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Centrafrique : la guerre continue

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centrafrique bozize sangaris

Les conflits se succèdent et partant s’oublient bien vite. L’Ukraine ayant chassé les petits soucis africains, c’est tout juste si nous nous rappelons que l’armée française travaille encore à rétablir l’ordre en Centrafrique. Certainement, il n’y a aucun risque qu’une guerre mondiale ou nucléaire naisse là-bas. Pourtant, l’opération Sangaris a constitué un réussi pour l’armée française et demeure indispensable pour briser le cercle vicieux des massacres populaires.

Mais les périls demeurent. Ainsi, en réponse aux atrocités commises par la Séléka, la force venue du nord pour détrôner François Bozizé et mettre au pouvoir Michel Djotodia, s’est organisée depuis quelques mois une nouvelle guérilla, dites des anti-balakas. Ses membres se rôdent encore autour de Bangui, ou même dans certains quartiers de la capitale, notamment près de l’aéroport. Ce sont aujourd’hui les premiers adversaires du pouvoir légitime de Catherine Samba-Panza, président intérimaire, et de l’armée française.

Au sujet de cette guérilla, il faut dissiper quelques erreurs : il apparaît avec de plus en plus de netteté que la qualification de « milices chrétiennes » est parfaitement erronée. Outre le fait que la plupart des Centrafricains sont demeurés dans leur fond des fétichistes et des animistes, il est impossible de trouver ni prêtre ni pasteur ni a fortiori évêque national qui ait encouragé ses fidèles à prendre les armes et à se venger. Les qualificatifs que s’attribuent leurs chefs témoignent de leur barbarie martiale : l’un se fait appeler « Douze puissance », ce qui signifie qu’il est fort comme douze hommes, presque une équipe de rugby à lui tout seul, et son adjoint, pour respecter la hiérarchie, seulement « Huit puissance »…

Ces miliciens sont, selon nos informations, payés par François Bozizé, qui aurait au cours de son mandat empoché un butin de 150 millions d’euros. Sachant qu’une kalach se négocie entre 70 et 100 euros dans la région, on imagine combien d’armes de poing il peut fournir à ses troupes. Récemment, un site internet local diffusait une conversation en sango, la langue usuelle du pays, entre Bozizé et l’un de ses féaux, son ancien chauffeur qu’il a fait commandant selon la longue tradition des Généraux Tapioca et Alcazar, où le satrape exilé encourageait les troupes des anti-balakas au massacre.

Il faut noter aussi le rôle ambigu de l’Ouganda dans toute cette affaire. L’allié local des Etats-Unis se comporte comme un prédateur. Outre le fait que selon des sources sûres François Bozizé serait réfugié à Kampala, la capitale ougandaise, les troupes du puissant voisin prétextent de la traque de l’Armée de résistance du Seigneur du soudard Joseph Kony pour piller impunément l’est de la Centrafrique, faisant main basse sur des diamants ou de l’ivoire. Ce Joseph Kony est une sorte de monstre comme cette partie de l’Afrique, depuis qu’elle est livrée à l’anarchie, a su en produire quelques uns : on lui prête, à lui et son armée, pas moins de 100 000 victimes, dans toute la région. Fin mars, l’armée américaine avait déployé des hélicoptères et des forces spéciales pour tenter enfin de l’appréhender. Mais, rusé comme le renard, il échappe depuis des années à toutes les tentatives de l’abattre, naviguant habilement à travers les frontières poreuses des deux Congos, du Soudan, de l’Ouganda et de la Centrafrique.

Joseph Kony ou non, du Rwanda à la Centrafrique en passant par le Congo-Kinshasa, toute la région semble être devenue un gigantesque terrain de jeu pour puissances occidentales, Etats-Unis en tête, il s’agit d’assurer, plus que la sécurité des habitants, le contrôle de pays riches en diamants, en or et en uranium.

*Photo : Laurence Geai/SIPA. 00679096_000026.

Stasi, la préhistoire du voyeurisme

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surveillance généralisée stasi

Si on la compare à d’autres polices politiques, et en particulier à celle du grand frère russe, le NKVD, remplacé en 1954 par le KGB, la Staatssicherheit, police d’État créée en février 1950, s’est montrée très modérément meurtrière. Même si la sinistre organisation s’est rendue coupable d’arrestations arbitraires, voire d’enlèvements pratiqués à l’Ouest, de tortures et, de façon beaucoup plus exceptionnelle, d’assassinats politiques, la Stasi a adopté, à partir de la fin des années 1950, une approche à la fois originale et très ambitieuse de la sécurité d’État, passant de la répression à la « prévention ». En accord avec l’ambition des dirigeants est-allemands qui voulaient que le Parti, le SED, englobe toute la société, priorité est donnée, à partir des années 1960, à l’« éducation des citoyens ». Le moins qu’on puisse dire est que la Stasi a pris ce programme très à cœur.[access capability= »lire_inedits »]

Erich Mielke, son chef tout-puissant de 1957 à 1989, a vite compris l’intérêt de laisser en place les groupes d’opposition et de les infiltrer ou d’en isoler graduellement les membres en utilisant toutes sortes de stratagèmes : lettre de dénonciation, tracasseries administratives, gel de la promotion, amputation du salaire, message anonyme envoyé à l’épouse ou l’époux pour dénoncer une infidélité imaginaire, ou encore aux amis pour dénoncer le citoyen suspecté… comme agent de la Stasi.
Dans certains cas, les méthodes d’intimidation témoignaient d’un degré d’inventivité extrême. Ainsi, les agents de la Stasi n’hésitaient pas à s’introduire chez les citoyens placés sous surveillance pour y dérober tous les rouleaux de papier hygiénique, déplacer les objets ou le mobilier de la maison ou tout simplement laisser le courrier ouvert bien en évidence dans la boîte aux lettres. L’essentiel étant, plus encore que de surveiller, de faire savoir aux « suspects » qu’ils étaient surveillés ou susceptibles de l’être. Afin d’exercer un contrôle plus efficace sur la population, les services d’Erich Mielke s’appuyaient également sur presque 200 000 Inoffizielle Mitarbeiter, les « informateurs non-officiels », recrutés de manière temporaire et très discrète parmi les habitants de toutes origines auxquels on proposait de rendre un « service » qui allait d’un simple dépôt de courrier dans une boîte aux lettres jusqu’à la rédaction de rapports circonstanciés et quotidiens sur les proches, les amis, voire l’époux ou l’épouse.

Pour rendre ce genre de service, il ne fallait pas contacter la Stasi : c’était elle qui vous contactait. Chacun était libre d’accepter ou de refuser. Il s’agissait simplement de tester la résistance à l’incitation, le dévouement à la cause du Parti ou, au contraire, la déloyauté, invariablement consignés dans un rapport qui allait grossir les archives dont on a retrouvé plus de 180 kilomètres après la réunification allemande, en dépit des efforts désespérés pour en détruire le plus possible après l’annonce de la chute du Mur. La Stasi qui, au plus fort de son activité, employait 91000 personnes et possédait au moins 5 millions de dossiers sur un total de 17 millions d’habitants, a pu ainsi, pendant quarante ans, rendre les Allemands de l’Est complètement paranoïaques.

Cependant, les efforts de la sinistre agence de renseignement pour contrôler l’Allemagne de l’Est apparaissent aujourd’hui dérisoires au regard du développement des moyens de contrôle parfaitement démocratiques, comme la vidéosurveillance, les radars automatiques, voire les écoutes judiciaires – à condition qu’elles ne se retrouvent pas sur la place publique… Ce qui pose une question : pourquoi investir autant de moyens humains et financiers dans la surveillance quand on peut tout simplement laisser les individus faire ce travail eux-mêmes ?

Dans Surveiller et punir, Michel Foucault reprenait le célèbre motif du panoptique de Jeremy Bentham, sorte de prison modèle dans laquelle un gardien, logé dans une tour centrale, avait la possibilité d’observer tous les prisonniers, enfermés dans des cellules individuelles autour de la tour, sans que ceux-ci puissent savoir s’ils étaient observés et sans qu’ils puissent s’observer les uns les autres. Ce dispositif devait, nous dit-on, susciter un « sentiment d’omniscience invisible » chez les détenus, identique à celui que cherchaient à créer les voleurs de papier toilette de la Stasi chez les malheureux qui se trouvaient dans leur viseur. Bentham, cependant, n’était pas uniquement un concepteur de prison. En tant que père de la philosophie utilitariste, il a anticipé l’évolution déterminante qui voit aujourd’hui l’existence d’une partie de l’humanité tout entière déterminée par la recherche de l’épanouissement matériel. Comme l’a fort bien pressenti et théorisé Bentham, les individus contemporains ne cherchent qu’à « maximiser » leur plaisir, en procédant à un calcul hédoniste et relationnel. Et pour que le plaisir soit complet, il convient aussi d’en tenir informé ses congénères.

Foucault avait également anticipé les possibles applications du panoptique à l’ère de l’open space. Le concept d’aménagement de « bureaux paysagers », conçu par les frères Eberhard et Wolfgang Schnelle, tous deux consultants en Allemagne dans les années 1950, au moment où la Stasi était créée de l’autre côté du Mur, a en effet influencé les pratiques, les manières d’être et les comportements, instaurant un nouveau rapport au monde qui se déploiera avec l’avènement du Web 2.0. L’ère de l’open space est devenue l’ère de la transparence, dans laquelle la multiplication des revendications individuelles se conjugue à l’obsession de la visibilité. Mais contrairement à ce qui se passe dans le panoptique de Bentham, les surveillés sont aussi les surveillants, s’observant les uns les autres avec autant d’assiduité qu’ils se donnent en spectacle. Sans sombrer dans le syndrome « Big Brother », on admettra que certains chiffres donnent le tournis. Facebook compte aujourd’hui 1,3 milliard d’utilisateurs (26 millions en France), Twitter 242 millions (4,5 millions en France). À cela s’ajoutent Linkedin, Tumblr, Pinterest, Google+ ou Instagram qui totalisent presque 800 millions d’utilisateurs (dont la plupart possèdent déjà un compte Facebook).

Même si tout le monde ne se sent pas obligé de dévoiler généreusement sa vie privée et les photos de ses vacances sur son compte personnel, ce nouveau mode de socialisation numérique modifie graduellement le rapport que nous entretenons à notre propre intimité et notre conception des relations sociales, transformées en une véritable économie relationnelle par les réseaux sociaux. Sans compter les fiches de renseignement que nous fournissons à la création d’un compte personnel ou professionnel – alimentant des dossiers qui s’enrichissent continuellement d’éléments nouveaux sur nos goûts, nos activités voire nos orientations politiques –, ce village numérique, que Marshall McLuhan n’aurait pas envisagé dans ses rêves les plus fous, nous amène à quantifier très précisément la valeur des amitiés nouées sur Internet à coup de « like », de « tweet » et autres signalétiques qui permettent de monnayer sa popularité, marchandise plus précieuse que toute autre à l’ère 2.0. Ainsi, derrière le décor idyllique dépeint par les généreux discours sur le partage global se profile un futur moins séduisant : celui d’une société dans laquelle des relations codifiées à l’extrême par l’omniprésence des réseaux sociaux se mesureront seulement à l’aune de la maximisation du plaisir, de l’optimisation de sa visibilité et du caractère strictement utilitaire des rapports humains, tout cela au nom de l’amélioration constante de la communication entre les hommes. Nous n’en sommes pas encore là, c’est certain, mais les ex-agents de la Stasi qui sont encore en vie de nos jours doivent se dire qu’ils ont loupé quelque chose. Peut-être le rapportent-ils très consciencieusement sur le statut de leur compte Facebook.[/access]

*Photo: Film, La vie des autres, Florian Henckel von Donnersmarck

Zemmour, réac pavlovien

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eric zemmour domenach animaux

Consternation en écoutant il y a quelques jours le pugilat hebdomadaire qui oppose Éric Zemmour et Nicolas Domenach dans l’émission « Ça se dispute » sur iTélé. Pour une fois, les deux chroniqueurs sont d’accord. Le réac de droite et le réac de gauche cessent un instant de camper sur leurs positions idéologiques inconciliables. La hache de guerre est enterrée l’espace d’un moment de télé d’une insondable niaiserie.

Sous le regard étonné de Léa Salamé, qui anime la traditionnelle prise de bec entre les deux journalistes surmédiatisés et doctrinaires, un consensus immédiat est trouvé sur le sujet du jour. L’Assemblée nationale s’apprête à accorder aux animaux un nouveau statut : les bêtes ne seront plus considérées par la loi comme des « meubles » mais des « êtres vivants » (quel scoop) « doués de sensibilité ».

À l’origine de ce changement de statut de l’animal dans le Code civil, —le concept barbare de « biens meubles » date de 1804 et du Code Napoléon—, un manifeste signé à l’automne dernier par une flopée d’intellectuels et de scientifiques dont Alain Finkielkraut, Michel Onfray, Boris Cyrulnik ou Hubert Reeves, demandant cette évolution juridique aussi modeste que symbolique. Le député PS Jean Glavany, un des auteurs de l’amendement adopté, a sans doute été motivé par ce manifeste plein de bon sens (cosigné par près de 700 000 personnes sur le site de l’association « 30 Millions d’Amis »), et sans doute plus encore par un sondage montrant que 90 % des Français étaient favorables à cette évolution de la loi…

Mais revenons-en à ce désolant moment de télé. Léa Salamé évoque la décision des législateurs et, sans transition, demande à ses deux chroniqueurs, payés pour avoir un avis sur tout : « Vous aimez les animaux ? »

Ricanements sur le plateau. La question les amuse. Ils veulent bien parler sérieusement des pompes d’Aquilino Morelle ou des frasques de DSK, mais les « bestioles » faut pas pousser.

Domenach se lance et place d’emblée le débat à un niveau de connerie stratosphérique : « Pour être franc, je n’ai jamais été un ami des bêtes, dit-il. Les hommes sont ma préoccupation première. » Ben oui, évidemment, on ne peut pas avoir du respect et des sentiments pour les deux. Il ironise ensuite sur « les moustiques, les cafards, et les fourmis rouges » qu’il devra désormais éviter d’écraser sous son talon puisqu’ils « ont une âme » et sont « doués de sensibilité».

Tout le monde ricane bruyamment sur le plateau. Quel comique, ce Domenach ! N’importe quel téléspectateur, doté d’un minimum d’empathie, qu’il possède ou pas ou chien ou un chat, se dit à ce stade qu’on a touché le fond, qu’on ne peut pas descendre beaucoup plus bas dans la médiocrité intellectuelle. C’était sans compter sur Éric Zemmour, qui n’entend pas céder la palme du plus réac à son contradicteur.

