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La présidentielle vue d’ici

À sept mois de l’élection présidentielle, les candidats déclarés ou supposés se mettent doucement en ordre de bataille. Ce qui n’empêche pas déjà les couacs et les tensions, tous bords confondus. Condensé de la campagne vue de Béziers. En toute subjectivité, évidemment…


Jamais déçus

Ce qui est bien avec les socialistes, c’est qu’ils arrivent toujours à nous surprendre. Prenez l’organisation des primaires. On apprend le 16 septembre dernier que Philippe Brun, député PS de l’Eure, qui avait pourtant rassemblé le nombre de parrainages requis, ne pourra pas y participer. Tout cela s’est joué la veille au soir, quelques minutes à peine avant l’heure limite de dépôt des candidatures. L’ex-collaboratrice parlementaire de Brun – avec laquelle il aurait eu une liaison – l’aurait dénoncé par téléphone pour l’existence d’un emploi dit « familial » [depuis l’affaire Fillon, un député a interdiction d’employer son conjoint ou sa conjointe], « harcèlement » et « violences physiques ». Évidemment, pour le député qui n’est prévenu de rien – pour des raisons « relatives au secret de l’instruction » [Argh ! le respect du contradictoire et la présomption d’innocence, on en parle ?] –, le réveil est difficile. Imaginez un peu : il se connecte en visio à une réunion du bureau national du Parti et, face à 80 personnes, on l’informe de la « situation » : suspension à titre conservatoire de son propre parti et exit la primaire ! Un vrai bon petit climat totalitaire. Bienvenue chez les « héritiers » de Robert Badinter…

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Prince consort

On peut tenter de nous faire avaler tout ce qu’on voudra, une chose est certaine : Jordan Bardella fait la gueule. Finalement, c’est plutôt rassurant. Il est humain. Avec ses déceptions. Ses coups au moral. Sa mauvaise humeur. Ses hauts et ses bas. On peut le comprendre : la couleuvre « Marine Le Pen candidate » a du mal à passer. Et si l’on en croit les indiscrétions de certains cadres du RN, le retour de Marion dans les bonnes grâces de la « patronne » encore plus ! Réponse officielle des cadres du parti : « Jordan Bardella ne fait pas la gueule, il se prépare à devenir Premier ministre et ça ne donne pas forcément le sourire. » Heureusement, pendant qu’il souffre en silence, il peut toujours compter sur le soutien indéfectible de sa princesse. Laquelle se confie au Figaro Magazine et revient sur ses souvenirs de vacances apparemment studieuses : « L’écriture l’absorbait tellement que, parfois, je devais presque lui demander une audience pour lui parler. » Fichtre ! On comprend mieux qu’il n’ait pas le sourire, en effet.

LFI, le retour

Je vous parlais du Parti socialiste qui ne nous déçoit jamais. Cette fois, il a été battu à plate couture par La France insoumise qui a tout bonnement décidé quels journalistes auraient le privilège d’interroger ou non ses représentants. Alors qu’il l’avait boycottée pendant une semaine, le parti d’extrême gauche a annoncé son retour sur l’antenne de BFMTV en se félicitant « des engagements pris » par la chaîne d’info sur la transparence dans le choix des invités, la fin des annulations de dernière minute, ou encore la publication de correctifs en cas de fausse information. On croit rêver. Mais attention ! LFI pose quand même des limites : elle ne reviendra pas dans l’émission de Sonia Mabrouk, et refuse tout débat avec Raphaël Enthoven ou Robert Ménard pour cause de « dérive de la ligne éditoriale vers l’extrême droite ». C’est dit ! Ben oui, il ne faudrait pas qu’on leur pose des questions gênantes quand même. Rassurons-nous, la direction de BFM a répondu qu’elle restait « libre de sa programmation et de sa ligne éditoriale » et qu’elle « ne saurait en aucun cas se voir dicter des conditions ». Ouf, l’honneur est sauf.

Service public

L’honneur est sauf, mais pas pour tout le monde. Car pendant ce temps, c’est la grève sur France Inter. Revendications salariales ? Conditions de travail dégradées ? Vous n’y êtes pas. C’est bien plus grave. Les heures les plus sombres. Le fascisme de retour. Mais oui, il s’agit bien de la chronique de Charles Sapin, cet « horrible » journaliste, directeur adjoint de Valeurs actuelles, qui s’est fendu, tenez-vous bien, de deux chroniques sur la radio de service public depuis la rentrée : la première sur la dette et la seconde sur l’IA. Sujets hautement subversifs, vous en conviendrez. Donner du temps d’antenne à un représentant de ce journal contribuerait à « banaliser ses idées », à déplacer les limites du « débat acceptable ». Et le pluralisme ne peut en aucun cas servir de prétexte à « légitimer » un discours jugé raciste ou xénophobe. C’est bien connu : la dette et l’IA, c’est xénophobe. Ce qui m’a le plus désespérée dans cette affaire ? La tentative de faire passer l’éviction de Charles Sapin pour une décision assumée de sa part. La lâcheté et l’hypocrisie de nos bonnes âmes de gauche n’ont décidément aucune limite.

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Cerise sur le gâteau

Vous l’avez entendu comme moi ? Emmanuel Macron n’exclut pas de se représenter pour un troisième mandat en 2032. Puis-je me permettre un conseil à notre prochain chef de l’État ? Changez la Constitution rapidement et écartez définitivement cette possibilité !

Lapsus

« Je ne suis pas politicien. Je suis candidat à la présidence de la République. » Aïe ! Gageons qu’Éric Zemmour ne souhaitait pas annoncer sa candidature à l’élection présidentielle de cette façon. D’ailleurs, son entourage l’a confirmé en expliquant qu’il s’agissait d’une « officialisation involontaire au détour d’une phrase ». J’adore la formule. Bon, le suspense est gâché, mais sa vraie fausse annonce aura au moins eu le mérite de faire cesser les rumeurs qui prêtent des ambitions présidentielles à sa compagne, Sarah Knafo. Quoique…

Humour politique

Il pourrait faire partie de la short list pour le concours du prix de l’humour en politique. Le député Olivier Becht (macroniste) a annoncé sa candidature en ces termes : « Je suis candidat. Quand on n’a aucune chance, il faut la saisir. » Il ne pouvait pas mieux dire.

Blond vénitien

Tintoret est au musée Jacquemart-André et il vaut mieux s’y presser. On y voit des corps michelangelesques, aux gestes dramatiques et tremblants, bercés par les ors et les roux, en lutte ou en extase, d’une magnifique et haute matérialité. Une leçon de pesanteur et de grâce pour nos petites âmes dévorées par le virtuel.


Ils sont bouclés, ramassés en chignon tressé et souvent parsemés de perles claires. Ils sont de mèche avec le front et les tempes, dessinent des arabesques de jour naissant ou de soleil couchant et s’enroulent en de délicieuses volutes de miel autour du visage. Ils sont rebelles, indisciplinés, s’entortillent et coulent le long d’une nuque dégagée, s’échappent des voiles blancs ou noirs inspirés par la sainteté ou le deuil, flottent dans les airs, accompagnent le vol des anges ou la chute de Phaéton, auréolent Marie-Madeleine d’un pieux mouvement de lumière et habillent Suzanne d’une coiffure en épis de blé nouée sur la délicate farine de sa peau nue.

Jacopo Robusti, dit Tintoret (1518-1594), n’est pas le seul artiste de la Renaissance italienne à avoir donné aux chevelures qu’il peignait cette blondeur cuivrée qui a conservé pour nous l’enchantement sensuel du nom : blond vénitien. La Danaé de Titien a elle aussi des cheveux roux, dorés à l’or fin, tout comme la Lucrèce ou la Bella Nani de Véronèse, toutes deux coiffées des douces clartés d’un palais ducal reflété par la fauve Sérénissime République de Venise. Chez Tintoret, toutefois, le blond vénitien est moins une teinte qu’un mouvement : mouvement du blond vers le roux et inversement, vertige dynamique de couleurs vagabondes, jeu incertain d’enchevêtrements de nuances, à l’image d’une œuvre où tout pèse mais rien ne pose, où tout bouge, emporté par la violence du geste, de la lumière et de la perspective.

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Fils de teinturier dans la Venise des maîtres du xvie siècle – ce qui lui vaudra le surnom de Tintoretto (« petit teinturier ») consacré par l’histoire –, le Tintoret nous a laissé une vie de légende. Chassé très jeune de l’atelier du grand Titien où il était entré comme apprenti peut-être un peu trop doué, le voici à 20 ans à la tête de son propre atelier et quatre siècles plus tard au cœur d’un texte publié par Jean-Paul Sartre dans la revue Les Temps modernes, « Le séquestré de Venise ». Ce qu’on a retenu de lui, avec un mélange de fascination et d’agacement, fut sa vitesse d’exécution d’œuvres souvent monumentales (une dizaine par an) et le culot dont il faisait preuve pour passer à tout prix – en faisant don de ses toiles au lieu de les vendre afin d’obtenir d’importantes commandes ultérieures – devant des concurrents exaspérés. Sartre, pour qui le Tintoret illustre la révolte contre l’ordre établi, résume : « Tintoret n’en a rien à foutre. » Sartre toujours, mais en marge cette fois de la perspective sociohistorique qui l’a fait se passionner pour cet unique peintre d’un siècle qui n’était pas le sien, ajoute : « le génie, ce désir fou de traverser la Nuit du monde, et de l’écraser sur les toiles, en le balayant de clartés inconnues ». Le génie des mots s’adresse au génie de la peinture.

Le peintre de la Nuit 

Tintoret traverse la Nuit du monde et balaye ses toiles de clartés inconnues. Précurseur de l’esthétique baroque qui consacrera, dans un monde devenu incertain, l’harmonie du déséquilibre et le dialogue irrésolu des contraires, il violente la douce sensualité de Titien – qu’il continue à vénérer pour son usage de la couleur – et emprunte à Michel-Ange, dont il copie à la pierre noire et au fusain les sculptures, la puissance du trait qui modèle les corps. Ses portraits sortent d’une nuit qui donnera bientôt naissance au clair-obscur de Caravage : seule l’intensité des regards qu’ils nous lancent est le plus court chemin vers autre chose que le fond noir d’où ils émergent vêtus de sombre. Cet homme à la longue barbe mi-dorée, mi-rousse n’est qu’un visage perçant au milieu des ténèbres qu’il réchauffe de ses joues rosies par l’attention que nous lui portons. Sortant des conventions comme il sort de la nuit du tableau, cet homme a été peint à mi-corps, mais sans mains susceptibles de renvoyer une autre part de cette clarté fulgurante qui ne vient pas de la toile. Sa tête flotte dans le vide, suspendue à notre propre regard, l’oreille tendue, écarlate, vers ce qui va peut-être briser le silence et nommer les êtres, les choses, les idées et les sentiments qui, alentour, hésitent à prendre une forme définitive.

Tout est mouvement 

Dans cette traversée de la Nuit, tout va très vite. Tout s’élance et s’avance, à commencer par la figure de Dieu, créateur du monde animal, démiurge du cinquième jour, entraîné par l’envol des oiseaux auxquels il vient de donner vie. Chez Tintoret, le geste est intense, tourbillonnant, quasi cinématographique. Les bras s’ouvrent, les mains prient, montrent les miracles, saisissent les malheureux et les malades, touchent les cœurs des poitrines pieuses avec la force des âmes viriles, et nous implorent de les suivre, tel cet homme agonisant dans le Miracle de saint Augustin (vers 1549-1550), la tête renversée, presque inconscient, noyé de gris mais la main tendue vers nous avec cette foi inébranlable qui préside à la réalisation du miracle : la guérison de tous les estropiés et aveugles sur la tombe de saint Augustin à Pavie. Un peuple de formes humaines inachevées est venu assister au Baptême du Christ (vers 1579) et se penche sur les rives du Jourdain. Ailleurs, les disciples s’agitent, la Cène prend des airs de scène de théâtre, Vénus lève un bras, Suzanne une jambe et la princesse s’enfuit ventre à terre, laissant derrière elle saint Georges terrassant le dragon. Difficile de trouver une figure immobile dans cet univers maniériste secoué par les incessantes contorsions de la matière : chaque geste nie le repos du monde, il n’y a de place que pour le mouvement. La lumière elle-même fond sur la toile, précipitée par l’action, éclatante et soudaine. Seule Marie, peut-être, dans Le Christ parmi les docteurs (1542-1544), affiche un peu de calme et de sérénité : peinte dans le prolongement des colonnes de l’Église, robuste et droite, elle sert de pilier à l’édifice. Sortie de ce rôle momentanément architectural, on la voit bientôt s’évanouir au pied de la Croix, indigente et infâme construction, et choir de tout le poids de son corps sous celui de la douleur.

La Cène, Le Tintoret, 1592-1594. © Musée Jacquemart-André

C’est là une constante dans l’œuvre de Tintoret : les corps pèsent lourd à l’échelle du malheur du monde, et il faut la foi du croyant et le génie de l’artiste pour dire une âme et faire se lever l’absente de toute matière. Les hommes vacillent, chutent, s’affaissent et jonchent le sol. Ils ont beau être bâtis à la Michel-Ange, leur fragilité a l’évidence fulgurante du jour et la noirceur infinie de l’ombre. La Descente de Croix ramène tous les corps vers l’humilité du sol : c’est là que rampent, en un fatras de chairs vaincues, ceux qui ne flottent pas dans les airs, et attendent, sur le dos, la tête tournée vers le Ciel, que se réalise Le Miracle de l’esclave (1548).

Le poids du monde 

« Éternel Tintoret » est le nom de la nouvelle exposition du musée Jacquemart-André, à Paris. Joli titre pour une exposition temporaire, joli titre aussi quand on sait que le divin et l’humain s’enchevêtrent chez Tintoret comme le roux et l’or du blond vénitien, donnant à l’éternité la couleur d’une fulgurance saisie dans l’inextricable chatoiement de la vie. Il est probable que Tintoret continue à nous parler, comme il a pu inspirer Delacroix, Géricault, Ingres, Manet ou Cézanne après lui, et que nous tendions l’oreille à notre tour, comme nombre des personnages de ses œuvres.

Crucifxion, Eugène Delacroix, 1835. © Musée Jacquemart-André

Notre monde a certainement du sien, instable, frémissant, affolé, sculpté par la hâte, soumis aux vibrations d’une réalité effervescente, ouvert aux perspectives décentrées et aux injonctions contradictoires du présent. Chez Tintoret, « l’Absolu, c’est Dieu réfugié dans les âmes », écrit Sartre. Puissions-nous au moins nous réfugier dans les nôtres. Flottant dans l’air du temps, nous nous exaltons ou nous nous inquiétons de l’accélération de l’histoire. Convaincus d’être les démiurges de notre propre re-création, promis nous aussi à l’éternité mais sur terre et à condition d’entériner l’inutilité de nos existences et l’insignifiance de nos visages, nous nous croyons plus légers mais rampons en réalité comme les figures estropiées du Miracle de Saint Augustin, lestées cette fois du poids accablant de l’immatériel. Pris dans l’ouragan des grandes prophéties du moment, lesquelles sont convaincues de produire l’ultime discours sur l’homme, nous avançons, la tête grisée de nouvelles idées vieilles comme le monde. Au vertige de la chute et de l’entassement des corps de Tintoret, s’est substitué celui de l’insoutenable légèreté de l’être et la solitude des individus. 

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Comme Reger dans les Maîtres anciens de Thomas Bernhard, il est possible que nous passions une éternité au musée Jacquemart-André, assis devant un homme à la barbe blanche, ou une femme aux cheveux blond vénitien de Tintoret, à nous dire à la fois que « l’homme est impuissant à se débrouiller avec lui-même et ce qui l’entoure toute sa vie » (Thomas Bernhard), mais que face à « ce grandiose vagabondage dans l’impossible, les yeux jouissent, voilà tout » (Hippolyte Taine, Voyage en Italie).

Voilà tout. Et ce n’est pas si mal.

À voir:

« Éternel Tintoret », musée Jacquemart-André, 158, boulevard Haussmann, 75008 Paris. Jusqu’au 24 janvier 2027.

