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Alain Finkielkraut/Elisabeth Lévy : petit clash entre amis

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La devise de Causeur « Surtout si vous n’êtes pas d’accord » n’est pas une publicité mensongère. On vient d’en avoir une preuve supplémentaire ce dimanche à L’Esprit de l’Escalier avec ce qu’un rappeur aurait pu qualifier de battle ou un troubadour de tenson. Pour parler normal, c’est à une franche engueulade qu’ont pu assister les auditeurs de RCJ.

À l’origine de cette chaude dispute, le sujet bouillant de la semaine : l’article de Médiapart sur le conseiller com’ du président, Aquilino Morelle, et les aléas qui s’ensuivirent.

Pour le philosophe, c’est une parfaite illustration de la méthode Plenel qui veut que les puissants soient par principe coupables. Les hasards de l’actualité, rappelle-t-il sans cacher son écœurement, ont voulu que les révélations de Médiapart sur les Weston de Morelle sortent la semaine même où l’on enterrait Dominique Baudis –lequel fut victime,  en 2003, des « révélations » aussi abjectes que mensongères du Monde, alors dirigé par qui vous savez.

Elisabeth n’en disconvient pas, mais fait remarquer que faire venir un cireur de souliers à l’Elysée heurte l’inconscient politique férocement égalitaire des Français et peut-être la common decency chère à Orwell. Le moins que l’on puisse dire est que cette remarque agace prodigieusement Alain Finkielkraut et que cet agacement n’est pas du goût de son interlocutrice.

Alors, après ce clash en direct, Alain et Elisabeth sont-ils réconciliés ? Vous le saurez dimanche prochain, en écoutant L’Esprit de l’Escalier

 

 

Le « putsch » des pays islamiques sur le football

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mondial iran turquie

En politique comme en football, seuls les résultats comptent. À défaut de briller sur le rectangle vert, les pays arabes de la zone Asie accumulent les victoires politiques sur le front du football mondial. Une prise de pouvoir savamment orchestrée en coulisse depuis début 2011, date à laquelle le prince Ali Ibn Al-Hussein, demi-frère du roi de Jordanie, a pris ses fonctions de vice-président et de membre du comité exécutif de la FIFA, au terme d’une élection sulfureuse. Batailles d’égos, soupçons de malversations, rumeurs de matchs truqués, détournements de fonds révélés par le New York Times : la « maison mère » du ballon rond est au fond du trou. Roublard, le prince jordanien comprend que l’image d’une FIFA minée par la gabegie lui donne une grande marge de manœuvre.

À peine nommé, le prince hachémite écope du dossier brûlant du hijab. Au printemps 2011, les joueuses de l’équipe nationale iranienne sont exclues, pour cause de port du voile, des épreuves qualificatives pour les Jeux olympiques de Londres. La FIFA s’appuie alors sur la loi 4 de son règlement qui interdit toute forme d’expression politiqueou religieuse sur les terrains. Une décision vécue comme une humiliation à Téhéran. La Jordanie et l’Iran entrent alors dans une colère noire et on frôle l’incident diplomatique lorsque Moustapha Mosleh Zadah, ambassadeur d’Iran en Jordanie, évoque une « violation des droits de l’homme ».[access capability= »lire_inedits »]

La FIFA décide alors d’entamer des négociations. Pour défendre les intérêts de ses amis iraniens, le prince Ali peut s’appuyer sur une jurisprudence du Comité international olympique (CIO) qui, lors des JO d’Atlanta en 1996, avait autorisé une athlète à concourir voilée. À l’automne 2011, tout le gratin du football se retrouve dans les très chics quartiers du prince jordanien, à Amman, pour une réunion au sommet qui prend des allures de vaste opération de communication. Contre toute attente, quelques semaines plus tard, les conclusions de la Commission exécutive de la FIFA donnent raison aux joueuses voilées ! Une décision entérinée en catimini, au printemps 2012, par l’IFAB (International Football Association Board), instance quasi étatique qui régit les règles du football. Après vingt mois d’expérimentation, la réforme vient d’être définitivement adoptée : les footballeuses professionnelles sont désormais autorisées à jouer la tête couverte. Et que les hommes ne se sentent pas lésés : à la demande de sikhs canadiens, les joueurs pourront aussi porter des turbans lors des matchs. « Nous ne pouvons pas faire de discrimination. Ce qui s’applique aux femmes doit aussi s’appliquer aux hommes », a précisé Jérôme Valcke, le secrétaire général de la FIFA, sans envisager que le port du voile imposé aux femmes puisse lui-même être tenu pour une discrimination.

Dans la France laïque, cette décision, qui signifie que la FIFA ne considère plus le hijab comme un signe religieux ostentatoire, mais comme une simple particularité culturelle, fait l’effet d’une bombe. « Les gens de la FIFA et du CIO ont cédé face au diktat de l’Iran, car ils sont achetés ! », déclare Annie Sugier, la directrice de la Ligue du droit international des femmes. Asma Guefin, présidente de Ni putes ni soumises, évoque pour sa part « le poids économique, notamment du Qatar, qui a joué un rôle majeur ».  Les gens sont méchants. On redoute que la « réforme » provoque un véritable imbroglio judiciaire autour des terrains de foot. D’autant que le voile a déjà créé des problèmes sur les terrains amateurs. À Narbonne, le dimanche 18 mars 2012, un arbitre a refusé de diriger un match parce que certaines joueuses portaient un foulard. L’homme en noir ne faisait qu’appliquer la fameuse loi n°4. En théorie, il ne pourrait plus le faire aujourd’hui. Sauf que Noël Le Graët, le patron du foot français, n’en démord pas : on ne verra pas de footballeuses voilées en France. Plusieurs clubs de football féminin arborent pourtant déjà un foulard ou un hijab lors de matchs amicaux et un simple recours en justice pourrait leur permettre de le porter lors des rencontres officielles. Le match est donc loin d’être gagné pour les dirigeants du foot hexagonal…

Force est de constater que cette décision n’est pas isolée : depuis que le prince est aux manettes, toutes les décisions de la FIFA, aussi bien sportives que politiques, semblent aller dans le sens des intérêts des pays arabes. La FIFA est le théâtre d’un lobbying intense qui a peu à voir avec le football et beaucoup avec le conflit israélo-palestinien et les revendications islamistes. Sur l’injonction du prince jordanien, c’est Joseph Blatter, le président du football mondial, en personne, qui demande aux autorités israéliennes d’intervenir en faveur de Mahmoud Sarsak, joueur palestinien incarcéré en Israël. Le 10 juillet 2012, après des tractations menées par les pays du Golfe, le prisonnier, soutenu par Éric Cantona, est libéré en catimini et accueilli en héros à Gaza.

En juillet 2013, c’est encore Sepp Blatter, et encore à la demande du prince, qui joue les entremetteurs entre Benyamin Netanyahou et les pays du Golfe lors d’une tournée en Palestine et en Israël. Sa mission : résoudre la question de la libre circulation des footballeurs. Jibril Rajoub, le président de la fédération palestinienne, a annoncé à cette occasion qu’il n’hésiterait pas à demander des sanctions contre Israël lors du prochain congrès de la FIFA prévu en juin 2014. On peut gager qu’il sera soutenu par l’Iran et la Jordanie, pays amis de la fédération asiatique. Dont Israël avait déjà été exclu en 1974.

Quelques semaines avant l’accession à la vice-présidence de la FIFA du prince Ali Ibn Al-Hussein, le Qatar obtenait l’organisation de la Coupe du monde 2020. Cette décision, que Barack Obama lui-même a qualifié de « mauvaise », a été fort décriée, pour des raisons pragmatiques comme la météo, l’insuffisance des équipements ou les problèmes logistiques, mais surtout parce qu’elle était entachée par la corruption. Depuis, le Sunday Times a révélé que plusieurs membres de la Confédération africaine et asiatique avaient été littéralement achetés par le Qatar.

Quant à Michel Platini, président de l’UEFA et membre du comité exécutif de la FIFA, il n’a même pas condamné la corruption. Silence assourdissant ! En revanche, il s’est montré beaucoup plus bavard sur la candidature qatarie, qu’il a défendu bec et ongles. Un an après la victoire de Doha, son fils, l’avocat Laurent Platini, était nommé responsable du pôle européen du fonds Qatar Sports Investments (QSI). Un véritable « mécène » du foot européen, présent aussi bien sur les maillots du FC Barcelone que dans les caisses du PSG. La situation à la tête de la FIFA est telle que les parlementaires du Conseil de l’Europe ont officiellement demandé à la haute autorité du football de faire la lumière sur les divers scandales qui l’ont touchée.

Quatar 2000, du soleil et des zones d’ombre

Quelques semaines avant l’accession à la vice-présidence de la FIFA du prince Ali Ibn Al-Hussein, le Qatar obtenait l’organisation de la Coupe du monde 2020. Cette décision, que Barack Obama a lui-même a qualifié de « mauvaise », a été fort décriée, pour des raisons pragmatiques comme la météo, l’insuffisance des équipements ou les problèmes logistiques, mais surtout parce qu’elle était entachée par la corruption. Depuis, le Sunday Times a révélé que plusieurs membres de la Confédération africaine et asiatique avaient été littéralement achetés par le Qatar. Quant à Michel Platini, président de l’UEFA et membre du comité exécutif de la FIFA, il n’a même pas la corruption. Silence assourdissant ! En revanche, il s’est montré beaucoup plus bavard sur la candidature qatarie, qu’il a défendu bec et ongles. Un an après la victoire de Doha, son fils, l’avocat Laurent Platini, était nommé responsable du pôle européen du fonds Qatar Sports Investments (QSI). Un véritable « mécène » du foot européen, présent aussi bien sur les maillots du FC Barcelone que dans les caisses du PSG. La situation à la tête de la FIFA est telle que les parlementaires du Conseil de l’Europe ont officiellement demandé à la haute autorité du football de faire la lumière sur les divers scandales qui l’ont touchée.[/access]

*Photo: Flickr Creative Commons

François Hollande, le triomphe de la paresse

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francois hollande oblomov bartleby

Il y a mille et une raison de ne pas aller travailler. Premièrement, le travail est considéré, au moins dans le christianisme, comme une malédiction biblique. Chassés du Paradis terrestre pour avoir goûté aux fruits de l’arbre de la connaissance, Adam et Eve sont condamnés à aller pointer à l’usine. En Orient d’ailleurs, le travail ne vaut pas mieux et Siddhârta abandonne femme, responsabilités et palais pour aller couler le restant de ses jours en méditant sous un arbre. Et dans la chrétienté médiévale, l’élite militaire et nobiliaire s’est rapidement arrangée pour imposer l’idée que travailler de ses mains n’était pas du ressort de ceux qui étaient déjà chargés d’assurer la protection des besogneux.

L’avènement des Etats centralisés ayant progressivement relégué le rôle militaire et politique de la noblesse dans les placards à balais de l’histoire au profit de la guerre que Roger Caillois nomme celle « des peuples, toujours acharnée et implacable, où il faut vaincre ou mourir »[1. Roger Caillois. Guerre et démocratie. NRF. Février 1953. p. 237.], il reste au XVIIIe siècle une pratique, largement encouragée par l’Etat, d’une forme de farniente hautement civilisée et de parasitisme raffiné donnant lieu aux plus brillantes réalisations de la société et du mobilier de salon. Par la suite, le triomphe de la modernité, de la rationalisation de l’activité et du taylorisme poussèrent, en plus grand nombre encore, marginaux, velléitaires et improductifs à tenter de fuir l’esclavage du salariat et la promesse de l’aliénation à travers la misère et l’exclusion.  Les autres étaient promis à un sort moins enviable, comme l’écrit Debord : «De progrès en promotion, ils ont perdu le peu qu’ils avaient et gagné ce dont personne ne voulait. Ils collectionnent les misères et les humiliations de tous les systèmes d’exploitation du passé, ils n’en ignorent que la révolte. »[2. Guy Debord. In girum imus nocte et consumimur igni (1978).]

La littérature a offert un glorieux asile à ceux qui faisaient le choix de la paresse ou de l’inaction. Sans doute fatigué des baleines géantes et des courses folles à travers les sept mers, Hermann Melville donne vie en 1853 à son Bartleby, un employé rétif qui emploie toute sa bonne volonté à échapper avec beaucoup de douceur et de politesse à tous les travaux que lui demande son patron. Dédaignant peu à peu toute activité autre que la sieste et la consommation de biscuits au gingembre, il lègue à l’humanité une sagesse encore incomprise, résumée en une phrase opposée systématiquement à toute forme de sollicitation : « J’aimerais autant pas. » La procrastination n’a pas besoin de commandements et de tables de pierre pour énoncer la loi suprême du « I would prefer not to » et évacuer d’un revers de main les injonctions de la société laborieuse.

Six ans plus tard, le grand Ivan Gontcharov fait briller une autre étoile au firmament de l’aboulie avec Oblomov, l’homme qui refuse de prendre part à l’agitation inutile de ce monde et de quitter son canapé chéri, le confortable écrin de sa langueur et de ses rêveries. Preuve que ce modèle de développement personnel est décidément le seul valable, Oblomov est devenu un héros national en Russie  et a valu à son auteur richesse et considération. On ne peut que regretter que celui-ci ait choisi d’embrasser une carrière de fonctionnaire impérial au lieu de suivre l’exemple de son héros et de se laisser voluptueusement absorber par son canapé.

