Qu’on soit de la rose ou du réséda, chacun cherche une espérance. Et qu’on croie au Ciel ou qu’on n’y croie pas, la visite de Léon XIV en a été une. Bien plus que la venue de Dragon Ball en France ou les agitations de nos politiques en campagne.
Tout avait bien commencé, le 24 août dernier, quand le président Macron nous a dit combien il aimait le monde des mangas. Observateur attentif de la naissance, du développement et du crépuscule du macronisme ces dix dernières années, j’ai découvert tardivement cette réalité. Pas le temps de la digérer que l’otaku élyséen annonçait, à l’occasion de la visite à Paris du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, l’arrivée de Dragon Ball en France, avec la construction de trois parcs à thème à Cergy-Pontoise pour 6 milliards d’investissements et la création de 22 000 emplois. Mais le 31 août, Toei Animation, propriétaire de la marque « Dragon Ball », démentait cette information.
Un parc Dragon Ball est en projet en Arabie saoudite, et peut-être en France. D.R.
Qu’à cela ne tienne, notre imaginaire qui crie famine avait été bien nourri, la veille, lors de la journée de Darmanin et Philippe au jardin botanique de Tourcoing. Édouard sortait les frites de l’huile pour les mettre dans de petites barquettes en carton. Gérald y ajoutait du sel et participait au service tout en surveillant l’ancien Premier ministre qui remplissait trop chichement ses barquettes : « Sois généreux, un peu plus généreux ! » Elle est comme ça, la droite sociale : elle n’est pas économe sur la Bintje.
Tapi derrière un zinc, Gabriel Attal a alors fait très fort en annonçant, le 7 septembre, une tournée générale dans mille bistrots partout en France.
Enfin, une vraie espérance
Puis, Léon XIV est arrivé pour une visite apostolique de quatre jours. Ce pape, aux origines normandes et béarnaises, a posé son regard sur nous. Bien au-delà des catholiques, son visage, ses gestes et sa personnalité nous ont touchés. On s’est surpris, que nous soyons de la rose ou du réséda, à communier chacun à notre manière. Grâce à Léon, nous portons une attention indispensable aux jeunes, aux plus vulnérables, aux migrants, aux sacrifiés du capitalisme, aux victimes des violences sexuelles dans l’Église.
Alors que nous sommes remplis d’écrans, de sollicitations de toutes sortes perpétuellement proposées par le dieu Argent, nous sommes vides. Et quand, comme moi, on retourne à la source avec C’était ça ou mourir (Grasset) de Thélyson Orélien, qu’on y trouve quelque chose d’infiniment humain, on se dit que rien ne va plus. Que la question n’est plus un simple « choix de société », mais de civilisation. C’est pourquoi Don Camillo remercie Peppone.
Baptisé, enfant d’une famille aux racines catholiques dans le Sud-Gironde de François Mauriac, avec des souvenirs de messe quand j’accompagnais ma grand-mère à l’église de Pian-sur-Garonne ou de Verdelais – elle chantait faux, mais avec une vraie dévotion –, agnostique et lecteur assidu des encycliques, je l’affirme ici : Léon XIV est supérieur à Dragon Ball.
Quand mon grand-oncle, communiste, résistant et ancien déporté, me racontait son expérience dans l’univers concentrationnaire, il me disait qu’il fallait alors une espérance. Que cela permettait de créer un lien qui relie les humains. Adolescent, je n’aimais rien plus qu’écouter les échanges entre ce maire rouge et le curé de la paroisse, toujours autour d’un verre de Lillet. Avec quelques engueulades et un respect réciproque. Quand l’un n’a plus été là, l’autre a été malheureux.
Qu’elle vienne du ciel pour les uns, d’ailleurs pour les autres, chacun cherche une espérance. Existe-t-il une question plus centrale pour la prochaine élection présidentielle ?
Grand Prix du jury au dernier Festival de Cannes, un film russe domine nettement les sorties de ce mois d’octobre. Signé Andreï Zviaguintsev, Minotaure s’impose de fait par sa redoutable maîtrise.
En guerre
Minotaure d’Andreï Zviaguintsev Sortie le 14 octobre
À l’origine, on trouve l’un des chefs-d’œuvre de Claude Chabrol, La Femme infidèle. Réalisé en 1968, il décrit l’irruption du meurtre dans le quotidien glacé d’un couple bourgeois incarné à la perfection par Stéphane Audran et Michel Bouquet, à qui les étincelants Michel Duchaussoy et Maurice Ronet donnent la réplique. Il s’agit d’un bijou aussi noir que fascinant dans lequel Chabrol dissèque les relations humaines, amoureuses et familiales, comme un médecin légiste le ferait avec des cadavres sur sa table à dissection. Tout est feutré, élégant et définitivement cruel, y compris la mise en scène. Chabrol se livre à une critique plus qu’acide de la bourgeoisie pompidolienne qui rangerait le meurtre au rang des impondérables sociaux. C’est avec Juste avant la nuit, Le Boucher ou encore Que la bête meure, le meilleur de Chabrol, celui dont on ne se lasse pas. Celui également dont on ne s’étonne guère qu’il puisse inspirer des cinéastes encore aujourd’hui. C’est le cas du Russe Andreï Zviaguintsev qui, avec son nouveau film Minotaure,signe un remake aussi assumé que stimulant. Ou comment être fidèle à La Femme infidèle sans verser dans la copie pure et vaine. Mais comment s’en étonner ? En seulement cinq films depuis 2003, le cinéaste né en 1964 à Novossibirsk s’est imposé comme un maître. Chacun de ses films est un événement cinématographique de premier plan, à l’instar de Léviathan en 2014, impitoyable portrait d’une Russie gangrénée par l’alcoolisme et la corruption généralisés, s’inspirant du Livre de Job autant que du livre de Thomas Hobbes, dont il reprenait le titre.
Cette fois, il situe son film dans la Russie de 2022. Gleb vit avec sa femme Galina et leur fils unique dans leur très chic villa d’une ville de province. Il y dirige avec succès une entreprise. Mais sa situation professionnelle se dégrade quand débute l’invasion de l’Ukraine : des collaborateurs importants prennent la tangente vers l’Occident, tandis que le gouvernement réquisitionne plusieurs de ses employés pour la fameuse « opération militaire spéciale » décidée par Poutine. Dans le même temps, il découvre que sa femme le trompe. Mêlant le travail et la vie intime, le mari et chef d’entreprise règle ses problèmes dans la violence et l’efficacité la plus froide… Tout comme Chabrol, Zviaguintsev décrit un monde régi par l’oubli. Dans le cas présent, l’oubli de la guerre : il faut impérativement faire comme si elle n’existait pas, comme si elle ne venait rien troubler, comme si le monde pouvait continuer de tourner à l’identique alors que le chaos menace. On s’autorise cependant à en tirer bénéfice : c’est ce que fait le personnage principal qui profite de ce contexte guerrier pour mener à bien ce qu’il estime être, sinon son bon droit, du moins la seule issue possible pour lui, avec un cynisme et un détachement qui font froid dans le dos. Les dernières scènes achèvent de donner le ton à travers un saisissant retour à la normale. Entre-temps, Zviaguintsev, avec une incroyable maîtrise de l’allusion, de l’ellipse et du non-dit, montre le réel d’un pays en guerre, où la propagande met la société au garde-à-vous. Cependant, aussi critique que soit le cinéaste à l’égard du régime et de la guerre en Ukraine, il dénonce avec force le boycott de la culture russe. Il demeure ainsi, avec bonheur et brio, le cinéaste de la complexité bienfaisante.
2 h 20
En berne
Studio TF1
Moulin, de Laszlo Nemes Sortie le 28 octobre
L’époque de la collaboration s’est rappelée au bon souvenir du dernier Festival de Cannes en proposant notamment le très inspiré film d’Emmanuel Marre, Notre salut, consacré à un collabo « ordinaire ». Comme en regard, le cinéaste hongrois Laszlo Nemes (Le Fils de Saul) était présent avec Moulin dont Gilles Lellouche incarne le rôle-titre. Mais ce biopic, qui démarre quasiment au moment de l’arrestation de Jean Moulin par Klaus Barbie, est un véritable naufrage tant il sombre dans une grandiloquence glaciale hors de propos. Comme on ne sait réellement rien de ce qui est advenu une fois les portes de la prison de Montluc refermées sur le résistant, Nemes invente et brode sans vergogne jusqu’à imaginer une vraie-fausse libération qui n’a jamais existé. La « fiction » cinématographique a bon dos. Comme s’il s’agissait de faire surgir la notion de suspense au cœur du martyre enduré par Moulin. Ce procédé est indigne, et le cautionner serait indécent.
2h 14
En classe
La Gradiva, de Marine Atlan Sortie le 21 octobre
Voici le premier film très remarqué de Marine Atlan, jusque-là talentueuse directrice de la photographie. La Gradiva est assurément l’acte de naissance d’une nouvelle cinéaste dont on attend déjà le prochain opus. L’argument est simple : un groupe de lycéens français part en voyage scolaire à Naples pour y découvrir le site de Pompéi et ses corps pétrifiés par le Vésuve. La Gradiva pourrait alors prendre les chemins convenus du film d’adolescents en goguette. Mais c’est heureusement tout l’inverse qui se produit. La grandeur et la beauté des ruines visitées, ainsi que leur origine historique dramatique, envahissent littéralement ces esprits juvéniles jusqu’à engendrer chez eux des émotions puissantes et violentes. Le film prend alors toute sa dimension, en faisant avec subtilité le portrait d’une génération. Et au milieu se trouve une enseignante jamais caricaturale ni caricaturée, tenant jusqu’au bout son rôle de pédagogue et de médiatrice.
L’ancien Premier ministre Édouard Philippe était l’invité, hier soir, du « reboot » de L’Heure de vérité sur France 2. Malgré ses annonces politiques fracassantes faites face à la journaliste aux toilettes toujours impeccables Caroline Roux, l’audience de cette nouvelle émission — pourtant capitale pour le camp progressiste face aux médias bollorisés — s’est révélée très décevante.
Il doit être furieux, le Havrais, vu que, malgré son passage à l’émission politique L’Heure de vérité — remake approximatif du programme éponyme des belles années de la télé où, tant les invités que les interviewers, étaient talentueux et leurs propos toujours intéressants —, l’enthousiasme populaire tant espéré se fait encore attendre. En reprenant le titre de cette émission culte, le service public et France 2 espéraient probablement, jouant sur la confusion et le malentendu, s’offrir un matelas d’audience confortable, directement hérité de la version mère.
Battu par la rediffusion du TV-film policier provincial de France 3
On ne peut pas dire que cela ait vraiment fonctionné. Le premier invité de ce plat audiovisuel réchauffé était Édouard Philippe, ex-Premier ministre d’enchanteresse mémoire, et emballant candidat aux élections présidentielles qui auront lieu dans sept mois (Putain, sept mois ! On n’en a pas fini avec les soirées TV de prêchi-prêcha. Vite, qu’on nous rende du culturel de belle tenue, Intervilles et les vachettes, par exemple !).
Score d’audience plutôt médiocre pour l’invité : 1,6 million. Moins que la brochette socialiste de la semaine passée. Assez loin surtout derrière le programme de TF1, avec un épisode de la série Intraçables, et assez loin aussi derrière France 3 avec Meurtres dans le Jura, une rediffusion pourtant. Donc, pas de quoi pavoiser.
De plus, comme je le suggérais plus haut, le maire du Havre — cité côtière et port très actif, dit-on, dans le registre juteux façon plaque tournante du trafic international de came — se voit piquer la vedette par un autre politicien, du même marais centro-mou du genou que lui qui plus est. Ah, les amis ! On ne se méfie jamais assez des amis ! J’ai nommé ici le Premier ministre, M. Lecornu. Celui-ci en effet s’attire ces heures-ci les feux des projecteurs et l’estime du grand public. Ne venons-nous pas d’apprendre que l’hôte de Matignon serait adepte du Slip Français ? La chose aurait été découverte à la suite du piratage des données de l’entreprise. Qui ira dire après cela que notre Premier ministre ne fait rien pour le pays et sa prospérité ?
La barre à droite
En conséquence, il reste à M. Édouard Philippe, s’il entend ne pas se laisser dépasser dans l’affection des foules, à prendre position sur l’opportunité ou non d’adhérer au port du slip tricolore. Quand, en audience, on est envoyé dans les cordes par un programme intitulé Intraçables, il semble que le message soit limpide : corriger le tir et jouer à fond la carte de la traçabilité, cela va du caleçon aux moindres implications programmatiques (pour causer comme on cause à l’ENA) de la cuisine électorale proposée. Définir très clairement où l’on veut conduire la nation, ses populations, et le chemin à suivre. Pour l’heure, c’est encore un peu flou. Flou et mouvant.
Le candidat, ces jours-ci, semble muscler sa droite. C’est ce qui ressort de l’émission en question. On y apprend tout de même que le candidat se propose de diviser par deux l’immigration légale (ça c’est pour plaire à droite, justement), qu’il ne vivra pas à l’Élysée s’il est élu (ça c’est pour se démarquer de Macron — quelle audace, quelle rupture, non ?). Et puis, il n’assistera pas au tour de chant de Patrick Bruel (ça, c’est pour complaire à ces dames fémininisses, comme disent les Deschiens). Et aussi, on l’entend reprendre le petit air connu « Travailler plus pour gagner plus », comme quoi il n’y a pas que l’émission elle-même qui relève du réchauffé (là, c’est pour ravir le Medef). Quant à l’âge de la retraite, ce sera 65 balais. Il la voulait à 67 ans il y a peu encore, mais, comme dirait l’autre, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis (là, c’est pour ne pas désespérer l’estimable corporation des fabricants de girouettes). En un mot comme en cent : pas à dire, caquetage et saupoudrage demeurent bel et bien les deux mamelles de ce genre d’exercice cathodique. De ce point de vue, M. Philippe est loin d’avoir démérité. C’est déjà cela.
Toutefois, l’homme du Havre a par ailleurs quelques motifs de satisfaction. Le service public de télévision va diffuser la série Dans l’ombre, adaptée d’un thriller politique écrit par lui-même en binôme avec le sieur Gilles Boyer, qui est aussi un de ses très proches conseillers en politique. Cela dit, M. Édouard Philippe nous fait quand même la grâce de nous tenir au courant au moins sur un point. La première chose qu’il ferait s’il était élu serait de prendre des vacances, vu que mener campagne ça use, ça userait même énormément à l’entendre. Le temps de trousser un polar, peut-être ? Titré Dans la merde, en référence à l’état où lui et son mentor M. Macron auront laissé le pays ? Ironie facile, me direz-vous. Restons-en donc à Dans l’ombre. Titre éventuellement prémonitoire ? Allez savoir. Dans l’ombre, ne serait-ce pas là où devrait retourner Doudou le Havrais après que les Français auront compris que ce n’est pas seulement une émission des temps glorieux de la télévision qu’on nous refourguerait, mais la flamboyante, la pétaradante politique macroniste des dix dernières années, celle qui nous a fait tant de bien.
Liberté d’expression. À la suite d’un contentieux avec le rectorat de Versailles portant sur ses interventions à la radio, l’essayiste est mise à pied pendant six mois sans traitement
On vient d’apprendre que l’ex « Grande Gueule » de RMC Barbara Lefebvre, qui, en dehors de ses activités médiatiques, est professeur titulaire d’histoire-géographie dans un collège d’Ile-de-France, a été exclue de l’Education nationale pour une durée de douze mois, dont six fermes. La sanction a été prise par une commission disciplinaire académique qui s’est réunie au début de l’été(comme nous l’avions alors rapporté), mais qui a notifié sa décision à la rentrée.
Le tort d’avoir des idées de droite ?
Deux faits sont reprochés à Barbara Lefebvre. D’une part d’avoir collaboré pendant sept ans aux « Grandes Gueules » sans en avoir demandé l’autorisation à sa hiérarchie. D’autre part d’avoir, en avril 2024, tenu à l’antenne de l’émission animée par Alain Marschall et Olivier Truchot des propos polémiques au sujet de personnes appartenant à la communauté des Gens du voyage qui venaient de commettre une agression contre un brancardier en Vendée.
