Accueil Site Page 2395

L’esprit du 1er avril

19

caroline fourest maurras

Ras la casquette de cet « esprit du 11-Janvier » qui a encore hanté tout le mois de février, de la 4e du Doubs au 49-3 de Valls en passant par les vaticinations de la mère Fourest.

Heureusement, dans la vraie vie, il y aura quand même eu quelques bonnes nouvelles : Riad Sattouf couronné à Angoulême et Timbuktu sept fois aux Césars – et moi qui, tout compte fait, n’ai toujours pas viré à gauche…

INVESTISSEZ DANS UN RIAD !

Dimanche 1er février/Enfin un mois qui commence bien ! Le Festival d’Angoulême couronne L’Arabe du futur, BD autobiographique de Riad Sattouf, ou plus exactement son volume 1 : Une jeunesse au Moyen-Orient (1978-1984).

Ne me dites pas que vous êtes trop cultivé pour connaître Riad Sattouf ! D’origine syro-bretonne, ce type-là est « fou pas mal », comme disent les vieux Cajuns francophones. Il est l’auteur d’une série dessinée intitulée La Vie secrète des jeunes (publiée dans Charlie de 2004 à 2014) et l’inventeur de Pascal Brutal, un antihéros aussi aberrant que le monde « futuriste » dans lequel il vit. Accessoirement, Riad a remporté en 2010 le César du meilleur premier film pour Les Beaux Gosses.

Quant à L’Arabe du futur, le mieux est encore de citer in extenso la 4e de couverture : c’est « l’histoire vraie d’un enfant blond et de sa famille dans la Libye de Kadhafi et la Syrie d’Hafez Al-Hassad ». Dévendeur, le pitch ? Mais c’est ça, la façon Sattouf ! Pas vraiment le genre « gags à gogo » ; mais sous son trait, ses souvenirs d’enfance se changent en conte.

La recette est plus simple à décrire qu’à reproduire : sens de l’observation + distance = ironie bienveillante. Ainsi du titre, L’Arabe du futur : c’est celui que son père, laïc et progressiste, espère contre vents et marées voir émerger des brumes obscurantistes, grâce à l’éducation. Riad Sattouf donne à penser en souriant – et c’est toute la vie qui devrait être comme ça ![access capability= »lire_inedits »]

BARRÈS COLLABO ?

Lundi 2 février, 21 h 30/Au micro de Taddeï, qui tient salon tous les soirs dans son « Europe 1 Social Club », Me Jean-Marc Fédida parle de son dernier livre, L’Affaire Maurras (cf. le compte-rendu signé Marie Céhère sur Causeur.fr).

« Vous qui avez 25 ans, qu’est-ce que le nom de Maurras évoque pour vous ?, demande soudain Taddeï à la jeune romancière Cécile Coulon.

– Pour moi, répond l’interpellée, ce nom est associé à celui de Maurice Barrès, un autre écrivain qui, je crois, était un peu dans le même cas… 

– C’est différent, explique alors patiemment Fédida. Maurras est un militant politique, qui va porter son combat jusqu’aux côtés du maréchal Pétain. Ce qu’on lui reprochera, à son procès, c’est surtout ses dénonciations de familles gaullistes, juives ou démocrates-chrétiennes. Barrès, lui, n’est jamais rentré dans cette félonie-là ; d’ailleurs, il ne fera l’objet d’aucune poursuite à la Libération. »[1. Note à l’attention de Jean-Marc et de ses camarades de classe : Barrès a été arraché à notre affection en 1923.]

Elle est pas bonne, celle-là ?

« DANS LE REPTILIEN, Y A PAS MARX ! »

Vendredi 6 février/« C’est la nuit qu’il est beau de croire en les Lumières ! » Ainsi songé-je en voyant, sur la chaîne Histoire, Régis Debray parler du tome II de ses « Dégagements » : Un Candide à sa fenêtre.

Ce soir-là, il est l’invité de l’émission « Historiquement show », où Michel Field, avec le concours de Jean-François Colosimo dans le rôle du sparring partner, l’interviewe sur le « retour du religieux ». Eh bien ça n’est pas une Bonne Nouvelle pour les hommes de Progrès, et Debray ne se le cache pas. Au fil du débat, il le reconnaît même successivement sur tous les tons :

– Lyrique : « Je suis un fils des Lumières qui veut expliquer pourquoi il y a de la nuit, et pourquoi la nuit n’est pas effaçable par le jour. » Beau comme une crèche !

Désabusé : « On nous avait dit : “Une école qui s’ouvre, c’est un temple qui se ferme, et le progrès de la science fera reculer les croyances.” (…) En 1950, le communisme disait qu’il enterrerait les religions en l’an 2000 ! Eh bien, ce sont les religions qui ont envoyé le communisme au musée. »

En disant ça, Régis sait bien qu’il va passer une fois de plus pour un réac aigri – voire pire, un social-traître. Mais qu’importe le qu’en-dira-t-on ? L’honnêteté intellectuelle avant tout ! « Dans nos schémas, il y avait un avant obscurantiste, tribal, fanatique et un après rationnel, émancipé, sympathique… Tout ça fout le camp sous nos yeux ! » Non sans panache, Debray se refuse pourtant à quitter le camp du Progrès, aussi calciné qu’il soit… Où irait-t-il, aussi ?

Pour un esprit aussi exigeant que le sien, il faudrait au moins une conversion à la vraie religion (la mienne), et on sent bien que c’est pas encore pour tout de suite. En attendant, confronté à ce tragique accident du sens de l’Histoire, il fait la seule chose à faire dans ce cas-là : un constat.

Au romantisme et à l’abattement succède alors la lucidité : « Je suis un enfant des Lumières, mais j’ai fait mienne la devise Ode sapere ! Ose savoir pourquoi il y a du croire, et pourquoi le savoir n’élimine pas le croire. » Même que notre chercheur a trouvé ! « On assiste à quelque chose que n’avaient pas prévu les progressistes : en cas de crise, c’est l’archaïque qui remonte. »

Dans les strates de l’évolution humaine, creuse-t-il, le religieux est largement antérieur au politique. Ce dernier l’avait même supplanté en tant que sacré mais voilà que, ces derniers temps, il ne tient plus son rang. Ainsi s’explique la revanche du religieux, diagnostique le docteur Debray ; c’est triste, surtout pour lui, mais c’est comme ça.

J’aime cette façon de mettre ensemble sur la table ses tripes et ses travaux, même contradictoires. Rigueur et profondeur quoi qu’il en coûte ! C’est ça, la Debray touch. Il faut l’entendre, en conclusion, évaluer sa propre pensée à l’aune de l’anthropologie : « Le credo progressiste, qui est encore le mien, est inscrit dans le cortex frontal antérieur (dit-il en se frappant le front.) C’est beaucoup moins solide que l’hypothalamus, et le reptilien en général ! Dans le reptilien, y a pas Marx. »

En gros, si j’ai bien compris, l’avenir du Progrès passe par une hypothalamotobie laïque, gratuite et obligatoire. Il est pour, Régis ?

LE COUP PASSA SI PRÈS QUE LE CHAPEAU TOMBA…

Dimanche 8 février, 23 h 59, quelque part dans le Doubs/Ouf ! On a eu chaud… Toute la classe médiatico-politique était sur les dents, prête à appeler à la mobilisation citoyenne. À 836 voix près, il fallait redescendre dans la rue contre « la Bête immonde qui monte ». Là au moins, on est tranquille jusqu’aux départementales de mars.

HEUREUSEMENT, IL Y A FOUREST !

Lundi 9 février, 7 h 19/Sur France Culture, chronique post-doubienne de l’épastrouillante Caroline Fourest. J’écoute en me rasant – mais pas à cause d’elle, bien au contraire ! Plus je l’entends, plus le mystère Fourest s’épaissit : sincèrement sotte, ou juste arriviste ?

Sans surprise, mes ami(e)s misogyn(e)s plaident pour la première hypothèse. Mais j’aime aussi la version d’Esther Benbassa : « Fourest, c’est une affairiste qui fait commerce d’idées. (…) Ça lui a permis de grimper à toute vitesse les marches de la notoriété. »

Entre les deux, à vous de juger : « L’esprit du 11-Janvier, nous explique Caroline, a permis de remettre en mouvement les républicains, et de barrer la route in extremis à une troisième députée frontiste. » Si c’est ça, à coup sûr ça valait bien 17 morts ! Certes on n’a pas vraiment de preuve ; mais, compte tenu de l’enjeu, le doute devrait suffire. « On ne sait pas quel score aurait fait le FN sans la Marche républicaine… » C’est bien vrai, ça ! Peut-être la démocratie doit-elle sa courte victoire aux nouveaux abonnés de Charlie dans la 4e du Doubs.

Reste un grave problème, aux yeux de Cafou[2. C’est comme ça que je l’appelle, dans l’intimité de mon Moi.] : « Le Front républicain est éparpillé, alors que le Front national est soudé. » Ça aussi ma foi, c’est bien vrai ! J’y avais pas pensé, mais ce déséquilibre est injuste, et même, si ça se trouve, dangereux pour nos libertés.

Déjà, avertit la chroniqueuse, « le FN se croit au-dessus des lois et de la morale. Ses militants et ses cadres multiplient les menaces publiques envers les journalistes… » À quand l’huile de ricin pour tout le monde ? « Les temps sont proches ! », annonce à grands coups de gong Philippula la prophétesse. À l’entendre vaticiner, on croirait que les gars de la Marine, avec leurs alliés de revers sarrazins, ont déjà arraisonné le vaisseau France et s’en sont rendus maîtres ; depuis un certain temps même, vu tous les maux dont elle les rend responsables.

Pas folle, la guêpe a donc pris le maquis, entre autres à France Culture, au Monde, sur tous les plateaux télé et dans les meilleures librairies. Grâce à cette subtile stratégie d’ubiquité, impossible pour les tueurs (islamofascistes ou fascistes pur porc, quelle différence ?) de la « loger ». Paranoïa ? Mais ceux qui disent ça ne se rendent pas bien compte : elle est l’ultime digue contre la marée vert-de-brun !

Pour plus de détaux, on consultera avec profit son Blog de Caroline Fourest, très complet. Sainte Caro y corrige même de sa blanche main, en une petite trentaine de pages, sa fiche Wikipédia – régulièrement salopée, paraît-il, par « les islamistes et les militants d’extrême droite ». Ces salauds-là, s’indigne-t-elle, « se donnent la main » pour y insérer d’odieuses calomnies, comme quoi elle serait « proche du Grand Orient », voire qu’on l’aurait traitée de « menteuse ».

Dégueulasse, non ?

ESPRIT DU 11-JANVIER, ES-TU LÀ ?

Mercredi 11 février/ Ça devait arriver ! Voilà maintenant qu’on nous enjoint de célébrer le premier mensiversaire du 11-Janvier. « Ce n’est plus de la politique, c’est du spiritisme ! » commente, non sans esprit, Mme Le Pen. Aujourd’hui en tout cas, il n’est question que de « ça » dans les télés, les radios et sur les réseaux sociaux – à ne pas fréquenter sans bottes Aigle. Reste à savoir ce que la fameuse Marche a vraiment signifié –par exemple pour les marcheurs… Émotion légitime contre la barbarie djihadiste ? Unité nationale ? Front républicain ? Tourisme ??

Sur mon Facebook à moi (fréquentable même en mocassins), un certain Ze Lord esquisse un pronostic, inspiré lui aussi :

« 11-Janvier, es-tu las ? – Jamais ! » Je serais moins optimiste encore. Certes, l’« esprit » coin-coin commence à me gonfler grave. Mais si on nous fait un coup à la Twin Towers, je ne réponds plus de rien.

MASSACRE AU 49-3

Mardi 17 février, 16 h 25/À la surprise générale (?), le Premier ministre engage la responsabilité de son gouvernement sur la loi Macron. Je ne suis pas politologue, ni même médium, et pourtant ça fait bien une semaine que j’y pensais sous la douche[3. Rassurez-vous, j’en suis sorti plusieurs fois entre-temps.].

Bien sûr les « frondeurs » sont très remontés contre leur gouvernement, mais pas au point de se représenter devant leurs électeurs. Quant au pouvoir, depuis le début, il négocie avec ces chahuteurs le Taser dans la poche. Alors quoi ? Tous comptes faits et refaits, plutôt que de jouer à la roulette belge, Valls a préféré se la jouer Monsieur 100 000 volts. Il est où, le scoop ?

À venir, sans doute ! D’abord, Manuel n’a plus le droit de dégainer jusqu’à l’été. Autrement dit, fini les « grands textes d’orientation », c’est-à-dire l’action politique. Place aux petits toilettages qui ne mangent pas de pain. C’est bien la peine d’être sous la Ve… Sans compter qu’entre-temps, il y aura la bataille de Poitiers ! Début juin, le congrès du PS s’annonce animé, surtout avec le retour de Martine Guerre, leadeuse naturelle des frondeurs.

En trois jours, on attend mieux de ce show que du gunfight foireux Copé-Fillon (6 mois, 2 morts seulement). Là, si tout se passe bien, ça va être du Tarantino ! D’ailleurs je gage que les caméras de BFM sont déjà installées, pour avoir les meilleurs angles.

« BASILE, TU VIRES À GAUCHE ! »

Mercredi 18 février/À force de m’interpeller en ces termes, pour rire j’espère, la reine Élisabeth m’incite quand même à faire mon examen de conscience. Certes je préfère Coluche à Desproges ; mais c’est juste parce que sa palette était plus large. L’auguste aurait pu faire clown blanc ; pas l’inverse.

Si c’est à cause de Piketty, pas de problème non plus. Il n’y a qu’à lire ses contempteurs de gauche pour comprendre la manip’ : sous ses faux airs de mutiné, le mec n’a pour but que de « sauver le capitalisme » – alors que l’objectif est d’en finir une bonne fois pour toutes avec lui, je vous le rappelle.

Reste mon enthousiasme immodéré pour Bergoglio, qui n’est quand même pas Dieu – s’Il existe. Décidément, ce pontife-là aime tout le monde sauf le Vatican : les gays, les immigrés, les athées et même les musulmans. D’ailleurs nos amis les cathos intégristes, quand ils parlent de lui, mettent désormais volontiers son titre entre guillemets – en attendant les parenthèses[3. « T’as pas le portable d’Ali Agça ? »].

C’est pourtant simple à retenir : ne pas confondre le spirituel et le temporel, ni le rôle du pasteur avec celui du politique. On n’a pas les mêmes responsabilités selon qu’on est pape (même François) ou président (même Hollande).

Cela dit, ça pourrait être drôle que ces deux-là intervertissent leurs charges, ne serait-ce que pour une soirée d’Halloween. Et devinez qui se débrouillerait le mieux : l’énarque au Vatican, ou le jésuite à l’Élysée ?

LA DROITE DU PÈRE

Vendredi 20 février/ La seule droite qui vaille, si m’en croyez, c’est la « droite du Père » à l’heure du Jugement dernier. Tâcher d’être, ce jour-là, parmi les brebis plutôt que les boucs. Le reste n’est que vanité et poursuite de vent, comme disait L’Ecclésiaste.

