Monsieur Nostalgie s’intéresse ce dimanche à l’année 1976 au cinéma qu’il qualifie de « mirifique ». Contrairement à Antoine Compagnon qui place le curseur dix ans plus tôt dans son dernier ouvrage paru à la Bibliothèque des Histoires chez Gallimard, 1976 est selon notre chroniqueur une année solaire pour Belmondo, Noiret, Rochefort ou encore Marielle…
Comme l’écrit le jeune Patrick Grainville, Les Flamboyants (Prix Goncourt) ont le vent en poupe. En 1976, on ne se cherche pas d’excuse. On respire à pleins poumons. On ne se cache pas derrière des théories pusillanimes, on ose le divertissement policier, le marivaudage bourgeois et le désenchantement viriliste. La crise du pétrole a eu pour effet de galvaniser les réalisateurs.
Quand les vedettes n’étaient pas encore des suffragettes
Aujourd’hui, notre délitement n’inspire qu’une prise de parole miséricordieuse et une pâleur monacale à l’écran. Nous sommes entrés dans l’ère du soupçon. Le cinéma populaire d’alors ne nous faisait ni la leçon, ni le coup de l’indignation permanente. Il amusait le public qui lui rendait bien, la fréquentation des salles repartait à la hausse. Nous vivions une parenthèse enchantée où les spectateurs comprenaient le second degré et où les stars n’avaient pas peur d’abîmer leur image en jouant des caricatures. Nous étions entre gens civilisés, nous acceptions la provoc’ de Blier et, en même temps, adhérions à la comédie de mœurs d’Yves Robert. Nous frôlions les limites du bon goût, l’adultère et les cascades décuplaient notre plaisir des salles obscures. Nous avions soif de vedettes qui n’étaient pas des suffragettes et qui ne nous donnaient pas des consignes infantilisantes. En 1976, nos héros s’appelaient Belmondo, Rochefort, Noiret, Marielle ou Cremer.
La bande du Conservatoire triomphait dans un registre que l’on appellera plus tard la « Qualité France », classicisme légèrement décorseté, structure narrative solide, fondations sans infiltrations idéologiques, balance entre volonté commerciale et enjeu artistique, charme du dialogue fleuri et de l’action musclée ; une équation aujourd’hui totalement rejetée par les nouveaux maîtres du 7ème art.
Tous amoureux de Marie-France Pisier et de Nicole Garcia
En 1976, on arrivait à ce curieux équilibre qui est, à mon sens, l’essence du cinéma français, cette onde court de Méliès à Guitry, de Renoir à Rouffio. Nos acteurs fétiches ne chômaient pas, certains enchaîneront cinq films en une année, un savant mélange entre films d’auteur, pochades boulevardières, incursions italiennes et thrillers à la mode américaine. C’est le cas de Philippe Noiret qui passera sous l’œil de Tavernier dans Le Juge et l’Assassin et de Zurlini dans Le Désert des Tartares mais qui aura le temps de tourner également sous la direction de Granier-Deferre, Sordi et Renard. Cette année-là, Belmondo sera moins disert que son camarade, il ne se contentera seulement que de deux longs-métrages dans un style volontaire et cogneur, deux « policiers » empreints d’une lutte des classes et d’un dialogue théâtral. L’Alpagueur de Labro, malheureusement sous-estimé, possède, dans sa brutalité grisâtre et sa radicalité souriante, de nombreuses qualités. Belmondo ne « guignolise » pas. Cremer dit l’épervier est superbe de noirceur narquoise. Il sera bien difficile d’alpaguer l’Alpagueur. L’Alpagueur, c’est un chasseur de tête, un marginal, tout ce qu’il fait, tout ce qu’il touche est illégal. On tremble. Belmondo sera aussi à l’affiche du Corps de mon ennemi de Verneuil adapté du roman de Félicien Marceau, une échappée salvatrice dans les grandes familles du Nord, celles qui possèdent tout, les usines, les rues, les discothèques et les Hommes. Grâce à eux, nous allons apprendre que le coup de tête n’est jamais la solution mais une idée et que dans le sandwich, le meilleur c’est l’aile. Nous tomberons amoureux de Marie-France Pisier et de Nicole Garcia.
Et tenterons toute notre vie restant de ressembler à Belmondo en imper descendant d’un train sur une musique de Francis Lai. En 1976, Marielle et Rochefort partagent l’affiche de Calmos, tandis que Jean-Pierre est césariste dans le rôle de Bob Morlock (On aura tout vu), producteur de films X surtout lorsqu’il déclare, péremptoire : « Une nympho dans un commando mais c’est génial », Jean alias Étienne Dorsay cabotine dans Un éléphant ça trompe énormément. Depuis ce jour de 1976, nous aimons éperdument les parties de tennis, les cocos à Moscou, les virées en auto et les chevaux qui n’en font qu’à leur tête.
Notre chroniqueur revient sur les tentations miliciennes et la confusion morale à gauche.
Il y a, dans l’affaire de la Jeune Garde, quelque chose de dérisoire et de révélateur à la fois : dérisoire par la théâtralité de ces groupuscules qui rejouent la guerre civile comme un folklore militant ; révélateur par la complaisance dont ils bénéficient dans certains milieux politiques et médiatiques qui, tout en feignant la distance, s’accommodent de leur existence comme d’un prolongement utile de leur imaginaire de lutte.
La Jeune Garde — milice autoproclamée antifasciste, nourrie d’une rhétorique de combat et d’une esthétique de la confrontation — incarne cette mutation inquiétante d’une gauche radicale qui ne se contente plus de discourir, mais cherche dans l’affrontement physique la preuve de sa vertu. Les liens, réels ou tacites, avec les Insoumis ne relèvent pas nécessairement d’une organisation structurée ; ils tiennent plutôt d’une porosité morale, d’une communauté de langage et d’ennemis désignés. On ne commande pas ces groupes : on les légitime par l’atmosphère que l’on crée.
La semaine dernière, 2.500 personnes ont rejoint LFI.
C’est 10 fois plus que la semaine précédente.
Les médias nous diabolisent et diabolisent l’antifascisme ?
Ce qui se joue là n’est pas tant une dérive marginale qu’un symptôme d’époque : la radicalité comme spectacle, la violence comme posture morale, la confusion entre engagement politique et dramaturgie militante. Et c’est dans ce climat que s’inscrit la question plus vaste des héritiers d’une révolte qui, privée de révolution, s’est transformée en orthodoxie.
Héritiers sans héritage
Les héritiers d’une révolte figée en dogmes ne voient en l’Occident que corruption et décadence. Ils en viennent à défendre l’indéfendable : des régimes autoritaires, des pouvoirs prédateurs, des discours de haine travestis en lutte pour l’émancipation. La question mérite d’être posée : les Insoumis d’aujourd’hui ne servent-ils pas, à leur corps défendant, de relais idéologique pour des puissances qui prospèrent sur la dénonciation de l’Occident ?
Il n’est pas nécessaire de supposer une alliance secrète entre la gauche radicale française et Alger, Téhéran ou Gaza. L’explication est plus profonde, presque anthropologique : elle tient à une généalogie culturelle. Les Insoumis ne sont pas les complices d’un pouvoir étranger ; ils sont les produits d’un héritage sans transmission vivante, d’une mémoire idéologique devenue réflexe moral.
Ils portent en eux la survivance fossilisée d’une contre-culture née dans les années 1960, laquelle, faute d’avoir bouleversé le monde, a choisi de le juger en permanence.
De la révolte à l’orthodoxie
Les années 60 furent un moment d’intensité réelle : un désir d’émancipation, une insurrection contre les hypocrisies bourgeoises, une contestation de la guerre et des hiérarchies. Mais la révolution n’advint pas ; elle laissa place à une liturgie. Ce qui était cri devint slogan, et le slogan devint dogme. Ce qui était expérience devint doctrine.
Ainsi s’est constitué un catéchisme séculier : humanité sans frontières, culpabilité occidentale, sacralisation de la victime, soupçon permanent envers la nation et la tradition… Transmis par l’université, les médias, l’école, ce corpus a fini par produire une génération convaincue de sa radicalité alors même qu’elle ne fait que répéter. Là où régnait la critique, s’est installée une orthodoxie. Et cette orthodoxie, paradoxalement, s’impose avec une intolérance qu’elle prétend combattre.
La fascination pour l’ennemi
Toute orthodoxie a besoin d’une figure rédemptrice. Pour cette gauche héritière de la défaite révolutionnaire, l’ennemi de l’Occident devient le témoin d’une pureté perdue.
Hier, c’était le guérillero vietnamien, le combattant du FLN, le paysan maoïste. Aujourd’hui, ce rôle est tenu par d’autres figures : le migrant mythifié, le Palestinien absolutisé, l’influenceur algérien dont l’invective devient signe d’authenticité. La contradiction est flagrante : les défenseurs autoproclamés de la liberté occidentale trouvent des circonstances atténuantes aux régimes qui la nient. Mais cette contradiction n’en est pas une pour eux ; elle constitue le cœur de leur vision morale. Si l’Occident est coupable, alors toute hostilité à son égard acquiert une légitimité quasi sacrée.
La transmission déformée
L’échec politique des révoltes des années 60 a engendré une translation idéologique : faute d’avoir transformé les structures, leurs héritiers ont transformé les consciences. La solidarité universelle devient devoir d’accueil absolu. La critique sociale devient procès permanent de l’Occident. Le féminisme se mue parfois en manichéisme. L’universalisme se rigidifie en moralisme excluant.
Le monde se simplifie : oppresseurs contre opprimés, coupables contre victimes. Et dans cette cartographie binaire, Israël et la France deviennent des figures commodes de la culpabilité occidentale.
De la subversion à l’autoritarisme moral
Le paradoxe ultime réside dans cette métamorphose : la révolte contre l’autorité a produit une nouvelle forme d’autoritarisme. Non plus celui de l’État, mais celui du langage et de la morale. La dissidence devient faute. La nuance devient soupçon. Le débat devient violence symbolique.
Dans ce contexte, l’extrême gauche française — et particulièrement les Insoumis — incarne moins une force de rupture qu’un conservatisme idéologique, attaché à un imaginaire de lutte dont la réalité a disparu.
Dès lors, leur fonction d’« idiots utiles » ne relève pas d’une trahison consciente mais d’une convergence grammaticale: dénoncer l’Occident comme source du mal. Cette convergence suffit à créer des alliances implicites, des échos, des complaisances.
Le symptôme d’une fatigue civilisationnelle
Nous assistons à la lente transformation d’une mémoire révolutionnaire en appareil idéologique. Le romantisme libertaire s’est mué en conformisme moralisateur; la révolte s’est faite liturgie; la critique s’est changée en accusation. Les Insoumis apparaissent alors moins comme les adversaires de l’Occident que comme les symptômes de son épuisement. Ils incarnent la manière dont une civilisation fatiguée produit en son sein les discours qui la délégitiment, les milices symboliques qui rejouent sa guerre civile imaginaire, les héritiers sans héritage d’une révolution qui n’eut lieu que dans les mots.
Et c’est peut-être là le plus troublant : non pas la violence de ces groupuscules ou l’excès de ces discours, mais la mélancolie d’une culture qui, ayant perdu confiance en elle-même, confie à ses propres enfants le soin de prononcer son procès.
Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
Le fils de la Sauvageonne a du goût. « Regardez-le ! C’est très bien. Très émouvant. » Alors, obéissants, la Sauvageonne et moi avons regardé Rocketman sur Netflix[1]. On ne l’a pas regretté. Sorti il y a six ans, ce film biographique franco-américain de Dexter Fletcher, est un portrait fort réussi d’Elton John. Je l’avoue humblement : de ce dernier je ne connaissais que les tubes aux mélodies magistrales, unanimes et sublimes dont il nous a abreuvés depuis le début des seventies. J’appréciais aussi son excentricité très britannique et même ses shows parfois un brin mégalomaniaques. (Mais depuis la Grande guerre et la Seconde guerre mondiale, je pardonne tout à nos amis Anglais qui sont venus nous aider à repousser ces fumiers de nazis.)
Le fait également que je fusse, longtemps, critique rock au magazine Best, m’avait éloigné des œuvres d’Elton John que je considérais trop « middle of the road », pas assez rock’n’roll. Cette condescendance ne m’honore pas. Grâce au film, j’ai découvert un personnage complexe, longtemps en souffrance, et terriblement attachant. Sa relation difficile avec son père (qui ne l’a jamais pris une seul fois dans ses bras) est bien analysée ; celle, merveilleusement amicale, avec son parolier de toujours, Bernie Taupin, l’est tout autant. Les comédiens excellent, en particulier Taron Egerton dans le rôle de Sir Reginald Kenneth Dwight, dit Elton John, et Jamie Bell, dans celui de Bernie Taupin.
Oui, disais-je, qu’elle est forte et belle l’amitié qui lie ces deux derniers. Même dans les moments les plus problématiques et douloureux de sa carrière, le parolier, jamais, n’abandonne son compositeur. Ces moments sont nombreux ; très nombreux. L’addiction du chanteur à l’alcool et à la dope y sont pour beaucoup. Il avouera qu’à plusieurs reprises, ces problèmes (qu’il est parvenu à vaincre) avaient failli briser sa carrière. Autre qualité du film : sa bande son composé des succès de la star, interprétés non sans brio par Taron Egerton. La télévision éteinte, j’observais la Sauvageonne qui, mignonne, fredonnait quelques mélodies d’Elton. Lorsqu’elle se rendit compte que je la regardais, elle me fit un œil de coin auquel je ne sais résister. Alors, je me jetai sur elle et passai mes nerfs, tout empreints de brûlants désirs, sur sa crinière ébouriffée.
De la morale militante woke à la morale d’État : l’étonnant chassé-croisé américain.
« L’ère de l’illibéralisme de gauche, débutée il y a une décennie, touche à sa fin. […] Son acte de décès final a été la réélection de Donald Trump », promettait le chroniqueur Jonathan Chait, dans un papier pour The Atlantic fin 2024. Parmi les caractéristiques de cet « illibéralisme », il mentionnait la « cancel culture » et ses « foules indignées » sur les réseaux sociaux, gardiennes d’une prétendue probité morale. En effet, les dénonciations de la cancel culture venaient surtout de la droite. Une étude du Washington Post a ainsi déterminé que Fox News, de 2017 à 2020, mentionnait la « cancel culture » sept fois plus régulièrement que son homologue progressiste, MSNOW (anciennement MSNBC). Certes, il arrivait à la gauche de retourner l’accusation contre la droite mais avec moins d’insistance. En 2022, The Guardian, quotidien britannique bien à gauche, accusait la droite de pratiquer la seule « véritable cancel culture ». La raison ? La recrudescence, outre-Atlantique, de l’interdiction de livres dans les bibliothèques scolaires de comtés républicains. En Amérique, ce n’est pas l’administration fédérale qui édicte les curriculums éducatifs, mais les parents d’élèves de chaque district. Or les terres les plus à droite, empreintes de puritanisme, estiment que les enfants en bas âge doivent être protégés de tout livre évoquant la sexualité. Ont ainsi été bannis des ouvrages comme Gender Queer (« Le Genre Queer ») ou des sous-titres comme Transgender Teens Speak Out (« Les ados transgenres prennent la parole »). Si cette pratique s’est considérablement intensifiée avec le confinement anti-Covid – école à domicile oblige -, elle n’est pas directement assimilable à la « cancel culture » woke : celle-ci ne s’est pas contentée de retirer des livres de certaines étagères, mais a obtenu de maisons d’édition qu’elles empêchent ou modifient la publication d’ouvrages entiers.
