ou moins en marges du surréalisme,  qui illuminèrent le ciel noir des années 1930 de fulgurances prophétiques du carnage qui s’annonçait : on pense à Artaud,  Max Jacob ou Crevel par exemple. Crevel se suicida en 1935 quand il refusa l’inféodation du surréalisme au stalinisme, Artaud connut la douceur des hôpitaux psychiatriques sous Pétain qui étaient des  mouroirs sordides avant de tirer sa référence épuisée à la fin des années 40, Max Jacob lui, juif converti au catholicisme depuis les années 1920, fut arrêté par la Gestapo française et mourut au camp de Drancy en 1944 (comme quoi, les Juifs français protégés par Pétain…).

Roger Gilbert-Lecomte, lui, a trente-sept ans quand il meurt en 1943, consumé par la tuberculose à l’hôpital Broussais, après avoir vécu ses dernières années comme un héros de Simenon, sous la protection d’une patronne de bistrot du XIVème arrondissent qui avait eu pitié de sa silhouette maigre de vieil adolescent aux yeux mangés par la nuit. Savait-elle, madame Firmat, qu’elle avait sous son toit un voyant pour emprunter des termes rimbaldiens, c’est-à-dire un poète qui avait fait de la poésie un mode d’exploration de l’au-delà, une mitrailleuse lourde pour faire exploser le mur des apparences, un explosif pour dynamiter la Caverne de Platon ou, pour les plus jeunes d’entre nous, la pilule rouge prise par Néo pour s’extraire de la Matrice.

Tout avait commencé, pour Roger Gilbert-Lecomte dans une classe de seconde, millésime 1922-1923 du lycée des Bons Enfants de Reims. Conjonction astrale, ou dirait  Gilbert-Lecomte, « vitesse de la vérité », se retrouvent alors sur les mêmes bancs Gilbert-Lecomte mais aussi René Daumal qui fera partie de la galaxie surréaliste et même Roger Vailland, futur romancier communiste et prix Goncourt pour La Loi. Avec quelques autres, ces adolescents nervaliens qui croient à la puissance subversive du rêve quand il infuse la vie réelle, inventent ce qu’ils appellent Le Grand Jeu et qui deviendra une revue dès 1927 une fois que Daumal et Vailland sont à Normale-Sup et que Gilbert-Lecomte a commencé des études de médecine.

Le Grand Jeu, c’est Gilbert-Lecomte, aussi, qui en assure la direction et qui en donne le programme dans les termes suivants :

                            « Pour nos ôter le souci d’avoir encore, à l’avenir, à rectifier par des paroles de tels malentendus, une fois pour toutes, nous précisons :

                             Que nous n’espérons rien

                             Que nous n’avons aucune aspiration mais plutôt des expirations

                              Que, techniciens de désespoirs, nous pratiquons la déception systématique dont les procédés connus de nous sont assez nombreux pour être souvent inattendus

                            Que notre but ne s’appelle pas l’Idéal mais qu’il ne s’appelle pas

                            Qu’il ne faut pas faire passer notre frénésie pour de l’enthousiasme. (Non, madame, ce n’est pas beau, la jeunesse.)

Arrogance joyeuse, désespoir allègre, refus de s’inféoder qui expliquera les tensions constantes avec Breton et Aragon, Le Grand Jeu, dont Roger Gilbert-Lecomte est la plus pure incarnation,  est avant tout un beau travail du négatif qui annonce Debord et les situs. Parmi les « procédés inattendus », évidemment, se trouvaient la drogue et l’alcool. Si Daumal écrivit La Grande Beuverie, on pourra lire ici Monsieur Morphée, empoisonneur public  de Gilbert-Lecomte qui date de 1930 mais qui est resté inédit jusque très récemment : « Ne pourront jamais comprendre : tous mes ennemis, les gens d’humeur égale et de sens rassis, les français-moyens,  les ronds de cuir de l’intelligence… »

Au-delà de cette panoplie littéraire qui est aussi une panoplie existentielle, il demeure des textes qui forment une poésie documentaire, aurait dit Mac Orlan, où l’on voit des dancings dans la nuit des années folles quand souffle l’esprit du Jazz, des « radis qui contiennent du radium » mais une poésie qui sait aussi jouer avec les mots dans un humour qui peut aller jusqu’à une certaine gauloiserie, façon Aragon dans les Aventures de Jean Foutre la Bite : « Si une jeune fille trop précoce/Escalade votre espalier/ A seule fin de lui faire une bosse/ Donnez-lui un petit coup de pied. »

Oui, on est surpris par l’aptitude de cet outsider de la poésie française à avoir su jouer avec tous les tons, toutes les formes comme un enchanteur qui sait varier ses métamorphoses.  Mais ce qui transparait derrière le lyrisme crispé, l’humour noir ou la douleur niée, c’est avant tout cet inconvénient d’être au monde, ou à l’inverse de ne pas être assez au monde. C’est cela qui donne à Roger Gilbert-Lecomte sa singulière actualité pour tous ceux qui prennent aujourd’hui conscience de vivre dans un monde phagocyté par le virtuel où ce qui est donné comme réel ressemble de plus en plus à une projection de mauvaise qualité.

La Vie l’Amour la Mort le Vide et le Vent  et autres textes divers de Roger Gilbert-Lecomte (Poésie/Gallimard)

La Vie l’Amour la Mort le Vide et le Vent et autres textes

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Tariq Ramadan est-il le Ben Abbes de Houellebecq?

tariq ramadan islam

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« Il a le cerveau d’Albert Einstein et le physique de George Clooney ! », s’exclame l’animateur de la soirée. Les Smartphone immortalisent l’instant. Qui est cet élégant oriental à la barbe bien taillée et aux cheveux grisonnants qui fait son entrée sur scène sous une standing ovation avant d’ensorceler son auditoire de sa voix suave ? Une rock-star, un homme politique, un gourou ? Un peu tout cela à la fois… L’homme qui se tient dans la lumière n’est autre que le très controversé Tariq Ramadan, théologien musulman particulièrement populaire dans les banlieues françaises, et petit-fils d’Hassan al-Banna, fondateur des Frères musulmans, véritable matrice de l’islam politique.

Mais ce samedi 17 janvier, Ramadan n’est pas venu prêcher la bonne parole seul. Il partage la vedette avec un autre prêcheur : le journaliste et fondateur de Mediapart, Edwy Plenel. Père Plenel et frère Tariq ont fait le déplacement au fin fond de la banlieue Sud, sur la ligne C du RER, dans la petite ville de Brétigny-sur-Orge. Dans un contexte sensible après les attentats contre Charlie Hebdo et la communauté juive, les deux « speakers » (sic) ont répondu à l’invitation d’Actions pour un monde sans frontières – un programme d’actualité…–, une association communautaire qui prône le « droit à l’insertion pour tous », en particulier les « jeunes musulmans ».[access capability= »lire_inedits »]

Le parti de l’Autre : du « vivre ensemble » à l’entre-soi

Nous voilà transportés au cœur du « parti de l’Autre », selon la formule de Finkielkraut, revendiquée par Plenel. Ici, on célèbre le « vivre-ensemble », mais l’ambiance est clairement à l’entre-soi. La salle, située dans une zone industrielle, est pleine. Le public est presque exclusivement d’origine immigrée : pas un seul Blanc, de nombreuses femmes voilées, quelques barbus habillés comme le prophète de l’islam, à ceci près qu’ils portent également des baskets. L’événement est sponsorisé par diverses associations communautaires comme Oummawork, qui met en relation des musulmanes et des entreprises acceptant le port du voile, ou France Manassik, agence de voyages musulmane. À l’issue de la conférence, la soirée se poursuivra même par un dîner « gastronomique halal » ponctué de sketchs du Jamel Comedy Club, suivi d’une grande loterie permettant de gagner une omra (un pèlerinage) à La Mecque. Inch Allah !

 

Mais, attention, pas d’amalgame ! De fait, ceux qui ont fait le déplacement ne sont ni des crypto-djihadistes ni des islamo-racailles. On n’est pas dans l’islam des caves, où on radicalise en marge de la République, mais dans l’islam moderne et modéré, qui se tient dans la lumière et revendique sa place dans la société. À voir Tariq acclamé par ce public à la fois cultivé et ultra-communautaire, on pense irrésistiblement à Mohammed Ben Abbes, le président musulman qui islamise pacifiquement la France dans Soumission, le dernier livre de Michel Houellebecq. Celui qui a reçu le nom de Tariq ibn Ziyad, le héros de la conquête arabe de l’Espagne au viiie siècle, présente bien des points communs avec le personnage houellebecquien. Comme Ben Abbes, Ramadan est brillant, charismatique, et possède un art certain de l’argumentation. Il semble également partager avec son double fictif la conviction que l’avenir de l’islam ne se joue pas dans un monde arabe divisé, mais en Occident, et singulièrement en France, et qu’il ne s’imposera pas par la violence et la terreur, mais par la séduction et la persuasion, à travers la bataille des idées.