Zemmour s’est enfermé dans un rôle qui a fait de lui une vedette, celui du pourfendeur zélé du « politiquement correct », du champion incorruptible toujours prompt à dézinguer les « bobos ». C’est devenu un réflexe pavlovien : même quand les progressistes ont raison (ça leur arrive), Zemmour est contre. Qu’un gauchiste lui donne l’heure, et il trouvera moyen de pinailler sur la marque de sa montre.

« Je ne déteste pas les animaux, mais je suis indifférent à la cause animale », dit-il en guise de préambule. Et il ajoute pour faire le malin : « J’ai bien compris ce qui se passe philosophiquement… ».

Diantre ! On s’attend alors au couplet habituel sur la « sensiblerie » excessive des défenseurs des animaux, symptôme de notre société féminisée, de ce triste monde moderne qui préfère les LOL cats aux chômeurs, ou autre argument du même tonneau. Mais Zemmour dépasse toutes nos attentes en gémissant sur ce nouveau mauvais coup porté à notre héritage philosophique par un aréopage de progressistes d’horizons (très) divers. « C’est la remise en cause du cartésianisme. C’est la remise en cause de l’animal-machine de Descartes ! Il n’y a désormais plus de différence entre l’homme et l’animal ! Je suis éberlué », dit-il en secouant la tête de dépit.

Fin du « débat ». Sur ces paroles hallucinantes de sottise, Léa Salamé rend l’antenne, sans un mot pour expliquer aux téléspectateurs ce qu’est le concept de « l’animal-machine » qui va tant manquer à notre champion médiatique de la réaction pavlovienne. Pour le philosophe René Descartes, l’animal est un assemblage de pièces et rouages, dénué de conscience et de pensée. Il ne souffre pas. C’est une machine. Les hurlements qu’il pousse quand on le violente ou qu’on lui tranche la gorge sont des simples réflexes. À l’inverse, l’homme pense, il est libre, doté d’une âme. Il est plus proche de Dieu que des animaux… Bref, le concept de Descartes est une crétinerie moyenâgeuse.

Si ce genre de bondieuserie pouvait convaincre les gens au XVIIe siècle, la remise en cause de l’animal-machine en 2014 ne devrait pas « éberluer » Éric Zemmour mais le satisfaire. Le prochain coup, il va nous faire quoi ? Remettre en cause Darwin, ce salaud de progressiste qui prétend que Domenach descend du singe ?

À force de vouloir faire le malin sur tout et n’importe quoi, de voir la « menace » progressiste au cœur de chaque évolution de la société, de confondre humanité et sensibilité avec gauchisme et haine de la France, on risque tôt ou tard de passer pour un sale type. C’est malheureusement chose faite.

 

 

Portugal, ma dernière révolution

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C’était un mercredi. En ce temps-là, il n’y avait pas de chaîne d’information en continu, on ne se sentait pas obligé de s’infliger Bruce Toussaint, Christophe Barbier et Arlette Chabot en prenant son café. On allumait la radio. Le 21 avril 1967, les nouvelles avaient été mauvaises. Coup d’état militaire d’extrême droite en Grèce. Le 11 septembre 1973, Pinochet au Chili. Franco, increvable allait à pied à l’hôpital. Ce matin du 25 avril 1974, quelques informations floues. Il semblait se passer quelque chose au Portugal. Des soldats dans les rues, des points stratégiques occupés par des chars, beaucoup de confusion. Immédiatement l’inquiétude. Des militaires ? Ça y est, ça recommence. Ils sont sortis de leurs casernes pour maintenir cette vieille et féroce dictature qui enferme ce pays depuis tant d’années. Et puis, au fur et à mesure du déroulement de la journée, les choses prennent un tour bizarre. Les communiqués lus à la radio annoncent le rétablissement de la démocratie. Les rues s’emplissent de manifestants qui acclament les militaires. L’armée encercle le siège de la PIDE police politique abhorrée. Les dirigeants de la dictature sont arrêtés. Il faut se rendre à l’évidence, surmonter son incrédulité, sa méfiance vis-à-vis des militaires. L’armée portugaise vient de mettre à bas une des plus vieilles dictatures d’Europe. L’armée !

Le soir, les premières images de ces foules en délire. De tous ces œillets déjà brandis. De la « une » du Diario de Noticias barré d’un énorme « Golpe militar ». De ces capitaines en treillis recevant la reddition des maîtres de la veille. Avril 1974, c’est la France de l’Union de la gauche, du Programme commun. Georges Pompidou vient de mourir et le candidat de cette gauche unie peut l’emporter aux présidentielles. Nous sommes jeunes, nous croyons dur comme fer qu’on va changer la vie. Cette révolution des œillets est un énorme choc, qui provoque une véritable euphorie. On connaît bien en France les militants du Parti socialiste et du Parti communiste portugais qui, exilés chez nous, s’expriment souvent dans un français parfait teinté de cet accent chuintant inimitable. Il faut y aller avec eux qui peuvent enfin rentrer. Être là-bas le 1er mai. Pour la fête qui se prépare.

Ce furent des jours, des semaines et des mois merveilleux. Un moment de grâce, de communion. Un pays magnifique enraciné dans l’Histoire, un printemps radieux, un peuple singulier, resté intact sous le couvercle de cette dictature cinquantenaire. Il y avait de la fraternité, il y avait de l’espoir. Et c’était à des militaires qu’on le devait.

Le réel a repris ses droits. C’était il y a quarante ans, aujourd’hui, c’est de l’Histoire. Celle du monde d’avant. Ce fut aussi un peu la nôtre. Grandola vila morena…

Extrait du film Capitaines d’Avril de Maria de Medeiros (1999)

Jean-Paul II : Santo Subito !

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pape jean paul canonise

Le 16 octobre 1978, une épaisse fumée blanche s’élève dans le ciel. La place Saint-Pierre, noire de monde, frémit. Après deux jours de réclusion et huit tours de scrutin, les cardinaux réunis en conclave dans la chapelle Sixtine du Vatican viennent d’élire l’archevêque de Cracovie, Karol Wojtyla, à la tête de l’Église catholique. Pour la première fois depuis 1522, le nouveau souverain  pontife n’est pas italien. Et pour la première fois dans l’histoire, c’est un Polonais ; un détail qui n’en est pas un, tant il marquera le pontificat de cet homme venu de l’Est. Lors de sa première allocution, il laissera de sa voix slave échapper ces mots qui, depuis, résonnent encore et toujours : « N’ayez pas peur ! Ouvrez, ouvrez toutes grandes les portes au Christ !»

Au jeune pape fraîchement désigné, le Cardinal Stefan Wyszyński, Primat de Pologne avait déclaré : « le devoir du nouveau Pape sera d’introduire l’Église dans le Troisième Millénaire ». Dès lors, celui qu’on surnommera l’athlète de Dieu n’aura de cesse d’ouvrir au Christ la société, la culture, les systèmes politiques et économiques, jusqu’à faire crouler le mur de Berlin, « en inversant avec une force de géant –force qui lui venait de Dieu – une tendance qui pouvait sembler irréversible », comme le rappela son successeur, le pape Benoît XVI, lors de sa béatification le 1er mai 2011. Égrenant les déplacements comme son chapelet, Jean-Paul II répandait la bonne nouvelle, évoquant inlassablement la vocation universelle de chacun à la vie élevée de la vie chrétienne, soulignant sans relâche l’indissociabilité de la raison à la foi. L’évêque de Rome dispensait un catéchisme qu’il conciliait avec un enseignement visionnaire de l’anthropologie humaine. Et sans doute est-ce pour cela qu’il accordait tant d’importance à la famille, au mariage, au droit inaliénable à la vie, à l’amour et à la sexualité. Sa philosophie personnaliste aura aussi marqué la doctrine sociale de l’Eglise. Il dénonçait ainsi tout autant les grandes erreurs idéologiques libérales ou socialistes qu’il voyait tour à tour comme une hypertrophie de la liberté ou une atrophie de la liberté. Et par là même, il invitait les hommes de bonne volonté à la dignité, à la solidarité, et à la justice sociale.

Partisan du dialogue interreligieux, Karol Wojtyla fut le premier à instaurer une journée mondiale de la prière, sans toutefois concéder un relativisme en matière de croyances religieuses, car, disait-il : « Dans la grande bataille pour la paix, l’humanité, avec sa diversité même, doit puiser aux sources les plus profondes et les plus vivifiantes où la conscience se forme et sur lesquelles se fonde l’agir moral des hommes ». Plus encore avec le peuple juif qu’il considérait le frère aîné des chrétiens, le Saint-Père avait noué une relation toute particulière. Dans une lettre où il évoque son pèlerinage sur les lieux associés au ministère de Jésus, le 29 juin 1999, il écrivait : « Si cette focalisation sur la Terre sainte est l’expression du devoir de mémoire des chrétiens, elle entend également témoigner du lien profond que les chrétiens continuent d’entretenir avec le peuple juif, ce peuple dont le Christ est issu selon la chair ». Moins d’un an après son élection, le descendant de Simon-Pierre s’était d’ailleurs rendu à Auschwitz ; un voyage qui, selon le père Manfred Deselaers, responsable du programme du Centre de dialogue et de prière d’Auschwitz, aurait été son « école de sainteté» : « Karol Wojtyla a compris en ce lieu la vérité sur l’homme, car les questions que chacun se pose ici sont les questions fondamentales sur le sens global de la vie ».

Adulé, Jean-Paul II le fut sans aucun doute. Mais il fut aussi la cible de nombreux détracteurs – quand il ne fut pas celle d’un tueur – qui blâmaient en lui ce que l’on reprochera toujours à l’Eglise : une lecture de l’absolu qui ne saurait se résoudre à l’utilitarisme distribué à tout va par une nouvelle conception de l’homme. D’autres condamneront, à l’inverse, un « relativisme décadent », initiant un schisme qui court toujours aujourd’hui, malgré de nombreuses tentatives de rapprochement. Deux formes d’oppositions, un tant soit peu fanatiques, radicalement opposées, mais concentrées sur un seul et même homme. Un acharnement qui ne prouve que trop bien, s’il en était encore besoin, que le pape polonais fut, en toutes circonstances, un homme de mesure et d’équilibre.

Nombreux sont les témoignages de ceux qui eurent la chance de le côtoyer. Tous se rappellent sa grande intelligence, son empathie extraordinaire, son humour bienveillant et, surtout, son charisme spirituel qui ne pouvait laisser personne indifférent. Théologien, philosophe, polyglotte, athlète, comédien, Jean-Paul II réunissait toutes les tiares, comme pour signifier l’universalisme auquel est appelée l’Eglise. Aujourd’hui, son nom s’apprête à rejoindre la foule des saints qu’il a proclamés durant les presque 27 ans de son pontificat. Le peuple, conformément à la tradition, l’avait demandé, le jour même de ses obsèques, le 8 avril 2005, lorsqu’il scandait « Santo subito ». Il aura fallu entre temps l’ouverture d’un procès en canonisation ainsi qu’un miracle attesté. Mais rien n’est impossible à Dieu.

*Photo : GALAZKA/SIPA. 00427757_000003.

L’Homme nouveau selon Gérard Rancinan et Caroline Gaudriault

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rancinan gaudriault bruxelles

C’est le poids des mots et le choc des photos. Mais il n’y a pas de voyeurisme ou de complaintes emphatiques. Juste des appels lancés à la poésie, à la réflexion, sur ce monde nouveau qui nous habite parfois jusqu’à l’écrasement. Ensemble, ils  le décortiquent, ils le cisèlent au scalpel, et la chimère se livre. Et c’est aussi fascinant qu’effrayant. À Gérard Rancinan l’objectif, et la mission de saisir sur le vif l’esthétique de la pensée contemporaine. À Caroline Gaudriault d’en faire l’exégèse, en couchant sur le papier ses promenades crépusculaires dans une société en pleine mutation. Elle se confronte à des penseurs d’aujourd’hui et met en perspective une réflexion sur l’époque et une vision personnelle et poétique de la modernité. Il transpose ses réponses, des pensées traduites en images, en sensations et en émotions.

Plus de quinze années ont passé depuis que ce duo, fantasque et génial, a décidé, par la grâce d’on ne sait quoi, de s’unir. Il y a eu la Trilogie des modernes, un long cheminement qui s’était achevé sur le Festin des barbares où ils évoquaient alors les ayatollahs du Modernisme, de ceux qui poussent les limites en menant un combat idéologique. A small man in a big world est leur dernier engendrement, une supplique pour approfondir le mystère de l’homme nouveau. Composée d’œuvres photographiques de Rancinan et d’un essai poétique né d’une conversation entre Caroline Gaudriault et le penseur américain Francis Fukuyama, cette nouvelle exposition se veut un témoignage attentif, alerté et lucide du possible devenir du genre humain ; un cri d’alarme devant un monde à géométrie variable dans lequel l’homme est plus que jamais devenu petit. Sans céder au procès à charge contre la modernité, les deux artistes se contentent d’acter une contradiction évidente : celle, précisément, de la modernité contre elle-même ; un constat déjà posé par Nietzsche mais qui interroge plus que jamais, et pour cause.

À travers un voyage graphique minimaliste, quasi-monochromatique, dans l’épure de la ligne, de la couleur et de la forme, Caroline Gaudriault et Gérard  Rancinan proposent un autre reflet du monde, avec ses indices, ses stigmates, ses références. Chacun peut alors se laisser aller à une intuition de l’avenir et l’envisager comme un évangile ou une apocalypse. Dans ce nouveau monde où il est désormais moins question d’humanité que de technique, les paris sont ouverts. L’homme entrera-t-il dans le culte d’une technicisation à laquelle il sera irrémédiablement asservi ? Ou bien comme une résurgence de l’équilibre de la terreur, la technique s’annulera-t-elle par elle-même ?

Lorsque l’on interroge Gérard Rancinan sur le sens des images qu’il offre aux spectateurs et sur l’inquiétude qui s’en dégage, le philosophe et le photographe se confondent : « Entre relativisme et déni de réalité, l’homme se laisse gagner par ses peurs tentant, autant que faire se peut, de les conjurer. Ses mots changent pour déplacer la réalité, comme on tente d’effacer un souvenir douloureux. Or, lorsque l’on gomme ses traces on ne peut plus avoir conscience ni connaissance de ce qui nous a précédé. Notre rôle est aussi de souligner les contradictions, les paradoxes, les dysfonctionnements de notre civilisation et de faire réapparaître une vérité déplacée, enfouie. Mais plus qu’un cri d’alarme, notre propos est aussi un cri d’espoir. A Small man in a big world est le théâtre d’un homme qui se répare, se régénère, se réinvente. En annonçant sa fin, Francis Fukuyama annonce aussi son renouveau. Mes images sont toujours reconnaissantes des possibles qui s’offrent à nous, en toute lucidité. » C’est que l’artiste repousse les limites, recherche la ligne essentielle entre l’homme et son monde, l’équilibre précaire d’une tension entre l’un et l’autre, parfois dans une relation harmonieuse, souvent dans une relation déstabilisante. Un bien grand défi dans un vaste monde qui vous donne rendez-vous le 25 avril prochain à la Galerie Valérie Bach à Bruxelles, à l’occasion  de l’avant-première mondiale de l’exposition.