Les Français ne furent pas en reste et il eût été surprenant que le pays des rois fainéants n’eût pas produit en la matière quelques magistrales célébrations de la paresse. Eugène Marsan, critique, romancier, nouvelliste et fondateur du très distingué « Club des longues moustaches », a laissé par exemple à la postérité un très éloquent Eloge de la paresse qui s’achève par ces belles paroles : « L’oisiveté pourtant est la récompense dont notre coeur nous renouvelle sans cesse la promesse. Elle est le terme de notre ambition. (…) Le ciel lui-même, le paradis d’en haut, nous le concevons comme un immense loisir, avec des harpes. »[3. Eugène Marsan. Eloge de la paresse. Hachette Editeur. 1926.] Avant lui, Alphonse Daudet enseignait dans Les lettres de mon moulin aux petits enfants que les pompes et les honneurs ne valent pas grand-chose face aux charmes d’un petit sous-bois, auxquels ne résistent pas bien longtemps les sous-préfets qui veulent composer des discours et s’en remettent bien vite aux délices de la sieste : « Lorsque, au bout d’une heure, les gens de la sous-préfecture, inquiets de leur maître, sont entrés dans le petit bois, ils ont vu un spectacle qui les a fait reculer d’horreur… M. le sous-préfet était couché sur le ventre, dans l’herbe, débraillé comme un bohème. Il avait mis son habit bas ; … et, tout en mâchonnant des violettes, M. le sous-préfet faisait des vers. »[4. Alphonse Daudet. « Le sous-préfet aux champs. » Les Lettres de mon moulin. 1870.] Si Ivan Gontcharov avait lu Alphonse Daudet, il ne serait certainement pas devenu fonctionnaire impérial…

Plus près de nous enfin, François Hollande s’est décidé lui aussi à suivre l’exemple des sous-préfets bucoliques, des Bartleby et des Oblomov en invitant implicitement la nation toute entière à rester au lit toute la journée comme Alexandre le Bienheureux. Conscient qu’il ne parviendrait pas à inverser la courbe du chômage, pas plus que les Soviétiques n’avaient réussi à inverser le cours des fleuves sibériens, François Hollande s’est donc fendu d’une déclaration qui est une invitation à la paresse pour tous les Français : « Si le chômage ne baisse pas d’ici à 2017, a-t-il déclaré aux salariés de Michelin, à Clermont-Ferrand il y a deux jours, je n’ai, ou aucune raison d’être candidat, ou aucune chance d’être réélu ».

Si l’on considère que la côte de popularité de François Hollande atteint aujourd’hui le niveau historiquement bas des 18% d’opinions favorables, on peut imaginer l’effet cataclysmique que pourrait avoir une telle déclaration sur le marché du travail. Comme l’écrivait Raoul Vaneigem dans un autre éloge de la paresse : « Quand il s’agit de ne rien faire, la première idée n’est-elle pas que la chose va de soi ? »[5. Raoul Vaneigem. « Eloge de la paresse affinée. » La Paresse. Editions du Centre Pompidou. 1996.] Vingt-huit millions de Français, appartenant à la population active, pourraient être tentés de se dire la même chose après la déclaration du président et décider de rester au lit lundi matin jusqu’en 2017. Reprenant à nouveau son rôle de phare de la civilisation – injustement volé par les Américains et leur ‘Destinée manifeste’ – une France massivement au chômage montrerait la voie nouvelle à l’humanité et mettrait fin, enfin, à la dictature du travail. Nous pourrions même conserver François Hollande à la tête d’une vaste confédération mondiale de l’inaction qui imposerait partout sur la planète le laisser-vivre, remplaçant le mensonger laisser-faire. La déclaration de François Hollande marque peut-être le début d’une nouvelle ère, celle qui nous verra  entrer « en cet état de grâce où ne règne plus que la nonchalance du désir ». Courage président ! « À la paresse d’apprendre qu’elle ne doit rien redouter, surtout d’elle-même » !

*Photo : ZIHNIOGLU KAMIL/SIPA. 00681880_000017.

Dick Annegarn est de retour

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dick annegarn va

Dans un bistrot il y a quelques jours, attablé devant un verre, je me demandais comment débuter ce papier. Quand soudain un groupe d’hommes et de femmes causant affaire ou politique, ou plutôt affaire et politique, s’installant près de moi, m’en donne l’occasion. « Il faut préparer notre voyage à Bruxelles », dit l’un. « Ma belle », rétorque son voisin. Bruxelles, ma belle… Bien que cela n’a pas suffit à me rendre cette bande de lobbyistes sympathique, je lui suis reconnaissant de m’avoir trouvé une attaque. Que la chanson la plus connue de Dick Annegarn jaillisse subitement d’entre leurs petits calculs et manœuvres douteuses démontre qu’elle est devenue un classique qu’on fredonne un peu distrait sans connaître le nom de l’auteur. Evidemment chacun, après avoir gloussé à cette saillie chansonnière, se remit au travail promptement et tout rentra dans l’ordre. Bruxelles ne fut plus dans Bruxelles.

Mais on y revient toujours, à Bruxelles, Dick Annegarn le premier. Dans Vélo va, son nouvel album, la chanson d’ouverture, L’Oracle, est un clin d’œil, inconscient peut-être, à ses débuts : « Tout abandonner n’est pas du tout facile. Même si d’autres s’y sont frotté avant toi .» En 1978, âgé de 26 ans, exténué par un début de carrière flamboyant – cinq disques en quatre ans, un Olympia, un Théâtre de la ville, des tournées à n’en plus finir – il rompt avec le show bizz, préférant se frotter à la vraie vie, à la vie rugueuse. Epicier sur une péniche en banlieue parisienne il continuera à forger des chansons et autoproduira trois de ses plus beaux disques – Frères ?, Ullegarra, Chansons fleuves (réédités chez Tôt ou tard). Dans La Chanson du vieux chanteur (1984), plus que jamais lucide sur le business il chante sur une musique en suspens : «  Un jour j’étais beau, une belle putain…J’étais aimé, acidulé. J’étais surtout un naïf fou. » Trente ans après, dans le refrain de L’Oracle, comment ne pas penser aux vaillants petits soldats de la chanson, à tous ceux à qui on fait passer les sunlights pour le soleil, comment ne pas penser à ces combattants « d’une guerre toujours à faire » de Bruxelles quand il évoque ce soldat qui prône l’armistice. Encore Bruxelles…

Car c’est toujours elle que le public réclame, encore elle, entre des dizaines d’autres, qu’il faut reprendre sur scène. Dick, qui refusait un temps de l’interpréter, qui l’a même congédiée de son répertoire, a fini par la remettre sur le métier. Un métier qu’il pratique depuis quarante ans maintenant. Grâce à Bruxelles il est citoyen d’honneur de la capitale de la Belgique alors que sa chanson parle moins de Bruxelles que de mélancolie, de solitude, de désarroi, de ce sentiment indicible – un malaise, un blues – qu’il est le seul à exprimer ainsi dans la chanson française dont il est un éternel étranger. Comme El Desdichado, fameux poème de Gérard de Nerval, Annegarn est le ténébreux, le veuf, l’inconsolé. Sa guitare constellée porte le soleil noir de la Mélancolie.

Dick Annegarn est un accident. On désigne ainsi un enfant non désiré. Dick st l’enfant non désiré de la chanson française. Elle était tranquille, elle était peinarde, la chanson française, la variété à droite, la rive gauche sur l’autre bord, quand il débarque à Paris en 1972 de sa Belgique adoptive. Il passe par hasard, en attendant de reprendre des études d’ingénieur agronome. Pas destiné à devenir chanteur, pas destiné à faire carrière. Un dadais encombré d’un grand corps dont la voix de bluesman et la syntaxe approximative hérisse déjà le vieux fond d’académisme qui sommeille en chaque Français. Ce peuple se targue d’aimer la chanson. En vérité il n’aime que les mots, le vers bien troussé. La littérature. Seule l’inoubliable Denise Glaser dans son émission Discorama lui confiera devant des millions de téléspectateurs : « J’ai l’impression de vous connaître depuis toujours. » La classe. Mireille, la cheftaine du conservatoire de la chanson, prend de haut ce géant, lui apprend à bien articuler en lui plaçant, tel un comédien, un crayon dans la bouche. Pour cette lilliputienne moqueuse c’est un sauvage qu’il faut éduquer. Sa voix c’est de la bouillie, son répertoire est inepte. Dick ne chante que des reprises du genre The House of the rising sun, un bordel que Johnny a transformé en pénitencier. C’est de là que vient Dick, du blues. Dans Folk talk, son précédent disque sorti en 2011, il reprend des standards qu’il a eu maintes fois l’occasion de jouer au Centre américain, lieu que fréquentent Geneviève Paris, Bill Deraime et Maxime Le Forestier au début des années 70.

C’est l’époque où Le Forestier vient de sortir un premier disque, produit par Jacques Bedos (l’oncle de Guy). Son Bruxelles à lui c’est San Francisco. Chez Polydor, on n’y croit pas à cet album produit par un franc-tireur. En pleine réunion, le patron montre la pochette du 33 tours du barbu à l’ensemble du staff : « C’est une jolie pochette, monsieur Bedos, dommage qu’elle soit vide. » Pourtant, Maxime Le Forestier c’est de la belle chanson, faite au tour, à l’ancienne, un peu dans l’air du temps, certes, mais née quelque part. Alors que Dick est un métèque, un barbare nordique qui vient d’un pays gagné sur l’eau, qu’on persiste à appeler la Hollande, élevé dans cette Belgique si facilement moquée depuis Baudelaire. Où va-t-il ? Ni de là, ni d’ailleurs, en transit, en partance, cabotinant sur quelque cote, trafiquant déjà dans quelque Aden.

Dans le bureau de Bedos  Dick bluffe. Il a vingt et un ans, il veut un disque tout de suite ou bien il retourne à Bruxelles. Il a même son billet de train dans la poche. C’est faux. Bedos est convaincu. Il a devant lui un chanteur comme on en entend peu. Il va le faire, ce disque. Sans budget ! Il piquera des sons dans l’enregistrement du Moustaki en cours ! Il bidouillera. Où il posera juste le micro devant la bouche et la guitare de Dick. Un univers s’ouvre. On découvre un jardin extraordinaire où il est question d’un géranium qui sent la terre, d’un grand dîner où les amis ne sont jamais à l’heure, d’un bébé éléphant égaré sans carte d’identité, d’un veuf qui attend, d’une institutrice qui est morte ce matin. De la terre, de la solitude et du sang. Mais on ne veut pas savoir, on ne veut pas fouiller dans ces chansons à double-fond qui disent plus que ce qu’elles disent, de ces chansons troubles qui prédisent le début de la fin. «Voyez ce que je veux dire, voyez peut-être pas. Ce que je veux dire je ne le dirai pas. »

Un morceau pose problème à Jacques Bedos. Il ne marche pas s’il est seulement accompagné à la guitare. Le producteur charge l’arrangeur Jean Musy de trouver le sel. Il pressent que cette chanson dont il ne reste qu’à trouver la formule est une clé. Dick ne sait rien. Il n’est jamais entré en studio. On lui pose un casque sur les oreilles. Il entend l’intro de Bruxelles comme il ne l’a jamais entendu. Il chante. Depuis quarante ans on entend Bruxelles comme elle a été enregistrée, née de l’émotion de la première prise.

Depuis quarante ans, elle nous invite à prendre la dérive.

Vélo va, Dick Annegarn (Tôt ou tard)

*Photo : SADAKA EDMOND/SIPA. 00624796_000017.

Arménie : vers l’après-génocide?

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Le 29 janvier, pour l’anniversaire de la loi de 2001 reconnaissant le génocide des Arméniens de 1915, le CCAF (Conseil de coordination des organisations arméniennes de France) organisait un dîner calqué sur celui du CRIF, en présence de Christiane Taubira, de Bernard-Henri Lévy, de l’éternel Charles Aznavour et d’autres figures du gratin parisien. Très bien. Reste une question de fond, que personne ne pose : sans vision ni projet, en dehors de la promotion du sempiternel « devoir de mémoire », le militantisme arménien de la diaspora traverse une crise structurelle. Aux attentats antiturcs des années 1970 et 1980 a succédé l’ère du lobbying pour le vote d’une législation mémorielle pénalisant la négation de l’indicible : la loi Gayssot pour tous ! Mais la mémoire des victimes et la protection de la dignité de leurs descendants ne suffisent plus à assurer la cohésion d’une communauté sclérosée. À mesure que disparaissent les ghettos arméniens du Proche- Orient (Syrie, Liban, Iran), jadis fers de lance du nationalisme en dehors de la patrie, le centre de gravité de la diaspora glisse vers la France, les États-Unis et le Canada.