On a envie de comprendre quel rôle Edwy Plenel joue dans ce scénario. L’alliance entre nos deux prédicateurs  n’a rien d’évident : quoi de commun entre l’intellectuel pieux qui mêle islam et politique et le journaliste athée, héritier d’une tradition d’extrême gauche censée être hostile aux religions ? Entre le théoricien du gramscisme troskiste et celui du gramscisme islamiste ? Entre celui qui croit que l’homosexualité est un interdit et l’avocat infatigable du mariage pour tous ? Pourtant, malgré l’annonce d’un « débat », l’improbable duo affiche une complicité certaine et, sur le fond, on est bien en peine de détecter un désaccord entre les deux. Car, au-delà de leurs différences, nos prédicateurs partagent une même vision messianique de l’histoire comme affrontement entre dominants et dominés. Faute de prolétaires politiquement présentables, le musulman colonisé, exploité, relégué, discriminé est l’incarnation parfaite du damné de la terre, la victime sanctifiée de l’oppression occidentale en général et française en particulier. En effet, quel que soit le sujet dont ils parlent, ils arrivent souvent à la même conclusion, explicite ou non. Tout le mal vient d’une certaine idée de la France, coupable pour toujours des méfaits de la colonisation, de Vichy, de l’esclavage et des croisades.

Ramadan, Ben Abbes, même combat ?

Reste que, des deux prédicateurs, le plus fanatique, donc le plus inquiétant, n’est pas l’islamiste mais le trotskiste. Face à Plenel, Ramadan paraît étonnamment modéré. D’une voix calme et posée, le jésuite musulman prône l’amour, la paix et la justice, se gardant bien de fustiger qui que ce soit. Il fait d’abord preuve d’une lucidité encourageante : « Des gens se sont référés à l’islam dans ce qui s’est passé. Personne ne peut nier que certains musulmans ont traduit leur rapport à l’Occident dans un rapport de violence et de mort. » Mais, immédiatement, il fait entendre une autre musique : « Ce sont des musulmans qui ont un comportement opposé aux principes de l’islam. Nous n’avons pas à nous excuser. Nous devons refuser cette assignation à prouver que nous sommes gentils. » Cette rhétorique ne relève pas du « double discours » qu’il est régulièrement suspecté de pratiquer, ce qui nourrit sa légende de personnage « sulfureux ». Un double discours suppose deux publics. Ramadan semble plutôt passé maître en l’art politique de dire tout et son contraire afin de satisfaire tout le monde – ou de faire passer les pilules les plus amères.

Soucieux de mobiliser, il exhorte son public à refuser la victimisation et le communautarisme : « Il faut investir le social, l’éducatif, le politique, arrêtez d’être présents dans le débat public seulement lorsqu’on parle d’islam ! » Comme le héros de Soumission, et contrairement aux fanatiques de Daesh, Ramadan ne croit pas au choc des civilisations. Pour lui, l’islam doit infuser la société française pour mieux la régénérer en la guérissant de son nihilisme matérialiste. Dans l’élaboration d’un projet de conquête des cœurs et des esprits, il a quelques longueurs d’avance sur Ben Abbes. Ainsi écrit-il en 1995 : « Le réveil de l’islam peut apporter une contribution jusqu’alors insoupçonnée à une véritable renaissance de la spiritualité des femmes et des hommes de notre monde. »[1. Islam, le face-à-face des civilisations, Les deux rives, p. 403.]La force de Ramadan, c’est qu’il sait aussi que les valeurs libérales et démocratiques peuvent être mises au service d’une véritable renaissance de l’islam – en Europe. À l’histoire et à ses préséances malvenues, il oppose la suprématie du droit, lançant en conclusion : « Ne mésestimez jamais le courage des premières générations d’immigrés qui sont arrivés en France, sans rien. Nous ne devrions pas nous définir comme “issus de l’immigration” mais bien comme “héritiers” de l’immigration. »

En comparaison de ce discours très pape François, Plenel fait figure de Savonarole. Tandis que le public brandit avec ferveur son dernier ouvrage, Pour les musulmans, comme s’il s’agissait du Petit livre rouge, il s’empare du micro. La République, l’amour, le métissage, la diversité, le vivre-ensemble, l’égalité (opposée à « l’identité »), le partage, Zola, Dreyfus et tous les saints… les mots voltigent dans la salle attentive où l’émotion est palpable. Devant un parterre de femmes voilées, il cite Péguy d’une voix vibrante pour évoquer la folie meurtrière des terroristes : « Parce qu’ils n’aiment personne, ils croient qu’ils aiment Dieu. (…) Nous avons le droit d’avoir des droits ! », tonitrue-t-il, visiblement insensible à la cocasserie murayenne. Devant la verve lyrique de l’ancien membre de la Ligue communiste révolutionnaire, les larmes montent aux yeux, on a envie d’être dans le bon camp, abonné à Mediapart et accepté au parti de l’Autre.

Convoquant tour à tour la République et Jaurès, lui aussi enjoint à ses fidèles de sortir de la « victimisation, de la plainte et du repli sur soi ». Appel à l’ouverture qui évoque celui de Ramadan, mais semble tout de même un brin décalé face à cette assistance 100 % musulmane. Après ces aimables propos, Plenel sort les grandes orgues, laissant sa propre émotion envahir la salle. Mais, ici, ce n’est pas en évoquant Charb et Cabu qu’il embrume les regards. Lui qui traquait l’Action française derrière chaque famille à poussette dans La Manif pour tous fait preuve d’une mansuétude toute chrétienne pour les terroristes de Charlie Hebdo, sanglotant sur l’« enfance malheureuse des frères Kouachi », et assimilant le fondamentalisme musulman à la « triste moisson » semée par la colonisation. C’est peu dire qu’il brosse la salle dans le sens du poil, allant jusqu’à affirmer que lui n’aurait pas publié de « caricatures qui offensent n’importe quelle religion ». Sympa pour les confrères.

Après la fibre victimaire, le ressort complotiste : Plenel n’hésite pas à qualifier les tueurs d’« agents provocateurs » de « politiques qui vont ajouter de la peur à la peur, de la terreur à la terreur », évoquant en filigrane une stratégie de la tension élaborée au sommet de l’État. Il embraye ensuite sur sa fameuse théorie de l’épouvantail-monstre, reprenant cette phrase de Zola devenue l’un des principaux articles de la foi plénelienne : « À force de montrer l’épouvantail, on crée le monstre réel. » Comprendre : à force d’inviter Zemmour, Finkielkraut et Houellebecq à la télé, on crée des frères Kouachi. On pourrait lui faire observer que lui-même ne cesse de désigner des Goldstein à la vindicte populaire, par exemple quand il dénonce l’auteur du Suicide français comme « raciste, homophobe, ennemi de l’humanité et de lui-même », certain que la salle communiera avec lui dans la détestation. Ce serait indélicat.

Après l’homélie, un véritable cheikh monte sur scène et entonne une prière, sous le regard plissé du patron de Médiapart. Il se lance dans un prêche interminable sur les « événements », citant des versets du Coran prouvant que les frères Kouachi ont commis un péché, évitant mystérieusement de citer Coulibaly et ses victimes, sans doute moins facilement condamnable d’un point de vue coranique. Puis vient le temps des questions. Un homme se lève et interroge Ramadan d’une voix forte : « Comment se fait-il qu’un homme aussi intelligent que vous soit banni des médias français tandis qu’on nous impose des Boubakeur et des Chalghoumi ? », s’indigne-t-il. À ce dernier nom, la salle retentit de huées unanimes. À l’évidence, l’imam de Drancy est abhorré universellement, même par les plus modérés. Sarah, une des rares femmes sans voile, en pantalon, fustige ce « Banania musulman », cet « Arabe de service », ce « béni-oui-oui sans culture » qui « humilie les musulmans », tandis que le séduisant Tariq, lui, véhicule une image intellectuellement valorisante de l’oumma.

En quittant les lieux, on ne sait plus très bien si on a assisté à un prêche ou à un meeting – les deux, car nos deux prophètes nourrissent l’un et l’autre, sinon un projet, du moins un rêve politique. Reste à savoir lequel est l’idiot utile de l’autre : Plenel, qui prépare par l’apologie du multiculturalisme la victoire de l’islamisme, ou bien Ramadan, qui offre à Plenel sa cohorte de Dreyfus ? On croit connaître la réponse. La plénelisation des esprits, mélange de haine de soi et d’amour inconditionnel de l’altérité, prépare le terrain de la « soumission ». Sous couvert de régénérer la démocratie contre une République « verticale », « autoritaire » et « assignatrice », Plenel prépare le terrain à l’islamisation soft de la France. Si père Plenel n’a que « l’autre » à la bouche, frère Tariq sait que cet « autre », c’est lui, et il affiche sans complexe son identité musulmane. Sur ce point, Houellebecq s’est peut-être trompé : « Contrairement à son ancien rival Tariq Ramadan, plombé par ses accointances trotskistes, Ben Abbes avait toujours évité de se compromettre avec la gauche anticapitaliste », écrit-il. On peut au contraire penser que si l’islam conquiert l’Europe il le fera par l’extrême gauche. L’islamo-trotskisme, ça fait rêver, non ?[/access]

*Photo : Kathy Willens/AP/SIPA. AP20925911_000002.

American Sniper

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eastwood sniper irak

eastwood sniper irak

Vu, en streaming et en accéléré — ça ne mérite pas davantage — le dernier film de Clint Eatswood, American Sniper : une œuvrette tâcheronne à usage interne américain. D’ailleurs, les USA ne s’y sont pas trompés, et lui ont fait un triomphe. Avec plus de 320 millions de dollars pour le seul territoire américain (pour un budget de 60 millions) c’est à ce jour le plus grand succès d’Eatswood, et, à partir de savants calculs tenant compte de l’inflation, le film de guerre US qui a le plus rapporté à ce jour.