Exposition “A small man in a big world”

Du 25 avril au 21 juin 2014
Bruxelles – Galerie Valérie Bach, rue Faider 6, 1060 Bruxelles, Belgique
Tel : +32 (0)2 502 78 24.

Un petit homme dans un vaste monde – Caroline Gaudriault avec Francis Fukuyama – Editions Paradox.

*Photo : Gérard Rancinan.

Le Guaino de Cameron est un Tory rouge

philipp blond conseiller

Phillip Blond est philosophe, théologien et politologue. Il a écrit l’essai Red Tory : How Left and Right Have Broken Britain and How We Can Fix It (Faber & Faber, 2010). Il est connu pour avoir inspiré la campagne victorieuse de David Cameron en 2010 autour du thème de la « Big Society ».

Causeur. Vous avez théorisé le « torysme rouge » pour le compte du Parti conservateur. Quel est le sens de cet oxymore ?  

Phillip Blond. Ces termes apparemment contradictoires définissent pourtant la seule majorité électorale possible dans les pays développés : l’alliance des exclus, rejetés par une gauche incapable d’amener la prospérité économique, et des gens socialement conservateurs qui ne se sentent plus en phase avec une droite ultra-libérale qui n’a pas su inventer un capitalisme populaire. Là où le libéralisme a échoué, je propose un accès égal de tous à la propriété, à l’éducation et au marché, en m’appuyant sur la société civile. Par exemple, contre les grandes surfaces et les supermarchés qui tuent le lien social, il faut soutenir le petit commerce. Le conservatisme devrait se mettre au service des ouvriers, des familles et du lien social au lieu de se préoccuper uniquement des riches et de la défense des intérêts acquis.[access capability= »lire_inedits »]

Aucun homme politique ne prétend servir les intérêts de la classe dominante. Votre discours ne relève-t-il pas davantage de la morale que la politique ?

Mais la politique, c’est d’abord une vision morale ! Nos hommes politiques contemporains ont tendance agir comme des gestionnaires qui reproduisent de vieux consensus. Il faudrait pourtant redéfinir radicalement la manière dont  l’État fonctionne.

De quelle façon ?

Par exemple, en mutualisant les services publics, ce qui redonnerait le pouvoir aux communautés locales. Plutôt que de laisser les gens s’entretuer pour accéder aux services sociaux, pourquoi ne pas organiser une forme d’autogestion qui les laisserait les gérer eux-mêmes ?

Un Français vous répondrait que l’État est plus à même de réduire les inégalités sociales…

 J’admire énormément la France, mais il y a une chose que je n’ai jamais ressentie dans votre pays, où l’on parle tant de liberté et d’égalité, c’est la fraternité. À la différence du modèle français, mon projet de « Big Society[1.  Pour en savoir plus sur la « Big Society », lire le rapport très complet de l’Institut de l’entreprise publié en mars : « Royaume-Uni, l’autre modèle ? La Big Society de David Cameron et ses enseignements pour la France ».] » laisse les gens administrer leurs régions, leurs quartiers, leurs arrondissements, leurs pâtés de maisons, etc. Bref, repensons la fraternité en dehors de l’État !

Si l’État se retire, ne risque-t-on pas d’assister au retour de la guerre de tous contre tous ?

La guerre de tous contre tous a déjà lieu ! Il suffit de se balader dans Paris pour s’en convaincre. Tout particulièrement en France, où on a d’un côté un État hégémonique et de l’autre des citoyens qui s’entredéchirent. Si on ajoute une extrême droite en embuscade qui pourrait facilement prendre le pouvoir dans les dix prochaines années, l’exemple français nous montre qu’on ne s’en sort pas si bien avec un État puissant. En réalité, ce qui alimente la guerre de tous contre tous, c’est la destruction par l’idéologie libérale des structures communautaires et des liens sociaux. On a alors besoin d’un État puissant pour obliger les gens à se respecter les uns les autres.

Faut-il pour autant jeter le bébé étatique avec l’eau du bain ? Vous êtes bien optimiste quant aux capacités d’auto-organisation de la société civile…

Les hommes sont des créatures sociales et raisonnables qui se conforment aisément à la moralité sur laquelle ils s’accordent. La démocratie est beaucoup plus innée qu’on ne le pense. Contrairement à ce que voudrait l’anthropologie libérale, nous ne sommes pas nés à l’état sauvage, comme des individus errant dans la plaine à la recherche d’autres individus à combattre.  La nature veut que nous aimions d’abord notre famille, puis nos voisins, puis notre nation, puis toute l’humanité. Comme Edmund Burke[2.  Homme politique et penseur libéral-conservateur britannique (1729-1797) connu pour ses écrits contre la Révolution française.], je crois qu’on doit aller de l’amour du particulier à celui de l’universel. Si l’on veut construire un monde où tout le monde s’intéresse à autrui, on doit créer une communauté entre les Noirs et les Blancs, les riches et les pauvres : cette communauté, c’est la nation.

N’exagérez-vous pas un chouïa en qualifiant le Royaume-Uni de « société brisée » ?

Pas du tout. Notre société a été profondément désaxée par l’invasion d’une culture social-libérale qui a détruit la classe ouvrière sur tous les plans. Les pauvres n’ont plus de parents, plus de famille ; ils abandonnent leurs femmes, qui sont obligées d’élever leurs enfants seules et restent condamnées à la misère. D’un point de vue économique, 60% des emplois de la classe moyenne risquent de disparaître dans les dix prochaines années à cause de la robotisation. L’avenir s’annonce sombre car les grandes entreprises de nouvelles technologies qui dominent l’économie mondiale (Google, Facebook, Apple) ne comptent que très peu d’employés. Nous sommes entrés dans une période qui évoque la pré-révolution industrielle : une infime partie de la population mondiale produit et bénéficie de la richesse. Personne n’arrive à penser le modèle qui en sortira.

La situation que vous décrivez a été favorisée par les politiques néo-libérales des années 1980, sous la houlette d’une certaine Margaret Thatcher. Malgré votre anti-étatisme, vous ne semblez pas la porter dans votre cœur…

Margaret Thatcher a détruit des segments entiers de la société britannique, qui ne s’en sont jamais remis. Elle a créé un monde dans lequel seuls les gens déjà bien placés dans la société pouvaient réussir. Preuve que Thatcher était libérale, et non conservatrice, elle déclarait : « La société n’existe pas, il n’y a que des individus. » Malgré ses multiples réélections, elle a détruit la possibilité même d’un conservatisme de masse, authentiquement populaire : le Parti conservateur a perdu durablement l’Écosse et le Nord de l’Angleterre. Avec le temps, ses partisans sont devenus encore plus radicaux qu’elle, travestissant le conservatisme en idéologie libertarienne. Or, il n’y a rien de plus dangereux que le libertarianisme. Cette doctrine crée une société qui ne permet qu’à une infime minorité d’individus de s’en sortir, à l’exclusion de tous les autres, condamnés à se tourner vers l’État.

Les centaines de milliers de Français descendus dans la rue contre la loi Taubira sur le « mariage pour tous » scandaient des slogans souvent hostiles aux ingérences de l’État dans la famille. Cela devrait vous réjouir…

Oui, j’admire beaucoup ceux qui se sont mobilisés. Si l’État ne reconnaît pas pleinement la famille comme le mécanisme le plus efficace pour combattre la pauvreté, l’isolement et le malheur humain, les inégalités se creuseront. Oubliant que la famille préexiste à l’État, la gauche, sous couvert de féminisme et de liberté individuelle, lui a fait la guerre pendant des générations. Dire qu’elle est aujourd’hui surprise qu’il y ait des pauvres !

Vous oubliez que le « mariage pour tous » version british a été instauré par le gouvernement conservateur de David Cameron !

N’oubliez pas que la politique n’est pas déterminée par les masses. Elle est toujours conduite par des minorités. Aujourd’hui, on subit l’éthique sexuelle et libérale d’une minorité qui dicte l’esprit du temps. Par-delà les contingences politiques, depuis plusieurs décennies, la gauche combat l’idée même de société, sur deux fronts : d’un côté, elle promeut un narcissisme consumériste et fétichise les libertés individuelles ; de l’autre, elle prétend que les besoins des individus peuvent être comblés par l’État. La famille artificielle se substitue ainsi à la famille naturelle, avec un État qui prend les individus sous son aile en leur disant : « Suivez vos désirs pour vous libérer, et l’État s’occupera du reste ! »  Résultat : on invite les femmes à goûter aux joies du travail à la chaîne et on démantèle les familles.

En dehors même de cette réforme surprise, il semble que David Cameron n’ait pas vraiment mis  vos idées en œuvre. N’a-t-il pas instrumentalisé l’idée de « Big Society » pour se faire élire en 2010 avant de lancer un sévère plan d’austérité ?

David Cameron a appliqué 90 % de mes propositions, ce dont je me félicite. Mais il avait l’opportunité de devenir le premier leader occidental d’un conservatisme refondé. Il a manqué sa chance pour nous resservir la vieille soupe orthodoxe néo-libérale et étatiste. On aurait tort d’opposer ces deux dimensions car l’État peut très bien être mis à la diète sans que l’on prenne le temps de redéfinir son rôle et son fonctionnement. Par son activisme néo-libéral et ses réformes sociétales, Cameron a perdu l’électorat conservateur traditionnel, parti vers les extrêmes ou des partis comme le mouvement eurosceptique UKIP. Ce dernier risque de doubler son score lors des prochaines élections européennes, perdues d’avance pour les conservateurs.

Si l’on vous suit, la martingale électorale britannique est un subtil mélange d’anti-européisme et de conservatisme sociétal…

David Cameron essaie de recouvrer sa popularité en se montrant très dur avec les immigrés, mais cela ne marche pas. Par ailleurs, on exagère l’euroscepticisme des Britanniques : ils n’ont jamais voté pour le Labour, ni pour le Parti conservateur quand ceux-ci adoptaient des positions eurosceptiques. Mes concitoyens ont compris que le chemin vers la grandeur britannique était indissociable d’un destin européen. Personnellement, je me sens d’ailleurs profondément européen et suis convaincu que le monde entier finira par vouloir ressembler à l’Europe. Le modèle européen est bien plus séduisant que son concurrent américain, qui a réduit la moitié la plus pauvre de sa population à une forme d’abandon qui est pire que le féodalisme.[/access]

*Photo: Hannah

Immigration Clandestine : Affaire Lagarde, suite et sans doute pas fin…

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Nous vous racontions hier comment le président du Tribunal Administratif de Lyon, un rien pétochard, avait cru utile de céder aux injonctions de groupes de pressions hostiles aux lois actuelles sur l’immigration clandestine et saisi le collège de déontologie du Conseil d’Etat pour qu’il statue sur la compatibilité entre les fonctions électives de François Lagarde à Orléans et ses activités professionnelles dans la magistrature à Lyon.

Depuis, l’avis du collège a été rendu public : il est calamiteux. On peut notamment y lire ceci :

« Quelles que soient les raisons pour lesquelles le magistrat a cru pouvoir accepter, avec la notoriété qui ne pouvait manquer de s’y attacher, des fonctions de « délégué en charge de la lutte contre l’immigration clandestine », celles-ci l’exposeraient, s’il traitait au sein du tribunal des dossiers relatifs au droit des étrangers, à faire l’objet de contestations, voire de demandes de récusation s’appuyant sur les articles L. 721-1 et R. 721-1 du code de justice administrative. L’image d’impartialité de la juridiction en serait du même coup inévitablement affectée. »

Doit-on comprendre que tout justiciable pourra désormais récuser un magistrat sous le seul prétexte qu’il est, par exemple membre du Syndicat de la Magistrature, organisation dont les prises de positions ont plus d’une fois porté à controverse ? Si oui, il va y avoir du sport !

Mauvais genre

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mariage homosexuel genre

Les forums d’enseignants se sont enflammés lors du débat sur le « mariage pour tous », comme il est désormais convenu d’appeler l’accès au mariage des homosexuels. Avec une certaine férocité, je dois dire. Sur Néoprofs, par exemple, un recensement complet de toutes les déclarations, amicales ou hostiles, à la réforme Taubira (la Garde des Sceaux, fortement critiquée par ailleurs par les gens de Justice pour son attentisme face à des réformes cruciales, ou son activisme dans des réformes laxistes, a acquis une sorte d’immunité morale en défendant le droit au mariage des homosexuels) occupe plusieurs pages. On n’a qu’à entrer dans le site, sans même en être membre, et taper les mots-clefs sur le moteur de recherche (mariage, genre, ou Taubira) pour trouver des dizaines d’entrées sur le sujet, suivies de dizaines de commentaires allant globalement tous dans le même sens — et dus, quand on y regarde de plus près, à une dizaine d’activistes de la Cause. Ainsi vont les lobbies, et le LGBT ne fait pas exception. Pedro Cordoba a expliqué fort bien, sur son blog, comment les mêmes activistes, très actifs à Bruxelles, ont obtenu gain de cause en faisant passer l’égalité femmes / hommes au second plan, et en promouvant, via les ABCD promulgués par le ministère, une théorie du genre qui doit tout à la queer theory, et rien à la réalité.

À croire qu’il s’agissait d’une affaire d’Etat. Pendant ce temps, Peillon pouvait bien continuer à déglinguer l’Education nationale, l’administrateur principal de Néoprofs s’en foutait.