C’est peu dire que, dans cette affaire, l’essayiste fait l’objet d’un féroce acharnement administratif. En France, nombreux sont les professeurs de secondaire et du supérieur qui, comme elle, cumulent leur métier d’enseignant avec une activité médiatique sans pour autant avoir reçu la permission expresse de l’Education nationale. Probablement n’ont-ils pas le tort d’assumer des idées de droite.
Mais c’est surtout le fait de sanctionner Barbara Lefebvre pour des déclarations publiques n’ayant aucun lien avec sa profession d’enseignante et n’ayant fait l’objet d’aucune plainte au sein de la communauté éducative où elle exerce, qui est choquant. Car les propos incriminés valent déjà à l’essayiste des poursuites judiciaires : le 15 avril, elle a été condamnée par la 17ème chambre correctionnelle du tribunal de Paris à une amende 1000 euros pour injure publique (elle a, depuis, fait appel du jugement).
Administration cynique
Immédiatement après avoir appris sa mise à pied disciplinaire, Barbara Lefebvre a saisi le tribunal administratif de Versailles, afin de faire valoir que la suspension de son traitement l’expose à une situation de précarité financière, mais aussi qu’il existe un doute quant à la légalité de la double peine infligée respectivement par le tribunal et le rectorat. Le 5 octobre, le juge des référés a rejeté sa requête. S’il a semblé reconnaître la validité du premier argument (la fragilité financière), il a infirmé le second.
On notera que pendant l’audience, le représentant de la Rue-de-Grenelle a affirmé que Barbara Lefebvre n’avait pas de problèmes d’argent puisqu’une cagnotte de soutien a été ouverte en ligne à son bénéfice. Un argument d’un cynisme ahurissant ! Non seulement, cette cagnotte a n’a pas été lancée à l’initiative de l’essayiste. Mais surtout, elle vise à l’aider à payer ses avocats dans des procédures judiciaires intentées par des députés LFI, dont nous nous étions fait l’écho la semaine dernière. Cette cagnotte n’a donc pas pour objectif de subvenir aux besoins de sa famille à charge.
Le dossier de la mise à pied de Barbara Lefebvre n’est cependant pas clos. La justice administrative n’a pas encore instruit le cas sur le fond. Souhaitons qu’elle puisse à terme reconnaître le traitement de défaveur subi par l’essayiste. Rendez-vous dans plusieurs mois, voire plusieurs années. Le locataire de la rue de Grenelle, voire du rectorat, aura sans doute changé d’ici là.
L’ex-Allemagne de l’Est ne pense pas comme l’Ouest, France comprise. L’AfD y fait des scores pétaradants. Le parti, né d’un mélange de révolte contre la politique migratoire de Merkel et de nostalgie de l’URSS (eh oui), prône aussi la liberté de penser ce qu’on veut de la Shoah. Une voisine pas très rassurante, et bientôt surarmée.
À mi-chemin entre Berlin et Hanovre, le Land de Saxe-Anhalt vaut bien une halte. Certes cet ancien district de la RDA est surtout connu de nos jours pour le pôle chimique de Bitterfeld, surnommée « ville la plus sale d’Europe » du temps du communisme. Néanmoins, rien que pour Dessau, à 30 km au nord, où l’on peut admirer un superbe bâtiment de Walter Gropius ayant abrité entre 1926 et 1932 l’école d’art moderne du Bauhaus, la visite est recommandée.
C’est dans cette contrée parmi les plus pauvres et les plus dépeuplées d’outre-Rhin que l’AfD vient d’obtenir le meilleur score électoral de sa courte existence (dont les débuts remontent à 2013). À l’issue du scrutin régional du 6 septembre, le mouvement national-populiste est arrivé en tête, avec 43,8 % de suffrages, soit deux fois plus que lors de la précédente échéance il y a cinq ans. Pas assez toutefois pour atteindre la majorité des sièges au parlement de Magdebourg. L’exécutif devrait donc échoir à une coalition géante, constituée de tous les autres partis.
Quinze jours plus tard, rebelote en Mecklembourg-Poméranie occidentale, ce Land situé au bord de la Baltique qui fut, lui aussi, avec son port de Rostock, un haut lieu de l’économie est-allemande. Lors des élections régionales du 20 septembre, l’AfD y a engrangé 38,6 % des voix, contre 16,7 % en 2021, devenant ainsi la première force politique à l’assemblée de Schwerin. Malgré cette percée, le parti, qui ne dispose d’aucun allié, devrait rester, là encore, sur les bancs de l’opposition.
En Saxe-Anhalt comme en « Meck-Pomm », les sondages montrent que la dynamique de l’AfD s’explique tout simplement par la captation de la moitié de l’électorat local de la CDU, le parti au pouvoir à Berlin. Résultat, tous les commentateurs prennent désormais au sérieux l’hypothèse d’une future victoire de la formation antisystème lors de prochaines élections locales, voire lors des législatives fédérales, prévues au plus tard en 2029.
L’AfD siphonne la CDU
Le lendemain des élections en Saxe-Anhalt, Alice Weidel, l’une des deux coprésidentes du parti, a pris la parole au Bundestag pour se réjouir de la poussée de son mouvement. À la tribune, elle a déclaré que les jours du gouvernement de Friedrich Merz étaient « comptés », puis a apostrophé le chancelier en lui posant une question qui s’adressait au fond à tout le peuple de droite : « Le secteur public et l’industrie de l’asile sont-ils les seuls secteurs encore en croissance en Allemagne ? »
Dans un pays où le plus gros employeur industriel, Volkswagen, vient d’annoncer un dégraissage massif de 50 000 postes, et où la politique migratoire ultra-généreuse, symbolisée par la main tendue aux réfugiés syriens en 2015 par Angela Merkel, a eu de funestes conséquences, dont une douzaine d’attentats islamistes en une décennie, la colère qui s’exprime aujourd’hui dans le vote AfD n’est pas difficile à comprendre.
Plus FN que RN
Il est tentant de comparer ce parti, dont le succès repose essentiellement sur la dénonciation des élites et de l’immigration, avec le RN. Sauf qu’idéologiquement, il ressemble plutôt au FN version Jean-Marie Le Pen. À l’instar du parti à la flamme d’il y a vingt-cinq ans, l’AfD prône la sortie de l’Union européenne, le libéralisme économique le plus résolu, ainsi que la limitation de l’IVG et l’interdiction du mariage homosexuel. Alors que Marine Le Pen a, pour sa part, renoncé au Frexit, pris des options presque socialistes sur les retraites, l’assurance chômage et la taxation des hauts revenus, et promis de ne revenir sur aucune des grandes réformes sociétales votées depuis un demi-siècle en France.
L’AfD s’apparente également au lepénisme d’antan dans son rapport à l’histoire. Le 21 novembre 2025, Ulrich Siegmund, tête de liste du parti aux élections de Saxe-Anhalt, est interrogé par le site Politico. « La solution finale fut-elle le pire crime contre l’humanité ? » lui demande alors le journaliste. Réponse de Siegmund : « Je ne m’arroge pas le droit de l’évaluer, parce que je ne peux pas examiner toute l’histoire de l’humanité. »
Une Allemagne sous influence russe
Et puis il y a le dossier russe. Contrairement au RN qui louvoie en permanence sur ce sujet, l’AfD a une ligne programmatique claire : arrêt des aides à Kiev, refus de l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN, levée des sanctions envers Moscou et remise en service des gazoducs Nord Stream. En novembre dernier, l’autre coprésident du mouvement, Tino Chrupalla, a justifié cette position en déclarant sur la ZDF : « Je ne vois actuellement pas de danger pour l’Allemagne venant de la Russie. Poutine n’a pas menacé l’Allemagne avec la bombe atomique. » Avant de lancer, avec des accents complotistes : « La Pologne peut aussi représenter un danger pour nous. »
Ce curieux sens des priorités géostratégiques ne procède pas seulement de la nostalgie de l’empire soviétique (l’« Ostalgie ») encore très répandue en ex-RDA. Il se nourrit aussi de l’influence, grandissante en Allemagne, du trumpisme et plus précisément de son courant « restrainer » (anti-interventionniste), dont les chefs ont identifié l’AfD comme un mouvement ami. L’an dernier lors de son fameux discours de Munich, le vice-président américain J. D. Vance a ainsi plaidé pour la fin du cordon sanitaire (que les Allemands appellent « mur anti-feu ») qui entoure Alice Weidel et ses partisans.
Cette diabolisation est-elle justifiée ? Épineuse question. Car, l’AfD ne saurait, en toute rigueur, être qualifiée de formation néonazie. Certes, elle compte parmi ses 70 000 membres quelques centaines d’admirateurs d’Adolf Hitler. Mais elle n’en demeure pas moins un parti autorisé, respectueux de la Constitution et dénué de tout projet d’invasion d’un pays étranger ou d’extermination d’une communauté ethnique.
Reste que, si l’AfD gagnait les prochaines élections fédérales, la France se réveillerait avec un État voisin soudain perméable aux arguments du Kremlin et déculpabilisé par rapport à la Shoah. Un scénario à risque. Surtout à l’heure où l’Allemagne s’est fixé comme objectif de disposer de la première armée conventionnelle d’Europe.
Le 10 septembre, Berlin a confirmé qu’une enveloppe de plus de 600 milliards d’euros serait allouée à son budget militaire sur les quatre prochaines années. Soit plus du double des dépenses prévues par Paris pour la même période. Quoi que l’on pense de l’AfD sur le terrain de sa politique intérieure, une Allemagne à la fois révisionniste et surarmée est bien la dernière chose dont notre pays a besoin.
Ray Bradbury l’avait imaginé dans Fahrenheit 451, une filiale d’Amazon est en voie de le réaliser : une société sans livres. Mais nuance, c’est la numérisation, et non le bûcher, qui condamne les vieux ouvrages à disparaître…
Une vendeuse française de livres d’occasion s’est aperçue qu’elle recevait de curieuses commandes en provenance du Canada.
Un lecteur (motivé) lui achetait cent livres anciens différents d’un coup. Deux minutes après, il en commandait cinquante autres… Au bout de plusieurs de ces achats étranges, elle a fini (idée géniale) par glisser un traceur GPS dans l’un des vieux bouquins expédiés. Ce stratagème a permis de dévoiler une adresse – au Nevada – et une identité – une filiale d’Amazon spécialisée dans la numérisation industrielle de documents destinés à « nourrir » l’IA. Tous ces livres, dont il n’existait pas encore de version numérique, ont vu leur reliure arrachée, leurs pages scannées, puis tous ces morceaux épars finirent… à la poubelle.
Ray Bradbury avait imaginé dans Fahrenheit 451 (température à laquelle le papier prend feu) une société qui aurait brûlé tous ses livres. L’IA nous propose une version revisitée de ce scénario angoissant. Plus personne, sauf elle, n’aurait donc accès au contenu de ces vieux grimoires.
L’inquiétude grandit après la mort d’une laborantine russe d’une «pneumonie d’origine indéterminée» en Sibérie.
Daria avait 28 ans. Elle travaillait dans un laboratoire chargé de lutter contre la peste, en Sibérie. Sa mort, attribuée par les autorités russes à une pneumonie d’origine indéterminée, a conduit à des mesures de quarantaine et à des restrictions sanitaires drastiques. Moscou tente de rassurer. Les familles s’inquiètent. Et un mot que l’on croyait réservé aux livres d’histoire revient en boucle dans les conversations : la peste. Un accident de manipulation est évoqué, sans être confirmé, pas plus que le diagnostic de peste. L’histoire des programmes d’armes biologiques alimente les interrogations, mais ne permet pas de conclure sur les activités de ce laboratoire. Ce décès pose néanmoins une question qui nous concerne : serions-nous prêts à protéger notre population face à une menace de cette nature ?
Guérissable, à condition d’intervenir rapidement et que la souche soit connue…
La peste est provoquée par une bactérie, Yersinia pestis. Sa forme bubonique se manifeste par une forte fièvre et des ganglions gonflés et douloureux, les bubons. L’infection peut gagner le sang, provoquer un choc septique et entraîner la défaillance des organes. Lorsqu’elle atteint les poumons, elle provoque une pneumonie pouvant évoluer vers une détresse respiratoire. Transmise notamment par des puces infectées, la maladie peut aussi passer d’une personne à une autre lors de contacts rapprochés dans sa forme pulmonaire. Des antibiotiques permettent de la traiter, à condition d’intervenir rapidement. Encore faut-il que la souche y soit sensible. Dans le cas d’une attaque biologique, des résistances pourraient rendre plusieurs traitements inefficaces. Les recommandations américaines prennent en compte cette éventualité et la préparation doit porter sur l’efficacité des médicaments autant que sur leur disponibilité.
Utiliser la peste comme arme n’est pas une idée nouvelle. En 1346, lors du siège de Caffa, en Crimée, les assaillants auraient projeté des cadavres de pestiférés dans la ville pour contaminer ses habitants, selon un récit de l’époque. Au XXᵉ siècle, l’unité 731 de l’armée impériale japonaise mena en Chine des expérimentations sur des êtres humains et participa à l’emploi de la peste contre des populations civiles.
Pendant la guerre froide, l’Union soviétique développa un programme d’armes biologiques. D’anciens scientifiques soviétiques, dont Ken Alibek, ont décrit des recherches sur des souches de Yersinia pestis résistantes à plusieurs antibiotiques. Ces témoignages expliquent pourquoi la défense sanitaire doit envisager des situations dans lesquelles les traitements habituels seraient mis en échec.
Souvenirs
Pour vous qui me lisez, ces questions renvoient à des souvenirs beaucoup plus proches. Les appels à l’hôpital pour prendre des nouvelles d’un parent qu’on ne pouvait plus voir. Les soignants qui craignaient de rapporter l’infection chez eux. Les enfants auxquels il fallait expliquer pourquoi leur vie s’était arrêtée. Le Covid nous a appris ce que coûte l’écart entre la préparation annoncée et les moyens disponibles. Avons-nous corrigé nos faiblesses, ou simplement retrouvé l’habitude de ne plus y penser ? Après une telle épreuve qui reste encore dans toutes les mémoires, le gouvernement ne pourrait plus invoquer la surprise pour justifier des carences auxquelles il était possible de remédier.
La prévention fait partie de cette responsabilité. Dans certaines situations, un traitement antibiotique peut être prescrit aux personnes exposées avant qu’elles développent la maladie : c’est l’antibioprophylaxie. Demain, que répondrions-nous à Claire, une infirmière qui apprendrait avoir été exposée, ou à Julien, son compagnon, qui demanderait si elle peut être protégée ? Ils auraient besoin de savoir quel traitement lui administrer et comment l’obtenir à temps. Dès 2000, le JAMA, revue médicale de référence de l’Association médicale américaine, publiait des recommandations pour protéger les populations civiles face à un éventuel usage de la peste comme arme biologique. Les CDC[1] ont actualisé les recommandations de traitement et de prophylaxie en 2021. Les connaissances existent. Aux pouvoirs publics d’organiser leur mise en œuvre.
La France possède des stocks sanitaires stratégiques, notamment d’antibiotiques, comme les États-Unis disposent de réserves nationales. Il faut pouvoir vérifier que ces produits sont adaptés, renouvelés et distribuables rapidement. Il faut aussi prévoir leur réapprovisionnement si la crise dure. Car une réserve se consomme. Une ordonnance ne remplace pas une usine. C’est ici que la désindustrialisation devient une question de sécurité nationale. Pour fabriquer un médicament, il faut des matières premières, un principe actif, des installations et du personnel qualifié. La dépendance à un fournisseur peut suffire à interrompre la production.
Dans son enquête de 2023 sur les pénuries de médicaments, le Sénat rappelait que la France, première productrice européenne entre 1995 et 2008, avait reculé au cinquième rang. Il analysait les conséquences des délocalisations et de la concentration des productions. Ce recul s’est construit sous plusieurs gouvernements. Ceux qui dirigent aujourd’hui ont la responsabilité d’y remédier. Les Français sont en droit de demander ce qui a changé depuis le Covid. Quelles dépendances ont été réduites ? Quelles productions ont repris ? Pourrions-nous nous approvisionner si plusieurs pays avaient besoin des mêmes traitements au même moment ? La souveraineté se mesure à ces réponses. Lorsqu’un médicament manque, le patient découvre très concrètement ce que signifie dépendre d’une usine située à l’autre bout du monde. Il subit les conséquences de choix industriels et politiques sur lesquels il n’a aucune prise. Le gouvernement doit faire de la continuité des approvisionnements une priorité et rendre compte des résultats.