Qu’en dire ? Rien — sauf que le titre et le sujet (et le traitement, qui réserve un plan sur deux pour le mâle visage de Bradley Cooper) méritent deux secondes de réflexion.
Le sniper a débarqué linguistiquement en France dans les remous de la guerre de Yougoslavie. Jusque-là, il s’appelait franc-tireur ou tireur embusqué. Mais dans une guerre où nous nous sommes laissé mener par le bout du nez par l’OTAN — dans les faits, les Anglo-américains —, qui a pris fait et cause pour les Bosniaques, décrétés « bons » (et on en est revenu depuis que l’on s’est aperçu que le trafic d’organes et d’êtres humains passait par les mafias bosniaques) contre les vilains Serbes — alliés traditionnels de la France, mais Mitterrand a mangé son chapeau —, il fallait un nouveau type de héros. Oui, on a alors adopté (voir Jean Peeters, La Médiation de l’étranger : une sociolinguistique de la traduction, Artois Presses Université,‎ 1999) le mot anglais. Une façon comme une autre de faire allégeance, pendant que les cousins québécois, assez fiers de parler français, retitraient le film Tireur d’élite américain — ah, ça fait moins cinglant tout de suite : avez-vous remarqué combien des chansons américaines qui nous paraissent écoutables ont des lyrics, comme ils disent, parfaitement idiots, et que retraduits en français, nous éclaterions de rire à la seconde ligne ?
Donc, sniper, ça vous a tellement de gueule qu’un groupe de rap français (oxymore !) a choisi ce nom — sûr qu’ils tirent des balles de fort calibre en direction de l’establishment dont ils encaissent néanmoins les chèques.

Le sniper est le héros que l’individualisme libéral se cherchait. Plus de masses, plus de société même, plus de foules. Un héros solitaire, embusqué, prenant d’immenses risques en dégommant un ennemi positionné à 2 kilomètres : c’est le climax du film de Eatswood, quand Chris Kyle (le vrai nom du « héros », dont les mémoires, parues en 2012, ont cartonné — avant qu’il se fasse descendre par un autre tireur fou qui vient d’écoper de perpète) abat « Mustafa », son homologue irakien, à une distance de 2100 yards — ça fait plus viril que 1920 mètres. Ledit Mustafa n’est jamais qu’un numéro sur la longue liste de 255 cibles — d’après lui, un peu moins officiellement — descendues au cours de la guerre. Le tout filmé en Californie, c’est moins cher et moins dangereux que de déplacer une équipe sur un territoire que les Etats-Unis ont si bien pacifié qu’il est aujourd’hui à moitié tombé entre les mains de l’Etat islamique qui en tire un million de dollars par jour de revenus pétroliers. Saddam, reviens, ils sont devenus fous.

Des snipers, il y en a depuis longtemps. Audie Murphy, « le soldat le plus décoré de la Seconde guerre mondiale », et accessoirement acteur vedette de westerns médiocres, a été célébré pour son aptitude à flinguer : un petit bonhomme d’1,66m et de 51 kilos. Le sniper est l’idéal du gnome.
N’empêche : longtemps le film de guerre américain (Le jour le plus long, le très beau et moins connu The Big Red One, de Samuel Fuller, ou même Il faut sauver le soldat Ryan), tout en distinguant des héros, aimait filmer les mouvements d’ensemble. Platoon, comme son nom l’indique, c’est un peloton ou une section — un groupe. Même les films de gangsters (voir les Incorruptibles version De Palma) insistent sur « the team ». Et pas mal de westerns (le genre individualiste par excellence pourtant, censé illustrer le capitalisme sauvage de l’Ouest) montre que le héros solitaire (et loin de son foyer) n’est rien face à la masse : voir et revoir Vera Cruz, où les peones l’emportent et laissent Lancaster mort et Cooper dégoûté ; voir l’Homme aux colts d’or, où la ville de Warlock (c’est emblématiquement le titre originel) chasse Henry Fonda ; voir Alamo, où 300 Spartiates américains résistent aux 12 000 hommes de Darius/Santa Anna.

D’ailleurs, dans les westerns, il faut être un traître sans foi ni loi (Anthony Quinn dans L’Homme aux colts d’or) ou une femme (Michele Carey qui s’embusquent dans El Dorado pour dézinguer John Wayne) pour tirer de loin et dégommer sans risque : en général, on affronte l’ennemi face à face, et il y a toute une typologie du duel final qui mériterait une étude spécifique. Le tireur embusqué est un lâche. Quant au tireur d’élite, rappelez-vous « Grosse Baleine » dans Full Metal Jacket : c’est un semi-débile impuissant qui finira mal — dans les chiottes, en s’exclamant : « J’y suis déjà, dans un monde merdique ». Humour kubrickien.

Oui, la Bosnie (quand sommes-nous passés à l’hyper-individualisme, correspondant au néo-libéralisme décomplexé ? Au cours des années 1980, et la guerre de Bosnie commence en 1992) a sonné le glas du héros courageux : on nous donne en modèle des types qui flinguent à des kilomètres avec un PGM Hécate II — en France tout au moins. Calibre 12,7mm à grande vélocité — ça fait des trous à y passer le bras.
En 2001, Jean-Jacques Annaud a raconté la Bosnie sous couvert de parler de Stalingrad : deux snipers, l’un russe (Jude Law) et l’autre allemand (Ed Harris) résument à eux seuls une bataille où sont morts près d’un million d’hommes. Mais de ces masses, peu de nouvelles, nous sommes sommés de nous identifier à deux tireurs embusqués. Et tout récemment Jean Hatzfeld (Robert Mitchum ne revient pas, Gallimard, 2013) est revenu sur cette période où le tireur d’élite est un héros présentable.

Eh bien moi, je ne veux pas. J’ai la nostalgie d’une époque où l’on s’affrontait en duel, où l’on risquait sa peau pour en trouer une autre, et où l’on avait du respect pour l’adversaire. La mentalité moderne — libérale — du « tout est permis » et « seule la victoire est belle » est répugnante.
Et factice. Parce que rien n’a changé, et que l’accent mis aujourd’hui sur l’individualisme (et dont on voit les jolies conséquences à l’école — « tout pour ma gueule et va mourir ! ») est un vœu pieux, une parole magique, une tentative dérisoire pour essayer d’orienter notre regard sur l’Histoire : ce sont les masses qui font toujours les révolutions, et 300 Spartiates sont encore capables de résister à Angela Merkel pour lui apprendre que le Quatrième Reich n’est pas une solution pour l’Europe.

Padam, padam, padamalgam!

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zemmour naulleau charlie hebdo

zemmour naulleau charlie hebdo

Faut pas prendre les fous d’Allah pour des canards sauvages. C’est nous les connards domestiqués. On n’en serait pas là si nos représentants nous avaient représentés. Faute de s’en être pris aux causes en temps utile, ils nous font défiler contre les effets. Sans moi !

En plus, ils salopent ma copie. Moi qui voulais vous entretenir de Debray, Houellebecq et Muray – dont j’ai enfin découvert le Journal – me voilà réduit à chroniquer la bande à Kouachi. Des tueurs fous, peut-être, mais ils n’étaient même pas nés quand Giscard, Chirac, Mitterrand et les autres les ont importés. Alors, pourquoi c’est moi qu’on fait chier ?[access capability= »lire_inedits »]

 

NOËL AU GARAGE

Mercredi 24 décembre/Sparks à Londres, c’était trop bien ! Le retour en Barjomobile, un peu moins. À 22 h 30 soudain, en pleine autoroute et en pleine nuit, le coup de la panne ! Plus de batterie, plus de moteur, plus de lumières – et ce triangle rouge et ce gilet fluo, ils sont où déjà ? Heureusement qu’Ivan Dressamer était au volant, sinon l’élite de ce pays eût été fauchée, et je ne serais même pas là pour vous le raconter.

D’ailleurs c’est fait. Comptez juste en plus 1 heure  pour la dépanneuse, 1 heure de formalités avec l’assurance au garage du lieu-dit Le Transloy (!), 1 heure d’attente pour le taxi et 1 h 30 de voyage (400 € au compteur, mais on s’en fout !). À 3 heures tout le monde était au lit, et je pouvais commencer ma journée.

 

FRUITS DE MER D’ISPAHAN

Mercredi 31 décembre/Saint-Sylvestre en famille chez les Barjot-de Koch. Un plein succès, selon les organisateurs. J’en ai profité pour prendre des notes.  

Recette pour un réveillon réussi chez vous, si vous nous invitez la prochaine fois (on sera quatre) : juste un plateau de fruits de mers géant. Crabe et bulots pour Frigide, gambas et langoustines pour Constance, foie gras et tout le reste tant qu’y en a pour Bastien, huîtres et zinfandel californien pour moi.

Si c’est suffisamment copieux, vous pouvez même oublier le chapon – comme nous dans le four ce soir. En revanche, pour faire passer, on goûterait volontiers le macaron géant Ispahan (framboise-litchi-rose) de chez Hermé, sans vous commander.

 

 

VOTEZ BOURRÉS ! 

Jeudi 1er janvier, 3 heures/Excellent, décidément, ce zinfandel ! Mais qu’est-ce que je disais, déjà ? Oui, s’il en reste, j’en veux bien… Mais putain, je pensais à un truc grave, c’était quoi déjà ? Ah, oui ! Est-ce que ce changement d’année ne fait pas le jeu du Front national ? Et sinon, y a pas une autre bouteille, même du rosé ? 