À chacun son bonheur, ses névroses et ses obsessions. Les orientations sexuelles des uns et des autres m’indiffèrent profondément. Tout comme celles des écrivains, quand elles n’ont pas de poids pour l’interprétation de leurs œuvres. Il y a bien peu de choses, dans les écrits d’Aragon par exemple, qui impliquent de connaître ses goûts, sincères ou non, déclarés ou non. Irène, peut-être — cette manie de décharger dans son pantalon dès qu’une femme le serre contre elle, bon prétexte pour arrêter là le duel avant qu’il ait commencé. Mais on n’étudie pas Irène en classe. Sinon, les poèmes à Elsa, tout vers de mirliton qu’ils soient, restent des poèmes d’amour standard que toutes les Bovary des deux ou trois sexes peuvent revendiquer, et Aurélien est une belle romance hétéro dans laquelle les homos intelligents (il y en a, j’en connais, et avec bonheur, mais ça frôle l’oxymore, ces temps-ci, vu l’âpreté des débats, et le déchaînement des passions, au mépris de toute logique) trouveront leur compte aussi bien que les hétéros. Quant à l’anecdote biographique (sa mère qui se faisait passer pour sa sœur), elle n’implique rien : pour la petite histoire, Jack Nicholson a connu exactement la même situation (et encore, sans être au courant de la vérité avant le décès de sa mère), et que je sache, il est un hétéro actif, et même frénétique (« Ça doit cacher quelque chose », grommelle immédiatement le lobby sus-cité). Et je sors de deux mois d’étude d’Un amour de Swann, où pas une fois les goûts de Proust n’ont été convoqués pour expliquer la liaison du personnage principal : il était plus productif d’invoquer René Girard et la triade amoureuse — ou Freud… S’il est un seul prof de Lettres homosexuel qui étudie Proust pour faire l’apologie de sa cause, il est… mauvais lecteur. Cambacérès avait le « petit défaut », comme on disait de son temps, et il a fortement inspiré le Code civil napoléonien, y compris sa répression de l’homosexualité, à une époque où il fallait prioritairement faire des enfants pour avoir des soldats. C’est qu’il était avant tout politique — et intelligent. Nous voici loin des glapissements actuels.
Cette loi Taubira est l’un de ces épiphénomènes qui seraient passés inaperçus en temps d’abondance, mais qui a polarisé les discours des uns et des autres parce que nous sommes en temps de crise. Le PS au pouvoir n’avait aucune proposition concrète à faire pour diminuer les 10 ou 12% de chômeurs : il a amusé la galerie pendant six mois avec une réforme « sociétale », comme on dit quand on n’a ni le cerveau ni les tripes pour faire des réformes économiques significatives — renoncer à la lutte imbécile contre l’inflation, par exemple, et pratiquer la politique de relance que conseillent tous les grands économistes (Krugman par exemple), à part ceux que consulte Hollande.
Réforme sociétale donc — et, en même temps, profonde erreur politique. Voilà près d’une siècle que la Gauche s’évertuait, avec des hauts et des bas, de renouer le dialogue avec le catholicisme français (avec le protestantisme, c’est fait depuis longtemps, mais ça reste marginal, n’en déplaise aux caciques du PS, du SGEN et du pédagogisme qui, de Jospin à Meirieu, en sortent massivement). C’était presque fait : on avait marginalisé Monseigneur Lefebvre et ses épigones, on avait cassé le lien autrefois automatique entre la Droite et le goupillon, Christine Boutin agitait ses petits bras dans son coin pour attirer les jeunes gens, rien n’y faisait : la Gauche mitterrandienne, en écrabouillant le PC, avait multiplié les signaux positifs en direction de ces chrétiens qui ne se résolvaient plus à être systématiquement réactionnaires, maintenant que le Grand Satan de la Place du Colonel Fabien en était réduit à vendre… la Place du Colonel Fabien.
À noter que l’UMP, en draguant les frénétiques qui se pâment en pensant à Christine Boutin, a ouvert la voie à un PS en panne d’idées, dépassé sur sa gauche, et qui a cru bon de flatter les habitués des clubs du Marais en croyant faire œuvre de politique générale.
Dès l’arrivée de la Gauche au pouvoir, j’ai d’ailleurs signalé à l’animateur principal de Néoprofs qu’il était imbécile d’imposer une loi qui ferait forcément débat là où un décret sur un PACS amélioré, conférant les mêmes droits que le mariage (en particulier sur la question du droit de succession) suffisait amplement. Sans doute est-ce la source de notre très récente inimitié, qui a conduit à mon interdiction du forum sous un prétexte si frivole que j’en ris encore : qui n’est pas avec moi est contre moi, a-t-on pensé là-bas. Quant à l’opportunité politique d’une telle réforme en ce moment, au risque de cristalliser dans l’opposition viscérale ces chrétiens presque récupérés, ces Musulmans que l’on croyait acquis, inutile d’en parler : Paris vaut bien une fesse. C’est Orphée qui se retourne au moment même où il était à deux doigts d’avoir sauvé Eurydice. Bye-bye my love, bye-bye 2017.
On a lâché la bride à la bête. La « manif pour tous », ce conglomérat de chapelles diverses, qui a vu défiler des groupes islamistes, des néo-nazis et la Fraternité de Saint Pie X et de Monseigneur Lefebvre réunis, a fourni un nouveau soubassement idéologique à une extrême-droite qui s’était fortement laïcisée, ces derniers temps (et qui, souvent pour des raisons personnelles tenant aux choix de vie de certains de ses membres éminents, était restée discrète sur la question). Le FN est désormais entré dans les mœurs, grâce à un quarteron d’activistes qui ont sincèrement cru que le sort de la France dépendait de leur passage éventuel devant monsieur le Maire — et, deux ans plus tard, devant le juge aux affaires familiales.

Ah oui, mais il y avait la question de l’adoption… Ma foi, cela aussi pouvait se régler en deux minutes sur un coin de table au ministère de la Famille : les contraintes françaises d’adoption sont archaïques, il est plus que temps de les libéraliser largement.
Ajoutons, pour les adeptes du tout sociétal, que cette loi stupide (parce que contre-productive) a fait oublier la question centrale, celle de l’égalité hommes / femmes, toujours pas réalisée, et dont aucune parité en trompe-l’œil ne saurait dissimuler les dysfonctionnements. Et elle a rejeté vers les calendes grecques des lois autrement plus urgentes, celle sur l’euthanasie, par exemple. Elle aurait peut-être fait hurler une petite poignée de jusqu’auboutistes de la vie à tout prix, mais elle n’aurait pas envoyé dans la rue des millions de personnes, parce que tous, nous avons eu dans nos familles, dans nos amis, des gens qui ont souffert jusqu’à la dernière extrémité — et encore récemment, parce que pendant qu’ils mouraient à tout petit feu et à grand fracas, les homos exultaient dans leur coin et comptaient, sur Néoprofs et ailleurs, les « avancées » de leur « cause ». Désormais, c’est trop tard : si l’on touche une nouvelle fois aux marottes des obsédés de la foi, on aura deux millions de gens dans la rue.
Quant aux dégâts sur les élèves, sommés de choisir et de se choisir une identité sexuelle, autant ne pas en parler.

*Photo: CLAVIERES VIRGINIE/SIPA. 00500853_000003

PS, la fin approche…

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ps hollande dsk

L’Histoire tient parfois à peu de choses. Ce qui s’est produit dans la suite numéro  2806 du Sofitel de New York  le 14 mai 2011 a-t-il été le facteur déclenchant de la destruction du Parti socialiste qui se déroule aujourd’hui sous nos yeux ? La mise hors-jeu de Dominique Strauss-Kahn à partir de ce jour-là a bouleversé un scénario qui devait permettre la réélection de Nicolas Sarkozy sans trop de difficultés. Le lancement par la médiacratie parisienne de la candidature de DSK était destiné à le faire triompher à la primaire socialiste. Les participants à celle-ci, comme autant de moutons de Panurge, ne votant pas pour le plus proche de leurs idées, mais celui que les sondages leur désignent. L’expérience de l’automne 2006 avec Ségolène Royal et la catastrophe qui s’en est suivie n’a pas servi de leçon. Je suis personnellement persuadé que pronostiquer Dominique Strauss-Kahn Président était une prophétie autoréalisatrice. Comme pour Jacques Chaban-Delmas, Raymond Barre, Édouard Balladur, Jacques Delors (lui, au moins l’avait compris), Ségolène Royal, tous élus un an avant le scrutin… Et ce d’autant que l’affaire dite du « Carlton de Lille » était sous contrôle depuis un moment. « On» avait prévu de la rendre publique en février 2012. Une mise en examen pour « proxénétisme aggravé » ne constituant pas un argument électoral particulièrement enthousiasmant.  Le parti socialiste n’ayant plus alors le temps de se retourner.

Las, Nafissatou Diallo a mis à bas ce bel édifice. À la stupéfaction de ses camarades qui le pratiquaient depuis longtemps et connaissaient donc  sa piètre envergure, François Hollande adoubé à son tour par les médias parisiens, fut choisi à la primaire. On connaît la suite. Une campagne sans contenu pour une élection de justesse qui ne fut jamais autre chose que la défaite de Nicolas Sarkozy.

L’arrivée aux manettes d’une équipe d’amateurs a produit, compte tenu de l’état politique du Parti Socialiste, ce à quoi on pouvait s’attendre. Mais en pire. Inutile de reprendre la litanie des contresens, des approximations, des mensonges, des capitulations. Le sommet de l’aveuglement politique fut atteint dans la façon dont fut conduite l’affaire du « mariage pour tous ». Gaël Brüstier et Hervé Le bras, deux hommes de gauche, l’ont qualifiée « d’épouvantable ». À force de bêtise et d’arrogance, sur une question, somme toute secondaire, qu’il n’aurait pas été très compliqué de régler avec de la mesure et de la pédagogie,  le pouvoir socialiste a réussi à se mettre à dos l’électorat démocrate-chrétien provincial. Qu’il avait mis 30 ans à conquérir. Cette perte constitue une énorme catastrophe politique. Que le comportement erratique postérieur ne risque pas d’arranger. Capitulation en rase campagne sur la loi famille, envoyant aux chrétiens un message de faiblesse. Envoi intempestif du premier ministre aux cérémonies vaticanes de canonisation qui ne concerne que les croyants. Et pour finir, initiatives nombreuses et spectaculaires en direction des musulmans au moment de la fête de Pâques. En omettant soigneusement de la saluer, au contraire de ce qui fut fait pour l’Aïd ou Kippour. N’en jetez plus.

Il y a eu tant d’autres occasions de consternation incrédule.

Les choses auraient-elles pu se passer autrement ?  La réponse est non. Le PS était vermoulu politiquement, sans théorie, sans doctrine et sans chef. Il ne s’est jamais remis de la fracture du référendum de 2005. Ceux des dirigeants qui voyant le danger avaient choisi le Non (Fabius, Emmanuelli, Valls, Montebourg, Aquilino Morelle…) ont gagné dans les urnes mais perdu dans l’appareil. Désemparé par la bataille picrocholine et indécente entre Martine Aubry et Ségolène Royal, le parti a fini par s’en remettre à celui dont chacun s’accorde pourtant à considérer qu’il fut pendant 10 ans un catastrophique premier secrétaire. Porteur jusqu’à la caricature d’une ligne politique qui est celle de la soumission technocratique à l’ordre financier européen et la mondialisation libérale. Ce que l’on peut parfaitement appeler « la droite complexée ». Or, le socle électoral de la gauche, ce sont bien des électeurs de gauche… Et là, on dirait qu’ils sont un peu contrariés.

Le résultat des élections municipales qui se caractérise par l’effondrement du socialisme municipal n’avait semble-t-il, absolument pas été prévu. Ni par le Président de la République ni par tous ceux qui l’entourent. C’est absolument sidérant. Comme le disait au mois de janvier le politologue Laurent Bouvet, « je ne vois rien qui puisse éviter au parti socialiste la déroute électorale ». Comment ont-ils pu à ce point s’aveugler et s’imaginer qu’ils allaient « enjamber » le scrutin? Ont-ils depuis simplement pris la mesure de la nature de la catastrophe ? Il faut croire que non. Les élections européennes peuvent être terribles, les électeurs de gauche continuant à voter avec leurs pieds. Les sénatoriales sont déjà perdues, ce qui entraînera, bien évidemment, un nouveau plan social pour les élus et les collaborateurs. Quant aux régionales et aux départementales de l’année prochaine, on vient d’offrir aux militants des  arguments électoraux confondants : « vous allez voter pour des conseils départementaux que nous allons supprimer. Vous allez voter pour des Régions dont une sur deux va disparaître pour se recomposer on ne sait comment. » Plus mobilisateur, tu meurs… Supprimons la « clause de compétence générale » ajoute Manuel Valls. C’est celle qui permet surtout aux collectivités d’intervenir dans le domaine social. Bonne idée ! Et puis, on va leur faire supporter la plus grosse part de la purge de 50 milliards. Pendant ce temps, une étude rapporte que pour « réparer la démocratie » 69 % des Français veulent que l’on donne plus de pouvoir aux collectivités locales

Nouveau plan social à prévoir en mars de l’année prochaine. Une petite projection des résultats des municipales donne la perte par la gauche de 30 Conseils Généraux sur les 60 qu’elle contrôle et de la totalité des Régions ! À part peut-être le Nord-Pas-de-Calais. Compter entre 1500 et 2000 personnes en rade (élus vivant de leurs indemnités, emplois de cabinet, fonctionnaires d’autorité).

Et pour bien montrer à tous ces gens qu’il s’en fiche, le Président leur a bien précisé qu’il allait enjamber toutes ces échéances et faire « tapis » sur la baisse du chômage. Condition pour qu’il se représente en 2017…

Les parlementaires socialistes peuvent grommeler, gémir, protester, ils sont dans la nasse et ne peuvent rien faire. Ils n’ont pas été élus pour eux-mêmes. Le système mis en place par Lionel Jospin fait qu’ils ne doivent leur élection qu’à celle, antérieure de quelques semaines, de François Hollande. Voter la censure ? Ce serait la dissolution et de 300 ils reviendraient à 50. Et ne pourraient pas aller se réfugier dans les collectivités locales en attendant le retour du beau temps. Ce serait donc Pôle Emploi. Et espérer un miracle en 2017 ? Soyons sérieux, même pas en rêve.

La disparition de ce Parti Socialiste là apparaît inéluctable. Et si finalement ce n’était pas pour la gauche une bonne chose ? Cette démonstration irréfutable que le roi était nu n’était-elle pas le préalable à la reconstruction d’une véritable force de gauche héritière de celle qui existe dans ce pays depuis plus de 200 ans ? Capable à nouveau de penser la société et le monde qui vient et de croire à la possibilité de le transformer.

J’avais, au début de cet article relevé la dimension stochastique de « l’événement Nafissatou Diallo ». Qui avait permis par enchaînement la défaite de Nicolas Sarkozy et la victoire de François Hollande. Pour aboutir à la destruction du Parti Socialiste.

En fait, non, c’est peut-être la providence. La providence ? Comme disait le prix Nobel de physique Richard Feynman, autre solide matérialiste, face aux interrogations sur le fer à cheval porte-bonheur qui ornait son bureau : « Il paraît que ça marche même quand on n’y croit pas. »

*Photo : Bernard BISSON/JDD/SIPA. 00674846_000028.