Il n’y a qu’un clivage au fond, c’est-à-dire à mes yeux : penser le monde avec ou sans Dieu. Je sais bien que l’époque a tranché depuis longtemps[4. Deux cent vingt-deux ans déjà ! Comme le temps passe…]. Ça doit même être ça, mon côté réac. Je reste bloqué sur la phrase de Dostoïevski, déguisé pour l’occasion en Ivan Karamazov : « Si Dieu n’existe pas, tout est permis. » Sans doute mais, quand tout est permis, qu’est-ce qui est encore marrant ?

« TIMBUKTU », POÈME SUR UN CAUCHEMAR

Samedi 21 février/Sept Césars pour Timbuktu. Une belle revanche pour Abderrahmane Sissako, reparti bredouille de Cannes – et un succès personnel pour moi ! Peu de gens le savent, mais moi aussi j’avais mis de l’argent dans le film : 4 places au Pathé Beaugrenelle pour la famille.

Rien de tel qu’un mouslime, ou assimilé, pour dénoncer la folie djihadiste. Encore est-elle, ici, convenablement décaféinée. Sinon je n’aurais pas pu emmener les enfants – ni a fortiori Barjot, qui craint moins Dieu que les effets spéciaux.

Chez Sissako, les assassinats sont discrets et les lapidations elliptiques. En revanche il excelle à nous montrer, en contrepoint, les petites tartufferies des détenteurs du vrai Coran. Sous leur uniforme de Police islamique, ils savent se montrer impitoyables envers leurs coreligionnaires « défaillants ». Mais les plus humains d’entre eux fument en cachette, convoitent la femme de leur voisin et, de frustration, finissent par décharger leur kalachnikov entre les dunes, sur un buisson suggestif…

Sans vouloir tout « spoiler », il y a aussi la résistance, passive ou farouche, des Tombouctiens de souche : adultes qui préfèrent crever, enfants qui jouent au foot sans ballon…

La seule mauvaise critique que j’aie lue, c’est dans Les Cahiers du cinéma : « Comment, alors que la réalité est toujours brûlante, la réduire à un axiome aussi usé que : la poésie, c’est mieux que l’oppression ? » Et accessoirement, comment peut-on poser des questions aussi con ? Apparemment, ces messieurs-dames des Cahiers auraient préféré un documentaire… Pas de problème ! Je me cotise, et j’offre à toute l’équipe un aller simple chez Boko Haram. Mais si jamais vous revenez, je veux de la réalité brûlante, OK ?[/access]

L'Arabe du futur - Tome 1

Prix: 22,90 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 4,29 €

*Photo : wikicommons.

Le service civique des seniors? Excellente idée!

96

service civique yade

Pauvre Rama Yade! Elle vient d’apprendre à ses dépens qu’il vaut mieux ne pas avoir d’idées en politique, si on veut un peu durer. Ou alors, comme Sarkozy en début de semaine ou Macron les semaines d’avant, pour avoir l’air sérieux, il faut se contenter comme l’a dit fort justement Cécile Duflot à propos de la loi Macron, justement, d’aller puiser dans la « vieille boite à outils thatchérienne des années 80 ». On ne fera pas l’injure à notre personnel politique et médiatique de penser que la violence et le mépris de ses réactions sont proportionnels au fait que Rama Yade soit jeune, belle, intelligente, ambitieuse et Noire. Mais qu’a donc proposé celle qui fut secrétaire d’Etat  aux droits de l’homme de Sarkozy, et légèrement échaudée par l’expérience quand elle s’aperçut qu’elle était le gadget cool d’une droite dure? Tout simplement un service civique pour les seniors.

Les seniors, il faut bien sûr entendre les vieux et les personnes âgées. Même Yves Jégo, le charismatique Yves Jégo de l’UDI, le parti de Rama, a trouvé par tweet l’idée « saugrenue ». On se demande si Rama va s’en remettre: après avoir perdu la course à la présidence de la formation centriste au profit du non moins charismatique Jean-Christophe Lagarde qui a l’avantage d’être un homme, Rama se retrouve « saugrenue ».

Et pourtant, ce service civique pour les seniors est-il aussi « saugrenu » ? On peut quand même y réfléchir. D’abord, pour commencer, il existe déjà sans être formalisé. Dans une société où les trentenaires vivent en coloc, où entre la précarité généralisée, les temps partiels imposés, les horaires flexibles et bientôt le travail le dimanche, heureusement qu’ils sont là, les vieux, pour maintenir en état de survie leurs propres enfants. Entendons les vieux altruistes avec le sens de la famille, ce qui ne va pas de soi car Mai 68 et l’hédonisme libertaire-consumériste étant passés par là, les vieux aujourd’hui sont les derniers riches et, en plus, ils sont en bonne santé. Alors plutôt que d’aller garder les chiares pisseux et morveux de leurs enfants qui vont vendre des voitures dans les zones commerciales ouvertes au minimum douze dimanches par an, ils peuvent préférer le trekking en Laponie ou les croisières organisées par des hebdos libéraux de centre gauche à 4000 euros la semaine où des économistes médiatiques de garde viendront leur expliquer, alors qu’on approche de Trieste, à quel point il est moderne et nécessaire de procéder à des réformes de structure, comme la retraite à soixante-dix ans alors qu’eux profitent à taux plein de la répartition depuis parfois vingt ans. Mais bon, heureusement, les papies et mamies gâteaux existent encore et n’hésitent pas à se dévouer pour aider une génération sacrifiée dans une crise interminable.

L’idée de Rama est bonne. En systématisant ce service civique par les seniors, elle voudrait aider les retraités pauvres d’une part et d’autre part demander aux retraités riches de rendre un peu ce que toute la société des Trente glorieuses leur a donné, à ces enfants du baby boom qui ont a peu près tout eu. Pour les pauvres, rappelons que finir à l’hospice dans la solitude, cette idée de service senior qui consisterait à aller recompter des histoires aux touts petits dans les écoles, par exemple, n’est pas forcément un cauchemar. Enfin pas plus que de se retrouver seul dans sa piaule d’un EPAD en Picardie, durant des journées entières, faute de personnel. Rama s’est souvenue sans doute, que ce qui choque beaucoup mais alors vraiment beaucoup en Afrique Noire, c’est précisément ce retranchement des vieillards loin des yeux et du cœur des familles qui pour des raisons économiques mais aussi parfois banalement égoïstes ne supportent plus la présence encombrante et culpabilisatrice des Anciens.

Quant aux retraités aisés ou à ces « seniors » qui, dans le monde politico-médiatique, ne veulent pas lâcher l’affaire (c’est tout de même, pour moi qui ai cinquante ans, les mêmes journalistes politiques qui ont présenté les débats présidentiels de 1981 à 2007), ce service civique sera un bon moyen de rendre un peu de ce que leur ont donné les Trente glorieuses. On ne sait pas si Rama Yade a lu La génération lyrique de François Ricard ou Le choc des générations de Louis Chauvel, et si ça n’est pas le cas, ça pourrait l’aider. La génération lyrique a tout eu sur tous les plans, comme jamais dans l’histoire: plein emploi, accès à la propriété, couverture sociale, retraite, pouvoir d’achat en constante augmentation, sexualité libre sans l’hypothèque du Sida, bref ce qu’un cinéaste a pu appeler  La parenthèse enchantée. Qu’ils rendent un peu de tout ça à leurs enfants et petits-enfants, dans cette crise interminable à laquelle ils ont échappé, ne me choque pas plus que ça.

Et en tout cas, Rama a au moins eu le mérite d’ouvrir le débat.

Chronique d’un désastre annoncé

10

kevin spacey house cards

La série télévisée américaine House of cards a remporté un grand succès tant auprès des critiques que du public lors de ses deux premières saisons. De nombreuses récompenses aux Golden Globes et aux Emmy Awards ont salué cette série originale qui est produite par une chaîne purement internet, ajoutant en cela à l’originalité du phénomène.

House of cards, rappelons-le, met en scène le personnage de Franck Underwood « whip » (coordinateur) de la majorité démocrate à la Chambre des représentants et son épouse qui échafaudent des plans perfides pour se propulser au sommet de la vie politique américaine. Au terme de la première saison, Franck Underwood parvient à se faire nommer vice-président des Etats-Unis. Au terme de la seconde, il devient Président en trahissant son prédécesseur qu’il pousse à la démission.

On s’attend au cours de la saison 3 qui s’est ouverte cette semaine à ce que Franck Underwood use de méthodes tout aussi radicales pour se maintenir au pouvoir et se faire réélire au terme de son demi-mandat. Pourtant la déception est immense chez beaucoup de téléspectateurs car les scénaristes ont renoncé à toutes les transgressions morales qui rendaient la série si attirante :

Le cynisme. Franck Underwood est un personnage 100% cynique qui ne croit à rien si ce n’est à lui-même. Il est la figure paroxystique de la réussite sociale qui s’assume dans l’écrasement des faibles et leur manipulation au bénéfice d’une cause purement individuelle. Il projette en cela la réalité d’une société américaine en proie à la dérégulation la plus totale, mais sous le couvert d’une morale de plus en plus exigeante. Une société qui peine à cacher sous le politiquement correct (invention américaine) le pouvoir donné aux lobbies au détriment du peuple. Comment savoir si les fans américains de la série ne l’apprécient pas pour des raisons strictement inverses des Européens ?

– Le machiavélisme. Franck Underwood joue au billard à trois bandes et même plus. Le spectateur était immergé au cours des saisons 1 et 2 dans un scénario plein de rebondissements dont il savourait les détours et les surprises. Le héros était certes perfide, mais sa malignité forçait l’admiration un peu gênée de tous. Pourquoi ? Sans doute parce que Underwood incarnait l’archétype de l’homme qui maîtrise son destin, même si au passage il ruinait des vies. Fascination, non pas tant pour le pouvoir, que pour l’emprise.

– La complicité morbide, enfin. Le héros et sa femme commettent, non seulement des forfaitures morales, mais aussi des crimes de sang. La saison 2 s’ouvre sur un épisode où Franck Underwood tue volontairement son ancienne maîtresse en la projetant sous le métro. Le spectateur prend subitement fait et cause pour l’assassin et souhaite qu’il reste impuni pour parvenir à son but. Il passe ainsi du statut de voyeur de crimes odieux au statut de complice de l’immoralité la plus abjecte. La transgression est totale et House of cards va sûrement plus loin dans ce sens que Scandal , autre série transgressive : il y a moins de sang, mais il y a plus de déstabilisation des repères du spectateur.

Sur ces ressorts scénaristiques, chacun pouvait s’attendre à une apothéose dans la saison 3 : alors que le héros est parvenu à la présidence des Etats-Unis en possession de pouvoirs sans limites, son dérèglement moral s’annonçait sans fin. On devinait qu’il allait déclencher des guerres, écraser des destins, pourrir la vie de ses collaborateurs et de ses opposants pour affermir son pouvoir et se faire réélire. Mais non. Les scénaristes nous ont livré une bluette insipide, où il ne se passe strictement rien hors de la normale : on y voit Underwood tenter de résoudre le problème du chômage, essayer de ramener la paix au proche-orient, tenter de faire ami-ami avec le président russe. La routine bienveillante d’un président « normal ». D’épisodes en épisodes, on espère découvrir un complot, un cadavre dans un placard, ne serait-ce qu’une petite prévarication… Non rien, pas la moindre turpitude. Juste une série de dialogues intimes et insipides qui s’éternisent dans la pénombre. On se croirait dans un documentaire de France 5 « Une journée avec François Hollande à l’Elysée »…. Et le spectateur se surprend à s’endormir sur son canapé. Quand il se réveille, il interroge son son voisin ou sa voisine : « j’ai loupé quelque chose, qu’est-ce qu’il s’est passé ? – Rien » .

Canada : en cellule à cause d’un cellulaire?

3

L’affaire secoue tout le Canada, anglophone comme francophone : Alain Philippon, un citoyen de 38 ans, originaire de Sainte-Anne-des-Plaines dans les Laurentides, risque 25 000 dollars et un an de prison pour un motif assez inattendu.

Lundi dernier, alors qu’il passait les contrôles de l’aéroport d’Halifax, après un séjour en République Dominicaine, M. Philippon a été sommé par les douaniers qui fouillaient ses affaires de leur donner le code confidentiel permettant d’allumer son smartphone (ou plutôt de son « cellulaire » comme on dit encore par là-bas) et d’en inspecter le contenu.

Ni une ni deux, les fonctionnaires de l’ASFC (Agence des services frontaliers du Canada) ont fait mettre illico ce voyageur désobéissant en accusation pour « obstruction au travail des douaniers ».

Selon la chaine publique canadienne CBC, l’affaire, qui sera examinée par le tribunal le 12 mai prochain, pourrait donner lieu à une joute d’avocats monumentale. D’après le professeur de droit interrogé par CBC, Rob Currie de l’Université Dalhousie d’Halifax, rien dans la loi ou la jurisprudence ne stipule l’obligation ou non d’un voyageur à donner le mot de passe d’un appareil électronique. «C’est une chose pour les agents d’inspecter l’appareil, dit le Professeur Currie, c’est une autre chose de vous contraindre à les aider»

Bref, on est semble-t-il en plein vide juridique. Si ça se trouve, les législateurs du XIXe ou du XXe siècle qui ont codifié le droit des douanes canadien n’ont pas eu le nez assez creux pour statuer sur l’inviolabilité des smartphones.

Peut-être pourrait-on leur faire un procès pour négligence criminelle?

Les fantômes de Sarre-Union

13
antisemitisme sarre union alsace

Un antisémitisme ne chasse pas l’autre, il le réveille. Ainsi, un mois après les tueries de Paris, à Sarre-Union, ce sont des rejetons d’Alsaciens tout à fait convenables, dont deux fils d’enseignants, qui se sont livrés à une bacchanale macabre, agrémentée de saluts nazis et de vociférations antisémites, dans le cimetière juif de la ville. Alors, on s’interroge. Pourquoi ces adolescents bien sous tous rapports ont-ils choisi ce mode d’évacuation de leur trop plein de testostérone nouvelle et d’agressivité pubertaire en s’en prenant à des juifs morts depuis longtemps ? Il semble qu’à Sarre-Union, et dans d’autres localités semi-rurales d’Alsace, la profanation des cimetières juifs, témoins d’une époque révolue, soit devenue une forme habituelle de manifestation de mauvaise humeur. Au cours des dix dernières années, ce cimetière a été profané trois fois, ces exactions ayant été attribuées à des groupuscules néonazis, que l’on disait venus de l’Allemagne voisine. Leurs auteurs ont, dans la majorité des cas, échappé à la police et à la justice.

Sarre-Union est situé au cœur de « l’Alsace bossue », excroissance du Bas-Rhin au nord-ouest de Strasbourg, dans les collines séparant les Vosges du Nord du Palatinat allemand. Dans cette région, majoritairement de tradition protestante, la présence juive, attestée depuis le Moyen Âge, était incarnée par une communauté d’artisans, de commerçants, d’agriculteurs insérés dans le tissu économique local, mais vivant dans un quartier séparé. L’annexion de l’Alsace à la France en 1789 leur ouvrit le bénéfice de l’émancipation révolutionnaire, et les juifs de Sarre-Union, libérés de l’arbitraire des potentats locaux, devinrent des citoyens à part entière. Le premier exode des juifs d’Alsace eut lieu à la suite de la défaite de 1870, lorsqu’une partie d’entre eux émigra au-delà des Vosges. En 1939, un nouvel exode, provoqué par le déclenchement de la guerre franco-allemande, fut organisé par les autorités françaises craignant que les quelque 30 000 juifs d’Alsace-Lorraine soient les victimes de la politique raciale de Hitler en cas de repli des forces armées. Après la défaite de 1940, le gauleiter de Strasbourg, Robert Wagner, ordonna l’expulsion vers la zone non occupée de la France des quelques milliers de juifs alsaciens-lorrains demeurés sur place, leurs biens, et ceux des juifs absents étant confisqués.[access capability= »lire_inedits »] À cette époque, Hitler et les nazis menaient une politique antijuive fondée sur l’expulsion des juifs du territoire du Reich et leur dépossession de leurs biens, avant de passer à la « solution finale », en 1942. Il ne manqua pas d’Alsaciens pour s’emparer de ces biens vacants, ce qui allait causer quelques problèmes après la défaite du Reich.