Et en Occident, la plupart des Arméniens ont progressivement figé leur culture dans le formol, se contentant de vivre leur « arménité » dans l’exotisme gastronomique et dans le fétichisme d’une langue en perte de locuteurs.[access capability= »lire_inedits »] Bref, ils se sont enfermés dans une identité figée dont la mémoire du génocide est devenue le seul marqueur.  Pourtant, il n’y a pas si long- temps, la diaspora avait connu un nouveau souffle en renouant avec les Arméniens de l’intérieur. En 1988, année charnière, s’étaient produites deux secousses majeures : un grave séisme dans le nord du pays et le déclenchement du conflit arméno- azéri pour le contrôle de l’enclave du Haut-Karabakh avaient suscité un élan de solidarité inédit. Mais malgré ce bref regain de vigueur, vingt-deux ans après l’indépendance, les malentendus de part et d’autre du mont Ararat n’ont pas été dissipés : l’embryonnaire société civile arménienne attend toujours que la diaspora fasse contrepoids au pouvoir démesuré de l’oligarchie qui règne sur le pays. Las ! La question identitaire se vit sous un tout autre jour à Erevan et à Paris. Enclavée, la jeune République reste harcelée par un voisin azerbaïdjanais à la gâchette facile tandis que la crise socio-économique sévit à l’intérieur de ses frontières. Entre partisans d’une identité « décomplexée » et tenants d’un nationalisme messianique, la guerre idéologique est ouverte. Là où les premiers veulent oublier les mythes, les seconds attendent l’homme providentiel d’où viendra le salut de la première nation chrétienne du monde. Il demeure en effet encore impossible de faire l’impasse sur l’héritage chrétien, colonne vertébrale de l’arménité. Mais si l’Arménie est une « Église-nation », selon le mot de l’historien Jean- Pierre Mahé, la croix n’épuise pas tous les ressorts de son nationalisme. Fragilisé par ses choix diplomatiques pro-russes – l’Arménie a été l’un des rares pays à avoir reconnu l’annexion de la Crimée –, le Parti républicain au pouvoir depuis 2008 compense son impopularité par une surenchère identitaire : dans le rôle du héros national, le général Njdeh (voir encadré) qui, de figure sulfureuse, a été promu au statut d’icône. Le mouvement du président Sarkissian réédite depuis quelques années les écrits prolifiques de cet ultranationaliste, à destination de ses 140 000 adhérents. Avenues et station de métro rebaptisées à son nom, nanar glorifiant son destin exceptionnel : on ne compte plus les hommages rendus au vaillant Njdeh. S’appuyant sur les théories du nouveau héros, les doctrinaires du Parti soutiennent que le peuple arménien est une création divine dont il faut coûte que coûte préserver la pureté biologico-raciale. Le métis- sage, voilà l’ennemi ! Aux antipodes du culte victimaire qu’entretient la diaspora, les autorités arméniennes promeuvent l’image d’un guerrier impitoyable obsédé par la survie de sa « race » et la préservation de son sang.  L’image d’Épinal de l’Arménien docile, tantôt commerçant, tantôt artiste, tantôt paysan, ne prospère donc plus qu’à l’extérieur du pays. Entre les deux entités avait long- temps prévalu un partage tacite des tâches : à l’Arménie la mission de construire son État, à la diaspora le travail de mémoire pour la recon- naissance internationale du génocide et la tenue de colloques sans contenu et sans enjeux décisifs avec une caste de « White Turks » stambouliotes aujourd’hui en voie d’extinction. À l’approche du centenaire du génocide, ce schéma paraît caduc. Tenaillée par deux stéréotypes concurrents, la victime et le guerrier, l’arménité est devenue un champ de bataille permanent. L’Arménien oscille entre deux figures alors que pour faire la paix avec lui-même, il lui faudrait enfin se résoudre à devenir normal, simplement normal.

Un héros pas très discret

Figure de proue de la jeune Arménie indépendante, Gareguin Njdeh (1856- 1955) s’engage d’abord comme volontaire dans la résistance bulgare contre les Turcs lors de la guerre des Balkans de 1912. Rentré au pays, de son réduit montagneux du Zangézour, il proclame en 1921 une éphémère « République des montagnes d’Arménie » dont l’Armée rouge aura vite raison. C’est en Bulgarie, où il conservait des amitiés révolutionnaires, que le général Njdeh préparera sa revanche. En 1933, il crée le mouvement de jeunesse des Défenseurs de la race. Il appellera en vain le IIIe Reich à le soutenir contre la Turquie, pariant sur le fait qu’Ankara rejoindrait les Alliés. En vain. En 1944, voyant le vent tourner en faveur de l’URSS, Njdeh offre son concours à Staline. Las ! À peine débarqué de l’avion qui le conduisait à Moscou, il est arrêté, puis séjourne de prison en prison en Arménie et en Sibérie jusqu’à sa mort.  Exhumé puis réenterré dans les années 1990 en Arménie après un long exil sibérien, le guerrier aura bénéficié d’un repos de courte durée. En mars 2013, un long- métrage arménien retrace à coups de canons et de violons hollywoodiens les épisodes clés de son destin hors du commun. Œuvre d’un jeune réalisateur de clips musicaux, ce navet aura coûté la bagatelle de 7 millions de dollars. On y trouve tous les ingrédients du kitsch : scènes de batailles surjouées, méchants caricaturaux, héroïne pop aux lèvres pulpeuses et siliconées, sans oublier l’intrigue amoureuse à la guimauve.[/access]

*Photo : wikimedia.

Le sexe à l’école, ce n’est pas une façon de parler

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sexe ecole education

Après deux semaines bien méritées de congé paternité, je reviens frais et dispos dans mon collège de Beauce. Une rapide inspection du laboratoire de SVT me révèle que mes collègues n’ont pas perdu leur temps : j’y trouve un petit isoloir dont le rideau a été tiré. Intrigué par l’objet inconnu, je tire ledit rideau. Et là surprise ! Derrière le voile pudique, est fièrement dressé, droit comme la justice et orné d’un préservatif, un godemichet d’une trentaine de centimètre de long ! Un rapide examen de l’objet me permet de constater que le souci du réalisme va jusqu’à reproduire la vascularisation superficielle de l’organe génital masculin.

L’effet de surprise dissipé, je m’interroge quant à la présentation théâtrale de l’ensemble : de toute évidence, certains adultes de l’établissement avaient eu la géniale idée pédagogique de proposer à mes élèves de 4ème (niveau concerné par les cours de reproduction humaine : 13-14 ans) d’aller s’entraîner « à l’aveugle » (derrière le voile) à disposer un préservatif sur un pénis dont la taille ferait rougir de honte le premier venu. Après prise de renseignement auprès de mon collègue, il s’avère que j’avais vu juste : les profs et l’infirmière du collège avaient proposé aux élèves de se rendre à l’infirmerie  pour aller s’entraîner à l’aide d’un dispositif reproduisant les conditions réelles de leur première expérience sexuelle : seraient-ils chronométrés ? Pourraient-ils comparer leurs temps ? Autant de questions que je gardais pour moi.

Bien évidemment, ma première réaction fut d’informer mon aimable collègue : si un adulte s’avisait de proposer ce type d’expérimentation à ma fille de 13 ans, il entendrait sûrement parler de la définition du scandale. Ne désirant aucunement cautionner ce type de proposition pédagogique déplacée, j’informais mon chef d’établissement de la présence du théâtre de marionnette disposé dans mon laboratoire. Sa seule crainte fut de n’avoir jamais vu l’infirmière avec l’objet en main : il espérait bien que cela venait d’elle et non d’un élève de l’établissement…

Aucune allusion au fait d’imposer à des enfants ce genre de vision, car s’il ne leur a pas été imposé de « travailler » avec, j’imagine qu’on a dû leur montrer le dispositif, les projetant dans l’univers de la pornographie : on leur propose ainsi une vision morcelée du corps, réduisant la personne à un organe qui sera variable en fonction du type d’usage que l’on compte en faire. Cela permet de développer leur esprit de consommateur primaire…

Proposer à des gamins et gamines de 13 ans d’aller tripoter une énorme bite en plastique ne pose pas plus de problème que cela à grand-monde. Sidérant ! Ainsi, si certains enseignants se sont dit « gênés » par ce type de procédé, il n’y en eu aucun pour protester énergiquement; et c’est bien là le nœud du problème.

De nos jours, on a l’indignation facile : s’indigner contre ce dictateur de Poutine, ces salauds de colons israéliens, tant que cela ne vient pas nous frotter, nous empoisser : car à partir de cet état-là, il faut exercer notre responsabilité et poser un acte. C’est bien le problème d’Hessel dans son truc de 32 pages :   condamner un événement survenu à l’autre bout de la planète est facile, il suffit de montrer son indignation à son voisin ; il opinera du chef bien content de participer à ce mouvement de « la révolte pour les nuls » qui a l’énorme avantage de permettre de ne pas sortir de son salon.

En revanche, quand cela a lieu dans notre sphère professionnelle, cela devient autrement plus compliqué car il faut passer à l’action : c’est poser un acte qui est devenu très difficile : il faut sortir de son confort. Or, c’est précisément ce que l’on nous interdit depuis plus d’un siècle de satisfaction de l’ego.

En fin de compte, il semble que cela ait un peu dérangé certains adultes du collège mais pas autant que l’augmentation des effectifs dans leur classe : après tout, ce sont les gamins des autres, ce n’est pas comme si nous avions une quelconque responsabilité éducative à leur endroit…

*Photo :  DR.

Signé d’un M comme Mousquetaires !

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mousquetaires invalides armee

« Visage long et brun ; la pommette des joues saillante, signe d’astuce ; les muscles maxillaires énormément développés, indice infaillible auquel on reconnaît le Gascon… ». C’est sous ce portrait écrit que les lecteurs du Siècle firent connaissance avec le jeune d’Artagnan, le jeudi 14 mars 1844. Le journal accueillait, en première page, le nouveau roman historique d’Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires, qui se déclinerait bientôt en feuilleton à succès. Et depuis 170 ans, les garçons du monde entier portent le fer dans les cours de récréation ou sur les terrains vagues. Ils ne sont pas seulement animés par l’envie de combattre, de briller en duel, ces enfants ont compris l’esprit des Mousquetaires. Noblesse de cœur, courage physique, amour de la chair, appétit pour les plaisirs de la table, ces fiers gascons qui portent la casaque bleue ornée de croix fleurdelisées sont un bel exemple pour notre Nation. Ils galvanisent notre imaginaire. Ils expriment un idéal qui, en ces temps de bassesse, enorgueillit. Ils redonnent foi en des valeurs chaque jour conspuées par une élite qui a perdu le sens des responsabilités. Dans une société cadenassée et dépourvue d’espoir, ces honnêtes hommes insufflent un vent de liberté, d’aventures surtout. Et si la vie de 2014 pouvait ressembler à cette cavalcade du XVIIème siècle.

Le génie littéraire de Dumas repose sur cette soif de rebondissements et de grandeur d’âme. Nos falots hommes politiques ne remplaceront jamais un M. de Tréville. « C’était une de ces rares organisations, à l’intelligence obéissante comme celle du dogue, à la valeur aveugle, à l’œil rapide, à la main prompte, à qui l’œil n’avait été donné que pour voir si le roi était mécontent de quelqu’un et la main que pour frapper ce déplaisant quelqu’un ». Au temps des girouettes, cette fidélité au souverain impose le respect. Car ne nous y trompons pas, les intrigues à l’Elysée ou à la Cour de France n’ont pas changé de nature. Le Musée de l’Armée célèbre jusqu’au 14 juillet cette aspiration à se surpasser et à explorer cette période trouble. L’exposition Mousquetaires !  met en parallèle le roman de cape et d’épée et la véritable histoire de ces soldats nés sous Louis XIII. Entre fiction et chronologie scrupuleuse, l’exposition montre très habilement les libertés prises par Dumas mais également son ancrage dans la réalité de l’époque. Ce double-jeu, à la fois ludique et instructif, bien aidé par une collection d’objets rares (tableaux, armures, pistolets, arquebuses, vêtements, etc…) ou d’animations (extraits de films, simulations de duels, etc…) fait de cette exposition une sortie à ne pas manquer. Les vacances de Pâques démarrent bientôt alors courez aux Invalides avec vos enfants. Les cartouches explicatifs dédiés au « jeune public » sont remarquablement réalisés. On comprend tout ! Didactique et divertissante. Cette enquête chez les vrais Mousquetaires et ceux de papier nous apprend que ces soldats sont «armés du mousquet, arme lourde que l’on ne peut utiliser qu’à pied, mais restent des cavaliers qui se déplacent à cheval ». Ces Mousquetaires ont reçu une formation militaire mais demeurent des gentilshommes, ils ont appris à danser et connaissent la littérature ou les mathématiques.

Si vous n’avez jamais vu un mousquet de votre vie et si vous ne savez pas à quoi ressemblent ces fameux ferrets, l’exposition vous en donnera la réponse. Les amateurs de littérature et d’histoire sauront comment et à partir de quels éléments, Dumas a créé Milady de Winter et d’Artagnan qui mourut à Maastricht, ça ne s’invente pas. Cette noblesse combattante avait belle allure, elle n’a pas fini de propager chez les petits et les grands le panache à la pointe de l’épée.

Mousquetaires ! Exposition jusqu’au 14 juillet 2014 – Hôtel des Invalides – Paris 7ème – Ouvert tous les jours de 10 h à 18 h – Nocturne le mardi jusqu’à 21 h.
 

Les Robinson du Plessis

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plessis robinson architecture

« À quoi ça sert de faire des études d’architecture ou d’urbanisme si c’est ça que veulent les gens ? » : cette question pêchée dans un forum d’architectes résume la pensée dominante de la profession. Ça, ce sont les quartiers « Cœur de Ville » et « Cité-jardin » flambant neufs mais résolument néoclassiques implantés depuis le début du siècle en plein centre du Plessis-Robinson.