Prévoir une nouvelle crise sanitaire
La recherche peut aussi élargir nos possibilités de traitement. En 2024, une étude américaine sur des bactériophages, des virus qui ciblent les bactéries, a obtenu des résultats encourageants contre la peste après exposition chez le rat. L’efficacité chez l’être humain reste à établir. Développer cette piste, comme celle de vaccins adaptés, demande des années de travail et des capacités de production. Ces investissements doivent être engagés avant la crise.
Professeur de biochimie et de génie biologique, je sais que cette préparation commence aussi dans nos classes. Former un technicien de laboratoire, un ingénieur ou un chercheur prend du temps. Défendre les filières scientifiques et technologiques, c’est donner à la France les compétences dont elle aura besoin pour produire ses médicaments et développer ses traitements. Encore faut-il que ces professionnels puissent travailler et investir dans notre pays. Cela suppose une politique suivie : soutenir la recherche, maintenir les productions essentielles, diversifier les fournisseurs et offrir aux industriels des conditions qui leur permettent de s’engager dans la durée. La protection de la population appartient aux premières missions de l’État. Elle doit peser dans ses décisions économiques.
Le décès de Daria ne permet pas d’annoncer une épidémie ou de prévoir une attaque biologique en France. Nous disposons encore de traitements et de professionnels capables de faire face à des infections graves. Nous avons donc des raisons de garder notre sang-froid, tout en examinant ce qui pourrait entraver leur action. Il restera des maladies, des menaces et des accidents. Nous ne pourrons pas tout prévoir. Nous pouvons en revanche réduire nos dépendances et préparer les réponses aux risques déjà identifiés. C’est ce que les Français sont en droit d’attendre de leur gouvernement. Daria avait 28 ans. Les circonstances de sa mort restent à éclaircir. Elles nous rappellent que derrière chaque question de préparation sanitaire, il y a des vies. Les Français ont déjà payé le prix de l’impréparation. Ils n’ont pas à payer celui de l’oubli.
[1]Centers for Disease Control and Prevention NDLR.
Avec Ivan Rioufol, Martin Pimentel et Jeremy Stubbs.
Donald Trump vient de commenter les scènes de violence qui ont caractérisé le mouvement des lycéens: « Ce qui se passe en France n’est rien d’autre qu’une immigration de masse hors de contrôle. Il ne s’agit pas des écoles, il s’agit de l’islam qui veut s’emparer d’un pays autrefois grand ! » Le jugement du président américain est certes réducteur, mais le regard des étrangers apporte souvent un élément de recul qui peut nous manquer. Car ce mouvement est assez peu « lycéen » au fond. Ce que revendiquent les jeunes – plus de professeurs, un meilleur chauffage en hiver, une meilleure aération en été, et jusqu’à plus de papier dans les toilettes – est très peu politique. Le problème, c’est que la contestation des lycéens a été politisée et instrumentalisée par le mouvement islamogauchiste qui en profite pour semer la terreur en attaquant les forces de l’ordre, agressant des passants innocents et saccageant les équipements publics.
Naïfs, dupés, les jeunes se sont laissé embrigader dans ce qu’on peut presque appeler « l’intifada des lycées ». LFI et ses proxies ont fait un travail important de subversion pour asseoir leur influence sur un nouveau courant de gauche, « l’infantisme », selon lequel la jeunesse, dans son ensemble, constituerait une nouvelle catégorie victimaire, comparable à celles des femmes, des minorités ethniques ou des musulmans. Selon un sondage récent, 40% des jeunes entre 18 et 24 ans sont prêts à voter pour Jean-Luc Mélenchon en 2027. Les scènes terrifiantes qu’on a vues récemment en France – policiers lynchés, écoles incendiées, membres du public brutalisés – sont comme un message pour l’électorat en général : voilà ce qui vous attend si vous votez mal l’année prochaine en élisant à la présidence Marine Le Pen. Mais les LFistes ne semblent pas avoir compris que cette logique risque de se retourner contre eux, en jetant les électeurs jusqu’alors indécis dans les bras du bloc centriste ou – plus probable encore – dans ceux du RN.
Il est beaucoup question actuellement d’une possible réintégration du Royaume Uni au sein de l’Union européenne. Ce matin, le ministre des Finances, Roland Lescure, a confié à la BBC qu’il pensait que la Grande Bretagne devrait sauter le pas et redevenir un Etat-membre de l’UE. Lors du congrès du Parti travailliste, fin septembre, le Premier ministre, Andy Burnham, a exprimé le désir que son pays redevienne européen « de mon vivant » (on lui souhaite longue vie!). Les travaillistes parlent même de mettre la réintégration de l’UE dans leur manifeste pour les prochaines élections en 2029.
Certes, les sondages outre-Manche montrent que, en principe, les Britanniques en faveur d’une nouvelle adhésion à l’UE sont plus nombreux que ceux qui sont contre. S’agit-il de ce phénomène qui a beaucoup fait jaser après le référendum de 2016, le « Bregret », c’est-à-dire le regret pour avoir voté contre l’Europe? Pas tout à fait. Ceux qui ont voté pour quitter l’UE en 2016 étaient plutôt âgés. Or, une étude conduite par trois chercheurs européens et publiée l’année dernière suggère, chiffres à l’appui, que dans les 10 ans qui se sont écoulés depuis 2016, beaucoup de ces brexiteurs sont décédés, tandis que les nouveaux jeunes sont pro-européens. En revanche, quand les sondeurs demandent aux citoyens s’ils sont pour réintégrer l’UE si cette dernière impose de nouvelles conditions – ce qui est plus que probable – comme l’adoption de l’euro, la participation à l’espace Schengen et l’abandon de la fameuse ristourne, l’enthousiasme est beaucoup moins grand.
Actuellement, le gouvernement britannique et la commission européenne sont en train de négocier un accord plus modeste, le « reset » initié par le prédécesseur de Burnham, Keir Starmer. Les pourparlers progressent assez péniblement, de sorte qu’une réunion importante, qui devait avoir lieu à la rentrée, a dû être repoussée jusqu’à la fin du mois de novembre. Lors de la création de SAFE, le mécanisme pour « Agir pour la sécurité de l’Europe » par des prêts destinés à l’achat de matériel de défense, le Royaume Uni n’a pas réussi à faire partie des Etats bénéficiaires. Actuellement, l’UE travaille sur un projet de loi, l’IAA (Industrial accelerator act) censé soutenir les produits fabriqués en Europe et qui fait partie d’une guerre commerciale larvée avec la Chine. Ici, le Royaume Uni peine de nouveau à faire entendre ses intérêts et se trouve pris entre deux feux : d’un côté, les Européens qui veulent réduire leur déficit commercial colossal avec la Chine; et de l’autre, les Chinois qui exerce une pression énorme sur ses partenaires commerciaux par sa domination du marché des composants techniques essentiels ainsi que de celui des minéraux critiques. Le chemin de ce qu’on appelle le « Breturn » (le retour des Britanniques au sein de l’UE) est décidément semé d’embuches.
Les blocages lycéens, autrefois gentils empilements de poubelles autour d’échanges de blagues Carambar, ont pris une tournure beaucoup plus violente et incontrôlée. Comment ne pas y voir le résultat éclatant du déclin de l’autorité, facilité par une culture de la « bienveillance » dans l’éducation et la justice?
Enfin Goldman vint ! Je ne parle pas du chanteur, dont j’ignore à peu près tout, je parle de la vraie Goldman, Caroline, la psychologue pour enfants. Elle, Didier Pleux et d’autres ont osé lever l’étendard de la révolte contre la catastrophique « éducation bienveillante ». Vous en avez tous vu, de ces fins d’anniversaire infernales où les gamins courent partout en se souciant comme d’une guigne des appels suppliants des parents qui voudraient rentrer à la maison. Vous l’avez tous vue, cette fillette de huit ans qui bombarde d’une poignée de cailloux la table du jardin garnie d’invités — verres cassés, yeux épargnés par miracle — et la mère qui se borne à soupirer d’une voix lasse : « Maman n’est pas contente ». Si vous êtes de ma génération, la paume droite vous démangeait de s’appliquer au moins une fois sur les fesses de la petite délinquante. Caroline Goldman, Didier Pleux (De l’enfant roi à l’enfant tyran, 2002) et d’autres réhabilitent l’imposition de limites, jugent légitime le « time-out », c’est-à-dire l’ordre d’aller dans sa chambre donné à un enfant pour qu’il cuve sa colère. C’était devenu une injonction fasciste aux yeux des hordes de la bienveillance ! Un mot qui, significativement, rime avec bien-pensance.
Je veux entendre les mouches voler
Les joyeux bambins grandissent, vont au collège puis au lycée. Un professeur de lettres qui a travaillé dans ces deux étages, Matthieu Grimpret, a publié en 2025 Bullshit bienveillance : enquête sur la psychologie positive à l’école. Il y passe au vitriol « une amitié paresseuse aussi nuisible à l’élève qu’au professeur ». Lorsque j’étais enseignant, ce mot exaspérant de bienveillance n’était pas encore à la mode. Mais je me souviens de plusieurs dames professeurs principaux qui essayaient de me recadrer d’un ton doucereux : « Fais attention, tu es trop sévère avec les élèves, ils ont peur de toi. » J’étais ravi et ne changeais rien à mes méthodes : on distinguait fort bien le vol des mouches dans mes classes.
Il faut maintenant accomplir un acte héroïque et suicidaire en ces temps de féminolâtrie : il faut dire du mal des femmes. Comme par hasard, c’était toujours des dames qui voulaient me gendarmer. Attitude qui n’était qu’un cas particulier d’une tendance générale, puisqu’à cette époque Martine Aubry proclamait que le care, le soin affectueux, résoudrait tous les conflits sociaux et politiques. Le corps professoral mériterait davantage de parité. À l’école et ailleurs, les valeurs féminines l’ont emporté sur les valeurs masculines : c’est un des ressorts inavouables de la crise générale de l’autorité.
🔴 EN DIRECT Colère des lycéens: la présidente de la région Pays de Loire chiffre les dégâts du lycée Nelson Mandela à "deux millions d'euros" et veut "que les parents paient"https://t.co/K5b37xRzvspic.twitter.com/SuZBUi5rAg
Ces jeunes gens dont nous suivons le parcours vont quitter le lycée. Mais auparavant, ils se livrent à un rite d’initiation archaïque dénommé « blocage ». Longtemps, il s’est agi d’un folklore innocent qui ne suscitait qu’un haussement d’épaules chez les adultes. Ces jours-ci, il s’agit de tout autre chose : d’une vandalisation des bâtiments scolaires par leurs utilisateurs, aggravée par d’ignobles lynchages de policiers, d’enseignants ou de n’importe quel adulte qui leur tombe sous les souliers. La rivière des blocages a conflué avec le fleuve boueux des émeutes de banlieue ; la convergence des luttes fonctionne donc parfaitement.
Culture de l’excuse
Parmi ces jeunes gens de toutes les couleurs qui nous en font voir de toutes les couleurs, quelques-uns se retrouvent devant la justice. Or celle-ci, depuis une cinquantaine d’années, depuis Michel Foucault, la harangue de Baudot et le Syndicat de la magistrature, a été contaminée par le hideux virus de la bienveillance. Maurice Berger, spécialiste des enfants violents, écrit dans Le Figaro du 6 octobre : « l’absence d’un antécédent pénal vaudrait, avant même la sanction, une quasi-absolution », et plus loin il dénonce « une jeunesse qui semble prendre un plaisir jubilatoire à anéantir ». Le bienveillant ministre Geffray parle de la nécessité du dialogue, déclaration qui met en valeur sa vertu et son élévation d’âme, mais ne réglera rien. Emmanuel Grégoire veut inviter les lycéens à se réunir dans les mairies d’arrondissement si leur établissement est fermé. J’espère qu’il a prévu des fonds pour réparer les déprédations et incendies qui s’y commettront.
Le 4 octobre, sur LCI, Ruth Elkrief a eu en direct une révélation : certains juges et le Syndicat de la magistrature seraient politisés ! Quelle surprise ! Peut-être que dans vingt ans, elle proclamera soudain la cruelle vérité : presque tous les juges sont politisés, donc bienveillants envers les délinquants, sauf Hervé Lehman et une poignée de courageux.
Le « syndrome Malik Oussekine » répété jusqu’à la nausée me met hors de moi. Bien sûr que cette mort est déplorable, mais elle résulte directement du droit à la violence légitime que les citoyens donnent à l’État. Même ce gauchiste de Montaigne le dit : « Le bien public requiert qu’on trahisse, et qu’on mente et qu’on massacre ». Rappelons la fin peu glorieuse de son mandat de maire à Bordeaux : il a fui la peste et laissé tomber ses administrés. Un siècle après Les Essais, le philosophe anglais Hobbes publie en 1651 Le Léviathan, où il explique que les hommes ont accepté la toute-puissance de l’État comme seul moyen d’éviter la guerre de tous contre tous. Jérôme Fourquet parlait d’archipélisation de la France ; nous voilà déjà un cran plus loin. Mes cauchemars à moi me ramènent à l’Espagne de 1934, quand les socialistes et les communistes ont entrepris de détruire la République à la manière bolchevique, comme nous l’apprend le très sérieux historien Pío Moa, qui était de gauche avant d’ouvrir les archives du Parti socialiste espagnol…
Il faut bien passer aux aveux : de longtemps rétif aux scénarios abscons, ésotériques et alambiqués du sieur Nolan, votre serviteur s’était pourtant promis de traverser les deux heures et cinquante-trois minutes de L’Odyssée jusqu’au port d’arrivée de l’épopée cinématographique. Il a tenu bon jusqu’au moment où les survivants, transformés en porcs par la sorcière Circé, recouvrent leur apparence humaine. Dommage d’être sorti avant la fin du film, me suis-je laissé dire, car c’est, paraît-il, dans la seconde moitié que le barnum sous pavillon hollywoodien opère. N’importe : quoi de mieux qu’un retour aux sources, si ce blockbuster poussif en est l’opportunité ?
Parmi les rééditions ou éditions anciennes du texte homérique dont ce machin sur grand écran suscite le rappel, il y a celle de La Découverte, dans la traduction « moderne », au souffle ardent, qu’en fit le poète Philippe Jaccottet en 1955. Et puis aussi celle de Victor Bérard (1864-1931), millésimée 1924, laquelle, s’efforçant de restituer la chronologie originelle du voyage d’Ulysse, fait référence depuis un siècle. Elle est disponible en Folio. Mais on doit aux éditions Les Belles Lettres de reproduire à présent en un seul pavé de 500 pages les quatre volumes d’une édition rarissime de l’entre-deux-guerres, alors tirée à 145 exemplaires numérotés : cela donne un livre soigné comme on n’en voit plus guère en 2026, dans la matière d’un beau papier gaufré, orné d’une couverture titrée en lettres d’or sur fond bleu, facture d’un atticisme chic, que ponctuent ces fabuleuses illustrations et décors Art déco dus au peintre et graveur François-Louis Schmied (1873-1941), et que son fils Théo devait transposer en gravures sur bois, avant que Jean Saudé ne les rehausse d’or et d’argent au pochoir… Un entretien liminaire avec la regrettée Jacqueline de Romilly et une postface de feu Jean-Pierre Vernant agrémentent l’ouvrage.