Bernard-Henri Lévy, mélancolique et survolté

Dans ses Mémoires provisoires, Bernard-Henri Lévy propose un droit d’inventaire sur ses droits d’ingérence…


D’emblée, Bernard-Henri Lévy pose la question fondamentale : « Car qui est-on à la fin ? Celui que l’on est ou ce que l’on a fait ? » L’homme pressé, arpenteur infatigable de la planète en souffrance, ne laisse pas au lecteur le temps de répondre. Citant André Malraux – son presque père spirituel –, il se range de son côté, c’est-à-dire du côté des actes, affirmant ainsi appartenir à la race des héros existentialistes. Pas forcément sartrien, mais bien plutôt malrucien, à l’image de Kyo dans La Condition humaine, cherchant jusqu’à l’essoufflement, et parfois la mort, à se « résoudre dans l’action ».

La Bosnie, sa guerre d’Espagne

À l’orée de ses 78 ans, Bernard-Henri Lévy, mondialement connu sous le sigle BHL, publie ses Mémoires provisoires chez son ami Olivier Nora, viré des éditions Grasset au moment même où l’écrivain mettait le point final à son manuscrit. À la fin de ce monumental ouvrage, BHL se revoit, à 22 ans, montant les escaliers de bois de l’illustre maison appartenant désormais à Vincent Bolloré. Il passe en revue les célèbres auteurs édités par Grasset, les plus fréquentables comme les plus, disons, pusillanimes. Il revient sur l’éviction de Nora, sa noble réaction, sa retenue malgré le coup fatal. Quand il apprend le carton rouge qui sanctionne l’éditeur, il réagit immédiatement par un texto sans ambiguïté : « Je pense à mon éditeur, si élégant et droit dans l’épreuve, que je suivrai là où il ira. » Nora crée durant l’été sa maison d’édition, qui publie son premier livre, celui de BHL. La fraternité n’est pas un mot galvaudé. Elle exprime une qualité essentielle, surtout quand on a été le témoin actif d’innombrables conflits, de la Bosnie – sa guerre d’Espagne – à l’Ukraine, en passant par le massacre des Kurdes, l’assassinat du commandant Massoud en Afghanistan, le génocide des Tutsis, la Libye et la mort non voulue de Kadhafi, etc. Cet engagement volcanique – ce fameux droit d’ingérence –, toujours en faveur des peuples opprimés, est dicté avant tout par la soif inextinguible de liberté, cette « liberté qui appartient à ceux qui l’ont conquise » (Malraux).

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À cheval sur deux siècles, ces Mémoires de plus de 850 pages, écrits dans un style magnétique qui jamais n’hésite, témoignent de la noirceur de la condition humaine, mais également du formidable espoir qu’elle suscite malgré son inéluctable issue. BHL est né le 5 novembre 1948 en Algérie française, à Béni Saf, près de la mer. C’est un peu son paradis perdu, qu’il ne retrouvera jamais. Après de brillantes études à Paris, le goût de l’engagement saisit à la gorge le normalien, agrégé de philosophie. Il veut voir de près « la colère des choses ». Ça commence en 1971 par la guerre d’indépendance du Bangladesh, alors Pakistan oriental. Il veut intégrer la brigade internationale que cherche à constituer Malraux, auquel il rend visite à Verrières-le-Buisson en octobre 1971. L’entrevue ne manque pas de sel, en particulier ce bref échange entre l’auteur de L’Espoir et l’intrépide jeune homme. « Je me demande si je suis à la hauteur. » Réponse de Malraux : « Personne ne l’est. » Voilà de quoi balayer le doute qui fige et insuffler de l’énergie pour la vie entière.

Bernard-Henri Lévy dans l’émission « Questionnaire » (TF1), le 10 septembre 1979. Capture d’écran YT/OpenAI

BHL va provoquer de multiples rencontres, racontées avec précision et parfois avec humour. On croise ses maîtres à penser (Althusser, Levinas), de nombreux écrivains (Albert Cohen, Aragon, Claude Lanzmann, Houellebecq, Salman Rushdie…), des amis chers (Michel Butel, Jean-Paul Enthoven, le « frère choisi »), des présidents de la République (Mitterrand, « claveciniste hors pair des âmes et des intelligences », Chirac, Sarkozy, Hollande, Macron), Benjamin Netanyahou, hermétique à ses arguments philosophiques et religieux, le subversif Pasolini, le dément mais généreux Delon, Dominique de Roux, rôdant secrètement dans les rues de Lisbonne au moment de la révolution des Œillets. La personnalité de cet admirateur de Céline et d’Ezra Pound ne déplaît pas à BHL, preuve qu’il ne demande pas à son interlocuteur ses papiers d’identité. Le rythme ne faiblit pas. Ce sont 60 ans de vie intellectuelle et politique qui défilent sous nos yeux. En ces temps d’inculture et de confusion générale, cela ne peut que renforcer nos défenses immunitaires. Cela permet également de rappeler l’insolence dont fit preuve, à plusieurs reprises, BHL. Une insolence dictée par l’analyse des forces en présence sur l’échiquier. Et laissons aux atrabilaires les identifiants médiatiques de l’écrivain : la chemise blanche, le brushing impeccable et le QG de l’hôtel Raphaël, au sixième étage.

Dynamitages

Résumons les dynamitages de BHL. Publication de La Barbarie à visage humain, en mai 1977, suscitant un débat inédit depuis L’Homme révolté de Camus. BHL s’attaque au progressisme qui ne condamne pas le goulag, ou alors du bout des lèvres. Sartre sort du bois et accuse BHL d’être un agent de la CIA. Le jeune impétueux aux cheveux longs et « au profil de lévrier » jubile. Les lignes bougent, il devient la figure de proue des « nouveaux philosophes ». C’est la rupture avec Deleuze et son indéfendable « optimisme historique ». Non, il ne faut pas être béat d’admiration devant le progressisme.

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Publication ensuite de L’Idéologie française, en janvier 1981. BHL dénonce le fascisme bien français qui fait honteusement fantasmer une partie de la droite depuis Dreyfus ; il tente d’ouvrir le placard moisi de Vichy, où se cachent les fantômes de la Révolution nationale. Le modéré Raymond Aron réfute la thèse du jeune normalien. Mais le condottiere BHL, qui n’hésite pas à se fâcher avec les vieilles gloires de la pensée hexagonale, persiste : « Je suis l’enfant d’un couple diabolique : le fascisme et le stalinisme. » Il dénonce à la fois le totalitarisme rouge et le totalitarisme brun, tenaille historique qui menace de broyer la France. Quand la tenaille de l’extrême droite grippe, c’est celle de l’extrême gauche qui prend le dessus, et inversement. La maladie française est là, souligne BHL. Ça ressurgit en période de crise économique, sociale, culturelle, lorsque le pays est au bord de l’effondrement, comme en juin 1940 ou comme aujourd’hui.

Entre ces deux publications fondamentales, il y a Le Testament de Dieu, en 1979, essai philosophique qui affirme que la pensée juive reste d’une vitalité étonnante, que la Bible et le Talmud doivent dialoguer avec la pensée grecque et la pensée allemande. En d’autres termes, la pensée juive peut parvenir à bloquer la tenaille diabolique. « Être juif, ce n’est pas une religion », précise BHL, influencé par Emmanuel Lévinas. L’écrivain, depuis, occupe le terrain des idées. On peut le railler, mettre sa tête à prix, surveiller ses smartphones et ordinateurs : sa volonté reste inébranlable.

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BHL préfère le terme d’exo-Mémoires à celui, plus classique, de Mémoires. C’est en parlant des autres qu’on en connaît un peu plus sur les identités multiples de l’écrivain. Il évoque le sourire de sa mère, la conversion au catholicisme de sa sœur Véronique, le soldat valeureux de la France libre que fut son père, André Lévy, l’homme qui, parti de rien, fit fortune dans le commerce du bois, mort un 8 novembre, trois jours après l’anniversaire de son fils, et qui continue de l’accompagner quotidiennement. En brossant le portrait si juste de Philippe Sollers, qui fut l’un des rares à le défendre au moment de la sortie de L’Idéologie française, on se dit que BHL parle un peu de lui. Extrait : « C’est cette époque où nous sommes qui est la bonne. Jamais pour personne, il n’y a d’époque de rechange. C’est là qu’il faut jouer, là qu’il faut gagner et c’est ça qu’il faut décrire, raconter, critiquer. Ces principes qui commandent de vivre sans nostalgie, sans dépression, sans mélancolie, il les avait faits siens. »

Peur de l’oubli

Plus dur est de juguler l’angoisse de la mort, du néant qui menace l’œuvre. Dans son roman Les Derniers Jours de Charles Baudelaire, prix Interallié 1988, BHL évoque le gouffre absurde qui engloutit tout. Cet idéal qui ne tient pas face au spleen. Ça le taraude depuis longtemps, cette affaire, c’est-à-dire ce « point le plus obscur de moi-même », rappelé par la complicité complexe avec Delon, lors du tournage du long-métrage Le Jour et la Nuit. À propos de Romain Gary, peu de temps avant son suicide, il écrit, en une phrase sèche : « Cette mélancolie qui le gagnait, à vue d’œil, comme un grand froid… » Lui, qui s’identifia longtemps à Solal, le personnage de Belle du Seigneur, d’Albert Cohen, Solal, le « juif d’affirmation » et non plus le juif qui courbe l’échine, semble hanté par l’oubli. Comme Perken, personnage de La Voie royale, il veut « laisser une cicatrice sur cette carte ». Dans Ennemis publics, ce bel échange avec Houellebecq voit ce dernier affirmer : « (…) pour moi, les livres sont à refaire, de génération en génération, aucun ne peut se prévaloir d’un statut d’éternité (…). » 

Ces Mémoires sont donc provisoires ; ce serait, sinon, donner le point à Thanatos.

Bernard-Henri Lévy, Mémoires provisoires, Olivier Nora Éditions, 858 pages.

Marc Deudon: le peintre éco-anxieux

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Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Par une fin d’après-midi molle et douçâtre d’octobre comme une mangue trop mûre, la Sauvageonne et moi sommes allés saluer notre ami Marc Deudon dans les locaux de la Société d’horticulture, rue Le Nôtre, à Amiens. Ma jeune compagne adore ce lieu ; c’est vrai que cette belle et vaste maison de maître ne manque pas de charme mais je la soupçonne d’être attirée par la statue de l’homme nu qui trône au fond du jardin luxuriant. Elle a le droit, mais tout de même… Si un jour on me retrouve assommé, gisant au pied de la sculpture, c’est que, jaloux, j’ai tenté de le provoquer en lui administrant un coup de boule.

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Marc, lui aussi, aime cette jolie bâtisse ; c’est là qu’il a présenté quelque soixante-dix toiles. Des tableaux singuliers, étonnants, originaux qui, souvent, interpellent. Il avait intitulé son exposition Terre courage, une référence à la pièce de Bertolt Brecht, Mère Courage et ses enfants. « De nos jours, ce titre résonne fort car la terre a bien du courage de nous supporter », commente celui qui s’adonne très souvent à la peinture à huile mais qui n’hésite pas non plus à coller des serpillères sur la toile. « C’est une façon de faire comprendre que les mouchoirs seront bientôt trop petits pour pleurer. Il faudra que les fabricants de serpillères se mettent au boulot ! Mon exposition est engagée ; quand je prends un pinceau, j’ai toujours en moi le poids de l’éco-anxiété ; je ne peux m’empêcher de mettre ses signes d’inquiétude dans chaque tableau. Malgré cela, je pratique un rire jaune car si on oublie l’humour, il ne nous reste plus grand-chose pour respirer. Il y a beaucoup de gens qui s’évadent et qui préfèrent ne rien voir, ne rien entendre. » Un rire jaune ? On ne saurait mieux dire.

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Marc Deudon ne manque pas d’humour ; il le prouve dans la courte autobiographie qu’il a rédigée, lestée de huit photographies de lui-même ; sur ces dernières, on l’y voit torse nu avec un nœud papillon ou la tête recouverte d’une chapka ce qui lui procure une tête d’espion soviétique. Une autobiographie hilarante qui commence ainsi : « Ancien peintre célèbre inconnu qui a souhaité échapper au tumulte médiatique et inquisiteur. Il s’efforce de s’écarter du monde spéculatif et parfois burlesque du microcosme de l’intelligentsia artistique. Dès qu’il attire trop l’intérêt et l’admiration du public, il change de style et prend un pseudonyme. Par exemple: Gustave Callebottes, Nickel Ange, Johnny Van Gogue, Marcel Monnaie, Freddy Nobel. C’est un personnage étrange et insaisissable. On le soupçonne d’avoir réalisé des faux de certaines de ses œuvres, sans doute au cours d’envolées mégalomaniaques. Cela dit, certains disent que c’est une personne affable, serviable et de bonne compagnie, très drôle parfois selon des témoins qui ont voulu rester anonymes. » Marc Deudon, le peintre éco-anxieux sait également être très drôle.

Faites confiance aux «petits» producteurs de livres!

En pleine tourmente, le monde de l’édition est traversé par le doute. L’IA s’est infiltrée dans les catalogues et la tête des lecteurs. Qui croire, désormais? Monsieur Nostalgie ne jure que par la traçabilité de la filière, du manuscrit original à la mise en rayon. Il nous donne quelques pistes : une traduction d’Isabelle Marin, un roman mélancolique de Thierry Clech et un thriller mordant d’Aymeric Patricot…


Le critique se fait « profiler », ces dernières semaines. Il traque les algorithmes du langage, les répétitions suspectes, les aphorismes foireux, les mécaniques virtuelles de l’écriture. Le doute s’est immiscé. Dans cette formulation hasardeuse, souvent dissonante et dérangeante, n’y aurait-il pas la main invisible de la machine ? L’écrivain, supplétif de l’IA, est sur le banc des accusés. Aurions-nous tous été mystifiés ? Tous, victimes. Les journalistes spécialisés, les lecteurs et même les éditeurs n’étant plus capables de différencier un texte original d’une construction informatique. La fin de l’écrit est désormais programmée. À vrai dire, la machination n’est pas nouvelle. Dans les milieux autorisés chers à Coluche, on savait que l’IA était devenue la béquille, voire la colonne vertébrale de nombreux romanciers. Une drogue qui vient palier au départ une défaillance de l’imaginaire, on peine à terminer un paragraphe, on consulte l’IA et on finit par s’adonner aux plaisirs coupables de l’automaticité. Un engrenage mortifère. Une faillite de l’intelligence et de la raison. Mais, avant l’IA tentatrice, de nombreuses maisons d’édition, souvent de taille fort respectable, avec prix et lauréats, pratiquaient, elles aussi, discrètement une écriture mensongère. Combien de manuscrits ont été triturés, ripolinés, passés par le tamis, par le goulot d’étranglement, parfois de plusieurs équipes de « rewriters » pour arriver à un produit standardisé correspondant à la ligne éditoriale voulue ?

Les lecteurs seraient effarés de voir le manuscrit originel, extrêmement faiblard et bancal, de quelques vedettes des étals. La transformation génétique est saisissante. Je ne parle pas ici du travail naturel d’un éditeur sur l’harmonisation d’un texte, mais bien du charcutage qui vire à la supercherie et au remodelage total. Maintenant, avec l’IA, ces maisons feront des économies de personnel car le manuscrit arrivera déjà calibré telle une tomate hors-sol poussant dans une serre surchauffée de Bretagne. Dans la confusion générale, je vous conseille de faire confiance aux « petits » producteurs. Bientôt, on leur décernera un label rouge ou une AOC éditoriale.