 

UN DÉSERTEUR À LA LÉGION

Vendredi 2 janvier (solennité de saint Basile)/AFP : « Thomas Piketty refuse la Légion d’honneur. »

« En France, disait Jules Renard, le deuil des convictions se porte en rouge et à la boutonnière. » Apparemment, tel n’est pas encore le cas de Piketty, qui fait à ses décorateurs un joli doigt (de Légion) d’honneur : « Le gouvernement ferait mieux de se consacrer à la relance de la croissance. » 

Reste à savoir si, dans sa vie, il s’est bien conformé au principe édicté par Erik Satie : « Il ne suffit pas de refuser la Légion d’honneur ; encore faut-il ne pas la mériter. »

 

RÉVEIL DOULOUREUX

Mercredi 7 janvier/Il paraît qu’on se souvient toujours de l’endroit où on était quand on a appris une nouvelle importante, comme le 11/09 ou le 21 janvier. Moi en tout cas c’est sûr : ce matin j’étais dans mon lit en train de m’endormir doucement, comme un bébé australien. À mon premier réveil (pour un coup de Badoit), j’entends vaguement à la radio, entre deux conneries : « Agression contre Charlie  Hebdo… Plus de détails dans notre journal de midi. » O.K., ruminé-je, c’est pas nouveau : les islamistes n’aiment pas Charlie, et inversement. Et de me rendormir instantanément.

C’est seulement la deuxième fois, en allant faire pipi, que j’ai mesuré la gravité de l’événement. Ces cons-là avaient tué tout ce qui bougeait sauf les femmes, à part une par nervosité.

 

PAS D’AMALGAME !

Vendredi 9 janvier/Zemmour & Naulleau, Paris Première. Pour ceux qui ne le connaissent pas, c’est une surprise ! Même ce monstre froid de Zemmour a été personnellement touché par le massacre de Charlie. Non seulement les BD de Wolinski furent ses « premiers bouquins de cul » – « comme toute une génération », précise t-il modestement – mais il était ami avec l’économiste Bernard Maris. Pour le reste, on s’en doute, Charlie n’a jamais été sa tasse de thé : « Une tentative utopique de sortir du tragique de l’Histoire », résume-t-il. De fait, si c’était ça, c’est raté.

Mais déjà Naulleau entonne le refrain « Pas d’amalgame ! », leitmotiv de la mobilisation médiatico-politique subséquente aux boucheries halal des 7 et 9 janvier : « Le djihadisme n’a rien à voir avec l’islam ! »

Ben voyons ! Et avec quoi donc, alors ? Certes, grâce à Allah, tous les musulmans ne sont pas djihadistes. Mais tous les djihadistes sont musulmans – ou pensent l’être, ce qui revient au même.

Il n’y a qu’un islam parce qu’il n’y a qu’un Coran, malgré les contradictions entre ses sourates pacifiques et guerrières, et les sens opposés du mot « djihad » lui-même.

 « La Torah et les Évangiles, écrits par des hommes, sont susceptibles d’interprétations, explique patiemment Zemmour à son compère. Le Coran, c’est la parole incréée de Dieu, transmise au Prophète par l’ange Gabriel, donc intangible. » J’ai bien peur qu’il ne faille lui réexpliquer encore, à l’ami Naulleau – si toutefois l’émission n’est pas supprimée entre-temps.

 

BISOUNOURS VAINCRA !

Dimanche 11 janvier/Je n’ai pas participé à la grande Marche républicaine de tout le monde contre personne. La seule pancarte derrière laquelle j’aurais pu fièrement défiler, c’est «  Bisounours vaincra ! » ; mais bon, j’ai pas reçu le flyer. C’était la touche d’autodérision indispensable, à mes yeux, dans ce genre de démonstration d’unanimisme non seulement virtuel, mais volatil.

 Non que j’aie été insensible à l’horreur des deux tueries de « nos » djihadistes –pas plus qu’à celles perpétrées au même moment par leurs collègues fous furieux de Boko Haram au Nigéria. Mais quoi ? Après Chantons sous la pluie et Rions contre le racisme, voilà maintenant Défilons contre les kalachnikovs (sans stigmatiser personne) ! 

Eh bien, je ne marche pas. Nos quatre millions quarante-quatre marcheurs et surtout les derniers, ceux du carré VIP, feraient mieux d’essayer de comprendre ce qui se passe, comme Zemmour, ou de se soumettre direct, comme le « héros » houellebecquien.

 

MARCHONS, MARCHONS…

Mercredi 14 janvier/Modèle de connerie triomphante : la une du « numéro spécial » de L’Obs. Sur fond de photo de jeunes à l’assaut de Marianne (la statue), l’hebdo titre « Continuons le combat ! » O.K., et on fait comment, chef, pour exorciser définitivement la terreur djihadiste ? Un petit Nation-République, pour changer ? Ou carrément Père Lachaise-Place des Fêtes ? C’est vous qui voyez.

JE SUIS ÉRIC

Jeudi 15 janvier/AFP : « Éric Zemmour placé sous protection policière depuis l’attentat contre Charlie Hebdo. » C’est marrant ( ?). Quinze jours plus tôt, dans mes vœux à Éric, je lui souhaitais entre autres, pour 2015, « des gardes du corps ».

Je ne plaisantais pas vraiment, mais lui a eu l’air de prendre ça à la légère. Aujourd’hui encore, à propos de cette décision des autorités, il dit seulement : « Je n’ai rien demandé ; je subis, c’est tout. » Aussi inconscient que François avec sa papamobile ouverte à tous les vents ! Tiens, ça leur fait au moins un point commun, à ces deux-là.

Pourvu quand même qu’on n’ait pas à porter un de ces jours un t-shirt « Je suis Éric  ». D’ailleurs, combien serait-on à le porter ? Combien de politiciens, de décideurs, d’artistes et même d’intellectuels ? 

Mais bien sûr, ça n’a rien à voir. Au-delà de la compassion envers les victimes, c’est bien autre chose qui s’est imposé d’emblée, dans le traitement médiatico-politique du drame de Charlie : un soutien inconditionnel, unanime, obligatoire à l’idéologie de l’hebdo. Ça au moins, ça ne risque pas d’arriver à Éric.

 

RIONS, MES FRÈRES !

Vendredi 16 janvier/Sans me vanter, je suis plutôt client de blagues drôles, d’humour, d’ironie et tout ça. Comme Chesterton j’aime l’esprit, quel qu’il soit et d’où qu’il vienne. Mais comme lui aussi, j’aime plutôt mieux quand il mène à l’Esprit plutôt que nulle part.

Pas question ici de nier le talent, et les traits de génie, des dessinateurs de la bande, morts ou vivants. Mais un journal, même « irresponsable » comme se veut Charlie, c’est d’abord une ligne éditoriale. Celle de l’hebdo est claire : l’anticléricalisme avant tout. Parce que ça marche toujours, depuis un siècle et demi ; qu’à part ça, on n’a pas grand-chose de révolutionnaire à dire, et que de toute façon ça ne mange pas de pain… Voire.

Là où Charlie est vraiment irresponsable, c’est qu’il n’a pas vu le temps passer, ni monter doucement le délire djihadiste. Comme si on pouvait provoquer ces fous d’Allah aussi impunément que nos aimables curés post-conciliaires.

Un athée normalement constitué est censé tenir à la vie plus qu’à l’au-delà. Alors pourquoi ne pas s’en tenir aux provocs de tout repos, du genre le pape avec un crucifix dans le cul et une légende saignante ad hoc ? Vous me direz : il faut bien varier les plaisirs de temps en temps, et d’ailleurs, en 2006, les caricatures de Mahomet ne leur avaient valu qu’un procès, gagné en plus. Rien que de la pub !

Mais en 2011 déjà, autre chanson : suite au numéro spécial Charia Hebdo, les locaux du journal sont incendiés. Le premier, Wolinski l’hédoniste prend conscience du danger, c’est-à-dire du rapport de force : « On se croit invulnérables. Pendant des années, des dizaines d’années même, on fait de la provocation, et puis un jour la provocation se retourne contre nous. » Paroles prophétiques, hélas ! 

« Un dessin est un fusil à un coup », disait de son côté Cabu. Eh bien, face aux frères Kouachi, ça ne le fait pas ! Certains sont morts qui auraient préféré vivre, et peut-être même l’inverse… En tout cas c’est un beau gâchis, et inutile en plus. Parce qu’enfin, ça mène où tout ça ? À quoi bon, pour un canard, vendre cent fois plus, s’il est décapité ?

 

MOURIR POUR CHARLIE ?

 Samedi 17 janvier/Zemmour (déjà cité) ne serait peut-être pas d’accord, et alors ? Moi aussi, comme Florent Pagny, j’ai ma liberté de penser. Ce soir donc, sur Radio Notre-Dame, tout seul devant mon poste, j’opine du chef en entendant Patrice de Plunkett lancer une fatwa contre l’Occident crétin, et la France en particulier.