Le Plessis-Robinson ? Trois kilomètres carrés situés quelque part au fin fond des Hauts-de- Seine entre Clamart et Châtenay-Malabry, presque à la lisière de l’Essonne et des Yvelines. Après des décennies de gestion de gauche, cette banlieue rouge vire RPR à la fin des années 1980 pour cause d’usure du pouvoir et de désindustrialisation, un phénomène qui touche l’ensemble du département[1. Pour le seul scrutin de 1983, PC et PS perdent Suresnes, Antony, Châtillon et Levallois.]. Mais là où beaucoup de jeunes maires de droite du « 9-2 » auront pour seul objectif le rééquilibrage sociologique de la population, donc construiront à tour de bras de la copropriété pour CSP+ sur les friches industrielles, au Plessis, Philippe Pemezec se lance dans un pari nettement plus osé : donner une âme à sa cité-dortoir. À coups de pelle, de pioche et de projets qui font hurler les disciples de Le Corbusier.

Résultat, il suffit d’aller sur place pour constater qu’on n’a pas, mais alors pas du tout, l’impression d’être dans une ville nouvelle : immeubles haussmanniens, tourelles en ardoise façon « La Belle au bois dormant », fontaines ornementées, passerelles en bois, et même curieux manoirs néogothiques qu’on croirait transférés pierre par pierre par un déménageur fou depuis le Sussex ou le Connecticut. Et au milieu coule une rivière – artificielle, la rivière, mais qui s’en soucie ?[access capability= »lire_inedits »]

Bref un mélange sucré-salé entre quartier parisien et village médiéval avec, en bonus, une petite touche écolo. Pemezec a fait de son plan architectural son cheval de bataille et son programme électoral. Un projet qui dépasse les clivages politiques, emportant à chaque fois un succès plus important, jusqu’à 77,03 % dès le premier tour de ces municipales 2014.

Vendredi, jour de marché. Sous la halle néo- Baltard, c’est un festin rabelaisien. On est à une semaine des élections, le maire serre des mains à n’en plus finir. « Il vient toujours, même quand on ne vote pas », me souffle un marchand de primeurs derrière ses monticules de fruits et légumes. Deux amies, une blonde et une rousse, bras dessus bras dessous, se posent devant l’élu. La blonde : « J’adore la ville ! » La rousse : « Elle vient de s’installer ! Moi je veux venir aussi ! » Gaies comme des pinsons, les deux sexagénaires étaient voisines à Clamart. « Mais là, j’ai tout à côté », reprend la blonde. La rousse : « C’est pour ça que je vais déménager. » Et le duo s’envole en gringottant…

Même les opposants y trouvent leur compte. Julie, coiffeuse, raconte, tout en faisant la queue pour un carré d’agneau : « Moi, je jetterais le maire mais je garderais l’architecture. Certains disent que c’est Disney ici, mais y’a rien à dire, c’est un petit village à côté de Paris, et ceux qui n’aiment pas peuvent aller à La Défense si c’est leur truc ! »

Dans la foule gourmande des Robinsonnais, on trouve pas mal de chalands venus des communes voisines. Jeanne vient d’acheter un bouquet d’anémones : « Il y a un marché à Clamart, mais je préfère venir ici. Là-bas, on ne trouve rien, et puis, il n’y a pas de parking. » Les marchands ont la niaque, les affaires ont l’air de rouler. Malgré tout, certains grognent : la ville est victime de son succès. Samy vend des vêtements sous une tente à l’extérieur de la grande halle. Il n’aime plus trop travailler au Plessis : « Les stands deviennent trop chers. Du coup, les prix des produits augmentent aussi. Les légumes sont beaucoup plus chers ici qu’à Malakoff. » C’est indéniable, la cité prend de la valeur et le coût de la vie suit. Les prix de l’immobilier ont atteint ceux de La Défense, bien plus proche de Paris, et surtout infiniment mieux desservie par les transports en commun. Les tours vitrifiées de Puteaux et de Courbevoie courent après leur splendeur d’antan, alors qu’on s’arrache les 3-pièces-cuisine du Cœur de Ville, à vingt minutes à pied du RER, en marchant vite.

Malgré cet engouement et les nombreuses récompenses urbanistiques reçues par la ville[2. Notamment le prestigieux prix européen d’architecture Philippe-Rotthier, en 2008, au titre de la « meilleure opération de renaissance urbaine dans une ville de banlieue ».], l’architecture néoclassique dite « douce », professée par François Spoerry[3. Architecte de renommée mondiale, créateur, entre autres de Port-Grimaud. Il a été le concepteur du nouveau centre-ville. Après sa mort en 1999, son disciple Xavier Bohl a pris le relais.], reste méconnue. Le Moniteur, le journal de référence des professionnels du bâtiment, « boycotte la ville » dénonce le maire. L’élu explique ce silence dans son livre, Bonheur de ville, par la « connivence de la presse architecturale avec les grands groupes industriels dont l’objectif est de couler le plus de béton possible ». Xavier Bohl, architecte en chef des nouveaux quartiers du Plessis-Robinson, surenchérit : « L’essentiel de la profession, les syndicats, les grandes revues d’architectes ne nous ont jamais reconnus. Notre mouvement est marginalisé. »  Contactée à ce sujet, la direction du journal Le Moniteur n’a pas souhaité s’exprimer.

Quand elle n’est pas ignorée, l’expérience locale est méprisée. « Il est pas frais, mon pastiche ? » titre Télérama dans un article sur Le Plessis[4. Télérama, 20 juin 2009.]. Pour Xavier de Jarcy, envoyé spécial de l’hebdo en grande banlieue, l’expérience est « un crime contre l’imagination ». Le pire, constate mon énervé confrère, c’est que ce « style pseudo- régionaliste gnangnan » plaît aux personnes qui y habitent. À quand une loi protégeant les banlieusards contre leur mauvais goût ? « Le dédain des architectes pour ces habitations est le reflet de leur dédain pour les gens », commente Xavier Bohl. Décalage qui dévoile comme un problème de fond : les professionnels ont-ils une vague idée de ce que veut la population ? Du reste, ont-ils le moindre intérêt pour les désirs de ces profanes ? « Il faut revenir au bon sens, suggère l’architecte David Orbach, récemment converti à la manière douce. Quand vous allez au Plessis, vos pieds vous portent vers la Cité-jardin ou le nouveau Cœur de Ville : c’est là que vous irez prendre un café, pas dans le quartier gris et austère au style moderne. Il suffit d’écouter son corps pour comprendre. »

Bien sûr, on peut toujours trouver à redire. Dans le forum de la Cité-jardin, les internautes discutent des problèmes de sonorisation de certains immeubles. Une fleuriste du Cœur de Ville, installée depuis deux ans, a déjà subi un dégât des eaux. Malgré tout, ils sont sûrs d’avoir fait le bon choix. Il est vrai que la perspective depuis l’avenue Charles-de-Gaulle est éloquente : d’un côté de la route, une ville d’un classicisme fantaisiste aux altières façades, de l’autre, des flopées de cubes clonés en béton gris, construits à peine dix ans plus tôt. Au Plessis- Robinson, comparaison est raison. [/access]

 

*Photo: Nastia Houdiakova.

Nougaro : dansez sur lui !

claude nougaro jazz

Il y a dix ans disparaissait Claude Nougaro de manière tout à fait inexplicable. Est-il parti pour Toulouse, New-York, le diable Vauvert, le paradis terrestre ou celui des poètes ? Personne ne l’a revu depuis. Quelques jours après son départ plus de 10.000 personnes – aficionados de jazz, de java, badauds curieux et fidèles du culte nougaresque – s’agglutinaient dans les rues de Toulouse, pour rendre un dernier hommage au boxeur de Quatre boules de cuir. La France venait de perdre l’un de ses derniers « monstres sacrés » de la chanson, de la race de ceux qui sont nés dans les années vingt – et qui ont tous déjà disparu de manière inexplicable (Brel parti sans laisser d’adresse en 1978, Brassens en 1981, Gainsbourg parti en fumée en 1991, etc.) Depuis les hommages sont réguliers. Ses chansons font l’objet de reprises fréquentes, mieux, beaucoup d’entre elles sont entrées dans l’imaginaire collectif ; il y a des rues Nougaro, des salles de spectacle Nougaro et même une station de métro qui porte nom dans sa ville natale ! Le toulousain capital sera peut-être même un jour panthéonisé, si l’on n’y prend garde…

A l’occasion de cette commémoration, plusieurs publications sont à signaler. Tout d’abord un colossal coffret intégral « L’amour sorcier » (Universal) regroupant près d’une trentaine d’albums – à la fois studio et live. Première remarque : comme toutes les « intégrales » celle-ci est incomplète. Il manque les albums de la période « américaine » du chanteur, enregistrés chez WEA (dont le monument de 1987, « Nougayork », album-Phoenix plein de jazz, de vie, et de funk, souvent imité, jamais égalé), ainsi que les dernières galettes de Nougaro, publiées chez EMI. C’est, pour résumer, une intégrale de la période Philips/Barclay, qui couvre les années 1959-1985 et 1991-1999. Ne chicanons pas davantage, l’essentiel y est. Et la plupart des albums sont accompagnés de pistes inédites passionnantes, voire succulentes (prises studio alternatives, versions live exhumées des archives, etc.), et certains albums font l’objet d’une parution CD pour la première fois.

Au-delà des tubes légendaires qui ont jalonné son parcours (Cécile, Le cinéma, Je suis sous, Tu verras, etc.) ce parcours dans les profondeurs de l’œuvre nougaresque permet de retrouver certains albums très forts et cohérents dont « Petit taureau » que Claude sort en 1967, alors que les révoltés de Mai 68 n’ont pas encore libéré la France du joug de la java (rires enregistrés) et que l’homme n’a pas encore marché sur la lune, ni la lune sur l’homme. Un album plein de jazz, jalonné de chansons curieuses, telle cette Mutation presque psychédélique évoquant en filigrane la conquête spatiale… « Je te connaitrai une nuit, petite / Sous un ciel plein de satellites… » ou bien cette délicieuse Annie, couche-toi là, l’un de ces éloges ambigus à la gent féminine dont Nougaro a le secret… Un opus qui comporte aussi son hymne à Toulouse (« L’église Saint-Cernin illumine le soir / D’une fleur de corail que le soleil arrose… »), définitive et langoureuse marseillaise des languedociens…

Au fil des albums se découvrent des pépites méconnues comme Réunion sublime chanson de 1985 inspirée à Claude par sa rencontre inespérée, et inattendue, sur l’Île de la Réunion, avec une jeune toulousaine, Hélène, qui deviendra son ultime muse ; balade amoureuse sur une musique du fidèle Maurice Vander, plus inspiré que jamais… « Chaque nuit loin de toi, la nuit me fait gémir / Chaque jour loin de toi, le jour se lève à peine  ». Il serait aisé de circuler dans l’œuvre de Nougaro en cherchant les femmes derrière les chansons… depuis sa fille, Cécile-ma-fille jusqu’à Hélène, Sainte-Hélène, en passant par la brésilienne Marcia (qui lui a inspiré l’une des plus belles chansons sur l’absence Marcia Marcienne) ou Odette l’arménienne, ou encore sa mère, que l’on croise ça et là. Ou Eddy Barclay. Ou Edith Piaf. Oui, Piaf…

Mais ce que Claude Nougaro laisse de plus étincelant, ce sont ses albums de concerts. Dès 1969 (et jusqu’à la toute fin de sa vie d’artiste) il laissera des témoignages discographiques de ses tournées. Bête de scène, ayant un sens inouï de la communication avec le public, le petit taureau fonce dans la foule et donne de ses chansons des versions live toujours originales, inédites, revisitées. Ce coffret – « L’amour Sorcier » – propose tous les enregistrements en concerts de Nougaro, dont plusieurs albums encore inédits en CD (dont l’Olympia 79) ou introuvables (Une voix dix doigts, de 1991, incluant le sublime inédit Tendre). Parmi ces témoignages de concert on retiendra le live à l’Olympia de 1977 avec la formation jazz de Maurice Vander ; pochette psychédélique rouge et noire, interprétation plus que jamais théâtrale de Plume d’ange, présentation du long conte musical Victor inspiré de la nouvelle – « L’homme à la cervelle d’or » – d’Alphonse Daudet, dont il n’a jamais donné de version studio…  La sombre histoire d’un homme qui se fend le crane pour en extraire l’or qu’il contient et le donner à la femme qu’il aime…  et pour laquelle il craque.

Un parcours nougaresque qui nous fait croiser Michel Legrand, Jean-Claude Vannier (compositeur du Melody Nelson de Gainsbourg, excusez du peu), Sonny Rollins, Christian Chevallier (à qui nous devons la mélopée de Toulouse), Dave Brubeck, Duke Ellington, Monk, Chico Buarque, etc, etc. etc… et bien entendu Jacques Audiberti. Collaborateurs, amis, inspirateurs. Jazz. Java.

Signalons aussi, à l’occasion de cette célébration des 10 ans du départ inexplicable de Nougaro pour Dieu sait où, la publication du livre de Laurent Balandras L’intégrale Nougaro, l’histoire de toutes les chansons à La Martinière. Bible de 400 pages recensant l’histoire de chacune des pépites du toulousain capital… Mais n’expliquant malheureusement pas ce mystère. Au lendemain de la mort de Nougaro, la Garonne coulait toujours dans le même sens. Après ça, allez croire en la mémoire de l’eau… Et allez comprendre…

*Photo: ATTIAS/SIPA. 00357739_000001

Alain Finkielkraut/Elisabeth Lévy : petit clash entre amis

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La devise de Causeur « Surtout si vous n’êtes pas d’accord » n’est pas une publicité mensongère. On vient d’en avoir une preuve supplémentaire ce dimanche à L’Esprit de l’Escalier avec ce qu’un rappeur aurait pu qualifier de battle ou un troubadour de tenson. Pour parler normal, c’est à une franche engueulade qu’ont pu assister les auditeurs de RCJ.