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À Nice, Michel Orcel, chez Arcades Ambo, patiemment, savamment, avec une érudition lumineuse construit un catalogue de premier ordre, dans la discrétion et le bonheur des esthètes. Lisez L’amour a tardé d’un jour de Lili Zografou, traduit admirablement du grec par Isabelle Marin. Dans cette même ville de Nice, la maison d’édition indépendante de littérature générale, Les livres de la Promenade, en dehors des modes, à la marge du tout-venant, choisit l’exigence et l’évasion intérieure avec une sélection d’auteurs sans ajouts chimiques. Une manière nouvelle d’éditer avec parcimonie et discernement. Cet automne, paraît S’envoler de Thierry Clech. Un roman introspectif, parfaitement tenu de la première à la dernière page, qui raconte l’errance d’un homme riche fuyant l’ennui et sa propre peau dans un tour du monde. Clech est un conteur soyeux, à la phrase sans graisse, aux mots travaillés, orfévrés qui réussit à décrire l’état de solitude. Ce texte m’a ramené à mes lectures d’adolescence quand je m’engouffrais dans les romans de Mario Soldati illustrés par Pierre Le-Tan, une mélancolie sourde et obsédante, une étrangeté attirante chez des personnages en dissidence et un plaisir équivoque que je qualifierais de lisboète, une saudade sinueuse qui nous emporte et nous déstabilise. Les maisons indépendantes ne sont pas toutes situées dans le Sud-est du pays. À Paris, derrière la place de la Bastille, avec patience et courage, on construit également des catalogues riches et différents. Héliopoles a fait son chemin. Elle a réussi à passer le difficile cap des premières années et s’est installée comme une découvreuse de talents émergents. Dans la collection Serge Safran, sort Les Crapules d’Aymeric Patricot, plume solide, inspirée et féroce. Cet essayiste n’a pas peur du roman, c’est assez rare pour le souligner. Il sait donner vie à ses personnages, leur infuser une vérité sociale et une sincérité dans l’échange des dialogues. Ce que j’aime particulièrement chez cet auteur agile, c’est sa capacité à convoquer le réel (ici, il aborde pêlemêle les violences faites aux femmes, les hypocrisies, l’éducation défaillante et les veules masques de la modernité) sans pour autant les enfermer dans un roman à thèses. Au contraire, il y a un côté Alexandre Dumas dans ce thriller ; une actrice porno mène une enquête pour découvrir l’origine de la « fuite » d’une vidéo. Cette cavalcade mordante est soutenue par un rythme, une énergie salvatrice, une cascade d’événements, vraiment très plaisante simplement pour le plaisir gourmand d’un lecteur avide, et en même temps, sans les forceps idéologiques habituelles, Les Crapules, nous alerte sur une société d’apparence proprette qui dévisse sérieusement. Et nous terrifie par sa vacuité triomphante.

L’IA peut-elle procurer cette effusion-là ? Je ne le crois pas. Par principe de précaution, je préfère donc aujourd’hui me diriger vers des maisons qui croient encore aux vertus de la littérature sans additif.


L’amour a tardé d’un jour de Lili Zografou traduit par Isabelle Marin – Arcades Ambo 160 pages.

S’envoler de Thierry Clech – Les Livres de la Promenade 157 pages.

Les Crapules d’Aymeric Patricot – Héliopoles – Collection Serge Safran 362 pages

Le Nobel de la bonne conscience ?

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Pour la paix, naturellement, le comité Nobel vient de couronner Navi Pillay.

Il faut croire que la paix est devenue une affaire si compliquée qu’on préfère désormais honorer ceux qui instruisent les procès à ceux qui font la guerre. Réconcilier des ennemis exige une patience de chien, désigner le coupable procure des satisfactions plus immédiates, surtout lorsqu’on dispose pour cela d’une tribune, d’un secrétariat et de l’approbation du monde civilisé.

La carrière de Navi Pillay, qui n’est pas une figurante dans cette comédie, mérite le respect. Sud-Africaine née sous l’apartheid, elle a combattu la ségrégation, défendu des persécutés, participé à la construction d’une justice pénale internationale. Tout cela ne lui confère cependant aucune infaillibilité, croyance des grandes consciences. À force d’avoir eu raison contre l’injustice, elles finissent par imaginer qu’elles ne peuvent plus avoir tort.

Madame Pillay présidait la commission d’enquête des Nations Unies qui, en septembre 2025, a conclu qu’Israël commettait un génocide à Gaza. L’accusation a aussitôt fait fureur sur la scène mondiale. Le mot avait trouvé son coupable, les bonnes âmes leur nourriture. Une commission d’enquête venait de parler ; pour  beaucoup, le procès était terminé avant même d’avoir commencé.

Le discuter serait indécent, Gaza a connu une catastrophe humaine, c’est un fait. Les morts se comptent par dizaines de milliers, des familles ont été anéanties, de très nombreux quartiers réduits en poussière. Il faudra sans doute poursuivre les crimes qui peuvent l’être, sans immunité pour personne, rechercher les causes et établir les responsabilités. Mais le nombre des morts ne dispense pas de prouver l’intention génocidaire, ce qu’un juriste devrait être le dernier à oublier. En matière de justice, la compassion n’a jamais constitué une preuve.

Le concept de génocide n’est pas une métaphore destinée à mesurer l’horreur d’une guerre. C’est une qualification juridique dont la gravité exige la preuve d’une intention particulière : détruire un groupe humain comme tel. Puisque la commission estime cette intention démontrée, qu’on examine donc ses preuves et qu’on discute ses raisonnements, et c’est ainsi qu’on dira le droit. Mais, on le voit bien, nous vivons une époque où contester une accusation suffit parfois à vous soupçonner de complicité avec le crime dénoncé puisque, de nos jours, la morale a pris goût aux procédures expéditives, ce qui ne nous promet rien de bon.

Reste une date, dont l’évocation semble désormais gêner les hautes consciences : le 7 octobre 2023. Le Hamas et ses partenaires djihadistes massacraient ce jour-là des civils israéliens, enlevait des otages et ouvraient une guerre dont les Palestiniens allaient eux-mêmes payer un prix effroyable. Rappeler ce commencement ne blanchit aucune faute ultérieure mais permet au moins de ne pas raconter l’histoire en commençant au chapitre qui arrange.

Ce qui nous ramène à cette question lancinante : pourquoi Israël ? Pourquoi ce pays minuscule soulève-t-il des colères auxquelles des continents entiers échappent ? Le Soudan peut compter ses massacres, les guerres africaines leurs charniers, la Chine ses persécutés. L’indignation internationale connaît des préférences, des fidélités et d’étranges absences. Israël, lui, ne quitte jamais la scène. L’historien germano-américain George L. Mosse, dont la famille a fui le nazisme en 1933, avait compris quelque chose d’essentiel à la politique moderne. Les hommes ne se mobilisent pas seulement pour des idées, il leur faut des passions, des mythes, une dramaturgie où reconnaître les bons et les méchants. Dans La Nationalisation des masses, il avait montré comment la politique pouvait devenir une religion séculière, avec ses rites, ses foules et ses certitudes sacrées. Il étudiait le nationalisme et le fascisme européens, non les querelles contemporaines autour d’Israël, mais sa leçon demeure troublante : lorsqu’une cause devient sacrée, le doute ressemble vite à une trahison. On ne cherche plus à convaincre, on exige que chacun choisisse son camp.

Israël est devenu l’un des grands théâtres de ces passions. On peut y dénoncer des erreurs et des fautes réelles, parfois terribles, mais aussi y retrouver cette vieille volupté humaine qui consiste à désigner un coupable autour duquel le monde retrouve, pour quelques instants, l’illusion de son innocence. Il faut être sacrément sot pour soutenir que toute critique d’Israël est antisémite, mais il faut être singulièrement aveugle pour ne pas voir que ce pays occupe dans l’imaginaire politique contemporain une place qui excède de beaucoup sa superficie, sa démographie et sa puissance militaire.

Les Juifs connaissent cette faveur depuis longtemps. Pendant des siècles, on les a chargés de tous les malheurs du monde. Ils avaient tué Dieu, empoisonné les puits, corrompu les royaumes. Lorsque le monde moderne a commencé à se passer de Dieu, ils ont néanmoins conservé leur emploi. On les a retrouvés derrière la banque, les révolutions, le capitalisme et le bolchevisme. Le Juif présentait cet avantage extraordinaire de pouvoir être accusé de posséder le monde tout en conspirant à sa destruction. Il suffisait de changer le costume du coupable pour que la pièce puisse continuer.

Naturellement, les temps ont changé, les accusations aussi. Il serait absurde de confondre la critique d’un État avec les persécutions d’un peuple. Il serait tout aussi vain de ne pas admettre que les passions anciennes ne meurent pas nécessairement avec les mots qui les désignaient. Elles apprennent les usages du siècle. L’antisémitisme lui-même a parfois découvert les vertus de la respectabilité.

Voilà pourquoi le Nobel décerné à Navi Pillay mérite autre chose que les applaudissements convenus. Le comité norvégien assure honorer une vie consacrée au droit international, ce qui est fort bien, mais personne ne peut ignorer que la lauréate vient de présider une commission dont les conclusions sur Israël ont déclenché une immense bataille politique et juridique. En la distinguant aujourd’hui, le Nobel ajoute inévitablement son prestige à cette bataille, même si telle n’est pas son intention proclamée. Décerner une médaille ne transforme pourtant pas une conclusion contestée en vérité judiciaire.

L’Organisation des Nations Unies excelle, du reste, dans cet exercice. On y rencontre des représentants de dictatures venus enseigner les libertés publiques avec le sérieux des spécialistes. Des gouvernements qui remplissent leurs prisons d’opposants y prononcent des discours admirables sur la dignité humaine. Il faut les voir, ces professionnels de l’indignation, découvrir les droits de l’homme chaque fois qu’il s’agit de ceux du voisin. Le spectacle serait désopilant si ces Etats ne produisaient pas tant de morts.

La justice internationale est une conquête trop précieuse pour être abandonnée aux dévots de leur propre vertu. Après Nuremberg, on avait voulu que les crimes les plus graves ne puissent plus se réfugier derrière la souveraineté des États. Cette ambition mérite mieux que les emballements de la conscience publique. Elle exige précisément ce que les grandes croisades morales supportent le moins, à savoir le doute, la contradiction, la preuve.

Honorer Madame Pillay, une femme qui a consacré sa vie à cette justice, n’a rien de scandaleux. Ce qui le serait, en revanche, serait de faire de son prix un argument d’autorité contre ceux qui contestent ses conclusions sur Gaza. Le Nobel récompense une carrière. Il n’a pas le pouvoir de rendre un jugement. On aimerait que les distributeurs de bonne conscience connaissent au moins cette limite à leur générosité.

Elwan prétend

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À la faveur de plusieurs vidéos qui ont été vues des millions de fois sur la toile, un lycéen parisien, Elwan, est devenu la figure la plus identifiée du mouvement lycéen en cours. Bon orateur et parfaitement en phase avec la doxa mélenchoniste, le jeune homme représente bien les contradictions et les fantasmes de la gauche populiste.


Elwan prétend qu’il a dix-sept ans. Cette information paraît vraisemblable. Ses cheveux sont blonds et séparés d’une raie soigneuse ; il a le visage d’un premier communiant et porte un petit foulard rouge et blanc au-dessus de son blouson matelassé bleu marine. Il prépare son baccalauréat au lycée Jacques-Decour, dans le IXe arrondissement de Paris, établissement aux belles façades anciennes, aux cours intérieures et au décor Empire.

Patrimoine culturel gauchiste

Elwan prétend qu’il connaît la misère des lycées de banlieue, qu’il est sensible à leur délabrement et qu’il partage la peine, les indignations et le combat de leurs élèves, lesquels y étudiaient encore récemment mais n’y étudient plus beaucoup depuis qu’ils en bloquent les portes. Elwan a pu apprendre en quatrième, puis en première que les Français avaient fait la Révolution contre les privilèges. Elwan prétend maintenant que c’est aux privilégiés de faire la révolution. Elwan connaît ses classiques : il sait qu’on peut hériter du capital. On découvre avec lui que l’on peut aussi hériter de l’anticapitalisme. C’est même un patrimoine qui se transmet sans droits de succession.

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Elwan prétend combattre les discriminations « sociospatiales » et les rapports de domination. Elwan sait choisir ses mots. Elwan prétend d’ailleurs détenir un haut « patrimoine culturel ». Il n’est pas interdit de le croire. Sa rencontre il y a quelques jours dans la rue avec le youtubeur nationaliste Vincent Lapierre, venu filmer le mouvement lycéen, a révélé que certains adolescents savent encore composer des phrases entières, avec un sujet, un verbe et un complément et même soutenir la contradiction. L’opinion s’en est émerveillée après s’être amusée des prononciations laborieuses de quelques autres manifestants moins nantis. Dans un pays où la maîtrise du français devient chaque année plus incertaine, un lycéen qui sait mettre un complément derrière un verbe passe immédiatement pour un petit Cicéron. Il ne lui manque que le Sénat. Mais Mélenchon, en le serrant dans ses bras, lui a promis une tribune. 

Quelques jours après, en direct sur LCI, Elwan prétend cependant qu’il ne fait pas de politique. Ou du moins que son action ne s’inscrit pas dans celle d’un parti. La précision est intéressante. Mélenchon l’a oint, les journalistes lui cherchent une vocation médiatique et le présentent comme le visage de sa génération.

Un émerveillement

Elwan prétend que la jeunesse n’est pas écoutée. Elwan, qui appartient à cette jeunesse, est pourtant écouté par les journalistes, les députés, les responsables politiques et plusieurs millions de Français. Elwan est sur LCI. On le retrouve sur TF1. On commente sa diction, sa coiffure, ses opinions. Elwan prétend que les adultes n’écoutent pas les enfants. Les adultes prétendent écouter Elwan. Et les adultes s’émerveillent. Ils s’émerveillent de voir qu’en pensant librement, on peut finalement penser comme eux et que l’héritier de l’insoumission garantit aux anciens révoltés une postérité et une transmission de leur révolte.

Elwan prétend que les professeurs, dont il attend la multiplication administrative, devraient descendre de leur estrade et prêter davantage attention aux réalités vécues par leurs élèves. Sur LCI, il a opposé à Bérénice Levet, docteur en philosophie spécialiste de Hannah Arendt,  sa connaissance de la jeunesse et des établissements scolaires. L’intellectuelle a quelques décennies de lectures et d’enseignement derrière elle ; Elwan a dix-sept ans derrière lui. Les conditions du débat sont donc parfaitement équilibrées. Elwan paraît peu disposé à reconnaître que l’autorité du maître procède de ce qu’il sait et de ce que l’élève ignore encore. Elwan prétend qu’il n’ignore pas ce que le professeur prétend savoir. Il prétend que le cours magistral a fait son temps et que la compétence ex cathedra du professeur n’est plus de saison. 

Elwan prétend qu’il faut développer l’esprit critique. C’est aussi ce que prétendent les inspecteurs, les recteurs, les directeurs et toutes les huiles de l’Éducation nationale, qui ont inscrit l’engagement, la prise de position et la dénonciation dans le parcours citoyen. Elwan s’applique à l’exercice scolaire de la désobéissance civile. En attendant qu’elles soient évaluées au baccalauréat, il ne manque aucune de ces épreuves pratiques : montage d’une barricade, rédaction d’un communiqué, emploi du mot systémique. Félicitations du conseil de classe.

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Elwan prétend combattre les préjugés, en particulier les préjugés qui assignent les individus à leur origine sociale, géographique ou à leur couleur de peau. Sur LCI, Elwan rencontre Laëtitia Linon, mère de famille, et Elwan prétend qu’elle connaît bien les quartiers difficiles de Marseille. Laëtitia Linon s’étonne des prétentions d’Elwan. « Pourquoi, parce que je suis noire ? », lui demande-t-elle. Elwan prétend que ce n’est pas du tout pour cette raison qu’il l’a prétendue défavorisée. Elwan prétend pourtant connaître la situation des moins chanceux, comme il a prétendu, face à Bérénice Levet, pouvoir se passer de la science des Anciens ou à tout le moins de la lecture que lui en proposent les maîtres.

Elwan prétend que la jeunesse devrait pouvoir débattre librement. On lui présente Louise Montangon, vingt-deux ans, étudiante en philosophie à Bordeaux, responsable du syndicat de droite UNI dans son université et ancienne candidate du Rassemblement national. Elle prétend qu’une minorité bruyante parle fort mais ne représente pas tous les lycéens et que le droit de manifester n’implique pas de priver aux autres celui d’étudier. Elwan prétend défendre les élèves ; Louise prétend défendre ceux qui voudraient entrer en classe.