Enfin, réunissant également l’intégrale des vingt-quatre chants de L’Odyssée, une autre édition prestigieuse vient de paraître chez Leluc sous l’aspect de ce qu’il est convenu d’appeler un « beau livre », mais cette fois dans la traduction délicieusement « fin de siècle » exécutée dans les années 1867-1868 par le poète parnassien féru d’Antiquité, Leconte de Lisle (1818-1894) – on lui doit aussi celle de L’Iliade. La couverture rigide, titrée en lettres d’or sur fond d’un délicat chromatisme vert-bleu, montre accroupi un Ulysse songeur, et Pénélope debout, enveloppée de voiles. Somptueux écrin grand format du texte fondateur de la culture occidentale, ici présenté dans une superbe maquette graphique, mais illustré, surtout, des merveilleux dessins néoclassiques de John Flaxman (1755-1826) et, pour quelques-uns d’entre eux, de Giovanni Buonaventura Genelli (1798-1868), artiste de moindre renom, Prussien de souche transalpine…
Poséidon jette Ajax dans l’abîme (C) Editions Leduc
Odyssée, de Homère., 501p., traduction Victor Bérard, illustrations couleur de François-Louis Schmied. Les belles lettres, 2026.
L’Odyssée, de Homère, 384 p. grand format, traduction Leconte de Lisle, illustrations noir et blanc de John Flaxman. Leduc, 2026.
« Lorsqu’il fut de retour enfin / Dans sa patrie le sage Ulysse / Son vieux chien de lui se souvint / Près d’un tapis de haute lisse / Sa femme attendait qu’il revînt », chantait Apollinaire. Tout voyage a sa fin, quoi qu’en dise Desireless, dans le tube Voyage, Voyage : « Voyage, voyage, éternellement […] au-dessus des capitales, des idées fatales… et jamais ne reviens »… Mais pour commencer, il s’agit de partir !
Montaigne, avant que d’être l’édile de Bordeaux qu’on sait, itinéra « à sauts et à gambades » à travers l’Europe, en un temps où voyager n’était pas simple. C’est à cheval qu’il explore la Lorraine, l’Alsace, l’Allemagne, la Suisse et l’Italie, de septembre 1580 à 1581, prenant les eaux à chaque étape — car la maladie de la pierre le fait cruellement souffrir —, curieux de tout, s’entretenant, dans ses haltes, avec tout ce que les cités qu’il visite comptent de bourgeois cultivés, d’ecclésiastiques, de théologiens, voire de courtisanes…
Dans un autre volume édité aux Belles Lettres, le texte intégral de ce Journal du voyage en Italie par la Suisse et l’Allemagne, tel qu’établi naguère par feu l’érudit Charles Dédéyan (1910-2003), est reproduit avec scrupule dans ce beau français du XVIe siècle (sans compter une partie écrite en italien avec, en regard, sa traduction classique, due à Meunier de Querlon au XVIIIe siècle). Sur 150 pages, sous l’intitulé Mobile Montaigne, le grand spécialiste de la littérature de voyage à la Renaissance Frank Lestringant retrace, dans une passionnante introduction, les caprices de cet « hédonisme topographique » pratiqué par ce randonneur avant la lettre que fut Montaigne : « le premier élément » qui « tour à tour retarde et précipite les pas de Montaigne ou de son cheval […] est l’état des routes, qui détermine le confort et le rythme du voyage », sinon qu’ « à plusieurs reprises le voyageur change d’intention et de direction » selon des « “tropismes” diversement orientés ». Ainsi l’auteur savant nous permet-il de suivre le seigneur Michel Eyquem dans les accidents et les surprises de ses « mobilités douces », comme dit l’autre.
Journal de voyage, de Montaigne. 591p., Les belles lettres, 2026
C’est à une autre espèce de tribulations que nous convie Jean Rolin dans un petit livre captivant : La Traversée de Bondoufle. Le « jardin de l’Europe » qu’évoquait Montaigne s’est sacrément mité depuis. Constat sans appel de la destruction du paysage, cette odyssée pédestre entre rocades, chantiers, zones pavillonnaires, dans ces espaces fracassés où ce qu’il reste de la campagne s’interpénètre avec l’infini de la banlieue, est une épreuve tragi-comique où le narrateur nous entraîne, dans la périphérie d’Aulnay-sous-Bois, pour rejoindre à travers champs la Patte-d’Oie de Gonesse, « au sortir de la “zone d’activités” de Paris-Nord 2 ». Il semblerait que Bondoufle, bled minuscule de l’Essonne, figure ce mirage improbable que notre attentif pérégrin finira tout de même par atteindre, « juste après que l’on a laissé sur la gauche, au milieu de son parking arboré, le McDo implanté en bordure de la Francilienne ».
Implacable, d’une prodigieuse précision dans la vérité du détail topographique, la phrase elle-même déambule finement, savoureusement dans l’espace de la langue, avec une sorte de courtoisie déférente pour les mots et leur bon usage. Ainsi en va-t-il, par exemple, de l’itinéraire « qui devait me conduire à Frépillon : une localité dont le nom seul, évocateur du poisson qui frétille – du fretin – non moins que du papillon qui vient d’éclore, était à l’origine d’y aller voir. Sur cet itinéraire inversé, la principale nouveauté consiste à passer non plus par le camp rom mais par le lieu-dit les Boërs (avec un tréma sur le e, confirmant qu’il ne s’agit pas des colons néerlandais d’Afrique du Sud). » Si bien que ces marches infatigables dans la stérilité de cette « campagne, zébrée de voies rapides et de lignes à grande vitesse, grignotée par les zones d’activités et les déchetteries », mouchetée de ZAD, de parkings, de conteneurs, de derricks, d’enseignes, se donnent aussi pour une baguenaude caustique et pleine d’esprit dans les labyrinthes de l’idiome : « en contrebas de la voie, du côté droit, entre les HLM de Garges et les pavillons d’Arnouville, s’étendent des prairies, baignées par un cours d’eau aux berges cimentées, dont on aimerait pouvoir écrire qu’elles sont pues par des vaches, comme c’est le cas, si le dictionnaire ne nous assurait que ce participe passé du verbe paître n’était usité qu’en fauconnerie (d’ailleurs, à tout prendre, je préférerais écrire que ces prairies sont paissées [sic] par des vaches, plutôt que pues : sans compter que là où paître fait défaut, on a aussi la ressource de se tourner vers pâturer). » Voyage dans la mémoire littéraire, aussi bien, telle cette « vraie mare de campagne, pour le coup, de celles dont les eaux noires m’évoquent la fin de Mouchette, l’héroïne de Bernanos »… Autant dire que sur ces aires à l’abandon circule à tout le moins un vestige de civilisation : la plume exacte et pince-sans-rire de Jean Rolin.
La traversée de Bondoufle, de Jean Rolin. 208p. La Table ronde, 2026.
Comme quoi tout périple est d’abord un voyage intérieur. Rien ne l’atteste mieux que cette plongée capiteuse et nostalgique dans les entrailles de la capitale, où nous convie quant à lui Jean-Marie Rouart dans Paris est un roman, petit volume dont chaque « station », chapitre après chapitre, se fait l’exploration d’une tranche d’espace citadin à la faveur du ressouvenir. L’académicien, essayiste, romancier, journaliste et ancien patron de presse a maintenant 83 ans. Ces rues, ces quartiers sont le théâtre d’une vie qui s’achève, promise à se dénouer par l’accueil du « nouvel arrivant du Père-Lachaise », envisagé par anticipation : chapitre conclusif du livre. Dans cette prose élégante et diaprée qui n’est qu’à lui, l’arrière-petit-fils des peintres et collectionneurs Henri Rouart et Henry Lerolle, enfant d’une bourgeoisie déclassée dont saigne toujours la blessure dans l’âge avancé qui est le sien, Jean-Marie Rouart ne décrit jamais « les nuits chaudes de Montparnasse », la rue du Cherche-Midi, la place Saint-Sulpice, la villa Scheffer, la rue Saint-James, le « mirage du quai Conti » et j’en passe, que dans le dessein de se raconter, lui qui fut aussi, un temps, ce « passager clandestin de la rue de la Pompe », ou encore ce « bigame du quai de Bourbon » — pour reprendre les intitulés de ses chapitres. Mémoires en trompe-l’œil, ces itinéraires parisiens exhument, avec une force d’évocation puisée dans sa sensibilité à vif, ces « noms de lieux » chers à Proust comme la rémanence d’instants privilégiés : « Quand je traversais la rue Duroc, je retrouvais avec une sorte de soulagement le superbe VIIe arrondissement, berceau de ma famille et véritable éden perdu à jamais ». Et d’évoquer « l’avenue Duquesne où, quasiment au pied de l’abominable construction stalinienne du ministère de la Santé, était érigé un immeuble où mon arrière-grand-père, Henry Lerolle, avait eu son hôtel particulier ». Les mânes de l’intelligentsia d’une France disparue hantent ces adresses, comme si elles n’avaient jamais existé que pour abriter les (plus ou moins grandes) célébrités de jadis et naguère — d’André Gide à Michel Déon, de Pierre Perret à Robert Hersant, de Jean d’Ormesson à Michel Mohrt, de Gonzague Saint-Bris à Jean-Louis Scherrer, de l’avocat Thierry Lévy à Lionel Poilâne, fils du « Bonaparte de la farine et du levain » — pour ne citer qu’eux dans cet imposant répertoire.
Revisite intime d’un Paris perdu au prisme des haltes successives où le mémorialiste se souvient d’avoir posé ses malles, ce roman vrai ranime aussi les heures, les tropismes, les climats contrastés de sa ville idolâtrée : « Je découvrais peu à peu ce quartier de la Croix-Rouge dont une partie du charme tenait à la variété de ses commerces et de ses habitants avant que le coût exorbitant des loyers et du mètre carré n’en chasse définitivement les artisans, les petites gens qui vivotaient dans de minuscules boutiques, et n’en fasse un lieu monopolisé par le luxe, les marchands de chaussures qui y pullulent aujourd’hui ». Ailleurs : « Au coin de la rue d’Assas et de la rue du Cherche-Midi, un véritable boui-boui aux tables de formica, au zinc encombré de verres, accueillait pour le déjeuner tout ce que le quartier comptait d’ouvriers, de peintres en bâtiment et de fauchés de toutes espèces ». Ou encore : « Souvent avec les beaux jours — mais un froid raisonnable ne me décourageait pas —, j’allais m’attabler sur la terrasse du café de la Mairie, place Saint-Sulpice. […] Ou bien, le plus souvent, le regard dans le vide, mes yeux se dirigeaient vers la rue Férou. Elle n’avait pas changé depuis des siècles. Je n’avais aucun mal à imaginer le jeune Hemingway, vêtu de sa chemise à grands carreaux, surgissant de la rue pour emprunter la rue Bonaparte afin de se rendre à la brasserie Lipp, savourant d’avance le cervelas et la bière fraîche qu’il allait y déguster ». Perforé de ces portraits hauts en couleur, ce viatique pittoresque désenchanté réserve ses diatribes aux promoteurs de l’immobilier et à leurs complices : « On a fait des procès pour punir les grands responsables politiques coupables d’exactions et de crimes ; quand organisera-t-on de semblables tribunaux pour stigmatiser ceux, nombreux, qui, en toute impunité, ont massacré Paris ? »
Paris est un roman, de Jean-Marie Rouart. 163p. Gallimard, 2026.
C’est en feuilletant, dans un tout autre genre, le livre illustré de photographies C’était Paris en 1970 (Tallandier), qu’on mesure dès ses prémices l’ampleur du désastre accompli. Au printemps 1970, la mairie de Paris organise, en toute connaissance de cause, un grand concours photo : près de 3 000 participants arpentent la ville, appareil en main, pour immortaliser sur pellicule couleur ou noir et blanc l’espace urbain dans son état d’alors : vitrines, parcs, trottoirs, marchés, passants, trafic automobile, rien que des clichés d’ambiance, en extérieur. Pour ce concours municipal, la ville est divisée en 1 755 carrés, chaque photographe amateur — parmi les 15 000 inscrits, 2 800 candidats sont retenus sur dossier — tirant au hasard un carré à photographier. À l’issue, 110 clichés sont désignés vainqueurs, avec 1 000 francs pour les deux premiers prix. Boycottée par la presse, l’exposition de clôture prend place sur le site à l’abandon des Halles…
Paris avant la chute, Paris sous la pioche et le bulldozer — érection de la tour Montparnasse, destruction des pavillons Baltard, rasement des vieux quartiers de l’Est parisien, etc. Penché sur cet abondant corpus, Antoine de Caunes — il a 17 ans en 1970 — a fait sa sélection. « Que voit-on sur ces images ? » s’interroge-t-il dans son introduction, un demi-siècle après. « Les photos de rue composent l’immense majorité du fonds […]. Ce qui frappe, c’est la vétusté apparente et la noirceur des immeubles. […] La voiture est un autre élément omniprésent. […] Mais ce que l’observateur d’aujourd’hui accueille avec le plus d’émotion, ce sont, sans aucun doute, écrit-il, les photos de Parisiens et de Parisienses. » Leurs effigies, effectivement, y sont mises à l’honneur. D’un chromatisme éclatant (dans les nippes, les véhicules, les enseignes…), la capitale où « des retraités tapent le carton, la clope au bec, à quelques mètres — l’hygiénisme n’ayant pas encore frappé — d’enfants qui jouent au rodéo sur des chevaux à bascule », où l’on peut voir « à la terrasse d’un café, des jeunes rockers sapés selon les canons de l’époque, pantalons moule-burnes et chemises cintrées… », n’est pas encore cette ville-monde récurée, aseptisée, envahie de vélos, de touristes et de smartphones la dupliquant à l’infini sur les réseaux.
C’était Paris en 1970, d’Antoine de Caunes, avec Juliette Eyméoud et Jean-Marie Donat. 287p. Tallandier, 2026 (à paraître le 15 octobre).
Voyage dans un autre temps, vagabondage dans le capharnaüm d’un univers urbain à jamais disparu, ces Nuits d’octobre et autres textes sur Paris, dont Gérard de Nerval confia les courtes proses rhapsodiques à l’hebdomadaire d’actualité L’Illustration, de 1852 à 1855 — il se pend en janvier de cette année même ! —, ont l’heur de reparaître en format de poche, dans la collection « Petite Bibliothèque » des éditions Rivages. « Itinéraire divaguant où s’entrecroisent des orientations parfois contradictoires, dans la tradition du récit excentrique », comme le note Andrea Shellino dans sa jolie préface, cette déambulation « saturée de sensations et d’images », par le poète rêveur des Chimères ou de Voyage en Orient, investit curieusement la ville jusque dans ses périphéries, de la butte Montmartre à la route de Meaux ou Crépy-en-Valois, en passant par Pantin, Creil ou Pontoise. Un Grand Paris avant la lettre ? Une première bascule de ce qu’il est désormais convenu d’appeler les « mobilités » s’y déroule alors sous ses yeux, et pas forcément pour le meilleur : « le système des chemins de fer, écrit Nerval, a dérangé toutes les voitures des pays intermédiaires. Le pâté immense des contrées situées au nord de Paris se trouve privé de communications diverses ; il faut faire dix lieues à droite ou dix-huit lieues à gauche, en chemin de fer, pour y parvenir, au moyen des correspondances qui mettent encore deux ou trois heures à vous transporter dans des pays où l’on arrivait autrefois en quatre heures ».
Par contraste, pour rejoindre Saint-Germain, « le trajet n’offre que de l’agrément, et n’équivaut jamais, comme ennui ou comme fatigue, à une course d’omnibus. […] Quel voyage charmant ! Asnières, Chatou, Nanterre et Le Pecq ; la Seine trois fois repliée, des points de vue d’îles vertes, de plaines, de bois, de chalets et de villas »… Gérard réservera ses faveurs à Pontoise : « On y joue encore dans les rues, on cause, on chante le soir sur le devant des portes » ; à Chantilly qu’il faut voir « l’été, par un splendide soleil, en passant à grand bruit sur ce beau pavé qui résonne », et où « tout est préparé là pour les splendeurs princières et pour la foule privilégiée des chasses et des courses »… Que nous voilà loin des émeutes de sauvageons encouragées par quelques politiciens incendiaires…
« Au-dessus des vieux volcans / Glissent des ailes sous le tapis du vent… », poétisait encore en chanson Desireless : de fait, l’éternité du voyage domine de haut les éruptions urbaines.
Les nuits d’octobre, et autres textes sur Paris, de Gérard de Nerval. 96p. Rivages, 2026 (à paraître le 22 octobre).
