La lecture de Crus et cuites – Histoire du buveur est plaisante, son auteur Didier Nourrisson ne cachant pas sa sympathie pour son objet d’étude. Sous la houlette de l’historien, nous suivons gentiment, de la Gaule à la France contemporaine, les boires et déboires de Bacchus. Il s’agit en somme de saisir les raisons pour lesquelles le lever de coude a pu être envisagé, à travers les âges, comme un bienfait ou un méfait, un art ou une tare.

Pour le lecteur, l’intérêt du livre réside principalement dans cette semi-découverte : au long des siècles, loué ou méprisé, le buveur européen est plus ou moins laissé en paix. Cette relative tolérance en prend un coup au milieu du XIXe siècle, quand s’exporte sur le vieux continent l’esprit des sectes quakers, des teetotalists et autres sociétés de tempérance anglo-saxonnes.

« N’est-il pas raisonnable de penser que les gens qui ne boivent jamais de vin, naïfs ou systématiques, sont des imbéciles ou des hypocrites. […] Un homme qui ne boit que de l’eau a un secret à cacher à ses semblables. » Chacun aura reconnu Du vin et du haschisch. Nul hasard si c’est en 1860 que Baudelaire écrit les Paradis artificiels, puisque c’est l’année de naissance de Paul-Maurice Legrain (1860-1939), paladin de la tempérance très justement méconnu. Didier Nourrisson nous en tire le portrait dans un chapitre au titre angoissant, « Les buveurs d’eau ». Parfait (au sens cathare) et emmerdeur public – les deux vont de pair –, le bonhomme Legrain préfigure ces braves gens qui passent leur temps à inspecter le verre de leur voisin et n’ont de cesse de le pousser, à coups de sourcil culpabilisateur, sur la voie du salut hydrophile.

Au nombre des potions frelatées de Legrain, on trouve par exemple, ça ne s’invente pas, la « rédemption par le jus de fruit ». Sa thèse de médecine s’intitule quant à elle Du délire chez les dégénérés. Comme on pouvait s’y attendre, les vues de Legrain s’inspirent de celles d’un catholique ultra, l’abbé Morel, sur le péché originel, auxquelles il ajoute une louche de darwinisme et une pincée d’illuminisme franc-maçon. Le brave Legrain finira tout naturellement « patriarche » d’un machin nommé Ordre international des bons Templiers. À l’évocation de cet ami du genre humain, on comprend subitement de quel bois sont fait les surhommes qui hantent présentement les couloirs du ministère de la Santé et qui, tout occupés de notre bien-être, collent des photos de poumons putréfiés et de goitres aux airs de caillettes avariées sur les paquets de cigarettes ; procédé dont le goût montre bien que depuis le moyen-âge, en fait d’imagerie infernale, nous ne montons pas, nous descendons.

Prenant le relais des teetotalists yankees et des templiers pasteurisés bien de chez nous, il y a bien sûr Vichy, dont nous avons conservé l’essentiel de l’arsenal antialcoolique et régénérateur : les fameuses « heures les plus sombres de notre histoire » ont aussi, il n’y a pas de raison, leurs « côtés positifs ». C’est ainsi, nous apprend Nourrisson, qu’une affiche des années 40 dénonce pêle-mêle « la juiverie, la franc-maçonnerie et le pastis ». Vichy et l’eau, tout un programme.

Et le buveur contemporain ? Quelle tête fait-il, per Bacco ? Pour Nourrisson, « glouton ou gourmet, amateur ou ivrogne», il oscille « entre cru et cuite ». En somme, le voilà tiraillé entre le désir de rouler sous la table et celui de profiter de ses chèques-cadeau œnologie. Ce n’est pas tout : il doit considérer son surmoi quakero-vichyste, qui lui intime la modération. Comment diable se sort-il d’un tel enfer ? Nourrisson ne répond pas, pas plus qu’il ne nous donne les raisons qui poussent le « jeune », animal étrange et adorable auquel l’historien consacre quelques pages, à se vautrer puissamment dans la « déglingue ». Notre explication, qui vaut ce qu’elle vaut : la jeunesse (grosso modo : de 12 à 45 ans) est en même temps romantique et pratique. Être James Dean, c’est le pied, mais à 7000 euros le mètre-carré ? Trouvaille : faire le fou, modérément. Délirer bien dans les rails. C’est la goutte d’absinthe qui ne fait pas déborder le vase. Binge-drinker à 20 ans, touriste-œnologue à 30. « Société, tu m’auras pas ! », chantait Renaud.

Pas tout de suite.

Crus et cuites – Histoire du buveur, Didier Nourrisson, Perrin, 2013.

*Photo : LAMACHERE AURELIE/SIPA. 00635794_000134.

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