Alors Elwan prétend ne pas désespérer Clignancourt. Il prétend que son mouvement est une révolte contre l’ordre établi. Mais Elwan prétend que l’ordre établi gagnerait à recruter plus de professeurs, de surveillants et de personnels administratifs. Elwan a été entendu. Le 8 octobre le ministre lui a répondu et promis l’arrivée de trois mille professeurs remplaçants. Elwan prétendra-t-il avoir fait plier le pouvoir ? En attendant, les vacances approchent, les insurgés regagneront leurs pénates et à la rentrée, Elwan retrouvera le chemin du lycée. Comme on prenait jadis la Bastille, on reprend aujourd’hui les cours. Et Elwan prétendra que c’était une révolution.

Alligator Dundee

Ceux qui ont du mal à comprendre le trumpisme devraient aller faire un séjour dans le bayou. Les chasseurs d’alligators qu’a rencontrés Louis Sarkozy autour du gouverneur de Louisiane, en campagne pour les midterms, tout vulgaires qu’ils sont, travaillent dur, vivent libres et selon leurs principes, et voient dans l’Europe un continent à la ramasse. Reportage.


« Are you Lewis ? » Il est 4 h 45 du matin. La chaleur est déjà surprenante. Mon chauffeur est là : un de ces fameux State Troopers au chapeau rond et plat, sorte de police d’élite des autoroutes, cauchemar des conducteurs prépubères américains. Il conduit son immense Suburban noir, perpétuellement neuf. C’est, sans aucune exagération, un bus, qui ne passerait pas dans la moitié des rues françaises. Tout, ici, est neuf et grand. Ce continent n’a pas l’Histoire, mais il a la géographie. Et l’argent.

Il est 5 h 15 quand nous arrivons au premier Starbucks, bien évidemment ouvert. Quelle idée de ne pas travailler un samedi matin à l’aube ! D’ailleurs, il y a déjà du monde sur la route.

Louis Sarkozy en compagnie du sénateur de Louisiane, Jeremy Stine (debout à gauche).

Il faut bien trente minutes pour que mon chauffeur s’ouvre à moi. On ne parle pas beaucoup ici, et encore moins aux étrangers. Le café glacé du matin (on le boit aussi souvent froid que chaud) aide un peu et lubrifie l’échange. Mais je lui fais comprendre, petit à petit, que je suis à peu près des siens (c’est-à-dire américain, c’est-à-dire de droite) et que je ne me prends pas trop au sérieux. Alors la muraille tombe, et c’est l’avalanche. Il me parle comme s’il me connaissait depuis toujours. Tant mieux, car nous avons deux heures trente de route avant d’arriver à notre destination. « À l’époque, il suffisait de leur donner un coup sur le côté de la tête pour leur remettre les idées en place. Aujourd’hui, on ne peut plus faire ça… Les lois contre les armes à feu sont stupides. Tous les jours, avec mes collègues, on se demande lesquelles on va appliquer… »

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À 6 heures, à Lake Charles, ce sont les premiers bouchons. Tout simplement parce qu’ici, près d’un emploi sur deux dépend des raffineries et des terminaux gaziers, et qu’à 6 heures les équipes de nuit terminent tandis que celles du matin prennent leur poste. Lake Charles vit du pétrole. Depuis 1926, quand on a creusé un chenal pour permettre aux grands navires de remonter jusqu’ici, elle exporte ses hydrocarbures dans le monde entier, et notamment chez nous : la France est l’un des premiers clients du gaz liquéfié américain, dont une partie est chargée ici. « Le cœur du pays et notre avenir ! » me souffle-t-on en passant devant ses immenses cheminées fumantes.

Bienvenue en Trumpie

Notre destination : la chasse à l’alligator organisée par le gouverneur de la Louisiane, Jeff Landry. C’est une vieille tradition de Landry, devenue un événement de fundraising massif. Qu’il est difficile, pour nous Français, de comprendre l’impact de l’argent dans les campagnes américaines ! À peu près tout en dépend. Industriels, entreprises et particuliers financent les campagnes à travers des PAC et des super-PAC, sortes de conglomérats d’intérêts qui brassent des milliards de dollars au profit des candidats prêts à les défendre. Quand je demande si le gouverneur est menacé à l’élection de l’année prochaine, on me répond : « Impossible, il a 20 millions en banque. » La chasse d’aujourd’hui lui rapportera entre 3 et 5 millions de plus. Pourtant, Landry n’est pas très populaire : ses sondages plafonnent autour de 40 %. Mais depuis l’annonce retentissante de l’arrivée de SpaceX, qui promet d’investir 100 milliards de dollars pour construire dans les marais de la paroisse de Vermilion le plus grand port spatial du monde, il est optimiste. Il est vrai que la Louisiane grandit, et que cet État, qui regorge de ressources naturelles inimaginables pour nous, petits Européens, connaît une croissance soutenue. C’est un des États à surveiller.

Ce matin, tout l’establishment républicain est là. Il y a Kash Patel, le directeur du FBI, étrangement réservé, doté du talent social d’une huître, et qui n’avait jamais dirigé la moindre agence, encore moins la plus grande agence de sécurité intérieure de l’histoire de l’humanité. Il y a le district attorney, le procureur en chef, venu avec sa fille et le petit ami de celle-ci, choqué et outré par mon explication du rôle de l’Arcom dans le paysage médiatique français. Il y a du patron d’industrie (l’un d’eux, dans les hydrocarbures, m’explique que son travail consiste essentiellement à imprimer de l’argent), du milliardaire à la pelle, qui se mêlent sans aucun effort, et parfaitement, aux ouvriers et aux gens du bayou. Personne ne mélange l’élite et le prolétaire, le col bleu et le col blanc aussi bien que l’Américain. Le fantasme anti-aristocratique perdure. Ici, les plus puissants et les plus riches sont les plus mal habillés. Patel est en chemisette de camouflage. Le gouverneur, verre à la main, faisant honneur au cocktail matinal, porte une chemisette de campagne à son nom. « La vie est trop courte, me dit un autre convive, pour ne pas la vivre en short et en T-shirt. »

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Et il y a les shérifs, une quinzaine d’entre eux : l’incarnation de cette politique locale et rurale, mythique, autour de laquelle tourne tout le pays. Contrairement à ceux d’autres États, le gouverneur de Louisiane dispose d’énormes pouvoirs. Ceux-ci lui sont conférés par la Constitution de l’État, rédigée en 1973 par une convention constitutionnelle louisianaise, et non par le gouvernement fédéral. C’est le propre du fédéralisme américain que ce que Proudhon appelait « l’éternel problème des peuples libres », c’est-à-dire le juste équilibre entre l’État fédéral et la liberté communale, se joue et se rejoue sans cesse dans toutes ces petites nations qui forment les États-Unis.

Le grand banquet républicain 

Nous mangeons de l’alligator frit et buvons du café noir. Autour de ce petit-déj’ de champion, ces membres de l’élite républicaine font tous la même remarque en apprenant que je suis français: « Vous êtes submergés par l’immigration musulmane. » Et un haut-gradé républicain, postillonnant du gin dans mon café, conclut : « You’ve got to get them the fuck out of there ! » (« Il faut les virer de chez vous, bordel ! ») Ils sont tous protégés par leur condescendance, et parfaitement immunisés contre mes subtilités, car encore enivrés par le succès de leur politique migratoire radicale. Ils ne comprennent pas qu’on ne puisse pas – et encore moins qu’on ne veuille pas – faire de même.

Il est 8 h 30 quand nous montons dans les fameux bateaux, arme à la main, pour aller chasser nos proies. Mon voisin est un homme obèse en T-shirt orange fluo, qui boit une vodka-cranberry et me montre sa montre qui bipe et affiche : « Rythme cardiaque anormal ». Ici, on rit de son cœur.

Notre guide de chasse a passé sa vie dans le bayou : immense, pur, à la nature agressive et la chaleur écrasante, mais aussi sinueux, mystérieux, tapissé de cyprès à jupe et d’une végétation démultipliée à l’infini. Les légions de moustiques sont inarrêtables, le soleil brûlant et les eaux infestées de milliers d’alligators en surpopulation, d’où notre présence au milieu de nulle part. Le guide a la peau d’un Berbère, un ventre généreux, un accent si fort qu’il en est presque contagieux, et le visage agité de tics nerveux, caché sous une casquette immonde, marquée à jamais par le sel d’une transpiration vieille de cinq siècles. Il a 17 frères et sœurs et vit dans une maison flottante sur le bayou, qu’on appelle un camp, mais qu’il surnomme, me dit-il en ricanant, « Versailles ».

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À un moment, notre moteur tombe en panne et peine à redémarrer. Au bout de dix minutes d’acharnement sans succès, un convive, de toute évidence pas du coin, s’approche de notre guide pour lui indiquer que, selon ChatGPT, le problème vient des bougies. Il suffit d’un regard pour qu’il s’éloigne.

Vous avez une question sur Trump ? Il suffit de la poser. Tout le monde parle vite et parle vrai : le ras-le- bol migratoire, le wokisme, l’envie de construire et de croître, de baisser les impôts, et la jouissance du seul fait que Trump gagne.

Pendant sept heures, nous tournons dans ces ruelles tropicales. L’eau est vert foncé et visqueuse. Il y a des bêtes partout. Les mouches et les libellules ont la taille de petits oiseaux. L’odeur est immonde : on l’appelle le parfum du bayou. Les alligators mordent des appâts attachés à des troncs d’arbres et restent prisonniers jusqu’à ce que les efforts qu’ils font pour se libérer attirent l’œil de notre guetteur en chef, qui nous en rapproche. Le chasseur, armé d’une carabine Ruger de calibre .22M, attrape la corde comme un lasso et ramène la bête vers lui, en attendant qu’elle cesse de gesticuler. Une fois la cible immobile, ou à peu près, on tire une balle juste derrière la plaque crânienne, pour qu’elle pénètre directement dans le cerveau (des croquis sont gentiment mis à la disposition des chasseurs non habitués). Ça paraît plus facile que ça ne l’est. Une fois l’animal mort, et s’il est d’une corpulence suffisante, on l’attache et on le hisse sur le bateau. Ainsi les cadavres préhistoriques s’accumulent sur le pont, et le sang glisse généreusement sous nos bottes et brille au soleil.

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À chaque prise, le chasseur fait une incision avec son couteau sous la queue de l’animal, non sans effort, car sa peau est une armure, et y glisse son tag numéroté, afin de bien identifier son trophée et de récupérer plus tard la viande, la peau, le crâne et les griffes. Nous sommes en Amérique. Ici, la propriété compte. Les taxidermistes attendent sur la rive et proposent toutes sortes de tours de magie, dont le crâne monté « à l’européenne », pour immortaliser la tuerie.

On entend souvent le français dans le bayou. Un fabricant de chapeaux me demande d’où je viens : la rumeur s’est répandue que j’étais là. Impossible de ne pas sentir une pointe de fierté à l’idée que la francophonie survit ici, malgré tout. Tout le monde revendique un ancêtre français, chassé d’Acadie par les Britanniques pendant la guerre de Sept Ans, qu’on appelle ici la guerre franco-indienne. Le paradoxe est amusant : on se moque des Européens, mais on se réclame d’eux, comme par un complexe culturel inavoué, encore très présent chez ce peuple qui se veut simple.

La politique, les pieds dans le bayou

Ici, on comprend vite les ressorts du trumpisme : on vous les explique constamment. Il suffit d’écouter. Nul besoin de cultiver sa condescendance et sa prétendue supériorité intellectuelle, comme ces journalistes français qui se proclament experts des États-Unis pour avoir passé six mois dans une université du Nord. Vous avez une question sur Trump ? Il suffit de la poser. Tout le monde parle vite et parle vrai : le ras-le-bol migratoire, le wokisme et le politiquement correct, l’envie de construire et de croître, de baisser les impôts, et la jouissance du seul fait que Trump gagne. C’est en vérité assez facile à comprendre. Ce fut pourtant longtemps, et c’est toujours, hors de portée de toute la bien-pensance journalistique française, qui s’attendait et s’attend encore à ce que le monde entier pense comme elle, et qui ose s’étonner quand ce n’est pas le cas.

Louis Sarkozy avec Richard Lipsey, fgure de l’industrie des armes à feu, et Jeremy Stine, sénateur de Louisiane, septembre 2026. © Louis Sarkozy

Cependant, plus que tout au monde, plus qu’une revendication politique ou un positionnement idéologique, ce que ces gens hurlent à travers leurs mots, leur comportement, leur vie, c’est qu’ils veulent qu’on les laisse tranquilles. Ils veulent être libres. Indépendants. Ce sont des gens qui travaillent, et qui travaillent dur. Des gens aux familles nombreuses, qu’ils ne voient pas assez. Ils aiment la bière, le gumbo et les blagues de Boudreaux et Thibodeaux, une forme d’autodérision cajun. Ils haïssent l’assistanat, la victimisation et l’athéisme. Ils vénèrent leur pays. En un mot, ils veulent qu’on leur foute la paix.

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Les Américains ont tous les défauts du monde. Ils sont vulgaires, kitsch, caricaturaux, assez peu cultivés, impulsifs et gras. On rêve de se recroqueviller dans une librairie après un repas avec eux. Mais chaque fois qu’on les fréquente, non pas à New York ou à Los Angeles, mais chez eux, réellement chez eux, au milieu de leur immense continent qu’ils aiment de tout leur cœur, on reprend un peu confiance. C’est un peu comme se brancher sur un réseau électrique pur. Dieu, qu’ils sont loin, ici, de notre marasme et de notre stagnation, de notre immobilisme et de notre ralentissement, de nos petits problèmes inventés et de nos complexes avoués. Ici, des choses se passent, on se bat encore, et ça avance. Tant mieux. Car on quitte le bayou avec la nette impression que le sort de notre civilisation commune est désormais, et définitivement, entre leurs mains.

Audiovisuel: le service public sévit dans toute la France

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Le service public ne sévit pas qu’à Paris. Ses antennes régionales sont sur la même longueur d’onde pour… parasiter le RN. Le maire de Briey, seule ville RN de Meurthe-et-Moselle, Christophe Roos, s’estime injustement accusé et a exprimé son ras-le-bol…


Les commissaires de l’Audiovisuel public ne se contentent plus de manifester place de Grève (pour évincer de France Inter le journaliste de Valeurs actuelles Charles Sapin, par exemple) : le bataillon des sans-culottes et sans pudeur se met en marche pour couper toutes les têtes qui penchent à droite. Dans leur sillon, ils font école — pas de journalisme, mais de sectarisme et de militantisme —, en « mélanchonnant » les torchons et les serviettes. En province, leurs petits cousins, tristes clones de leurs modèles parisiens, font tout un cirque pour discréditer un certain parti. En Meurthe-et-Moselle, « Ici Lorraine », la voix régionale de Radio France, a ainsi pris pour tête de turc Christophe Roos, le maire de Briey (8 000 habitants), qui a le tort d’être un élu… RN. Ainsi, alors que Christophe Roos n’a été élu qu’en mars dernier, succédant à une dynastie de maires de la droite molle, « Ici Lorraine » a déjà entrepris de dresser le bilan du nouveau maire ! Cela a commencé par un reportage sur l’hôpital local, où la parole du maire a été censurée au profit de militants d’extrême gauche se foutant de l’hôpital comme de la charité pour uniquement accuser le RN de tous les maux…

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Coup de gueule

Pour moquer ces journalistes du service public qui, comme leurs maîtres ès provocations, se croient tout permis, M. Roos a publié un communiqué — une lettre qui ne manque pas de cachet —, intitulée « Ici Lorraine : les méthodes inquisitrices du service public lorrain en croisade contre le RN ». Le maire en a marre : « Nous avons en Lorraine notre Élise Lucet en la personne de la rédactrice en chef d’Ici Lorraine, Mme Hourt, et notre Yann Barthès, son bras droit rédacteur sous-chef M. Munsch d’Ici Lorraine. Je me permets de citer leur nom, ils citent le mien à tour de bras. » Le maire déplore la diffusion dès le mardi 22 septembre d’un reportage intitulé « Les six premiers mois chaotiques du maire RN de Val de Briey », plutôt prématuré quand on rappelle qu’un mandat municipal dure six ans : « Nouveau reportage sous le couvert d’un bilan à six mois des nouvelles majorités municipales. Cette même fine équipe s’intéresserait à Val de Briey (pour rappel : 591 communes dans le 54 et une seule tenue par le RN). Pour ma part, je n’ai jamais vu de bilan de quoi que ce soit à six mois… et encore moins à sept mois du premier tour de l’élection présidentielle. La ficelle est un peu grosse. Mais tellement logique dans cette perspective de lancer la campagne électorale anti-RN. Leur croisade anti-RN. »

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La ficelle étant effectivement grosse, comme la corde d’un pendu, Christophe Roos a refusé de monter sur l’échafaud : « J’ai dit NON à cette interview. Et ils n’ont pas supporté que je leur dise NON. Ils ont tout essayé : d’abord du harcèlement — appel téléphonique, j’ai dit NON poliment à la pâle copie d’Élise Lucet. Plusieurs messages sur mon portable, j’ai toujours dit NON poliment à cette même dame. Intrusion dans la mairie de Val de Briey, j’ai dit NON et reconduit poliment la copie insipide de Yann Barthès à la porte. »

Ras-le-bol de payer pour se faire insulter !