À l’origine de cette chaude dispute, le sujet bouillant de la semaine : l’article de Médiapart sur le conseiller com’ du président, Aquilino Morelle, et les aléas qui s’ensuivirent.

Pour le philosophe, c’est une parfaite illustration de la méthode Plenel qui veut que les puissants soient par principe coupables. Les hasards de l’actualité, rappelle-t-il sans cacher son écœurement, ont voulu que les révélations de Médiapart sur les Weston de Morelle sortent la semaine même où l’on enterrait Dominique Baudis –lequel fut victime,  en 2003, des « révélations » aussi abjectes que mensongères du Monde, alors dirigé par qui vous savez.

Elisabeth n’en disconvient pas, mais fait remarquer que faire venir un cireur de souliers à l’Elysée heurte l’inconscient politique férocement égalitaire des Français et peut-être la common decency chère à Orwell. Le moins que l’on puisse dire est que cette remarque agace prodigieusement Alain Finkielkraut et que cet agacement n’est pas du goût de son interlocutrice.

Alors, après ce clash en direct, Alain et Elisabeth sont-ils réconciliés ? Vous le saurez dimanche prochain, en écoutant L’Esprit de l’Escalier

 

 

Le « putsch » des pays islamiques sur le football

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mondial iran turquie

mondial iran turquie

En politique comme en football, seuls les résultats comptent. À défaut de briller sur le rectangle vert, les pays arabes de la zone Asie accumulent les victoires politiques sur le front du football mondial. Une prise de pouvoir savamment orchestrée en coulisse depuis début 2011, date à laquelle le prince Ali Ibn Al-Hussein, demi-frère du roi de Jordanie, a pris ses fonctions de vice-président et de membre du comité exécutif de la FIFA, au terme d’une élection sulfureuse. Batailles d’égos, soupçons de malversations, rumeurs de matchs truqués, détournements de fonds révélés par le New York Times : la « maison mère » du ballon rond est au fond du trou. Roublard, le prince jordanien comprend que l’image d’une FIFA minée par la gabegie lui donne une grande marge de manœuvre.

À peine nommé, le prince hachémite écope du dossier brûlant du hijab. Au printemps 2011, les joueuses de l’équipe nationale iranienne sont exclues, pour cause de port du voile, des épreuves qualificatives pour les Jeux olympiques de Londres. La FIFA s’appuie alors sur la loi 4 de son règlement qui interdit toute forme d’expression politiqueou religieuse sur les terrains. Une décision vécue comme une humiliation à Téhéran. La Jordanie et l’Iran entrent alors dans une colère noire et on frôle l’incident diplomatique lorsque Moustapha Mosleh Zadah, ambassadeur d’Iran en Jordanie, évoque une « violation des droits de l’homme ».[access capability= »lire_inedits »]

La FIFA décide alors d’entamer des négociations. Pour défendre les intérêts de ses amis iraniens, le prince Ali peut s’appuyer sur une jurisprudence du Comité international olympique (CIO) qui, lors des JO d’Atlanta en 1996, avait autorisé une athlète à concourir voilée. À l’automne 2011, tout le gratin du football se retrouve dans les très chics quartiers du prince jordanien, à Amman, pour une réunion au sommet qui prend des allures de vaste opération de communication. Contre toute attente, quelques semaines plus tard, les conclusions de la Commission exécutive de la FIFA donnent raison aux joueuses voilées ! Une décision entérinée en catimini, au printemps 2012, par l’IFAB (International Football Association Board), instance quasi étatique qui régit les règles du football. Après vingt mois d’expérimentation, la réforme vient d’être définitivement adoptée : les footballeuses professionnelles sont désormais autorisées à jouer la tête couverte. Et que les hommes ne se sentent pas lésés : à la demande de sikhs canadiens, les joueurs pourront aussi porter des turbans lors des matchs. « Nous ne pouvons pas faire de discrimination. Ce qui s’applique aux femmes doit aussi s’appliquer aux hommes », a précisé Jérôme Valcke, le secrétaire général de la FIFA, sans envisager que le port du voile imposé aux femmes puisse lui-même être tenu pour une discrimination.

Dans la France laïque, cette décision, qui signifie que la FIFA ne considère plus le hijab comme un signe religieux ostentatoire, mais comme une simple particularité culturelle, fait l’effet d’une bombe. « Les gens de la FIFA et du CIO ont cédé face au diktat de l’Iran, car ils sont achetés ! », déclare Annie Sugier, la directrice de la Ligue du droit international des femmes. Asma Guefin, présidente de Ni putes ni soumises, évoque pour sa part « le poids économique, notamment du Qatar, qui a joué un rôle majeur ».  Les gens sont méchants. On redoute que la « réforme » provoque un véritable imbroglio judiciaire autour des terrains de foot. D’autant que le voile a déjà créé des problèmes sur les terrains amateurs. À Narbonne, le dimanche 18 mars 2012, un arbitre a refusé de diriger un match parce que certaines joueuses portaient un foulard. L’homme en noir ne faisait qu’appliquer la fameuse loi n°4. En théorie, il ne pourrait plus le faire aujourd’hui. Sauf que Noël Le Graët, le patron du foot français, n’en démord pas : on ne verra pas de footballeuses voilées en France. Plusieurs clubs de football féminin arborent pourtant déjà un foulard ou un hijab lors de matchs amicaux et un simple recours en justice pourrait leur permettre de le porter lors des rencontres officielles. Le match est donc loin d’être gagné pour les dirigeants du foot hexagonal…

Force est de constater que cette décision n’est pas isolée : depuis que le prince est aux manettes, toutes les décisions de la FIFA, aussi bien sportives que politiques, semblent aller dans le sens des intérêts des pays arabes. La FIFA est le théâtre d’un lobbying intense qui a peu à voir avec le football et beaucoup avec le conflit israélo-palestinien et les revendications islamistes. Sur l’injonction du prince jordanien, c’est Joseph Blatter, le président du football mondial, en personne, qui demande aux autorités israéliennes d’intervenir en faveur de Mahmoud Sarsak, joueur palestinien incarcéré en Israël. Le 10 juillet 2012, après des tractations menées par les pays du Golfe, le prisonnier, soutenu par Éric Cantona, est libéré en catimini et accueilli en héros à Gaza.

En juillet 2013, c’est encore Sepp Blatter, et encore à la demande du prince, qui joue les entremetteurs entre Benyamin Netanyahou et les pays du Golfe lors d’une tournée en Palestine et en Israël. Sa mission : résoudre la question de la libre circulation des footballeurs. Jibril Rajoub, le président de la fédération palestinienne, a annoncé à cette occasion qu’il n’hésiterait pas à demander des sanctions contre Israël lors du prochain congrès de la FIFA prévu en juin 2014. On peut gager qu’il sera soutenu par l’Iran et la Jordanie, pays amis de la fédération asiatique. Dont Israël avait déjà été exclu en 1974.

Quelques semaines avant l’accession à la vice-présidence de la FIFA du prince Ali Ibn Al-Hussein, le Qatar obtenait l’organisation de la Coupe du monde 2020. Cette décision, que Barack Obama lui-même a qualifié de « mauvaise », a été fort décriée, pour des raisons pragmatiques comme la météo, l’insuffisance des équipements ou les problèmes logistiques, mais surtout parce qu’elle était entachée par la corruption. Depuis, le Sunday Times a révélé que plusieurs membres de la Confédération africaine et asiatique avaient été littéralement achetés par le Qatar.

Quant à Michel Platini, président de l’UEFA et membre du comité exécutif de la FIFA, il n’a même pas condamné la corruption. Silence assourdissant ! En revanche, il s’est montré beaucoup plus bavard sur la candidature qatarie, qu’il a défendu bec et ongles. Un an après la victoire de Doha, son fils, l’avocat Laurent Platini, était nommé responsable du pôle européen du fonds Qatar Sports Investments (QSI). Un véritable « mécène » du foot européen, présent aussi bien sur les maillots du FC Barcelone que dans les caisses du PSG. La situation à la tête de la FIFA est telle que les parlementaires du Conseil de l’Europe ont officiellement demandé à la haute autorité du football de faire la lumière sur les divers scandales qui l’ont touchée.

Quatar 2000, du soleil et des zones d’ombre

Quelques semaines avant l’accession à la vice-présidence de la FIFA du prince Ali Ibn Al-Hussein, le Qatar obtenait l’organisation de la Coupe du monde 2020. Cette décision, que Barack Obama a lui-même a qualifié de « mauvaise », a été fort décriée, pour des raisons pragmatiques comme la météo, l’insuffisance des équipements ou les problèmes logistiques, mais surtout parce qu’elle était entachée par la corruption. Depuis, le Sunday Times a révélé que plusieurs membres de la Confédération africaine et asiatique avaient été littéralement achetés par le Qatar. Quant à Michel Platini, président de l’UEFA et membre du comité exécutif de la FIFA, il n’a même pas la corruption. Silence assourdissant ! En revanche, il s’est montré beaucoup plus bavard sur la candidature qatarie, qu’il a défendu bec et ongles. Un an après la victoire de Doha, son fils, l’avocat Laurent Platini, était nommé responsable du pôle européen du fonds Qatar Sports Investments (QSI). Un véritable « mécène » du foot européen, présent aussi bien sur les maillots du FC Barcelone que dans les caisses du PSG. La situation à la tête de la FIFA est telle que les parlementaires du Conseil de l’Europe ont officiellement demandé à la haute autorité du football de faire la lumière sur les divers scandales qui l’ont touchée.[/access]

*Photo: Flickr Creative Commons

François Hollande, le triomphe de la paresse

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francois hollande oblomov bartleby

francois hollande oblomov bartleby

Il y a mille et une raison de ne pas aller travailler. Premièrement, le travail est considéré, au moins dans le christianisme, comme une malédiction biblique. Chassés du Paradis terrestre pour avoir goûté aux fruits de l’arbre de la connaissance, Adam et Eve sont condamnés à aller pointer à l’usine. En Orient d’ailleurs, le travail ne vaut pas mieux et Siddhârta abandonne femme, responsabilités et palais pour aller couler le restant de ses jours en méditant sous un arbre. Et dans la chrétienté médiévale, l’élite militaire et nobiliaire s’est rapidement arrangée pour imposer l’idée que travailler de ses mains n’était pas du ressort de ceux qui étaient déjà chargés d’assurer la protection des besogneux.

L’avènement des Etats centralisés ayant progressivement relégué le rôle militaire et politique de la noblesse dans les placards à balais de l’histoire au profit de la guerre que Roger Caillois nomme celle « des peuples, toujours acharnée et implacable, où il faut vaincre ou mourir »[1. Roger Caillois. Guerre et démocratie. NRF. Février 1953. p. 237.], il reste au XVIIIe siècle une pratique, largement encouragée par l’Etat, d’une forme de farniente hautement civilisée et de parasitisme raffiné donnant lieu aux plus brillantes réalisations de la société et du mobilier de salon. Par la suite, le triomphe de la modernité, de la rationalisation de l’activité et du taylorisme poussèrent, en plus grand nombre encore, marginaux, velléitaires et improductifs à tenter de fuir l’esclavage du salariat et la promesse de l’aliénation à travers la misère et l’exclusion.  Les autres étaient promis à un sort moins enviable, comme l’écrit Debord : «De progrès en promotion, ils ont perdu le peu qu’ils avaient et gagné ce dont personne ne voulait. Ils collectionnent les misères et les humiliations de tous les systèmes d’exploitation du passé, ils n’en ignorent que la révolte. »[2. Guy Debord. In girum imus nocte et consumimur igni (1978).]

La littérature a offert un glorieux asile à ceux qui faisaient le choix de la paresse ou de l’inaction. Sans doute fatigué des baleines géantes et des courses folles à travers les sept mers, Hermann Melville donne vie en 1853 à son Bartleby, un employé rétif qui emploie toute sa bonne volonté à échapper avec beaucoup de douceur et de politesse à tous les travaux que lui demande son patron. Dédaignant peu à peu toute activité autre que la sieste et la consommation de biscuits au gingembre, il lègue à l’humanité une sagesse encore incomprise, résumée en une phrase opposée systématiquement à toute forme de sollicitation : « J’aimerais autant pas. » La procrastination n’a pas besoin de commandements et de tables de pierre pour énoncer la loi suprême du « I would prefer not to » et évacuer d’un revers de main les injonctions de la société laborieuse.

Six ans plus tard, le grand Ivan Gontcharov fait briller une autre étoile au firmament de l’aboulie avec Oblomov, l’homme qui refuse de prendre part à l’agitation inutile de ce monde et de quitter son canapé chéri, le confortable écrin de sa langueur et de ses rêveries. Preuve que ce modèle de développement personnel est décidément le seul valable, Oblomov est devenu un héros national en Russie  et a valu à son auteur richesse et considération. On ne peut que regretter que celui-ci ait choisi d’embrasser une carrière de fonctionnaire impérial au lieu de suivre l’exemple de son héros et de se laisser voluptueusement absorber par son canapé.