Dans cette Alsace bossue qui se rappelle aujourd’hui à notre attention, moins francisée que les grandes villes comme Strasbourg et Mulhouse, fief des mouvements autonomistes entre les deux guerres, la proportion de la population sensible aux sirènes nazies n’était pas négligeable, comme le relèvent des historiens du terroir. Les « malgré-nous », comme on désigne ces soldats d’Alsace-Lorraine enrôlés « de force » dans la Wehrmacht, comptaient parmi eux un nombre non négligeable de nazis bon teint. À la Libération, on préféra ne pas trop faire dans le détail, et l’ensemble de la population alsacienne et lorraine fut considérée comme victime du nazisme[1. L’épuration dans les départements d’Alsace-Moselle ne se différencia pas, dans son ampleur, de celle pratiquée sur le reste du territoire français.]. Comme les hauts responsables de l’administration du Reich dans la province n’étaient pas des Alsaciens de souche, mais des Allemands, leur procès et leur châtiment permirent opportunément d’occulter l’adhésion au nazisme de larges secteurs de la population, en particulier dans l’Alsace bossue. L’exode massif de 1939-1940 mit un terme définitif à l’existence des communautés juives de l’Alsace et de la Lorraine rurales. Ceux de leurs membres qui avaient survécu à la Shoah s’installèrent définitivement dans les localités de la « France de l’intérieur » où ils avaient trouvé refuge. Les habitants des grandes villes furent plus nombreux à revenir, et la récupération de leurs biens spoliés fut quelquefois pénible et laborieuse. Au bout du compte, c’est la République fédérale d’Allemagne qui indemnisa les victimes juives alsaciennes dans le cadre de la Claims Conference, instituée en 1951 par la RFA, Israël et le Congrès juif mondial.

Ainsi, à Sarre-Union et alentour, ceux qui avaient acquis à vil prix les biens des juifs pourchassés purent tranquillement, et en toute bonne conscience, continuer à en jouir, sans craindre d’en être chassés par des propriétaires légitimes, partis vers des cieux plus cléments. Cette histoire enfouie ne pouvait manquer de ressurgir : faute d’avoir été désigné en tant que tel, l’antisémitisme séculaire d’une partie de la population alsacienne et lorraine pouvait continuer à faire son bonhomme de chemin dans les esprits, de génération en génération. L’Alsace bossue fut une des premières terres à voir progresser fortement le vote Front national, à l’époque où Jean-Marie Le Pen considérait la Shoah comme un détail de l’Histoire. La mauvaise conscience, entretenue par ces 400 tombes juives laissées à l’abandon, obscurcit sans doute l’entendement : il faut faire disparaître toute trace de ces fantômes juifs qui nous hantent ! Les auteurs de cette profanation ont beau n’être, comme on le répète, que des adolescents dévoyés, ils ne viennent pas de nulle part…[/access]

*Photo : ZIHNIOGLU KAMIL/SIPA. 00705190_000004.

Travail le dimanche : et si on inventait un huitième jour?

34

travail dimanche loi macron

Emmanuel Macron nous l’a promis : la progressive entrée dans les mœurs du travail dominical sera l’une des amorces de notre renouveau économique. Peu à peu, en apprenant à faire du dimanche un jour comme les autres, les Français consentiront à devenir enfin des citoyens 2.0, partenaires actifs au règne sans partage de la grande foison marchande. Par-delà les clichés que semblent véhiculer de tels propos, il y a une réalité anthropologique que ne parviennent plus à masquer nos dirigeants, de gauche comme de droite.

Contre toute attente, notre société, si complexe par ailleurs, ne semble tenir qu’à un maigre fil, celui de la croissance perpétuelle. Par croissance, il faut entendre la constante augmentation de biens et de services produits, dont témoigne le très fameux PIB. Pour garantir et pérenniser la croissance, il faut que la population active aille au charbon. Hommes, femmes, jeunes ou moins jeunes, autochtones et travailleurs immigrés, tous y participent à leur mesure. Chacun produit, dans son domaine propre, en vue d’ajouter à l’immense masse des choses susceptibles de provoquer des mouvements d’argent. Ce rôle de producteur a toujours été un élément important dans l’histoire des peuples non reclus sur eux-mêmes. À notre époque, il est devenu obsessionnel. À telle enseigne que les énormes contingents d’inactifs (économiquement parlant), et pas seulement les chômeurs (retraités, parents au foyer, mineurs, étudiants, marginaux, prisonniers, voire malades ou simples oisifs), pourraient nous poser énormément de problèmes, freiner le pays dans ses élans productifs.

Heureusement, avec l’entrée des masses sur la scène politique, la priorité accordée à la défense des droits et à la passion démocratique du confort, nécessaires à l’avènement de la société de consommation, auguraient le mouvement marchand perpétuel. Ainsi l’étau politique allait-il se desserrer lentement au profit de la « gouvernance », simple gestion de l’offre et de la demande. Qui dit offre dit production, qui dit demande dit consommation. Or consommer, c’est déjà produire. En mettant en valeur mon besoin de consommer, j’enjoins certains de travailler pour moi, moyennant rétribution. Et en entretenant le réflexe consumériste par l’omniprésence de la publicité, le PIB reste à flot. Ce que nous appelons « loisir » n’est pas vraiment ce que les Grecs appelaient tel. Il s’agissait pour eux de se libérer des contraintes économiques pour se consacrer à des activités plus nobles à leurs yeux ; pour nous, il s’agit essentiellement de cesser de produire pour s’adonner à la consommation, quelle qu’elle soit.

Dans cette perspective, le travail dominical devait logiquement advenir, tôt ou tard. Il eût été illusoire de croire qu’un jour de la semaine pourrait demeurer éternellement soustrait à la corvée de croissance. Celles et ceux qui espéraient préserver un loisir commun, vierge de tout désir de mieux « gagner sa vie » ou de la dépenser continuellement, en sont pour leurs frais. Notre avant-garde politique les a enfin et officiellement dégrisés. Bien entendu, dans leurs propos, la crise économique commande une telle mesure. Le grand maelström qui agite le monde contraint la France à être toujours plus compétitive. Et puis qui peut légitimement s’opposer à la volonté de certains individus de travailler plus pour gagner plus ? Prétextant que, de toute façon, une nation ne peut vivre d’amour et d’eau fraîche un jour par semaine, et qu’il a donc fallu de tous temps des volontaires pour travailler le dimanche, un appel est lancé pour faire de l’exception la règle. Non seulement en conviant quelques-uns à enfiler ce jour-là l’habit du producteur, mais en invitant la masse à la consommation débridée. « Ça permet de faire les courses qu’on n’a pas le temps de faire en semaine » diront certains, « ça se fait déjà ailleurs et il faut que la France rattrape son retard » asséneront d’autres. Une majorité de Français verra forcément d’un bon œil ce qu’on leur vend comme un droit, une liberté, un confort supplémentaire.

Il faut s’être rendu un samedi dans l’un des temples de la consommation en région parisienne pour comprendre que ce que l’on cherche à égaler, ce sont les grands malls des Émirats. Nous apprenions l’an dernier que l’un d’entre eux accueillait chaque année à lui seul autant de visiteurs (estampillés « touristes ») que Times Square, Disney World et la Tour Eiffel réunis. Nous savons aussi que ces parcs d’attraction pour adultes consentants fleurissent en quinconce dans nos campagnes, là où le bruit des caisses enregistreuses n’est pas encore audible aux culs-terreux démunis et privés de lieux dédiés. Le projet est simple : aménager le temps de chacun en une succession d’actes marchands et l’espace de tous en un réseau d’échanges éphémères, aux seules fins d’assouvir la voracité de la croissance.

L’objection est permise, mais elle doit endosser les étiquetages périmés ou lunaires, et c’est rarement de la dentelle : dans le contempteur de la croissance se niche fatalement le « décroissant », et dans ce dernier conspirent le pisse-froid, le peine-à-jour, le rabat-joie et leur mentor le réac. Quant aux opposants d’extrême gauche, ces doux rêveurs qui ramènent tout à des considérations économiques tout en fustigeant le fétichisme de la marchandise, ils cachent difficilement que leur allergie au travail du dimanche s’accompagne d’un plébiscite pour un égal droit à la consommation prolétarienne. En d’autres termes, leur conception du « loisir » n’est pas non plus celle des Grecs, et ils alimentent à leur manière la suprématie de l’homo mercator.

Un regard venu d’ailleurs et nullement impliqué dans la fatalité marchande serait le bienvenu. Peut-être rirait-il de notre condition moderne sans même nous envier les futilités que nous nous employons à rendre nécessaires, par conformisme pour l’essentiel. Peut-être nous verrait-il comme des hamsters dans leur roue, chacun contribuant par son action motrice à promouvoir la sainte croissance, tantôt par le travail, tantôt par la consommation. Dans un tube, un niveau de liquide figurerait le PIB instantané, tandis qu’en regard seraient indiqués les PIB concurrents. De temps en temps, un hamster descendrait de sa roue et se demanderait « mais où va-t-on au juste ? », et les autres de lui répondre « tais-toi et tourne ! Si tu peux t’offrir une petite pause critique, sache que, dans le même temps, d’autres continuent de tourner et te permettent de le faire ». Autrement dit, une telle société laisserait à penser que toute réflexion est devenue plus qu’un luxe, un manque à gagner.

Et lorsque l’élan dominical aura donné tout ce qu’il pouvait, que feront nos experts ? Ils inventeront un huitième jour.

Lorenzo Lamas, la GPA et les familles redécomposées

51

gpa mere porteuse lamas

On devrait toujours lire Voici. Cet hebdo féminin très au-dessus de la moyenne du genre nous offre son lot de scoops sur la comédie humaine de notre époque. Le tout sans moraline ni militantisme d’aucune sorte. Prenez la GPA, une ancienne gloire du petit écran, spectateur d’une intrigue impliquant une de ses filles et son épouse.

Voici mélange ces ingrédients et nous ressort une mayonnaise montée comme il se doit : Lorenzo Lamas, cinquante-sept ans,  ex-vedette chevelue de la très oubliable série américaine Le Rebelle , reconverti dans les jurys de téléréalité, sera bientôt à nouveau grand-père grâce à sa cadette. Jusqu’ici, rien d’exceptionnel. Sauf que la fille du biker aux plaques de chocolat ne s’épaissira pas d’un gramme ces neuf prochains mois. Press Dahl, 29 ans, déjà mère d’une petite fille, ne peut en effet avoir recours aux soins de dame Nature. Pour une bonne et simple raison : après une fausse couche engendrée par une chute dans un escalier, la jeune femme a dû subir une ablation de l’utérus l’an dernier. Du coup, on s’étonne que la pauvre Press annonce aujourd’hui attendre un heureux événement.

Miracle de la Science, Lamas fille a pu faire appel à une mère porteuse, suivant la technique de la gestation pour autrui. Une GPA non-marchande (rareté aux States!) qui restera à l’intérieur du cercle familial puisque c’est Shawna, la quatrième et dernière femme de son père, qui accouchera de l’enfant de sa belle-fille. Vous suivez ? Shawna étant d’un an la cadette de Press, l’ordre des générations en sortira quelque peu chamboulé. Sans parler de l’arbre généalogique… Le petit-enfant de Lamas pourra légitimement être considéré comme son fils (ou sa fille) dans la mesure où la mère porteuse dispose, dans tous les pays où la GPA est légale, du droit de garder l’enfant aux dépens de sa mère biologique. Qu’est-ce qui prévaut : l’utérus ou l’ovule ? Je ne saurai me prononcer, ni blâmer Press Dahl intuitu personae, quoi que je pense des usages dévoyés du progrès. Pour l’instant, l’amour règne sans nuages dans cette famille recomposée. « Shawna n’est pas seule­ment ma belle-mère. Elle est comme une âme sœur. Elle est un ange qui a béni toute ma famille, y compris mon père. », s’épanche Press dans la presse.

La morale de cette histoire glauque aux yeux des uns, poignante pour d’autres ? À vous de la dénicher. Cette intrigue de télénovela m’a en tout cas rappelé les heures les plus tardives du sarkozysme, au temps où la ministre de la Famille Nadine Morano préconisait la GPA pour toutes en nous expliquant à longueur de plateau qu’elle se dévouerait pour sa fille si l’occasion se présentait. Quelques milliers de kilomètres plus loin, à plusieurs années de distance, à la suite de nombreux américains anonymes, le clan Lamas a fait de cette chimère quasi-œdipienne une réalité. L’avenir nous dira ce qu’il réserve à ce genre de montage techno-familial.

Sans une once d’ironie ou de mauvais esprit, j’espère que l’expérience de Lio ne vaut pas force de loi : si ses six enfants nés de quatre pères différents doivent régler leurs difficultés psychiques à coups de séances chez le psy, imaginez un peu le futur trauma de Lamas junior…

*Photo : Pixabay.

Quantitative Easing, monnaie de songe

12

quantitative easing bce

Mario Draghi a capitulé. Le 22 janvier, cédant aux sirènes des marchés financiers des deux côtés de l’Atlantique, il a, emboîtant le pas à la Banque d’Angleterre, à la Réserve fédérale et à la Banque du Japon, annoncé son programme de Quantitative Easing, c’est-à-dire le rachat programmé d’obligations publiques et privées de la zone euro, étalé sur dix-huit mois, pour un montant total de 1 160 milliards d’euros.

La personnalité de Mario Draghi est controversée depuis sa participation à la première falsification des comptes de l’État grec, il y a quinze ans, lorsqu’il dirigeait la filiale européenne de Goldman Sachs. Ce mensonge avait alors permis à Athènes d’accéder à cette nouvelle terre de Canaan figurée par la zone euro. Il ne faudrait pas pour autant prendre notre homme pour un joueur de bonneteau. Sa capacité technique, précisément acquise chez Goldman Sachs, en a fait un orfèvre des marchés, de leurs techniques et de leur psychologie. Et son action à la direction de la Banque centrale européenne, à partir de la fin 2011, en pleine crise des pays de la zone Sud, a permis de voir tout ce qui séparait un homme de l’art du butor qui l’avait précédé. Le crédit des États, des banques et des entreprises des pays en détresse s’est rétabli, la perspective d’un défaut définitif s’est éloignée, et, avec elle, celle d’un éclatement de la zone monétaire.[access capability= »lire_inedits »]

Mais le triomphe lui a été refusé. La zone euro est restée encalminée tout au long de l’année 2014 et l’Allemagne elle-même a subi la stagnation. Dans le même temps, la reprise économique longtemps retardée aux États-Unis et en Angleterre a fini par se déclarer. Ces deux économies, fort différentes au demeurant, produisent aujourd’hui plus qu’elles ne produisaient avant la crise[1. Mais pas l’économie japonaise toujours engluée dans la stagnation.]. Or, elles avaient été les premières à connaître – dès 2009 – ce changement inouï de politique des banques centrales connu sous le nom de « Quantitative Easing » (littéralement « assouplissement quantitatif »). Et les innombrables grenouilles qui peuplent les marais médiatiques et politiques se sont mises à coasser, en direction de la Banque de Francfort : « Quantitative Easing, Quantitative Easing ! »

Mais pourquoi Mario Draghi a-t-il si longtemps résisté à l’appel au « QE », lui qui sait que ce mécanisme n’est pas une innovation comme tant d’autres, qu’il modifie la structure même du système financier ? Je vous propose donc de jouer au banquier central, de faire comme si nous étions Mario Draghi pour dire ce qu’est le QE et, d’abord, ce qu’il n’est pas.