Mis à la porte, ils sont revenus par la fenêtre : celle de l’épicerie sociale, une structure inefficace (en moyenne deux repas par jour…) mais onéreuse que le maire a décidé de supprimer… pour financer et épauler les Restos du Cœur, qui bénéficient d’une expérience inégalable : « Le terne clone de Yann Barthès a voulu rentrer à nouveau dans l’épicerie sociale (comme son confrère de France 3 il y a quelques semaines). Devant les refus de notre agente de le laisser entrer et d’être interviewée (aucune autorisation n’avait été préalablement demandée au maire de la part de ce journaliste), il a commencé à poser des questions sans prévenir notre agente que, à son insu, il était en train de l’enregistrer. Sans aucun état d’âme, sans faire preuve d’aucune déontologie, notre duo journalistique de choc “lorrain” décide de diffuser cet échange volé à l’antenne… Voilà les méthodes inquisitrices et violentes de ces deux personnes. » Mais ces journalistes, comme l’estime Christophe Roos, ne font pas honneur à la profession : « Nous les payons gracieusement avec nos impôts, ils ne respectent rien… Ni les personnes, ni même leur métier. »

«Boutade» : les dernières bouteilles de l’esprit français

François Jonquères signe une fresque pleine d’esprit et d’ironie où les grandes gueules, les mauvais génies et les contempteurs de la modernité ont encore quelques belles bouteilles à déboucher.


Dans son dernier — et peut-être plus beau — roman, François Jonquères relate une vie — ou plutôt, des vies — autour d’un personnage nommé Boutade. Une fresque individuelle où l’existence de cet homme s’entrechoque avec d’autres vies au travers d’épisodes familiaux, amoureux et professionnels.

D’une écriture au style toujours impeccable — un Hussard reste un Hussard —, l’auteur offre aux lecteurs des digressions philosophiques entre observateurs avisés et parfois avinés, réunis autour de bons breuvages — un Hussard reste vraiment un Hussard —, dont une théorie sur le lien entre les groupes sanguins, avec des donneurs et des receveurs, et les comportements humains… Boutade fait partie des premiers, même s’il considère qu’« il recevait souvent plus qu’il ne donnait », et va croiser dans sa vie beaucoup trop de véritables et perfides « receveurs » et « receveuses »…

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C’est l’occasion de retrouver l’ironie mordante de François Jonquères sur notre époque et ses travers. Il a ainsi anticipé les récents scandales littéraires sur l’IA : « Dans un sens, donner un semblant de talent aux bloqués de la jolie phrase, il y a là comme une bonne action. »

François Jonquères en profite pour proposer une véritable « métafiction », que vient clore une sublime mise en abyme dans le chapitre final, portant sur le sens même de la vie et des vies — un Hussard reste un Hussard, mais peut s’adonner parfois à l’optimisme. Comme le rappelle un des personnages s’adressant directement à l’écrivain : « Tous tes personnages, odieusement caricaturaux pour la plupart, exposant le côté le plus obscur de leur âme, il y a un message subliminal là-dessous. Au-delà de leur insigne folie, souvent créée par l’existence même, cette coupable idéale, tu as instillé, saupoudré par touches, l’idée du pardon, de la rédemption. Si je te suis bien, il y a une parcelle de bonté au fond de chaque individu, à l’état de traces parfois, mais toujours là, bien ancrée, y compris chez les pires d’entre nous ».

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En fermant le livre de François Jonquères, vient à l’esprit le célèbre vers de Walt Whitman : « Je suis vaste, je contiens des multitudes », car Boutade, comme tous les êtres, aura plusieurs vies dans la vie, et son existence contiendra cette multitude de toutes les vies passées, rencontrées et effleurées.

Boutade de François Jonquères (Héliopoles) paraît le 15 octobre, 240 pages.

La présidentielle vue d’ici

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Philippe Brun à l’Assemblée nationale, Paris, 15 juillet 2026 © SA HARSIN/SIPA

À sept mois de l’élection présidentielle, les candidats déclarés ou supposés se mettent doucement en ordre de bataille. Ce qui n’empêche pas déjà les couacs et les tensions, tous bords confondus. Condensé de la campagne vue de Béziers. En toute subjectivité, évidemment…


Jamais déçus

Ce qui est bien avec les socialistes, c’est qu’ils arrivent toujours à nous surprendre. Prenez l’organisation des primaires. On apprend le 16 septembre dernier que Philippe Brun, député PS de l’Eure, qui avait pourtant rassemblé le nombre de parrainages requis, ne pourra pas y participer. Tout cela s’est joué la veille au soir, quelques minutes à peine avant l’heure limite de dépôt des candidatures. L’ex-collaboratrice parlementaire de Brun – avec laquelle il aurait eu une liaison – l’aurait dénoncé par téléphone pour l’existence d’un emploi dit « familial » [depuis l’affaire Fillon, un député a interdiction d’employer son conjoint ou sa conjointe], « harcèlement » et « violences physiques ». Évidemment, pour le député qui n’est prévenu de rien – pour des raisons « relatives au secret de l’instruction » [Argh ! le respect du contradictoire et la présomption d’innocence, on en parle ?] –, le réveil est difficile. Imaginez un peu : il se connecte en visio à une réunion du bureau national du Parti et, face à 80 personnes, on l’informe de la « situation » : suspension à titre conservatoire de son propre parti et exit la primaire ! Un vrai bon petit climat totalitaire. Bienvenue chez les « héritiers » de Robert Badinter…

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Prince consort

On peut tenter de nous faire avaler tout ce qu’on voudra, une chose est certaine : Jordan Bardella fait la gueule. Finalement, c’est plutôt rassurant. Il est humain. Avec ses déceptions. Ses coups au moral. Sa mauvaise humeur. Ses hauts et ses bas. On peut le comprendre : la couleuvre « Marine Le Pen candidate » a du mal à passer. Et si l’on en croit les indiscrétions de certains cadres du RN, le retour de Marion dans les bonnes grâces de la « patronne » encore plus ! Réponse officielle des cadres du parti : « Jordan Bardella ne fait pas la gueule, il se prépare à devenir Premier ministre et ça ne donne pas forcément le sourire. » Heureusement, pendant qu’il souffre en silence, il peut toujours compter sur le soutien indéfectible de sa princesse. Laquelle se confie au Figaro Magazine et revient sur ses souvenirs de vacances apparemment studieuses : « L’écriture l’absorbait tellement que, parfois, je devais presque lui demander une audience pour lui parler. » Fichtre ! On comprend mieux qu’il n’ait pas le sourire, en effet.

LFI, le retour

Je vous parlais du Parti socialiste qui ne nous déçoit jamais. Cette fois, il a été battu à plate couture par La France insoumise qui a tout bonnement décidé quels journalistes auraient le privilège d’interroger ou non ses représentants. Alors qu’il l’avait boycottée pendant une semaine, le parti d’extrême gauche a annoncé son retour sur l’antenne de BFMTV en se félicitant « des engagements pris » par la chaîne d’info sur la transparence dans le choix des invités, la fin des annulations de dernière minute, ou encore la publication de correctifs en cas de fausse information. On croit rêver. Mais attention ! LFI pose quand même des limites : elle ne reviendra pas dans l’émission de Sonia Mabrouk, et refuse tout débat avec Raphaël Enthoven ou Robert Ménard pour cause de « dérive de la ligne éditoriale vers l’extrême droite ». C’est dit ! Ben oui, il ne faudrait pas qu’on leur pose des questions gênantes quand même. Rassurons-nous, la direction de BFM a répondu qu’elle restait « libre de sa programmation et de sa ligne éditoriale » et qu’elle « ne saurait en aucun cas se voir dicter des conditions ». Ouf, l’honneur est sauf.

Service public

L’honneur est sauf, mais pas pour tout le monde. Car pendant ce temps, c’est la grève sur France Inter. Revendications salariales ? Conditions de travail dégradées ? Vous n’y êtes pas. C’est bien plus grave. Les heures les plus sombres. Le fascisme de retour. Mais oui, il s’agit bien de la chronique de Charles Sapin, cet « horrible » journaliste, directeur adjoint de Valeurs actuelles, qui s’est fendu, tenez-vous bien, de deux chroniques sur la radio de service public depuis la rentrée : la première sur la dette et la seconde sur l’IA. Sujets hautement subversifs, vous en conviendrez. Donner du temps d’antenne à un représentant de ce journal contribuerait à « banaliser ses idées », à déplacer les limites du « débat acceptable ». Et le pluralisme ne peut en aucun cas servir de prétexte à « légitimer » un discours jugé raciste ou xénophobe. C’est bien connu : la dette et l’IA, c’est xénophobe. Ce qui m’a le plus désespérée dans cette affaire ? La tentative de faire passer l’éviction de Charles Sapin pour une décision assumée de sa part. La lâcheté et l’hypocrisie de nos bonnes âmes de gauche n’ont décidément aucune limite.

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Cerise sur le gâteau

Vous l’avez entendu comme moi ? Emmanuel Macron n’exclut pas de se représenter pour un troisième mandat en 2032. Puis-je me permettre un conseil à notre prochain chef de l’État ? Changez la Constitution rapidement et écartez définitivement cette possibilité !

Lapsus

« Je ne suis pas politicien. Je suis candidat à la présidence de la République. » Aïe ! Gageons qu’Éric Zemmour ne souhaitait pas annoncer sa candidature à l’élection présidentielle de cette façon. D’ailleurs, son entourage l’a confirmé en expliquant qu’il s’agissait d’une « officialisation involontaire au détour d’une phrase ». J’adore la formule. Bon, le suspense est gâché, mais sa vraie fausse annonce aura au moins eu le mérite de faire cesser les rumeurs qui prêtent des ambitions présidentielles à sa compagne, Sarah Knafo. Quoique…

Humour politique

Il pourrait faire partie de la short list pour le concours du prix de l’humour en politique. Le député Olivier Becht (macroniste) a annoncé sa candidature en ces termes : « Je suis candidat. Quand on n’a aucune chance, il faut la saisir. » Il ne pouvait pas mieux dire.

Blond vénitien

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Le Miracle de saint Augustin, Le Tintoret, 1547-1549. © Musée Jacquemart-André

Tintoret est au musée Jacquemart-André et il vaut mieux s’y presser. On y voit des corps michelangelesques, aux gestes dramatiques et tremblants, bercés par les ors et les roux, en lutte ou en extase, d’une magnifique et haute matérialité. Une leçon de pesanteur et de grâce pour nos petites âmes dévorées par le virtuel.


Ils sont bouclés, ramassés en chignon tressé et souvent parsemés de perles claires. Ils sont de mèche avec le front et les tempes, dessinent des arabesques de jour naissant ou de soleil couchant et s’enroulent en de délicieuses volutes de miel autour du visage. Ils sont rebelles, indisciplinés, s’entortillent et coulent le long d’une nuque dégagée, s’échappent des voiles blancs ou noirs inspirés par la sainteté ou le deuil, flottent dans les airs, accompagnent le vol des anges ou la chute de Phaéton, auréolent Marie-Madeleine d’un pieux mouvement de lumière et habillent Suzanne d’une coiffure en épis de blé nouée sur la délicate farine de sa peau nue.

Jacopo Robusti, dit Tintoret (1518-1594), n’est pas le seul artiste de la Renaissance italienne à avoir donné aux chevelures qu’il peignait cette blondeur cuivrée qui a conservé pour nous l’enchantement sensuel du nom : blond vénitien. La Danaé de Titien a elle aussi des cheveux roux, dorés à l’or fin, tout comme la Lucrèce ou la Bella Nani de Véronèse, toutes deux coiffées des douces clartés d’un palais ducal reflété par la fauve Sérénissime République de Venise. Chez Tintoret, toutefois, le blond vénitien est moins une teinte qu’un mouvement : mouvement du blond vers le roux et inversement, vertige dynamique de couleurs vagabondes, jeu incertain d’enchevêtrements de nuances, à l’image d’une œuvre où tout pèse mais rien ne pose, où tout bouge, emporté par la violence du geste, de la lumière et de la perspective.

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Fils de teinturier dans la Venise des maîtres du xvie siècle – ce qui lui vaudra le surnom de Tintoretto (« petit teinturier ») consacré par l’histoire –, le Tintoret nous a laissé une vie de légende. Chassé très jeune de l’atelier du grand Titien où il était entré comme apprenti peut-être un peu trop doué, le voici à 20 ans à la tête de son propre atelier et quatre siècles plus tard au cœur d’un texte publié par Jean-Paul Sartre dans la revue Les Temps modernes, « Le séquestré de Venise ». Ce qu’on a retenu de lui, avec un mélange de fascination et d’agacement, fut sa vitesse d’exécution d’œuvres souvent monumentales (une dizaine par an) et le culot dont il faisait preuve pour passer à tout prix – en faisant don de ses toiles au lieu de les vendre afin d’obtenir d’importantes commandes ultérieures – devant des concurrents exaspérés. Sartre, pour qui le Tintoret illustre la révolte contre l’ordre établi, résume : « Tintoret n’en a rien à foutre. » Sartre toujours, mais en marge cette fois de la perspective sociohistorique qui l’a fait se passionner pour cet unique peintre d’un siècle qui n’était pas le sien, ajoute : « le génie, ce désir fou de traverser la Nuit du monde, et de l’écraser sur les toiles, en le balayant de clartés inconnues ». Le génie des mots s’adresse au génie de la peinture.

Le peintre de la Nuit 

Tintoret traverse la Nuit du monde et balaye ses toiles de clartés inconnues. Précurseur de l’esthétique baroque qui consacrera, dans un monde devenu incertain, l’harmonie du déséquilibre et le dialogue irrésolu des contraires, il violente la douce sensualité de Titien – qu’il continue à vénérer pour son usage de la couleur – et emprunte à Michel-Ange, dont il copie à la pierre noire et au fusain les sculptures, la puissance du trait qui modèle les corps. Ses portraits sortent d’une nuit qui donnera bientôt naissance au clair-obscur de Caravage : seule l’intensité des regards qu’ils nous lancent est le plus court chemin vers autre chose que le fond noir d’où ils émergent vêtus de sombre. Cet homme à la longue barbe mi-dorée, mi-rousse n’est qu’un visage perçant au milieu des ténèbres qu’il réchauffe de ses joues rosies par l’attention que nous lui portons. Sortant des conventions comme il sort de la nuit du tableau, cet homme a été peint à mi-corps, mais sans mains susceptibles de renvoyer une autre part de cette clarté fulgurante qui ne vient pas de la toile. Sa tête flotte dans le vide, suspendue à notre propre regard, l’oreille tendue, écarlate, vers ce qui va peut-être briser le silence et nommer les êtres, les choses, les idées et les sentiments qui, alentour, hésitent à prendre une forme définitive.