Centrafrique : la guerre continue

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centrafrique bozize sangaris

centrafrique bozize sangaris

Les conflits se succèdent et partant s’oublient bien vite. L’Ukraine ayant chassé les petits soucis africains, c’est tout juste si nous nous rappelons que l’armée française travaille encore à rétablir l’ordre en Centrafrique. Certainement, il n’y a aucun risque qu’une guerre mondiale ou nucléaire naisse là-bas. Pourtant, l’opération Sangaris a constitué un réussi pour l’armée française et demeure indispensable pour briser le cercle vicieux des massacres populaires.

Mais les périls demeurent. Ainsi, en réponse aux atrocités commises par la Séléka, la force venue du nord pour détrôner François Bozizé et mettre au pouvoir Michel Djotodia, s’est organisée depuis quelques mois une nouvelle guérilla, dites des anti-balakas. Ses membres se rôdent encore autour de Bangui, ou même dans certains quartiers de la capitale, notamment près de l’aéroport. Ce sont aujourd’hui les premiers adversaires du pouvoir légitime de Catherine Samba-Panza, président intérimaire, et de l’armée française.

Au sujet de cette guérilla, il faut dissiper quelques erreurs : il apparaît avec de plus en plus de netteté que la qualification de « milices chrétiennes » est parfaitement erronée. Outre le fait que la plupart des Centrafricains sont demeurés dans leur fond des fétichistes et des animistes, il est impossible de trouver ni prêtre ni pasteur ni a fortiori évêque national qui ait encouragé ses fidèles à prendre les armes et à se venger. Les qualificatifs que s’attribuent leurs chefs témoignent de leur barbarie martiale : l’un se fait appeler « Douze puissance », ce qui signifie qu’il est fort comme douze hommes, presque une équipe de rugby à lui tout seul, et son adjoint, pour respecter la hiérarchie, seulement « Huit puissance »…

Ces miliciens sont, selon nos informations, payés par François Bozizé, qui aurait au cours de son mandat empoché un butin de 150 millions d’euros. Sachant qu’une kalach se négocie entre 70 et 100 euros dans la région, on imagine combien d’armes de poing il peut fournir à ses troupes. Récemment, un site internet local diffusait une conversation en sango, la langue usuelle du pays, entre Bozizé et l’un de ses féaux, son ancien chauffeur qu’il a fait commandant selon la longue tradition des Généraux Tapioca et Alcazar, où le satrape exilé encourageait les troupes des anti-balakas au massacre.

Il faut noter aussi le rôle ambigu de l’Ouganda dans toute cette affaire. L’allié local des Etats-Unis se comporte comme un prédateur. Outre le fait que selon des sources sûres François Bozizé serait réfugié à Kampala, la capitale ougandaise, les troupes du puissant voisin prétextent de la traque de l’Armée de résistance du Seigneur du soudard Joseph Kony pour piller impunément l’est de la Centrafrique, faisant main basse sur des diamants ou de l’ivoire. Ce Joseph Kony est une sorte de monstre comme cette partie de l’Afrique, depuis qu’elle est livrée à l’anarchie, a su en produire quelques uns : on lui prête, à lui et son armée, pas moins de 100 000 victimes, dans toute la région. Fin mars, l’armée américaine avait déployé des hélicoptères et des forces spéciales pour tenter enfin de l’appréhender. Mais, rusé comme le renard, il échappe depuis des années à toutes les tentatives de l’abattre, naviguant habilement à travers les frontières poreuses des deux Congos, du Soudan, de l’Ouganda et de la Centrafrique.

Joseph Kony ou non, du Rwanda à la Centrafrique en passant par le Congo-Kinshasa, toute la région semble être devenue un gigantesque terrain de jeu pour puissances occidentales, Etats-Unis en tête, il s’agit d’assurer, plus que la sécurité des habitants, le contrôle de pays riches en diamants, en or et en uranium.

*Photo : Laurence Geai/SIPA. 00679096_000026.

Stasi, la préhistoire du voyeurisme

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surveillance généralisée stasi

surveillance généralisée stasi

Si on la compare à d’autres polices politiques, et en particulier à celle du grand frère russe, le NKVD, remplacé en 1954 par le KGB, la Staatssicherheit, police d’État créée en février 1950, s’est montrée très modérément meurtrière. Même si la sinistre organisation s’est rendue coupable d’arrestations arbitraires, voire d’enlèvements pratiqués à l’Ouest, de tortures et, de façon beaucoup plus exceptionnelle, d’assassinats politiques, la Stasi a adopté, à partir de la fin des années 1950, une approche à la fois originale et très ambitieuse de la sécurité d’État, passant de la répression à la « prévention ». En accord avec l’ambition des dirigeants est-allemands qui voulaient que le Parti, le SED, englobe toute la société, priorité est donnée, à partir des années 1960, à l’« éducation des citoyens ». Le moins qu’on puisse dire est que la Stasi a pris ce programme très à cœur.[access capability= »lire_inedits »]

Erich Mielke, son chef tout-puissant de 1957 à 1989, a vite compris l’intérêt de laisser en place les groupes d’opposition et de les infiltrer ou d’en isoler graduellement les membres en utilisant toutes sortes de stratagèmes : lettre de dénonciation, tracasseries administratives, gel de la promotion, amputation du salaire, message anonyme envoyé à l’épouse ou l’époux pour dénoncer une infidélité imaginaire, ou encore aux amis pour dénoncer le citoyen suspecté… comme agent de la Stasi.
Dans certains cas, les méthodes d’intimidation témoignaient d’un degré d’inventivité extrême. Ainsi, les agents de la Stasi n’hésitaient pas à s’introduire chez les citoyens placés sous surveillance pour y dérober tous les rouleaux de papier hygiénique, déplacer les objets ou le mobilier de la maison ou tout simplement laisser le courrier ouvert bien en évidence dans la boîte aux lettres. L’essentiel étant, plus encore que de surveiller, de faire savoir aux « suspects » qu’ils étaient surveillés ou susceptibles de l’être. Afin d’exercer un contrôle plus efficace sur la population, les services d’Erich Mielke s’appuyaient également sur presque 200 000 Inoffizielle Mitarbeiter, les « informateurs non-officiels », recrutés de manière temporaire et très discrète parmi les habitants de toutes origines auxquels on proposait de rendre un « service » qui allait d’un simple dépôt de courrier dans une boîte aux lettres jusqu’à la rédaction de rapports circonstanciés et quotidiens sur les proches, les amis, voire l’époux ou l’épouse.

Pour rendre ce genre de service, il ne fallait pas contacter la Stasi : c’était elle qui vous contactait. Chacun était libre d’accepter ou de refuser. Il s’agissait simplement de tester la résistance à l’incitation, le dévouement à la cause du Parti ou, au contraire, la déloyauté, invariablement consignés dans un rapport qui allait grossir les archives dont on a retrouvé plus de 180 kilomètres après la réunification allemande, en dépit des efforts désespérés pour en détruire le plus possible après l’annonce de la chute du Mur. La Stasi qui, au plus fort de son activité, employait 91000 personnes et possédait au moins 5 millions de dossiers sur un total de 17 millions d’habitants, a pu ainsi, pendant quarante ans, rendre les Allemands de l’Est complètement paranoïaques.

Cependant, les efforts de la sinistre agence de renseignement pour contrôler l’Allemagne de l’Est apparaissent aujourd’hui dérisoires au regard du développement des moyens de contrôle parfaitement démocratiques, comme la vidéosurveillance, les radars automatiques, voire les écoutes judiciaires – à condition qu’elles ne se retrouvent pas sur la place publique… Ce qui pose une question : pourquoi investir autant de moyens humains et financiers dans la surveillance quand on peut tout simplement laisser les individus faire ce travail eux-mêmes ?

Dans Surveiller et punir, Michel Foucault reprenait le célèbre motif du panoptique de Jeremy Bentham, sorte de prison modèle dans laquelle un gardien, logé dans une tour centrale, avait la possibilité d’observer tous les prisonniers, enfermés dans des cellules individuelles autour de la tour, sans que ceux-ci puissent savoir s’ils étaient observés et sans qu’ils puissent s’observer les uns les autres. Ce dispositif devait, nous dit-on, susciter un « sentiment d’omniscience invisible » chez les détenus, identique à celui que cherchaient à créer les voleurs de papier toilette de la Stasi chez les malheureux qui se trouvaient dans leur viseur. Bentham, cependant, n’était pas uniquement un concepteur de prison. En tant que père de la philosophie utilitariste, il a anticipé l’évolution déterminante qui voit aujourd’hui l’existence d’une partie de l’humanité tout entière déterminée par la recherche de l’épanouissement matériel. Comme l’a fort bien pressenti et théorisé Bentham, les individus contemporains ne cherchent qu’à « maximiser » leur plaisir, en procédant à un calcul hédoniste et relationnel. Et pour que le plaisir soit complet, il convient aussi d’en tenir informé ses congénères.

Foucault avait également anticipé les possibles applications du panoptique à l’ère de l’open space. Le concept d’aménagement de « bureaux paysagers », conçu par les frères Eberhard et Wolfgang Schnelle, tous deux consultants en Allemagne dans les années 1950, au moment où la Stasi était créée de l’autre côté du Mur, a en effet influencé les pratiques, les manières d’être et les comportements, instaurant un nouveau rapport au monde qui se déploiera avec l’avènement du Web 2.0. L’ère de l’open space est devenue l’ère de la transparence, dans laquelle la multiplication des revendications individuelles se conjugue à l’obsession de la visibilité. Mais contrairement à ce qui se passe dans le panoptique de Bentham, les surveillés sont aussi les surveillants, s’observant les uns les autres avec autant d’assiduité qu’ils se donnent en spectacle. Sans sombrer dans le syndrome « Big Brother », on admettra que certains chiffres donnent le tournis. Facebook compte aujourd’hui 1,3 milliard d’utilisateurs (26 millions en France), Twitter 242 millions (4,5 millions en France). À cela s’ajoutent Linkedin, Tumblr, Pinterest, Google+ ou Instagram qui totalisent presque 800 millions d’utilisateurs (dont la plupart possèdent déjà un compte Facebook).

Même si tout le monde ne se sent pas obligé de dévoiler généreusement sa vie privée et les photos de ses vacances sur son compte personnel, ce nouveau mode de socialisation numérique modifie graduellement le rapport que nous entretenons à notre propre intimité et notre conception des relations sociales, transformées en une véritable économie relationnelle par les réseaux sociaux. Sans compter les fiches de renseignement que nous fournissons à la création d’un compte personnel ou professionnel – alimentant des dossiers qui s’enrichissent continuellement d’éléments nouveaux sur nos goûts, nos activités voire nos orientations politiques –, ce village numérique, que Marshall McLuhan n’aurait pas envisagé dans ses rêves les plus fous, nous amène à quantifier très précisément la valeur des amitiés nouées sur Internet à coup de « like », de « tweet » et autres signalétiques qui permettent de monnayer sa popularité, marchandise plus précieuse que toute autre à l’ère 2.0. Ainsi, derrière le décor idyllique dépeint par les généreux discours sur le partage global se profile un futur moins séduisant : celui d’une société dans laquelle des relations codifiées à l’extrême par l’omniprésence des réseaux sociaux se mesureront seulement à l’aune de la maximisation du plaisir, de l’optimisation de sa visibilité et du caractère strictement utilitaire des rapports humains, tout cela au nom de l’amélioration constante de la communication entre les hommes. Nous n’en sommes pas encore là, c’est certain, mais les ex-agents de la Stasi qui sont encore en vie de nos jours doivent se dire qu’ils ont loupé quelque chose. Peut-être le rapportent-ils très consciencieusement sur le statut de leur compte Facebook.[/access]

*Photo: Film, La vie des autres, Florian Henckel von Donnersmarck

Zemmour, réac pavlovien

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eric zemmour domenach animaux

eric zemmour domenach animaux

Consternation en écoutant il y a quelques jours le pugilat hebdomadaire qui oppose Éric Zemmour et Nicolas Domenach dans l’émission « Ça se dispute » sur iTélé. Pour une fois, les deux chroniqueurs sont d’accord. Le réac de droite et le réac de gauche cessent un instant de camper sur leurs positions idéologiques inconciliables. La hache de guerre est enterrée l’espace d’un moment de télé d’une insondable niaiserie.

Sous le regard étonné de Léa Salamé, qui anime la traditionnelle prise de bec entre les deux journalistes surmédiatisés et doctrinaires, un consensus immédiat est trouvé sur le sujet du jour. L’Assemblée nationale s’apprête à accorder aux animaux un nouveau statut : les bêtes ne seront plus considérées par la loi comme des « meubles » mais des « êtres vivants » (quel scoop) « doués de sensibilité ».

À l’origine de ce changement de statut de l’animal dans le Code civil, —le concept barbare de « biens meubles » date de 1804 et du Code Napoléon—, un manifeste signé à l’automne dernier par une flopée d’intellectuels et de scientifiques dont Alain Finkielkraut, Michel Onfray, Boris Cyrulnik ou Hubert Reeves, demandant cette évolution juridique aussi modeste que symbolique. Le député PS Jean Glavany, un des auteurs de l’amendement adopté, a sans doute été motivé par ce manifeste plein de bon sens (cosigné par près de 700 000 personnes sur le site de l’association « 30 Millions d’Amis »), et sans doute plus encore par un sondage montrant que 90 % des Français étaient favorables à cette évolution de la loi…

Mais revenons-en à ce désolant moment de télé. Léa Salamé évoque la décision des législateurs et, sans transition, demande à ses deux chroniqueurs, payés pour avoir un avis sur tout : « Vous aimez les animaux ? »

Ricanements sur le plateau. La question les amuse. Ils veulent bien parler sérieusement des pompes d’Aquilino Morelle ou des frasques de DSK, mais les « bestioles » faut pas pousser.

Domenach se lance et place d’emblée le débat à un niveau de connerie stratosphérique : « Pour être franc, je n’ai jamais été un ami des bêtes, dit-il. Les hommes sont ma préoccupation première. » Ben oui, évidemment, on ne peut pas avoir du respect et des sentiments pour les deux. Il ironise ensuite sur « les moustiques, les cafards, et les fourmis rouges » qu’il devra désormais éviter d’écraser sous son talon puisqu’ils « ont une âme » et sont « doués de sensibilité».

Tout le monde ricane bruyamment sur le plateau. Quel comique, ce Domenach ! N’importe quel téléspectateur, doté d’un minimum d’empathie, qu’il possède ou pas ou chien ou un chat, se dit à ce stade qu’on a touché le fond, qu’on ne peut pas descendre beaucoup plus bas dans la médiocrité intellectuelle. C’était sans compter sur Éric Zemmour, qui n’entend pas céder la palme du plus réac à son contradicteur.