On parlait d’humour, hier encore, mais lui ne plaisante guère : c’est la dérision-tous-azimuts qu’il met en cause, non sans quelques arguments. « Se moquer est devenu le centre nerveux de notre culture, le fondement de notre République », dit-il comme Finkielkraut. « L’insulte et la caricature nous tiennent lieu de combat culturel, face à la révolution islamique mondiale et au capitalisme mondialisé », précise-t-il, et l’on croirait entendre Zemmour. Pourquoi donc est-il seul – avec mon soutien, ce qui n’arrange rien – à conclure logiquement : « Charlie donne aux djihadistes l’arme dont ils ont besoin pour dresser les communautés les unes contre les autres. C’est une folie suicidaire. »

« Mourir pour des idées ? » Déjà, c’est contraire à l’amendement Brassens ; mais surtout, lesquelles, et qui donc doit mourir ? Si jamais il s’agit de moi, ou même de mon pays, je demande à réfléchir.

 

IL PAPA E MOBILE

Dimanche 18 janvier/Problème d’oxygène ? Au-delà d’une certaine altitude, le pape François a tendance à planer, du moins vu d’ici-bas. Entre une blague gay friendly et une attaque contre les lapins, l’autre jour il a carrément montré les poings. C’était dans l’avion, retour des Philippines. Sans doute encore « emporté  par la foule » de sa mégamesse de  Manille, que même les Stones lui ont enviée, ce diable s’est permis d’interférer dans notre guerre civile larvée.

 « Tuer au nom de Dieu est une aberration », dit-il. Mais « on ne peut pas insulter la foi des autres. Si un grand ami parle mal de ma mère, il doit s’attendre à un coup de poing. » J’adore ce franc-parler ; à ma connaissance c’est le premier pape qui parle aussi cash, au moins depuis Jésus.

L’ami Finkielkraut est moins emballé. En ce deuxième dimanche du Temps ordinaire, il ne ménage pas le successeur de Pierre : « Avec tout le respect que je dois à François (sic), je crois qu’il a manqué une occasion de se taire. » Et toc !

Eh bien moi, avec toute l’admiration que j’ai, sans me forcer, pour Finkie, je connais quand même au moins deux philosophes qui s’appellent Alain[1. Sans compter Badiou, qui d’après moi est plutôt un artiste.], mais je n’ai qu’un pape François. 

Même avant lui, dans le langage du Christ, insulter les croyances des autres (forcément fausses, pourtant), c’est « blasphémer ». L’idée générale, surhumaine, c’est qu’il faut toujours se mettre à la place de son « prochain », athée ou croyant, gentil ou méchant, victime ou bourreau.

Bien sûr, il est sidérant qu’en France aujourd’hui, quatre siècles après la fin des guerres de religion et plus de deux cents ans après la Terreur, on puisse encore massacrer des gens pour leurs idées supposées.

Mais en attendant les mesures qui s’imposent – et qui ne seront pas de simple police, contrairement à ce qu’une vaine élite croit –, la common decency[2. Chestertonienne, s’il vous plaît, bien avant d’être orwellienne.] devrait inciter les faiseurs d’opinion à éviter le blasphème, qui n’est jamais synonyme de Vérité.[/access]

*Photo : BALTEL/SIPA. 00665031_000080.

Lettre à un «stigmatisé»

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islam azzouzi christianisme laicite

islam azzouzi christianisme laicite

Monsieur Azzouzi,

Votre tribune du 10 février m’a agacé. Mais ne vous méprenez pas : je ne suis pas ennemi des religions. Depuis longtemps, je milite pour qu’elles soient mieux connues de mes collègues professeurs qui n’en savent plus grand-chose, et n’en veulent rien savoir. Bien souvent, j’ai eu l’impression de prêcher dans le désert. Depuis les attentats de janvier, j’ai lu des articles demandant à ce que l’enseignement des faits religieux à l’école soit renforcé. On annonce des mesurettes : on prévoit pour les enseignants deux jours de formation. Une sorte de prêche-éclair, un prêt-à-consommer de la laïcité, indigeste. Ainsi, je pourrais signer certains de vos propos. Par exemple quand, vous adressant à vos anciens collègues, vous affirmez que leur adhésion à la laïcité relève de la croyance religieuse. Mais pour l’essentiel, je trouve votre démarche injuste et dangereuse.

Vous lire, c’est lire un énième discours de victimisation. Des lois d’exception viseraient les musulmans de France. Je vous réponds que bien des religions pourraient être visées par lesdites lois. L’actualité nous leurre, qui semble désigner l’islam seul. Il arrive bien souvent, en France, que les personnes qui portent des croix les cachent sous un pull. C’est devenu pour elles une habitude. Mais imaginez quelques croix bien visibles sur les poitrines, dans un lycée public : tollé ! On crie –laïcité ! Je ne crois donc pas au deux poids-deux mesures dont vous parlez. À ce propos, l’exemple que vous donnez de ce phénomène supposé me paraît… maladroit. Vous évoquez la présence de nos ministres, le 11 janvier en la synagogue de la Victoire. Faut-il vous rappeler qu’un certain vendredi de janvier, des juifs ont été tués à Paris pour l’unique raison qu’ils étaient juifs ? Le policier prénommé Ahmed lui ne fut pas tué parce qu’il était musulman, sinon parce qu’il était policier…

Vous allez rire, mais je pense que le christianisme est plus maltraité en France que l’islam. Beaucoup dans ce pays tiennent toutes les religions pour des reliques d’un passé avec lequel il faudrait en finir une bonne fois pour toutes; mais, s’il s’agit de moquer une religion en particulier, on choisira volontiers celle des chrétiens. Et les mêmes qui ricaneront du christianisme seront bienveillants avec l’islam. Voyez le sourire quand un ami musulman nous dit qu’il fait le Ramadan. Et on ne s’en plaindra pas. Mais qu’un ami chrétien dise qu’il observe un jeûne, pendant une période de Carême, voyez les gueules des uns et des autres…

Cette bienveillance vis-à-vis de l’islam tient à un sentiment de culpabilité : islam, religion des anciens colonisés. Ce discours, c’est le vôtre. C’est alors au même niveau que ces éternels repentants de la colonisation que vous vous situez. Au sentiment de culpabilité, vous opposez celui de l’oppression. Point de bon coupable sans bonne victime. Cependant, le sentiment d’oppression n’est pas l’oppression. Mais lorsqu’il est à ce point enkysté, toutes les preuves contraires tombent à plat. À ce jeu-là, l’ « opprimé » se croira toujours opprimé ; et l’ancien colonisateur restera un éternel colon. La mairie de Paris a beau chaque année célébrer à grands frais le ramadan en ses locaux, ce n’est jamais assez. Construirait-on des centaines de mosquées que ça n’y changerait rien. Je pourrais vous faire le coup du : voyez en pays musulman, les autres religions ne sont même pas autorisées. Se convertir au christianisme ? La prison ou la mort. Mais je ne vous ferai pas ce coup, trop bas.

Le sentiment de victimisation n’est pas la victimisation. À ce propos, je vais vous raconter une histoire personnelle. J’enseignais dans le 18e arrondissement de Paris. Ce jour-là, je rends des copies. Arrivé à M. je lui tends sa feuille. M. la reçoit, baisse la tête. Soudain il la relève. « C’est parce que je suis noir, crie-t-il, que vous m’avez mis une mauvaise note ». Sur le moment, j’en reste ababouiné – mot forgé pour l’occasion. Mais cela ne dure pas. Silence sidérant de quelques secondes, tous nous regardant dans la classe. Et puis tous d’éclater de rire. Mais quel rire, un rire salutaire, un rire de connivence ! Mais on n’y comprendra rien si on n’en explique point la cause. Ce qui déclencha notre hilarité c’est que dans la classe tous les élèves étaient noirs.

Voyez-vous, monsieur, M. était sincère. Il se croyait victime. Mais il jouait aussi la victime. Je ne crois pas que l’une de ces deux parties de son être était plus fausse que l’autre. Il faut prendre cela au sérieux. Mais je pense qu’on a tort d’ajouter à cette forme de schizophrénie un troisième larron : l’islam, l’appartenance à une communauté musulmane qu’on voudrait imposer comme identité définitive.Vous dites en effet, qu’ils sont des millions, en France, marginalisés parce que musulmans. Mais qui vous autorise à les qualifier ainsi ? Beaucoup ne sont plus musulmans que de culture. Ils s’appellent Aziz ou Fatima, mais boivent de l’alcool, mangent du porc. À ce propos, d’où tenez-vous qu’ils ne puissent être élus ? À Montreuil où je vis, beaucoup d’élus se nomment Razi ou Halima. Certains d’entre eux sont même députés ou ministres, paraît-il.. Si certains ont le sentiment d’être laissés de côté, ce n’est pas d’abord en tant que musulmans- mais c’est vous qui dites qu’ils le sont. La réalité est plus triste. Comme mon élève M. ils ont ce sentiment parce qu’ils sont noirs ou arabes.

Ce n’est pas parce qu’il était musulman que mon ami Aziz, ne trouvant pas de travail en France, est parti vivre au Canada. Lui-même n’en avait pas grand-chose à faire de l’islam. C’est parce que son nom en faisait un arabe. Pas parce qu’il serait musulman qu’un certain Nasr de mes amis est bien plus souvent contrôlé que je ne le suis, dans la rue. C’est parce que sa peau est noire.

Je ne nie donc pas que le sentiment de persécution renvoie à une réalité. Celle bien banale, quand elle existe, du racisme, lequel se fiche de savoir si un homme à la peau noire est musulman. Et il ne sert à rien d’accuser tout le monde d’islamophobie. À ce jeu-là, personne ne sera bientôt plus capable de distinguer le racisme de la critique légitime d’une religion lorsque certains présentent des points de controverse comme indiscutables. D’un homme qui refuse d’en embaucher un autre parce qu’il est noir vous diriez qu’il est raciste. Mais diriez-vous à mon amie Hafida, qui a fui l’Algérie parce qu’on voulait lui imposer le foulard qu’elle est islamophobe ?