Tout est mouvement 

Dans cette traversée de la Nuit, tout va très vite. Tout s’élance et s’avance, à commencer par la figure de Dieu, créateur du monde animal, démiurge du cinquième jour, entraîné par l’envol des oiseaux auxquels il vient de donner vie. Chez Tintoret, le geste est intense, tourbillonnant, quasi cinématographique. Les bras s’ouvrent, les mains prient, montrent les miracles, saisissent les malheureux et les malades, touchent les cœurs des poitrines pieuses avec la force des âmes viriles, et nous implorent de les suivre, tel cet homme agonisant dans le Miracle de saint Augustin (vers 1549-1550), la tête renversée, presque inconscient, noyé de gris mais la main tendue vers nous avec cette foi inébranlable qui préside à la réalisation du miracle : la guérison de tous les estropiés et aveugles sur la tombe de saint Augustin à Pavie. Un peuple de formes humaines inachevées est venu assister au Baptême du Christ (vers 1579) et se penche sur les rives du Jourdain. Ailleurs, les disciples s’agitent, la Cène prend des airs de scène de théâtre, Vénus lève un bras, Suzanne une jambe et la princesse s’enfuit ventre à terre, laissant derrière elle saint Georges terrassant le dragon. Difficile de trouver une figure immobile dans cet univers maniériste secoué par les incessantes contorsions de la matière : chaque geste nie le repos du monde, il n’y a de place que pour le mouvement. La lumière elle-même fond sur la toile, précipitée par l’action, éclatante et soudaine. Seule Marie, peut-être, dans Le Christ parmi les docteurs (1542-1544), affiche un peu de calme et de sérénité : peinte dans le prolongement des colonnes de l’Église, robuste et droite, elle sert de pilier à l’édifice. Sortie de ce rôle momentanément architectural, on la voit bientôt s’évanouir au pied de la Croix, indigente et infâme construction, et choir de tout le poids de son corps sous celui de la douleur.

La Cène, Le Tintoret, 1592-1594. © Musée Jacquemart-André

C’est là une constante dans l’œuvre de Tintoret : les corps pèsent lourd à l’échelle du malheur du monde, et il faut la foi du croyant et le génie de l’artiste pour dire une âme et faire se lever l’absente de toute matière. Les hommes vacillent, chutent, s’affaissent et jonchent le sol. Ils ont beau être bâtis à la Michel-Ange, leur fragilité a l’évidence fulgurante du jour et la noirceur infinie de l’ombre. La Descente de Croix ramène tous les corps vers l’humilité du sol : c’est là que rampent, en un fatras de chairs vaincues, ceux qui ne flottent pas dans les airs, et attendent, sur le dos, la tête tournée vers le Ciel, que se réalise Le Miracle de l’esclave (1548).

Le poids du monde 

« Éternel Tintoret » est le nom de la nouvelle exposition du musée Jacquemart-André, à Paris. Joli titre pour une exposition temporaire, joli titre aussi quand on sait que le divin et l’humain s’enchevêtrent chez Tintoret comme le roux et l’or du blond vénitien, donnant à l’éternité la couleur d’une fulgurance saisie dans l’inextricable chatoiement de la vie. Il est probable que Tintoret continue à nous parler, comme il a pu inspirer Delacroix, Géricault, Ingres, Manet ou Cézanne après lui, et que nous tendions l’oreille à notre tour, comme nombre des personnages de ses œuvres.

Crucifxion, Eugène Delacroix, 1835. © Musée Jacquemart-André

Notre monde a certainement du sien, instable, frémissant, affolé, sculpté par la hâte, soumis aux vibrations d’une réalité effervescente, ouvert aux perspectives décentrées et aux injonctions contradictoires du présent. Chez Tintoret, « l’Absolu, c’est Dieu réfugié dans les âmes », écrit Sartre. Puissions-nous au moins nous réfugier dans les nôtres. Flottant dans l’air du temps, nous nous exaltons ou nous nous inquiétons de l’accélération de l’histoire. Convaincus d’être les démiurges de notre propre re-création, promis nous aussi à l’éternité mais sur terre et à condition d’entériner l’inutilité de nos existences et l’insignifiance de nos visages, nous nous croyons plus légers mais rampons en réalité comme les figures estropiées du Miracle de Saint Augustin, lestées cette fois du poids accablant de l’immatériel. Pris dans l’ouragan des grandes prophéties du moment, lesquelles sont convaincues de produire l’ultime discours sur l’homme, nous avançons, la tête grisée de nouvelles idées vieilles comme le monde. Au vertige de la chute et de l’entassement des corps de Tintoret, s’est substitué celui de l’insoutenable légèreté de l’être et la solitude des individus. 

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Comme Reger dans les Maîtres anciens de Thomas Bernhard, il est possible que nous passions une éternité au musée Jacquemart-André, assis devant un homme à la barbe blanche, ou une femme aux cheveux blond vénitien de Tintoret, à nous dire à la fois que « l’homme est impuissant à se débrouiller avec lui-même et ce qui l’entoure toute sa vie » (Thomas Bernhard), mais que face à « ce grandiose vagabondage dans l’impossible, les yeux jouissent, voilà tout » (Hippolyte Taine, Voyage en Italie).

Voilà tout. Et ce n’est pas si mal.

À voir:

« Éternel Tintoret », musée Jacquemart-André, 158, boulevard Haussmann, 75008 Paris. Jusqu’au 24 janvier 2027.

Bernard-Henri Lévy, mélancolique et survolté

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Bernard-Henri Lévy. © Marc Roussel

Dans ses Mémoires provisoires, Bernard-Henri Lévy propose un droit d’inventaire sur ses droits d’ingérence…


D’emblée, Bernard-Henri Lévy pose la question fondamentale : « Car qui est-on à la fin ? Celui que l’on est ou ce que l’on a fait ? » L’homme pressé, arpenteur infatigable de la planète en souffrance, ne laisse pas au lecteur le temps de répondre. Citant André Malraux – son presque père spirituel –, il se range de son côté, c’est-à-dire du côté des actes, affirmant ainsi appartenir à la race des héros existentialistes. Pas forcément sartrien, mais bien plutôt malrucien, à l’image de Kyo dans La Condition humaine, cherchant jusqu’à l’essoufflement, et parfois la mort, à se « résoudre dans l’action ».

La Bosnie, sa guerre d’Espagne

À l’orée de ses 78 ans, Bernard-Henri Lévy, mondialement connu sous le sigle BHL, publie ses Mémoires provisoires chez son ami Olivier Nora, viré des éditions Grasset au moment même où l’écrivain mettait le point final à son manuscrit. À la fin de ce monumental ouvrage, BHL se revoit, à 22 ans, montant les escaliers de bois de l’illustre maison appartenant désormais à Vincent Bolloré. Il passe en revue les célèbres auteurs édités par Grasset, les plus fréquentables comme les plus, disons, pusillanimes. Il revient sur l’éviction de Nora, sa noble réaction, sa retenue malgré le coup fatal. Quand il apprend le carton rouge qui sanctionne l’éditeur, il réagit immédiatement par un texto sans ambiguïté : « Je pense à mon éditeur, si élégant et droit dans l’épreuve, que je suivrai là où il ira. » Nora crée durant l’été sa maison d’édition, qui publie son premier livre, celui de BHL. La fraternité n’est pas un mot galvaudé. Elle exprime une qualité essentielle, surtout quand on a été le témoin actif d’innombrables conflits, de la Bosnie – sa guerre d’Espagne – à l’Ukraine, en passant par le massacre des Kurdes, l’assassinat du commandant Massoud en Afghanistan, le génocide des Tutsis, la Libye et la mort non voulue de Kadhafi, etc. Cet engagement volcanique – ce fameux droit d’ingérence –, toujours en faveur des peuples opprimés, est dicté avant tout par la soif inextinguible de liberté, cette « liberté qui appartient à ceux qui l’ont conquise » (Malraux).

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À cheval sur deux siècles, ces Mémoires de plus de 850 pages, écrits dans un style magnétique qui jamais n’hésite, témoignent de la noirceur de la condition humaine, mais également du formidable espoir qu’elle suscite malgré son inéluctable issue. BHL est né le 5 novembre 1948 en Algérie française, à Béni Saf, près de la mer. C’est un peu son paradis perdu, qu’il ne retrouvera jamais. Après de brillantes études à Paris, le goût de l’engagement saisit à la gorge le normalien, agrégé de philosophie. Il veut voir de près « la colère des choses ». Ça commence en 1971 par la guerre d’indépendance du Bangladesh, alors Pakistan oriental. Il veut intégrer la brigade internationale que cherche à constituer Malraux, auquel il rend visite à Verrières-le-Buisson en octobre 1971. L’entrevue ne manque pas de sel, en particulier ce bref échange entre l’auteur de L’Espoir et l’intrépide jeune homme. « Je me demande si je suis à la hauteur. » Réponse de Malraux : « Personne ne l’est. » Voilà de quoi balayer le doute qui fige et insuffler de l’énergie pour la vie entière.

Bernard-Henri Lévy dans l’émission « Questionnaire » (TF1), le 10 septembre 1979. Capture d’écran YT/OpenAI

BHL va provoquer de multiples rencontres, racontées avec précision et parfois avec humour. On croise ses maîtres à penser (Althusser, Levinas), de nombreux écrivains (Albert Cohen, Aragon, Claude Lanzmann, Houellebecq, Salman Rushdie…), des amis chers (Michel Butel, Jean-Paul Enthoven, le « frère choisi »), des présidents de la République (Mitterrand, « claveciniste hors pair des âmes et des intelligences », Chirac, Sarkozy, Hollande, Macron), Benjamin Netanyahou, hermétique à ses arguments philosophiques et religieux, le subversif Pasolini, le dément mais généreux Delon, Dominique de Roux, rôdant secrètement dans les rues de Lisbonne au moment de la révolution des Œillets. La personnalité de cet admirateur de Céline et d’Ezra Pound ne déplaît pas à BHL, preuve qu’il ne demande pas à son interlocuteur ses papiers d’identité. Le rythme ne faiblit pas. Ce sont 60 ans de vie intellectuelle et politique qui défilent sous nos yeux. En ces temps d’inculture et de confusion générale, cela ne peut que renforcer nos défenses immunitaires. Cela permet également de rappeler l’insolence dont fit preuve, à plusieurs reprises, BHL. Une insolence dictée par l’analyse des forces en présence sur l’échiquier. Et laissons aux atrabilaires les identifiants médiatiques de l’écrivain : la chemise blanche, le brushing impeccable et le QG de l’hôtel Raphaël, au sixième étage.

Dynamitages

Résumons les dynamitages de BHL. Publication de La Barbarie à visage humain, en mai 1977, suscitant un débat inédit depuis L’Homme révolté de Camus. BHL s’attaque au progressisme qui ne condamne pas le goulag, ou alors du bout des lèvres. Sartre sort du bois et accuse BHL d’être un agent de la CIA. Le jeune impétueux aux cheveux longs et « au profil de lévrier » jubile. Les lignes bougent, il devient la figure de proue des « nouveaux philosophes ». C’est la rupture avec Deleuze et son indéfendable « optimisme historique ». Non, il ne faut pas être béat d’admiration devant le progressisme.

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Publication ensuite de L’Idéologie française, en janvier 1981. BHL dénonce le fascisme bien français qui fait honteusement fantasmer une partie de la droite depuis Dreyfus ; il tente d’ouvrir le placard moisi de Vichy, où se cachent les fantômes de la Révolution nationale. Le modéré Raymond Aron réfute la thèse du jeune normalien. Mais le condottiere BHL, qui n’hésite pas à se fâcher avec les vieilles gloires de la pensée hexagonale, persiste : « Je suis l’enfant d’un couple diabolique : le fascisme et le stalinisme. » Il dénonce à la fois le totalitarisme rouge et le totalitarisme brun, tenaille historique qui menace de broyer la France. Quand la tenaille de l’extrême droite grippe, c’est celle de l’extrême gauche qui prend le dessus, et inversement. La maladie française est là, souligne BHL. Ça ressurgit en période de crise économique, sociale, culturelle, lorsque le pays est au bord de l’effondrement, comme en juin 1940 ou comme aujourd’hui.

Entre ces deux publications fondamentales, il y a Le Testament de Dieu, en 1979, essai philosophique qui affirme que la pensée juive reste d’une vitalité étonnante, que la Bible et le Talmud doivent dialoguer avec la pensée grecque et la pensée allemande. En d’autres termes, la pensée juive peut parvenir à bloquer la tenaille diabolique. « Être juif, ce n’est pas une religion », précise BHL, influencé par Emmanuel Lévinas. L’écrivain, depuis, occupe le terrain des idées. On peut le railler, mettre sa tête à prix, surveiller ses smartphones et ordinateurs : sa volonté reste inébranlable.

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BHL préfère le terme d’exo-Mémoires à celui, plus classique, de Mémoires. C’est en parlant des autres qu’on en connaît un peu plus sur les identités multiples de l’écrivain. Il évoque le sourire de sa mère, la conversion au catholicisme de sa sœur Véronique, le soldat valeureux de la France libre que fut son père, André Lévy, l’homme qui, parti de rien, fit fortune dans le commerce du bois, mort un 8 novembre, trois jours après l’anniversaire de son fils, et qui continue de l’accompagner quotidiennement. En brossant le portrait si juste de Philippe Sollers, qui fut l’un des rares à le défendre au moment de la sortie de L’Idéologie française, on se dit que BHL parle un peu de lui. Extrait : « C’est cette époque où nous sommes qui est la bonne. Jamais pour personne, il n’y a d’époque de rechange. C’est là qu’il faut jouer, là qu’il faut gagner et c’est ça qu’il faut décrire, raconter, critiquer. Ces principes qui commandent de vivre sans nostalgie, sans dépression, sans mélancolie, il les avait faits siens. »

Peur de l’oubli

Plus dur est de juguler l’angoisse de la mort, du néant qui menace l’œuvre. Dans son roman Les Derniers Jours de Charles Baudelaire, prix Interallié 1988, BHL évoque le gouffre absurde qui engloutit tout. Cet idéal qui ne tient pas face au spleen. Ça le taraude depuis longtemps, cette affaire, c’est-à-dire ce « point le plus obscur de moi-même », rappelé par la complicité complexe avec Delon, lors du tournage du long-métrage Le Jour et la Nuit. À propos de Romain Gary, peu de temps avant son suicide, il écrit, en une phrase sèche : « Cette mélancolie qui le gagnait, à vue d’œil, comme un grand froid… » Lui, qui s’identifia longtemps à Solal, le personnage de Belle du Seigneur, d’Albert Cohen, Solal, le « juif d’affirmation » et non plus le juif qui courbe l’échine, semble hanté par l’oubli. Comme Perken, personnage de La Voie royale, il veut « laisser une cicatrice sur cette carte ». Dans Ennemis publics, ce bel échange avec Houellebecq voit ce dernier affirmer : « (…) pour moi, les livres sont à refaire, de génération en génération, aucun ne peut se prévaloir d’un statut d’éternité (…). » 

Ces Mémoires sont donc provisoires ; ce serait, sinon, donner le point à Thanatos.

Bernard-Henri Lévy, Mémoires provisoires, Olivier Nora Éditions, 858 pages.

Marc Deudon: le peintre éco-anxieux

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(c) Philippe Lacoche

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Par une fin d’après-midi molle et douçâtre d’octobre comme une mangue trop mûre, la Sauvageonne et moi sommes allés saluer notre ami Marc Deudon dans les locaux de la Société d’horticulture, rue Le Nôtre, à Amiens. Ma jeune compagne adore ce lieu ; c’est vrai que cette belle et vaste maison de maître ne manque pas de charme mais je la soupçonne d’être attirée par la statue de l’homme nu qui trône au fond du jardin luxuriant. Elle a le droit, mais tout de même… Si un jour on me retrouve assommé, gisant au pied de la sculpture, c’est que, jaloux, j’ai tenté de le provoquer en lui administrant un coup de boule.