L’élection de Donald Trump n’a pas mis fin à ces guerres de chapelle. On dirait plutôt qu’elles recommencent mais à fronts renversés. En septembre, ce n’est plus sur Fox News que l’on entendait parler du phénomène, mais sur MSNBC : Joe Scarborough, présentateur de la matinale de la chaîne progressiste, accusait Donald Trump d’avoir rétabli la « cancel culture » à un « niveau plus extrême que la gauche ne l’a jamais fait », après avoir passé « une décennie à s’en plaindre ».
La mort de Charlie Kirk, un tournant ?
Les pôles politiques se seraient-ils alors inversés ? Le débat a été relancé à l’automne 2025 par l’assassinat de l’influenceur ultraconservateur Charlie Kirk. Pour l’administration républicaine, le récit est clair : le vice-président J. D. Vance blâmait mi-septembre la progression de « l’extrémisme de gauche », voyant dans son sectarisme « en partie la raison pour laquelle Charlie a été tué ». Le secrétaire à la Guerre (anciennement appelé secrétaire à la Défense) Pete Hegseth indiquait quant à lui « pister » ceux qui, dans les rangs de l’Armée, minimiseraient la gravité de l’acte, « sanctions disciplinaires » à la clef. Enfin, la procureure générale du pays[1], Pam Bondi, a promis de poursuivre les auteurs de « discours de haine » qui glorifieraient l’assassinat de Charlie Kirk. Cette idée paraît révolutionnaire dans la nation du premier amendement, où seuls la diffamation et les véritables appels à la violence peuvent faire l’objet de sanctions. Nombre de titres de presse y ont vu une transgression de la « liberté d’expression » dont les MAGA se font pourtant les apôtres.
En définitive, plusieurs dizaines de personnes ont été suspendues ou licenciées en raison de propos polémiques tenus après la mort de Charlie Kirk. Parmi elles, des enseignants, des pompiers, des soldats… Sans oublier Jimmy Kimmel, le présentateur du « late-night talk show » du réseau à tendance progressiste ABC. Il avait reproché aux Républicains d’insister sur les accointances progressistes du meurtrier présumé : « La clique MAGA essaye désespérément de décrire le gosse qui a tué Charlie Kirk comme tout, sauf l’un des leurs. » L’arrêt temporaire de son émission pendant un peu plus d’une semaine a conduit le Los Angeles Times à évoquer la « première victime de la cancel culture de l’ère Trump ».
Aux deux bords de l’échiquier politique, le phénomène repose-t-il sur les mêmes principes ? En 2020, le Wall Street Journal estimait que le « wokisme et la cancel culture ne constituaient pas un idéalisme mais une vertu devenue cliniquement folle ». Or l’Amérique de Trump prétend tabler sur la « vertu » du marché, entretenant une confusion entre des « annulations » purement idéologiques et le comportement rationnel d’entreprises cherchant à maximiser leurs profits. C’est ainsi que, dans le cas de Kimmel, l’argumentaire conservateur a justifié la suspension (finalement temporaire) de son émission par ses audiences : Fox News a évoqué une baisse « sur la cible commerciale » préférée des annonceurs, les adultes de 25 à 54 ans(chute de 72 % en dix ans). Compréhensible, cette explication fait peu de cas des menaces formulées par Brendan Carr, président de la Commission fédérale des communications (l’équivalent de l’Arcom), promettant de prendre des mesures contre le diffuseur de Kimmel après ses propos polémiques. Le Wall Street Journal de tempérer : une chaîne privée« a le droit de renouveler ou d’annuler des programmes comme elle le souhaite. […] Mais quiconque pensant qu’il s’agit du libre marché à l’œuvre ignore les moyens par lesquels un gouvernement peut punir des entreprises ».
L’assassinat de Charlie Kirk est-il le seul moment où l’Administration Trump II a cédé à cette tentation wokiste inversée ? L’été dernier, la presse s’inquiétait de la confiance accordée par le Bureau ovale à Laura Loomer, complotiste convaincue que les attentats du 11-Septembre étaient le fruit d’agences internes aux États-Unis. Sa mission ? Repérer les « méfaits » de critiques de Trump qui auraient des fonctions officielles afin de les « dénoncer publiquement ». Pour ce faire, elle a créé une plateforme de signalement anonyme – habilement placée sur le site internet de vente de son livre, Loomered -, indiquant à Politico être « prête à recevoir toute information au sujet de membres du personnel déloyaux et de rescapés de l’ère Biden » au sein de l’administration fédérale et promettant de trouver des « centaines » de profils correspondants. En plus d’avoir empêché nombre de nominations d’aboutir, elle a notamment obtenu la tête du tout juste investi directeur de l’Agence des produits alimentaires et médicamenteux (FDA), Vinay Prasad, malgré sa proximité avec Robert F. Kennedy Jr. (le secrétaire à la Santé), après avoir déterré un ancien podcast dans lequel il critiquait Donald Trump. Dans l’Administration Trump II, donc, l’opprobre se jette sur un individu surtout s’il a commis le crime de lèse-majesté de critiquer le président de la plus grande démocratie du monde. La « cancel culture » woke, pourtant, se préoccupait déjà bien peu de la fidélité — les principaux pourfendeurs de J. K. Rowling, accusée de transphobie, ont par exemple été les acteurs popularisés grâce à sa propre œuvre, Harry Potter. La droite s’avère ainsi peut-être un peu moins idéologique que la gauche, mais plus partisane.
Ces deux formes de « cancel culture » s’équivalent-elles ? Selon l’essayiste socialiste démocrate Liza Featherstone, dans un article paru dans The New Republic, la « cancel culture » woke nous a « préparés à accepter une logique illibérale, endommageant des valeurs telles que la liberté d’expression et la liberté académique », « mais l’approche de l’administration Trump des discours malvenus est bien pire encore ». L’auteur cite un document produit par le secrétaire à la Guerre, réclamant que les journalistes accrédités au Pentagone ne publient aucun sujet sans « approbation d’un responsable habilité, même s’il n’est pas classifié ». La requête a été dénoncée par la quasi-totalité des médias, y compris Fox News et la chaîne encore plus à droite Newsmax, et a conduit à la révocation de l’accréditation d’une centaine de journalistes sur place.
L’administration au pouvoir s’est également servie de sa puissance pour influencer les programmations de certains établissements culturels en les menaçant de réduire leurs crédits s’ils n’opéraient pas certains changements. C’est ainsi que Trump est parvenu à prendre le contrôle du Smithsonian Museum et à s’imposer à la tête du conseil d’administration du Kennedy Center, deux institutions à Washington, en accusant le premier de « promouvoir des récits qui dépeignent l’Amérique et les valeurs occidentales comme intrinsèquement nocives et oppressives » et le second de suivre un agenda trop « woke ». Des menaces similaires avaient été formulées à l’encontre de certaines des universités les plus progressistes du pays, à l’instar de Columbia ou Harvard. On comprend dès lors que, si « cancel culture » de droite il y a, celle-ci est imposée grâce à la force de l’État, tandis que la « cancel culture » wokiste émanait surtout de la base de la population dans l’objectif de faire tomber des « puissants ».
Une « consequence culture » ?
En réalité, la collusion entre l’État et la production culturelle suscitée par Donald Trump révèle moins la constitution d’une véritable « cancel culture » de droite que la mauvaise santé de la démocratie américaine. Sur son réseau Truth Social, le président a d’ailleurs plusieurs fois saisi sa procureur général, Pam Bondi, afin de lui demander de poursuivre – parfois pour les destituer – des juges dont les décisions lui sont défavorables. Dans ce cas encore, ce n’est pas la suffisance morale d’activistes organisés comme les woke qui est à l’œuvre, mais l’arrogance d’un président convaincu d’être le seul héritier de la « destinée manifeste » de la démocratie américaine. Le Washington Examiner, publication très à droite, disqualifiait d’ailleurs en septembre l’idée selon laquelle Trump se livrait à une nouvelle forme de « cancel culture », préférant y voir une dite « consequence culture », arguant qu’il était légitime d’imposer aux critiques du gouvernement des conséquences pour leurs attaques à l’encontre du président.
Cette idée selon laquelle certains propos doivent être sanctionnés a d’ailleurs déjà commencé à se répandre : Variety, magazine spécialisé dans l’industrie cinématographique, a révélé début novembre l’existence d’une liste d’acteurs antisionistes mise à jour par Paramount, l’un des rares studios américains aux productions ouvertement conservatrices. Parmi les incriminés, Emma Stone, Javier Bardem et Joaquin Phoenix, qui seraient interdits de tournage par le géant hollywoodien. En parallèle, les procès en « cancel culture » sont devenus un point rhétorique culminant, tant à gauche qu’à droite : les Démocrates jubilent de pouvoir accuser les Républicains des méfaits qui leur ont été reprochés des années durant ; les MAGA les plus extrêmes font d’une conception absolue de la liberté d’expression le moteur de leur engagement, n’hésitant pas à accuser les plus modérés de trahir leur cause. Le 27 octobre dernier, l’influenceur phare du mouvement MAGA, Tucker Carlson, a ainsi tendu son micro Nick Fuentes, antisémite avéré et admirateur d’Hitler. Si cette invitation a rapidement été dénoncée par l’essentiel des Républicains, certaines figures de la droite MAGA, comme Megyn Kelly et Kevin Roberts, y ont vu un refus louable des injonctions progressistes quant à l’organisation du débat public (ce en précisant qu’ils ne partageaient pas les convictions de M. Fuentes). Or refuser de donner une tribune à des antisémites avérés ne relève pas uniquement de la « panique morale », même si en parallèle, une partie des trumpistes au pouvoir abuse indéniablement de leur pouvoir de censure. Plus erratique que son pendant woke, à l’image du président américain, une « cancel culture » de droite semble donc s’ériger en Amérique, parvenant à diviser Démocrates comme Républicains.
[1] L’équivalent de notre ministre de la Justice Ndlr.
Si le Rassemblement national monte encore dans les sondages la semaine prochaine, ce ne sera ni à cause de la pluie ni à cause des bars-tabac fermés, mais juste à cause de cette découverte renversante – de Néandertal à Charles III – que personne n’aime être remplacé. Grande enquête.
Beaucoup de journalistes, d’essayistes et d’hommes politiques s’interrogent sur la montée irrésistible du Rassemblement national. Ou plutôt ils miment la perplexité, surtout s’ils sont de gauche. Tous connaissent la vraie raison, mais l’exprimer relève d’un tabou absolu. Ça monte, ça monte, on s’inquiète, et c’est comme si la Charente à Saintes ou la Garonne à Langon grimpaient imperturbablement et qu’il était interdit d’accuser la pluie. Quoi, ça déborde et vous rendez ce déluge responsable ? Vous êtes un fasciste, un nazillon, un ennemi du genre humain !
Subtil
Par bonheur, une explication acceptable a été découverte en ce début de février 2026 par un chercheur en science politique à l’Université de Zurich nommé Hugo Subtil (non, non, lèvres mordues, pas d’ironie facile). La montée de ce parti rituellement qualifié d’extrême-droite est due à la disparition des bars-tabac dans la France profonde. Due en partie, mais en partie significative. La fermeture d’un bar-tabac de village renforce l’isolement social des citoyens et cette solitude les pousse à se jeter dans les bras de Marine ou Jordan… Cette trouvaille capillotractée qui confond corrélation et causalité, qui utilise Guilluy sans le nommer et en le subvertissant, a été largement relayée par les médias. Le Monde, le Nouvel Obs, Public Sénat, la Croix, le Huff post, France 3 Pays de Loire, entre autres, l’ont répercutée. Rien n’était drôle comme les têtes que faisaient les participants au plateau de Public Sénat, béats de surprise heureuse. “Bon sang, by Jove, mais c’est bien sûr !” comme disaient Blake et Mortimer quand ils découvraient la clé d’une énigme. S’il y avait eu deux doigts de pluralisme sur le service public, quelqu’un aurait forcément éclaté de rire.
Causeur mène l’enquête
J’ai voulu en avoir le cœur net. Et surtout éliminer l’explication ethnique, l’odieuse explication que tous ont sur le bout des lèvres mais que peu osent formuler. J’ai donc été interroger mes amis les Navajos de Tuba City, capitale de ce peuple autochtone en Arizona. Je me suis rendu en Arménie pour parler aux réfugiés chassés l’an dernier de l’Artsakh ou Haut-Karabakh par l’armée de l’Azerbaïdjan. En Finlande, j’ai compati à la nostalgie encore vivace des Caréliens finnois dont les grands-parents ont été expulsés de leur terre et de leurs maisons par les Russes en 1940. Et j’ai découvert, à ma stupéfaction, cette déroutante réalité : personne n’aime être remplacé !
La géographie ne me suffisait pas, j’ai étendu mon enquête à l’histoire et même à la préhistoire. J’ai été interroger Jean-Jacques Hublin. Ce grand paléoanthropologue qui allie une extrême rigueur scientifique à beaucoup d’humour, vient de terminer une série de cours au Collège de France intitulée Sapiens remplace Néandertal (toutes les vidéos sont sur YouTube, chaîne du Collège de France). Je lui ai posé la question cruciale : les Néandertals ont-ils été satisfaits d’être remplacés par les Sapiens, nos ancêtres ? Là aussi, réponse sidérante : “Pas du tout !” Ils ont sans doute fini dans l’estomac de leurs remplaçants, mais ça, c’est moi qui l’imagine, le grand savant n’avancerait jamais une supposition aussi improuvable.
C’est bien beau la science, mais il faut aussi s’intéresser à la vie quotidienne, aux vrais gens comme on dit. Me faisant sociologue de terrain, j’ai voulu savoir si, parmi mes connaissances, les femmes abandonnées par leur petit ami, amant, ou mari, approuvaient leur remplacement par une jeune et jolie rivale. Et à l’envers, même question aux hommes plaqués. Je me suis rendu à Londres pour m’entretenir avec Charles III quitté il y a longtemps par sa femme Diana qui lui a préféré un play-boy fou du volant. Dans tous les cas même réponse, si incorrecte humainement et philosophiquement : je n’ai pas du tout aimé être remplacé(e) !