Qu’on soit de la rose ou du réséda, chacun cherche une espérance. Et qu’on croie au Ciel ou qu’on n’y croie pas, la visite de Léon XIV en a été une. Bien plus que la venue de Dragon Ball en France ou les agitations de nos politiques en campagne.
Tout avait bien commencé, le 24 août dernier, quand le président Macron nous a dit combien il aimait le monde des mangas. Observateur attentif de la naissance, du développement et du crépuscule du macronisme ces dix dernières années, j’ai découvert tardivement cette réalité. Pas le temps de la digérer que l’otaku élyséen annonçait, à l’occasion de la visite à Paris du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, l’arrivée de Dragon Ball en France, avec la construction de trois parcs à thème à Cergy-Pontoise pour 6 milliards d’investissements et la création de 22 000 emplois. Mais le 31 août, Toei Animation, propriétaire de la marque « Dragon Ball », démentait cette information.
Un parc Dragon Ball est en projet en Arabie saoudite, et peut-être en France. D.R.
Qu’à cela ne tienne, notre imaginaire qui crie famine avait été bien nourri, la veille, lors de la journée de Darmanin et Philippe au jardin botanique de Tourcoing. Édouard sortait les frites de l’huile pour les mettre dans de petites barquettes en carton. Gérald y ajoutait du sel et participait au service tout en surveillant l’ancien Premier ministre qui remplissait trop chichement ses barquettes : « Sois généreux, un peu plus généreux ! » Elle est comme ça, la droite sociale : elle n’est pas économe sur la Bintje.
Tapi derrière un zinc, Gabriel Attal a alors fait très fort en annonçant, le 7 septembre, une tournée générale dans mille bistrots partout en France.
Enfin, une vraie espérance
Puis, Léon XIV est arrivé pour une visite apostolique de quatre jours. Ce pape, aux origines normandes et béarnaises, a posé son regard sur nous. Bien au-delà des catholiques, son visage, ses gestes et sa personnalité nous ont touchés. On s’est surpris, que nous soyons de la rose ou du réséda, à communier chacun à notre manière. Grâce à Léon, nous portons une attention indispensable aux jeunes, aux plus vulnérables, aux migrants, aux sacrifiés du capitalisme, aux victimes des violences sexuelles dans l’Église.
Alors que nous sommes remplis d’écrans, de sollicitations de toutes sortes perpétuellement proposées par le dieu Argent, nous sommes vides. Et quand, comme moi, on retourne à la source avec C’était ça ou mourir (Grasset) de Thélyson Orélien, qu’on y trouve quelque chose d’infiniment humain, on se dit que rien ne va plus. Que la question n’est plus un simple « choix de société », mais de civilisation. C’est pourquoi Don Camillo remercie Peppone.
Baptisé, enfant d’une famille aux racines catholiques dans le Sud-Gironde de François Mauriac, avec des souvenirs de messe quand j’accompagnais ma grand-mère à l’église de Pian-sur-Garonne ou de Verdelais – elle chantait faux, mais avec une vraie dévotion –, agnostique et lecteur assidu des encycliques, je l’affirme ici : Léon XIV est supérieur à Dragon Ball.
Quand mon grand-oncle, communiste, résistant et ancien déporté, me racontait son expérience dans l’univers concentrationnaire, il me disait qu’il fallait alors une espérance. Que cela permettait de créer un lien qui relie les humains. Adolescent, je n’aimais rien plus qu’écouter les échanges entre ce maire rouge et le curé de la paroisse, toujours autour d’un verre de Lillet. Avec quelques engueulades et un respect réciproque. Quand l’un n’a plus été là, l’autre a été malheureux.
Qu’elle vienne du ciel pour les uns, d’ailleurs pour les autres, chacun cherche une espérance. Existe-t-il une question plus centrale pour la prochaine élection présidentielle ?
Grand Prix du jury au dernier Festival de Cannes, un film russe domine nettement les sorties de ce mois d’octobre. Signé Andreï Zviaguintsev, Minotaure s’impose de fait par sa redoutable maîtrise.
En guerre
Minotaure d’Andreï Zviaguintsev Sortie le 14 octobre
À l’origine, on trouve l’un des chefs-d’œuvre de Claude Chabrol, La Femme infidèle. Réalisé en 1968, il décrit l’irruption du meurtre dans le quotidien glacé d’un couple bourgeois incarné à la perfection par Stéphane Audran et Michel Bouquet, à qui les étincelants Michel Duchaussoy et Maurice Ronet donnent la réplique. Il s’agit d’un bijou aussi noir que fascinant dans lequel Chabrol dissèque les relations humaines, amoureuses et familiales, comme un médecin légiste le ferait avec des cadavres sur sa table à dissection. Tout est feutré, élégant et définitivement cruel, y compris la mise en scène. Chabrol se livre à une critique plus qu’acide de la bourgeoisie pompidolienne qui rangerait le meurtre au rang des impondérables sociaux. C’est avec Juste avant la nuit, Le Boucher ou encore Que la bête meure, le meilleur de Chabrol, celui dont on ne se lasse pas. Celui également dont on ne s’étonne guère qu’il puisse inspirer des cinéastes encore aujourd’hui. C’est le cas du Russe Andreï Zviaguintsev qui, avec son nouveau film Minotaure,signe un remake aussi assumé que stimulant. Ou comment être fidèle à La Femme infidèle sans verser dans la copie pure et vaine. Mais comment s’en étonner ? En seulement cinq films depuis 2003, le cinéaste né en 1964 à Novossibirsk s’est imposé comme un maître. Chacun de ses films est un événement cinématographique de premier plan, à l’instar de Léviathan en 2014, impitoyable portrait d’une Russie gangrénée par l’alcoolisme et la corruption généralisés, s’inspirant du Livre de Job autant que du livre de Thomas Hobbes, dont il reprenait le titre.
Cette fois, il situe son film dans la Russie de 2022. Gleb vit avec sa femme Galina et leur fils unique dans leur très chic villa d’une ville de province. Il y dirige avec succès une entreprise. Mais sa situation professionnelle se dégrade quand débute l’invasion de l’Ukraine : des collaborateurs importants prennent la tangente vers l’Occident, tandis que le gouvernement réquisitionne plusieurs de ses employés pour la fameuse « opération militaire spéciale » décidée par Poutine. Dans le même temps, il découvre que sa femme le trompe. Mêlant le travail et la vie intime, le mari et chef d’entreprise règle ses problèmes dans la violence et l’efficacité la plus froide… Tout comme Chabrol, Zviaguintsev décrit un monde régi par l’oubli. Dans le cas présent, l’oubli de la guerre : il faut impérativement faire comme si elle n’existait pas, comme si elle ne venait rien troubler, comme si le monde pouvait continuer de tourner à l’identique alors que le chaos menace. On s’autorise cependant à en tirer bénéfice : c’est ce que fait le personnage principal qui profite de ce contexte guerrier pour mener à bien ce qu’il estime être, sinon son bon droit, du moins la seule issue possible pour lui, avec un cynisme et un détachement qui font froid dans le dos. Les dernières scènes achèvent de donner le ton à travers un saisissant retour à la normale. Entre-temps, Zviaguintsev, avec une incroyable maîtrise de l’allusion, de l’ellipse et du non-dit, montre le réel d’un pays en guerre, où la propagande met la société au garde-à-vous. Cependant, aussi critique que soit le cinéaste à l’égard du régime et de la guerre en Ukraine, il dénonce avec force le boycott de la culture russe. Il demeure ainsi, avec bonheur et brio, le cinéaste de la complexité bienfaisante.
2 h 20
En berne
Studio TF1
Moulin, de Laszlo Nemes Sortie le 28 octobre
L’époque de la collaboration s’est rappelée au bon souvenir du dernier Festival de Cannes en proposant notamment le très inspiré film d’Emmanuel Marre, Notre salut, consacré à un collabo « ordinaire ». Comme en regard, le cinéaste hongrois Laszlo Nemes (Le Fils de Saul) était présent avec Moulin dont Gilles Lellouche incarne le rôle-titre. Mais ce biopic, qui démarre quasiment au moment de l’arrestation de Jean Moulin par Klaus Barbie, est un véritable naufrage tant il sombre dans une grandiloquence glaciale hors de propos. Comme on ne sait réellement rien de ce qui est advenu une fois les portes de la prison de Montluc refermées sur le résistant, Nemes invente et brode sans vergogne jusqu’à imaginer une vraie-fausse libération qui n’a jamais existé. La « fiction » cinématographique a bon dos. Comme s’il s’agissait de faire surgir la notion de suspense au cœur du martyre enduré par Moulin. Ce procédé est indigne, et le cautionner serait indécent.
2h 14
En classe
La Gradiva, de Marine Atlan Sortie le 21 octobre
Voici le premier film très remarqué de Marine Atlan, jusque-là talentueuse directrice de la photographie. La Gradiva est assurément l’acte de naissance d’une nouvelle cinéaste dont on attend déjà le prochain opus. L’argument est simple : un groupe de lycéens français part en voyage scolaire à Naples pour y découvrir le site de Pompéi et ses corps pétrifiés par le Vésuve. La Gradiva pourrait alors prendre les chemins convenus du film d’adolescents en goguette. Mais c’est heureusement tout l’inverse qui se produit. La grandeur et la beauté des ruines visitées, ainsi que leur origine historique dramatique, envahissent littéralement ces esprits juvéniles jusqu’à engendrer chez eux des émotions puissantes et violentes. Le film prend alors toute sa dimension, en faisant avec subtilité le portrait d’une génération. Et au milieu se trouve une enseignante jamais caricaturale ni caricaturée, tenant jusqu’au bout son rôle de pédagogue et de médiatrice.
L’ancien Premier ministre Édouard Philippe était l’invité, hier soir, du « reboot » de L’Heure de vérité sur France 2. Malgré ses annonces politiques fracassantes faites face à la journaliste aux toilettes toujours impeccables Caroline Roux, l’audience de cette nouvelle émission — pourtant capitale pour le camp progressiste face aux médias bollorisés — s’est révélée très décevante.
Il doit être furieux, le Havrais, vu que, malgré son passage à l’émission politique L’Heure de vérité — remake approximatif du programme éponyme des belles années de la télé où, tant les invités que les interviewers, étaient talentueux et leurs propos toujours intéressants —, l’enthousiasme populaire tant espéré se fait encore attendre. En reprenant le titre de cette émission culte, le service public et France 2 espéraient probablement, jouant sur la confusion et le malentendu, s’offrir un matelas d’audience confortable, directement hérité de la version mère.
Battu par la rediffusion du TV-film policier provincial de France 3
On ne peut pas dire que cela ait vraiment fonctionné. Le premier invité de ce plat audiovisuel réchauffé était Édouard Philippe, ex-Premier ministre d’enchanteresse mémoire, et emballant candidat aux élections présidentielles qui auront lieu dans sept mois (Putain, sept mois ! On n’en a pas fini avec les soirées TV de prêchi-prêcha. Vite, qu’on nous rende du culturel de belle tenue, Intervilles et les vachettes, par exemple !).
Score d’audience plutôt médiocre pour l’invité : 1,6 million. Moins que la brochette socialiste de la semaine passée. Assez loin surtout derrière le programme de TF1, avec un épisode de la série Intraçables, et assez loin aussi derrière France 3 avec Meurtres dans le Jura, une rediffusion pourtant. Donc, pas de quoi pavoiser.
De plus, comme je le suggérais plus haut, le maire du Havre — cité côtière et port très actif, dit-on, dans le registre juteux façon plaque tournante du trafic international de came — se voit piquer la vedette par un autre politicien, du même marais centro-mou du genou que lui qui plus est. Ah, les amis ! On ne se méfie jamais assez des amis ! J’ai nommé ici le Premier ministre, M. Lecornu. Celui-ci en effet s’attire ces heures-ci les feux des projecteurs et l’estime du grand public. Ne venons-nous pas d’apprendre que l’hôte de Matignon serait adepte du Slip Français ? La chose aurait été découverte à la suite du piratage des données de l’entreprise. Qui ira dire après cela que notre Premier ministre ne fait rien pour le pays et sa prospérité ?
La barre à droite
En conséquence, il reste à M. Édouard Philippe, s’il entend ne pas se laisser dépasser dans l’affection des foules, à prendre position sur l’opportunité ou non d’adhérer au port du slip tricolore. Quand, en audience, on est envoyé dans les cordes par un programme intitulé Intraçables, il semble que le message soit limpide : corriger le tir et jouer à fond la carte de la traçabilité, cela va du caleçon aux moindres implications programmatiques (pour causer comme on cause à l’ENA) de la cuisine électorale proposée. Définir très clairement où l’on veut conduire la nation, ses populations, et le chemin à suivre. Pour l’heure, c’est encore un peu flou. Flou et mouvant.
Le candidat, ces jours-ci, semble muscler sa droite. C’est ce qui ressort de l’émission en question. On y apprend tout de même que le candidat se propose de diviser par deux l’immigration légale (ça c’est pour plaire à droite, justement), qu’il ne vivra pas à l’Élysée s’il est élu (ça c’est pour se démarquer de Macron — quelle audace, quelle rupture, non ?). Et puis, il n’assistera pas au tour de chant de Patrick Bruel (ça, c’est pour complaire à ces dames fémininisses, comme disent les Deschiens). Et aussi, on l’entend reprendre le petit air connu « Travailler plus pour gagner plus », comme quoi il n’y a pas que l’émission elle-même qui relève du réchauffé (là, c’est pour ravir le Medef). Quant à l’âge de la retraite, ce sera 65 balais. Il la voulait à 67 ans il y a peu encore, mais, comme dirait l’autre, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis (là, c’est pour ne pas désespérer l’estimable corporation des fabricants de girouettes). En un mot comme en cent : pas à dire, caquetage et saupoudrage demeurent bel et bien les deux mamelles de ce genre d’exercice cathodique. De ce point de vue, M. Philippe est loin d’avoir démérité. C’est déjà cela.
Toutefois, l’homme du Havre a par ailleurs quelques motifs de satisfaction. Le service public de télévision va diffuser la série Dans l’ombre, adaptée d’un thriller politique écrit par lui-même en binôme avec le sieur Gilles Boyer, qui est aussi un de ses très proches conseillers en politique. Cela dit, M. Édouard Philippe nous fait quand même la grâce de nous tenir au courant au moins sur un point. La première chose qu’il ferait s’il était élu serait de prendre des vacances, vu que mener campagne ça use, ça userait même énormément à l’entendre. Le temps de trousser un polar, peut-être ? Titré Dans la merde, en référence à l’état où lui et son mentor M. Macron auront laissé le pays ? Ironie facile, me direz-vous. Restons-en donc à Dans l’ombre. Titre éventuellement prémonitoire ? Allez savoir. Dans l’ombre, ne serait-ce pas là où devrait retourner Doudou le Havrais après que les Français auront compris que ce n’est pas seulement une émission des temps glorieux de la télévision qu’on nous refourguerait, mais la flamboyante, la pétaradante politique macroniste des dix dernières années, celle qui nous a fait tant de bien.
L'enseignante et chroniqueuse
Barbara Lefebvre au micro de RMC en mars 2024. Capture YT.
Liberté d’expression. À la suite d’un contentieux avec le rectorat de Versailles portant sur ses interventions à la radio, l’essayiste est mise à pied pendant six mois sans traitement
On vient d’apprendre que l’ex « Grande Gueule » de RMC Barbara Lefebvre, qui, en dehors de ses activités médiatiques, est professeur titulaire d’histoire-géographie dans un collège d’Ile-de-France, a été exclue de l’Education nationale pour une durée de douze mois, dont six fermes. La sanction a été prise par une commission disciplinaire académique qui s’est réunie au début de l’été(comme nous l’avions alors rapporté), mais qui a notifié sa décision à la rentrée.
Le tort d’avoir des idées de droite ?
Deux faits sont reprochés à Barbara Lefebvre. D’une part d’avoir collaboré pendant sept ans aux « Grandes Gueules » sans en avoir demandé l’autorisation à sa hiérarchie. D’autre part d’avoir, en avril 2024, tenu à l’antenne de l’émission animée par Alain Marschall et Olivier Truchot des propos polémiques au sujet de personnes appartenant à la communauté des Gens du voyage qui venaient de commettre une agression contre un brancardier en Vendée.