Voyez-vous donc, monsieur Azzouzi, les uns et les autres ont déjà suffisamment le sentiment – réel ou exagéré – d’être montrés du doigt ; ne les frappez pas d’un tampon islamique qui ajoutera à la confusion générale. Aux racistes, l’islam croira donner des raisons : s’ils ne peuvent vivre comme nous, c’est qu’ils sont musulmans. Aux islamistes, vous donnez des arguments : ils nous persécutent parce que nous sommes musulmans. Vous agitez ainsi un foulard rouge devant ceux qui penchent du mauvais côté, celui de la guerre civile, celui du djihadisme peut-être.

À propos de djihad, j’ai lu qu’il pouvait correspondre, chez certains jeunes gens, à un désir d’absolu. A ce désir, écrit-on, que peut donc opposer notre modèle de société ? Le luxe morne de rester des consommateurs, des chiffes molles ? Alors, plutôt la mort, sur un champ de bataille, fût-ce pour servir une cause horrible : tuer musulmans ou chrétiens, en Syrie. L’explication ne semble pas infondée. Les mêmes qui la soutiennent expliquent aussi la conversion de certains à l’islam par ce désir de spiritualité qu’ils ne trouvent plus ailleurs. Quelle raison en effet auraient-ils de se tourner vers le christianisme, quand il est autant méprisé ? Autant associé à un élan réactionnaire, autant antimoderne ? Chez ceux parmi ces nouveaux convertis qui s’en vont combattre, le djihadisme serait une sorte d’avant-gardisme. Le même élan anti-bourgeois, la même envie de détruire les musées que chez les écrivains dadas ou les peintres futuristes du début du XXe siècle. Mais quelle terrible avant-garde, celle qui préfère démembrer des corps sur un champ de bataille plutôt que sur une toile peinte.

À cette mortelle avant-garde, monsieur, je préfère celle qui se retire dans sa chambre pour prier. C’est là, dans le silence, et non dans les cris « Dieu ! Dieu ! Allah ! Allah ! » que se mène le vrai combat. Tous les prophètes nous disent que le premier ennemi d’un homme, c’est lui-même. Cessez de penser les hommes d’abord comme des communautés, dans lesquelles vous rangez en bloc des millions d’individus sans qu’ils vous aient rien demandé.

Tenez, je m’en vais jouer une minute au prophète : si nous continuons, en France, à dénigrer le christianisme ; si l’antisémitisme qui monte fait émigrer tous les juifs, dans notre pays, et peut-être dans toute l’Europe les musulmans seront un jour les derniers à encore lire la Bible. Mais ils la liront à leur façon particulière, telle qu’on la lit dans le Coran.

*Photo : COLLECTION YLI/SIPA. 00506550_000017.

Pegida: «Wir sind das volk!», le retour

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pegida dresde islam rda

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Pegida (prononcer péguida) est l’acronyme allemand de « Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident ». Cette association a été fondée en septembre 2014, à Dresde, capitale du Land de Saxe, par un groupe de citoyens de cette ville, dirigé par Lutz Bachmann, 41 ans, un repris de justice fréquentant simultanément les milieux d’extrême droite et le milieu tout court[1. Le 21 janvier 2015, Lutz Bachmann annonçait sa démission de la présidence de Pegida après la publication, dans le tabloïd Bildzeitung, d’une photo de lui grimé en Hitler, et la révélation de propos xénophobes postés en septembre 2014 sur sa page Facebook.]. La première apparition publique de cette association a lieu le 20 octobre 2014 : 350 personnes se rassemblent dans le centre-ville derrière l’étendard national noir, rouge et or, en criant des slogans hostiles aux musulmans, protestant contre le détournement du droit d’asile par des réfugiés accusés de piller le système de protection sociale. Ils accusent la classe politique dominante et les grands médias de se faire les complices de cette supposée remise en cause, par l’islamisme radical, des fondements de la culture allemande.

Cet épiphénomène groupusculaire, à la surprise générale, ne reste pas confiné dans le ghetto des néonazis à crâne rasé, qui entraînent derrière eux quelques voyous des stades de foot excités par l’abus de bière. Depuis le mois d’octobre, chaque lundi, à 18 heures, qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il neige, ils se retrouvent plus nombreux sur l’Albertplatz : le 12 janvier, au lendemain des attentats terroristes de Paris, la manifestation réunit plus de 25 000 personnes, et quelques drapeaux bleu, blanc, rouge se mêlent aux bannières de la République fédérale. « Wir sind das Volk ! », « Nous sommes le peuple ! », crie une foule dans laquelle beaucoup avaient, en novembre 1989, battu le pavé de Dresde chaque semaine en criant ce même slogan jusqu’à la chute finale du régime communiste de la RDA. Qui sont-ils ?[access capability= »lire_inedits »] Les enquêtes sociologiques révèlent que les participants appartiennent majoritairement à la classe moyenne, ont bénéficié d’un bon niveau d’éducation, et sont éloignés de la religion, comme beaucoup de citoyens de l’ex-RDA. Paradoxe apparent : Dresde est une ville où la présence d’immigrés musulmans est bien inférieure à celle d’autres métropoles, comme Berlin, Munich ou Cologne.

La science politique allemande, aidée par le génie de la langue, trouve rapidement le concept et le mot pour désigner ce mouvement surgi hors des partis et organisations établis : c’est le soulèvement pacifique de la Wutbürgertum, de la bourgeoisie en colère, le pendant conservateur des Indignés hesseliens.
Dans le reste de l’Allemagne, c’est la stupéfaction et la consternation. Certes, Pegida ne fait pas tache d’huile (ses partisans dans d’autres grandes villes ne parviennent pas à réunir plus de quelques centaines de manifestants). Certes, la riposte, un peu lente à se mettre en branle, finit par mobiliser, au total, plus de monde à l’échelle nationale que les manifs de Dresde. Certes, la chancelière Angela Merkel s’affiche devant la porte de Brandebourg aux côtés des responsables religieux musulmans et proclame que « l’islam fait partie de l’Allemagne ».

Mais le malaise est là, provoqué par la résilience des manifestants de Dresde qui ne se laissent pas intimider par la reductio ad Hitlerum dont il sont l’objet de la part de ce « front antifasciste » rassemblé à la hâte pour sauver l’honneur d’une Allemagne qui se glorifiait, jusque-là, d’avoir échappé à l’émergence d’un parti similaire au FN français, au FPÖ autrichien, ou de diverses formations nationalistes xénophobes entrées en nombre dans les Parlements de l’Europe du Nord.
Alors pourquoi Dresde ? D’abord, et avant tout, parce que cette ville, peuplée de 600 000 habitants, est la Cendrillon de la mémoire historique allemande. Ses souverains, depuis le prince électeur Auguste le Fort, ont eu le génie de les emmener du mauvais côté : avec la Pologne contre la Prusse, avec Napoléon contre les empires russe et austro-hongrois, avec l’URSS dans une RDA dominée par des apparatchiks staliniens issus de toute l’Allemagne. Ni plus ni moins nazie que le reste du pays, Dresde paya le plus lourd tribut de toutes les villes allemandes aux bombardements massifs de la Seconde Guerre mondiale : des dizaines de milliers de victimes civiles et l’anéantissement de l’essentiel de son patrimoine architectural (Frauenkirche, Opéra Semper, etc.). « La Saxe est un sac de farine dont il sort toujours quelque chose si l’on tape suffisamment fort dessus ! », avait dit Frédéric le Grand, qui ne manqua pas de postérité en la matière ! Région industrieuse et créative, elle fut traitée en vache à lait par la Prusse et les autres pouvoirs, de Bismarck à Honecker, en passant par Hitler, dominant ensuite l’Allemagne unie. La société civile, avec constance et courage, parvint à chaque fois à réparer les dégâts provoqués par les maîtres irresponsables et cyniques.

Cependant, c’est une autre particularité saxonne qui permet de comprendre pourquoi Dresde et sa région sont restées imperméables au surmoi « antifasciste » qui interdit aux Allemands de donner libre cours aux passions identitaires, nationalistes, voire xénophobes, que l’on observe ailleurs en Europe. Jusqu’en 1989, cette partie de la RDA n’avait pas accès, pour des raisons géographiques et techniques, aux faisceaux hertziens venus d’Allemagne de l’Ouest. On l’appelait par dérision, à Berlin-Est, Leipzig ou Magdebourg «der Tal der Ahnungslosen », « la vallée des benêts », car ils ne pouvaient pas capter la télévision ouest-allemande, qui permettait à la plupart des citoyens de la RDA d’échapper à la lourde propagande des médias communistes officiels. Les Saxons de Dresde et alentours n’ont donc pas assimilé la doxa ouest-allemande de la « Vergangenheitsbewältigung », mot illisible et inaudible à nos sens francophones, mais fondateur de l’identité allemande moderne. Il signifie l’acceptation de la charge matérielle et morale du passé nazi de la nation de Goethe et de Schiller, et donc de la nécessité de réparations aux victimes. La RDA s’était exonérée de la repentance institutionnelle, en refusant l’héritage au nom de la pureté idéologique et morale de la classe ouvrière désormais victorieuse, et en accusant constamment l’autre Allemagne, celle de Bonn, de complaisance et connivence avec des ex-nazis. Les téléspectateurs est-allemands de l’ARD et de la ZDF, les deux principales chaînes publiques de la RFA, avaient fini, à la longue, par faire leur le traitement ouest-allemand du passé nazi. À Dresde, les gens n’aimaient pas les bonzes communistes, et leur propagande passait par une oreille et sortait par l’autre, mais ils ont été laissés seuls face à leurs blessures mémorielles, et à leurs angoisses identitaires.