Bye bye Schengen
Je conseille donc aux femmes et hommes politiques de faire comme moi, d’en prendre leur parti et de se plier à cette triste évidence : les Français n’aiment pas être remplacés. Donc il faut reprendre le contrôle des frontières nationales et rouvrir même la jolie cabane de la douane entre Ainhoa la française et Dantxarinea l’espagnole, en plein Pays basque. Quel dommage ! Nous aimions beaucoup Schengen, nous sautions allègrement chez nos frères latins d’au-delà des Alpes ou des Pyrénées, nous passions joyeusement le Pont du Rhin entre Strasbourg et Kehl, sa banlieue allemande, comme s’il n’y avait jamais eu ces terribles guerres entre les deux rives. Même au-delà de Schengen, je me sens charnellement Européen juste après Français. Je me suis trouvé en juillet 2001 sur le Khrechtchatyk, les Champs-Elysées de Kiev. C’était un dimanche à 13h, et personne, j’étais seul, le boulevard était complétement vidé par le déjeuner et la baignade dans le Dniepr. Soudain, un violoneux, il se met à jouer du Vivaldi ! La France, Venise et Kiev se rapprochent, je pleure, je pense à l’Europe kidnappée de Kundera, à tous ces pays qu’on nous a volés et qu’a si longtemps écrasés la botte soviétique…
Mais à partir du moment où le pronostic vital de la France est engagé, finis tous ces trémolos, les odes d’amour à Barcelone, Dublin ou Varsovie. On boucle les frontières, on dit à nos gentils visiteurs d’aller se faire soigner à Dubaï ou nourrir à Moscou. Et le lundi suivant, les sondages du Rassemblement national patinent, et le locataire de l’Elysée cesse d’avoir ce cauchemar récurrent de l’arrivée du nouvel occupant Jordan dans les lieux.
Bien sûr, rien de tout cela n’arrivera. Quand on se trompe depuis cinquante ans, on préfère persister dans l’erreur que l’avouer. L’eau continuera à monter irrésistiblement sous les ponts, mais par pitié, que tous les hydrologues incompétents cessent de dire que ce n’est pas la faute de la pluie.
Le romancier, dramaturge et nouvelliste Éric-Emmanuel Schmitt signe un livre subtil et brillant sur la relation entre Mozart et son père.
Un homme vieillissant ne quitte plus son domicile. De sa mise à son logis, tout reflète la désolation. Son nom : Mozart. Non pas Wolfgang mais Léopold. Non pas le fils mais le père, compositeur, professeur de musique et violoniste allemand. Il a à son actif plus de 500 œuvres musicales dont La promenade en traîneau ou Le mariage paysan, une méthode de violon célèbre en son temps. Mais qui se souvient de lui aujourd’hui ? Il n’y a qu’un seul Mozart. Celui à qui l’on doit entre autres L’enlèvement au sérail, Le Requiem ou Cosi fan tutte.
Il ira loin ce petit
Entre le compositeur de génie et l’écrivain fou de musique Éric-Emmanuel Schmitt, c’est une longue histoire. Ce dernier raconte qu’à 14 ans l’auteur de La flûte enchantée l’a sauvé du désespoir. Quelques années plus tard il signe Ma vie avec Mozart qui met en scène sa correspondance imaginaire avec le musicien. Juste après Dieu, il y a papa est donc une manière de retrouvailles. A un détail près : l’écrivain change cette fois de focale. Il nous conte le fils mais aussi et surtout le père. On y découvre un petit garçon au talent insolent « ses doigts, encore potelés d’enfance mais déjà habités de virtuosité (qui) volent précis, inlassables, sur les touches » et un homme qui n’a qu’un rêve : faire connaître au monde entier ce fils qui joue « comme s’il était traversé par un courant d’air divin ». On y découvre aussi que Mozart avait une sœur Nannerl, également fine musicienne et virtuose accomplie pourtant vite éclipsée par l’insolent talent de son cadet. « Un Mozart ne doit jamais être médiocre » est le credo du père qui va instruire le fils avec autant de sérieux que de compétence. Son objectif : en faire un prodige. Un singe savant diront les fâcheux. Une entreprise pour laquelle Léopold ne renâclera devant aucun sacrifice. Ni de temps. Ni d’argent. Son vœu ne tardera pas à se réaliser. Mais il mettra en lumière une réalité cruelle. Les fils dépassent parfois les pères. Léopold l’admet avec lucidité : « Je n’ai acquis que le talent qui résulte du travail, je ne sais que ce qui s’apprend. Je ne crée pas, je répète. Je n’invente pas, je recycle. Quand j’écris, je bricole ; Wolfgang, lui, entend. Il ira plus loin. Il se rendra là où je ne pourrai jamais le suivre ». A défaut d’égaler Wolfgang, Léopold deviendra son mentor et tentera de lui enseigner la patience, la prudence, l’art de plaire. De jalousie il ne sera jamais question mais plutôt de douleur. Celle de se savoir désormais inutile à celui à qui l’on a dédié sa vie.
Tendre et émouvant
En fin connaisseur de l’âme humaine, Éric-Emmanuel Schmitt raconte la complexité de ces sentiments. La fierté d’avoir engendré un génie. La souffrance de le perdre. L’éblouissement devant l’éclosion d’un talent. La difficulté de se savoir dépassé. C’est dans cet entre-deux subtil que se joue Juste après Dieu, il y a papa. Un roman tendre, brillant, émouvant porté par une plume mélodieuse. Au détour de ces pages Éric-Emmanuel Schmitt nous dévoile le secret de Mozart : « Donner l’apparence du naturel sans jamais sacrifier la profondeur ». Une devise qu’il a manifestement reprise à son compte et qui fait le bonheur de ses lecteurs.
Juste après Dieu, il y a papa d’Éric Emmanuel Schmitt, Albin Michel. 208 pages
Dans son dernier livre, le philosophe qui estime que « l’habitabilité même du monde est aujourd’hui en question » parvient paradoxalement à garder l’esprit léger.
Il m’arrive quelquefois d’écouter l’émission Répliques, d’Alain Finkielkraut, la nuit, dans le silence des prés au repos. J’aime sa voix claire et apaisante, à la diction à la fois énergique et suave, avec découpe parfaite des syllabes. Cette émission diffusée sur France Culture depuis 1985 permet la confrontation d’idées de manière courtoise. Le contradicteur y est respecté. L’auditeur, attentif, s’enrichit. On est loin du brouhaha généralisé qui transforme le débat en duel où la pensée est toujours perdante. Je me souviens de l’émission consacrée à Milan Kundera. L’un des invités, le regretté Benoit Duteurtre, avait avoué : « Kundera m’a apporté ce regard sur le monde, ce sens du paradoxe, cet amour de la légèreté. » On pourrait dire la même chose du nouveau livre de Finkielkraut, Le cœur lourd. Oui, malgré ce titre que Finkielkraut explique à la dernière ligne, une certaine légèreté domine dans les réponses aux questions posées par Vincent Trémolet de Villers. La légèreté au sens où l’entend Kundera, témoin de Finkielkraut à son mariage, c’est-à-dire un sérieux qui ne se prend pas au sérieux, car la finitude de la vie nous est rappelée chaque matin par les rides aperçues dans le miroir.
L’ami des bêtes
L’idée de la conversation est intéressante. Elle rend l’ouvrage plus vivant, sa pensée « s’essaye », comme celle du cavalier Montaigne dans Les Essais, elle bifurque, prend un chemin de traverse, saute l’obstacle, revient sur la piste principale, développe davantage, digresse au petit trot, évite les ronces, puis finit par livrer, toujours au trot, une part secrète, jadis préservée. On apprend qu’une vache est gravée sur son épée d’académicien – élu au fauteuil de Félicien Marceau – et qu’il voue une véritable passion pour l’animal. Ces bêtes, faussement empotées, n’atteignent jamais la vieillesse. On les exploite et quand elles ne produisent plus de lait, on leur tranche la gorge. L’élevage industriel ne leur donne aucune chance. Celles qui vivent à l’air libre, quand arrive le printemps, sortent de l’étable et gambadent dans les champs. Elles sont heureuses, mais oui. Finkielkraut : « J’ai vu, de mes yeux vu, la danse des vaches, je n’oublierai jamais ce spectacle. » L’écrivain continue, malgré l’acharnement des hommes à détruire la nature, à militer « pour des lendemains qui dansent. » Ces bovins, lorsqu’ils voient un être humain, s’approchent de lui, serrés les uns contre les autres, non loin de l’abattoir qui les guettent. Finkielkraut ne peut alors s’empêcher de penser à la déportation de ses parents, la mort de ses grands-parents à Auschwitz. Ils restaient pourtant confiants, souligne l’écrivain. Il cite Elias Canetti : « L’horreur de l’abattoir sur quoi tout est fondé. »
Son père, il y revient à plusieurs reprises au cours de la conversation. Homme pudique et discret, capable de briser le silence quand on l’interrogeait sur l’indicible épreuve surmontée. Il rapporte l’anecdote suivante : son père est à Birkenau, il est piqué par une guêpe, son visage enfle, il panique. Si un SS voit sa joue déformée, son compte est bon, c’est l’élimination physique. Le récit est sans pathos, presque détaché, pourtant c’est la vie dans ce qu’elle a de plus terrifiant.
Constats accablants
Finkielkraut se souvient de son enfance, de sa mère attentive, des cours où il fut un élève appliqué. Il se rêve davantage en compagnon de Roger Nimier que thuriféraire de Sartre. Il aime la France de Bourvil et Lino Ventura ; il regarde les étapes de montagne du Tour de France. Il ne déteste pas Léo Ferré, au contraire. Les Beatles lui donnent envie de chanter. Mais il crée, avec quelques copains, une troupe de théâtre. Il confie avoir joué L’Île des esclaves, de Marivaux. La voix, correctement posée et envoûtante, vient sûrement de cette expérience. Il apprécie les poètes, comme Paul-Jean Toulet, Aragon, Michaux, Ponge, Péguy, le dreyfusard acharné, celui qui s’était placé « du côté du salut éternel de la France. » La politique devenue mystique. Voilà qui séduit notre contemporain capital. Car, à travers ce portrait intime et impressionniste, on découvre l’intellectuel engagé. Homme de gauche déçu par la gauche. J’ai lu quelque part cette phrase de lui qui résume la désillusion des progressistes clairvoyants : « C’est parce que je suis de gauche que je ne suis plus de gauche. » Le constat qu’il fait de notre pays est accablant. Désordre institutionnel, dette abyssale, effondrement de la culture, illettrisme, confusion générale, haine à tous les étages, dialogue rompu… Ajoutons à cela le pillage planétaire des ressources naturelles. Finkielkraut : « L’habitabilité même du monde est aujourd’hui en question. » Le régime d’égalité achève le tableau. « Le rien (…) n’étant supérieur à rien, on n’a pas le droit de produire sur lui un jugement de valeur. » Nous sommes en présence d’un flux continu, qui circule entre verticalité honnie et horizontalité exigée, et qui emporte les constructions argumentées et surtout nuancées.
« Le temps est hors de ses gonds » pour reprendre l’expression de Shakespeare. Les empires redeviennent hégémoniques, l’Amérique technofasciste se désengage, laissant les européens face à la Russie. Quant à Israël, il continue de lutter contre l’Iran et ses organisations terroristes approvisionnées en dollars et en munitions par la République islamique. Alain Finkielkraut, Juif polonais athée, né en France et naturalisé à l’âge d’un an, normalien, auteur notamment du remarquable Cœur intelligent, continue de croire, à l’instar de ses parents, qu’Israël est un refuge. Mais, là encore, la donne a changé. L’antisémitisme maurassien a cédé la place à « un antisémitisme d’importation ». « Rima Hassan et Houria Bouteldja, poursuit l’écrivain, sont les porte-parole de la ‘’nouvelle France’’ sur laquelle la gauche radicale compte pour accéder un jour au pouvoir. » Cette affirmation lui vaut d’être sous le feu des insultes : xénophobie, islamophobie, racisme. Cassandre risque même de tomber sous le coup de la loi et de finir bâillonnée. Défendre Israël, depuis sa puissante riposte après le pogrom du 7-Octobre, c’est être accusé, par la gauche et l’extrême gauche, de soutenir un Etat désormais étiqueté génocidaire. La position de Finkielkraut se complique lorsqu’il critique la politique menée par Benyamin Netanyahou. Ses reproches : « Mener la guerre sans boussole, ne pas avoir de stratégie pour le jour d’après, ne penser qu’à la survie de sa coalition, et s’être mis dans les mains des partis qui risquent de mener Israël à sa perte morale et matérielle. » Et l’essayiste de conclure : « Entre les héritiers de Yitzhak Rabin et les disciples de son meurtrier, je ne peux pas ne pas choisir. » Il enfonce le clou lorsqu’il soutient la reconnaissance de la Palestine. Une chose est sûre : l’intellectuel ne transige pas avec ses convictions.
Cet enfant de l’après-guerre, parenthèse où l’Histoire, nous disait-on, était en cours d’achèvement, alerte sans relâche sur les dérives post-moderne d’un monde qui se métamorphose. Le retour à l’identité culturelle des peuples fait grincer des dents. Mais comme l’a écrit Kundera : « La culture, c’est la mémoire du peuple. » Et les peuples sont en train de se réveiller. Ils vont réapprendre que la liberté a un prix, qu’il est exorbitant, que la guerre est de retour en Europe – l’Ukraine – et que les civilisations, sans valeurs suprêmes, sont menacées d’effacement.
Après avoir relu mon article, je me dis que cette légèreté, évoquée au début, sera probablement difficile à percevoir. Elle peut même paraître insoutenable. Mais c’est l’essence de la condition humaine.
Alain Finkielkraut, de l’Académie française, Le cœur lourd : Conversation avec Vincent Trémolet de Villiers, Gallimard. 176 pages
La nouvelle traduction du Bruit et la Fureur de William Faulkner, par Charles Recoursé, est remarquable. Elle fait fi du wokisme en vigueur dans l’édition et restitue sans fausse pudeur l’histoire de la famille Compson, traversée par la folie, l’alcoolisme et l’inceste. Un roman méditatif et vertigineux.