C’est peu dire que, dans cette affaire, l’essayiste fait l’objet d’un féroce acharnement administratif. En France, nombreux sont les professeurs de secondaire et du supérieur qui, comme elle, cumulent leur métier d’enseignant avec une activité médiatique sans pour autant avoir reçu la permission expresse de l’Education nationale. Probablement n’ont-ils pas le tort d’assumer des idées de droite.
Mais c’est surtout le fait de sanctionner Barbara Lefebvre pour des déclarations publiques n’ayant aucun lien avec sa profession d’enseignante et n’ayant fait l’objet d’aucune plainte au sein de la communauté éducative où elle exerce, qui est choquant. Car les propos incriminés valent déjà à l’essayiste des poursuites judiciaires : le 15 avril, elle a été condamnée par la 17ème chambre correctionnelle du tribunal de Paris à une amende 1000 euros pour injure publique (elle a, depuis, fait appel du jugement).
Administration cynique
Immédiatement après avoir appris sa mise à pied disciplinaire, Barbara Lefebvre a saisi le tribunal administratif de Versailles, afin de faire valoir que la suspension de son traitement l’expose à une situation de précarité financière, mais aussi qu’il existe un doute quant à la légalité de la double peine infligée respectivement par le tribunal et le rectorat. Le 5 octobre, le juge des référés a rejeté sa requête. S’il a semblé reconnaître la validité du premier argument (la fragilité financière), il a infirmé le second.
On notera que pendant l’audience, le représentant de la Rue-de-Grenelle a affirmé que Barbara Lefebvre n’avait pas de problèmes d’argent puisqu’une cagnotte de soutien a été ouverte en ligne à son bénéfice. Un argument d’un cynisme ahurissant ! Non seulement, cette cagnotte a n’a pas été lancée à l’initiative de l’essayiste. Mais surtout, elle vise à l’aider à payer ses avocats dans des procédures judiciaires intentées par des députés LFI, dont nous nous étions fait l’écho la semaine dernière. Cette cagnotte n’a donc pas pour objectif de subvenir aux besoins de sa famille à charge.
Le dossier de la mise à pied de Barbara Lefebvre n’est cependant pas clos. La justice administrative n’a pas encore instruit le cas sur le fond. Souhaitons qu’elle puisse à terme reconnaître le traitement de défaveur subi par l’essayiste. Rendez-vous dans plusieurs mois, voire plusieurs années. Le locataire de la rue de Grenelle, voire du rectorat, aura sans doute changé d’ici là.
L’ex-Allemagne de l’Est ne pense pas comme l’Ouest, France comprise. L’AfD y fait des scores pétaradants. Le parti, né d’un mélange de révolte contre la politique migratoire de Merkel et de nostalgie de l’URSS (eh oui), prône aussi la liberté de penser ce qu’on veut de la Shoah. Une voisine pas très rassurante, et bientôt surarmée.
À mi-chemin entre Berlin et Hanovre, le Land de Saxe-Anhalt vaut bien une halte. Certes cet ancien district de la RDA est surtout connu de nos jours pour le pôle chimique de Bitterfeld, surnommée « ville la plus sale d’Europe » du temps du communisme. Néanmoins, rien que pour Dessau, à 30 km au nord, où l’on peut admirer un superbe bâtiment de Walter Gropius ayant abrité entre 1926 et 1932 l’école d’art moderne du Bauhaus, la visite est recommandée.
C’est dans cette contrée parmi les plus pauvres et les plus dépeuplées d’outre-Rhin que l’AfD vient d’obtenir le meilleur score électoral de sa courte existence (dont les débuts remontent à 2013). À l’issue du scrutin régional du 6 septembre, le mouvement national-populiste est arrivé en tête, avec 43,8 % de suffrages, soit deux fois plus que lors de la précédente échéance il y a cinq ans. Pas assez toutefois pour atteindre la majorité des sièges au parlement de Magdebourg. L’exécutif devrait donc échoir à une coalition géante, constituée de tous les autres partis.
Quinze jours plus tard, rebelote en Mecklembourg-Poméranie occidentale, ce Land situé au bord de la Baltique qui fut, lui aussi, avec son port de Rostock, un haut lieu de l’économie est-allemande. Lors des élections régionales du 20 septembre, l’AfD y a engrangé 38,6 % des voix, contre 16,7 % en 2021, devenant ainsi la première force politique à l’assemblée de Schwerin. Malgré cette percée, le parti, qui ne dispose d’aucun allié, devrait rester, là encore, sur les bancs de l’opposition.
En Saxe-Anhalt comme en « Meck-Pomm », les sondages montrent que la dynamique de l’AfD s’explique tout simplement par la captation de la moitié de l’électorat local de la CDU, le parti au pouvoir à Berlin. Résultat, tous les commentateurs prennent désormais au sérieux l’hypothèse d’une future victoire de la formation antisystème lors de prochaines élections locales, voire lors des législatives fédérales, prévues au plus tard en 2029.
L’AfD siphonne la CDU
Le lendemain des élections en Saxe-Anhalt, Alice Weidel, l’une des deux coprésidentes du parti, a pris la parole au Bundestag pour se réjouir de la poussée de son mouvement. À la tribune, elle a déclaré que les jours du gouvernement de Friedrich Merz étaient « comptés », puis a apostrophé le chancelier en lui posant une question qui s’adressait au fond à tout le peuple de droite : « Le secteur public et l’industrie de l’asile sont-ils les seuls secteurs encore en croissance en Allemagne ? »
Dans un pays où le plus gros employeur industriel, Volkswagen, vient d’annoncer un dégraissage massif de 50 000 postes, et où la politique migratoire ultra-généreuse, symbolisée par la main tendue aux réfugiés syriens en 2015 par Angela Merkel, a eu de funestes conséquences, dont une douzaine d’attentats islamistes en une décennie, la colère qui s’exprime aujourd’hui dans le vote AfD n’est pas difficile à comprendre.
Plus FN que RN
Il est tentant de comparer ce parti, dont le succès repose essentiellement sur la dénonciation des élites et de l’immigration, avec le RN. Sauf qu’idéologiquement, il ressemble plutôt au FN version Jean-Marie Le Pen. À l’instar du parti à la flamme d’il y a vingt-cinq ans, l’AfD prône la sortie de l’Union européenne, le libéralisme économique le plus résolu, ainsi que la limitation de l’IVG et l’interdiction du mariage homosexuel. Alors que Marine Le Pen a, pour sa part, renoncé au Frexit, pris des options presque socialistes sur les retraites, l’assurance chômage et la taxation des hauts revenus, et promis de ne revenir sur aucune des grandes réformes sociétales votées depuis un demi-siècle en France.
L’AfD s’apparente également au lepénisme d’antan dans son rapport à l’histoire. Le 21 novembre 2025, Ulrich Siegmund, tête de liste du parti aux élections de Saxe-Anhalt, est interrogé par le site Politico. « La solution finale fut-elle le pire crime contre l’humanité ? » lui demande alors le journaliste. Réponse de Siegmund : « Je ne m’arroge pas le droit de l’évaluer, parce que je ne peux pas examiner toute l’histoire de l’humanité. »
Une Allemagne sous influence russe
Et puis il y a le dossier russe. Contrairement au RN qui louvoie en permanence sur ce sujet, l’AfD a une ligne programmatique claire : arrêt des aides à Kiev, refus de l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN, levée des sanctions envers Moscou et remise en service des gazoducs Nord Stream. En novembre dernier, l’autre coprésident du mouvement, Tino Chrupalla, a justifié cette position en déclarant sur la ZDF : « Je ne vois actuellement pas de danger pour l’Allemagne venant de la Russie. Poutine n’a pas menacé l’Allemagne avec la bombe atomique. » Avant de lancer, avec des accents complotistes : « La Pologne peut aussi représenter un danger pour nous. »
Ce curieux sens des priorités géostratégiques ne procède pas seulement de la nostalgie de l’empire soviétique (l’« Ostalgie ») encore très répandue en ex-RDA. Il se nourrit aussi de l’influence, grandissante en Allemagne, du trumpisme et plus précisément de son courant « restrainer » (anti-interventionniste), dont les chefs ont identifié l’AfD comme un mouvement ami. L’an dernier lors de son fameux discours de Munich, le vice-président américain J. D. Vance a ainsi plaidé pour la fin du cordon sanitaire (que les Allemands appellent « mur anti-feu ») qui entoure Alice Weidel et ses partisans.
Cette diabolisation est-elle justifiée ? Épineuse question. Car, l’AfD ne saurait, en toute rigueur, être qualifiée de formation néonazie. Certes, elle compte parmi ses 70 000 membres quelques centaines d’admirateurs d’Adolf Hitler. Mais elle n’en demeure pas moins un parti autorisé, respectueux de la Constitution et dénué de tout projet d’invasion d’un pays étranger ou d’extermination d’une communauté ethnique.
Reste que, si l’AfD gagnait les prochaines élections fédérales, la France se réveillerait avec un État voisin soudain perméable aux arguments du Kremlin et déculpabilisé par rapport à la Shoah. Un scénario à risque. Surtout à l’heure où l’Allemagne s’est fixé comme objectif de disposer de la première armée conventionnelle d’Europe.
Le 10 septembre, Berlin a confirmé qu’une enveloppe de plus de 600 milliards d’euros serait allouée à son budget militaire sur les quatre prochaines années. Soit plus du double des dépenses prévues par Paris pour la même période. Quoi que l’on pense de l’AfD sur le terrain de sa politique intérieure, une Allemagne à la fois révisionniste et surarmée est bien la dernière chose dont notre pays a besoin.
Ray Bradbury l’avait imaginé dans Fahrenheit 451, une filiale d’Amazon est en voie de le réaliser : une société sans livres. Mais nuance, c’est la numérisation, et non le bûcher, qui condamne les vieux ouvrages à disparaître…
Une vendeuse française de livres d’occasion s’est aperçue qu’elle recevait de curieuses commandes en provenance du Canada.
Un lecteur (motivé) lui achetait cent livres anciens différents d’un coup. Deux minutes après, il en commandait cinquante autres… Au bout de plusieurs de ces achats étranges, elle a fini (idée géniale) par glisser un traceur GPS dans l’un des vieux bouquins expédiés. Ce stratagème a permis de dévoiler une adresse – au Nevada – et une identité – une filiale d’Amazon spécialisée dans la numérisation industrielle de documents destinés à « nourrir » l’IA. Tous ces livres, dont il n’existait pas encore de version numérique, ont vu leur reliure arrachée, leurs pages scannées, puis tous ces morceaux épars finirent… à la poubelle.
Ray Bradbury avait imaginé dans Fahrenheit 451 (température à laquelle le papier prend feu) une société qui aurait brûlé tous ses livres. L’IA nous propose une version revisitée de ce scénario angoissant. Plus personne, sauf elle, n’aurait donc accès au contenu de ces vieux grimoires.
L’inquiétude grandit après la mort d’une laborantine russe d’une «pneumonie d’origine indéterminée» en Sibérie.
Daria avait 28 ans. Elle travaillait dans un laboratoire chargé de lutter contre la peste, en Sibérie. Sa mort, attribuée par les autorités russes à une pneumonie d’origine indéterminée, a conduit à des mesures de quarantaine et à des restrictions sanitaires drastiques. Moscou tente de rassurer. Les familles s’inquiètent. Et un mot que l’on croyait réservé aux livres d’histoire revient en boucle dans les conversations : la peste. Un accident de manipulation est évoqué, sans être confirmé, pas plus que le diagnostic de peste. L’histoire des programmes d’armes biologiques alimente les interrogations, mais ne permet pas de conclure sur les activités de ce laboratoire. Ce décès pose néanmoins une question qui nous concerne : serions-nous prêts à protéger notre population face à une menace de cette nature ?
Guérissable, à condition d’intervenir rapidement et que la souche soit connue…
La peste est provoquée par une bactérie, Yersinia pestis. Sa forme bubonique se manifeste par une forte fièvre et des ganglions gonflés et douloureux, les bubons. L’infection peut gagner le sang, provoquer un choc septique et entraîner la défaillance des organes. Lorsqu’elle atteint les poumons, elle provoque une pneumonie pouvant évoluer vers une détresse respiratoire. Transmise notamment par des puces infectées, la maladie peut aussi passer d’une personne à une autre lors de contacts rapprochés dans sa forme pulmonaire. Des antibiotiques permettent de la traiter, à condition d’intervenir rapidement. Encore faut-il que la souche y soit sensible. Dans le cas d’une attaque biologique, des résistances pourraient rendre plusieurs traitements inefficaces. Les recommandations américaines prennent en compte cette éventualité et la préparation doit porter sur l’efficacité des médicaments autant que sur leur disponibilité.
Utiliser la peste comme arme n’est pas une idée nouvelle. En 1346, lors du siège de Caffa, en Crimée, les assaillants auraient projeté des cadavres de pestiférés dans la ville pour contaminer ses habitants, selon un récit de l’époque. Au XXᵉ siècle, l’unité 731 de l’armée impériale japonaise mena en Chine des expérimentations sur des êtres humains et participa à l’emploi de la peste contre des populations civiles.
Pendant la guerre froide, l’Union soviétique développa un programme d’armes biologiques. D’anciens scientifiques soviétiques, dont Ken Alibek, ont décrit des recherches sur des souches de Yersinia pestis résistantes à plusieurs antibiotiques. Ces témoignages expliquent pourquoi la défense sanitaire doit envisager des situations dans lesquelles les traitements habituels seraient mis en échec.
Souvenirs
Pour vous qui me lisez, ces questions renvoient à des souvenirs beaucoup plus proches. Les appels à l’hôpital pour prendre des nouvelles d’un parent qu’on ne pouvait plus voir. Les soignants qui craignaient de rapporter l’infection chez eux. Les enfants auxquels il fallait expliquer pourquoi leur vie s’était arrêtée. Le Covid nous a appris ce que coûte l’écart entre la préparation annoncée et les moyens disponibles. Avons-nous corrigé nos faiblesses, ou simplement retrouvé l’habitude de ne plus y penser ? Après une telle épreuve qui reste encore dans toutes les mémoires, le gouvernement ne pourrait plus invoquer la surprise pour justifier des carences auxquelles il était possible de remédier.
La prévention fait partie de cette responsabilité. Dans certaines situations, un traitement antibiotique peut être prescrit aux personnes exposées avant qu’elles développent la maladie : c’est l’antibioprophylaxie. Demain, que répondrions-nous à Claire, une infirmière qui apprendrait avoir été exposée, ou à Julien, son compagnon, qui demanderait si elle peut être protégée ? Ils auraient besoin de savoir quel traitement lui administrer et comment l’obtenir à temps. Dès 2000, le JAMA, revue médicale de référence de l’Association médicale américaine, publiait des recommandations pour protéger les populations civiles face à un éventuel usage de la peste comme arme biologique. Les CDC[1] ont actualisé les recommandations de traitement et de prophylaxie en 2021. Les connaissances existent. Aux pouvoirs publics d’organiser leur mise en œuvre.
La France possède des stocks sanitaires stratégiques, notamment d’antibiotiques, comme les États-Unis disposent de réserves nationales. Il faut pouvoir vérifier que ces produits sont adaptés, renouvelés et distribuables rapidement. Il faut aussi prévoir leur réapprovisionnement si la crise dure. Car une réserve se consomme. Une ordonnance ne remplace pas une usine. C’est ici que la désindustrialisation devient une question de sécurité nationale. Pour fabriquer un médicament, il faut des matières premières, un principe actif, des installations et du personnel qualifié. La dépendance à un fournisseur peut suffire à interrompre la production.
Dans son enquête de 2023 sur les pénuries de médicaments, le Sénat rappelait que la France, première productrice européenne entre 1995 et 2008, avait reculé au cinquième rang. Il analysait les conséquences des délocalisations et de la concentration des productions. Ce recul s’est construit sous plusieurs gouvernements. Ceux qui dirigent aujourd’hui ont la responsabilité d’y remédier. Les Français sont en droit de demander ce qui a changé depuis le Covid. Quelles dépendances ont été réduites ? Quelles productions ont repris ? Pourrions-nous nous approvisionner si plusieurs pays avaient besoin des mêmes traitements au même moment ? La souveraineté se mesure à ces réponses. Lorsqu’un médicament manque, le patient découvre très concrètement ce que signifie dépendre d’une usine située à l’autre bout du monde. Il subit les conséquences de choix industriels et politiques sur lesquels il n’a aucune prise. Le gouvernement doit faire de la continuité des approvisionnements une priorité et rendre compte des résultats.
