La proposition de loi de Maud Olivier visant à abolir la prostitution en pénalisant les clients témoigne d’une dégradation du débat politique français. D’une part, la prostitution volontaire ne disparaîtra jamais du globe. D’autre part, prétendre que la pénalisation de la demande permettra l’éradication progressive de l’offre constitue le degré zéro de la pensée économique.

Sur un sujet aussi épineux que la prostitution, étroitement corrélé à une infinité de problématiques philosophiques et politiques – sida, rapports sociaux de sexe, libre disposition de soi, approches du consentement, notion de travail sexuel, droit à la sexualité, politique migratoire et de santé publique – la démagogie et les théories manichéennes constitutives du discours abolitionniste devraient cesser de nourrir des médias complaisants.

Plus encore que les proxénètes, il faudrait pourchasser les clients dont la démarche reflèterait la violence masculine de notre société patriarcale. Dépeint au mieux comme un délinquant sexuel, au pire comme un violeur, le client fait toujours l’objet d’un discours essentialiste. On lui assigne le statut de « pervers » ou de « bourreau », ce qui « consolide la représentation victimaire de la prostituée » comme le souligne le sociologue Lilian Mathieu. Tous les partis politiques s’en réfèrent aux dogmes d’un « féminisme » néo-puritain qui a le vent en poupe. Les lecteurs du rapport d’information sur « le renforcement de la lutte contre le système prostitutionnel » constateront d’ailleurs cette phrase de la députée Ségolène Neuville : « Nous ne pourrons faire l’impasse sur la lutte contre la pornographie ».

Que la droite conservatrice défende une vision traditionaliste de la famille, s’oppose au mariage pour tous, condamne sans arguments sérieux les techniques d’assistance médicale à la procréation comme la gestation pour autrui, discoure sur les bonnes mœurs et veuille repousser les prostituées des centres villes vers les zones périphériques, il n’y a là rien de surprenant. En revanche, que la gauche issue des Lumières plébiscite une idéologie puritaine, véhicule une représentation du monde sans nuance ni dialectique, détachée de toute réalité – c’est-à-dire de toute complexité – est un fait préoccupant dans une République laïque.

Rappelons qu’une politique abolitionniste favorisera les consommateurs fortunés. Ces derniers resteront à l’abri d’une chasse aux sorcières qui pénalisera, d’abord et avant tout, les plus modestes. L’historienne E-M. Benabou a mis en relief cette dichotomie déjà visible au XVIIIe siècle : « un secteur prospère et privilégié qui tend à glisser vers la débauche de haut luxe et à s’évader vers la prostitution privée et le demi-monde, et par ailleurs le secteur de la basse prostitution, souvent traquée et poursuivie. Entre les deux, la barrière de l’arbitraire administratif et policier, mais aussi une invisible barrière sociale ». S’appuyant sur une extension indéfinie de la répression, jusque dans le lit des citoyens, nos élites défendent un projet global de criminalisation. Les « cyber-gendarmes » célébrés par la députée Maud Olivier illustrent à merveille cette philosophie liberticide. De quoi s’agit-il sinon d’instituer une nouvelle police des mœurs ? L’abolitionnisme se réclame du féminisme mais se fonde sur une approche anachronique – préfreudienne – de la sexualité, et s’enracine dans une perspective victorienne.

Mépriser l’Histoire de la sexualité et de la psychanalyse, les enquêtes universitaires, la masse des travaux dont nous disposons – issus des départements d’anthropologie, de sociologie ou d’études féministes – en passant par le patrimoine littéraire et cinématographique, relève d’une misère intellectuelle indigne de la gauche.

En détournant le manifeste pour le droit à l’avortement (1971) écrit par Simone de Beauvoir et cosigné notamment par Marguerite Duras, Gisèle Halimi, Monique Wittig ou Violette Leduc, en relativisant la dimension révolutionnaire et universaliste qu’a représenté la maîtrise par les femmes de leur fécondité, en se plaçant du seul point de vue des clients sans prendre en considération les conditions de travail des prostituées, le manifeste des « 343 salauds » estampillé « Touche pas à ma pute » a sans doute dérouté certains opposants à l’abolition. Il était nécessaire de critiquer ce manifeste et de réinscrire la réflexion dans le champ politique pour ouvrir le débat. Cela étant, que les abolitionnistes distillent les pires amalgames dans le débat public ne suscite en revanche aucune bronca. L’association Osez le féminisme et le collectif « Les jeunes pour l’abolition de la prostitution » font ces temps-ci la promotion d’un court-métrage de Frédérique Pollet Rouyer, La prostitution, un métier ?, dans lequel une conseillère d’orientation force une lycéenne mineure à se prostituer. Le film se gausse ouvertement du sort des handicapés, compare la prostitution au viol et à la zoophilie. C’est une abjection contre laquelle peu de voix s’élèvent.

Combien de temps faudra-t-il pour comprendre qu’il est tout aussi primordial de lutter contre l’esclavage moderne que de laisser les femmes et les hommes majeurs et consentants faire ce qu’ils veulent de leur corps et de leur sexe, y compris pour gagner de l’argent ou en dépenser ?

*Photo : DIDELOT/SIPA. 00214879_000001.

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