1929. Crise économique occidentale. Faulkner publie Le Bruit et la Fureur, sans succès. Sept ans plus tôt, l’année de la mort de Proust, Joyce a publié Ulysse. En 1924 Mann a donné La Montagne magique, Gide Les Faux-Monnayeurs en 1925, Le Temps retrouvé a paru en 1927, posthume, en même temps que Promenade au phare de Woolf, qui publiera en 1931 Les Vagues, son roman le plus expérimental. Posthumes, aussi, les grands romans de Kafka, parus entre 1925 et 1927. 1930 : début de la publication de L’Homme sans qualités. 1932 : Voyage au bout de la nuit… Le roman lui aussi est en crise, perturbant le rapport de la narration au temps linéaire et à la représentation de notre existence ; c’est donc qu’il se porte bien, malgré le discrédit jeté sur ce genre par les surréalistes. Rappelons aussi qu’Être et temps de Heidegger a paru en 1927, Malaise dans la civilisation de Freud en 1930.
En 1929, donc, Faulkner donne son quatrième roman, après Sartoris, surtout, qui ouvrait la geste du comté imaginaire de Yoknapatawpha, capitale Jefferson, dans le Mississippi – ce « timbre-poste » que l’écrivain taillera au poinçon dans toute son œuvre, avec ses familles patriciennes, ses peigne-culs, ses parasites qui finiront par l’emporter, et ses « nègres » (sachons gré au nouveau traducteur, Charles Recoursé, d’avoir gardé ce vocable, malgré le révisionnisme woke régnant sur l’édition occidentale). Dans Le Bruit et la Fureur, les Compson vivent leur déchéance auprès de leurs domestiques « nègres », dont Dilsey, la cuisinière, est la conscience morale non seulement des siens mais aussi des Blancs ; c’est d’ailleurs sur elle que se focalise la quatrième et dernière partie du roman, le « 8 avril 1928 », la première ayant pour voix narrative Benjy, un idiot de 33 ans (le « 7 avril 1928 »), l’un des quatre enfants de Jason et Caroline Compson, aristocrates rongés par l’alcool, l’hypocondrie, le déclassement social. La deuxième partie (« 2 juin 1910 ») est le monologue de Quentin, le fils aîné, le jour de son suicide, hanté par la virginité de sa sœur Candace, dite Caddy, et qu’on a envoyé à Harvard après avoir vendu le dernier pré familial. La troisième partie, le « 6 avril 1928 », est dédiée à Jason, personnage frustré et colérique, qui porte le nom de son père et entend en jouer le rôle auprès de sa mère, de Caddy et surtout de Quentin, la fille que celle-ci a eue après s’être mariée mais dont le mari, qui n’était pas le père, a divorcé aussitôt. La mère passe ses journées dans sa chambre, le père dans l’alcool, l’oncle Maury dans l’oisiveté narcissique, les « nègres » dans la fainéantise et la superstition, les enfants dans le drame de cette pièce pleine de bruit et de fureur contée par un idiot qu’est l’existence, selon Shakespeare, à qui Faulkner emprunte le titre de son roman, et l’une de ses lectures de chevet, avec la Bible, Balzac, Conrad.
Tortueux, obscur, tout ça ? Pas plus qu’un portrait de Picasso, un morceau de Schoenberg, un essai de Bergson, ou que le travail du temps commun sur l’esprit et de l’esprit sur le temps personnel. L’Appendice Compson, publié à part, éclaircira les choses. Mais il faut consentir à abandonner nos réflexes de lecture. Composé comme un quatuor à cordes en quatre mouvements, donc avec quelque chose de musical qui relève de l’oreille et de la suggestion autant que de la signification pure, le roman s’ouvre sur un andante plein de sons et de couleurs où un idiot avance avec confusion ou extase dans l’énigme du monde : avec Benjy, né Maury puis rebaptisé Benjamin pour ne pas faire offense à son oncle Maury, pourtant un bellâtre bon à rien, la confusion des prénoms suggère celle des sentiments et aussi l’inceste ; la deuxième partie est un adagio méditatif et vertigineux déployant la mélancolie et la folie de Quentin ; la troisième a tout d’un scherzo où pulse la haine de Jason contre le genre humain et sa nièce Quentin ; la dernière, plus extérieure et ample, trouve une sorte de conciliatio, plus qu’une réconciliation, grâce à quoi l’ordre familial persiste.
C’est dans la première partie qu’on trouve la célèbre image que Faulkner a donnée pour exemple de la graine générative d’un roman – celle de Caddy montée dans un poirier : « On a regardé sa culotte qui avait le fond tout crotté. Ensuite on ne l’a plus vue. On entendait remuer l’arbre. » Ce que Maurice-Edgar Coindreau, l’introducteur de Faulkner en France, traduisait ainsi, en 1937 : « Nous avons vu son fond de culotte qui était tout sale. Et puis nous ne l’avons plus vue. Nous pouvions entendre le bruit de l’arbre. » La différence est sensible : substitution du « on » au « nous », typique du français actuel, et, surtout, « crotté » au lieu de « sale », et « regardé » au lieu de « voir ». Le pouvoir érotique de Caddy sur ses frères est évident. Le sexe est l’or sombre de ce roman traversé d’éclairs, d’images, de sentences telles que « la victoire est une illusion des philosophes et des imbéciles », selon Quentin, qui dit aussi qu’on « emporte le symbole de notre frustration dans l’éternité », les femmes n’étant « jamais vierges », et le sang toujours « corrompu ». Quant aux « nègres », dit Jason, « dès qu’ils côtoient les blancs trop longtemps, ils ne valent plus la corde pour les pendre ».
Le roman s’achève sur le retour à la maison de Benjy et du « nègre » Luster dans une calèche déglinguée, symbole d’un ordre économique et social que les Snopes, ces minables plus tenaces que des cafards, incarneront ensuite, comme le narrera la trilogie tardive constituée par Le Hameau, Le Domaine, La Ville. Pour l’instant, chacun « est à la place qui lui était assignée », traduit Recoursé, là où Coindreau disait que tout est « dans l’ordre accoutumé ». Variations de traduction importantes qui justifiaient cette nouvelle traduction en tous points remarquable et nécessaire (et non « somptueuse », selon la publicité de la maison Gallimard, ce qui ne veut pas dire grand-chose).
Le Bruit et la Fureur, William Faulkner, traduit de l’anglais par Charles Recoursé, Gallimard, 2026.
La fracture du souverainisme britannique fait écho aux divisions du camp national en France, entre RN et Reconquête!
La naissance récente du parti Restore, fondé par Rupert Lowe, marque une nouvelle étape dans la recomposition du camp souverainiste britannique. Elle intervient au moment même où, selon les sondages, Nigel Farage semble proche du pouvoir.
Restore : déjà 100 000 adhérents
Ancien homme d’affaires devenu député du parti de Nigel Farage, dont il a claqué la porte, Rupert Lowe a lancé le 13 février son propre parti. En deux semaines, le mouvement revendique déjà 100 000 adhérents et plus d’un million de sympathisants sur les réseaux sociaux.
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Rupert Lowe, qui a reçu les soutiens notables d’Elon Musk et de Tommy Robinson, s’est notamment fait connaître par son implication directe dans le dossier des grooming gangs, ces réseaux d’exploitation sexuelle de mineures blanches par des gangs pakistanais, négligés par les autorités par crainte d’être accusées de racisme. Critiquant l’enquête officielle, M. Lowe a contribué à financer une enquête indépendante destinée à recueillir les témoignages de victimes et à documenter les défaillances des institutions publiques.
Rupert Lowe reproche à Nigel Farage d’avoir modéré son discours afin d’apparaître comme un dirigeant gouvernemental crédible, tandis que le second considère le premier comme un agitateur incapable de gouverner.
La rupture entre les deux hommes est d’abord personnelle. Lowe accuse la direction de Reform UK d’avoir cherché à l’écarter en le signalant à la police pour des accusations de harcèlement qu’il conteste. Une perquisition nocturne à son domicile, finalement sans suites judiciaires, a achevé de rendre leurs relations ouvertement hostiles.
Divergence sur la remigration et l’islam
Derrière ce conflit personnel se profilent toutefois de profondes divergences politiques, notamment sur la question de la remigration. Nigel Farage défend une politique d’expulsions massives visant principalement les clandestins et les déboutés du droit d’asile. Rupert Lowe va plus loin en préconisant un programme de départs à grande échelle visant non seulement l’immigration illégale, mais aussi une partie des immigrés installés légalement.
Une autre ligne de fracture concerne la place de l’islam dans la société britannique. Nigel Farage, tout en dénonçant régulièrement l’islamisme et les échecs de l’intégration, concentre l’essentiel de son discours sur l’extrémisme religieux plutôt que sur l’islam lui-même, dans une logique de respectabilité politique et d’élargissement électoral.
Rupert Lowe adopte au contraire une approche frontale. Il met en garde contre l’islamisation du Royaume-Uni. Restore propose l’interdiction du voile intégral, la suppression des tribunaux islamiques et une réduction drastique de l’immigration en provenance de pays musulmans.
La division du camp souverainiste intervient à un moment où Reform UK s’impose comme la formation politique la plus populaire du royaume. Les derniers sondages le placent aux environs de 30% des intentions de vote, loin devant les conservateurs et les travaillistes, situés autour de 15 à 20%. Le système électoral britannique du first past the post, fondé sur des circonscriptions uninominales à un tour, pénalise sévèrement les divisions au sein d’un même camp. Les élections locales prévues au mois de mai constitueront à cet égard un test important du poids respectif des partis.
Le Pen–Farage versus Zemmour–Lowe ?
Le débat britannique trouve un écho évident en France, où le camp national est lui aussi traversé par une rivalité persistante entre le Rassemblement national et Reconquête. Comme Nigel Farage, Marine Le Pen et Jordan Bardella cherchent à crédibiliser l’image du Rassemblement national comme parti apte à gouverner. Comme Rupert Lowe, Éric Zemmour assume une ligne plus radicale, notamment sur la question de l’islam. Pour Marine Le Pen, celui-ci est compatible avec la République française, tandis qu’Éric Zemmour soutient au contraire qu’il constitue une civilisation incompatible avec la France.
Sur le plan économique, Rupert Lowe apparaît plus libéral et attaché à la réduction du rôle de l’État, tandis que Nigel Farage assume une ligne plus interventionniste, évoquant même la nationalisation de l’industrie sidérurgique — une différence qui rappelle en France l’opposition entre le programme social du Rassemblement national et l’orientation plus libérale de Reconquête.
Au fond, la rivalité entre Reform et Restore, bien résumée par leur nom respectif, renvoie à un dilemme classique des mouvements classés à la droite de l’échiquier politique : faut-il privilégier la conquête du pouvoir ou la cohérence doctrinale afin de peser sur le débat politique ? Le système électoral britannique tend historiquement à encourager la première stratégie. Mais la progression rapide de Restore, si elle se confirmait, montrerait que la seconde dispose elle aussi d’un espace politique significatif, à l’image de Reconquête en France.
Après avoir estimé qu’en lui demandant de faire « le ménage dans ses rangs » après le meurtre de Quentin Deranque, l’exécutif se rendait coupable de misogynie, et indiqué qu’elle était « fière » de compter le très controversé Raphaël Arnault parmi les membres de son groupe parlementaire, la chef des LFistes à l’Assemblée a indiqué qu’elle n’accepterait « jamais » que le RN « prenne le pouvoir par les urnes ». La démocratie sous tutelle gauchiste, en quelque sorte.
Il faut toujours écouter attentivement ceux qui prétendent parler au nom du Bien. Ils finissent par dire la vérité, la leur.
Lorsque l’excellente Mathilde Panot explique, références savantes à l’appui, qu’il faudrait empêcher « l’extrême-droite » d’accéder au pouvoir, même si elle devenait majoritaire dans les urnes, elle ne dérape pas. Elle expose une doctrine : la souveraineté populaire, oui, mais sous condition suspensive, naturellement. À charge pour le peuple de voter correctement.
Sachants
Cette idée n’est pas une simple outrance militante. Elle a été pensée, formulée, théorisée. Dans L’Âme noire de la démocratie, Geoffroy de Lagasnerie conteste le fétichisme du suffrage universel et interroge la légitimité d’un système qui laisserait gouverner ceux qui ne « savent pas ». Derrière la critique des institutions, on entend une vieille musique : substituer à la souveraineté du nombre la souveraineté du savoir.
Rien de nouveau sous le soleil. Platon soutenait déjà, il y a plus de deux millénaires, que la Cité juste devait être dirigée par les philosophes, seuls capables d’accéder à la vérité. Le peuple, livré à ses passions, était réputé versatile, inconstant, influençable, dangereux. La démocratie athénienne était pour lui un régime instable, prélude au désordre. Les gardiens du peuple ont désormais changé de costume : on parle d’experts, d’avant-garde éclairée, de vigilance citoyenne. Le principe demeure : tous votent, mais certains comprennent plus et mieux que d’autres.
Dans le sillage de Jean-Luc Mélenchon – dont certaines saillies récentes, notamment sur la manière de prononcer le nom d’Epstein à la manière des antisémites d’antan, entretiennent un climat trouble – s’installe l’idée qu’il existerait une légitimité supérieure à celle des urnes. Une légitimité morale, historique, intellectuelle. On connaît pourtant cette pente. À ses débuts, le Front national de Jean-Marie Le Pen contestait déjà la légitimité du « système » au nom d’une vérité supérieure. On y voyait une tentation illibérale, et on avait raison.
Classes dangereuses
Aujourd’hui, le mécanisme est simplement inversé. Ce n’est plus le système qui trahit le peuple, c’est le peuple qui trahit le camp du Bien. S’il persiste dans l’erreur, il faudra donc le corriger. « Barrage », « vigilance », « autodéfense populaire » : les mots sont polis, mais la logique est d’une brutalité toute léniniste. Quand les urnes se trompent, la rue rectifie.
La démocratie est pourtant d’une simplicité désarmante. On accepte de perdre, on accepte que la majorité puisse se tromper, comme nous-mêmes nous pouvons nous tromper.
Si l’on estime vraiment qu’une majorité serait dangereuse, la solution n’est pas de suspendre le suffrage universel par l’effet d’une clause implicite. Elle est plus exigeante : convaincre davantage, travailler plus, argumenter mieux, élargir son audience. Ou bien assumons franchement la réforme : remplaçons le vote par un concours d’entrée. Épreuve écrite de conscience politique, dissertation de morale civique, oral devant un jury d’experts certifiés. Les recalés rentreront chez eux, soulagés d’avoir été protégés contre leur propre ignorance. Ce serait au moins cohérent.
Mais tant que nous conservons le suffrage universel, il faut l’accepter sans astérisque, et sans clause suspensive. La démocratie n’a pas besoin de gardiens. Elle a besoin d’adversaires capables de gagner sans tricher, et de perdre sans délégitimer.