Prévoir une nouvelle crise sanitaire
La recherche peut aussi élargir nos possibilités de traitement. En 2024, une étude américaine sur des bactériophages, des virus qui ciblent les bactéries, a obtenu des résultats encourageants contre la peste après exposition chez le rat. L’efficacité chez l’être humain reste à établir. Développer cette piste, comme celle de vaccins adaptés, demande des années de travail et des capacités de production. Ces investissements doivent être engagés avant la crise.
Professeur de biochimie et de génie biologique, je sais que cette préparation commence aussi dans nos classes. Former un technicien de laboratoire, un ingénieur ou un chercheur prend du temps. Défendre les filières scientifiques et technologiques, c’est donner à la France les compétences dont elle aura besoin pour produire ses médicaments et développer ses traitements. Encore faut-il que ces professionnels puissent travailler et investir dans notre pays. Cela suppose une politique suivie : soutenir la recherche, maintenir les productions essentielles, diversifier les fournisseurs et offrir aux industriels des conditions qui leur permettent de s’engager dans la durée. La protection de la population appartient aux premières missions de l’État. Elle doit peser dans ses décisions économiques.
Le décès de Daria ne permet pas d’annoncer une épidémie ou de prévoir une attaque biologique en France. Nous disposons encore de traitements et de professionnels capables de faire face à des infections graves. Nous avons donc des raisons de garder notre sang-froid, tout en examinant ce qui pourrait entraver leur action. Il restera des maladies, des menaces et des accidents. Nous ne pourrons pas tout prévoir. Nous pouvons en revanche réduire nos dépendances et préparer les réponses aux risques déjà identifiés. C’est ce que les Français sont en droit d’attendre de leur gouvernement. Daria avait 28 ans. Les circonstances de sa mort restent à éclaircir. Elles nous rappellent que derrière chaque question de préparation sanitaire, il y a des vies. Les Français ont déjà payé le prix de l’impréparation. Ils n’ont pas à payer celui de l’oubli.
[1]Centers for Disease Control and Prevention NDLR.
Avec Ivan Rioufol, Martin Pimentel et Jeremy Stubbs.
Donald Trump vient de commenter les scènes de violence qui ont caractérisé le mouvement des lycéens: « Ce qui se passe en France n’est rien d’autre qu’une immigration de masse hors de contrôle. Il ne s’agit pas des écoles, il s’agit de l’islam qui veut s’emparer d’un pays autrefois grand ! » Le jugement du président américain est certes réducteur, mais le regard des étrangers apporte souvent un élément de recul qui peut nous manquer. Car ce mouvement est assez peu « lycéen » au fond. Ce que revendiquent les jeunes – plus de professeurs, un meilleur chauffage en hiver, une meilleure aération en été, et jusqu’à plus de papier dans les toilettes – est très peu politique. Le problème, c’est que la contestation des lycéens a été politisée et instrumentalisée par le mouvement islamogauchiste qui en profite pour semer la terreur en attaquant les forces de l’ordre, agressant des passants innocents et saccageant les équipements publics.
Naïfs, dupés, les jeunes se sont laissé embrigader dans ce qu’on peut presque appeler « l’intifada des lycées ». LFI et ses proxies ont fait un travail important de subversion pour asseoir leur influence sur un nouveau courant de gauche, « l’infantisme », selon lequel la jeunesse, dans son ensemble, constituerait une nouvelle catégorie victimaire, comparable à celles des femmes, des minorités ethniques ou des musulmans. Selon un sondage récent, 40% des jeunes entre 18 et 24 ans sont prêts à voter pour Jean-Luc Mélenchon en 2027. Les scènes terrifiantes qu’on a vues récemment en France – policiers lynchés, écoles incendiées, membres du public brutalisés – sont comme un message pour l’électorat en général : voilà ce qui vous attend si vous votez mal l’année prochaine en élisant à la présidence Marine Le Pen. Mais les LFistes ne semblent pas avoir compris que cette logique risque de se retourner contre eux, en jetant les électeurs jusqu’alors indécis dans les bras du bloc centriste ou – plus probable encore – dans ceux du RN.
Il est beaucoup question actuellement d’une possible réintégration du Royaume Uni au sein de l’Union européenne. Ce matin, le ministre des Finances, Roland Lescure, a confié à la BBC qu’il pensait que la Grande Bretagne devrait sauter le pas et redevenir un Etat-membre de l’UE. Lors du congrès du Parti travailliste, fin septembre, le Premier ministre, Andy Burnham, a exprimé le désir que son pays redevienne européen « de mon vivant » (on lui souhaite longue vie!). Les travaillistes parlent même de mettre la réintégration de l’UE dans leur manifeste pour les prochaines élections en 2029.
Certes, les sondages outre-Manche montrent que, en principe, les Britanniques en faveur d’une nouvelle adhésion à l’UE sont plus nombreux que ceux qui sont contre. S’agit-il de ce phénomène qui a beaucoup fait jaser après le référendum de 2016, le « Bregret », c’est-à-dire le regret pour avoir voté contre l’Europe? Pas tout à fait. Ceux qui ont voté pour quitter l’UE en 2016 étaient plutôt âgés. Or, une étude conduite par trois chercheurs européens et publiée l’année dernière suggère, chiffres à l’appui, que dans les 10 ans qui se sont écoulés depuis 2016, beaucoup de ces brexiteurs sont décédés, tandis que les nouveaux jeunes sont pro-européens. En revanche, quand les sondeurs demandent aux citoyens s’ils sont pour réintégrer l’UE si cette dernière impose de nouvelles conditions – ce qui est plus que probable – comme l’adoption de l’euro, la participation à l’espace Schengen et l’abandon de la fameuse ristourne, l’enthousiasme est beaucoup moins grand.
Actuellement, le gouvernement britannique et la commission européenne sont en train de négocier un accord plus modeste, le « reset » initié par le prédécesseur de Burnham, Keir Starmer. Les pourparlers progressent assez péniblement, de sorte qu’une réunion importante, qui devait avoir lieu à la rentrée, a dû être repoussée jusqu’à la fin du mois de novembre. Lors de la création de SAFE, le mécanisme pour « Agir pour la sécurité de l’Europe » par des prêts destinés à l’achat de matériel de défense, le Royaume Uni n’a pas réussi à faire partie des Etats bénéficiaires. Actuellement, l’UE travaille sur un projet de loi, l’IAA (Industrial accelerator act) censé soutenir les produits fabriqués en Europe et qui fait partie d’une guerre commerciale larvée avec la Chine. Ici, le Royaume Uni peine de nouveau à faire entendre ses intérêts et se trouve pris entre deux feux : d’un côté, les Européens qui veulent réduire leur déficit commercial colossal avec la Chine; et de l’autre, les Chinois qui exerce une pression énorme sur ses partenaires commerciaux par sa domination du marché des composants techniques essentiels ainsi que de celui des minéraux critiques. Le chemin de ce qu’on appelle le « Breturn » (le retour des Britanniques au sein de l’UE) est décidément semé d’embuches.
Les blocages lycéens, autrefois gentils empilements de poubelles autour d’échanges de blagues Carambar, ont pris une tournure beaucoup plus violente et incontrôlée. Comment ne pas y voir le résultat éclatant du déclin de l’autorité, facilité par une culture de la « bienveillance » dans l’éducation et la justice?
Enfin Goldman vint ! Je ne parle pas du chanteur, dont j’ignore à peu près tout, je parle de la vraie Goldman, Caroline, la psychologue pour enfants. Elle, Didier Pleux et d’autres ont osé lever l’étendard de la révolte contre la catastrophique « éducation bienveillante ». Vous en avez tous vu, de ces fins d’anniversaire infernales où les gamins courent partout en se souciant comme d’une guigne des appels suppliants des parents qui voudraient rentrer à la maison. Vous l’avez tous vue, cette fillette de huit ans qui bombarde d’une poignée de cailloux la table du jardin garnie d’invités — verres cassés, yeux épargnés par miracle — et la mère qui se borne à soupirer d’une voix lasse : « Maman n’est pas contente ». Si vous êtes de ma génération, la paume droite vous démangeait de s’appliquer au moins une fois sur les fesses de la petite délinquante. Caroline Goldman, Didier Pleux (De l’enfant roi à l’enfant tyran, 2002) et d’autres réhabilitent l’imposition de limites, jugent légitime le « time-out », c’est-à-dire l’ordre d’aller dans sa chambre donné à un enfant pour qu’il cuve sa colère. C’était devenu une injonction fasciste aux yeux des hordes de la bienveillance ! Un mot qui, significativement, rime avec bien-pensance.
Je veux entendre les mouches voler
Les joyeux bambins grandissent, vont au collège puis au lycée. Un professeur de lettres qui a travaillé dans ces deux étages, Matthieu Grimpret, a publié en 2025 Bullshit bienveillance : enquête sur la psychologie positive à l’école. Il y passe au vitriol « une amitié paresseuse aussi nuisible à l’élève qu’au professeur ». Lorsque j’étais enseignant, ce mot exaspérant de bienveillance n’était pas encore à la mode. Mais je me souviens de plusieurs dames professeurs principaux qui essayaient de me recadrer d’un ton doucereux : « Fais attention, tu es trop sévère avec les élèves, ils ont peur de toi. » J’étais ravi et ne changeais rien à mes méthodes : on distinguait fort bien le vol des mouches dans mes classes.
Il faut maintenant accomplir un acte héroïque et suicidaire en ces temps de féminolâtrie : il faut dire du mal des femmes. Comme par hasard, c’était toujours des dames qui voulaient me gendarmer. Attitude qui n’était qu’un cas particulier d’une tendance générale, puisqu’à cette époque Martine Aubry proclamait que le care, le soin affectueux, résoudrait tous les conflits sociaux et politiques. Le corps professoral mériterait davantage de parité. À l’école et ailleurs, les valeurs féminines l’ont emporté sur les valeurs masculines : c’est un des ressorts inavouables de la crise générale de l’autorité.
🔴 EN DIRECT Colère des lycéens: la présidente de la région Pays de Loire chiffre les dégâts du lycée Nelson Mandela à "deux millions d'euros" et veut "que les parents paient"https://t.co/K5b37xRzvspic.twitter.com/SuZBUi5rAg
Ces jeunes gens dont nous suivons le parcours vont quitter le lycée. Mais auparavant, ils se livrent à un rite d’initiation archaïque dénommé « blocage ». Longtemps, il s’est agi d’un folklore innocent qui ne suscitait qu’un haussement d’épaules chez les adultes. Ces jours-ci, il s’agit de tout autre chose : d’une vandalisation des bâtiments scolaires par leurs utilisateurs, aggravée par d’ignobles lynchages de policiers, d’enseignants ou de n’importe quel adulte qui leur tombe sous les souliers. La rivière des blocages a conflué avec le fleuve boueux des émeutes de banlieue ; la convergence des luttes fonctionne donc parfaitement.
Culture de l’excuse
Parmi ces jeunes gens de toutes les couleurs qui nous en font voir de toutes les couleurs, quelques-uns se retrouvent devant la justice. Or celle-ci, depuis une cinquantaine d’années, depuis Michel Foucault, la harangue de Baudot et le Syndicat de la magistrature, a été contaminée par le hideux virus de la bienveillance. Maurice Berger, spécialiste des enfants violents, écrit dans Le Figaro du 6 octobre : « l’absence d’un antécédent pénal vaudrait, avant même la sanction, une quasi-absolution », et plus loin il dénonce « une jeunesse qui semble prendre un plaisir jubilatoire à anéantir ». Le bienveillant ministre Geffray parle de la nécessité du dialogue, déclaration qui met en valeur sa vertu et son élévation d’âme, mais ne réglera rien. Emmanuel Grégoire veut inviter les lycéens à se réunir dans les mairies d’arrondissement si leur établissement est fermé. J’espère qu’il a prévu des fonds pour réparer les déprédations et incendies qui s’y commettront.
Le 4 octobre, sur LCI, Ruth Elkrief a eu en direct une révélation : certains juges et le Syndicat de la magistrature seraient politisés ! Quelle surprise ! Peut-être que dans vingt ans, elle proclamera soudain la cruelle vérité : presque tous les juges sont politisés, donc bienveillants envers les délinquants, sauf Hervé Lehman et une poignée de courageux.
Le « syndrome Malik Oussekine » répété jusqu’à la nausée me met hors de moi. Bien sûr que cette mort est déplorable, mais elle résulte directement du droit à la violence légitime que les citoyens donnent à l’État. Même ce gauchiste de Montaigne le dit : « Le bien public requiert qu’on trahisse, et qu’on mente et qu’on massacre ». Rappelons la fin peu glorieuse de son mandat de maire à Bordeaux : il a fui la peste et laissé tomber ses administrés. Un siècle après Les Essais, le philosophe anglais Hobbes publie en 1651 Le Léviathan, où il explique que les hommes ont accepté la toute-puissance de l’État comme seul moyen d’éviter la guerre de tous contre tous. Jérôme Fourquet parlait d’archipélisation de la France ; nous voilà déjà un cran plus loin. Mes cauchemars à moi me ramènent à l’Espagne de 1934, quand les socialistes et les communistes ont entrepris de détruire la République à la manière bolchevique, comme nous l’apprend le très sérieux historien Pío Moa, qui était de gauche avant d’ouvrir les archives du Parti socialiste espagnol…
Il faut bien passer aux aveux : de longtemps rétif aux scénarios abscons, ésotériques et alambiqués du sieur Nolan, votre serviteur s’était pourtant promis de traverser les deux heures et cinquante-trois minutes de L’Odyssée jusqu’au port d’arrivée de l’épopée cinématographique. Il a tenu bon jusqu’au moment où les survivants, transformés en porcs par la sorcière Circé, recouvrent leur apparence humaine. Dommage d’être sorti avant la fin du film, me suis-je laissé dire, car c’est, paraît-il, dans la seconde moitié que le barnum sous pavillon hollywoodien opère. N’importe : quoi de mieux qu’un retour aux sources, si ce blockbuster poussif en est l’opportunité ?
Parmi les rééditions ou éditions anciennes du texte homérique dont ce machin sur grand écran suscite le rappel, il y a celle de La Découverte, dans la traduction « moderne », au souffle ardent, qu’en fit le poète Philippe Jaccottet en 1955. Et puis aussi celle de Victor Bérard (1864-1931), millésimée 1924, laquelle, s’efforçant de restituer la chronologie originelle du voyage d’Ulysse, fait référence depuis un siècle. Elle est disponible en Folio. Mais on doit aux éditions Les Belles Lettres de reproduire à présent en un seul pavé de 500 pages les quatre volumes d’une édition rarissime de l’entre-deux-guerres, alors tirée à 145 exemplaires numérotés : cela donne un livre soigné comme on n’en voit plus guère en 2026, dans la matière d’un beau papier gaufré, orné d’une couverture titrée en lettres d’or sur fond bleu, facture d’un atticisme chic, que ponctuent ces fabuleuses illustrations et décors Art déco dus au peintre et graveur François-Louis Schmied (1873-1941), et que son fils Théo devait transposer en gravures sur bois, avant que Jean Saudé ne les rehausse d’or et d’argent au pochoir… Un entretien liminaire avec la regrettée Jacqueline de Romilly et une postface de feu Jean-Pierre Vernant agrémentent l’ouvrage.