Zemmour s’est enfermé dans un rôle qui a fait de lui une vedette, celui du pourfendeur zélé du « politiquement correct », du champion incorruptible toujours prompt à dézinguer les « bobos ». C’est devenu un réflexe pavlovien : même quand les progressistes ont raison (ça leur arrive), Zemmour est contre. Qu’un gauchiste lui donne l’heure, et il trouvera moyen de pinailler sur la marque de sa montre.

« Je ne déteste pas les animaux, mais je suis indifférent à la cause animale », dit-il en guise de préambule. Et il ajoute pour faire le malin : « J’ai bien compris ce qui se passe philosophiquement… ».

Diantre ! On s’attend alors au couplet habituel sur la « sensiblerie » excessive des défenseurs des animaux, symptôme de notre société féminisée, de ce triste monde moderne qui préfère les LOL cats aux chômeurs, ou autre argument du même tonneau. Mais Zemmour dépasse toutes nos attentes en gémissant sur ce nouveau mauvais coup porté à notre héritage philosophique par un aréopage de progressistes d’horizons (très) divers. « C’est la remise en cause du cartésianisme. C’est la remise en cause de l’animal-machine de Descartes ! Il n’y a désormais plus de différence entre l’homme et l’animal ! Je suis éberlué », dit-il en secouant la tête de dépit.

Fin du « débat ». Sur ces paroles hallucinantes de sottise, Léa Salamé rend l’antenne, sans un mot pour expliquer aux téléspectateurs ce qu’est le concept de « l’animal-machine » qui va tant manquer à notre champion médiatique de la réaction pavlovienne. Pour le philosophe René Descartes, l’animal est un assemblage de pièces et rouages, dénué de conscience et de pensée. Il ne souffre pas. C’est une machine. Les hurlements qu’il pousse quand on le violente ou qu’on lui tranche la gorge sont des simples réflexes. À l’inverse, l’homme pense, il est libre, doté d’une âme. Il est plus proche de Dieu que des animaux… Bref, le concept de Descartes est une crétinerie moyenâgeuse.

Si ce genre de bondieuserie pouvait convaincre les gens au XVIIe siècle, la remise en cause de l’animal-machine en 2014 ne devrait pas « éberluer » Éric Zemmour mais le satisfaire. Le prochain coup, il va nous faire quoi ? Remettre en cause Darwin, ce salaud de progressiste qui prétend que Domenach descend du singe ?

À force de vouloir faire le malin sur tout et n’importe quoi, de voir la « menace » progressiste au cœur de chaque évolution de la société, de confondre humanité et sensibilité avec gauchisme et haine de la France, on risque tôt ou tard de passer pour un sale type. C’est malheureusement chose faite.

 

 

Portugal, ma dernière révolution

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C’était un mercredi. En ce temps-là, il n’y avait pas de chaîne d’information en continu, on ne se sentait pas obligé de s’infliger Bruce Toussaint, Christophe Barbier et Arlette Chabot en prenant son café. On allumait la radio. Le 21 avril 1967, les nouvelles avaient été mauvaises. Coup d’état militaire d’extrême droite en Grèce. Le 11 septembre 1973, Pinochet au Chili. Franco, increvable allait à pied à l’hôpital. Ce matin du 25 avril 1974, quelques informations floues. Il semblait se passer quelque chose au Portugal. Des soldats dans les rues, des points stratégiques occupés par des chars, beaucoup de confusion. Immédiatement l’inquiétude. Des militaires ? Ça y est, ça recommence. Ils sont sortis de leurs casernes pour maintenir cette vieille et féroce dictature qui enferme ce pays depuis tant d’années. Et puis, au fur et à mesure du déroulement de la journée, les choses prennent un tour bizarre. Les communiqués lus à la radio annoncent le rétablissement de la démocratie. Les rues s’emplissent de manifestants qui acclament les militaires. L’armée encercle le siège de la PIDE police politique abhorrée. Les dirigeants de la dictature sont arrêtés. Il faut se rendre à l’évidence, surmonter son incrédulité, sa méfiance vis-à-vis des militaires. L’armée portugaise vient de mettre à bas une des plus vieilles dictatures d’Europe. L’armée !

Le soir, les premières images de ces foules en délire. De tous ces œillets déjà brandis. De la « une » du Diario de Noticias barré d’un énorme « Golpe militar ». De ces capitaines en treillis recevant la reddition des maîtres de la veille. Avril 1974, c’est la France de l’Union de la gauche, du Programme commun. Georges Pompidou vient de mourir et le candidat de cette gauche unie peut l’emporter aux présidentielles. Nous sommes jeunes, nous croyons dur comme fer qu’on va changer la vie. Cette révolution des œillets est un énorme choc, qui provoque une véritable euphorie. On connaît bien en France les militants du Parti socialiste et du Parti communiste portugais qui, exilés chez nous, s’expriment souvent dans un français parfait teinté de cet accent chuintant inimitable. Il faut y aller avec eux qui peuvent enfin rentrer. Être là-bas le 1er mai. Pour la fête qui se prépare.

Ce furent des jours, des semaines et des mois merveilleux. Un moment de grâce, de communion. Un pays magnifique enraciné dans l’Histoire, un printemps radieux, un peuple singulier, resté intact sous le couvercle de cette dictature cinquantenaire. Il y avait de la fraternité, il y avait de l’espoir. Et c’était à des militaires qu’on le devait.

Le réel a repris ses droits. C’était il y a quarante ans, aujourd’hui, c’est de l’Histoire. Celle du monde d’avant. Ce fut aussi un peu la nôtre. Grandola vila morena…

Extrait du film Capitaines d’Avril de Maria de Medeiros (1999)

Jean-Paul II : Santo Subito !

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pape jean paul canonise

pape jean paul canonise

Le 16 octobre 1978, une épaisse fumée blanche s’élève dans le ciel. La place Saint-Pierre, noire de monde, frémit. Après deux jours de réclusion et huit tours de scrutin, les cardinaux réunis en conclave dans la chapelle Sixtine du Vatican viennent d’élire l’archevêque de Cracovie, Karol Wojtyla, à la tête de l’Église catholique. Pour la première fois depuis 1522, le nouveau souverain  pontife n’est pas italien. Et pour la première fois dans l’histoire, c’est un Polonais ; un détail qui n’en est pas un, tant il marquera le pontificat de cet homme venu de l’Est. Lors de sa première allocution, il laissera de sa voix slave échapper ces mots qui, depuis, résonnent encore et toujours : « N’ayez pas peur ! Ouvrez, ouvrez toutes grandes les portes au Christ !»

Au jeune pape fraîchement désigné, le Cardinal Stefan Wyszyński, Primat de Pologne avait déclaré : « le devoir du nouveau Pape sera d’introduire l’Église dans le Troisième Millénaire ». Dès lors, celui qu’on surnommera l’athlète de Dieu n’aura de cesse d’ouvrir au Christ la société, la culture, les systèmes politiques et économiques, jusqu’à faire crouler le mur de Berlin, « en inversant avec une force de géant –force qui lui venait de Dieu – une tendance qui pouvait sembler irréversible », comme le rappela son successeur, le pape Benoît XVI, lors de sa béatification le 1er mai 2011. Égrenant les déplacements comme son chapelet, Jean-Paul II répandait la bonne nouvelle, évoquant inlassablement la vocation universelle de chacun à la vie élevée de la vie chrétienne, soulignant sans relâche l’indissociabilité de la raison à la foi. L’évêque de Rome dispensait un catéchisme qu’il conciliait avec un enseignement visionnaire de l’anthropologie humaine. Et sans doute est-ce pour cela qu’il accordait tant d’importance à la famille, au mariage, au droit inaliénable à la vie, à l’amour et à la sexualité. Sa philosophie personnaliste aura aussi marqué la doctrine sociale de l’Eglise. Il dénonçait ainsi tout autant les grandes erreurs idéologiques libérales ou socialistes qu’il voyait tour à tour comme une hypertrophie de la liberté ou une atrophie de la liberté. Et par là même, il invitait les hommes de bonne volonté à la dignité, à la solidarité, et à la justice sociale.

Partisan du dialogue interreligieux, Karol Wojtyla fut le premier à instaurer une journée mondiale de la prière, sans toutefois concéder un relativisme en matière de croyances religieuses, car, disait-il : « Dans la grande bataille pour la paix, l’humanité, avec sa diversité même, doit puiser aux sources les plus profondes et les plus vivifiantes où la conscience se forme et sur lesquelles se fonde l’agir moral des hommes ». Plus encore avec le peuple juif qu’il considérait le frère aîné des chrétiens, le Saint-Père avait noué une relation toute particulière. Dans une lettre où il évoque son pèlerinage sur les lieux associés au ministère de Jésus, le 29 juin 1999, il écrivait : « Si cette focalisation sur la Terre sainte est l’expression du devoir de mémoire des chrétiens, elle entend également témoigner du lien profond que les chrétiens continuent d’entretenir avec le peuple juif, ce peuple dont le Christ est issu selon la chair ». Moins d’un an après son élection, le descendant de Simon-Pierre s’était d’ailleurs rendu à Auschwitz ; un voyage qui, selon le père Manfred Deselaers, responsable du programme du Centre de dialogue et de prière d’Auschwitz, aurait été son « école de sainteté» : « Karol Wojtyla a compris en ce lieu la vérité sur l’homme, car les questions que chacun se pose ici sont les questions fondamentales sur le sens global de la vie ».

Adulé, Jean-Paul II le fut sans aucun doute. Mais il fut aussi la cible de nombreux détracteurs – quand il ne fut pas celle d’un tueur – qui blâmaient en lui ce que l’on reprochera toujours à l’Eglise : une lecture de l’absolu qui ne saurait se résoudre à l’utilitarisme distribué à tout va par une nouvelle conception de l’homme. D’autres condamneront, à l’inverse, un « relativisme décadent », initiant un schisme qui court toujours aujourd’hui, malgré de nombreuses tentatives de rapprochement. Deux formes d’oppositions, un tant soit peu fanatiques, radicalement opposées, mais concentrées sur un seul et même homme. Un acharnement qui ne prouve que trop bien, s’il en était encore besoin, que le pape polonais fut, en toutes circonstances, un homme de mesure et d’équilibre.

Nombreux sont les témoignages de ceux qui eurent la chance de le côtoyer. Tous se rappellent sa grande intelligence, son empathie extraordinaire, son humour bienveillant et, surtout, son charisme spirituel qui ne pouvait laisser personne indifférent. Théologien, philosophe, polyglotte, athlète, comédien, Jean-Paul II réunissait toutes les tiares, comme pour signifier l’universalisme auquel est appelée l’Eglise. Aujourd’hui, son nom s’apprête à rejoindre la foule des saints qu’il a proclamés durant les presque 27 ans de son pontificat. Le peuple, conformément à la tradition, l’avait demandé, le jour même de ses obsèques, le 8 avril 2005, lorsqu’il scandait « Santo subito ». Il aura fallu entre temps l’ouverture d’un procès en canonisation ainsi qu’un miracle attesté. Mais rien n’est impossible à Dieu.

*Photo : GALAZKA/SIPA. 00427757_000003.

L’Homme nouveau selon Gérard Rancinan et Caroline Gaudriault

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rancinan gaudriault bruxelles

C’est le poids des mots et le choc des photos. Mais il n’y a pas de voyeurisme ou de complaintes emphatiques. Juste des appels lancés à la poésie, à la réflexion, sur ce monde nouveau qui nous habite parfois jusqu’à l’écrasement. Ensemble, ils  le décortiquent, ils le cisèlent au scalpel, et la chimère se livre. Et c’est aussi fascinant qu’effrayant. À Gérard Rancinan l’objectif, et la mission de saisir sur le vif l’esthétique de la pensée contemporaine. À Caroline Gaudriault d’en faire l’exégèse, en couchant sur le papier ses promenades crépusculaires dans une société en pleine mutation. Elle se confronte à des penseurs d’aujourd’hui et met en perspective une réflexion sur l’époque et une vision personnelle et poétique de la modernité. Il transpose ses réponses, des pensées traduites en images, en sensations et en émotions.

Plus de quinze années ont passé depuis que ce duo, fantasque et génial, a décidé, par la grâce d’on ne sait quoi, de s’unir. Il y a eu la Trilogie des modernes, un long cheminement qui s’était achevé sur le Festin des barbares où ils évoquaient alors les ayatollahs du Modernisme, de ceux qui poussent les limites en menant un combat idéologique. A small man in a big world est leur dernier engendrement, une supplique pour approfondir le mystère de l’homme nouveau. Composée d’œuvres photographiques de Rancinan et d’un essai poétique né d’une conversation entre Caroline Gaudriault et le penseur américain Francis Fukuyama, cette nouvelle exposition se veut un témoignage attentif, alerté et lucide du possible devenir du genre humain ; un cri d’alarme devant un monde à géométrie variable dans lequel l’homme est plus que jamais devenu petit. Sans céder au procès à charge contre la modernité, les deux artistes se contentent d’acter une contradiction évidente : celle, précisément, de la modernité contre elle-même ; un constat déjà posé par Nietzsche mais qui interroge plus que jamais, et pour cause.

À travers un voyage graphique minimaliste, quasi-monochromatique, dans l’épure de la ligne, de la couleur et de la forme, Caroline Gaudriault et Gérard  Rancinan proposent un autre reflet du monde, avec ses indices, ses stigmates, ses références. Chacun peut alors se laisser aller à une intuition de l’avenir et l’envisager comme un évangile ou une apocalypse. Dans ce nouveau monde où il est désormais moins question d’humanité que de technique, les paris sont ouverts. L’homme entrera-t-il dans le culte d’une technicisation à laquelle il sera irrémédiablement asservi ? Ou bien comme une résurgence de l’équilibre de la terreur, la technique s’annulera-t-elle par elle-même ?

Lorsque l’on interroge Gérard Rancinan sur le sens des images qu’il offre aux spectateurs et sur l’inquiétude qui s’en dégage, le philosophe et le photographe se confondent : « Entre relativisme et déni de réalité, l’homme se laisse gagner par ses peurs tentant, autant que faire se peut, de les conjurer. Ses mots changent pour déplacer la réalité, comme on tente d’effacer un souvenir douloureux. Or, lorsque l’on gomme ses traces on ne peut plus avoir conscience ni connaissance de ce qui nous a précédé. Notre rôle est aussi de souligner les contradictions, les paradoxes, les dysfonctionnements de notre civilisation et de faire réapparaître une vérité déplacée, enfouie. Mais plus qu’un cri d’alarme, notre propos est aussi un cri d’espoir. A Small man in a big world est le théâtre d’un homme qui se répare, se régénère, se réinvente. En annonçant sa fin, Francis Fukuyama annonce aussi son renouveau. Mes images sont toujours reconnaissantes des possibles qui s’offrent à nous, en toute lucidité. » C’est que l’artiste repousse les limites, recherche la ligne essentielle entre l’homme et son monde, l’équilibre précaire d’une tension entre l’un et l’autre, parfois dans une relation harmonieuse, souvent dans une relation déstabilisante. Un bien grand défi dans un vaste monde qui vous donne rendez-vous le 25 avril prochain à la Galerie Valérie Bach à Bruxelles, à l’occasion  de l’avant-première mondiale de l’exposition.