Monsieur Nostalgie s’intéresse ce dimanche à l’année 1976 au cinéma qu’il qualifie de « mirifique ». Contrairement à Antoine Compagnon qui place le curseur dix ans plus tôt dans son dernier ouvrage paru à la Bibliothèque des Histoires chez Gallimard, 1976 est selon notre chroniqueur une année solaire pour Belmondo, Noiret, Rochefort ou encore Marielle…
Comme l’écrit le jeune Patrick Grainville, Les Flamboyants (Prix Goncourt) ont le vent en poupe. En 1976, on ne se cherche pas d’excuse. On respire à pleins poumons. On ne se cache pas derrière des théories pusillanimes, on ose le divertissement policier, le marivaudage bourgeois et le désenchantement viriliste. La crise du pétrole a eu pour effet de galvaniser les réalisateurs.
Quand les vedettes n’étaient pas encore des suffragettes
Aujourd’hui, notre délitement n’inspire qu’une prise de parole miséricordieuse et une pâleur monacale à l’écran. Nous sommes entrés dans l’ère du soupçon. Le cinéma populaire d’alors ne nous faisait ni la leçon, ni le coup de l’indignation permanente. Il amusait le public qui lui rendait bien, la fréquentation des salles repartait à la hausse. Nous vivions une parenthèse enchantée où les spectateurs comprenaient le second degré et où les stars n’avaient pas peur d’abîmer leur image en jouant des caricatures. Nous étions entre gens civilisés, nous acceptions la provoc’ de Blier et, en même temps, adhérions à la comédie de mœurs d’Yves Robert. Nous frôlions les limites du bon goût, l’adultère et les cascades décuplaient notre plaisir des salles obscures. Nous avions soif de vedettes qui n’étaient pas des suffragettes et qui ne nous donnaient pas des consignes infantilisantes. En 1976, nos héros s’appelaient Belmondo, Rochefort, Noiret, Marielle ou Cremer.
La bande du Conservatoire triomphait dans un registre que l’on appellera plus tard la « Qualité France », classicisme légèrement décorseté, structure narrative solide, fondations sans infiltrations idéologiques, balance entre volonté commerciale et enjeu artistique, charme du dialogue fleuri et de l’action musclée ; une équation aujourd’hui totalement rejetée par les nouveaux maîtres du 7ème art.
Tous amoureux de Marie-France Pisier et de Nicole Garcia
En 1976, on arrivait à ce curieux équilibre qui est, à mon sens, l’essence du cinéma français, cette onde court de Méliès à Guitry, de Renoir à Rouffio. Nos acteurs fétiches ne chômaient pas, certains enchaîneront cinq films en une année, un savant mélange entre films d’auteur, pochades boulevardières, incursions italiennes et thrillers à la mode américaine. C’est le cas de Philippe Noiret qui passera sous l’œil de Tavernier dans Le Juge et l’Assassin et de Zurlini dans Le Désert des Tartares mais qui aura le temps de tourner également sous la direction de Granier-Deferre, Sordi et Renard. Cette année-là, Belmondo sera moins disert que son camarade, il ne se contentera seulement que de deux longs-métrages dans un style volontaire et cogneur, deux « policiers » empreints d’une lutte des classes et d’un dialogue théâtral. L’Alpagueur de Labro, malheureusement sous-estimé, possède, dans sa brutalité grisâtre et sa radicalité souriante, de nombreuses qualités. Belmondo ne « guignolise » pas. Cremer dit l’épervier est superbe de noirceur narquoise. Il sera bien difficile d’alpaguer l’Alpagueur. L’Alpagueur, c’est un chasseur de tête, un marginal, tout ce qu’il fait, tout ce qu’il touche est illégal. On tremble. Belmondo sera aussi à l’affiche du Corps de mon ennemi de Verneuil adapté du roman de Félicien Marceau, une échappée salvatrice dans les grandes familles du Nord, celles qui possèdent tout, les usines, les rues, les discothèques et les Hommes. Grâce à eux, nous allons apprendre que le coup de tête n’est jamais la solution mais une idée et que dans le sandwich, le meilleur c’est l’aile. Nous tomberons amoureux de Marie-France Pisier et de Nicole Garcia.
Et tenterons toute notre vie restant de ressembler à Belmondo en imper descendant d’un train sur une musique de Francis Lai. En 1976, Marielle et Rochefort partagent l’affiche de Calmos, tandis que Jean-Pierre est césariste dans le rôle de Bob Morlock (On aura tout vu), producteur de films X surtout lorsqu’il déclare, péremptoire : « Une nympho dans un commando mais c’est génial », Jean alias Étienne Dorsay cabotine dans Un éléphant ça trompe énormément. Depuis ce jour de 1976, nous aimons éperdument les parties de tennis, les cocos à Moscou, les virées en auto et les chevaux qui n’en font qu’à leur tête.
Notre chroniqueur revient sur les tentations miliciennes et la confusion morale à gauche.
Il y a, dans l’affaire de la Jeune Garde, quelque chose de dérisoire et de révélateur à la fois : dérisoire par la théâtralité de ces groupuscules qui rejouent la guerre civile comme un folklore militant ; révélateur par la complaisance dont ils bénéficient dans certains milieux politiques et médiatiques qui, tout en feignant la distance, s’accommodent de leur existence comme d’un prolongement utile de leur imaginaire de lutte.
La Jeune Garde — milice autoproclamée antifasciste, nourrie d’une rhétorique de combat et d’une esthétique de la confrontation — incarne cette mutation inquiétante d’une gauche radicale qui ne se contente plus de discourir, mais cherche dans l’affrontement physique la preuve de sa vertu. Les liens, réels ou tacites, avec les Insoumis ne relèvent pas nécessairement d’une organisation structurée ; ils tiennent plutôt d’une porosité morale, d’une communauté de langage et d’ennemis désignés. On ne commande pas ces groupes : on les légitime par l’atmosphère que l’on crée.
La semaine dernière, 2.500 personnes ont rejoint LFI.
C’est 10 fois plus que la semaine précédente.
Les médias nous diabolisent et diabolisent l’antifascisme ?
Ce qui se joue là n’est pas tant une dérive marginale qu’un symptôme d’époque : la radicalité comme spectacle, la violence comme posture morale, la confusion entre engagement politique et dramaturgie militante. Et c’est dans ce climat que s’inscrit la question plus vaste des héritiers d’une révolte qui, privée de révolution, s’est transformée en orthodoxie.
Héritiers sans héritage
Les héritiers d’une révolte figée en dogmes ne voient en l’Occident que corruption et décadence. Ils en viennent à défendre l’indéfendable : des régimes autoritaires, des pouvoirs prédateurs, des discours de haine travestis en lutte pour l’émancipation. La question mérite d’être posée : les Insoumis d’aujourd’hui ne servent-ils pas, à leur corps défendant, de relais idéologique pour des puissances qui prospèrent sur la dénonciation de l’Occident ?
Il n’est pas nécessaire de supposer une alliance secrète entre la gauche radicale française et Alger, Téhéran ou Gaza. L’explication est plus profonde, presque anthropologique : elle tient à une généalogie culturelle. Les Insoumis ne sont pas les complices d’un pouvoir étranger ; ils sont les produits d’un héritage sans transmission vivante, d’une mémoire idéologique devenue réflexe moral.
Ils portent en eux la survivance fossilisée d’une contre-culture née dans les années 1960, laquelle, faute d’avoir bouleversé le monde, a choisi de le juger en permanence.
De la révolte à l’orthodoxie
Les années 60 furent un moment d’intensité réelle : un désir d’émancipation, une insurrection contre les hypocrisies bourgeoises, une contestation de la guerre et des hiérarchies. Mais la révolution n’advint pas ; elle laissa place à une liturgie. Ce qui était cri devint slogan, et le slogan devint dogme. Ce qui était expérience devint doctrine.
Ainsi s’est constitué un catéchisme séculier : humanité sans frontières, culpabilité occidentale, sacralisation de la victime, soupçon permanent envers la nation et la tradition… Transmis par l’université, les médias, l’école, ce corpus a fini par produire une génération convaincue de sa radicalité alors même qu’elle ne fait que répéter. Là où régnait la critique, s’est installée une orthodoxie. Et cette orthodoxie, paradoxalement, s’impose avec une intolérance qu’elle prétend combattre.
La fascination pour l’ennemi
Toute orthodoxie a besoin d’une figure rédemptrice. Pour cette gauche héritière de la défaite révolutionnaire, l’ennemi de l’Occident devient le témoin d’une pureté perdue.
Hier, c’était le guérillero vietnamien, le combattant du FLN, le paysan maoïste. Aujourd’hui, ce rôle est tenu par d’autres figures : le migrant mythifié, le Palestinien absolutisé, l’influenceur algérien dont l’invective devient signe d’authenticité. La contradiction est flagrante : les défenseurs autoproclamés de la liberté occidentale trouvent des circonstances atténuantes aux régimes qui la nient. Mais cette contradiction n’en est pas une pour eux ; elle constitue le cœur de leur vision morale. Si l’Occident est coupable, alors toute hostilité à son égard acquiert une légitimité quasi sacrée.
La transmission déformée
L’échec politique des révoltes des années 60 a engendré une translation idéologique : faute d’avoir transformé les structures, leurs héritiers ont transformé les consciences. La solidarité universelle devient devoir d’accueil absolu. La critique sociale devient procès permanent de l’Occident. Le féminisme se mue parfois en manichéisme. L’universalisme se rigidifie en moralisme excluant.
Le monde se simplifie : oppresseurs contre opprimés, coupables contre victimes. Et dans cette cartographie binaire, Israël et la France deviennent des figures commodes de la culpabilité occidentale.
De la subversion à l’autoritarisme moral
Le paradoxe ultime réside dans cette métamorphose : la révolte contre l’autorité a produit une nouvelle forme d’autoritarisme. Non plus celui de l’État, mais celui du langage et de la morale. La dissidence devient faute. La nuance devient soupçon. Le débat devient violence symbolique.
Dans ce contexte, l’extrême gauche française — et particulièrement les Insoumis — incarne moins une force de rupture qu’un conservatisme idéologique, attaché à un imaginaire de lutte dont la réalité a disparu.
Dès lors, leur fonction d’« idiots utiles » ne relève pas d’une trahison consciente mais d’une convergence grammaticale: dénoncer l’Occident comme source du mal. Cette convergence suffit à créer des alliances implicites, des échos, des complaisances.
Le symptôme d’une fatigue civilisationnelle
Nous assistons à la lente transformation d’une mémoire révolutionnaire en appareil idéologique. Le romantisme libertaire s’est mué en conformisme moralisateur; la révolte s’est faite liturgie; la critique s’est changée en accusation. Les Insoumis apparaissent alors moins comme les adversaires de l’Occident que comme les symptômes de son épuisement. Ils incarnent la manière dont une civilisation fatiguée produit en son sein les discours qui la délégitiment, les milices symboliques qui rejouent sa guerre civile imaginaire, les héritiers sans héritage d’une révolution qui n’eut lieu que dans les mots.
Et c’est peut-être là le plus troublant : non pas la violence de ces groupuscules ou l’excès de ces discours, mais la mélancolie d’une culture qui, ayant perdu confiance en elle-même, confie à ses propres enfants le soin de prononcer son procès.
Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
Le fils de la Sauvageonne a du goût. « Regardez-le ! C’est très bien. Très émouvant. » Alors, obéissants, la Sauvageonne et moi avons regardé Rocketman sur Netflix[1]. On ne l’a pas regretté. Sorti il y a six ans, ce film biographique franco-américain de Dexter Fletcher, est un portrait fort réussi d’Elton John. Je l’avoue humblement : de ce dernier je ne connaissais que les tubes aux mélodies magistrales, unanimes et sublimes dont il nous a abreuvés depuis le début des seventies. J’appréciais aussi son excentricité très britannique et même ses shows parfois un brin mégalomaniaques. (Mais depuis la Grande guerre et la Seconde guerre mondiale, je pardonne tout à nos amis Anglais qui sont venus nous aider à repousser ces fumiers de nazis.)
Le fait également que je fusse, longtemps, critique rock au magazine Best, m’avait éloigné des œuvres d’Elton John que je considérais trop « middle of the road », pas assez rock’n’roll. Cette condescendance ne m’honore pas. Grâce au film, j’ai découvert un personnage complexe, longtemps en souffrance, et terriblement attachant. Sa relation difficile avec son père (qui ne l’a jamais pris une seul fois dans ses bras) est bien analysée ; celle, merveilleusement amicale, avec son parolier de toujours, Bernie Taupin, l’est tout autant. Les comédiens excellent, en particulier Taron Egerton dans le rôle de Sir Reginald Kenneth Dwight, dit Elton John, et Jamie Bell, dans celui de Bernie Taupin.
Oui, disais-je, qu’elle est forte et belle l’amitié qui lie ces deux derniers. Même dans les moments les plus problématiques et douloureux de sa carrière, le parolier, jamais, n’abandonne son compositeur. Ces moments sont nombreux ; très nombreux. L’addiction du chanteur à l’alcool et à la dope y sont pour beaucoup. Il avouera qu’à plusieurs reprises, ces problèmes (qu’il est parvenu à vaincre) avaient failli briser sa carrière. Autre qualité du film : sa bande son composé des succès de la star, interprétés non sans brio par Taron Egerton. La télévision éteinte, j’observais la Sauvageonne qui, mignonne, fredonnait quelques mélodies d’Elton. Lorsqu’elle se rendit compte que je la regardais, elle me fit un œil de coin auquel je ne sais résister. Alors, je me jetai sur elle et passai mes nerfs, tout empreints de brûlants désirs, sur sa crinière ébouriffée.
De la morale militante woke à la morale d’État : l’étonnant chassé-croisé américain.
« L’ère de l’illibéralisme de gauche, débutée il y a une décennie, touche à sa fin. […] Son acte de décès final a été la réélection de Donald Trump », promettait le chroniqueur Jonathan Chait, dans un papier pour The Atlantic fin 2024. Parmi les caractéristiques de cet « illibéralisme », il mentionnait la « cancel culture » et ses « foules indignées » sur les réseaux sociaux, gardiennes d’une prétendue probité morale. En effet, les dénonciations de la cancel culture venaient surtout de la droite. Une étude du Washington Post a ainsi déterminé que Fox News, de 2017 à 2020, mentionnait la « cancel culture » sept fois plus régulièrement que son homologue progressiste, MSNOW (anciennement MSNBC). Certes, il arrivait à la gauche de retourner l’accusation contre la droite mais avec moins d’insistance. En 2022, The Guardian, quotidien britannique bien à gauche, accusait la droite de pratiquer la seule « véritable cancel culture ». La raison ? La recrudescence, outre-Atlantique, de l’interdiction de livres dans les bibliothèques scolaires de comtés républicains. En Amérique, ce n’est pas l’administration fédérale qui édicte les curriculums éducatifs, mais les parents d’élèves de chaque district. Or les terres les plus à droite, empreintes de puritanisme, estiment que les enfants en bas âge doivent être protégés de tout livre évoquant la sexualité. Ont ainsi été bannis des ouvrages comme Gender Queer (« Le Genre Queer ») ou des sous-titres comme Transgender Teens Speak Out (« Les ados transgenres prennent la parole »). Si cette pratique s’est considérablement intensifiée avec le confinement anti-Covid – école à domicile oblige -, elle n’est pas directement assimilable à la « cancel culture » woke : celle-ci ne s’est pas contentée de retirer des livres de certaines étagères, mais a obtenu de maisons d’édition qu’elles empêchent ou modifient la publication d’ouvrages entiers.