Les Français ne furent pas en reste et il eût été surprenant que le pays des rois fainéants n’eût pas produit en la matière quelques magistrales célébrations de la paresse. Eugène Marsan, critique, romancier, nouvelliste et fondateur du très distingué « Club des longues moustaches », a laissé par exemple à la postérité un très éloquent Eloge de la paresse qui s’achève par ces belles paroles : « L’oisiveté pourtant est la récompense dont notre coeur nous renouvelle sans cesse la promesse. Elle est le terme de notre ambition. (…) Le ciel lui-même, le paradis d’en haut, nous le concevons comme un immense loisir, avec des harpes. »[3. Eugène Marsan. Eloge de la paresse. Hachette Editeur. 1926.] Avant lui, Alphonse Daudet enseignait dans Les lettres de mon moulin aux petits enfants que les pompes et les honneurs ne valent pas grand-chose face aux charmes d’un petit sous-bois, auxquels ne résistent pas bien longtemps les sous-préfets qui veulent composer des discours et s’en remettent bien vite aux délices de la sieste : « Lorsque, au bout d’une heure, les gens de la sous-préfecture, inquiets de leur maître, sont entrés dans le petit bois, ils ont vu un spectacle qui les a fait reculer d’horreur… M. le sous-préfet était couché sur le ventre, dans l’herbe, débraillé comme un bohème. Il avait mis son habit bas ; … et, tout en mâchonnant des violettes, M. le sous-préfet faisait des vers. »[4. Alphonse Daudet. « Le sous-préfet aux champs. » Les Lettres de mon moulin. 1870.] Si Ivan Gontcharov avait lu Alphonse Daudet, il ne serait certainement pas devenu fonctionnaire impérial…

Plus près de nous enfin, François Hollande s’est décidé lui aussi à suivre l’exemple des sous-préfets bucoliques, des Bartleby et des Oblomov en invitant implicitement la nation toute entière à rester au lit toute la journée comme Alexandre le Bienheureux. Conscient qu’il ne parviendrait pas à inverser la courbe du chômage, pas plus que les Soviétiques n’avaient réussi à inverser le cours des fleuves sibériens, François Hollande s’est donc fendu d’une déclaration qui est une invitation à la paresse pour tous les Français : « Si le chômage ne baisse pas d’ici à 2017, a-t-il déclaré aux salariés de Michelin, à Clermont-Ferrand il y a deux jours, je n’ai, ou aucune raison d’être candidat, ou aucune chance d’être réélu ».

Si l’on considère que la côte de popularité de François Hollande atteint aujourd’hui le niveau historiquement bas des 18% d’opinions favorables, on peut imaginer l’effet cataclysmique que pourrait avoir une telle déclaration sur le marché du travail. Comme l’écrivait Raoul Vaneigem dans un autre éloge de la paresse : « Quand il s’agit de ne rien faire, la première idée n’est-elle pas que la chose va de soi ? »[5. Raoul Vaneigem. « Eloge de la paresse affinée. » La Paresse. Editions du Centre Pompidou. 1996.] Vingt-huit millions de Français, appartenant à la population active, pourraient être tentés de se dire la même chose après la déclaration du président et décider de rester au lit lundi matin jusqu’en 2017. Reprenant à nouveau son rôle de phare de la civilisation – injustement volé par les Américains et leur ‘Destinée manifeste’ – une France massivement au chômage montrerait la voie nouvelle à l’humanité et mettrait fin, enfin, à la dictature du travail. Nous pourrions même conserver François Hollande à la tête d’une vaste confédération mondiale de l’inaction qui imposerait partout sur la planète le laisser-vivre, remplaçant le mensonger laisser-faire. La déclaration de François Hollande marque peut-être le début d’une nouvelle ère, celle qui nous verra  entrer « en cet état de grâce où ne règne plus que la nonchalance du désir ». Courage président ! « À la paresse d’apprendre qu’elle ne doit rien redouter, surtout d’elle-même » !

*Photo : ZIHNIOGLU KAMIL/SIPA. 00681880_000017.

Dick Annegarn est de retour

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dick annegarn va

dick annegarn va

Dans un bistrot il y a quelques jours, attablé devant un verre, je me demandais comment débuter ce papier. Quand soudain un groupe d’hommes et de femmes causant affaire ou politique, ou plutôt affaire et politique, s’installant près de moi, m’en donne l’occasion. « Il faut préparer notre voyage à Bruxelles », dit l’un. « Ma belle », rétorque son voisin. Bruxelles, ma belle… Bien que cela n’a pas suffit à me rendre cette bande de lobbyistes sympathique, je lui suis reconnaissant de m’avoir trouvé une attaque. Que la chanson la plus connue de Dick Annegarn jaillisse subitement d’entre leurs petits calculs et manœuvres douteuses démontre qu’elle est devenue un classique qu’on fredonne un peu distrait sans connaître le nom de l’auteur. Evidemment chacun, après avoir gloussé à cette saillie chansonnière, se remit au travail promptement et tout rentra dans l’ordre. Bruxelles ne fut plus dans Bruxelles.

Mais on y revient toujours, à Bruxelles, Dick Annegarn le premier. Dans Vélo va, son nouvel album, la chanson d’ouverture, L’Oracle, est un clin d’œil, inconscient peut-être, à ses débuts : « Tout abandonner n’est pas du tout facile. Même si d’autres s’y sont frotté avant toi .» En 1978, âgé de 26 ans, exténué par un début de carrière flamboyant – cinq disques en quatre ans, un Olympia, un Théâtre de la ville, des tournées à n’en plus finir – il rompt avec le show bizz, préférant se frotter à la vraie vie, à la vie rugueuse. Epicier sur une péniche en banlieue parisienne il continuera à forger des chansons et autoproduira trois de ses plus beaux disques – Frères ?, Ullegarra, Chansons fleuves (réédités chez Tôt ou tard). Dans La Chanson du vieux chanteur (1984), plus que jamais lucide sur le business il chante sur une musique en suspens : «  Un jour j’étais beau, une belle putain…J’étais aimé, acidulé. J’étais surtout un naïf fou. » Trente ans après, dans le refrain de L’Oracle, comment ne pas penser aux vaillants petits soldats de la chanson, à tous ceux à qui on fait passer les sunlights pour le soleil, comment ne pas penser à ces combattants « d’une guerre toujours à faire » de Bruxelles quand il évoque ce soldat qui prône l’armistice. Encore Bruxelles…

Car c’est toujours elle que le public réclame, encore elle, entre des dizaines d’autres, qu’il faut reprendre sur scène. Dick, qui refusait un temps de l’interpréter, qui l’a même congédiée de son répertoire, a fini par la remettre sur le métier. Un métier qu’il pratique depuis quarante ans maintenant. Grâce à Bruxelles il est citoyen d’honneur de la capitale de la Belgique alors que sa chanson parle moins de Bruxelles que de mélancolie, de solitude, de désarroi, de ce sentiment indicible – un malaise, un blues – qu’il est le seul à exprimer ainsi dans la chanson française dont il est un éternel étranger. Comme El Desdichado, fameux poème de Gérard de Nerval, Annegarn est le ténébreux, le veuf, l’inconsolé. Sa guitare constellée porte le soleil noir de la Mélancolie.

Dick Annegarn est un accident. On désigne ainsi un enfant non désiré. Dick st l’enfant non désiré de la chanson française. Elle était tranquille, elle était peinarde, la chanson française, la variété à droite, la rive gauche sur l’autre bord, quand il débarque à Paris en 1972 de sa Belgique adoptive. Il passe par hasard, en attendant de reprendre des études d’ingénieur agronome. Pas destiné à devenir chanteur, pas destiné à faire carrière. Un dadais encombré d’un grand corps dont la voix de bluesman et la syntaxe approximative hérisse déjà le vieux fond d’académisme qui sommeille en chaque Français. Ce peuple se targue d’aimer la chanson. En vérité il n’aime que les mots, le vers bien troussé. La littérature. Seule l’inoubliable Denise Glaser dans son émission Discorama lui confiera devant des millions de téléspectateurs : « J’ai l’impression de vous connaître depuis toujours. » La classe. Mireille, la cheftaine du conservatoire de la chanson, prend de haut ce géant, lui apprend à bien articuler en lui plaçant, tel un comédien, un crayon dans la bouche. Pour cette lilliputienne moqueuse c’est un sauvage qu’il faut éduquer. Sa voix c’est de la bouillie, son répertoire est inepte. Dick ne chante que des reprises du genre The House of the rising sun, un bordel que Johnny a transformé en pénitencier. C’est de là que vient Dick, du blues. Dans Folk talk, son précédent disque sorti en 2011, il reprend des standards qu’il a eu maintes fois l’occasion de jouer au Centre américain, lieu que fréquentent Geneviève Paris, Bill Deraime et Maxime Le Forestier au début des années 70.

C’est l’époque où Le Forestier vient de sortir un premier disque, produit par Jacques Bedos (l’oncle de Guy). Son Bruxelles à lui c’est San Francisco. Chez Polydor, on n’y croit pas à cet album produit par un franc-tireur. En pleine réunion, le patron montre la pochette du 33 tours du barbu à l’ensemble du staff : « C’est une jolie pochette, monsieur Bedos, dommage qu’elle soit vide. » Pourtant, Maxime Le Forestier c’est de la belle chanson, faite au tour, à l’ancienne, un peu dans l’air du temps, certes, mais née quelque part. Alors que Dick est un métèque, un barbare nordique qui vient d’un pays gagné sur l’eau, qu’on persiste à appeler la Hollande, élevé dans cette Belgique si facilement moquée depuis Baudelaire. Où va-t-il ? Ni de là, ni d’ailleurs, en transit, en partance, cabotinant sur quelque cote, trafiquant déjà dans quelque Aden.

Dans le bureau de Bedos  Dick bluffe. Il a vingt et un ans, il veut un disque tout de suite ou bien il retourne à Bruxelles. Il a même son billet de train dans la poche. C’est faux. Bedos est convaincu. Il a devant lui un chanteur comme on en entend peu. Il va le faire, ce disque. Sans budget ! Il piquera des sons dans l’enregistrement du Moustaki en cours ! Il bidouillera. Où il posera juste le micro devant la bouche et la guitare de Dick. Un univers s’ouvre. On découvre un jardin extraordinaire où il est question d’un géranium qui sent la terre, d’un grand dîner où les amis ne sont jamais à l’heure, d’un bébé éléphant égaré sans carte d’identité, d’un veuf qui attend, d’une institutrice qui est morte ce matin. De la terre, de la solitude et du sang. Mais on ne veut pas savoir, on ne veut pas fouiller dans ces chansons à double-fond qui disent plus que ce qu’elles disent, de ces chansons troubles qui prédisent le début de la fin. «Voyez ce que je veux dire, voyez peut-être pas. Ce que je veux dire je ne le dirai pas. »

Un morceau pose problème à Jacques Bedos. Il ne marche pas s’il est seulement accompagné à la guitare. Le producteur charge l’arrangeur Jean Musy de trouver le sel. Il pressent que cette chanson dont il ne reste qu’à trouver la formule est une clé. Dick ne sait rien. Il n’est jamais entré en studio. On lui pose un casque sur les oreilles. Il entend l’intro de Bruxelles comme il ne l’a jamais entendu. Il chante. Depuis quarante ans on entend Bruxelles comme elle a été enregistrée, née de l’émotion de la première prise.

Depuis quarante ans, elle nous invite à prendre la dérive.

Vélo va, Dick Annegarn (Tôt ou tard)

*Photo : SADAKA EDMOND/SIPA. 00624796_000017.

Arménie : vers l’après-génocide?

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armenie diaspora crif

armenie diaspora crif

Le 29 janvier, pour l’anniversaire de la loi de 2001 reconnaissant le génocide des Arméniens de 1915, le CCAF (Conseil de coordination des organisations arméniennes de France) organisait un dîner calqué sur celui du CRIF, en présence de Christiane Taubira, de Bernard-Henri Lévy, de l’éternel Charles Aznavour et d’autres figures du gratin parisien. Très bien. Reste une question de fond, que personne ne pose : sans vision ni projet, en dehors de la promotion du sempiternel « devoir de mémoire », le militantisme arménien de la diaspora traverse une crise structurelle. Aux attentats antiturcs des années 1970 et 1980 a succédé l’ère du lobbying pour le vote d’une législation mémorielle pénalisant la négation de l’indicible : la loi Gayssot pour tous ! Mais la mémoire des victimes et la protection de la dignité de leurs descendants ne suffisent plus à assurer la cohésion d’une communauté sclérosée. À mesure que disparaissent les ghettos arméniens du Proche- Orient (Syrie, Liban, Iran), jadis fers de lance du nationalisme en dehors de la patrie, le centre de gravité de la diaspora glisse vers la France, les États-Unis et le Canada.