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Marc, lui aussi, aime cette jolie bâtisse ; c’est là qu’il a présenté quelque soixante-dix toiles. Des tableaux singuliers, étonnants, originaux qui, souvent, interpellent. Il avait intitulé son exposition Terre courage, une référence à la pièce de Bertolt Brecht, Mère Courage et ses enfants. « De nos jours, ce titre résonne fort car la terre a bien du courage de nous supporter », commente celui qui s’adonne très souvent à la peinture à huile mais qui n’hésite pas non plus à coller des serpillères sur la toile. « C’est une façon de faire comprendre que les mouchoirs seront bientôt trop petits pour pleurer. Il faudra que les fabricants de serpillères se mettent au boulot ! Mon exposition est engagée ; quand je prends un pinceau, j’ai toujours en moi le poids de l’éco-anxiété ; je ne peux m’empêcher de mettre ses signes d’inquiétude dans chaque tableau. Malgré cela, je pratique un rire jaune car si on oublie l’humour, il ne nous reste plus grand-chose pour respirer. Il y a beaucoup de gens qui s’évadent et qui préfèrent ne rien voir, ne rien entendre. » Un rire jaune ? On ne saurait mieux dire.

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Marc Deudon ne manque pas d’humour ; il le prouve dans la courte autobiographie qu’il a rédigée, lestée de huit photographies de lui-même ; sur ces dernières, on l’y voit torse nu avec un nœud papillon ou la tête recouverte d’une chapka ce qui lui procure une tête d’espion soviétique. Une autobiographie hilarante qui commence ainsi : « Ancien peintre célèbre inconnu qui a souhaité échapper au tumulte médiatique et inquisiteur. Il s’efforce de s’écarter du monde spéculatif et parfois burlesque du microcosme de l’intelligentsia artistique. Dès qu’il attire trop l’intérêt et l’admiration du public, il change de style et prend un pseudonyme. Par exemple: Gustave Callebottes, Nickel Ange, Johnny Van Gogue, Marcel Monnaie, Freddy Nobel. C’est un personnage étrange et insaisissable. On le soupçonne d’avoir réalisé des faux de certaines de ses œuvres, sans doute au cours d’envolées mégalomaniaques. Cela dit, certains disent que c’est une personne affable, serviable et de bonne compagnie, très drôle parfois selon des témoins qui ont voulu rester anonymes. » Marc Deudon, le peintre éco-anxieux sait également être très drôle.

Faites confiance aux «petits» producteurs de livres!

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En pleine tourmente, le monde de l’édition est traversé par le doute. L’IA s’est infiltrée dans les catalogues et la tête des lecteurs. Qui croire, désormais? Monsieur Nostalgie ne jure que par la traçabilité de la filière, du manuscrit original à la mise en rayon. Il nous donne quelques pistes : une traduction d’Isabelle Marin, un roman mélancolique de Thierry Clech et un thriller mordant d’Aymeric Patricot…


Le critique se fait « profiler », ces dernières semaines. Il traque les algorithmes du langage, les répétitions suspectes, les aphorismes foireux, les mécaniques virtuelles de l’écriture. Le doute s’est immiscé. Dans cette formulation hasardeuse, souvent dissonante et dérangeante, n’y aurait-il pas la main invisible de la machine ? L’écrivain, supplétif de l’IA, est sur le banc des accusés. Aurions-nous tous été mystifiés ? Tous, victimes. Les journalistes spécialisés, les lecteurs et même les éditeurs n’étant plus capables de différencier un texte original d’une construction informatique. La fin de l’écrit est désormais programmée. À vrai dire, la machination n’est pas nouvelle. Dans les milieux autorisés chers à Coluche, on savait que l’IA était devenue la béquille, voire la colonne vertébrale de nombreux romanciers. Une drogue qui vient palier au départ une défaillance de l’imaginaire, on peine à terminer un paragraphe, on consulte l’IA et on finit par s’adonner aux plaisirs coupables de l’automaticité. Un engrenage mortifère. Une faillite de l’intelligence et de la raison. Mais, avant l’IA tentatrice, de nombreuses maisons d’édition, souvent de taille fort respectable, avec prix et lauréats, pratiquaient, elles aussi, discrètement une écriture mensongère. Combien de manuscrits ont été triturés, ripolinés, passés par le tamis, par le goulot d’étranglement, parfois de plusieurs équipes de « rewriters » pour arriver à un produit standardisé correspondant à la ligne éditoriale voulue ?

Les lecteurs seraient effarés de voir le manuscrit originel, extrêmement faiblard et bancal, de quelques vedettes des étals. La transformation génétique est saisissante. Je ne parle pas ici du travail naturel d’un éditeur sur l’harmonisation d’un texte, mais bien du charcutage qui vire à la supercherie et au remodelage total. Maintenant, avec l’IA, ces maisons feront des économies de personnel car le manuscrit arrivera déjà calibré telle une tomate hors-sol poussant dans une serre surchauffée de Bretagne. Dans la confusion générale, je vous conseille de faire confiance aux « petits » producteurs. Bientôt, on leur décernera un label rouge ou une AOC éditoriale.

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À Nice, Michel Orcel, chez Arcades Ambo, patiemment, savamment, avec une érudition lumineuse construit un catalogue de premier ordre, dans la discrétion et le bonheur des esthètes. Lisez L’amour a tardé d’un jour de Lili Zografou, traduit admirablement du grec par Isabelle Marin. Dans cette même ville de Nice, la maison d’édition indépendante de littérature générale, Les livres de la Promenade, en dehors des modes, à la marge du tout-venant, choisit l’exigence et l’évasion intérieure avec une sélection d’auteurs sans ajouts chimiques. Une manière nouvelle d’éditer avec parcimonie et discernement. Cet automne, paraît S’envoler de Thierry Clech. Un roman introspectif, parfaitement tenu de la première à la dernière page, qui raconte l’errance d’un homme riche fuyant l’ennui et sa propre peau dans un tour du monde. Clech est un conteur soyeux, à la phrase sans graisse, aux mots travaillés, orfévrés qui réussit à décrire l’état de solitude. Ce texte m’a ramené à mes lectures d’adolescence quand je m’engouffrais dans les romans de Mario Soldati illustrés par Pierre Le-Tan, une mélancolie sourde et obsédante, une étrangeté attirante chez des personnages en dissidence et un plaisir équivoque que je qualifierais de lisboète, une saudade sinueuse qui nous emporte et nous déstabilise. Les maisons indépendantes ne sont pas toutes situées dans le Sud-est du pays. À Paris, derrière la place de la Bastille, avec patience et courage, on construit également des catalogues riches et différents. Héliopoles a fait son chemin. Elle a réussi à passer le difficile cap des premières années et s’est installée comme une découvreuse de talents émergents. Dans la collection Serge Safran, sort Les Crapules d’Aymeric Patricot, plume solide, inspirée et féroce. Cet essayiste n’a pas peur du roman, c’est assez rare pour le souligner. Il sait donner vie à ses personnages, leur infuser une vérité sociale et une sincérité dans l’échange des dialogues. Ce que j’aime particulièrement chez cet auteur agile, c’est sa capacité à convoquer le réel (ici, il aborde pêlemêle les violences faites aux femmes, les hypocrisies, l’éducation défaillante et les veules masques de la modernité) sans pour autant les enfermer dans un roman à thèses. Au contraire, il y a un côté Alexandre Dumas dans ce thriller ; une actrice porno mène une enquête pour découvrir l’origine de la « fuite » d’une vidéo. Cette cavalcade mordante est soutenue par un rythme, une énergie salvatrice, une cascade d’événements, vraiment très plaisante simplement pour le plaisir gourmand d’un lecteur avide, et en même temps, sans les forceps idéologiques habituelles, Les Crapules, nous alerte sur une société d’apparence proprette qui dévisse sérieusement. Et nous terrifie par sa vacuité triomphante.

L’IA peut-elle procurer cette effusion-là ? Je ne le crois pas. Par principe de précaution, je préfère donc aujourd’hui me diriger vers des maisons qui croient encore aux vertus de la littérature sans additif.


L’amour a tardé d’un jour de Lili Zografou traduit par Isabelle Marin – Arcades Ambo 160 pages.

S’envoler de Thierry Clech – Les Livres de la Promenade 157 pages.

Les Crapules d’Aymeric Patricot – Héliopoles – Collection Serge Safran 362 pages

Les Crapules

Prix: 23,90 €

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Le Nobel de la bonne conscience ?

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L'avocate sud-africaine Navanethem Pillay, photographiée à Genève en avril 2009 © MARTIAL TREZZINI/AP/SIPA

Pour la paix, naturellement, le comité Nobel vient de couronner Navi Pillay.

Il faut croire que la paix est devenue une affaire si compliquée qu’on préfère désormais honorer ceux qui instruisent les procès à ceux qui font la guerre. Réconcilier des ennemis exige une patience de chien, désigner le coupable procure des satisfactions plus immédiates, surtout lorsqu’on dispose pour cela d’une tribune, d’un secrétariat et de l’approbation du monde civilisé.

La carrière de Navi Pillay, qui n’est pas une figurante dans cette comédie, mérite le respect. Sud-Africaine née sous l’apartheid, elle a combattu la ségrégation, défendu des persécutés, participé à la construction d’une justice pénale internationale. Tout cela ne lui confère cependant aucune infaillibilité, croyance des grandes consciences. À force d’avoir eu raison contre l’injustice, elles finissent par imaginer qu’elles ne peuvent plus avoir tort.

Madame Pillay présidait la commission d’enquête des Nations Unies qui, en septembre 2025, a conclu qu’Israël commettait un génocide à Gaza. L’accusation a aussitôt fait fureur sur la scène mondiale. Le mot avait trouvé son coupable, les bonnes âmes leur nourriture. Une commission d’enquête venait de parler ; pour  beaucoup, le procès était terminé avant même d’avoir commencé.

Le discuter serait indécent, Gaza a connu une catastrophe humaine, c’est un fait. Les morts se comptent par dizaines de milliers, des familles ont été anéanties, de très nombreux quartiers réduits en poussière. Il faudra sans doute poursuivre les crimes qui peuvent l’être, sans immunité pour personne, rechercher les causes et établir les responsabilités. Mais le nombre des morts ne dispense pas de prouver l’intention génocidaire, ce qu’un juriste devrait être le dernier à oublier. En matière de justice, la compassion n’a jamais constitué une preuve.

Le concept de génocide n’est pas une métaphore destinée à mesurer l’horreur d’une guerre. C’est une qualification juridique dont la gravité exige la preuve d’une intention particulière : détruire un groupe humain comme tel. Puisque la commission estime cette intention démontrée, qu’on examine donc ses preuves et qu’on discute ses raisonnements, et c’est ainsi qu’on dira le droit. Mais, on le voit bien, nous vivons une époque où contester une accusation suffit parfois à vous soupçonner de complicité avec le crime dénoncé puisque, de nos jours, la morale a pris goût aux procédures expéditives, ce qui ne nous promet rien de bon.

Reste une date, dont l’évocation semble désormais gêner les hautes consciences : le 7 octobre 2023. Le Hamas et ses partenaires djihadistes massacraient ce jour-là des civils israéliens, enlevait des otages et ouvraient une guerre dont les Palestiniens allaient eux-mêmes payer un prix effroyable. Rappeler ce commencement ne blanchit aucune faute ultérieure mais permet au moins de ne pas raconter l’histoire en commençant au chapitre qui arrange.

Ce qui nous ramène à cette question lancinante : pourquoi Israël ? Pourquoi ce pays minuscule soulève-t-il des colères auxquelles des continents entiers échappent ? Le Soudan peut compter ses massacres, les guerres africaines leurs charniers, la Chine ses persécutés. L’indignation internationale connaît des préférences, des fidélités et d’étranges absences. Israël, lui, ne quitte jamais la scène. L’historien germano-américain George L. Mosse, dont la famille a fui le nazisme en 1933, avait compris quelque chose d’essentiel à la politique moderne. Les hommes ne se mobilisent pas seulement pour des idées, il leur faut des passions, des mythes, une dramaturgie où reconnaître les bons et les méchants. Dans La Nationalisation des masses, il avait montré comment la politique pouvait devenir une religion séculière, avec ses rites, ses foules et ses certitudes sacrées. Il étudiait le nationalisme et le fascisme européens, non les querelles contemporaines autour d’Israël, mais sa leçon demeure troublante : lorsqu’une cause devient sacrée, le doute ressemble vite à une trahison. On ne cherche plus à convaincre, on exige que chacun choisisse son camp.

Israël est devenu l’un des grands théâtres de ces passions. On peut y dénoncer des erreurs et des fautes réelles, parfois terribles, mais aussi y retrouver cette vieille volupté humaine qui consiste à désigner un coupable autour duquel le monde retrouve, pour quelques instants, l’illusion de son innocence. Il faut être sacrément sot pour soutenir que toute critique d’Israël est antisémite, mais il faut être singulièrement aveugle pour ne pas voir que ce pays occupe dans l’imaginaire politique contemporain une place qui excède de beaucoup sa superficie, sa démographie et sa puissance militaire.

Les Juifs connaissent cette faveur depuis longtemps. Pendant des siècles, on les a chargés de tous les malheurs du monde. Ils avaient tué Dieu, empoisonné les puits, corrompu les royaumes. Lorsque le monde moderne a commencé à se passer de Dieu, ils ont néanmoins conservé leur emploi. On les a retrouvés derrière la banque, les révolutions, le capitalisme et le bolchevisme. Le Juif présentait cet avantage extraordinaire de pouvoir être accusé de posséder le monde tout en conspirant à sa destruction. Il suffisait de changer le costume du coupable pour que la pièce puisse continuer.

Naturellement, les temps ont changé, les accusations aussi. Il serait absurde de confondre la critique d’un État avec les persécutions d’un peuple. Il serait tout aussi vain de ne pas admettre que les passions anciennes ne meurent pas nécessairement avec les mots qui les désignaient. Elles apprennent les usages du siècle. L’antisémitisme lui-même a parfois découvert les vertus de la respectabilité.

Voilà pourquoi le Nobel décerné à Navi Pillay mérite autre chose que les applaudissements convenus. Le comité norvégien assure honorer une vie consacrée au droit international, ce qui est fort bien, mais personne ne peut ignorer que la lauréate vient de présider une commission dont les conclusions sur Israël ont déclenché une immense bataille politique et juridique. En la distinguant aujourd’hui, le Nobel ajoute inévitablement son prestige à cette bataille, même si telle n’est pas son intention proclamée. Décerner une médaille ne transforme pourtant pas une conclusion contestée en vérité judiciaire.

L’Organisation des Nations Unies excelle, du reste, dans cet exercice. On y rencontre des représentants de dictatures venus enseigner les libertés publiques avec le sérieux des spécialistes. Des gouvernements qui remplissent leurs prisons d’opposants y prononcent des discours admirables sur la dignité humaine. Il faut les voir, ces professionnels de l’indignation, découvrir les droits de l’homme chaque fois qu’il s’agit de ceux du voisin. Le spectacle serait désopilant si ces Etats ne produisaient pas tant de morts.

La justice internationale est une conquête trop précieuse pour être abandonnée aux dévots de leur propre vertu. Après Nuremberg, on avait voulu que les crimes les plus graves ne puissent plus se réfugier derrière la souveraineté des États. Cette ambition mérite mieux que les emballements de la conscience publique. Elle exige précisément ce que les grandes croisades morales supportent le moins, à savoir le doute, la contradiction, la preuve.

Honorer Madame Pillay, une femme qui a consacré sa vie à cette justice, n’a rien de scandaleux. Ce qui le serait, en revanche, serait de faire de son prix un argument d’autorité contre ceux qui contestent ses conclusions sur Gaza. Le Nobel récompense une carrière. Il n’a pas le pouvoir de rendre un jugement. On aimerait que les distributeurs de bonne conscience connaissent au moins cette limite à leur générosité.

Elwan prétend

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Capture LCI.

À la faveur de plusieurs vidéos qui ont été vues des millions de fois sur la toile, un lycéen parisien, Elwan, est devenu la figure la plus identifiée du mouvement lycéen en cours. Bon orateur et parfaitement en phase avec la doxa mélenchoniste, le jeune homme représente bien les contradictions et les fantasmes de la gauche populiste.