Ce que n’est pas le Quantitative Easing

Le QE ne consiste pas à monétiser les dettes. Le premier réflexe de certains économistes ou politiques a été de rattacher la nouvelle politique des banques centrales, à Washington, à Londres ou à Tokyo, à une monétisation des dettes publiques, voire privées. Monétiser la dette, cela signifie soit que le gouvernement emprunte directement à la banque centrale, soit que cette dernière achète des obligations de l’État. Or, les 4 500 milliards de dollars de dettes privées et publiques rachetées par la Réserve fédérale, les 375 milliards de dollars de dettes du Trésor anglais rachetées par la Bank of England figurent toujours dans le décompte des dettes des emprunteurs concernés. Les banques centrales perçoivent les intérêts dus, comme si elles étaient des créanciers ordinaires.

Le QE ne vise pas à réguler le crédit. Les principales banques centrales ont entre un siècle et trois siècles et demi d’existence. Or, depuis leur création, elles pratiquent une politique de régulation de crédit destinée à soutenir l’activité ou, au contraire, à combattre l’excès de crédit et l’inflation qui l’accompagne si souvent. Dans ces buts, elles agissent auprès des banques commerciales en procurant de l’argent frais ou en retirant au contraire des liquidités. Comment ? En modulant à la hausse ou à la baisse le montant des créances reprises auprès des banques – assouplissement quantitatif ou réduction quantitative – et en abaissant ou en rehaussant les taux de l’argent prêté par elles – assouplissement qualitatif ou durcissement qualitatif.

Il faut retenir une chose essentielle. Les créances bancaires autour desquelles gravitent les opérations de la politique monétaire sont à court terme : quelques jours, quelques semaines, quelques mois (la Banque centrale de Chine agit avec un horizon maximal d’un an). De la sorte, l’action de la banque centrale reste en prise directe avec l’activité et les décisions courantes des agents économiques. Osons cette métaphore : le banquier central est comme le conducteur automobile qui joue de son levier de vitesse pour réguler l’action du moteur.

La violence de la crise survenue en 2008 a conduit les banques centrales occidentales à inonder le système bancaire d’argent créé à leurs guichets, octroyé gratuitement pour la première fois dans l’histoire économique. Elles ont ainsi épuisé les ressources de la politique monétaire. Et les plus hardies d’entre elles, à Tokyo, Washington ou Londres, se sont résignées à sortir des chemins balisés de leur politique traditionnelle. C’est ainsi que le QE est entré en scène.

Ce qu’est le Quantitative Easing

Le QE consiste à retirer des créances du marché. Les obligations publiques et privées émises à un moment quelconque sont toujours, d’une manière ou d’une autre, sur le marché : soit réellement, quand elles font l’objet des transactions quotidiennes[2. Comme une récidive de la crise grecque toujours pendante le 13 février 2015.], soit virtuellement, dans la mesure où leurs détenteurs – banques, sociétés d’assurances, fonds de placement – peuvent à tout instant les remettre en vente. Mais quand cet opérateur particulier qu’est la banque centrale achète ces obligations dans le cadre de sa politique de QE, c’est une fois pour toutes. Le QE est un aller sans retour. Avec cette conséquence qui est sans doute le premier objectif recherché par les banques centrales : désengorger les marchés du crédit correspondant. On espère ainsi apporter un remède temporaire aux bulles du crédit qui ont, des deux côtés de l’Atlantique, permis de soutenir artificiellement l’activité.

Le QE est une opération de création monétaire pure. La monnaie créée par la banque centrale qui procède à du QE n’a pas de contrepartie économique dans la mesure où les créances rachetées correspondent, ainsi qu’on l’a dit, à des décisions du passé. Pour nous faire mieux comprendre, nous allons la comparer à l’émission des assignats par la France révolutionnaire à partir de 1790. Cette création fortement inflationniste a été comparée à l’émission d’une monnaie de singe. Ce n’est pas entièrement vrai. Elle a soutenu aussi, à la marge, l’activité, ne serait-ce qu’en finançant les dépenses militaires. Elle n’était pas une création monétaire pure.

Tandis que les milliards injectés au titre du QE peuvent être considérés comme tels. Ils ne se sont pas répandus dans la sphère économique mais sur les marchés spéculatifs, le marché des changes en tout premier lieu. C’est ainsi que toutes les opérations de QE se sont accompagnées d’une baisse importante de la monnaie concernée : yen, dollar, livre sterling. Et que les traders, anticipant l’action annoncée par Mario Draghi le 22 janvier, ont fait baisser profondément l’euro. Tout simplement parce que les opérateurs savent qu’ils auront plus d’euros à troquer contre les autres monnaies du marché des changes.

Moins de créances et plus de monnaie sur les marchés, voilà toute l’originalité du Quantitative Easing.

Nous ignorons où nous conduit la politique de QE décidée à Francfort. Son résultat incontestable sera de soutenir les exportations de la zone après la baisse substantielle de la monnaie unique. À condition toutefois que d’autres facteurs négatifs ne viennent contrarier ce bienfait.

Mais l’action de Mario Draghi devrait dessiller les aveugles. Toute l’expérience que nous vivons, depuis trente ans, s’appuie sur la création monétaire ! Le QE est l’ultime manifestation, caricaturale, de cette politique.

Nul doute cependant que les détenteurs du capital vont s’ingénier à profiter des opportunités du QE. Pour le meilleur ou pour le pire.[/access]

*Image : Soleil.

Sivens : un immense gâchis

70

sivens zad ps

La « zone humide » du Testet, destinée à être recouverte par la retenue de Sivens et devenue « Zone à Défendre » (ZAD), s’est transformée en véritable camp retranché.

Depuis que la ministre de l’Ecologie, du Développement Durable et de l’Energie Ségolène Royal  a annoncé vendredi 16 janvier 2015 l’abandon du projet initial, la région est en passe de redevenir une zone à risque tant la lutte redouble de violence. La semaine dernière, les agriculteurs favorables au projet de barrage ont organisé un véritable blocus de la ZAD, se déployant sous l’œil des forces de l’ordre devant les principales zones d’accès pour obtenir le départ de ses locataires. En réponse, un groupe de militants pro-zadistes a fait irruption dans les locaux de la maison des agriculteurs à Albi le 3 mars, aux alentours de 14 heures pour exiger l’arrêt du blocus.

La tension monte entre les deux camps qui se définissent l’un et l’autre de manière peu subtile : « miliciens » et « fascistes » pro-barrage pour les zadistes et « peulus », « poilus », « chevelus » – zadistes pour leurs adversaires favorables au projet de retenue d’eau. Les insultes ne sont pas seules à être échangées et les coups volent également au cours des quelques échauffourées autour de la zone de Sivens. Gendarmerie et police auront sans doute particulièrement à l’œil les manifestations des anti-barrage prévus à Gaillac le 4 mars et à Albi le 6 mars, au moment même où les Conseillers généraux du Tarn débattront à nouveau de l’avenir du projet de barrage à Sivens, et deux semaines à peine après les nouveaux débordements de la manifestation du 21 février à Toulouse.

La tension extrême reflète aussi la détresse d’un monde rural en pleine déprise, où les agriculteurs se voient comme une catégorie menacée d’extinction et où les jeunes, sont de plus en plus massivement confrontés au chômage. Dans ce contexte très difficile, c’est le fonctionnement même de la démocratie locale qui est mis en cause. Les pro-barrage se sentent trahis, après avoir défendu bec et ongles une décision prise, selon leurs propres dires, de façon tout à fait démocratique.

L’annonce de Ségolène Royal a été interprétée comme une reculade en faveur des écologistes, des zadistes et des « casseurs ». De leur côté, pro-barrage et zadistes dénoncent la virulence des pro-barrages et des agriculteurs notamment liés à la FNSEA, la complaisance des forces de l’ordre vis-à-vis de ces violences et, surtout, le fantastique gâchis représenté par le projet de Sivens.

Si les partisans de la construction de la retenue de Sivens font valoir le caractère banal de la fameuse zone humide du Testet, qui n’existe d’ailleurs plus aujourd’hui dans les faits, une grande partie ayant été rasée, les membres du Collectif de Sauvegarde de la zone humide du Testet dénoncent l’inutilité du projet. La société chargée de l’enquête d’utilité publique ainsi que des travaux en aurait sciemment exagéré la portée du barrage de 8 millions d’euros qui ne répondrait pas aux besoins réels des agriculteurs de la région.

Quelle que soit l’issue de l’affaire, les politiques locaux sont incontestablement les grands perdants de la longue affaire Sivens. Délégitimés par les associations qui critiquent leur népotisme et fustigent leurs hésitations, les élus locaux apparaissent de plus en plus comme les principaux responsables du gâchis dans une région exposée aux tensions foncières et aux difficultés économiques. La mort de Rémi Fraisse et les déclarations maladroites du président du conseil général du Tarn Thierry Carcenac (« « Mourir pour des idées, c’est une chose, mais c’est quand même relativement stupide et bête ») ont sans doute achevé de faire perdre leur dernier crédit aux politiques en place, même auprès des habitants qui n’ont pas été partie prenante dans l’affaire mais s’estime aujourd’hui plus qu’irrités par la gestion de l’affaire, les cafouillages policiers et les valses hésitations de l’Etat.

Il ne manquait que la très mauvaise presse, au niveau national, du gouvernement socialiste pour faire des prochaines élections départementales un cauchemar en perspective pour les nombreux élus de gauche qui siègent actuellement dans la chambre départementale. Ainsi, dans les quatorze circonscriptions cantonales du Tarn-et-Garonne, ce sont dix-neuf binômes de candidats « Divers Gauche » et « Rassemblement de Gauche » qui se présenteront aux élections, ainsi que quinze tandems  Front de Gauche et quatorze Front national. Du côté des candidats estampillés socialistes, on se fait plutôt discret : seuls sept binômes de candidats socialistes seront alignés (le même nombre d’ailleurs que de candidats divers droite et un peu plus que les Verts qui alignent cinq binômes). Certains observateurs de la vie politique locale rapportent que nombre de candidats anciennement étiquetés socialistes préfèrent se présenter sous le sigle « Divers Gauche » pour éviter une trop mauvaise publicité. Les retombées de l’affaire Sivens sur les prochaines élections laissent donc craindre que le naufrage du projet de barrage fasse dangereusement tanguer le navire socialiste, jusque-là solidement arrimé aux collectivités locales et départementales. Pour nombre d’élus tarnais, l’aventure des départementales pourrait bien ressembler au drolatique naufrage électoral imaginé par Octave Mirbeau dans Le Jardin des Supplices. Incité par un « ami ministre » à se lancer dans une carrière politique en défendant un programme basé sur le développement et la modernisation de la culture de la betterave, l’élu en herbe se voit mis au courant en quelques mots de la manière dont il convient qu’une campagne soit menée dans ses terres rurales : « Tu es un candidat purement agricole… mieux que cela, exclusivement betteravier…Ne l’oublie point… Quoi qu’il puisse arriver au cours de la lutte, maintiens-toi, inébranlable, sur cette plate-forme excellente…Connais-tu un peu la betterave?…

— Ma foi! non, répondis-je… Je sais seulement, comme tout le monde, qu’on en tire du sucre… et de l’alcool.

— Bravo! Cela suffit, applaudit le ministre avec une rassurante et cordiale autorité… Marche carrément sur cette donnée…Promets des rendements fabuleux… des engrais chimiques extraordinaires et gratuits… des chemins de fer, des canaux, des routes pour la circulation de cet intéressant et patriotique légume. »

Entre projet avorté, deniers publics gaspillés et malaise du monde rural, les élus socialistes d’un département durement éprouvé seraient donc tentés de se dissimuler derrière une étiquette « Divers Gauche » qui rappelle Flaubert, Mirbeau, les comices agricoles et le défunt Parti Radical. Pas sûr que cela soit un choix très heureux face à un Front national en mesure d’opérer une percée dans la région, comme dans de nombreuses autres.

Dans Le Jardin des Délices, cela ne se passe pas non plus très bien pour le député betteravier dont la fière bannière progressiste est mise en charpie par un adversaire, tribun éloquent et cynique, dont le discours offensif piétine les généreuses envolées de son concurrent : « Je faillis même, un soir, dans une réunion publique, être assommé par des électeurs furieux de ce que, en présence des scandaleuses déclarations de mon adversaire, j’eusse revendiqué, avec la suprématie des betteraves, le droit à la vertu, à la morale, à la probité, et proclamé la nécessité de nettoyer la République des ordures individuelles qui la déshonoraient. » Les prochaines élections départementales seront-elles aussi un jardin des supplices pour les candidats « Divers Gauche » surnageant dans les eaux troubles du barrage de Sivens ?

*Photo : FRED SCHEIBER/SIPA. 00706828_000032.

Habemus Daniel!

21

Dans L’Obs, je lis toujours au moins l’édito de Jean Daniel et la chronique de Delfeil De Ton.  Ces deux façons d’être « de gauche », accolées, me confirment chaque semaine dans l’idée que le mot a dû perdre de son sens, s’il en eut.

Un exemple au hasard : jeudi 19 février dernier, DDT écrivait dans ses Lundis (?) : « L’avenir s’annonce sombre. Évitons de l’anticiper ». La semaine précédente, le pape Daniel prêchait exactement l’inverse : « Y a-t-il des valeurs vraiment universelles ? L’islam est-il soluble dans la démocratie ? « Non », a répondu Lévi-Strauss. Simplement, il faut faire comme si ».

Rien à dire sur Delfeil. Ce punk de 80 balais n’a fait qu’un « mot », et je les collectionne. Jean Daniel lui, pourtant son aîné de loin, se sent toujours aussi « concerné par la situation », comme on dit dans les dîners en région. (À Paris, désormais, on se dit plus volontiers « interpellé », voire « interrogé » – comme chez les flics.)

Mais revenons à la citation de Jean. Deux questions en une, et une réponse qui en fait deux : « non », mais « si » ! Ce Prométhée-là n’a pas besoin d’aigle pour fouailler ses entrailles.

Holà Jean, t’es pas dans un roman de Camus ! Même ton édito fait partie du monde réel, quelque part. Certes, on entrevoit bien l’éthique de conviction pure vers laquelle tu voudrais nous élever ; mais dans cette catégorie, comment concurrencer François ?