Et en Occident, la plupart des Arméniens ont progressivement figé leur culture dans le formol, se contentant de vivre leur « arménité » dans l’exotisme gastronomique et dans le fétichisme d’une langue en perte de locuteurs.[access capability= »lire_inedits »] Bref, ils se sont enfermés dans une identité figée dont la mémoire du génocide est devenue le seul marqueur.  Pourtant, il n’y a pas si long- temps, la diaspora avait connu un nouveau souffle en renouant avec les Arméniens de l’intérieur. En 1988, année charnière, s’étaient produites deux secousses majeures : un grave séisme dans le nord du pays et le déclenchement du conflit arméno- azéri pour le contrôle de l’enclave du Haut-Karabakh avaient suscité un élan de solidarité inédit. Mais malgré ce bref regain de vigueur, vingt-deux ans après l’indépendance, les malentendus de part et d’autre du mont Ararat n’ont pas été dissipés : l’embryonnaire société civile arménienne attend toujours que la diaspora fasse contrepoids au pouvoir démesuré de l’oligarchie qui règne sur le pays. Las ! La question identitaire se vit sous un tout autre jour à Erevan et à Paris. Enclavée, la jeune République reste harcelée par un voisin azerbaïdjanais à la gâchette facile tandis que la crise socio-économique sévit à l’intérieur de ses frontières. Entre partisans d’une identité « décomplexée » et tenants d’un nationalisme messianique, la guerre idéologique est ouverte. Là où les premiers veulent oublier les mythes, les seconds attendent l’homme providentiel d’où viendra le salut de la première nation chrétienne du monde. Il demeure en effet encore impossible de faire l’impasse sur l’héritage chrétien, colonne vertébrale de l’arménité. Mais si l’Arménie est une « Église-nation », selon le mot de l’historien Jean- Pierre Mahé, la croix n’épuise pas tous les ressorts de son nationalisme. Fragilisé par ses choix diplomatiques pro-russes – l’Arménie a été l’un des rares pays à avoir reconnu l’annexion de la Crimée –, le Parti républicain au pouvoir depuis 2008 compense son impopularité par une surenchère identitaire : dans le rôle du héros national, le général Njdeh (voir encadré) qui, de figure sulfureuse, a été promu au statut d’icône. Le mouvement du président Sarkissian réédite depuis quelques années les écrits prolifiques de cet ultranationaliste, à destination de ses 140 000 adhérents. Avenues et station de métro rebaptisées à son nom, nanar glorifiant son destin exceptionnel : on ne compte plus les hommages rendus au vaillant Njdeh. S’appuyant sur les théories du nouveau héros, les doctrinaires du Parti soutiennent que le peuple arménien est une création divine dont il faut coûte que coûte préserver la pureté biologico-raciale. Le métis- sage, voilà l’ennemi ! Aux antipodes du culte victimaire qu’entretient la diaspora, les autorités arméniennes promeuvent l’image d’un guerrier impitoyable obsédé par la survie de sa « race » et la préservation de son sang.  L’image d’Épinal de l’Arménien docile, tantôt commerçant, tantôt artiste, tantôt paysan, ne prospère donc plus qu’à l’extérieur du pays. Entre les deux entités avait long- temps prévalu un partage tacite des tâches : à l’Arménie la mission de construire son État, à la diaspora le travail de mémoire pour la recon- naissance internationale du génocide et la tenue de colloques sans contenu et sans enjeux décisifs avec une caste de « White Turks » stambouliotes aujourd’hui en voie d’extinction. À l’approche du centenaire du génocide, ce schéma paraît caduc. Tenaillée par deux stéréotypes concurrents, la victime et le guerrier, l’arménité est devenue un champ de bataille permanent. L’Arménien oscille entre deux figures alors que pour faire la paix avec lui-même, il lui faudrait enfin se résoudre à devenir normal, simplement normal.

Un héros pas très discret

Figure de proue de la jeune Arménie indépendante, Gareguin Njdeh (1856- 1955) s’engage d’abord comme volontaire dans la résistance bulgare contre les Turcs lors de la guerre des Balkans de 1912. Rentré au pays, de son réduit montagneux du Zangézour, il proclame en 1921 une éphémère « République des montagnes d’Arménie » dont l’Armée rouge aura vite raison. C’est en Bulgarie, où il conservait des amitiés révolutionnaires, que le général Njdeh préparera sa revanche. En 1933, il crée le mouvement de jeunesse des Défenseurs de la race. Il appellera en vain le IIIe Reich à le soutenir contre la Turquie, pariant sur le fait qu’Ankara rejoindrait les Alliés. En vain. En 1944, voyant le vent tourner en faveur de l’URSS, Njdeh offre son concours à Staline. Las ! À peine débarqué de l’avion qui le conduisait à Moscou, il est arrêté, puis séjourne de prison en prison en Arménie et en Sibérie jusqu’à sa mort.  Exhumé puis réenterré dans les années 1990 en Arménie après un long exil sibérien, le guerrier aura bénéficié d’un repos de courte durée. En mars 2013, un long- métrage arménien retrace à coups de canons et de violons hollywoodiens les épisodes clés de son destin hors du commun. Œuvre d’un jeune réalisateur de clips musicaux, ce navet aura coûté la bagatelle de 7 millions de dollars. On y trouve tous les ingrédients du kitsch : scènes de batailles surjouées, méchants caricaturaux, héroïne pop aux lèvres pulpeuses et siliconées, sans oublier l’intrigue amoureuse à la guimauve.[/access]

*Photo : wikimedia.

Le sexe à l’école, ce n’est pas une façon de parler

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sexe ecole education

Après deux semaines bien méritées de congé paternité, je reviens frais et dispos dans mon collège de Beauce. Une rapide inspection du laboratoire de SVT me révèle que mes collègues n’ont pas perdu leur temps : j’y trouve un petit isoloir dont le rideau a été tiré. Intrigué par l’objet inconnu, je tire ledit rideau. Et là surprise ! Derrière le voile pudique, est fièrement dressé, droit comme la justice et orné d’un préservatif, un godemichet d’une trentaine de centimètre de long ! Un rapide examen de l’objet me permet de constater que le souci du réalisme va jusqu’à reproduire la vascularisation superficielle de l’organe génital masculin.

L’effet de surprise dissipé, je m’interroge quant à la présentation théâtrale de l’ensemble : de toute évidence, certains adultes de l’établissement avaient eu la géniale idée pédagogique de proposer à mes élèves de 4ème (niveau concerné par les cours de reproduction humaine : 13-14 ans) d’aller s’entraîner « à l’aveugle » (derrière le voile) à disposer un préservatif sur un pénis dont la taille ferait rougir de honte le premier venu. Après prise de renseignement auprès de mon collègue, il s’avère que j’avais vu juste : les profs et l’infirmière du collège avaient proposé aux élèves de se rendre à l’infirmerie  pour aller s’entraîner à l’aide d’un dispositif reproduisant les conditions réelles de leur première expérience sexuelle : seraient-ils chronométrés ? Pourraient-ils comparer leurs temps ? Autant de questions que je gardais pour moi.

Bien évidemment, ma première réaction fut d’informer mon aimable collègue : si un adulte s’avisait de proposer ce type d’expérimentation à ma fille de 13 ans, il entendrait sûrement parler de la définition du scandale. Ne désirant aucunement cautionner ce type de proposition pédagogique déplacée, j’informais mon chef d’établissement de la présence du théâtre de marionnette disposé dans mon laboratoire. Sa seule crainte fut de n’avoir jamais vu l’infirmière avec l’objet en main : il espérait bien que cela venait d’elle et non d’un élève de l’établissement…

Aucune allusion au fait d’imposer à des enfants ce genre de vision, car s’il ne leur a pas été imposé de « travailler » avec, j’imagine qu’on a dû leur montrer le dispositif, les projetant dans l’univers de la pornographie : on leur propose ainsi une vision morcelée du corps, réduisant la personne à un organe qui sera variable en fonction du type d’usage que l’on compte en faire. Cela permet de développer leur esprit de consommateur primaire…

Proposer à des gamins et gamines de 13 ans d’aller tripoter une énorme bite en plastique ne pose pas plus de problème que cela à grand-monde. Sidérant ! Ainsi, si certains enseignants se sont dit « gênés » par ce type de procédé, il n’y en eu aucun pour protester énergiquement; et c’est bien là le nœud du problème.

De nos jours, on a l’indignation facile : s’indigner contre ce dictateur de Poutine, ces salauds de colons israéliens, tant que cela ne vient pas nous frotter, nous empoisser : car à partir de cet état-là, il faut exercer notre responsabilité et poser un acte. C’est bien le problème d’Hessel dans son truc de 32 pages :   condamner un événement survenu à l’autre bout de la planète est facile, il suffit de montrer son indignation à son voisin ; il opinera du chef bien content de participer à ce mouvement de « la révolte pour les nuls » qui a l’énorme avantage de permettre de ne pas sortir de son salon.

En revanche, quand cela a lieu dans notre sphère professionnelle, cela devient autrement plus compliqué car il faut passer à l’action : c’est poser un acte qui est devenu très difficile : il faut sortir de son confort. Or, c’est précisément ce que l’on nous interdit depuis plus d’un siècle de satisfaction de l’ego.

En fin de compte, il semble que cela ait un peu dérangé certains adultes du collège mais pas autant que l’augmentation des effectifs dans leur classe : après tout, ce sont les gamins des autres, ce n’est pas comme si nous avions une quelconque responsabilité éducative à leur endroit…

*Photo :  DR.

Signé d’un M comme Mousquetaires !

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mousquetaires invalides armee

mousquetaires invalides armee

« Visage long et brun ; la pommette des joues saillante, signe d’astuce ; les muscles maxillaires énormément développés, indice infaillible auquel on reconnaît le Gascon… ». C’est sous ce portrait écrit que les lecteurs du Siècle firent connaissance avec le jeune d’Artagnan, le jeudi 14 mars 1844. Le journal accueillait, en première page, le nouveau roman historique d’Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires, qui se déclinerait bientôt en feuilleton à succès. Et depuis 170 ans, les garçons du monde entier portent le fer dans les cours de récréation ou sur les terrains vagues. Ils ne sont pas seulement animés par l’envie de combattre, de briller en duel, ces enfants ont compris l’esprit des Mousquetaires. Noblesse de cœur, courage physique, amour de la chair, appétit pour les plaisirs de la table, ces fiers gascons qui portent la casaque bleue ornée de croix fleurdelisées sont un bel exemple pour notre Nation. Ils galvanisent notre imaginaire. Ils expriment un idéal qui, en ces temps de bassesse, enorgueillit. Ils redonnent foi en des valeurs chaque jour conspuées par une élite qui a perdu le sens des responsabilités. Dans une société cadenassée et dépourvue d’espoir, ces honnêtes hommes insufflent un vent de liberté, d’aventures surtout. Et si la vie de 2014 pouvait ressembler à cette cavalcade du XVIIème siècle.

Le génie littéraire de Dumas repose sur cette soif de rebondissements et de grandeur d’âme. Nos falots hommes politiques ne remplaceront jamais un M. de Tréville. « C’était une de ces rares organisations, à l’intelligence obéissante comme celle du dogue, à la valeur aveugle, à l’œil rapide, à la main prompte, à qui l’œil n’avait été donné que pour voir si le roi était mécontent de quelqu’un et la main que pour frapper ce déplaisant quelqu’un ». Au temps des girouettes, cette fidélité au souverain impose le respect. Car ne nous y trompons pas, les intrigues à l’Elysée ou à la Cour de France n’ont pas changé de nature. Le Musée de l’Armée célèbre jusqu’au 14 juillet cette aspiration à se surpasser et à explorer cette période trouble. L’exposition Mousquetaires !  met en parallèle le roman de cape et d’épée et la véritable histoire de ces soldats nés sous Louis XIII. Entre fiction et chronologie scrupuleuse, l’exposition montre très habilement les libertés prises par Dumas mais également son ancrage dans la réalité de l’époque. Ce double-jeu, à la fois ludique et instructif, bien aidé par une collection d’objets rares (tableaux, armures, pistolets, arquebuses, vêtements, etc…) ou d’animations (extraits de films, simulations de duels, etc…) fait de cette exposition une sortie à ne pas manquer. Les vacances de Pâques démarrent bientôt alors courez aux Invalides avec vos enfants. Les cartouches explicatifs dédiés au « jeune public » sont remarquablement réalisés. On comprend tout ! Didactique et divertissante. Cette enquête chez les vrais Mousquetaires et ceux de papier nous apprend que ces soldats sont «armés du mousquet, arme lourde que l’on ne peut utiliser qu’à pied, mais restent des cavaliers qui se déplacent à cheval ». Ces Mousquetaires ont reçu une formation militaire mais demeurent des gentilshommes, ils ont appris à danser et connaissent la littérature ou les mathématiques.

Si vous n’avez jamais vu un mousquet de votre vie et si vous ne savez pas à quoi ressemblent ces fameux ferrets, l’exposition vous en donnera la réponse. Les amateurs de littérature et d’histoire sauront comment et à partir de quels éléments, Dumas a créé Milady de Winter et d’Artagnan qui mourut à Maastricht, ça ne s’invente pas. Cette noblesse combattante avait belle allure, elle n’a pas fini de propager chez les petits et les grands le panache à la pointe de l’épée.

Mousquetaires ! Exposition jusqu’au 14 juillet 2014 – Hôtel des Invalides – Paris 7ème – Ouvert tous les jours de 10 h à 18 h – Nocturne le mardi jusqu’à 21 h.
 

Les Robinson du Plessis

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plessis robinson architecture

plessis robinson architecture

« À quoi ça sert de faire des études d’architecture ou d’urbanisme si c’est ça que veulent les gens ? » : cette question pêchée dans un forum d’architectes résume la pensée dominante de la profession. Ça, ce sont les quartiers « Cœur de Ville » et « Cité-jardin » flambant neufs mais résolument néoclassiques implantés depuis le début du siècle en plein centre du Plessis-Robinson.