L’élection de Donald Trump n’a pas mis fin à ces guerres de chapelle. On dirait plutôt qu’elles recommencent mais à fronts renversés. En septembre, ce n’est plus sur Fox News que l’on entendait parler du phénomène, mais sur MSNBC : Joe Scarborough, présentateur de la matinale de la chaîne progressiste, accusait Donald Trump d’avoir rétabli la « cancel culture » à un « niveau plus extrême que la gauche ne l’a jamais fait », après avoir passé « une décennie à s’en plaindre ».
La mort de Charlie Kirk, un tournant ?
Les pôles politiques se seraient-ils alors inversés ? Le débat a été relancé à l’automne 2025 par l’assassinat de l’influenceur ultraconservateur Charlie Kirk. Pour l’administration républicaine, le récit est clair : le vice-président J. D. Vance blâmait mi-septembre la progression de « l’extrémisme de gauche », voyant dans son sectarisme « en partie la raison pour laquelle Charlie a été tué ». Le secrétaire à la Guerre (anciennement appelé secrétaire à la Défense) Pete Hegseth indiquait quant à lui « pister » ceux qui, dans les rangs de l’Armée, minimiseraient la gravité de l’acte, « sanctions disciplinaires » à la clef. Enfin, la procureure générale du pays[1], Pam Bondi, a promis de poursuivre les auteurs de « discours de haine » qui glorifieraient l’assassinat de Charlie Kirk. Cette idée paraît révolutionnaire dans la nation du premier amendement, où seuls la diffamation et les véritables appels à la violence peuvent faire l’objet de sanctions. Nombre de titres de presse y ont vu une transgression de la « liberté d’expression » dont les MAGA se font pourtant les apôtres.
En définitive, plusieurs dizaines de personnes ont été suspendues ou licenciées en raison de propos polémiques tenus après la mort de Charlie Kirk. Parmi elles, des enseignants, des pompiers, des soldats… Sans oublier Jimmy Kimmel, le présentateur du « late-night talk show » du réseau à tendance progressiste ABC. Il avait reproché aux Républicains d’insister sur les accointances progressistes du meurtrier présumé : « La clique MAGA essaye désespérément de décrire le gosse qui a tué Charlie Kirk comme tout, sauf l’un des leurs. » L’arrêt temporaire de son émission pendant un peu plus d’une semaine a conduit le Los Angeles Times à évoquer la « première victime de la cancel culture de l’ère Trump ».
Aux deux bords de l’échiquier politique, le phénomène repose-t-il sur les mêmes principes ? En 2020, le Wall Street Journal estimait que le « wokisme et la cancel culture ne constituaient pas un idéalisme mais une vertu devenue cliniquement folle ». Or l’Amérique de Trump prétend tabler sur la « vertu » du marché, entretenant une confusion entre des « annulations » purement idéologiques et le comportement rationnel d’entreprises cherchant à maximiser leurs profits. C’est ainsi que, dans le cas de Kimmel, l’argumentaire conservateur a justifié la suspension (finalement temporaire) de son émission par ses audiences : Fox News a évoqué une baisse « sur la cible commerciale » préférée des annonceurs, les adultes de 25 à 54 ans(chute de 72 % en dix ans). Compréhensible, cette explication fait peu de cas des menaces formulées par Brendan Carr, président de la Commission fédérale des communications (l’équivalent de l’Arcom), promettant de prendre des mesures contre le diffuseur de Kimmel après ses propos polémiques. Le Wall Street Journal de tempérer : une chaîne privée« a le droit de renouveler ou d’annuler des programmes comme elle le souhaite. […] Mais quiconque pensant qu’il s’agit du libre marché à l’œuvre ignore les moyens par lesquels un gouvernement peut punir des entreprises ».
L’assassinat de Charlie Kirk est-il le seul moment où l’Administration Trump II a cédé à cette tentation wokiste inversée ? L’été dernier, la presse s’inquiétait de la confiance accordée par le Bureau ovale à Laura Loomer, complotiste convaincue que les attentats du 11-Septembre étaient le fruit d’agences internes aux États-Unis. Sa mission ? Repérer les « méfaits » de critiques de Trump qui auraient des fonctions officielles afin de les « dénoncer publiquement ». Pour ce faire, elle a créé une plateforme de signalement anonyme – habilement placée sur le site internet de vente de son livre, Loomered -, indiquant à Politico être « prête à recevoir toute information au sujet de membres du personnel déloyaux et de rescapés de l’ère Biden » au sein de l’administration fédérale et promettant de trouver des « centaines » de profils correspondants. En plus d’avoir empêché nombre de nominations d’aboutir, elle a notamment obtenu la tête du tout juste investi directeur de l’Agence des produits alimentaires et médicamenteux (FDA), Vinay Prasad, malgré sa proximité avec Robert F. Kennedy Jr. (le secrétaire à la Santé), après avoir déterré un ancien podcast dans lequel il critiquait Donald Trump. Dans l’Administration Trump II, donc, l’opprobre se jette sur un individu surtout s’il a commis le crime de lèse-majesté de critiquer le président de la plus grande démocratie du monde. La « cancel culture » woke, pourtant, se préoccupait déjà bien peu de la fidélité — les principaux pourfendeurs de J. K. Rowling, accusée de transphobie, ont par exemple été les acteurs popularisés grâce à sa propre œuvre, Harry Potter. La droite s’avère ainsi peut-être un peu moins idéologique que la gauche, mais plus partisane.
Ces deux formes de « cancel culture » s’équivalent-elles ? Selon l’essayiste socialiste démocrate Liza Featherstone, dans un article paru dans The New Republic, la « cancel culture » woke nous a « préparés à accepter une logique illibérale, endommageant des valeurs telles que la liberté d’expression et la liberté académique », « mais l’approche de l’administration Trump des discours malvenus est bien pire encore ». L’auteur cite un document produit par le secrétaire à la Guerre, réclamant que les journalistes accrédités au Pentagone ne publient aucun sujet sans « approbation d’un responsable habilité, même s’il n’est pas classifié ». La requête a été dénoncée par la quasi-totalité des médias, y compris Fox News et la chaîne encore plus à droite Newsmax, et a conduit à la révocation de l’accréditation d’une centaine de journalistes sur place.
L’administration au pouvoir s’est également servie de sa puissance pour influencer les programmations de certains établissements culturels en les menaçant de réduire leurs crédits s’ils n’opéraient pas certains changements. C’est ainsi que Trump est parvenu à prendre le contrôle du Smithsonian Museum et à s’imposer à la tête du conseil d’administration du Kennedy Center, deux institutions à Washington, en accusant le premier de « promouvoir des récits qui dépeignent l’Amérique et les valeurs occidentales comme intrinsèquement nocives et oppressives » et le second de suivre un agenda trop « woke ». Des menaces similaires avaient été formulées à l’encontre de certaines des universités les plus progressistes du pays, à l’instar de Columbia ou Harvard. On comprend dès lors que, si « cancel culture » de droite il y a, celle-ci est imposée grâce à la force de l’État, tandis que la « cancel culture » wokiste émanait surtout de la base de la population dans l’objectif de faire tomber des « puissants ».
Une « consequence culture » ?
En réalité, la collusion entre l’État et la production culturelle suscitée par Donald Trump révèle moins la constitution d’une véritable « cancel culture » de droite que la mauvaise santé de la démocratie américaine. Sur son réseau Truth Social, le président a d’ailleurs plusieurs fois saisi sa procureur général, Pam Bondi, afin de lui demander de poursuivre – parfois pour les destituer – des juges dont les décisions lui sont défavorables. Dans ce cas encore, ce n’est pas la suffisance morale d’activistes organisés comme les woke qui est à l’œuvre, mais l’arrogance d’un président convaincu d’être le seul héritier de la « destinée manifeste » de la démocratie américaine. Le Washington Examiner, publication très à droite, disqualifiait d’ailleurs en septembre l’idée selon laquelle Trump se livrait à une nouvelle forme de « cancel culture », préférant y voir une dite « consequence culture », arguant qu’il était légitime d’imposer aux critiques du gouvernement des conséquences pour leurs attaques à l’encontre du président.
Cette idée selon laquelle certains propos doivent être sanctionnés a d’ailleurs déjà commencé à se répandre : Variety, magazine spécialisé dans l’industrie cinématographique, a révélé début novembre l’existence d’une liste d’acteurs antisionistes mise à jour par Paramount, l’un des rares studios américains aux productions ouvertement conservatrices. Parmi les incriminés, Emma Stone, Javier Bardem et Joaquin Phoenix, qui seraient interdits de tournage par le géant hollywoodien. En parallèle, les procès en « cancel culture » sont devenus un point rhétorique culminant, tant à gauche qu’à droite : les Démocrates jubilent de pouvoir accuser les Républicains des méfaits qui leur ont été reprochés des années durant ; les MAGA les plus extrêmes font d’une conception absolue de la liberté d’expression le moteur de leur engagement, n’hésitant pas à accuser les plus modérés de trahir leur cause. Le 27 octobre dernier, l’influenceur phare du mouvement MAGA, Tucker Carlson, a ainsi tendu son micro Nick Fuentes, antisémite avéré et admirateur d’Hitler. Si cette invitation a rapidement été dénoncée par l’essentiel des Républicains, certaines figures de la droite MAGA, comme Megyn Kelly et Kevin Roberts, y ont vu un refus louable des injonctions progressistes quant à l’organisation du débat public (ce en précisant qu’ils ne partageaient pas les convictions de M. Fuentes). Or refuser de donner une tribune à des antisémites avérés ne relève pas uniquement de la « panique morale », même si en parallèle, une partie des trumpistes au pouvoir abuse indéniablement de leur pouvoir de censure. Plus erratique que son pendant woke, à l’image du président américain, une « cancel culture » de droite semble donc s’ériger en Amérique, parvenant à diviser Démocrates comme Républicains.
[1] L’équivalent de notre ministre de la Justice Ndlr.
Si le Rassemblement national monte encore dans les sondages la semaine prochaine, ce ne sera ni à cause de la pluie ni à cause des bars-tabac fermés, mais juste à cause de cette découverte renversante – de Néandertal à Charles III – que personne n’aime être remplacé. Grande enquête.
Beaucoup de journalistes, d’essayistes et d’hommes politiques s’interrogent sur la montée irrésistible du Rassemblement national. Ou plutôt ils miment la perplexité, surtout s’ils sont de gauche. Tous connaissent la vraie raison, mais l’exprimer relève d’un tabou absolu. Ça monte, ça monte, on s’inquiète, et c’est comme si la Charente à Saintes ou la Garonne à Langon grimpaient imperturbablement et qu’il était interdit d’accuser la pluie. Quoi, ça déborde et vous rendez ce déluge responsable ? Vous êtes un fasciste, un nazillon, un ennemi du genre humain !
Subtil
Par bonheur, une explication acceptable a été découverte en ce début de février 2026 par un chercheur en science politique à l’Université de Zurich nommé Hugo Subtil (non, non, lèvres mordues, pas d’ironie facile). La montée de ce parti rituellement qualifié d’extrême-droite est due à la disparition des bars-tabac dans la France profonde. Due en partie, mais en partie significative. La fermeture d’un bar-tabac de village renforce l’isolement social des citoyens et cette solitude les pousse à se jeter dans les bras de Marine ou Jordan… Cette trouvaille capillotractée qui confond corrélation et causalité, qui utilise Guilluy sans le nommer et en le subvertissant, a été largement relayée par les médias. Le Monde, le Nouvel Obs, Public Sénat, la Croix, le Huff post, France 3 Pays de Loire, entre autres, l’ont répercutée. Rien n’était drôle comme les têtes que faisaient les participants au plateau de Public Sénat, béats de surprise heureuse. “Bon sang, by Jove, mais c’est bien sûr !” comme disaient Blake et Mortimer quand ils découvraient la clé d’une énigme. S’il y avait eu deux doigts de pluralisme sur le service public, quelqu’un aurait forcément éclaté de rire.
Causeur mène l’enquête
J’ai voulu en avoir le cœur net. Et surtout éliminer l’explication ethnique, l’odieuse explication que tous ont sur le bout des lèvres mais que peu osent formuler. J’ai donc été interroger mes amis les Navajos de Tuba City, capitale de ce peuple autochtone en Arizona. Je me suis rendu en Arménie pour parler aux réfugiés chassés l’an dernier de l’Artsakh ou Haut-Karabakh par l’armée de l’Azerbaïdjan. En Finlande, j’ai compati à la nostalgie encore vivace des Caréliens finnois dont les grands-parents ont été expulsés de leur terre et de leurs maisons par les Russes en 1940. Et j’ai découvert, à ma stupéfaction, cette déroutante réalité : personne n’aime être remplacé !
La géographie ne me suffisait pas, j’ai étendu mon enquête à l’histoire et même à la préhistoire. J’ai été interroger Jean-Jacques Hublin. Ce grand paléoanthropologue qui allie une extrême rigueur scientifique à beaucoup d’humour, vient de terminer une série de cours au Collège de France intitulée Sapiens remplace Néandertal (toutes les vidéos sont sur YouTube, chaîne du Collège de France). Je lui ai posé la question cruciale : les Néandertals ont-ils été satisfaits d’être remplacés par les Sapiens, nos ancêtres ? Là aussi, réponse sidérante : “Pas du tout !” Ils ont sans doute fini dans l’estomac de leurs remplaçants, mais ça, c’est moi qui l’imagine, le grand savant n’avancerait jamais une supposition aussi improuvable.
C’est bien beau la science, mais il faut aussi s’intéresser à la vie quotidienne, aux vrais gens comme on dit. Me faisant sociologue de terrain, j’ai voulu savoir si, parmi mes connaissances, les femmes abandonnées par leur petit ami, amant, ou mari, approuvaient leur remplacement par une jeune et jolie rivale. Et à l’envers, même question aux hommes plaqués. Je me suis rendu à Londres pour m’entretenir avec Charles III quitté il y a longtemps par sa femme Diana qui lui a préféré un play-boy fou du volant. Dans tous les cas même réponse, si incorrecte humainement et philosophiquement : je n’ai pas du tout aimé être remplacé(e) !