Exposition “A small man in a big world”

Du 25 avril au 21 juin 2014
Bruxelles – Galerie Valérie Bach, rue Faider 6, 1060 Bruxelles, Belgique
Tel : +32 (0)2 502 78 24.

Un petit homme dans un vaste monde – Caroline Gaudriault avec Francis Fukuyama – Editions Paradox.

*Photo : Gérard Rancinan.

Le Guaino de Cameron est un Tory rouge

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philipp blond conseiller

philipp blond conseiller

Phillip Blond est philosophe, théologien et politologue. Il a écrit l’essai Red Tory : How Left and Right Have Broken Britain and How We Can Fix It (Faber & Faber, 2010). Il est connu pour avoir inspiré la campagne victorieuse de David Cameron en 2010 autour du thème de la « Big Society ».

Causeur. Vous avez théorisé le « torysme rouge » pour le compte du Parti conservateur. Quel est le sens de cet oxymore ?  

Phillip Blond. Ces termes apparemment contradictoires définissent pourtant la seule majorité électorale possible dans les pays développés : l’alliance des exclus, rejetés par une gauche incapable d’amener la prospérité économique, et des gens socialement conservateurs qui ne se sentent plus en phase avec une droite ultra-libérale qui n’a pas su inventer un capitalisme populaire. Là où le libéralisme a échoué, je propose un accès égal de tous à la propriété, à l’éducation et au marché, en m’appuyant sur la société civile. Par exemple, contre les grandes surfaces et les supermarchés qui tuent le lien social, il faut soutenir le petit commerce. Le conservatisme devrait se mettre au service des ouvriers, des familles et du lien social au lieu de se préoccuper uniquement des riches et de la défense des intérêts acquis.[access capability= »lire_inedits »]

Aucun homme politique ne prétend servir les intérêts de la classe dominante. Votre discours ne relève-t-il pas davantage de la morale que la politique ?

Mais la politique, c’est d’abord une vision morale ! Nos hommes politiques contemporains ont tendance agir comme des gestionnaires qui reproduisent de vieux consensus. Il faudrait pourtant redéfinir radicalement la manière dont  l’État fonctionne.

De quelle façon ?

Par exemple, en mutualisant les services publics, ce qui redonnerait le pouvoir aux communautés locales. Plutôt que de laisser les gens s’entretuer pour accéder aux services sociaux, pourquoi ne pas organiser une forme d’autogestion qui les laisserait les gérer eux-mêmes ?

Un Français vous répondrait que l’État est plus à même de réduire les inégalités sociales…

 J’admire énormément la France, mais il y a une chose que je n’ai jamais ressentie dans votre pays, où l’on parle tant de liberté et d’égalité, c’est la fraternité. À la différence du modèle français, mon projet de « Big Society[1.  Pour en savoir plus sur la « Big Society », lire le rapport très complet de l’Institut de l’entreprise publié en mars : « Royaume-Uni, l’autre modèle ? La Big Society de David Cameron et ses enseignements pour la France ».] » laisse les gens administrer leurs régions, leurs quartiers, leurs arrondissements, leurs pâtés de maisons, etc. Bref, repensons la fraternité en dehors de l’État !

Si l’État se retire, ne risque-t-on pas d’assister au retour de la guerre de tous contre tous ?

La guerre de tous contre tous a déjà lieu ! Il suffit de se balader dans Paris pour s’en convaincre. Tout particulièrement en France, où on a d’un côté un État hégémonique et de l’autre des citoyens qui s’entredéchirent. Si on ajoute une extrême droite en embuscade qui pourrait facilement prendre le pouvoir dans les dix prochaines années, l’exemple français nous montre qu’on ne s’en sort pas si bien avec un État puissant. En réalité, ce qui alimente la guerre de tous contre tous, c’est la destruction par l’idéologie libérale des structures communautaires et des liens sociaux. On a alors besoin d’un État puissant pour obliger les gens à se respecter les uns les autres.

Faut-il pour autant jeter le bébé étatique avec l’eau du bain ? Vous êtes bien optimiste quant aux capacités d’auto-organisation de la société civile…

Les hommes sont des créatures sociales et raisonnables qui se conforment aisément à la moralité sur laquelle ils s’accordent. La démocratie est beaucoup plus innée qu’on ne le pense. Contrairement à ce que voudrait l’anthropologie libérale, nous ne sommes pas nés à l’état sauvage, comme des individus errant dans la plaine à la recherche d’autres individus à combattre.  La nature veut que nous aimions d’abord notre famille, puis nos voisins, puis notre nation, puis toute l’humanité. Comme Edmund Burke[2.  Homme politique et penseur libéral-conservateur britannique (1729-1797) connu pour ses écrits contre la Révolution française.], je crois qu’on doit aller de l’amour du particulier à celui de l’universel. Si l’on veut construire un monde où tout le monde s’intéresse à autrui, on doit créer une communauté entre les Noirs et les Blancs, les riches et les pauvres : cette communauté, c’est la nation.

N’exagérez-vous pas un chouïa en qualifiant le Royaume-Uni de « société brisée » ?

Pas du tout. Notre société a été profondément désaxée par l’invasion d’une culture social-libérale qui a détruit la classe ouvrière sur tous les plans. Les pauvres n’ont plus de parents, plus de famille ; ils abandonnent leurs femmes, qui sont obligées d’élever leurs enfants seules et restent condamnées à la misère. D’un point de vue économique, 60% des emplois de la classe moyenne risquent de disparaître dans les dix prochaines années à cause de la robotisation. L’avenir s’annonce sombre car les grandes entreprises de nouvelles technologies qui dominent l’économie mondiale (Google, Facebook, Apple) ne comptent que très peu d’employés. Nous sommes entrés dans une période qui évoque la pré-révolution industrielle : une infime partie de la population mondiale produit et bénéficie de la richesse. Personne n’arrive à penser le modèle qui en sortira.

La situation que vous décrivez a été favorisée par les politiques néo-libérales des années 1980, sous la houlette d’une certaine Margaret Thatcher. Malgré votre anti-étatisme, vous ne semblez pas la porter dans votre cœur…

Margaret Thatcher a détruit des segments entiers de la société britannique, qui ne s’en sont jamais remis. Elle a créé un monde dans lequel seuls les gens déjà bien placés dans la société pouvaient réussir. Preuve que Thatcher était libérale, et non conservatrice, elle déclarait : « La société n’existe pas, il n’y a que des individus. » Malgré ses multiples réélections, elle a détruit la possibilité même d’un conservatisme de masse, authentiquement populaire : le Parti conservateur a perdu durablement l’Écosse et le Nord de l’Angleterre. Avec le temps, ses partisans sont devenus encore plus radicaux qu’elle, travestissant le conservatisme en idéologie libertarienne. Or, il n’y a rien de plus dangereux que le libertarianisme. Cette doctrine crée une société qui ne permet qu’à une infime minorité d’individus de s’en sortir, à l’exclusion de tous les autres, condamnés à se tourner vers l’État.

Les centaines de milliers de Français descendus dans la rue contre la loi Taubira sur le « mariage pour tous » scandaient des slogans souvent hostiles aux ingérences de l’État dans la famille. Cela devrait vous réjouir…

Oui, j’admire beaucoup ceux qui se sont mobilisés. Si l’État ne reconnaît pas pleinement la famille comme le mécanisme le plus efficace pour combattre la pauvreté, l’isolement et le malheur humain, les inégalités se creuseront. Oubliant que la famille préexiste à l’État, la gauche, sous couvert de féminisme et de liberté individuelle, lui a fait la guerre pendant des générations. Dire qu’elle est aujourd’hui surprise qu’il y ait des pauvres !

Vous oubliez que le « mariage pour tous » version british a été instauré par le gouvernement conservateur de David Cameron !

N’oubliez pas que la politique n’est pas déterminée par les masses. Elle est toujours conduite par des minorités. Aujourd’hui, on subit l’éthique sexuelle et libérale d’une minorité qui dicte l’esprit du temps. Par-delà les contingences politiques, depuis plusieurs décennies, la gauche combat l’idée même de société, sur deux fronts : d’un côté, elle promeut un narcissisme consumériste et fétichise les libertés individuelles ; de l’autre, elle prétend que les besoins des individus peuvent être comblés par l’État. La famille artificielle se substitue ainsi à la famille naturelle, avec un État qui prend les individus sous son aile en leur disant : « Suivez vos désirs pour vous libérer, et l’État s’occupera du reste ! »  Résultat : on invite les femmes à goûter aux joies du travail à la chaîne et on démantèle les familles.

En dehors même de cette réforme surprise, il semble que David Cameron n’ait pas vraiment mis  vos idées en œuvre. N’a-t-il pas instrumentalisé l’idée de « Big Society » pour se faire élire en 2010 avant de lancer un sévère plan d’austérité ?

David Cameron a appliqué 90 % de mes propositions, ce dont je me félicite. Mais il avait l’opportunité de devenir le premier leader occidental d’un conservatisme refondé. Il a manqué sa chance pour nous resservir la vieille soupe orthodoxe néo-libérale et étatiste. On aurait tort d’opposer ces deux dimensions car l’État peut très bien être mis à la diète sans que l’on prenne le temps de redéfinir son rôle et son fonctionnement. Par son activisme néo-libéral et ses réformes sociétales, Cameron a perdu l’électorat conservateur traditionnel, parti vers les extrêmes ou des partis comme le mouvement eurosceptique UKIP. Ce dernier risque de doubler son score lors des prochaines élections européennes, perdues d’avance pour les conservateurs.

Si l’on vous suit, la martingale électorale britannique est un subtil mélange d’anti-européisme et de conservatisme sociétal…

David Cameron essaie de recouvrer sa popularité en se montrant très dur avec les immigrés, mais cela ne marche pas. Par ailleurs, on exagère l’euroscepticisme des Britanniques : ils n’ont jamais voté pour le Labour, ni pour le Parti conservateur quand ceux-ci adoptaient des positions eurosceptiques. Mes concitoyens ont compris que le chemin vers la grandeur britannique était indissociable d’un destin européen. Personnellement, je me sens d’ailleurs profondément européen et suis convaincu que le monde entier finira par vouloir ressembler à l’Europe. Le modèle européen est bien plus séduisant que son concurrent américain, qui a réduit la moitié la plus pauvre de sa population à une forme d’abandon qui est pire que le féodalisme.[/access]

*Photo: Hannah

Immigration Clandestine : Affaire Lagarde, suite et sans doute pas fin…

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Nous vous racontions hier comment le président du Tribunal Administratif de Lyon, un rien pétochard, avait cru utile de céder aux injonctions de groupes de pressions hostiles aux lois actuelles sur l’immigration clandestine et saisi le collège de déontologie du Conseil d’Etat pour qu’il statue sur la compatibilité entre les fonctions électives de François Lagarde à Orléans et ses activités professionnelles dans la magistrature à Lyon.

Depuis, l’avis du collège a été rendu public : il est calamiteux. On peut notamment y lire ceci :

« Quelles que soient les raisons pour lesquelles le magistrat a cru pouvoir accepter, avec la notoriété qui ne pouvait manquer de s’y attacher, des fonctions de « délégué en charge de la lutte contre l’immigration clandestine », celles-ci l’exposeraient, s’il traitait au sein du tribunal des dossiers relatifs au droit des étrangers, à faire l’objet de contestations, voire de demandes de récusation s’appuyant sur les articles L. 721-1 et R. 721-1 du code de justice administrative. L’image d’impartialité de la juridiction en serait du même coup inévitablement affectée. »

Doit-on comprendre que tout justiciable pourra désormais récuser un magistrat sous le seul prétexte qu’il est, par exemple membre du Syndicat de la Magistrature, organisation dont les prises de positions ont plus d’une fois porté à controverse ? Si oui, il va y avoir du sport !

Mauvais genre

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mariage homosexuel genre

mariage homosexuel genre

Les forums d’enseignants se sont enflammés lors du débat sur le « mariage pour tous », comme il est désormais convenu d’appeler l’accès au mariage des homosexuels. Avec une certaine férocité, je dois dire. Sur Néoprofs, par exemple, un recensement complet de toutes les déclarations, amicales ou hostiles, à la réforme Taubira (la Garde des Sceaux, fortement critiquée par ailleurs par les gens de Justice pour son attentisme face à des réformes cruciales, ou son activisme dans des réformes laxistes, a acquis une sorte d’immunité morale en défendant le droit au mariage des homosexuels) occupe plusieurs pages. On n’a qu’à entrer dans le site, sans même en être membre, et taper les mots-clefs sur le moteur de recherche (mariage, genre, ou Taubira) pour trouver des dizaines d’entrées sur le sujet, suivies de dizaines de commentaires allant globalement tous dans le même sens — et dus, quand on y regarde de plus près, à une dizaine d’activistes de la Cause. Ainsi vont les lobbies, et le LGBT ne fait pas exception. Pedro Cordoba a expliqué fort bien, sur son blog, comment les mêmes activistes, très actifs à Bruxelles, ont obtenu gain de cause en faisant passer l’égalité femmes / hommes au second plan, et en promouvant, via les ABCD promulgués par le ministère, une théorie du genre qui doit tout à la queer theory, et rien à la réalité.

À croire qu’il s’agissait d’une affaire d’Etat. Pendant ce temps, Peillon pouvait bien continuer à déglinguer l’Education nationale, l’administrateur principal de Néoprofs s’en foutait.