Mais il ne faudrait pas en conclure que le reste de l’Allemagne soit insensible à la thématique portée dans la rue pas les Saxons : si le surmoi « antifa » reste suffisamment puissant pour que les gens restent à la maison, leur inquiétude face au durcissement communautaire[2. Les cinq millions de musulmans d’Allemagne, dans leur immense majorité venus de Turquie, se sont radicalisés religieusement avec le recul du kémalisme laïc et la montée en puissance de l’islamisme politique de Recep Tayyip Erdogan.] des musulmans d’Allemagne se manifeste par d’autre canaux. L’énorme succès éditorial du pamphlet de Thilo Sarrazin L’Allemagne court à sa perte, paru en 2010, dont Éric Zemmour s’est inspiré pour son Suicide français, et les foules qu’il attire à ses conférences en sont un exemple. Il est vraisemblable que le rituel des manifestations du lundi à Dresde va s’essouffler, car il ne porte pas, comme en 1989, une revendication simple et radicale comme le départ de la direction communiste de la RDA. Mais on devrait encore entendre parler de la Wutbürgertum.[/access]

*Photo : Jens Meyer/AP/SIPA . AP21683252_000022.

La Soumission selon Houellebecq

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michel houellebecq soumission

michel houellebecq soumission

« Trouvez-moi un agrégé qui sache écrire français », aurait un jour demandé De Gaulle — et on lui apporta Pompidou sur un plateau.
Il y a quelques années, mon excellent ami Christian Biet cherchait à constituer une équipe pour rédiger des biographies d’auteurs et de grands hommes un tant soit peu allègres. Un spécialiste de je-ne-sais-quelle grande intelligence, contacté, fournit dix pages illisibles — et comme nous nous étonnions de son incapacité à sortir du jargon universitaire qui est au style ce qu’un camembert industriel est à la lune, répliqua : « J’ai mis dix ans, pendant que je rédigeais ma thèse, à gommer tout ce qui pouvait être style. Je suis bien incapable de le retrouver désormais. »

Pourquoi pensais-je à cela, en lisant Soumission, le roman de Houellebecq dont tout le monde cause, souvent sans l’avoir même parcouru ? Le héros (Français de souche, il s’appelle donc François) est un « brillant » universitaire (oxymore !) spécialiste de Huysmans — dont une longue citation ouvre le roman, qui commence d’ailleurs par une dissertation qui se voudrait intelligente et distanciée sur l’auteur d’À rebours et de Là-bas. Hmm… Peut-être ce contraste entre le dernier dandy du catholicisme et le dernier clone de Françoise Sagan (je parle bien sûr de ses performances médiatiques, pas de son style) a-t-il à tort alimenté ma lecture, mais je me suis ennuyé ferme durant ces 300 pages qui en paraissent 500.

On a compris : le monde est laid, le tout petit monde universitaire l’est encore davantage, la sexualité du héros est nulle, comme d’habitude, la Droite et la Gauche sont uniformément peuplées de minables (François Bayrou étant la cerise sur le gâteau), Marine Le Pen est Marine Le Pen, et c’est tout dire. Heureusement que les musulmans modérés (oxymore aussi !) sont là pour remonter le niveau. On élira leur chef charismatique, qui ressemble vraiment à un François Hollande islamisé, l’intellect en plus, la France se convertira massivement, en tout cas le héros : que le dernier chapitre soit au conditionnel ne laisse aucune illusion sur la volonté de cet ectoplasme antipathique de se convertir afin d’avoir un plus gros traitement, une situation inespérée (toutes les profs femmes ont été renvoyées à la maison) et accessoirement une ou plusieurs concubines à peine nubiles, maintenant que sa maîtresse favorite est partie en Israël. On a les fantasmes que l’on peut, surtout quand on peut peu.
Le problème, c’est que ce qui aurait pu être une sotie de cent pages est un roman interminable — alors même qu’il est court à l’aune du standard houellebecquien.

L’auteur est de ces cuisiniers qui pensent qu’une louche de maïzena améliorera la sauce. Alors il nous inflige quelques scènes de cul (érotique il ne sait pas, pornographique, il ne peut pas), quelques considérations sur les mœurs universitaires qui seraient presque drôles si on ne les avait lues mille fois, et il joue à mélanger ectoplasmes fictifs (le mot « héros », en ce qui concerne Houellebecq, est impossible) et personnalités bien réelles — mais achète-t-on un roman contemporain pour y lire l’apologie de Pujadas ? On n’améliore pas l’indigeste en épaississant le brouet.

Reste le fond.
(Oui, je sais, la distinction forme / fond, c’est nul — mais que voulez-vous, quand la forme est creuse, il faut bien essayer de parler de quelque chose)…
Tout le monde a remarqué la coïncidence de la sortie du roman et du massacre chez Charlie — et autres. Un attaché de presse en rêvait, Kouachi Coulibaly l’a fait. Mais comme personne, à l’époque, n’avait vraiment lu le roman de Houellebecq, personne n’a souligné le décalage monstrueux entre l’Islam franchouillard ici décrit, la charia bonne franquette, baguette et saucisson halal, et l’islamo-fascisme (j’aime décidément beaucoup ce terme) de la réalité. Après la victoire des musulmans bien d’ chez nous du roman, la réalité est venue rappeler qu’elle opère plus volontiers dans le drame que dans l’opérette. Soumission est aux tueries islamistes que j’évoquais dans mon dernier billet ce que Napoléon III, d’après Marx, était à son oncle : la farce après la tragédie. Houellebecq aurait pu se rappeler que les révolutions évacuent à coup sûr les doux — que restait-il des Feuillants et des Girondins en 1795 ? Et des mencheviks en Octobre 1918 ? Elle élimine aussi impitoyablement ceux qui se sont compromis avec des idées farfelues — exeunt les islamo-gauchistes du Camp du Bien : une fois qu’Edwy Plenel aura fait le sale boulot, on le remerciera d’une balle dans la tête. Un régime coranique basé sur la charia sera celui de Daesh ou de Boko Haram. Ami Houellebecq, pauvre idiot utile de l’égalisation des idées et du « tout se vaut », on vous fera connaître, à vous, que le pal est une fantaisie qui commence bien et qui finit mal. Quant à moi…

La seule idée que je conserverai est la mainmise des nouveaux maîtres musulmans sur l’Ecole — parce que tout commence et tout finit là. Les pédagogues qui ont engendré la loi Jospin, qui marque pour moi le début de l’apocalypse molle, et qui postulent ces temps-ci qu’il faut redonner la parole aux élèves et en finir avec la transmission des Lumières ont préparé le terrain. À force de vider les cervelles, on y glisse, à son gré, Coca-Cola, comme le voulait Patrick Le Lay, ou le salafisme. J’ai tenté il y a peu de le dire — merci à Houellebecq de le rappeler. Mais c’est vraiment tout ce qu’il y a à tirer de Soumission. Relisez les Liaisons ou Madame Bovary, ou Echenoz, si vous voulez un contemporain brillant, ça vous fera plus de profit.

PS. Mon avis n’engage que moi. Pour un son de cloche bien plus enthousiaste, lire le Blog de la Présidente.

*Photo : Martin Meissner/AP/SIPA. AP21680542_000004.

Climat: Marion et Mélanie vont sauver le monde

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Marion Cotillard François Hollande climat Philippines

Marion Cotillard François Hollande climat PhilippinesAussi surprenant que cela puisse paraître, François Hollande, c’est une certitude maintenant, aime les actrices. Nous n’épiloguerons pas sur Julie Gayet car selon la formule consacrée, cela ne nous regarde pas. Mais il n’y a pas que Julie Gayet, apparemment, qui occupe l’imaginaire présidentiel. Prenons par exemple Marion Cotillard, l’actrice made in France préférée du cinéma américain : un genre de Louis Jourdan (paix à son âme) version féminine, puisqu’elle incarne parfaitement cette créature mystérieuse, sensuelle et fascinante qu’est la femme française.