Enfin, réunissant également l’intégrale des vingt-quatre chants de L’Odyssée, une autre édition prestigieuse vient de paraître chez Leluc sous l’aspect de ce qu’il est convenu d’appeler un « beau livre », mais cette fois dans la traduction délicieusement « fin de siècle » exécutée dans les années 1867-1868 par le poète parnassien féru d’Antiquité, Leconte de Lisle (1818-1894) – on lui doit aussi celle de L’Iliade. La couverture rigide, titrée en lettres d’or sur fond d’un délicat chromatisme vert-bleu, montre accroupi un Ulysse songeur, et Pénélope debout, enveloppée de voiles. Somptueux écrin grand format du texte fondateur de la culture occidentale, ici présenté dans une superbe maquette graphique, mais illustré, surtout, des merveilleux dessins néoclassiques de John Flaxman (1755-1826) et, pour quelques-uns d’entre eux, de Giovanni Buonaventura Genelli (1798-1868), artiste de moindre renom, Prussien de souche transalpine…
Poséidon jette Ajax dans l’abîme (C) Editions Leduc
Odyssée, de Homère., 501p., traduction Victor Bérard, illustrations couleur de François-Louis Schmied. Les belles lettres, 2026.
L’Odyssée, de Homère, 384 p. grand format, traduction Leconte de Lisle, illustrations noir et blanc de John Flaxman. Leduc, 2026.
« Lorsqu’il fut de retour enfin / Dans sa patrie le sage Ulysse / Son vieux chien de lui se souvint / Près d’un tapis de haute lisse / Sa femme attendait qu’il revînt », chantait Apollinaire. Tout voyage a sa fin, quoi qu’en dise Desireless, dans le tube Voyage, Voyage : « Voyage, voyage, éternellement […] au-dessus des capitales, des idées fatales… et jamais ne reviens »… Mais pour commencer, il s’agit de partir !
Montaigne, avant que d’être l’édile de Bordeaux qu’on sait, itinéra « à sauts et à gambades » à travers l’Europe, en un temps où voyager n’était pas simple. C’est à cheval qu’il explore la Lorraine, l’Alsace, l’Allemagne, la Suisse et l’Italie, de septembre 1580 à 1581, prenant les eaux à chaque étape — car la maladie de la pierre le fait cruellement souffrir —, curieux de tout, s’entretenant, dans ses haltes, avec tout ce que les cités qu’il visite comptent de bourgeois cultivés, d’ecclésiastiques, de théologiens, voire de courtisanes…
Dans un autre volume édité aux Belles Lettres, le texte intégral de ce Journal du voyage en Italie par la Suisse et l’Allemagne, tel qu’établi naguère par feu l’érudit Charles Dédéyan (1910-2003), est reproduit avec scrupule dans ce beau français du XVIe siècle (sans compter une partie écrite en italien avec, en regard, sa traduction classique, due à Meunier de Querlon au XVIIIe siècle). Sur 150 pages, sous l’intitulé Mobile Montaigne, le grand spécialiste de la littérature de voyage à la Renaissance Frank Lestringant retrace, dans une passionnante introduction, les caprices de cet « hédonisme topographique » pratiqué par ce randonneur avant la lettre que fut Montaigne : « le premier élément » qui « tour à tour retarde et précipite les pas de Montaigne ou de son cheval […] est l’état des routes, qui détermine le confort et le rythme du voyage », sinon qu’ « à plusieurs reprises le voyageur change d’intention et de direction » selon des « “tropismes” diversement orientés ». Ainsi l’auteur savant nous permet-il de suivre le seigneur Michel Eyquem dans les accidents et les surprises de ses « mobilités douces », comme dit l’autre.
Journal de voyage, de Montaigne. 591p., Les belles lettres, 2026
C’est à une autre espèce de tribulations que nous convie Jean Rolin dans un petit livre captivant : La Traversée de Bondoufle. Le « jardin de l’Europe » qu’évoquait Montaigne s’est sacrément mité depuis. Constat sans appel de la destruction du paysage, cette odyssée pédestre entre rocades, chantiers, zones pavillonnaires, dans ces espaces fracassés où ce qu’il reste de la campagne s’interpénètre avec l’infini de la banlieue, est une épreuve tragi-comique où le narrateur nous entraîne, dans la périphérie d’Aulnay-sous-Bois, pour rejoindre à travers champs la Patte-d’Oie de Gonesse, « au sortir de la “zone d’activités” de Paris-Nord 2 ». Il semblerait que Bondoufle, bled minuscule de l’Essonne, figure ce mirage improbable que notre attentif pérégrin finira tout de même par atteindre, « juste après que l’on a laissé sur la gauche, au milieu de son parking arboré, le McDo implanté en bordure de la Francilienne ».
Implacable, d’une prodigieuse précision dans la vérité du détail topographique, la phrase elle-même déambule finement, savoureusement dans l’espace de la langue, avec une sorte de courtoisie déférente pour les mots et leur bon usage. Ainsi en va-t-il, par exemple, de l’itinéraire « qui devait me conduire à Frépillon : une localité dont le nom seul, évocateur du poisson qui frétille – du fretin – non moins que du papillon qui vient d’éclore, était à l’origine d’y aller voir. Sur cet itinéraire inversé, la principale nouveauté consiste à passer non plus par le camp rom mais par le lieu-dit les Boërs (avec un tréma sur le e, confirmant qu’il ne s’agit pas des colons néerlandais d’Afrique du Sud). » Si bien que ces marches infatigables dans la stérilité de cette « campagne, zébrée de voies rapides et de lignes à grande vitesse, grignotée par les zones d’activités et les déchetteries », mouchetée de ZAD, de parkings, de conteneurs, de derricks, d’enseignes, se donnent aussi pour une baguenaude caustique et pleine d’esprit dans les labyrinthes de l’idiome : « en contrebas de la voie, du côté droit, entre les HLM de Garges et les pavillons d’Arnouville, s’étendent des prairies, baignées par un cours d’eau aux berges cimentées, dont on aimerait pouvoir écrire qu’elles sont pues par des vaches, comme c’est le cas, si le dictionnaire ne nous assurait que ce participe passé du verbe paître n’était usité qu’en fauconnerie (d’ailleurs, à tout prendre, je préférerais écrire que ces prairies sont paissées [sic] par des vaches, plutôt que pues : sans compter que là où paître fait défaut, on a aussi la ressource de se tourner vers pâturer). » Voyage dans la mémoire littéraire, aussi bien, telle cette « vraie mare de campagne, pour le coup, de celles dont les eaux noires m’évoquent la fin de Mouchette, l’héroïne de Bernanos »… Autant dire que sur ces aires à l’abandon circule à tout le moins un vestige de civilisation : la plume exacte et pince-sans-rire de Jean Rolin.
La traversée de Bondoufle, de Jean Rolin. 208p. La Table ronde, 2026.
Comme quoi tout périple est d’abord un voyage intérieur. Rien ne l’atteste mieux que cette plongée capiteuse et nostalgique dans les entrailles de la capitale, où nous convie quant à lui Jean-Marie Rouart dans Paris est un roman, petit volume dont chaque « station », chapitre après chapitre, se fait l’exploration d’une tranche d’espace citadin à la faveur du ressouvenir. L’académicien, essayiste, romancier, journaliste et ancien patron de presse a maintenant 83 ans. Ces rues, ces quartiers sont le théâtre d’une vie qui s’achève, promise à se dénouer par l’accueil du « nouvel arrivant du Père-Lachaise », envisagé par anticipation : chapitre conclusif du livre. Dans cette prose élégante et diaprée qui n’est qu’à lui, l’arrière-petit-fils des peintres et collectionneurs Henri Rouart et Henry Lerolle, enfant d’une bourgeoisie déclassée dont saigne toujours la blessure dans l’âge avancé qui est le sien, Jean-Marie Rouart ne décrit jamais « les nuits chaudes de Montparnasse », la rue du Cherche-Midi, la place Saint-Sulpice, la villa Scheffer, la rue Saint-James, le « mirage du quai Conti » et j’en passe, que dans le dessein de se raconter, lui qui fut aussi, un temps, ce « passager clandestin de la rue de la Pompe », ou encore ce « bigame du quai de Bourbon » — pour reprendre les intitulés de ses chapitres. Mémoires en trompe-l’œil, ces itinéraires parisiens exhument, avec une force d’évocation puisée dans sa sensibilité à vif, ces « noms de lieux » chers à Proust comme la rémanence d’instants privilégiés : « Quand je traversais la rue Duroc, je retrouvais avec une sorte de soulagement le superbe VIIe arrondissement, berceau de ma famille et véritable éden perdu à jamais ». Et d’évoquer « l’avenue Duquesne où, quasiment au pied de l’abominable construction stalinienne du ministère de la Santé, était érigé un immeuble où mon arrière-grand-père, Henry Lerolle, avait eu son hôtel particulier ». Les mânes de l’intelligentsia d’une France disparue hantent ces adresses, comme si elles n’avaient jamais existé que pour abriter les (plus ou moins grandes) célébrités de jadis et naguère — d’André Gide à Michel Déon, de Pierre Perret à Robert Hersant, de Jean d’Ormesson à Michel Mohrt, de Gonzague Saint-Bris à Jean-Louis Scherrer, de l’avocat Thierry Lévy à Lionel Poilâne, fils du « Bonaparte de la farine et du levain » — pour ne citer qu’eux dans cet imposant répertoire.
Revisite intime d’un Paris perdu au prisme des haltes successives où le mémorialiste se souvient d’avoir posé ses malles, ce roman vrai ranime aussi les heures, les tropismes, les climats contrastés de sa ville idolâtrée : « Je découvrais peu à peu ce quartier de la Croix-Rouge dont une partie du charme tenait à la variété de ses commerces et de ses habitants avant que le coût exorbitant des loyers et du mètre carré n’en chasse définitivement les artisans, les petites gens qui vivotaient dans de minuscules boutiques, et n’en fasse un lieu monopolisé par le luxe, les marchands de chaussures qui y pullulent aujourd’hui ». Ailleurs : « Au coin de la rue d’Assas et de la rue du Cherche-Midi, un véritable boui-boui aux tables de formica, au zinc encombré de verres, accueillait pour le déjeuner tout ce que le quartier comptait d’ouvriers, de peintres en bâtiment et de fauchés de toutes espèces ». Ou encore : « Souvent avec les beaux jours — mais un froid raisonnable ne me décourageait pas —, j’allais m’attabler sur la terrasse du café de la Mairie, place Saint-Sulpice. […] Ou bien, le plus souvent, le regard dans le vide, mes yeux se dirigeaient vers la rue Férou. Elle n’avait pas changé depuis des siècles. Je n’avais aucun mal à imaginer le jeune Hemingway, vêtu de sa chemise à grands carreaux, surgissant de la rue pour emprunter la rue Bonaparte afin de se rendre à la brasserie Lipp, savourant d’avance le cervelas et la bière fraîche qu’il allait y déguster ». Perforé de ces portraits hauts en couleur, ce viatique pittoresque désenchanté réserve ses diatribes aux promoteurs de l’immobilier et à leurs complices : « On a fait des procès pour punir les grands responsables politiques coupables d’exactions et de crimes ; quand organisera-t-on de semblables tribunaux pour stigmatiser ceux, nombreux, qui, en toute impunité, ont massacré Paris ? »
Paris est un roman, de Jean-Marie Rouart. 163p. Gallimard, 2026.
C’est en feuilletant, dans un tout autre genre, le livre illustré de photographies C’était Paris en 1970 (Tallandier), qu’on mesure dès ses prémices l’ampleur du désastre accompli. Au printemps 1970, la mairie de Paris organise, en toute connaissance de cause, un grand concours photo : près de 3 000 participants arpentent la ville, appareil en main, pour immortaliser sur pellicule couleur ou noir et blanc l’espace urbain dans son état d’alors : vitrines, parcs, trottoirs, marchés, passants, trafic automobile, rien que des clichés d’ambiance, en extérieur. Pour ce concours municipal, la ville est divisée en 1 755 carrés, chaque photographe amateur — parmi les 15 000 inscrits, 2 800 candidats sont retenus sur dossier — tirant au hasard un carré à photographier. À l’issue, 110 clichés sont désignés vainqueurs, avec 1 000 francs pour les deux premiers prix. Boycottée par la presse, l’exposition de clôture prend place sur le site à l’abandon des Halles…
Paris avant la chute, Paris sous la pioche et le bulldozer — érection de la tour Montparnasse, destruction des pavillons Baltard, rasement des vieux quartiers de l’Est parisien, etc. Penché sur cet abondant corpus, Antoine de Caunes — il a 17 ans en 1970 — a fait sa sélection. « Que voit-on sur ces images ? » s’interroge-t-il dans son introduction, un demi-siècle après. « Les photos de rue composent l’immense majorité du fonds […]. Ce qui frappe, c’est la vétusté apparente et la noirceur des immeubles. […] La voiture est un autre élément omniprésent. […] Mais ce que l’observateur d’aujourd’hui accueille avec le plus d’émotion, ce sont, sans aucun doute, écrit-il, les photos de Parisiens et de Parisienses. » Leurs effigies, effectivement, y sont mises à l’honneur. D’un chromatisme éclatant (dans les nippes, les véhicules, les enseignes…), la capitale où « des retraités tapent le carton, la clope au bec, à quelques mètres — l’hygiénisme n’ayant pas encore frappé — d’enfants qui jouent au rodéo sur des chevaux à bascule », où l’on peut voir « à la terrasse d’un café, des jeunes rockers sapés selon les canons de l’époque, pantalons moule-burnes et chemises cintrées… », n’est pas encore cette ville-monde récurée, aseptisée, envahie de vélos, de touristes et de smartphones la dupliquant à l’infini sur les réseaux.
C’était Paris en 1970, d’Antoine de Caunes, avec Juliette Eyméoud et Jean-Marie Donat. 287p. Tallandier, 2026 (à paraître le 15 octobre).
Voyage dans un autre temps, vagabondage dans le capharnaüm d’un univers urbain à jamais disparu, ces Nuits d’octobre et autres textes sur Paris, dont Gérard de Nerval confia les courtes proses rhapsodiques à l’hebdomadaire d’actualité L’Illustration, de 1852 à 1855 — il se pend en janvier de cette année même ! —, ont l’heur de reparaître en format de poche, dans la collection « Petite Bibliothèque » des éditions Rivages. « Itinéraire divaguant où s’entrecroisent des orientations parfois contradictoires, dans la tradition du récit excentrique », comme le note Andrea Shellino dans sa jolie préface, cette déambulation « saturée de sensations et d’images », par le poète rêveur des Chimères ou de Voyage en Orient, investit curieusement la ville jusque dans ses périphéries, de la butte Montmartre à la route de Meaux ou Crépy-en-Valois, en passant par Pantin, Creil ou Pontoise. Un Grand Paris avant la lettre ? Une première bascule de ce qu’il est désormais convenu d’appeler les « mobilités » s’y déroule alors sous ses yeux, et pas forcément pour le meilleur : « le système des chemins de fer, écrit Nerval, a dérangé toutes les voitures des pays intermédiaires. Le pâté immense des contrées situées au nord de Paris se trouve privé de communications diverses ; il faut faire dix lieues à droite ou dix-huit lieues à gauche, en chemin de fer, pour y parvenir, au moyen des correspondances qui mettent encore deux ou trois heures à vous transporter dans des pays où l’on arrivait autrefois en quatre heures ».
Par contraste, pour rejoindre Saint-Germain, « le trajet n’offre que de l’agrément, et n’équivaut jamais, comme ennui ou comme fatigue, à une course d’omnibus. […] Quel voyage charmant ! Asnières, Chatou, Nanterre et Le Pecq ; la Seine trois fois repliée, des points de vue d’îles vertes, de plaines, de bois, de chalets et de villas »… Gérard réservera ses faveurs à Pontoise : « On y joue encore dans les rues, on cause, on chante le soir sur le devant des portes » ; à Chantilly qu’il faut voir « l’été, par un splendide soleil, en passant à grand bruit sur ce beau pavé qui résonne », et où « tout est préparé là pour les splendeurs princières et pour la foule privilégiée des chasses et des courses »… Que nous voilà loin des émeutes de sauvageons encouragées par quelques politiciens incendiaires…
« Au-dessus des vieux volcans / Glissent des ailes sous le tapis du vent… », poétisait encore en chanson Desireless : de fait, l’éternité du voyage domine de haut les éruptions urbaines.
Les nuits d’octobre, et autres textes sur Paris, de Gérard de Nerval. 96p. Rivages, 2026 (à paraître le 22 octobre).