À chacun son bonheur, ses névroses et ses obsessions. Les orientations sexuelles des uns et des autres m’indiffèrent profondément. Tout comme celles des écrivains, quand elles n’ont pas de poids pour l’interprétation de leurs œuvres. Il y a bien peu de choses, dans les écrits d’Aragon par exemple, qui impliquent de connaître ses goûts, sincères ou non, déclarés ou non. Irène, peut-être — cette manie de décharger dans son pantalon dès qu’une femme le serre contre elle, bon prétexte pour arrêter là le duel avant qu’il ait commencé. Mais on n’étudie pas Irène en classe. Sinon, les poèmes à Elsa, tout vers de mirliton qu’ils soient, restent des poèmes d’amour standard que toutes les Bovary des deux ou trois sexes peuvent revendiquer, et Aurélien est une belle romance hétéro dans laquelle les homos intelligents (il y en a, j’en connais, et avec bonheur, mais ça frôle l’oxymore, ces temps-ci, vu l’âpreté des débats, et le déchaînement des passions, au mépris de toute logique) trouveront leur compte aussi bien que les hétéros. Quant à l’anecdote biographique (sa mère qui se faisait passer pour sa sœur), elle n’implique rien : pour la petite histoire, Jack Nicholson a connu exactement la même situation (et encore, sans être au courant de la vérité avant le décès de sa mère), et que je sache, il est un hétéro actif, et même frénétique (« Ça doit cacher quelque chose », grommelle immédiatement le lobby sus-cité). Et je sors de deux mois d’étude d’Un amour de Swann, où pas une fois les goûts de Proust n’ont été convoqués pour expliquer la liaison du personnage principal : il était plus productif d’invoquer René Girard et la triade amoureuse — ou Freud… S’il est un seul prof de Lettres homosexuel qui étudie Proust pour faire l’apologie de sa cause, il est… mauvais lecteur. Cambacérès avait le « petit défaut », comme on disait de son temps, et il a fortement inspiré le Code civil napoléonien, y compris sa répression de l’homosexualité, à une époque où il fallait prioritairement faire des enfants pour avoir des soldats. C’est qu’il était avant tout politique — et intelligent. Nous voici loin des glapissements actuels.
Cette loi Taubira est l’un de ces épiphénomènes qui seraient passés inaperçus en temps d’abondance, mais qui a polarisé les discours des uns et des autres parce que nous sommes en temps de crise. Le PS au pouvoir n’avait aucune proposition concrète à faire pour diminuer les 10 ou 12% de chômeurs : il a amusé la galerie pendant six mois avec une réforme « sociétale », comme on dit quand on n’a ni le cerveau ni les tripes pour faire des réformes économiques significatives — renoncer à la lutte imbécile contre l’inflation, par exemple, et pratiquer la politique de relance que conseillent tous les grands économistes (Krugman par exemple), à part ceux que consulte Hollande.
Réforme sociétale donc — et, en même temps, profonde erreur politique. Voilà près d’une siècle que la Gauche s’évertuait, avec des hauts et des bas, de renouer le dialogue avec le catholicisme français (avec le protestantisme, c’est fait depuis longtemps, mais ça reste marginal, n’en déplaise aux caciques du PS, du SGEN et du pédagogisme qui, de Jospin à Meirieu, en sortent massivement). C’était presque fait : on avait marginalisé Monseigneur Lefebvre et ses épigones, on avait cassé le lien autrefois automatique entre la Droite et le goupillon, Christine Boutin agitait ses petits bras dans son coin pour attirer les jeunes gens, rien n’y faisait : la Gauche mitterrandienne, en écrabouillant le PC, avait multiplié les signaux positifs en direction de ces chrétiens qui ne se résolvaient plus à être systématiquement réactionnaires, maintenant que le Grand Satan de la Place du Colonel Fabien en était réduit à vendre… la Place du Colonel Fabien.
À noter que l’UMP, en draguant les frénétiques qui se pâment en pensant à Christine Boutin, a ouvert la voie à un PS en panne d’idées, dépassé sur sa gauche, et qui a cru bon de flatter les habitués des clubs du Marais en croyant faire œuvre de politique générale.
Dès l’arrivée de la Gauche au pouvoir, j’ai d’ailleurs signalé à l’animateur principal de Néoprofs qu’il était imbécile d’imposer une loi qui ferait forcément débat là où un décret sur un PACS amélioré, conférant les mêmes droits que le mariage (en particulier sur la question du droit de succession) suffisait amplement. Sans doute est-ce la source de notre très récente inimitié, qui a conduit à mon interdiction du forum sous un prétexte si frivole que j’en ris encore : qui n’est pas avec moi est contre moi, a-t-on pensé là-bas. Quant à l’opportunité politique d’une telle réforme en ce moment, au risque de cristalliser dans l’opposition viscérale ces chrétiens presque récupérés, ces Musulmans que l’on croyait acquis, inutile d’en parler : Paris vaut bien une fesse. C’est Orphée qui se retourne au moment même où il était à deux doigts d’avoir sauvé Eurydice. Bye-bye my love, bye-bye 2017.
On a lâché la bride à la bête. La « manif pour tous », ce conglomérat de chapelles diverses, qui a vu défiler des groupes islamistes, des néo-nazis et la Fraternité de Saint Pie X et de Monseigneur Lefebvre réunis, a fourni un nouveau soubassement idéologique à une extrême-droite qui s’était fortement laïcisée, ces derniers temps (et qui, souvent pour des raisons personnelles tenant aux choix de vie de certains de ses membres éminents, était restée discrète sur la question). Le FN est désormais entré dans les mœurs, grâce à un quarteron d’activistes qui ont sincèrement cru que le sort de la France dépendait de leur passage éventuel devant monsieur le Maire — et, deux ans plus tard, devant le juge aux affaires familiales.

Ah oui, mais il y avait la question de l’adoption… Ma foi, cela aussi pouvait se régler en deux minutes sur un coin de table au ministère de la Famille : les contraintes françaises d’adoption sont archaïques, il est plus que temps de les libéraliser largement.
Ajoutons, pour les adeptes du tout sociétal, que cette loi stupide (parce que contre-productive) a fait oublier la question centrale, celle de l’égalité hommes / femmes, toujours pas réalisée, et dont aucune parité en trompe-l’œil ne saurait dissimuler les dysfonctionnements. Et elle a rejeté vers les calendes grecques des lois autrement plus urgentes, celle sur l’euthanasie, par exemple. Elle aurait peut-être fait hurler une petite poignée de jusqu’auboutistes de la vie à tout prix, mais elle n’aurait pas envoyé dans la rue des millions de personnes, parce que tous, nous avons eu dans nos familles, dans nos amis, des gens qui ont souffert jusqu’à la dernière extrémité — et encore récemment, parce que pendant qu’ils mouraient à tout petit feu et à grand fracas, les homos exultaient dans leur coin et comptaient, sur Néoprofs et ailleurs, les « avancées » de leur « cause ». Désormais, c’est trop tard : si l’on touche une nouvelle fois aux marottes des obsédés de la foi, on aura deux millions de gens dans la rue.
Quant aux dégâts sur les élèves, sommés de choisir et de se choisir une identité sexuelle, autant ne pas en parler.

*Photo: CLAVIERES VIRGINIE/SIPA. 00500853_000003

PS, la fin approche…

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ps hollande dsk

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L’Histoire tient parfois à peu de choses. Ce qui s’est produit dans la suite numéro  2806 du Sofitel de New York  le 14 mai 2011 a-t-il été le facteur déclenchant de la destruction du Parti socialiste qui se déroule aujourd’hui sous nos yeux ? La mise hors-jeu de Dominique Strauss-Kahn à partir de ce jour-là a bouleversé un scénario qui devait permettre la réélection de Nicolas Sarkozy sans trop de difficultés. Le lancement par la médiacratie parisienne de la candidature de DSK était destiné à le faire triompher à la primaire socialiste. Les participants à celle-ci, comme autant de moutons de Panurge, ne votant pas pour le plus proche de leurs idées, mais celui que les sondages leur désignent. L’expérience de l’automne 2006 avec Ségolène Royal et la catastrophe qui s’en est suivie n’a pas servi de leçon. Je suis personnellement persuadé que pronostiquer Dominique Strauss-Kahn Président était une prophétie autoréalisatrice. Comme pour Jacques Chaban-Delmas, Raymond Barre, Édouard Balladur, Jacques Delors (lui, au moins l’avait compris), Ségolène Royal, tous élus un an avant le scrutin… Et ce d’autant que l’affaire dite du « Carlton de Lille » était sous contrôle depuis un moment. « On» avait prévu de la rendre publique en février 2012. Une mise en examen pour « proxénétisme aggravé » ne constituant pas un argument électoral particulièrement enthousiasmant.  Le parti socialiste n’ayant plus alors le temps de se retourner.

Las, Nafissatou Diallo a mis à bas ce bel édifice. À la stupéfaction de ses camarades qui le pratiquaient depuis longtemps et connaissaient donc  sa piètre envergure, François Hollande adoubé à son tour par les médias parisiens, fut choisi à la primaire. On connaît la suite. Une campagne sans contenu pour une élection de justesse qui ne fut jamais autre chose que la défaite de Nicolas Sarkozy.

L’arrivée aux manettes d’une équipe d’amateurs a produit, compte tenu de l’état politique du Parti Socialiste, ce à quoi on pouvait s’attendre. Mais en pire. Inutile de reprendre la litanie des contresens, des approximations, des mensonges, des capitulations. Le sommet de l’aveuglement politique fut atteint dans la façon dont fut conduite l’affaire du « mariage pour tous ». Gaël Brüstier et Hervé Le bras, deux hommes de gauche, l’ont qualifiée « d’épouvantable ». À force de bêtise et d’arrogance, sur une question, somme toute secondaire, qu’il n’aurait pas été très compliqué de régler avec de la mesure et de la pédagogie,  le pouvoir socialiste a réussi à se mettre à dos l’électorat démocrate-chrétien provincial. Qu’il avait mis 30 ans à conquérir. Cette perte constitue une énorme catastrophe politique. Que le comportement erratique postérieur ne risque pas d’arranger. Capitulation en rase campagne sur la loi famille, envoyant aux chrétiens un message de faiblesse. Envoi intempestif du premier ministre aux cérémonies vaticanes de canonisation qui ne concerne que les croyants. Et pour finir, initiatives nombreuses et spectaculaires en direction des musulmans au moment de la fête de Pâques. En omettant soigneusement de la saluer, au contraire de ce qui fut fait pour l’Aïd ou Kippour. N’en jetez plus.

Il y a eu tant d’autres occasions de consternation incrédule.

Les choses auraient-elles pu se passer autrement ?  La réponse est non. Le PS était vermoulu politiquement, sans théorie, sans doctrine et sans chef. Il ne s’est jamais remis de la fracture du référendum de 2005. Ceux des dirigeants qui voyant le danger avaient choisi le Non (Fabius, Emmanuelli, Valls, Montebourg, Aquilino Morelle…) ont gagné dans les urnes mais perdu dans l’appareil. Désemparé par la bataille picrocholine et indécente entre Martine Aubry et Ségolène Royal, le parti a fini par s’en remettre à celui dont chacun s’accorde pourtant à considérer qu’il fut pendant 10 ans un catastrophique premier secrétaire. Porteur jusqu’à la caricature d’une ligne politique qui est celle de la soumission technocratique à l’ordre financier européen et la mondialisation libérale. Ce que l’on peut parfaitement appeler « la droite complexée ». Or, le socle électoral de la gauche, ce sont bien des électeurs de gauche… Et là, on dirait qu’ils sont un peu contrariés.

Le résultat des élections municipales qui se caractérise par l’effondrement du socialisme municipal n’avait semble-t-il, absolument pas été prévu. Ni par le Président de la République ni par tous ceux qui l’entourent. C’est absolument sidérant. Comme le disait au mois de janvier le politologue Laurent Bouvet, « je ne vois rien qui puisse éviter au parti socialiste la déroute électorale ». Comment ont-ils pu à ce point s’aveugler et s’imaginer qu’ils allaient « enjamber » le scrutin? Ont-ils depuis simplement pris la mesure de la nature de la catastrophe ? Il faut croire que non. Les élections européennes peuvent être terribles, les électeurs de gauche continuant à voter avec leurs pieds. Les sénatoriales sont déjà perdues, ce qui entraînera, bien évidemment, un nouveau plan social pour les élus et les collaborateurs. Quant aux régionales et aux départementales de l’année prochaine, on vient d’offrir aux militants des  arguments électoraux confondants : « vous allez voter pour des conseils départementaux que nous allons supprimer. Vous allez voter pour des Régions dont une sur deux va disparaître pour se recomposer on ne sait comment. » Plus mobilisateur, tu meurs… Supprimons la « clause de compétence générale » ajoute Manuel Valls. C’est celle qui permet surtout aux collectivités d’intervenir dans le domaine social. Bonne idée ! Et puis, on va leur faire supporter la plus grosse part de la purge de 50 milliards. Pendant ce temps, une étude rapporte que pour « réparer la démocratie » 69 % des Français veulent que l’on donne plus de pouvoir aux collectivités locales

Nouveau plan social à prévoir en mars de l’année prochaine. Une petite projection des résultats des municipales donne la perte par la gauche de 30 Conseils Généraux sur les 60 qu’elle contrôle et de la totalité des Régions ! À part peut-être le Nord-Pas-de-Calais. Compter entre 1500 et 2000 personnes en rade (élus vivant de leurs indemnités, emplois de cabinet, fonctionnaires d’autorité).

Et pour bien montrer à tous ces gens qu’il s’en fiche, le Président leur a bien précisé qu’il allait enjamber toutes ces échéances et faire « tapis » sur la baisse du chômage. Condition pour qu’il se représente en 2017…

Les parlementaires socialistes peuvent grommeler, gémir, protester, ils sont dans la nasse et ne peuvent rien faire. Ils n’ont pas été élus pour eux-mêmes. Le système mis en place par Lionel Jospin fait qu’ils ne doivent leur élection qu’à celle, antérieure de quelques semaines, de François Hollande. Voter la censure ? Ce serait la dissolution et de 300 ils reviendraient à 50. Et ne pourraient pas aller se réfugier dans les collectivités locales en attendant le retour du beau temps. Ce serait donc Pôle Emploi. Et espérer un miracle en 2017 ? Soyons sérieux, même pas en rêve.

La disparition de ce Parti Socialiste là apparaît inéluctable. Et si finalement ce n’était pas pour la gauche une bonne chose ? Cette démonstration irréfutable que le roi était nu n’était-elle pas le préalable à la reconstruction d’une véritable force de gauche héritière de celle qui existe dans ce pays depuis plus de 200 ans ? Capable à nouveau de penser la société et le monde qui vient et de croire à la possibilité de le transformer.

J’avais, au début de cet article relevé la dimension stochastique de « l’événement Nafissatou Diallo ». Qui avait permis par enchaînement la défaite de Nicolas Sarkozy et la victoire de François Hollande. Pour aboutir à la destruction du Parti Socialiste.

En fait, non, c’est peut-être la providence. La providence ? Comme disait le prix Nobel de physique Richard Feynman, autre solide matérialiste, face aux interrogations sur le fer à cheval porte-bonheur qui ornait son bureau : « Il paraît que ça marche même quand on n’y croit pas. »

*Photo : Bernard BISSON/JDD/SIPA. 00674846_000028.