L’esprit du 1er avril

19
caroline fourest maurras

caroline fourest maurras

Ras la casquette de cet « esprit du 11-Janvier » qui a encore hanté tout le mois de février, de la 4e du Doubs au 49-3 de Valls en passant par les vaticinations de la mère Fourest.

Heureusement, dans la vraie vie, il y aura quand même eu quelques bonnes nouvelles : Riad Sattouf couronné à Angoulême et Timbuktu sept fois aux Césars – et moi qui, tout compte fait, n’ai toujours pas viré à gauche…

INVESTISSEZ DANS UN RIAD !

Dimanche 1er février/Enfin un mois qui commence bien ! Le Festival d’Angoulême couronne L’Arabe du futur, BD autobiographique de Riad Sattouf, ou plus exactement son volume 1 : Une jeunesse au Moyen-Orient (1978-1984).

Ne me dites pas que vous êtes trop cultivé pour connaître Riad Sattouf ! D’origine syro-bretonne, ce type-là est « fou pas mal », comme disent les vieux Cajuns francophones. Il est l’auteur d’une série dessinée intitulée La Vie secrète des jeunes (publiée dans Charlie de 2004 à 2014) et l’inventeur de Pascal Brutal, un antihéros aussi aberrant que le monde « futuriste » dans lequel il vit. Accessoirement, Riad a remporté en 2010 le César du meilleur premier film pour Les Beaux Gosses.

Quant à L’Arabe du futur, le mieux est encore de citer in extenso la 4e de couverture : c’est « l’histoire vraie d’un enfant blond et de sa famille dans la Libye de Kadhafi et la Syrie d’Hafez Al-Hassad ». Dévendeur, le pitch ? Mais c’est ça, la façon Sattouf ! Pas vraiment le genre « gags à gogo » ; mais sous son trait, ses souvenirs d’enfance se changent en conte.

La recette est plus simple à décrire qu’à reproduire : sens de l’observation + distance = ironie bienveillante. Ainsi du titre, L’Arabe du futur : c’est celui que son père, laïc et progressiste, espère contre vents et marées voir émerger des brumes obscurantistes, grâce à l’éducation. Riad Sattouf donne à penser en souriant – et c’est toute la vie qui devrait être comme ça ![access capability= »lire_inedits »]

BARRÈS COLLABO ?

Lundi 2 février, 21 h 30/Au micro de Taddeï, qui tient salon tous les soirs dans son « Europe 1 Social Club », Me Jean-Marc Fédida parle de son dernier livre, L’Affaire Maurras (cf. le compte-rendu signé Marie Céhère sur Causeur.fr).

« Vous qui avez 25 ans, qu’est-ce que le nom de Maurras évoque pour vous ?, demande soudain Taddeï à la jeune romancière Cécile Coulon.

– Pour moi, répond l’interpellée, ce nom est associé à celui de Maurice Barrès, un autre écrivain qui, je crois, était un peu dans le même cas… 

– C’est différent, explique alors patiemment Fédida. Maurras est un militant politique, qui va porter son combat jusqu’aux côtés du maréchal Pétain. Ce qu’on lui reprochera, à son procès, c’est surtout ses dénonciations de familles gaullistes, juives ou démocrates-chrétiennes. Barrès, lui, n’est jamais rentré dans cette félonie-là ; d’ailleurs, il ne fera l’objet d’aucune poursuite à la Libération. »[1. Note à l’attention de Jean-Marc et de ses camarades de classe : Barrès a été arraché à notre affection en 1923.]

Elle est pas bonne, celle-là ?

« DANS LE REPTILIEN, Y A PAS MARX ! »

Vendredi 6 février/« C’est la nuit qu’il est beau de croire en les Lumières ! » Ainsi songé-je en voyant, sur la chaîne Histoire, Régis Debray parler du tome II de ses « Dégagements » : Un Candide à sa fenêtre.

Ce soir-là, il est l’invité de l’émission « Historiquement show », où Michel Field, avec le concours de Jean-François Colosimo dans le rôle du sparring partner, l’interviewe sur le « retour du religieux ». Eh bien ça n’est pas une Bonne Nouvelle pour les hommes de Progrès, et Debray ne se le cache pas. Au fil du débat, il le reconnaît même successivement sur tous les tons :

– Lyrique : « Je suis un fils des Lumières qui veut expliquer pourquoi il y a de la nuit, et pourquoi la nuit n’est pas effaçable par le jour. » Beau comme une crèche !

Désabusé : « On nous avait dit : “Une école qui s’ouvre, c’est un temple qui se ferme, et le progrès de la science fera reculer les croyances.” (…) En 1950, le communisme disait qu’il enterrerait les religions en l’an 2000 ! Eh bien, ce sont les religions qui ont envoyé le communisme au musée. »

En disant ça, Régis sait bien qu’il va passer une fois de plus pour un réac aigri – voire pire, un social-traître. Mais qu’importe le qu’en-dira-t-on ? L’honnêteté intellectuelle avant tout ! « Dans nos schémas, il y avait un avant obscurantiste, tribal, fanatique et un après rationnel, émancipé, sympathique… Tout ça fout le camp sous nos yeux ! » Non sans panache, Debray se refuse pourtant à quitter le camp du Progrès, aussi calciné qu’il soit… Où irait-t-il, aussi ?

Pour un esprit aussi exigeant que le sien, il faudrait au moins une conversion à la vraie religion (la mienne), et on sent bien que c’est pas encore pour tout de suite. En attendant, confronté à ce tragique accident du sens de l’Histoire, il fait la seule chose à faire dans ce cas-là : un constat.

Au romantisme et à l’abattement succède alors la lucidité : « Je suis un enfant des Lumières, mais j’ai fait mienne la devise Ode sapere ! Ose savoir pourquoi il y a du croire, et pourquoi le savoir n’élimine pas le croire. » Même que notre chercheur a trouvé ! « On assiste à quelque chose que n’avaient pas prévu les progressistes : en cas de crise, c’est l’archaïque qui remonte. »

Dans les strates de l’évolution humaine, creuse-t-il, le religieux est largement antérieur au politique. Ce dernier l’avait même supplanté en tant que sacré mais voilà que, ces derniers temps, il ne tient plus son rang. Ainsi s’explique la revanche du religieux, diagnostique le docteur Debray ; c’est triste, surtout pour lui, mais c’est comme ça.

J’aime cette façon de mettre ensemble sur la table ses tripes et ses travaux, même contradictoires. Rigueur et profondeur quoi qu’il en coûte ! C’est ça, la Debray touch. Il faut l’entendre, en conclusion, évaluer sa propre pensée à l’aune de l’anthropologie : « Le credo progressiste, qui est encore le mien, est inscrit dans le cortex frontal antérieur (dit-il en se frappant le front.) C’est beaucoup moins solide que l’hypothalamus, et le reptilien en général ! Dans le reptilien, y a pas Marx. »

En gros, si j’ai bien compris, l’avenir du Progrès passe par une hypothalamotobie laïque, gratuite et obligatoire. Il est pour, Régis ?

LE COUP PASSA SI PRÈS QUE LE CHAPEAU TOMBA…

Dimanche 8 février, 23 h 59, quelque part dans le Doubs/Ouf ! On a eu chaud… Toute la classe médiatico-politique était sur les dents, prête à appeler à la mobilisation citoyenne. À 836 voix près, il fallait redescendre dans la rue contre « la Bête immonde qui monte ». Là au moins, on est tranquille jusqu’aux départementales de mars.

HEUREUSEMENT, IL Y A FOUREST !

Lundi 9 février, 7 h 19/Sur France Culture, chronique post-doubienne de l’épastrouillante Caroline Fourest. J’écoute en me rasant – mais pas à cause d’elle, bien au contraire ! Plus je l’entends, plus le mystère Fourest s’épaissit : sincèrement sotte, ou juste arriviste ?

Sans surprise, mes ami(e)s misogyn(e)s plaident pour la première hypothèse. Mais j’aime aussi la version d’Esther Benbassa : « Fourest, c’est une affairiste qui fait commerce d’idées. (…) Ça lui a permis de grimper à toute vitesse les marches de la notoriété. »

Entre les deux, à vous de juger : « L’esprit du 11-Janvier, nous explique Caroline, a permis de remettre en mouvement les républicains, et de barrer la route in extremis à une troisième députée frontiste. » Si c’est ça, à coup sûr ça valait bien 17 morts ! Certes on n’a pas vraiment de preuve ; mais, compte tenu de l’enjeu, le doute devrait suffire. « On ne sait pas quel score aurait fait le FN sans la Marche républicaine… » C’est bien vrai, ça ! Peut-être la démocratie doit-elle sa courte victoire aux nouveaux abonnés de Charlie dans la 4e du Doubs.

Reste un grave problème, aux yeux de Cafou[2. C’est comme ça que je l’appelle, dans l’intimité de mon Moi.] : « Le Front républicain est éparpillé, alors que le Front national est soudé. » Ça aussi ma foi, c’est bien vrai ! J’y avais pas pensé, mais ce déséquilibre est injuste, et même, si ça se trouve, dangereux pour nos libertés.

Déjà, avertit la chroniqueuse, « le FN se croit au-dessus des lois et de la morale. Ses militants et ses cadres multiplient les menaces publiques envers les journalistes… » À quand l’huile de ricin pour tout le monde ? « Les temps sont proches ! », annonce à grands coups de gong Philippula la prophétesse. À l’entendre vaticiner, on croirait que les gars de la Marine, avec leurs alliés de revers sarrazins, ont déjà arraisonné le vaisseau France et s’en sont rendus maîtres ; depuis un certain temps même, vu tous les maux dont elle les rend responsables.

Pas folle, la guêpe a donc pris le maquis, entre autres à France Culture, au Monde, sur tous les plateaux télé et dans les meilleures librairies. Grâce à cette subtile stratégie d’ubiquité, impossible pour les tueurs (islamofascistes ou fascistes pur porc, quelle différence ?) de la « loger ». Paranoïa ? Mais ceux qui disent ça ne se rendent pas bien compte : elle est l’ultime digue contre la marée vert-de-brun !

Pour plus de détaux, on consultera avec profit son Blog de Caroline Fourest, très complet. Sainte Caro y corrige même de sa blanche main, en une petite trentaine de pages, sa fiche Wikipédia – régulièrement salopée, paraît-il, par « les islamistes et les militants d’extrême droite ». Ces salauds-là, s’indigne-t-elle, « se donnent la main » pour y insérer d’odieuses calomnies, comme quoi elle serait « proche du Grand Orient », voire qu’on l’aurait traitée de « menteuse ».

Dégueulasse, non ?

ESPRIT DU 11-JANVIER, ES-TU LÀ ?

Mercredi 11 février/ Ça devait arriver ! Voilà maintenant qu’on nous enjoint de célébrer le premier mensiversaire du 11-Janvier. « Ce n’est plus de la politique, c’est du spiritisme ! » commente, non sans esprit, Mme Le Pen. Aujourd’hui en tout cas, il n’est question que de « ça » dans les télés, les radios et sur les réseaux sociaux – à ne pas fréquenter sans bottes Aigle. Reste à savoir ce que la fameuse Marche a vraiment signifié –par exemple pour les marcheurs… Émotion légitime contre la barbarie djihadiste ? Unité nationale ? Front républicain ? Tourisme ??

Sur mon Facebook à moi (fréquentable même en mocassins), un certain Ze Lord esquisse un pronostic, inspiré lui aussi :

« 11-Janvier, es-tu las ? – Jamais ! » Je serais moins optimiste encore. Certes, l’« esprit » coin-coin commence à me gonfler grave. Mais si on nous fait un coup à la Twin Towers, je ne réponds plus de rien.

MASSACRE AU 49-3

Mardi 17 février, 16 h 25/À la surprise générale (?), le Premier ministre engage la responsabilité de son gouvernement sur la loi Macron. Je ne suis pas politologue, ni même médium, et pourtant ça fait bien une semaine que j’y pensais sous la douche[3. Rassurez-vous, j’en suis sorti plusieurs fois entre-temps.].

Bien sûr les « frondeurs » sont très remontés contre leur gouvernement, mais pas au point de se représenter devant leurs électeurs. Quant au pouvoir, depuis le début, il négocie avec ces chahuteurs le Taser dans la poche. Alors quoi ? Tous comptes faits et refaits, plutôt que de jouer à la roulette belge, Valls a préféré se la jouer Monsieur 100 000 volts. Il est où, le scoop ?

À venir, sans doute ! D’abord, Manuel n’a plus le droit de dégainer jusqu’à l’été. Autrement dit, fini les « grands textes d’orientation », c’est-à-dire l’action politique. Place aux petits toilettages qui ne mangent pas de pain. C’est bien la peine d’être sous la Ve… Sans compter qu’entre-temps, il y aura la bataille de Poitiers ! Début juin, le congrès du PS s’annonce animé, surtout avec le retour de Martine Guerre, leadeuse naturelle des frondeurs.

En trois jours, on attend mieux de ce show que du gunfight foireux Copé-Fillon (6 mois, 2 morts seulement). Là, si tout se passe bien, ça va être du Tarantino ! D’ailleurs je gage que les caméras de BFM sont déjà installées, pour avoir les meilleurs angles.

« BASILE, TU VIRES À GAUCHE ! »

Mercredi 18 février/À force de m’interpeller en ces termes, pour rire j’espère, la reine Élisabeth m’incite quand même à faire mon examen de conscience. Certes je préfère Coluche à Desproges ; mais c’est juste parce que sa palette était plus large. L’auguste aurait pu faire clown blanc ; pas l’inverse.

Si c’est à cause de Piketty, pas de problème non plus. Il n’y a qu’à lire ses contempteurs de gauche pour comprendre la manip’ : sous ses faux airs de mutiné, le mec n’a pour but que de « sauver le capitalisme » – alors que l’objectif est d’en finir une bonne fois pour toutes avec lui, je vous le rappelle.

Reste mon enthousiasme immodéré pour Bergoglio, qui n’est quand même pas Dieu – s’Il existe. Décidément, ce pontife-là aime tout le monde sauf le Vatican : les gays, les immigrés, les athées et même les musulmans. D’ailleurs nos amis les cathos intégristes, quand ils parlent de lui, mettent désormais volontiers son titre entre guillemets – en attendant les parenthèses[3. « T’as pas le portable d’Ali Agça ? »].

C’est pourtant simple à retenir : ne pas confondre le spirituel et le temporel, ni le rôle du pasteur avec celui du politique. On n’a pas les mêmes responsabilités selon qu’on est pape (même François) ou président (même Hollande).

Cela dit, ça pourrait être drôle que ces deux-là intervertissent leurs charges, ne serait-ce que pour une soirée d’Halloween. Et devinez qui se débrouillerait le mieux : l’énarque au Vatican, ou le jésuite à l’Élysée ?

LA DROITE DU PÈRE

Vendredi 20 février/ La seule droite qui vaille, si m’en croyez, c’est la « droite du Père » à l’heure du Jugement dernier. Tâcher d’être, ce jour-là, parmi les brebis plutôt que les boucs. Le reste n’est que vanité et poursuite de vent, comme disait L’Ecclésiaste.

Il n’y a qu’un clivage au fond, c’est-à-dire à mes yeux : penser le monde avec ou sans Dieu. Je sais bien que l’époque a tranché depuis longtemps[4. Deux cent vingt-deux ans déjà ! Comme le temps passe…]. Ça doit même être ça, mon côté réac. Je reste bloqué sur la phrase de Dostoïevski, déguisé pour l’occasion en Ivan Karamazov : « Si Dieu n’existe pas, tout est permis. » Sans doute mais, quand tout est permis, qu’est-ce qui est encore marrant ?