Bye bye Schengen
Je conseille donc aux femmes et hommes politiques de faire comme moi, d’en prendre leur parti et de se plier à cette triste évidence : les Français n’aiment pas être remplacés. Donc il faut reprendre le contrôle des frontières nationales et rouvrir même la jolie cabane de la douane entre Ainhoa la française et Dantxarinea l’espagnole, en plein Pays basque. Quel dommage ! Nous aimions beaucoup Schengen, nous sautions allègrement chez nos frères latins d’au-delà des Alpes ou des Pyrénées, nous passions joyeusement le Pont du Rhin entre Strasbourg et Kehl, sa banlieue allemande, comme s’il n’y avait jamais eu ces terribles guerres entre les deux rives. Même au-delà de Schengen, je me sens charnellement Européen juste après Français. Je me suis trouvé en juillet 2001 sur le Khrechtchatyk, les Champs-Elysées de Kiev. C’était un dimanche à 13h, et personne, j’étais seul, le boulevard était complétement vidé par le déjeuner et la baignade dans le Dniepr. Soudain, un violoneux, il se met à jouer du Vivaldi ! La France, Venise et Kiev se rapprochent, je pleure, je pense à l’Europe kidnappée de Kundera, à tous ces pays qu’on nous a volés et qu’a si longtemps écrasés la botte soviétique…
Mais à partir du moment où le pronostic vital de la France est engagé, finis tous ces trémolos, les odes d’amour à Barcelone, Dublin ou Varsovie. On boucle les frontières, on dit à nos gentils visiteurs d’aller se faire soigner à Dubaï ou nourrir à Moscou. Et le lundi suivant, les sondages du Rassemblement national patinent, et le locataire de l’Elysée cesse d’avoir ce cauchemar récurrent de l’arrivée du nouvel occupant Jordan dans les lieux.
Bien sûr, rien de tout cela n’arrivera. Quand on se trompe depuis cinquante ans, on préfère persister dans l’erreur que l’avouer. L’eau continuera à monter irrésistiblement sous les ponts, mais par pitié, que tous les hydrologues incompétents cessent de dire que ce n’est pas la faute de la pluie.
Le romancier, dramaturge et nouvelliste Éric-Emmanuel Schmitt signe un livre subtil et brillant sur la relation entre Mozart et son père.
Un homme vieillissant ne quitte plus son domicile. De sa mise à son logis, tout reflète la désolation. Son nom : Mozart. Non pas Wolfgang mais Léopold. Non pas le fils mais le père, compositeur, professeur de musique et violoniste allemand. Il a à son actif plus de 500 œuvres musicales dont La promenade en traîneau ou Le mariage paysan, une méthode de violon célèbre en son temps. Mais qui se souvient de lui aujourd’hui ? Il n’y a qu’un seul Mozart. Celui à qui l’on doit entre autres L’enlèvement au sérail, Le Requiem ou Cosi fan tutte.
Il ira loin ce petit
Entre le compositeur de génie et l’écrivain fou de musique Éric-Emmanuel Schmitt, c’est une longue histoire. Ce dernier raconte qu’à 14 ans l’auteur de La flûte enchantée l’a sauvé du désespoir. Quelques années plus tard il signe Ma vie avec Mozart qui met en scène sa correspondance imaginaire avec le musicien. Juste après Dieu, il y a papa est donc une manière de retrouvailles. A un détail près : l’écrivain change cette fois de focale. Il nous conte le fils mais aussi et surtout le père. On y découvre un petit garçon au talent insolent « ses doigts, encore potelés d’enfance mais déjà habités de virtuosité (qui) volent précis, inlassables, sur les touches » et un homme qui n’a qu’un rêve : faire connaître au monde entier ce fils qui joue « comme s’il était traversé par un courant d’air divin ». On y découvre aussi que Mozart avait une sœur Nannerl, également fine musicienne et virtuose accomplie pourtant vite éclipsée par l’insolent talent de son cadet. « Un Mozart ne doit jamais être médiocre » est le credo du père qui va instruire le fils avec autant de sérieux que de compétence. Son objectif : en faire un prodige. Un singe savant diront les fâcheux. Une entreprise pour laquelle Léopold ne renâclera devant aucun sacrifice. Ni de temps. Ni d’argent. Son vœu ne tardera pas à se réaliser. Mais il mettra en lumière une réalité cruelle. Les fils dépassent parfois les pères. Léopold l’admet avec lucidité : « Je n’ai acquis que le talent qui résulte du travail, je ne sais que ce qui s’apprend. Je ne crée pas, je répète. Je n’invente pas, je recycle. Quand j’écris, je bricole ; Wolfgang, lui, entend. Il ira plus loin. Il se rendra là où je ne pourrai jamais le suivre ». A défaut d’égaler Wolfgang, Léopold deviendra son mentor et tentera de lui enseigner la patience, la prudence, l’art de plaire. De jalousie il ne sera jamais question mais plutôt de douleur. Celle de se savoir désormais inutile à celui à qui l’on a dédié sa vie.
Tendre et émouvant
En fin connaisseur de l’âme humaine, Éric-Emmanuel Schmitt raconte la complexité de ces sentiments. La fierté d’avoir engendré un génie. La souffrance de le perdre. L’éblouissement devant l’éclosion d’un talent. La difficulté de se savoir dépassé. C’est dans cet entre-deux subtil que se joue Juste après Dieu, il y a papa. Un roman tendre, brillant, émouvant porté par une plume mélodieuse. Au détour de ces pages Éric-Emmanuel Schmitt nous dévoile le secret de Mozart : « Donner l’apparence du naturel sans jamais sacrifier la profondeur ». Une devise qu’il a manifestement reprise à son compte et qui fait le bonheur de ses lecteurs.
Juste après Dieu, il y a papa d’Éric Emmanuel Schmitt, Albin Michel. 208 pages
Dans son dernier livre, le philosophe qui estime que « l’habitabilité même du monde est aujourd’hui en question » parvient paradoxalement à garder l’esprit léger.
Il m’arrive quelquefois d’écouter l’émission Répliques, d’Alain Finkielkraut, la nuit, dans le silence des prés au repos. J’aime sa voix claire et apaisante, à la diction à la fois énergique et suave, avec découpe parfaite des syllabes. Cette émission diffusée sur France Culture depuis 1985 permet la confrontation d’idées de manière courtoise. Le contradicteur y est respecté. L’auditeur, attentif, s’enrichit. On est loin du brouhaha généralisé qui transforme le débat en duel où la pensée est toujours perdante. Je me souviens de l’émission consacrée à Milan Kundera. L’un des invités, le regretté Benoit Duteurtre, avait avoué : « Kundera m’a apporté ce regard sur le monde, ce sens du paradoxe, cet amour de la légèreté. » On pourrait dire la même chose du nouveau livre de Finkielkraut, Le cœur lourd. Oui, malgré ce titre que Finkielkraut explique à la dernière ligne, une certaine légèreté domine dans les réponses aux questions posées par Vincent Trémolet de Villers. La légèreté au sens où l’entend Kundera, témoin de Finkielkraut à son mariage, c’est-à-dire un sérieux qui ne se prend pas au sérieux, car la finitude de la vie nous est rappelée chaque matin par les rides aperçues dans le miroir.
L’ami des bêtes
L’idée de la conversation est intéressante. Elle rend l’ouvrage plus vivant, sa pensée « s’essaye », comme celle du cavalier Montaigne dans Les Essais, elle bifurque, prend un chemin de traverse, saute l’obstacle, revient sur la piste principale, développe davantage, digresse au petit trot, évite les ronces, puis finit par livrer, toujours au trot, une part secrète, jadis préservée. On apprend qu’une vache est gravée sur son épée d’académicien – élu au fauteuil de Félicien Marceau – et qu’il voue une véritable passion pour l’animal. Ces bêtes, faussement empotées, n’atteignent jamais la vieillesse. On les exploite et quand elles ne produisent plus de lait, on leur tranche la gorge. L’élevage industriel ne leur donne aucune chance. Celles qui vivent à l’air libre, quand arrive le printemps, sortent de l’étable et gambadent dans les champs. Elles sont heureuses, mais oui. Finkielkraut : « J’ai vu, de mes yeux vu, la danse des vaches, je n’oublierai jamais ce spectacle. » L’écrivain continue, malgré l’acharnement des hommes à détruire la nature, à militer « pour des lendemains qui dansent. » Ces bovins, lorsqu’ils voient un être humain, s’approchent de lui, serrés les uns contre les autres, non loin de l’abattoir qui les guettent. Finkielkraut ne peut alors s’empêcher de penser à la déportation de ses parents, la mort de ses grands-parents à Auschwitz. Ils restaient pourtant confiants, souligne l’écrivain. Il cite Elias Canetti : « L’horreur de l’abattoir sur quoi tout est fondé. »
Son père, il y revient à plusieurs reprises au cours de la conversation. Homme pudique et discret, capable de briser le silence quand on l’interrogeait sur l’indicible épreuve surmontée. Il rapporte l’anecdote suivante : son père est à Birkenau, il est piqué par une guêpe, son visage enfle, il panique. Si un SS voit sa joue déformée, son compte est bon, c’est l’élimination physique. Le récit est sans pathos, presque détaché, pourtant c’est la vie dans ce qu’elle a de plus terrifiant.
Constats accablants
Finkielkraut se souvient de son enfance, de sa mère attentive, des cours où il fut un élève appliqué. Il se rêve davantage en compagnon de Roger Nimier que thuriféraire de Sartre. Il aime la France de Bourvil et Lino Ventura ; il regarde les étapes de montagne du Tour de France. Il ne déteste pas Léo Ferré, au contraire. Les Beatles lui donnent envie de chanter. Mais il crée, avec quelques copains, une troupe de théâtre. Il confie avoir joué L’Île des esclaves, de Marivaux. La voix, correctement posée et envoûtante, vient sûrement de cette expérience. Il apprécie les poètes, comme Paul-Jean Toulet, Aragon, Michaux, Ponge, Péguy, le dreyfusard acharné, celui qui s’était placé « du côté du salut éternel de la France. » La politique devenue mystique. Voilà qui séduit notre contemporain capital. Car, à travers ce portrait intime et impressionniste, on découvre l’intellectuel engagé. Homme de gauche déçu par la gauche. J’ai lu quelque part cette phrase de lui qui résume la désillusion des progressistes clairvoyants : « C’est parce que je suis de gauche que je ne suis plus de gauche. » Le constat qu’il fait de notre pays est accablant. Désordre institutionnel, dette abyssale, effondrement de la culture, illettrisme, confusion générale, haine à tous les étages, dialogue rompu… Ajoutons à cela le pillage planétaire des ressources naturelles. Finkielkraut : « L’habitabilité même du monde est aujourd’hui en question. » Le régime d’égalité achève le tableau. « Le rien (…) n’étant supérieur à rien, on n’a pas le droit de produire sur lui un jugement de valeur. » Nous sommes en présence d’un flux continu, qui circule entre verticalité honnie et horizontalité exigée, et qui emporte les constructions argumentées et surtout nuancées.
« Le temps est hors de ses gonds » pour reprendre l’expression de Shakespeare. Les empires redeviennent hégémoniques, l’Amérique technofasciste se désengage, laissant les européens face à la Russie. Quant à Israël, il continue de lutter contre l’Iran et ses organisations terroristes approvisionnées en dollars et en munitions par la République islamique. Alain Finkielkraut, Juif polonais athée, né en France et naturalisé à l’âge d’un an, normalien, auteur notamment du remarquable Cœur intelligent, continue de croire, à l’instar de ses parents, qu’Israël est un refuge. Mais, là encore, la donne a changé. L’antisémitisme maurassien a cédé la place à « un antisémitisme d’importation ». « Rima Hassan et Houria Bouteldja, poursuit l’écrivain, sont les porte-parole de la ‘’nouvelle France’’ sur laquelle la gauche radicale compte pour accéder un jour au pouvoir. » Cette affirmation lui vaut d’être sous le feu des insultes : xénophobie, islamophobie, racisme. Cassandre risque même de tomber sous le coup de la loi et de finir bâillonnée. Défendre Israël, depuis sa puissante riposte après le pogrom du 7-Octobre, c’est être accusé, par la gauche et l’extrême gauche, de soutenir un Etat désormais étiqueté génocidaire. La position de Finkielkraut se complique lorsqu’il critique la politique menée par Benyamin Netanyahou. Ses reproches : « Mener la guerre sans boussole, ne pas avoir de stratégie pour le jour d’après, ne penser qu’à la survie de sa coalition, et s’être mis dans les mains des partis qui risquent de mener Israël à sa perte morale et matérielle. » Et l’essayiste de conclure : « Entre les héritiers de Yitzhak Rabin et les disciples de son meurtrier, je ne peux pas ne pas choisir. » Il enfonce le clou lorsqu’il soutient la reconnaissance de la Palestine. Une chose est sûre : l’intellectuel ne transige pas avec ses convictions.
Cet enfant de l’après-guerre, parenthèse où l’Histoire, nous disait-on, était en cours d’achèvement, alerte sans relâche sur les dérives post-moderne d’un monde qui se métamorphose. Le retour à l’identité culturelle des peuples fait grincer des dents. Mais comme l’a écrit Kundera : « La culture, c’est la mémoire du peuple. » Et les peuples sont en train de se réveiller. Ils vont réapprendre que la liberté a un prix, qu’il est exorbitant, que la guerre est de retour en Europe – l’Ukraine – et que les civilisations, sans valeurs suprêmes, sont menacées d’effacement.
Après avoir relu mon article, je me dis que cette légèreté, évoquée au début, sera probablement difficile à percevoir. Elle peut même paraître insoutenable. Mais c’est l’essence de la condition humaine.
Alain Finkielkraut, de l’Académie française, Le cœur lourd : Conversation avec Vincent Trémolet de Villiers, Gallimard. 176 pages
La nouvelle traduction du Bruit et la Fureur de William Faulkner, par Charles Recoursé, est remarquable. Elle fait fi du wokisme en vigueur dans l’édition et restitue sans fausse pudeur l’histoire de la famille Compson, traversée par la folie, l’alcoolisme et l’inceste. Un roman méditatif et vertigineux.