Eh bien Marion qui a eu, à une époque, quelques petites poussées de fièvre complotiste sur le 11 septembre, a été choisie par le Président pour l’accompagner aux Philippines. Il s’y déroule en effet ces jours-ci une conférence internationale sur le climat. Celle de Copenhague, en 2009, avait été un échec assez désastreux. Le regretté président Chavez y avait prononcé une de ces formules dont il avait le secret et qui résumait parfaitement la situation : « Si le climat était une banque, on l’aurait déjà sauvé. »

On doute, malgré tous ses mérites, de trouver une telle pépite dans l’allocution que Marion va prononcer à Manille. Toute heureuse d’avoir été désignée, elle ne voudra certainement pas embêter le président par des discours enflammés. Elle est plutôt, Marion, dans la vénération pure et simple, comme le prouve sa déclaration sur le tarmac philippin : « C’est la première fois que je rencontre François Hollande. On a dîné ensemble dans l’avion. Il a un discours intelligent, réfléchi. » On nous assure que Marion n’est pas seulement là parce qu’elle est actrice mais que c’est une vraie militante opposée au réchauffement, sans que l’on sache si on parle du climat ou du spectateur qu’elle a effectivement eu du mal à réchauffer en France. Ainsi pour Ségolène Royal, ministre de l’Ecologie qui est aussi du voyage : « Marion Cotillard est ici en tant que citoyenne. » Si elle le dit, c’est que ce doit être vrai. Marion n’était pas seule dans l’avion puisqu’elle était accompagnée de Mélanie Laurent. Mélanie Laurent non plus n’est pas là par hasard. Il y a deux ans, elle avait prouvé que la lutte pour l’écologie, c’était aussi du vrai glamour, puisqu’elle avait posée nue avec un tourteau cachant ses seins pour protester contre la surpêche. C’est  d’ailleurs la seule image bunelienne – un peu troublante, façon Un chien andalou – de sa carrière que votre serviteur mettra à son actif, peu sensible qu’il est au caractère lisse de cette actrice. Marion, on espère que pendant son discours contre le réchauffement, elle ne se mettra pas à pleurer, car les actrices pleurent beaucoup ces temps-ci.

Quitte à paraître un peu bougon, des actrices mises en avant de cette manière, même engagées, même très gentilles, ne nous semblent pas forcément l’idée du siècle. La gravité du sujet, le fait que le réchauffement climatique soit l’enjeu d’une bataille idéologique autant qu’écologique opposant l’immense majorité du monde scientifique et politique à une minorité de combat, demandait peut-être d’autres voix. Face à ceux qui demeurent dans le déni, avec comme arrière-pensée de ne surtout rien changer aux modes de production, ni au système économique, qui nous a conduits au seuil de désastres majeurs, sur le mode « Après nous le déluge », ça fait un peu léger. On aurait aimé de grandes consciences, comme on dit, des intellectuels incontestables, l’équivalent d’un Albert Camus par exemple, qui sachent retourner les esprits, ceux des chefs d’Etat des pays émergents comme ceux des citoyens. Il s’agirait de les émouvoir, les ébranler et rappeler que le climat, de fait, c’est plus important qu’un système bancaire.

Le problème, plus général, est que manifestement ces grandes consciences n’existent plus, ou qu’on ne pense plus à y faire appel. La preuve : dans un tout autre domaine, celui qui court les plateaux aujourd’hui avec un livre pour critiquer le hollandisme, avec un mélange de fausse modestie insupportable et de vrai ton sentencieux, c’est Philippe Torreton. On en est là.

En pire : non seulement on n’a plus de grandes consciences, mais quitte à prendre des actrices, les seules qui auraient pu lutter contre le réchauffement climatique ont hélas disparu. Grace Kelly, Tippi Hedren et Kim Novak, merveilleuses blondes hitchcockiennes, étaient si merveilleusement glaciales qu’elles vous auraient redonné force et vigueur en deux temps trois mouvements à cette pauvre banquise qui se fait, ces temps-ci, la malle à toute vitesse.

*Photo : CHAUVEAU/SIPA/1311161247

Pas d’amalgame? Chiche!

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Islamophobie racisme CNCDH

Islamophobie amalgame terrorismeDans ses carnets littéraires sur le génocide rwandais, l’immortel d’Ormesson, écrivait ceci : « Ce sont des massacres grandioses, dans des paysages sublimes… » Avec les mises en scène de Daech, dans leur dernière production, cette fascination pour l’abominable rejaillit.

Le monde est aux premières loges devant les crimes de l’Etat islamique comme devant un film d’horreur. Il se gêne à peine pour commander du pop-corn. Il pleure comme il tressaute devant une saillie nouvelle. Il se repositionne dans sa chaise, toujours. Je le soupçonne – timidement – entre deux dégoûts, d’apprécier le spectacle, par une loi insondable. Car oui, le crime industriel a ceci de terrible qu’il finit par vaincre l’émotion. Lassante, répétitive, fatale, semblant invincible ; même les acuités les plus constantes de la dénonciation finissent par capituler ou fléchir. Les rues de Raqqa sont comme celle de Baga, celles d’Alep, le sang n’y est plus qu’une couleur familière : une peinture des rues. Et ceci aussi que la barbarie ne déplaît pas totalement. Elle attise la curiosité. Elle pique les somnolences. Elle attise et revigore le voyeurisme sanguinolent. C’est la tragédie irréelle à portée de vidéo. Plus elle est insupportable, plus l’humanité se découvre fragile, impuissante, presque complice avec ses engeances.

Dans l’audience de ce théâtre, les spectateurs immobiles, c’est le monde, c’est toi, c’est moi. C’est la géopolitique intéressée des ogres. Ce sont les hésitations attentistes des nations indécises, prudemment occupées à regarder et à prier de peur des contagions. Ce monde inerte, ce sont aussi les chaos internationaux ouverts par des puissances peu scrupuleuses, lanceuses de guerres et de pompiers malintentionnés. Ce sont aussi ces peuples taris et épuisés par des destins pénibles qui s’abaissent à cautionner l’horreur pour s’échapper de la leur. Et l’on pourrait faire le procès d’un monde de mensonges, de querelles de pouvoirs, le procès d’une humanité vile, segmentée, sectaire, imbécilement belliqueuse, quand son destin est lui inextricablement lié. Mais laissons les complotistes, les analystes, les duellistes, à leur terrain de prédilection. Retenons ce qui nous intéresse. Dans ce tas et dans ce tout, il s’agit d’être solidaire avec une catégorie, sensible à ses tiraillements : les musulmans.

Pas d’amalgame ont-ils dit. Chiche. Il n’y a pas besoin de grande lumière ni de lunettes pour distinguer le tueur du musulman. Si l’on peut s’éviter des querelles, c’est bien là. L’évidence, comme son allié le bon sens, malgré le militantisme féroce des cons, et la duplicité des indécis, se déploie toujours pour montrer que l’égorgeur du djihad n’a rien à voir avec la famille malienne musulmane de Kayes. Ils ont la même religion : ils en font des usages différents. C’est ce lien fin – cette chose qui relie – qu’il convient d’explorer, il est riche en enseignements. L’anathème à l’amalgame est un prétexte. C’est un appel à la pitié déguisé. C’est une nouvelle bouée à laquelle la famille musulmane – inconfortable et accablée à cause de la souillure dont sa religion est maculée – s’accroche. De fait, l’injonction à ne pas verser dans l’amalgame est un gadget. L’enjeu n’y est pas.

Toutes les soupapes de protections contre le fanatisme ont été disqualifiées en pays musulmans. Nombre de brillants penseurs prônant un islam évolué ont été marginalisés, bâillonnés. Toute critique en terre d’islam réveille le démon du démiurge qui n’autorise pas la divergence au nom du délit de blasphème. Les digues nommées laïcité, république, nation, accusées et colorées du rebut occidental, ont été rejetées. Ces prérequis absolus ont été mis au pilori d’où ne pouvaient s’ensuivre que des systèmes politiques fragiles dévolus aux pouvoirs claniques, militaires, religieux, oligarchiques. De qui tient-on ces ordres, vous serez étonnés : pas des fanatiques de l’Etat islamique. C’est une famille musulmane, frileuse, homogène, qui n’a que rarement interrogé ses défis internes. L’Etat islamique récolte le fruit de la duplicité des trajectoires de pays musulmans. C’est cette famille-islam, majoritaire, qui crie à l’islamophobie à gorge déployée. Elle s’emploie avec une énergie inépuisable à dénoncer les manœuvres d’un monde dit occidental qui n’aimerait pas les musulmans, sans accorder le quart de son temps à engager les chantiers décisifs à l’intérieur et pour le devenir de l’islam. L’histoire retiendra que l’islam modéré et une partie de ses hérauts auront manifesté contre l’islamophobie de Charlie et jamais contre le meurtre de Charlie, jamais contre Baga, jamais contre Daesh. L’indignation à distance suffit pour les derniers. Cette coïncidence n’a peut-être qu’une valeur marginale, elle renseigne toutefois sur un monde musulman peu audible devant ceux qui mettent à mal leur religion mais si bruyant devant ladite islamophobie.

Les procès en amalgame et en islamophobie en temps d’expansion du terrorisme sanglant sont une manière inconsciente de galvaniser des structures terroristes en actant leur équipée radicale. Il y a un temps pour tout. La tyrannie de l’amalgame opère comme une fuite en avant, et ceux qui appellent au distinguo sont ceux-là même qui trempent dans l’amalgame. Ce sont eux qui font un parallèle entre le crime de Gaza et Charlie Hebdo. Ce sont eux qui jettent l’islamophobie sur tous ceux qui critiquent le texte coranique. Ce sont ceux-là même qui mettent en parallèle les souffrances. Amalgame, refus de l’amalgame ils ont dit. C’est le règne des confusions. Dérivé du champ lexical de l’amalgame.

Les musulmans ne sont engagés par aucun crime de l’EI. Mais ils sont comptables de la vie, de l’expression, du devenir de leur religion, dans les espaces dans lesquels ils vivent. Leur silence, comme leurs actes, valent position. Le terrorisme islamiste ne se nourrit pas de l’islamophobie : Boko Haram agit dans un Nord Nigéria qui était acquis à la Charia… C’est une paranoïa coupable. L’amalgame tend à se transformer en mot-absolution, en mot-mensonge d’une communauté dont les inconforts sont presque attendrissants.

*Photo : SIMON ISABELLE/SIPA/00489031_000002