« TIMBUKTU », POÈME SUR UN CAUCHEMAR

Samedi 21 février/Sept Césars pour Timbuktu. Une belle revanche pour Abderrahmane Sissako, reparti bredouille de Cannes – et un succès personnel pour moi ! Peu de gens le savent, mais moi aussi j’avais mis de l’argent dans le film : 4 places au Pathé Beaugrenelle pour la famille.

Rien de tel qu’un mouslime, ou assimilé, pour dénoncer la folie djihadiste. Encore est-elle, ici, convenablement décaféinée. Sinon je n’aurais pas pu emmener les enfants – ni a fortiori Barjot, qui craint moins Dieu que les effets spéciaux.

Chez Sissako, les assassinats sont discrets et les lapidations elliptiques. En revanche il excelle à nous montrer, en contrepoint, les petites tartufferies des détenteurs du vrai Coran. Sous leur uniforme de Police islamique, ils savent se montrer impitoyables envers leurs coreligionnaires « défaillants ». Mais les plus humains d’entre eux fument en cachette, convoitent la femme de leur voisin et, de frustration, finissent par décharger leur kalachnikov entre les dunes, sur un buisson suggestif…

Sans vouloir tout « spoiler », il y a aussi la résistance, passive ou farouche, des Tombouctiens de souche : adultes qui préfèrent crever, enfants qui jouent au foot sans ballon…

La seule mauvaise critique que j’aie lue, c’est dans Les Cahiers du cinéma : « Comment, alors que la réalité est toujours brûlante, la réduire à un axiome aussi usé que : la poésie, c’est mieux que l’oppression ? » Et accessoirement, comment peut-on poser des questions aussi con ? Apparemment, ces messieurs-dames des Cahiers auraient préféré un documentaire… Pas de problème ! Je me cotise, et j’offre à toute l’équipe un aller simple chez Boko Haram. Mais si jamais vous revenez, je veux de la réalité brûlante, OK ?[/access]

L'Arabe du futur - Tome 1

Prix: 22,90 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 4,29 €

*Photo : wikicommons.

Le service civique des seniors? Excellente idée!

96
service civique yade

service civique yade

Pauvre Rama Yade! Elle vient d’apprendre à ses dépens qu’il vaut mieux ne pas avoir d’idées en politique, si on veut un peu durer. Ou alors, comme Sarkozy en début de semaine ou Macron les semaines d’avant, pour avoir l’air sérieux, il faut se contenter comme l’a dit fort justement Cécile Duflot à propos de la loi Macron, justement, d’aller puiser dans la « vieille boite à outils thatchérienne des années 80 ». On ne fera pas l’injure à notre personnel politique et médiatique de penser que la violence et le mépris de ses réactions sont proportionnels au fait que Rama Yade soit jeune, belle, intelligente, ambitieuse et Noire. Mais qu’a donc proposé celle qui fut secrétaire d’Etat  aux droits de l’homme de Sarkozy, et légèrement échaudée par l’expérience quand elle s’aperçut qu’elle était le gadget cool d’une droite dure? Tout simplement un service civique pour les seniors.

Les seniors, il faut bien sûr entendre les vieux et les personnes âgées. Même Yves Jégo, le charismatique Yves Jégo de l’UDI, le parti de Rama, a trouvé par tweet l’idée « saugrenue ». On se demande si Rama va s’en remettre: après avoir perdu la course à la présidence de la formation centriste au profit du non moins charismatique Jean-Christophe Lagarde qui a l’avantage d’être un homme, Rama se retrouve « saugrenue ».

Et pourtant, ce service civique pour les seniors est-il aussi « saugrenu » ? On peut quand même y réfléchir. D’abord, pour commencer, il existe déjà sans être formalisé. Dans une société où les trentenaires vivent en coloc, où entre la précarité généralisée, les temps partiels imposés, les horaires flexibles et bientôt le travail le dimanche, heureusement qu’ils sont là, les vieux, pour maintenir en état de survie leurs propres enfants. Entendons les vieux altruistes avec le sens de la famille, ce qui ne va pas de soi car Mai 68 et l’hédonisme libertaire-consumériste étant passés par là, les vieux aujourd’hui sont les derniers riches et, en plus, ils sont en bonne santé. Alors plutôt que d’aller garder les chiares pisseux et morveux de leurs enfants qui vont vendre des voitures dans les zones commerciales ouvertes au minimum douze dimanches par an, ils peuvent préférer le trekking en Laponie ou les croisières organisées par des hebdos libéraux de centre gauche à 4000 euros la semaine où des économistes médiatiques de garde viendront leur expliquer, alors qu’on approche de Trieste, à quel point il est moderne et nécessaire de procéder à des réformes de structure, comme la retraite à soixante-dix ans alors qu’eux profitent à taux plein de la répartition depuis parfois vingt ans. Mais bon, heureusement, les papies et mamies gâteaux existent encore et n’hésitent pas à se dévouer pour aider une génération sacrifiée dans une crise interminable.

L’idée de Rama est bonne. En systématisant ce service civique par les seniors, elle voudrait aider les retraités pauvres d’une part et d’autre part demander aux retraités riches de rendre un peu ce que toute la société des Trente glorieuses leur a donné, à ces enfants du baby boom qui ont a peu près tout eu. Pour les pauvres, rappelons que finir à l’hospice dans la solitude, cette idée de service senior qui consisterait à aller recompter des histoires aux touts petits dans les écoles, par exemple, n’est pas forcément un cauchemar. Enfin pas plus que de se retrouver seul dans sa piaule d’un EPAD en Picardie, durant des journées entières, faute de personnel. Rama s’est souvenue sans doute, que ce qui choque beaucoup mais alors vraiment beaucoup en Afrique Noire, c’est précisément ce retranchement des vieillards loin des yeux et du cœur des familles qui pour des raisons économiques mais aussi parfois banalement égoïstes ne supportent plus la présence encombrante et culpabilisatrice des Anciens.

Quant aux retraités aisés ou à ces « seniors » qui, dans le monde politico-médiatique, ne veulent pas lâcher l’affaire (c’est tout de même, pour moi qui ai cinquante ans, les mêmes journalistes politiques qui ont présenté les débats présidentiels de 1981 à 2007), ce service civique sera un bon moyen de rendre un peu de ce que leur ont donné les Trente glorieuses. On ne sait pas si Rama Yade a lu La génération lyrique de François Ricard ou Le choc des générations de Louis Chauvel, et si ça n’est pas le cas, ça pourrait l’aider. La génération lyrique a tout eu sur tous les plans, comme jamais dans l’histoire: plein emploi, accès à la propriété, couverture sociale, retraite, pouvoir d’achat en constante augmentation, sexualité libre sans l’hypothèque du Sida, bref ce qu’un cinéaste a pu appeler  La parenthèse enchantée. Qu’ils rendent un peu de tout ça à leurs enfants et petits-enfants, dans cette crise interminable à laquelle ils ont échappé, ne me choque pas plus que ça.

Et en tout cas, Rama a au moins eu le mérite d’ouvrir le débat.

Chronique d’un désastre annoncé

10
kevin spacey house cards

kevin spacey house cards

La série télévisée américaine House of cards a remporté un grand succès tant auprès des critiques que du public lors de ses deux premières saisons. De nombreuses récompenses aux Golden Globes et aux Emmy Awards ont salué cette série originale qui est produite par une chaîne purement internet, ajoutant en cela à l’originalité du phénomène.

House of cards, rappelons-le, met en scène le personnage de Franck Underwood « whip » (coordinateur) de la majorité démocrate à la Chambre des représentants et son épouse qui échafaudent des plans perfides pour se propulser au sommet de la vie politique américaine. Au terme de la première saison, Franck Underwood parvient à se faire nommer vice-président des Etats-Unis. Au terme de la seconde, il devient Président en trahissant son prédécesseur qu’il pousse à la démission.

On s’attend au cours de la saison 3 qui s’est ouverte cette semaine à ce que Franck Underwood use de méthodes tout aussi radicales pour se maintenir au pouvoir et se faire réélire au terme de son demi-mandat. Pourtant la déception est immense chez beaucoup de téléspectateurs car les scénaristes ont renoncé à toutes les transgressions morales qui rendaient la série si attirante :

Le cynisme. Franck Underwood est un personnage 100% cynique qui ne croit à rien si ce n’est à lui-même. Il est la figure paroxystique de la réussite sociale qui s’assume dans l’écrasement des faibles et leur manipulation au bénéfice d’une cause purement individuelle. Il projette en cela la réalité d’une société américaine en proie à la dérégulation la plus totale, mais sous le couvert d’une morale de plus en plus exigeante. Une société qui peine à cacher sous le politiquement correct (invention américaine) le pouvoir donné aux lobbies au détriment du peuple. Comment savoir si les fans américains de la série ne l’apprécient pas pour des raisons strictement inverses des Européens ?

– Le machiavélisme. Franck Underwood joue au billard à trois bandes et même plus. Le spectateur était immergé au cours des saisons 1 et 2 dans un scénario plein de rebondissements dont il savourait les détours et les surprises. Le héros était certes perfide, mais sa malignité forçait l’admiration un peu gênée de tous. Pourquoi ? Sans doute parce que Underwood incarnait l’archétype de l’homme qui maîtrise son destin, même si au passage il ruinait des vies. Fascination, non pas tant pour le pouvoir, que pour l’emprise.

– La complicité morbide, enfin. Le héros et sa femme commettent, non seulement des forfaitures morales, mais aussi des crimes de sang. La saison 2 s’ouvre sur un épisode où Franck Underwood tue volontairement son ancienne maîtresse en la projetant sous le métro. Le spectateur prend subitement fait et cause pour l’assassin et souhaite qu’il reste impuni pour parvenir à son but. Il passe ainsi du statut de voyeur de crimes odieux au statut de complice de l’immoralité la plus abjecte. La transgression est totale et House of cards va sûrement plus loin dans ce sens que Scandal , autre série transgressive : il y a moins de sang, mais il y a plus de déstabilisation des repères du spectateur.

Sur ces ressorts scénaristiques, chacun pouvait s’attendre à une apothéose dans la saison 3 : alors que le héros est parvenu à la présidence des Etats-Unis en possession de pouvoirs sans limites, son dérèglement moral s’annonçait sans fin. On devinait qu’il allait déclencher des guerres, écraser des destins, pourrir la vie de ses collaborateurs et de ses opposants pour affermir son pouvoir et se faire réélire. Mais non. Les scénaristes nous ont livré une bluette insipide, où il ne se passe strictement rien hors de la normale : on y voit Underwood tenter de résoudre le problème du chômage, essayer de ramener la paix au proche-orient, tenter de faire ami-ami avec le président russe. La routine bienveillante d’un président « normal ». D’épisodes en épisodes, on espère découvrir un complot, un cadavre dans un placard, ne serait-ce qu’une petite prévarication… Non rien, pas la moindre turpitude. Juste une série de dialogues intimes et insipides qui s’éternisent dans la pénombre. On se croirait dans un documentaire de France 5 « Une journée avec François Hollande à l’Elysée »…. Et le spectateur se surprend à s’endormir sur son canapé. Quand il se réveille, il interroge son son voisin ou sa voisine : « j’ai loupé quelque chose, qu’est-ce qu’il s’est passé ? – Rien » .

Canada : en cellule à cause d’un cellulaire?

3

L’affaire secoue tout le Canada, anglophone comme francophone : Alain Philippon, un citoyen de 38 ans, originaire de Sainte-Anne-des-Plaines dans les Laurentides, risque 25 000 dollars et un an de prison pour un motif assez inattendu.

Lundi dernier, alors qu’il passait les contrôles de l’aéroport d’Halifax, après un séjour en République Dominicaine, M. Philippon a été sommé par les douaniers qui fouillaient ses affaires de leur donner le code confidentiel permettant d’allumer son smartphone (ou plutôt de son « cellulaire » comme on dit encore par là-bas) et d’en inspecter le contenu.

Ni une ni deux, les fonctionnaires de l’ASFC (Agence des services frontaliers du Canada) ont fait mettre illico ce voyageur désobéissant en accusation pour « obstruction au travail des douaniers ».

Selon la chaine publique canadienne CBC, l’affaire, qui sera examinée par le tribunal le 12 mai prochain, pourrait donner lieu à une joute d’avocats monumentale. D’après le professeur de droit interrogé par CBC, Rob Currie de l’Université Dalhousie d’Halifax, rien dans la loi ou la jurisprudence ne stipule l’obligation ou non d’un voyageur à donner le mot de passe d’un appareil électronique. «C’est une chose pour les agents d’inspecter l’appareil, dit le Professeur Currie, c’est une autre chose de vous contraindre à les aider»

Bref, on est semble-t-il en plein vide juridique. Si ça se trouve, les législateurs du XIXe ou du XXe siècle qui ont codifié le droit des douanes canadien n’ont pas eu le nez assez creux pour statuer sur l’inviolabilité des smartphones.

Peut-être pourrait-on leur faire un procès pour négligence criminelle?

Les fantômes de Sarre-Union

13
antisemitisme sarre union alsace
antisemitisme sarre union alsace

Un antisémitisme ne chasse pas l’autre, il le réveille. Ainsi, un mois après les tueries de Paris, à Sarre-Union, ce sont des rejetons d’Alsaciens tout à fait convenables, dont deux fils d’enseignants, qui se sont livrés à une bacchanale macabre, agrémentée de saluts nazis et de vociférations antisémites, dans le cimetière juif de la ville. Alors, on s’interroge. Pourquoi ces adolescents bien sous tous rapports ont-ils choisi ce mode d’évacuation de leur trop plein de testostérone nouvelle et d’agressivité pubertaire en s’en prenant à des juifs morts depuis longtemps ? Il semble qu’à Sarre-Union, et dans d’autres localités semi-rurales d’Alsace, la profanation des cimetières juifs, témoins d’une époque révolue, soit devenue une forme habituelle de manifestation de mauvaise humeur. Au cours des dix dernières années, ce cimetière a été profané trois fois, ces exactions ayant été attribuées à des groupuscules néonazis, que l’on disait venus de l’Allemagne voisine. Leurs auteurs ont, dans la majorité des cas, échappé à la police et à la justice.

Sarre-Union est situé au cœur de « l’Alsace bossue », excroissance du Bas-Rhin au nord-ouest de Strasbourg, dans les collines séparant les Vosges du Nord du Palatinat allemand. Dans cette région, majoritairement de tradition protestante, la présence juive, attestée depuis le Moyen Âge, était incarnée par une communauté d’artisans, de commerçants, d’agriculteurs insérés dans le tissu économique local, mais vivant dans un quartier séparé. L’annexion de l’Alsace à la France en 1789 leur ouvrit le bénéfice de l’émancipation révolutionnaire, et les juifs de Sarre-Union, libérés de l’arbitraire des potentats locaux, devinrent des citoyens à part entière. Le premier exode des juifs d’Alsace eut lieu à la suite de la défaite de 1870, lorsqu’une partie d’entre eux émigra au-delà des Vosges. En 1939, un nouvel exode, provoqué par le déclenchement de la guerre franco-allemande, fut organisé par les autorités françaises craignant que les quelque 30 000 juifs d’Alsace-Lorraine soient les victimes de la politique raciale de Hitler en cas de repli des forces armées. Après la défaite de 1940, le gauleiter de Strasbourg, Robert Wagner, ordonna l’expulsion vers la zone non occupée de la France des quelques milliers de juifs alsaciens-lorrains demeurés sur place, leurs biens, et ceux des juifs absents étant confisqués.[access capability= »lire_inedits »] À cette époque, Hitler et les nazis menaient une politique antijuive fondée sur l’expulsion des juifs du territoire du Reich et leur dépossession de leurs biens, avant de passer à la « solution finale », en 1942. Il ne manqua pas d’Alsaciens pour s’emparer de ces biens vacants, ce qui allait causer quelques problèmes après la défaite du Reich.