Le Plessis-Robinson ? Trois kilomètres carrés situés quelque part au fin fond des Hauts-de- Seine entre Clamart et Châtenay-Malabry, presque à la lisière de l’Essonne et des Yvelines. Après des décennies de gestion de gauche, cette banlieue rouge vire RPR à la fin des années 1980 pour cause d’usure du pouvoir et de désindustrialisation, un phénomène qui touche l’ensemble du département[1. Pour le seul scrutin de 1983, PC et PS perdent Suresnes, Antony, Châtillon et Levallois.]. Mais là où beaucoup de jeunes maires de droite du « 9-2 » auront pour seul objectif le rééquilibrage sociologique de la population, donc construiront à tour de bras de la copropriété pour CSP+ sur les friches industrielles, au Plessis, Philippe Pemezec se lance dans un pari nettement plus osé : donner une âme à sa cité-dortoir. À coups de pelle, de pioche et de projets qui font hurler les disciples de Le Corbusier.

Résultat, il suffit d’aller sur place pour constater qu’on n’a pas, mais alors pas du tout, l’impression d’être dans une ville nouvelle : immeubles haussmanniens, tourelles en ardoise façon « La Belle au bois dormant », fontaines ornementées, passerelles en bois, et même curieux manoirs néogothiques qu’on croirait transférés pierre par pierre par un déménageur fou depuis le Sussex ou le Connecticut. Et au milieu coule une rivière – artificielle, la rivière, mais qui s’en soucie ?[access capability= »lire_inedits »]

Bref un mélange sucré-salé entre quartier parisien et village médiéval avec, en bonus, une petite touche écolo. Pemezec a fait de son plan architectural son cheval de bataille et son programme électoral. Un projet qui dépasse les clivages politiques, emportant à chaque fois un succès plus important, jusqu’à 77,03 % dès le premier tour de ces municipales 2014.

Vendredi, jour de marché. Sous la halle néo- Baltard, c’est un festin rabelaisien. On est à une semaine des élections, le maire serre des mains à n’en plus finir. « Il vient toujours, même quand on ne vote pas », me souffle un marchand de primeurs derrière ses monticules de fruits et légumes. Deux amies, une blonde et une rousse, bras dessus bras dessous, se posent devant l’élu. La blonde : « J’adore la ville ! » La rousse : « Elle vient de s’installer ! Moi je veux venir aussi ! » Gaies comme des pinsons, les deux sexagénaires étaient voisines à Clamart. « Mais là, j’ai tout à côté », reprend la blonde. La rousse : « C’est pour ça que je vais déménager. » Et le duo s’envole en gringottant…

Même les opposants y trouvent leur compte. Julie, coiffeuse, raconte, tout en faisant la queue pour un carré d’agneau : « Moi, je jetterais le maire mais je garderais l’architecture. Certains disent que c’est Disney ici, mais y’a rien à dire, c’est un petit village à côté de Paris, et ceux qui n’aiment pas peuvent aller à La Défense si c’est leur truc ! »

Dans la foule gourmande des Robinsonnais, on trouve pas mal de chalands venus des communes voisines. Jeanne vient d’acheter un bouquet d’anémones : « Il y a un marché à Clamart, mais je préfère venir ici. Là-bas, on ne trouve rien, et puis, il n’y a pas de parking. » Les marchands ont la niaque, les affaires ont l’air de rouler. Malgré tout, certains grognent : la ville est victime de son succès. Samy vend des vêtements sous une tente à l’extérieur de la grande halle. Il n’aime plus trop travailler au Plessis : « Les stands deviennent trop chers. Du coup, les prix des produits augmentent aussi. Les légumes sont beaucoup plus chers ici qu’à Malakoff. » C’est indéniable, la cité prend de la valeur et le coût de la vie suit. Les prix de l’immobilier ont atteint ceux de La Défense, bien plus proche de Paris, et surtout infiniment mieux desservie par les transports en commun. Les tours vitrifiées de Puteaux et de Courbevoie courent après leur splendeur d’antan, alors qu’on s’arrache les 3-pièces-cuisine du Cœur de Ville, à vingt minutes à pied du RER, en marchant vite.

Malgré cet engouement et les nombreuses récompenses urbanistiques reçues par la ville[2. Notamment le prestigieux prix européen d’architecture Philippe-Rotthier, en 2008, au titre de la « meilleure opération de renaissance urbaine dans une ville de banlieue ».], l’architecture néoclassique dite « douce », professée par François Spoerry[3. Architecte de renommée mondiale, créateur, entre autres de Port-Grimaud. Il a été le concepteur du nouveau centre-ville. Après sa mort en 1999, son disciple Xavier Bohl a pris le relais.], reste méconnue. Le Moniteur, le journal de référence des professionnels du bâtiment, « boycotte la ville » dénonce le maire. L’élu explique ce silence dans son livre, Bonheur de ville, par la « connivence de la presse architecturale avec les grands groupes industriels dont l’objectif est de couler le plus de béton possible ». Xavier Bohl, architecte en chef des nouveaux quartiers du Plessis-Robinson, surenchérit : « L’essentiel de la profession, les syndicats, les grandes revues d’architectes ne nous ont jamais reconnus. Notre mouvement est marginalisé. »  Contactée à ce sujet, la direction du journal Le Moniteur n’a pas souhaité s’exprimer.

Quand elle n’est pas ignorée, l’expérience locale est méprisée. « Il est pas frais, mon pastiche ? » titre Télérama dans un article sur Le Plessis[4. Télérama, 20 juin 2009.]. Pour Xavier de Jarcy, envoyé spécial de l’hebdo en grande banlieue, l’expérience est « un crime contre l’imagination ». Le pire, constate mon énervé confrère, c’est que ce « style pseudo- régionaliste gnangnan » plaît aux personnes qui y habitent. À quand une loi protégeant les banlieusards contre leur mauvais goût ? « Le dédain des architectes pour ces habitations est le reflet de leur dédain pour les gens », commente Xavier Bohl. Décalage qui dévoile comme un problème de fond : les professionnels ont-ils une vague idée de ce que veut la population ? Du reste, ont-ils le moindre intérêt pour les désirs de ces profanes ? « Il faut revenir au bon sens, suggère l’architecte David Orbach, récemment converti à la manière douce. Quand vous allez au Plessis, vos pieds vous portent vers la Cité-jardin ou le nouveau Cœur de Ville : c’est là que vous irez prendre un café, pas dans le quartier gris et austère au style moderne. Il suffit d’écouter son corps pour comprendre. »

Bien sûr, on peut toujours trouver à redire. Dans le forum de la Cité-jardin, les internautes discutent des problèmes de sonorisation de certains immeubles. Une fleuriste du Cœur de Ville, installée depuis deux ans, a déjà subi un dégât des eaux. Malgré tout, ils sont sûrs d’avoir fait le bon choix. Il est vrai que la perspective depuis l’avenue Charles-de-Gaulle est éloquente : d’un côté de la route, une ville d’un classicisme fantaisiste aux altières façades, de l’autre, des flopées de cubes clonés en béton gris, construits à peine dix ans plus tôt. Au Plessis- Robinson, comparaison est raison. [/access]

 

*Photo: Nastia Houdiakova.

Nougaro : dansez sur lui !

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claude nougaro jazz

claude nougaro jazz

Il y a dix ans disparaissait Claude Nougaro de manière tout à fait inexplicable. Est-il parti pour Toulouse, New-York, le diable Vauvert, le paradis terrestre ou celui des poètes ? Personne ne l’a revu depuis. Quelques jours après son départ plus de 10.000 personnes – aficionados de jazz, de java, badauds curieux et fidèles du culte nougaresque – s’agglutinaient dans les rues de Toulouse, pour rendre un dernier hommage au boxeur de Quatre boules de cuir. La France venait de perdre l’un de ses derniers « monstres sacrés » de la chanson, de la race de ceux qui sont nés dans les années vingt – et qui ont tous déjà disparu de manière inexplicable (Brel parti sans laisser d’adresse en 1978, Brassens en 1981, Gainsbourg parti en fumée en 1991, etc.) Depuis les hommages sont réguliers. Ses chansons font l’objet de reprises fréquentes, mieux, beaucoup d’entre elles sont entrées dans l’imaginaire collectif ; il y a des rues Nougaro, des salles de spectacle Nougaro et même une station de métro qui porte nom dans sa ville natale ! Le toulousain capital sera peut-être même un jour panthéonisé, si l’on n’y prend garde…

A l’occasion de cette commémoration, plusieurs publications sont à signaler. Tout d’abord un colossal coffret intégral « L’amour sorcier » (Universal) regroupant près d’une trentaine d’albums – à la fois studio et live. Première remarque : comme toutes les « intégrales » celle-ci est incomplète. Il manque les albums de la période « américaine » du chanteur, enregistrés chez WEA (dont le monument de 1987, « Nougayork », album-Phoenix plein de jazz, de vie, et de funk, souvent imité, jamais égalé), ainsi que les dernières galettes de Nougaro, publiées chez EMI. C’est, pour résumer, une intégrale de la période Philips/Barclay, qui couvre les années 1959-1985 et 1991-1999. Ne chicanons pas davantage, l’essentiel y est. Et la plupart des albums sont accompagnés de pistes inédites passionnantes, voire succulentes (prises studio alternatives, versions live exhumées des archives, etc.), et certains albums font l’objet d’une parution CD pour la première fois.

Au-delà des tubes légendaires qui ont jalonné son parcours (Cécile, Le cinéma, Je suis sous, Tu verras, etc.) ce parcours dans les profondeurs de l’œuvre nougaresque permet de retrouver certains albums très forts et cohérents dont « Petit taureau » que Claude sort en 1967, alors que les révoltés de Mai 68 n’ont pas encore libéré la France du joug de la java (rires enregistrés) et que l’homme n’a pas encore marché sur la lune, ni la lune sur l’homme. Un album plein de jazz, jalonné de chansons curieuses, telle cette Mutation presque psychédélique évoquant en filigrane la conquête spatiale… « Je te connaitrai une nuit, petite / Sous un ciel plein de satellites… » ou bien cette délicieuse Annie, couche-toi là, l’un de ces éloges ambigus à la gent féminine dont Nougaro a le secret… Un opus qui comporte aussi son hymne à Toulouse (« L’église Saint-Cernin illumine le soir / D’une fleur de corail que le soleil arrose… »), définitive et langoureuse marseillaise des languedociens…

Au fil des albums se découvrent des pépites méconnues comme Réunion sublime chanson de 1985 inspirée à Claude par sa rencontre inespérée, et inattendue, sur l’Île de la Réunion, avec une jeune toulousaine, Hélène, qui deviendra son ultime muse ; balade amoureuse sur une musique du fidèle Maurice Vander, plus inspiré que jamais… « Chaque nuit loin de toi, la nuit me fait gémir / Chaque jour loin de toi, le jour se lève à peine  ». Il serait aisé de circuler dans l’œuvre de Nougaro en cherchant les femmes derrière les chansons… depuis sa fille, Cécile-ma-fille jusqu’à Hélène, Sainte-Hélène, en passant par la brésilienne Marcia (qui lui a inspiré l’une des plus belles chansons sur l’absence Marcia Marcienne) ou Odette l’arménienne, ou encore sa mère, que l’on croise ça et là. Ou Eddy Barclay. Ou Edith Piaf. Oui, Piaf…

Mais ce que Claude Nougaro laisse de plus étincelant, ce sont ses albums de concerts. Dès 1969 (et jusqu’à la toute fin de sa vie d’artiste) il laissera des témoignages discographiques de ses tournées. Bête de scène, ayant un sens inouï de la communication avec le public, le petit taureau fonce dans la foule et donne de ses chansons des versions live toujours originales, inédites, revisitées. Ce coffret – « L’amour Sorcier » – propose tous les enregistrements en concerts de Nougaro, dont plusieurs albums encore inédits en CD (dont l’Olympia 79) ou introuvables (Une voix dix doigts, de 1991, incluant le sublime inédit Tendre). Parmi ces témoignages de concert on retiendra le live à l’Olympia de 1977 avec la formation jazz de Maurice Vander ; pochette psychédélique rouge et noire, interprétation plus que jamais théâtrale de Plume d’ange, présentation du long conte musical Victor inspiré de la nouvelle – « L’homme à la cervelle d’or » – d’Alphonse Daudet, dont il n’a jamais donné de version studio…  La sombre histoire d’un homme qui se fend le crane pour en extraire l’or qu’il contient et le donner à la femme qu’il aime…  et pour laquelle il craque.

Un parcours nougaresque qui nous fait croiser Michel Legrand, Jean-Claude Vannier (compositeur du Melody Nelson de Gainsbourg, excusez du peu), Sonny Rollins, Christian Chevallier (à qui nous devons la mélopée de Toulouse), Dave Brubeck, Duke Ellington, Monk, Chico Buarque, etc, etc. etc… et bien entendu Jacques Audiberti. Collaborateurs, amis, inspirateurs. Jazz. Java.

Signalons aussi, à l’occasion de cette célébration des 10 ans du départ inexplicable de Nougaro pour Dieu sait où, la publication du livre de Laurent Balandras L’intégrale Nougaro, l’histoire de toutes les chansons à La Martinière. Bible de 400 pages recensant l’histoire de chacune des pépites du toulousain capital… Mais n’expliquant malheureusement pas ce mystère. Au lendemain de la mort de Nougaro, la Garonne coulait toujours dans le même sens. Après ça, allez croire en la mémoire de l’eau… Et allez comprendre…

*Photo: ATTIAS/SIPA. 00357739_000001