1929. Crise économique occidentale. Faulkner publie Le Bruit et la Fureur, sans succès. Sept ans plus tôt, l’année de la mort de Proust, Joyce a publié Ulysse. En 1924 Mann a donné La Montagne magique, Gide Les Faux-Monnayeurs en 1925, Le Temps retrouvé a paru en 1927, posthume, en même temps que Promenade au phare de Woolf, qui publiera en 1931 Les Vagues, son roman le plus expérimental. Posthumes, aussi, les grands romans de Kafka, parus entre 1925 et 1927. 1930 : début de la publication de L’Homme sans qualités. 1932 : Voyage au bout de la nuit… Le roman lui aussi est en crise, perturbant le rapport de la narration au temps linéaire et à la représentation de notre existence ; c’est donc qu’il se porte bien, malgré le discrédit jeté sur ce genre par les surréalistes. Rappelons aussi qu’Être et temps de Heidegger a paru en 1927, Malaise dans la civilisation de Freud en 1930.
En 1929, donc, Faulkner donne son quatrième roman, après Sartoris, surtout, qui ouvrait la geste du comté imaginaire de Yoknapatawpha, capitale Jefferson, dans le Mississippi – ce « timbre-poste » que l’écrivain taillera au poinçon dans toute son œuvre, avec ses familles patriciennes, ses peigne-culs, ses parasites qui finiront par l’emporter, et ses « nègres » (sachons gré au nouveau traducteur, Charles Recoursé, d’avoir gardé ce vocable, malgré le révisionnisme woke régnant sur l’édition occidentale). Dans Le Bruit et la Fureur, les Compson vivent leur déchéance auprès de leurs domestiques « nègres », dont Dilsey, la cuisinière, est la conscience morale non seulement des siens mais aussi des Blancs ; c’est d’ailleurs sur elle que se focalise la quatrième et dernière partie du roman, le « 8 avril 1928 », la première ayant pour voix narrative Benjy, un idiot de 33 ans (le « 7 avril 1928 »), l’un des quatre enfants de Jason et Caroline Compson, aristocrates rongés par l’alcool, l’hypocondrie, le déclassement social. La deuxième partie (« 2 juin 1910 ») est le monologue de Quentin, le fils aîné, le jour de son suicide, hanté par la virginité de sa sœur Candace, dite Caddy, et qu’on a envoyé à Harvard après avoir vendu le dernier pré familial. La troisième partie, le « 6 avril 1928 », est dédiée à Jason, personnage frustré et colérique, qui porte le nom de son père et entend en jouer le rôle auprès de sa mère, de Caddy et surtout de Quentin, la fille que celle-ci a eue après s’être mariée mais dont le mari, qui n’était pas le père, a divorcé aussitôt. La mère passe ses journées dans sa chambre, le père dans l’alcool, l’oncle Maury dans l’oisiveté narcissique, les « nègres » dans la fainéantise et la superstition, les enfants dans le drame de cette pièce pleine de bruit et de fureur contée par un idiot qu’est l’existence, selon Shakespeare, à qui Faulkner emprunte le titre de son roman, et l’une de ses lectures de chevet, avec la Bible, Balzac, Conrad.
Tortueux, obscur, tout ça ? Pas plus qu’un portrait de Picasso, un morceau de Schoenberg, un essai de Bergson, ou que le travail du temps commun sur l’esprit et de l’esprit sur le temps personnel. L’Appendice Compson, publié à part, éclaircira les choses. Mais il faut consentir à abandonner nos réflexes de lecture. Composé comme un quatuor à cordes en quatre mouvements, donc avec quelque chose de musical qui relève de l’oreille et de la suggestion autant que de la signification pure, le roman s’ouvre sur un andante plein de sons et de couleurs où un idiot avance avec confusion ou extase dans l’énigme du monde : avec Benjy, né Maury puis rebaptisé Benjamin pour ne pas faire offense à son oncle Maury, pourtant un bellâtre bon à rien, la confusion des prénoms suggère celle des sentiments et aussi l’inceste ; la deuxième partie est un adagio méditatif et vertigineux déployant la mélancolie et la folie de Quentin ; la troisième a tout d’un scherzo où pulse la haine de Jason contre le genre humain et sa nièce Quentin ; la dernière, plus extérieure et ample, trouve une sorte de conciliatio, plus qu’une réconciliation, grâce à quoi l’ordre familial persiste.
C’est dans la première partie qu’on trouve la célèbre image que Faulkner a donnée pour exemple de la graine générative d’un roman – celle de Caddy montée dans un poirier : « On a regardé sa culotte qui avait le fond tout crotté. Ensuite on ne l’a plus vue. On entendait remuer l’arbre. » Ce que Maurice-Edgar Coindreau, l’introducteur de Faulkner en France, traduisait ainsi, en 1937 : « Nous avons vu son fond de culotte qui était tout sale. Et puis nous ne l’avons plus vue. Nous pouvions entendre le bruit de l’arbre. » La différence est sensible : substitution du « on » au « nous », typique du français actuel, et, surtout, « crotté » au lieu de « sale », et « regardé » au lieu de « voir ». Le pouvoir érotique de Caddy sur ses frères est évident. Le sexe est l’or sombre de ce roman traversé d’éclairs, d’images, de sentences telles que « la victoire est une illusion des philosophes et des imbéciles », selon Quentin, qui dit aussi qu’on « emporte le symbole de notre frustration dans l’éternité », les femmes n’étant « jamais vierges », et le sang toujours « corrompu ». Quant aux « nègres », dit Jason, « dès qu’ils côtoient les blancs trop longtemps, ils ne valent plus la corde pour les pendre ».
Le roman s’achève sur le retour à la maison de Benjy et du « nègre » Luster dans une calèche déglinguée, symbole d’un ordre économique et social que les Snopes, ces minables plus tenaces que des cafards, incarneront ensuite, comme le narrera la trilogie tardive constituée par Le Hameau, Le Domaine, La Ville. Pour l’instant, chacun « est à la place qui lui était assignée », traduit Recoursé, là où Coindreau disait que tout est « dans l’ordre accoutumé ». Variations de traduction importantes qui justifiaient cette nouvelle traduction en tous points remarquable et nécessaire (et non « somptueuse », selon la publicité de la maison Gallimard, ce qui ne veut pas dire grand-chose).
Le Bruit et la Fureur, William Faulkner, traduit de l’anglais par Charles Recoursé, Gallimard, 2026.
La fracture du souverainisme britannique fait écho aux divisions du camp national en France, entre RN et Reconquête!
La naissance récente du parti Restore, fondé par Rupert Lowe, marque une nouvelle étape dans la recomposition du camp souverainiste britannique. Elle intervient au moment même où, selon les sondages, Nigel Farage semble proche du pouvoir.
Restore : déjà 100 000 adhérents
Ancien homme d’affaires devenu député du parti de Nigel Farage, dont il a claqué la porte, Rupert Lowe a lancé le 13 février son propre parti. En deux semaines, le mouvement revendique déjà 100 000 adhérents et plus d’un million de sympathisants sur les réseaux sociaux.
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Rupert Lowe, qui a reçu les soutiens notables d’Elon Musk et de Tommy Robinson, s’est notamment fait connaître par son implication directe dans le dossier des grooming gangs, ces réseaux d’exploitation sexuelle de mineures blanches par des gangs pakistanais, négligés par les autorités par crainte d’être accusées de racisme. Critiquant l’enquête officielle, M. Lowe a contribué à financer une enquête indépendante destinée à recueillir les témoignages de victimes et à documenter les défaillances des institutions publiques.
Rupert Lowe reproche à Nigel Farage d’avoir modéré son discours afin d’apparaître comme un dirigeant gouvernemental crédible, tandis que le second considère le premier comme un agitateur incapable de gouverner.
La rupture entre les deux hommes est d’abord personnelle. Lowe accuse la direction de Reform UK d’avoir cherché à l’écarter en le signalant à la police pour des accusations de harcèlement qu’il conteste. Une perquisition nocturne à son domicile, finalement sans suites judiciaires, a achevé de rendre leurs relations ouvertement hostiles.
Divergence sur la remigration et l’islam
Derrière ce conflit personnel se profilent toutefois de profondes divergences politiques, notamment sur la question de la remigration. Nigel Farage défend une politique d’expulsions massives visant principalement les clandestins et les déboutés du droit d’asile. Rupert Lowe va plus loin en préconisant un programme de départs à grande échelle visant non seulement l’immigration illégale, mais aussi une partie des immigrés installés légalement.
Une autre ligne de fracture concerne la place de l’islam dans la société britannique. Nigel Farage, tout en dénonçant régulièrement l’islamisme et les échecs de l’intégration, concentre l’essentiel de son discours sur l’extrémisme religieux plutôt que sur l’islam lui-même, dans une logique de respectabilité politique et d’élargissement électoral.
Rupert Lowe adopte au contraire une approche frontale. Il met en garde contre l’islamisation du Royaume-Uni. Restore propose l’interdiction du voile intégral, la suppression des tribunaux islamiques et une réduction drastique de l’immigration en provenance de pays musulmans.
La division du camp souverainiste intervient à un moment où Reform UK s’impose comme la formation politique la plus populaire du royaume. Les derniers sondages le placent aux environs de 30% des intentions de vote, loin devant les conservateurs et les travaillistes, situés autour de 15 à 20%. Le système électoral britannique du first past the post, fondé sur des circonscriptions uninominales à un tour, pénalise sévèrement les divisions au sein d’un même camp. Les élections locales prévues au mois de mai constitueront à cet égard un test important du poids respectif des partis.
Le Pen–Farage versus Zemmour–Lowe ?
Le débat britannique trouve un écho évident en France, où le camp national est lui aussi traversé par une rivalité persistante entre le Rassemblement national et Reconquête. Comme Nigel Farage, Marine Le Pen et Jordan Bardella cherchent à crédibiliser l’image du Rassemblement national comme parti apte à gouverner. Comme Rupert Lowe, Éric Zemmour assume une ligne plus radicale, notamment sur la question de l’islam. Pour Marine Le Pen, celui-ci est compatible avec la République française, tandis qu’Éric Zemmour soutient au contraire qu’il constitue une civilisation incompatible avec la France.
Sur le plan économique, Rupert Lowe apparaît plus libéral et attaché à la réduction du rôle de l’État, tandis que Nigel Farage assume une ligne plus interventionniste, évoquant même la nationalisation de l’industrie sidérurgique — une différence qui rappelle en France l’opposition entre le programme social du Rassemblement national et l’orientation plus libérale de Reconquête.
Au fond, la rivalité entre Reform et Restore, bien résumée par leur nom respectif, renvoie à un dilemme classique des mouvements classés à la droite de l’échiquier politique : faut-il privilégier la conquête du pouvoir ou la cohérence doctrinale afin de peser sur le débat politique ? Le système électoral britannique tend historiquement à encourager la première stratégie. Mais la progression rapide de Restore, si elle se confirmait, montrerait que la seconde dispose elle aussi d’un espace politique significatif, à l’image de Reconquête en France.
La députée d'extrême gauche Mathilde Panot sur sa chaine YouTube, le 20 février 2026. Capture.
Après avoir estimé qu’en lui demandant de faire « le ménage dans ses rangs » après le meurtre de Quentin Deranque, l’exécutif se rendait coupable de misogynie, et indiqué qu’elle était « fière » de compter le très controversé Raphaël Arnault parmi les membres de son groupe parlementaire, la chef des LFistes à l’Assemblée a indiqué qu’elle n’accepterait « jamais » que le RN « prenne le pouvoir par les urnes ». La démocratie sous tutelle gauchiste, en quelque sorte.
Il faut toujours écouter attentivement ceux qui prétendent parler au nom du Bien. Ils finissent par dire la vérité, la leur.
Lorsque l’excellente Mathilde Panot explique, références savantes à l’appui, qu’il faudrait empêcher « l’extrême-droite » d’accéder au pouvoir, même si elle devenait majoritaire dans les urnes, elle ne dérape pas. Elle expose une doctrine : la souveraineté populaire, oui, mais sous condition suspensive, naturellement. À charge pour le peuple de voter correctement.
Sachants
Cette idée n’est pas une simple outrance militante. Elle a été pensée, formulée, théorisée. Dans L’Âme noire de la démocratie, Geoffroy de Lagasnerie conteste le fétichisme du suffrage universel et interroge la légitimité d’un système qui laisserait gouverner ceux qui ne « savent pas ». Derrière la critique des institutions, on entend une vieille musique : substituer à la souveraineté du nombre la souveraineté du savoir.
Rien de nouveau sous le soleil. Platon soutenait déjà, il y a plus de deux millénaires, que la Cité juste devait être dirigée par les philosophes, seuls capables d’accéder à la vérité. Le peuple, livré à ses passions, était réputé versatile, inconstant, influençable, dangereux. La démocratie athénienne était pour lui un régime instable, prélude au désordre. Les gardiens du peuple ont désormais changé de costume : on parle d’experts, d’avant-garde éclairée, de vigilance citoyenne. Le principe demeure : tous votent, mais certains comprennent plus et mieux que d’autres.
Dans le sillage de Jean-Luc Mélenchon – dont certaines saillies récentes, notamment sur la manière de prononcer le nom d’Epstein à la manière des antisémites d’antan, entretiennent un climat trouble – s’installe l’idée qu’il existerait une légitimité supérieure à celle des urnes. Une légitimité morale, historique, intellectuelle. On connaît pourtant cette pente. À ses débuts, le Front national de Jean-Marie Le Pen contestait déjà la légitimité du « système » au nom d’une vérité supérieure. On y voyait une tentation illibérale, et on avait raison.
Classes dangereuses
Aujourd’hui, le mécanisme est simplement inversé. Ce n’est plus le système qui trahit le peuple, c’est le peuple qui trahit le camp du Bien. S’il persiste dans l’erreur, il faudra donc le corriger. « Barrage », « vigilance », « autodéfense populaire » : les mots sont polis, mais la logique est d’une brutalité toute léniniste. Quand les urnes se trompent, la rue rectifie.
La démocratie est pourtant d’une simplicité désarmante. On accepte de perdre, on accepte que la majorité puisse se tromper, comme nous-mêmes nous pouvons nous tromper.
Si l’on estime vraiment qu’une majorité serait dangereuse, la solution n’est pas de suspendre le suffrage universel par l’effet d’une clause implicite. Elle est plus exigeante : convaincre davantage, travailler plus, argumenter mieux, élargir son audience. Ou bien assumons franchement la réforme : remplaçons le vote par un concours d’entrée. Épreuve écrite de conscience politique, dissertation de morale civique, oral devant un jury d’experts certifiés. Les recalés rentreront chez eux, soulagés d’avoir été protégés contre leur propre ignorance. Ce serait au moins cohérent.
Mais tant que nous conservons le suffrage universel, il faut l’accepter sans astérisque, et sans clause suspensive. La démocratie n’a pas besoin de gardiens. Elle a besoin d’adversaires capables de gagner sans tricher, et de perdre sans délégitimer.