Dans cette Alsace bossue qui se rappelle aujourd’hui à notre attention, moins francisée que les grandes villes comme Strasbourg et Mulhouse, fief des mouvements autonomistes entre les deux guerres, la proportion de la population sensible aux sirènes nazies n’était pas négligeable, comme le relèvent des historiens du terroir. Les « malgré-nous », comme on désigne ces soldats d’Alsace-Lorraine enrôlés « de force » dans la Wehrmacht, comptaient parmi eux un nombre non négligeable de nazis bon teint. À la Libération, on préféra ne pas trop faire dans le détail, et l’ensemble de la population alsacienne et lorraine fut considérée comme victime du nazisme[1. L’épuration dans les départements d’Alsace-Moselle ne se différencia pas, dans son ampleur, de celle pratiquée sur le reste du territoire français.]. Comme les hauts responsables de l’administration du Reich dans la province n’étaient pas des Alsaciens de souche, mais des Allemands, leur procès et leur châtiment permirent opportunément d’occulter l’adhésion au nazisme de larges secteurs de la population, en particulier dans l’Alsace bossue. L’exode massif de 1939-1940 mit un terme définitif à l’existence des communautés juives de l’Alsace et de la Lorraine rurales. Ceux de leurs membres qui avaient survécu à la Shoah s’installèrent définitivement dans les localités de la « France de l’intérieur » où ils avaient trouvé refuge. Les habitants des grandes villes furent plus nombreux à revenir, et la récupération de leurs biens spoliés fut quelquefois pénible et laborieuse. Au bout du compte, c’est la République fédérale d’Allemagne qui indemnisa les victimes juives alsaciennes dans le cadre de la Claims Conference, instituée en 1951 par la RFA, Israël et le Congrès juif mondial.

Ainsi, à Sarre-Union et alentour, ceux qui avaient acquis à vil prix les biens des juifs pourchassés purent tranquillement, et en toute bonne conscience, continuer à en jouir, sans craindre d’en être chassés par des propriétaires légitimes, partis vers des cieux plus cléments. Cette histoire enfouie ne pouvait manquer de ressurgir : faute d’avoir été désigné en tant que tel, l’antisémitisme séculaire d’une partie de la population alsacienne et lorraine pouvait continuer à faire son bonhomme de chemin dans les esprits, de génération en génération. L’Alsace bossue fut une des premières terres à voir progresser fortement le vote Front national, à l’époque où Jean-Marie Le Pen considérait la Shoah comme un détail de l’Histoire. La mauvaise conscience, entretenue par ces 400 tombes juives laissées à l’abandon, obscurcit sans doute l’entendement : il faut faire disparaître toute trace de ces fantômes juifs qui nous hantent ! Les auteurs de cette profanation ont beau n’être, comme on le répète, que des adolescents dévoyés, ils ne viennent pas de nulle part…[/access]

*Photo : ZIHNIOGLU KAMIL/SIPA. 00705190_000004.

Travail le dimanche : et si on inventait un huitième jour?

34
travail dimanche loi macron

travail dimanche loi macron

Emmanuel Macron nous l’a promis : la progressive entrée dans les mœurs du travail dominical sera l’une des amorces de notre renouveau économique. Peu à peu, en apprenant à faire du dimanche un jour comme les autres, les Français consentiront à devenir enfin des citoyens 2.0, partenaires actifs au règne sans partage de la grande foison marchande. Par-delà les clichés que semblent véhiculer de tels propos, il y a une réalité anthropologique que ne parviennent plus à masquer nos dirigeants, de gauche comme de droite.

Contre toute attente, notre société, si complexe par ailleurs, ne semble tenir qu’à un maigre fil, celui de la croissance perpétuelle. Par croissance, il faut entendre la constante augmentation de biens et de services produits, dont témoigne le très fameux PIB. Pour garantir et pérenniser la croissance, il faut que la population active aille au charbon. Hommes, femmes, jeunes ou moins jeunes, autochtones et travailleurs immigrés, tous y participent à leur mesure. Chacun produit, dans son domaine propre, en vue d’ajouter à l’immense masse des choses susceptibles de provoquer des mouvements d’argent. Ce rôle de producteur a toujours été un élément important dans l’histoire des peuples non reclus sur eux-mêmes. À notre époque, il est devenu obsessionnel. À telle enseigne que les énormes contingents d’inactifs (économiquement parlant), et pas seulement les chômeurs (retraités, parents au foyer, mineurs, étudiants, marginaux, prisonniers, voire malades ou simples oisifs), pourraient nous poser énormément de problèmes, freiner le pays dans ses élans productifs.

Heureusement, avec l’entrée des masses sur la scène politique, la priorité accordée à la défense des droits et à la passion démocratique du confort, nécessaires à l’avènement de la société de consommation, auguraient le mouvement marchand perpétuel. Ainsi l’étau politique allait-il se desserrer lentement au profit de la « gouvernance », simple gestion de l’offre et de la demande. Qui dit offre dit production, qui dit demande dit consommation. Or consommer, c’est déjà produire. En mettant en valeur mon besoin de consommer, j’enjoins certains de travailler pour moi, moyennant rétribution. Et en entretenant le réflexe consumériste par l’omniprésence de la publicité, le PIB reste à flot. Ce que nous appelons « loisir » n’est pas vraiment ce que les Grecs appelaient tel. Il s’agissait pour eux de se libérer des contraintes économiques pour se consacrer à des activités plus nobles à leurs yeux ; pour nous, il s’agit essentiellement de cesser de produire pour s’adonner à la consommation, quelle qu’elle soit.

Dans cette perspective, le travail dominical devait logiquement advenir, tôt ou tard. Il eût été illusoire de croire qu’un jour de la semaine pourrait demeurer éternellement soustrait à la corvée de croissance. Celles et ceux qui espéraient préserver un loisir commun, vierge de tout désir de mieux « gagner sa vie » ou de la dépenser continuellement, en sont pour leurs frais. Notre avant-garde politique les a enfin et officiellement dégrisés. Bien entendu, dans leurs propos, la crise économique commande une telle mesure. Le grand maelström qui agite le monde contraint la France à être toujours plus compétitive. Et puis qui peut légitimement s’opposer à la volonté de certains individus de travailler plus pour gagner plus ? Prétextant que, de toute façon, une nation ne peut vivre d’amour et d’eau fraîche un jour par semaine, et qu’il a donc fallu de tous temps des volontaires pour travailler le dimanche, un appel est lancé pour faire de l’exception la règle. Non seulement en conviant quelques-uns à enfiler ce jour-là l’habit du producteur, mais en invitant la masse à la consommation débridée. « Ça permet de faire les courses qu’on n’a pas le temps de faire en semaine » diront certains, « ça se fait déjà ailleurs et il faut que la France rattrape son retard » asséneront d’autres. Une majorité de Français verra forcément d’un bon œil ce qu’on leur vend comme un droit, une liberté, un confort supplémentaire.

Il faut s’être rendu un samedi dans l’un des temples de la consommation en région parisienne pour comprendre que ce que l’on cherche à égaler, ce sont les grands malls des Émirats. Nous apprenions l’an dernier que l’un d’entre eux accueillait chaque année à lui seul autant de visiteurs (estampillés « touristes ») que Times Square, Disney World et la Tour Eiffel réunis. Nous savons aussi que ces parcs d’attraction pour adultes consentants fleurissent en quinconce dans nos campagnes, là où le bruit des caisses enregistreuses n’est pas encore audible aux culs-terreux démunis et privés de lieux dédiés. Le projet est simple : aménager le temps de chacun en une succession d’actes marchands et l’espace de tous en un réseau d’échanges éphémères, aux seules fins d’assouvir la voracité de la croissance.

L’objection est permise, mais elle doit endosser les étiquetages périmés ou lunaires, et c’est rarement de la dentelle : dans le contempteur de la croissance se niche fatalement le « décroissant », et dans ce dernier conspirent le pisse-froid, le peine-à-jour, le rabat-joie et leur mentor le réac. Quant aux opposants d’extrême gauche, ces doux rêveurs qui ramènent tout à des considérations économiques tout en fustigeant le fétichisme de la marchandise, ils cachent difficilement que leur allergie au travail du dimanche s’accompagne d’un plébiscite pour un égal droit à la consommation prolétarienne. En d’autres termes, leur conception du « loisir » n’est pas non plus celle des Grecs, et ils alimentent à leur manière la suprématie de l’homo mercator.

Un regard venu d’ailleurs et nullement impliqué dans la fatalité marchande serait le bienvenu. Peut-être rirait-il de notre condition moderne sans même nous envier les futilités que nous nous employons à rendre nécessaires, par conformisme pour l’essentiel. Peut-être nous verrait-il comme des hamsters dans leur roue, chacun contribuant par son action motrice à promouvoir la sainte croissance, tantôt par le travail, tantôt par la consommation. Dans un tube, un niveau de liquide figurerait le PIB instantané, tandis qu’en regard seraient indiqués les PIB concurrents. De temps en temps, un hamster descendrait de sa roue et se demanderait « mais où va-t-on au juste ? », et les autres de lui répondre « tais-toi et tourne ! Si tu peux t’offrir une petite pause critique, sache que, dans le même temps, d’autres continuent de tourner et te permettent de le faire ». Autrement dit, une telle société laisserait à penser que toute réflexion est devenue plus qu’un luxe, un manque à gagner.

Et lorsque l’élan dominical aura donné tout ce qu’il pouvait, que feront nos experts ? Ils inventeront un huitième jour.

Lorenzo Lamas, la GPA et les familles redécomposées

51
gpa mere porteuse lamas

gpa mere porteuse lamas

On devrait toujours lire Voici. Cet hebdo féminin très au-dessus de la moyenne du genre nous offre son lot de scoops sur la comédie humaine de notre époque. Le tout sans moraline ni militantisme d’aucune sorte. Prenez la GPA, une ancienne gloire du petit écran, spectateur d’une intrigue impliquant une de ses filles et son épouse.

Voici mélange ces ingrédients et nous ressort une mayonnaise montée comme il se doit : Lorenzo Lamas, cinquante-sept ans,  ex-vedette chevelue de la très oubliable série américaine Le Rebelle , reconverti dans les jurys de téléréalité, sera bientôt à nouveau grand-père grâce à sa cadette. Jusqu’ici, rien d’exceptionnel. Sauf que la fille du biker aux plaques de chocolat ne s’épaissira pas d’un gramme ces neuf prochains mois. Press Dahl, 29 ans, déjà mère d’une petite fille, ne peut en effet avoir recours aux soins de dame Nature. Pour une bonne et simple raison : après une fausse couche engendrée par une chute dans un escalier, la jeune femme a dû subir une ablation de l’utérus l’an dernier. Du coup, on s’étonne que la pauvre Press annonce aujourd’hui attendre un heureux événement.

Miracle de la Science, Lamas fille a pu faire appel à une mère porteuse, suivant la technique de la gestation pour autrui. Une GPA non-marchande (rareté aux States!) qui restera à l’intérieur du cercle familial puisque c’est Shawna, la quatrième et dernière femme de son père, qui accouchera de l’enfant de sa belle-fille. Vous suivez ? Shawna étant d’un an la cadette de Press, l’ordre des générations en sortira quelque peu chamboulé. Sans parler de l’arbre généalogique… Le petit-enfant de Lamas pourra légitimement être considéré comme son fils (ou sa fille) dans la mesure où la mère porteuse dispose, dans tous les pays où la GPA est légale, du droit de garder l’enfant aux dépens de sa mère biologique. Qu’est-ce qui prévaut : l’utérus ou l’ovule ? Je ne saurai me prononcer, ni blâmer Press Dahl intuitu personae, quoi que je pense des usages dévoyés du progrès. Pour l’instant, l’amour règne sans nuages dans cette famille recomposée. « Shawna n’est pas seule­ment ma belle-mère. Elle est comme une âme sœur. Elle est un ange qui a béni toute ma famille, y compris mon père. », s’épanche Press dans la presse.

La morale de cette histoire glauque aux yeux des uns, poignante pour d’autres ? À vous de la dénicher. Cette intrigue de télénovela m’a en tout cas rappelé les heures les plus tardives du sarkozysme, au temps où la ministre de la Famille Nadine Morano préconisait la GPA pour toutes en nous expliquant à longueur de plateau qu’elle se dévouerait pour sa fille si l’occasion se présentait. Quelques milliers de kilomètres plus loin, à plusieurs années de distance, à la suite de nombreux américains anonymes, le clan Lamas a fait de cette chimère quasi-œdipienne une réalité. L’avenir nous dira ce qu’il réserve à ce genre de montage techno-familial.

Sans une once d’ironie ou de mauvais esprit, j’espère que l’expérience de Lio ne vaut pas force de loi : si ses six enfants nés de quatre pères différents doivent régler leurs difficultés psychiques à coups de séances chez le psy, imaginez un peu le futur trauma de Lamas junior…

*Photo : Pixabay.

Quantitative Easing, monnaie de songe

12
quantitative easing bce

quantitative easing bce

Mario Draghi a capitulé. Le 22 janvier, cédant aux sirènes des marchés financiers des deux côtés de l’Atlantique, il a, emboîtant le pas à la Banque d’Angleterre, à la Réserve fédérale et à la Banque du Japon, annoncé son programme de Quantitative Easing, c’est-à-dire le rachat programmé d’obligations publiques et privées de la zone euro, étalé sur dix-huit mois, pour un montant total de 1 160 milliards d’euros.

La personnalité de Mario Draghi est controversée depuis sa participation à la première falsification des comptes de l’État grec, il y a quinze ans, lorsqu’il dirigeait la filiale européenne de Goldman Sachs. Ce mensonge avait alors permis à Athènes d’accéder à cette nouvelle terre de Canaan figurée par la zone euro. Il ne faudrait pas pour autant prendre notre homme pour un joueur de bonneteau. Sa capacité technique, précisément acquise chez Goldman Sachs, en a fait un orfèvre des marchés, de leurs techniques et de leur psychologie. Et son action à la direction de la Banque centrale européenne, à partir de la fin 2011, en pleine crise des pays de la zone Sud, a permis de voir tout ce qui séparait un homme de l’art du butor qui l’avait précédé. Le crédit des États, des banques et des entreprises des pays en détresse s’est rétabli, la perspective d’un défaut définitif s’est éloignée, et, avec elle, celle d’un éclatement de la zone monétaire.[access capability= »lire_inedits »]

Mais le triomphe lui a été refusé. La zone euro est restée encalminée tout au long de l’année 2014 et l’Allemagne elle-même a subi la stagnation. Dans le même temps, la reprise économique longtemps retardée aux États-Unis et en Angleterre a fini par se déclarer. Ces deux économies, fort différentes au demeurant, produisent aujourd’hui plus qu’elles ne produisaient avant la crise[1. Mais pas l’économie japonaise toujours engluée dans la stagnation.]. Or, elles avaient été les premières à connaître – dès 2009 – ce changement inouï de politique des banques centrales connu sous le nom de « Quantitative Easing » (littéralement « assouplissement quantitatif »). Et les innombrables grenouilles qui peuplent les marais médiatiques et politiques se sont mises à coasser, en direction de la Banque de Francfort : « Quantitative Easing, Quantitative Easing ! »

Mais pourquoi Mario Draghi a-t-il si longtemps résisté à l’appel au « QE », lui qui sait que ce mécanisme n’est pas une innovation comme tant d’autres, qu’il modifie la structure même du système financier ? Je vous propose donc de jouer au banquier central, de faire comme si nous étions Mario Draghi pour dire ce qu’est le QE et, d’abord, ce qu’il n’est pas.

Ce que n’est pas le Quantitative Easing

Le QE ne consiste pas à monétiser les dettes. Le premier réflexe de certains économistes ou politiques a été de rattacher la nouvelle politique des banques centrales, à Washington, à Londres ou à Tokyo, à une monétisation des dettes publiques, voire privées. Monétiser la dette, cela signifie soit que le gouvernement emprunte directement à la banque centrale, soit que cette dernière achète des obligations de l’État. Or, les 4 500 milliards de dollars de dettes privées et publiques rachetées par la Réserve fédérale, les 375 milliards de dollars de dettes du Trésor anglais rachetées par la Bank of England figurent toujours dans le décompte des dettes des emprunteurs concernés. Les banques centrales perçoivent les intérêts dus, comme si elles étaient des créanciers ordinaires.

Le QE ne vise pas à réguler le crédit. Les principales banques centrales ont entre un siècle et trois siècles et demi d’existence. Or, depuis leur création, elles pratiquent une politique de régulation de crédit destinée à soutenir l’activité ou, au contraire, à combattre l’excès de crédit et l’inflation qui l’accompagne si souvent. Dans ces buts, elles agissent auprès des banques commerciales en procurant de l’argent frais ou en retirant au contraire des liquidités. Comment ? En modulant à la hausse ou à la baisse le montant des créances reprises auprès des banques – assouplissement quantitatif ou réduction quantitative – et en abaissant ou en rehaussant les taux de l’argent prêté par elles – assouplissement qualitatif ou durcissement qualitatif.

Il faut retenir une chose essentielle. Les créances bancaires autour desquelles gravitent les opérations de la politique monétaire sont à court terme : quelques jours, quelques semaines, quelques mois (la Banque centrale de Chine agit avec un horizon maximal d’un an). De la sorte, l’action de la banque centrale reste en prise directe avec l’activité et les décisions courantes des agents économiques. Osons cette métaphore : le banquier central est comme le conducteur automobile qui joue de son levier de vitesse pour réguler l’action du moteur.

La violence de la crise survenue en 2008 a conduit les banques centrales occidentales à inonder le système bancaire d’argent créé à leurs guichets, octroyé gratuitement pour la première fois dans l’histoire économique. Elles ont ainsi épuisé les ressources de la politique monétaire. Et les plus hardies d’entre elles, à Tokyo, Washington ou Londres, se sont résignées à sortir des chemins balisés de leur politique traditionnelle. C’est ainsi que le QE est entré en scène.

Ce qu’est le Quantitative Easing

Le QE consiste à retirer des créances du marché. Les obligations publiques et privées émises à un moment quelconque sont toujours, d’une manière ou d’une autre, sur le marché : soit réellement, quand elles font l’objet des transactions quotidiennes[2. Comme une récidive de la crise grecque toujours pendante le 13 février 2015.], soit virtuellement, dans la mesure où leurs détenteurs – banques, sociétés d’assurances, fonds de placement – peuvent à tout instant les remettre en vente. Mais quand cet opérateur particulier qu’est la banque centrale achète ces obligations dans le cadre de sa politique de QE, c’est une fois pour toutes. Le QE est un aller sans retour. Avec cette conséquence qui est sans doute le premier objectif recherché par les banques centrales : désengorger les marchés du crédit correspondant. On espère ainsi apporter un remède temporaire aux bulles du crédit qui ont, des deux côtés de l’Atlantique, permis de soutenir artificiellement l’activité.

Le QE est une opération de création monétaire pure. La monnaie créée par la banque centrale qui procède à du QE n’a pas de contrepartie économique dans la mesure où les créances rachetées correspondent, ainsi qu’on l’a dit, à des décisions du passé. Pour nous faire mieux comprendre, nous allons la comparer à l’émission des assignats par la France révolutionnaire à partir de 1790. Cette création fortement inflationniste a été comparée à l’émission d’une monnaie de singe. Ce n’est pas entièrement vrai. Elle a soutenu aussi, à la marge, l’activité, ne serait-ce qu’en finançant les dépenses militaires. Elle n’était pas une création monétaire pure.

Tandis que les milliards injectés au titre du QE peuvent être considérés comme tels. Ils ne se sont pas répandus dans la sphère économique mais sur les marchés spéculatifs, le marché des changes en tout premier lieu. C’est ainsi que toutes les opérations de QE se sont accompagnées d’une baisse importante de la monnaie concernée : yen, dollar, livre sterling. Et que les traders, anticipant l’action annoncée par Mario Draghi le 22 janvier, ont fait baisser profondément l’euro. Tout simplement parce que les opérateurs savent qu’ils auront plus d’euros à troquer contre les autres monnaies du marché des changes.

Moins de créances et plus de monnaie sur les marchés, voilà toute l’originalité du Quantitative Easing.

Nous ignorons où nous conduit la politique de QE décidée à Francfort. Son résultat incontestable sera de soutenir les exportations de la zone après la baisse substantielle de la monnaie unique. À condition toutefois que d’autres facteurs négatifs ne viennent contrarier ce bienfait.

Mais l’action de Mario Draghi devrait dessiller les aveugles. Toute l’expérience que nous vivons, depuis trente ans, s’appuie sur la création monétaire ! Le QE est l’ultime manifestation, caricaturale, de cette politique.

Nul doute cependant que les détenteurs du capital vont s’ingénier à profiter des opportunités du QE. Pour le meilleur ou pour le pire.[/access]

*Image : Soleil.

Sivens : un immense gâchis

70
ZAD écologie

sivens zad ps

La « zone humide » du Testet, destinée à être recouverte par la retenue de Sivens et devenue « Zone à Défendre » (ZAD), s’est transformée en véritable camp retranché.

Depuis que la ministre de l’Ecologie, du Développement Durable et de l’Energie Ségolène Royal  a annoncé vendredi 16 janvier 2015 l’abandon du projet initial, la région est en passe de redevenir une zone à risque tant la lutte redouble de violence. La semaine dernière, les agriculteurs favorables au projet de barrage ont organisé un véritable blocus de la ZAD, se déployant sous l’œil des forces de l’ordre devant les principales zones d’accès pour obtenir le départ de ses locataires. En réponse, un groupe de militants pro-zadistes a fait irruption dans les locaux de la maison des agriculteurs à Albi le 3 mars, aux alentours de 14 heures pour exiger l’arrêt du blocus.

La tension monte entre les deux camps qui se définissent l’un et l’autre de manière peu subtile : « miliciens » et « fascistes » pro-barrage pour les zadistes et « peulus », « poilus », « chevelus » – zadistes pour leurs adversaires favorables au projet de retenue d’eau. Les insultes ne sont pas seules à être échangées et les coups volent également au cours des quelques échauffourées autour de la zone de Sivens. Gendarmerie et police auront sans doute particulièrement à l’œil les manifestations des anti-barrage prévus à Gaillac le 4 mars et à Albi le 6 mars, au moment même où les Conseillers généraux du Tarn débattront à nouveau de l’avenir du projet de barrage à Sivens, et deux semaines à peine après les nouveaux débordements de la manifestation du 21 février à Toulouse.

La tension extrême reflète aussi la détresse d’un monde rural en pleine déprise, où les agriculteurs se voient comme une catégorie menacée d’extinction et où les jeunes, sont de plus en plus massivement confrontés au chômage. Dans ce contexte très difficile, c’est le fonctionnement même de la démocratie locale qui est mis en cause. Les pro-barrage se sentent trahis, après avoir défendu bec et ongles une décision prise, selon leurs propres dires, de façon tout à fait démocratique.

L’annonce de Ségolène Royal a été interprétée comme une reculade en faveur des écologistes, des zadistes et des « casseurs ». De leur côté, pro-barrage et zadistes dénoncent la virulence des pro-barrages et des agriculteurs notamment liés à la FNSEA, la complaisance des forces de l’ordre vis-à-vis de ces violences et, surtout, le fantastique gâchis représenté par le projet de Sivens.

Si les partisans de la construction de la retenue de Sivens font valoir le caractère banal de la fameuse zone humide du Testet, qui n’existe d’ailleurs plus aujourd’hui dans les faits, une grande partie ayant été rasée, les membres du Collectif de Sauvegarde de la zone humide du Testet dénoncent l’inutilité du projet. La société chargée de l’enquête d’utilité publique ainsi que des travaux en aurait sciemment exagéré la portée du barrage de 8 millions d’euros qui ne répondrait pas aux besoins réels des agriculteurs de la région.

Quelle que soit l’issue de l’affaire, les politiques locaux sont incontestablement les grands perdants de la longue affaire Sivens. Délégitimés par les associations qui critiquent leur népotisme et fustigent leurs hésitations, les élus locaux apparaissent de plus en plus comme les principaux responsables du gâchis dans une région exposée aux tensions foncières et aux difficultés économiques. La mort de Rémi Fraisse et les déclarations maladroites du président du conseil général du Tarn Thierry Carcenac (« « Mourir pour des idées, c’est une chose, mais c’est quand même relativement stupide et bête ») ont sans doute achevé de faire perdre leur dernier crédit aux politiques en place, même auprès des habitants qui n’ont pas été partie prenante dans l’affaire mais s’estime aujourd’hui plus qu’irrités par la gestion de l’affaire, les cafouillages policiers et les valses hésitations de l’Etat.

Il ne manquait que la très mauvaise presse, au niveau national, du gouvernement socialiste pour faire des prochaines élections départementales un cauchemar en perspective pour les nombreux élus de gauche qui siègent actuellement dans la chambre départementale. Ainsi, dans les quatorze circonscriptions cantonales du Tarn-et-Garonne, ce sont dix-neuf binômes de candidats « Divers Gauche » et « Rassemblement de Gauche » qui se présenteront aux élections, ainsi que quinze tandems  Front de Gauche et quatorze Front national. Du côté des candidats estampillés socialistes, on se fait plutôt discret : seuls sept binômes de candidats socialistes seront alignés (le même nombre d’ailleurs que de candidats divers droite et un peu plus que les Verts qui alignent cinq binômes). Certains observateurs de la vie politique locale rapportent que nombre de candidats anciennement étiquetés socialistes préfèrent se présenter sous le sigle « Divers Gauche » pour éviter une trop mauvaise publicité. Les retombées de l’affaire Sivens sur les prochaines élections laissent donc craindre que le naufrage du projet de barrage fasse dangereusement tanguer le navire socialiste, jusque-là solidement arrimé aux collectivités locales et départementales. Pour nombre d’élus tarnais, l’aventure des départementales pourrait bien ressembler au drolatique naufrage électoral imaginé par Octave Mirbeau dans Le Jardin des Supplices. Incité par un « ami ministre » à se lancer dans une carrière politique en défendant un programme basé sur le développement et la modernisation de la culture de la betterave, l’élu en herbe se voit mis au courant en quelques mots de la manière dont il convient qu’une campagne soit menée dans ses terres rurales : « Tu es un candidat purement agricole… mieux que cela, exclusivement betteravier…Ne l’oublie point… Quoi qu’il puisse arriver au cours de la lutte, maintiens-toi, inébranlable, sur cette plate-forme excellente…Connais-tu un peu la betterave?…

— Ma foi! non, répondis-je… Je sais seulement, comme tout le monde, qu’on en tire du sucre… et de l’alcool.

— Bravo! Cela suffit, applaudit le ministre avec une rassurante et cordiale autorité… Marche carrément sur cette donnée…Promets des rendements fabuleux… des engrais chimiques extraordinaires et gratuits… des chemins de fer, des canaux, des routes pour la circulation de cet intéressant et patriotique légume. »

Entre projet avorté, deniers publics gaspillés et malaise du monde rural, les élus socialistes d’un département durement éprouvé seraient donc tentés de se dissimuler derrière une étiquette « Divers Gauche » qui rappelle Flaubert, Mirbeau, les comices agricoles et le défunt Parti Radical. Pas sûr que cela soit un choix très heureux face à un Front national en mesure d’opérer une percée dans la région, comme dans de nombreuses autres.

Dans Le Jardin des Délices, cela ne se passe pas non plus très bien pour le député betteravier dont la fière bannière progressiste est mise en charpie par un adversaire, tribun éloquent et cynique, dont le discours offensif piétine les généreuses envolées de son concurrent : « Je faillis même, un soir, dans une réunion publique, être assommé par des électeurs furieux de ce que, en présence des scandaleuses déclarations de mon adversaire, j’eusse revendiqué, avec la suprématie des betteraves, le droit à la vertu, à la morale, à la probité, et proclamé la nécessité de nettoyer la République des ordures individuelles qui la déshonoraient. » Les prochaines élections départementales seront-elles aussi un jardin des supplices pour les candidats « Divers Gauche » surnageant dans les eaux troubles du barrage de Sivens ?

*Photo : FRED SCHEIBER/SIPA. 00706828_000032.

Habemus Daniel!

21

Dans L’Obs, je lis toujours au moins l’édito de Jean Daniel et la chronique de Delfeil De Ton.  Ces deux façons d’être « de gauche », accolées, me confirment chaque semaine dans l’idée que le mot a dû perdre de son sens, s’il en eut.

Un exemple au hasard : jeudi 19 février dernier, DDT écrivait dans ses Lundis (?) : « L’avenir s’annonce sombre. Évitons de l’anticiper ». La semaine précédente, le pape Daniel prêchait exactement l’inverse : « Y a-t-il des valeurs vraiment universelles ? L’islam est-il soluble dans la démocratie ? « Non », a répondu Lévi-Strauss. Simplement, il faut faire comme si ».

Rien à dire sur Delfeil. Ce punk de 80 balais n’a fait qu’un « mot », et je les collectionne. Jean Daniel lui, pourtant son aîné de loin, se sent toujours aussi « concerné par la situation », comme on dit dans les dîners en région. (À Paris, désormais, on se dit plus volontiers « interpellé », voire « interrogé » – comme chez les flics.)

Mais revenons à la citation de Jean. Deux questions en une, et une réponse qui en fait deux : « non », mais « si » ! Ce Prométhée-là n’a pas besoin d’aigle pour fouailler ses entrailles.

Holà Jean, t’es pas dans un roman de Camus ! Même ton édito fait partie du monde réel, quelque part. Certes, on entrevoit bien l’éthique de conviction pure vers laquelle tu voudrais nous élever ; mais dans cette catégorie, comment concurrencer François ?