Elwan prétend qu’il a dix-sept ans. Cette information paraît vraisemblable. Ses cheveux sont blonds et séparés d’une raie soigneuse ; il a le visage d’un premier communiant et porte un petit foulard rouge et blanc au-dessus de son blouson matelassé bleu marine. Il prépare son baccalauréat au lycée Jacques-Decour, dans le IXe arrondissement de Paris, établissement aux belles façades anciennes, aux cours intérieures et au décor Empire.

Patrimoine culturel gauchiste

Elwan prétend qu’il connaît la misère des lycées de banlieue, qu’il est sensible à leur délabrement et qu’il partage la peine, les indignations et le combat de leurs élèves, lesquels y étudiaient encore récemment mais n’y étudient plus beaucoup depuis qu’ils en bloquent les portes. Elwan a pu apprendre en quatrième, puis en première que les Français avaient fait la Révolution contre les privilèges. Elwan prétend maintenant que c’est aux privilégiés de faire la révolution. Elwan connaît ses classiques : il sait qu’on peut hériter du capital. On découvre avec lui que l’on peut aussi hériter de l’anticapitalisme. C’est même un patrimoine qui se transmet sans droits de succession.

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Elwan prétend combattre les discriminations « sociospatiales » et les rapports de domination. Elwan sait choisir ses mots. Elwan prétend d’ailleurs détenir un haut « patrimoine culturel ». Il n’est pas interdit de le croire. Sa rencontre il y a quelques jours dans la rue avec le youtubeur nationaliste Vincent Lapierre, venu filmer le mouvement lycéen, a révélé que certains adolescents savent encore composer des phrases entières, avec un sujet, un verbe et un complément et même soutenir la contradiction. L’opinion s’en est émerveillée après s’être amusée des prononciations laborieuses de quelques autres manifestants moins nantis. Dans un pays où la maîtrise du français devient chaque année plus incertaine, un lycéen qui sait mettre un complément derrière un verbe passe immédiatement pour un petit Cicéron. Il ne lui manque que le Sénat. Mais Mélenchon, en le serrant dans ses bras, lui a promis une tribune. 

Quelques jours après, en direct sur LCI, Elwan prétend cependant qu’il ne fait pas de politique. Ou du moins que son action ne s’inscrit pas dans celle d’un parti. La précision est intéressante. Mélenchon l’a oint, les journalistes lui cherchent une vocation médiatique et le présentent comme le visage de sa génération.

Un émerveillement

Elwan prétend que la jeunesse n’est pas écoutée. Elwan, qui appartient à cette jeunesse, est pourtant écouté par les journalistes, les députés, les responsables politiques et plusieurs millions de Français. Elwan est sur LCI. On le retrouve sur TF1. On commente sa diction, sa coiffure, ses opinions. Elwan prétend que les adultes n’écoutent pas les enfants. Les adultes prétendent écouter Elwan. Et les adultes s’émerveillent. Ils s’émerveillent de voir qu’en pensant librement, on peut finalement penser comme eux et que l’héritier de l’insoumission garantit aux anciens révoltés une postérité et une transmission de leur révolte.

Elwan prétend que les professeurs, dont il attend la multiplication administrative, devraient descendre de leur estrade et prêter davantage attention aux réalités vécues par leurs élèves. Sur LCI, il a opposé à Bérénice Levet, docteur en philosophie spécialiste de Hannah Arendt,  sa connaissance de la jeunesse et des établissements scolaires. L’intellectuelle a quelques décennies de lectures et d’enseignement derrière elle ; Elwan a dix-sept ans derrière lui. Les conditions du débat sont donc parfaitement équilibrées. Elwan paraît peu disposé à reconnaître que l’autorité du maître procède de ce qu’il sait et de ce que l’élève ignore encore. Elwan prétend qu’il n’ignore pas ce que le professeur prétend savoir. Il prétend que le cours magistral a fait son temps et que la compétence ex cathedra du professeur n’est plus de saison. 

Elwan prétend qu’il faut développer l’esprit critique. C’est aussi ce que prétendent les inspecteurs, les recteurs, les directeurs et toutes les huiles de l’Éducation nationale, qui ont inscrit l’engagement, la prise de position et la dénonciation dans le parcours citoyen. Elwan s’applique à l’exercice scolaire de la désobéissance civile. En attendant qu’elles soient évaluées au baccalauréat, il ne manque aucune de ces épreuves pratiques : montage d’une barricade, rédaction d’un communiqué, emploi du mot systémique. Félicitations du conseil de classe.

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Elwan prétend combattre les préjugés, en particulier les préjugés qui assignent les individus à leur origine sociale, géographique ou à leur couleur de peau. Sur LCI, Elwan rencontre Laëtitia Linon, mère de famille, et Elwan prétend qu’elle connaît bien les quartiers difficiles de Marseille. Laëtitia Linon s’étonne des prétentions d’Elwan. « Pourquoi, parce que je suis noire ? », lui demande-t-elle. Elwan prétend que ce n’est pas du tout pour cette raison qu’il l’a prétendue défavorisée. Elwan prétend pourtant connaître la situation des moins chanceux, comme il a prétendu, face à Bérénice Levet, pouvoir se passer de la science des Anciens ou à tout le moins de la lecture que lui en proposent les maîtres.

Elwan prétend que la jeunesse devrait pouvoir débattre librement. On lui présente Louise Montangon, vingt-deux ans, étudiante en philosophie à Bordeaux, responsable du syndicat de droite UNI dans son université et ancienne candidate du Rassemblement national. Elle prétend qu’une minorité bruyante parle fort mais ne représente pas tous les lycéens et que le droit de manifester n’implique pas de priver aux autres celui d’étudier. Elwan prétend défendre les élèves ; Louise prétend défendre ceux qui voudraient entrer en classe.

Alors Elwan prétend ne pas désespérer Clignancourt. Il prétend que son mouvement est une révolte contre l’ordre établi. Mais Elwan prétend que l’ordre établi gagnerait à recruter plus de professeurs, de surveillants et de personnels administratifs. Elwan a été entendu. Le 8 octobre le ministre lui a répondu et promis l’arrivée de trois mille professeurs remplaçants. Elwan prétendra-t-il avoir fait plier le pouvoir ? En attendant, les vacances approchent, les insurgés regagneront leurs pénates et à la rentrée, Elwan retrouvera le chemin du lycée. Comme on prenait jadis la Bastille, on reprend aujourd’hui les cours. Et Elwan prétendra que c’était une révolution.

Alligator Dundee

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La chasse annuelle à l’alligator de Jeff Landry, dans le bassin de l’Atchafalaya, en Louisiane. © Jeff Landry

Ceux qui ont du mal à comprendre le trumpisme devraient aller faire un séjour dans le bayou. Les chasseurs d’alligators qu’a rencontrés Louis Sarkozy autour du gouverneur de Louisiane, en campagne pour les midterms, tout vulgaires qu’ils sont, travaillent dur, vivent libres et selon leurs principes, et voient dans l’Europe un continent à la ramasse. Reportage.


« Are you Lewis ? » Il est 4 h 45 du matin. La chaleur est déjà surprenante. Mon chauffeur est là : un de ces fameux State Troopers au chapeau rond et plat, sorte de police d’élite des autoroutes, cauchemar des conducteurs prépubères américains. Il conduit son immense Suburban noir, perpétuellement neuf. C’est, sans aucune exagération, un bus, qui ne passerait pas dans la moitié des rues françaises. Tout, ici, est neuf et grand. Ce continent n’a pas l’Histoire, mais il a la géographie. Et l’argent.

Il est 5 h 15 quand nous arrivons au premier Starbucks, bien évidemment ouvert. Quelle idée de ne pas travailler un samedi matin à l’aube ! D’ailleurs, il y a déjà du monde sur la route.

Louis Sarkozy en compagnie du sénateur de Louisiane, Jeremy Stine (debout à gauche).

Il faut bien trente minutes pour que mon chauffeur s’ouvre à moi. On ne parle pas beaucoup ici, et encore moins aux étrangers. Le café glacé du matin (on le boit aussi souvent froid que chaud) aide un peu et lubrifie l’échange. Mais je lui fais comprendre, petit à petit, que je suis à peu près des siens (c’est-à-dire américain, c’est-à-dire de droite) et que je ne me prends pas trop au sérieux. Alors la muraille tombe, et c’est l’avalanche. Il me parle comme s’il me connaissait depuis toujours. Tant mieux, car nous avons deux heures trente de route avant d’arriver à notre destination. « À l’époque, il suffisait de leur donner un coup sur le côté de la tête pour leur remettre les idées en place. Aujourd’hui, on ne peut plus faire ça… Les lois contre les armes à feu sont stupides. Tous les jours, avec mes collègues, on se demande lesquelles on va appliquer… »

A lire du même auteur: Bâton de feu

À 6 heures, à Lake Charles, ce sont les premiers bouchons. Tout simplement parce qu’ici, près d’un emploi sur deux dépend des raffineries et des terminaux gaziers, et qu’à 6 heures les équipes de nuit terminent tandis que celles du matin prennent leur poste. Lake Charles vit du pétrole. Depuis 1926, quand on a creusé un chenal pour permettre aux grands navires de remonter jusqu’ici, elle exporte ses hydrocarbures dans le monde entier, et notamment chez nous : la France est l’un des premiers clients du gaz liquéfié américain, dont une partie est chargée ici. « Le cœur du pays et notre avenir ! » me souffle-t-on en passant devant ses immenses cheminées fumantes.

Bienvenue en Trumpie

Notre destination : la chasse à l’alligator organisée par le gouverneur de la Louisiane, Jeff Landry. C’est une vieille tradition de Landry, devenue un événement de fundraising massif. Qu’il est difficile, pour nous Français, de comprendre l’impact de l’argent dans les campagnes américaines ! À peu près tout en dépend. Industriels, entreprises et particuliers financent les campagnes à travers des PAC et des super-PAC, sortes de conglomérats d’intérêts qui brassent des milliards de dollars au profit des candidats prêts à les défendre. Quand je demande si le gouverneur est menacé à l’élection de l’année prochaine, on me répond : « Impossible, il a 20 millions en banque. » La chasse d’aujourd’hui lui rapportera entre 3 et 5 millions de plus. Pourtant, Landry n’est pas très populaire : ses sondages plafonnent autour de 40 %. Mais depuis l’annonce retentissante de l’arrivée de SpaceX, qui promet d’investir 100 milliards de dollars pour construire dans les marais de la paroisse de Vermilion le plus grand port spatial du monde, il est optimiste. Il est vrai que la Louisiane grandit, et que cet État, qui regorge de ressources naturelles inimaginables pour nous, petits Européens, connaît une croissance soutenue. C’est un des États à surveiller.

Ce matin, tout l’establishment républicain est là. Il y a Kash Patel, le directeur du FBI, étrangement réservé, doté du talent social d’une huître, et qui n’avait jamais dirigé la moindre agence, encore moins la plus grande agence de sécurité intérieure de l’histoire de l’humanité. Il y a le district attorney, le procureur en chef, venu avec sa fille et le petit ami de celle-ci, choqué et outré par mon explication du rôle de l’Arcom dans le paysage médiatique français. Il y a du patron d’industrie (l’un d’eux, dans les hydrocarbures, m’explique que son travail consiste essentiellement à imprimer de l’argent), du milliardaire à la pelle, qui se mêlent sans aucun effort, et parfaitement, aux ouvriers et aux gens du bayou. Personne ne mélange l’élite et le prolétaire, le col bleu et le col blanc aussi bien que l’Américain. Le fantasme anti-aristocratique perdure. Ici, les plus puissants et les plus riches sont les plus mal habillés. Patel est en chemisette de camouflage. Le gouverneur, verre à la main, faisant honneur au cocktail matinal, porte une chemisette de campagne à son nom. « La vie est trop courte, me dit un autre convive, pour ne pas la vivre en short et en T-shirt. »

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Et il y a les shérifs, une quinzaine d’entre eux : l’incarnation de cette politique locale et rurale, mythique, autour de laquelle tourne tout le pays. Contrairement à ceux d’autres États, le gouverneur de Louisiane dispose d’énormes pouvoirs. Ceux-ci lui sont conférés par la Constitution de l’État, rédigée en 1973 par une convention constitutionnelle louisianaise, et non par le gouvernement fédéral. C’est le propre du fédéralisme américain que ce que Proudhon appelait « l’éternel problème des peuples libres », c’est-à-dire le juste équilibre entre l’État fédéral et la liberté communale, se joue et se rejoue sans cesse dans toutes ces petites nations qui forment les États-Unis.

Le grand banquet républicain 

Nous mangeons de l’alligator frit et buvons du café noir. Autour de ce petit-déj’ de champion, ces membres de l’élite républicaine font tous la même remarque en apprenant que je suis français: « Vous êtes submergés par l’immigration musulmane. » Et un haut-gradé républicain, postillonnant du gin dans mon café, conclut : « You’ve got to get them the fuck out of there ! » (« Il faut les virer de chez vous, bordel ! ») Ils sont tous protégés par leur condescendance, et parfaitement immunisés contre mes subtilités, car encore enivrés par le succès de leur politique migratoire radicale. Ils ne comprennent pas qu’on ne puisse pas – et encore moins qu’on ne veuille pas – faire de même.

Il est 8 h 30 quand nous montons dans les fameux bateaux, arme à la main, pour aller chasser nos proies. Mon voisin est un homme obèse en T-shirt orange fluo, qui boit une vodka-cranberry et me montre sa montre qui bipe et affiche : « Rythme cardiaque anormal ». Ici, on rit de son cœur.

Notre guide de chasse a passé sa vie dans le bayou : immense, pur, à la nature agressive et la chaleur écrasante, mais aussi sinueux, mystérieux, tapissé de cyprès à jupe et d’une végétation démultipliée à l’infini. Les légions de moustiques sont inarrêtables, le soleil brûlant et les eaux infestées de milliers d’alligators en surpopulation, d’où notre présence au milieu de nulle part. Le guide a la peau d’un Berbère, un ventre généreux, un accent si fort qu’il en est presque contagieux, et le visage agité de tics nerveux, caché sous une casquette immonde, marquée à jamais par le sel d’une transpiration vieille de cinq siècles. Il a 17 frères et sœurs et vit dans une maison flottante sur le bayou, qu’on appelle un camp, mais qu’il surnomme, me dit-il en ricanant, « Versailles ».

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À un moment, notre moteur tombe en panne et peine à redémarrer. Au bout de dix minutes d’acharnement sans succès, un convive, de toute évidence pas du coin, s’approche de notre guide pour lui indiquer que, selon ChatGPT, le problème vient des bougies. Il suffit d’un regard pour qu’il s’éloigne.

Vous avez une question sur Trump ? Il suffit de la poser. Tout le monde parle vite et parle vrai : le ras-le- bol migratoire, le wokisme, l’envie de construire et de croître, de baisser les impôts, et la jouissance du seul fait que Trump gagne.

Pendant sept heures, nous tournons dans ces ruelles tropicales. L’eau est vert foncé et visqueuse. Il y a des bêtes partout. Les mouches et les libellules ont la taille de petits oiseaux. L’odeur est immonde : on l’appelle le parfum du bayou. Les alligators mordent des appâts attachés à des troncs d’arbres et restent prisonniers jusqu’à ce que les efforts qu’ils font pour se libérer attirent l’œil de notre guetteur en chef, qui nous en rapproche. Le chasseur, armé d’une carabine Ruger de calibre .22M, attrape la corde comme un lasso et ramène la bête vers lui, en attendant qu’elle cesse de gesticuler. Une fois la cible immobile, ou à peu près, on tire une balle juste derrière la plaque crânienne, pour qu’elle pénètre directement dans le cerveau (des croquis sont gentiment mis à la disposition des chasseurs non habitués). Ça paraît plus facile que ça ne l’est. Une fois l’animal mort, et s’il est d’une corpulence suffisante, on l’attache et on le hisse sur le bateau. Ainsi les cadavres préhistoriques s’accumulent sur le pont, et le sang glisse généreusement sous nos bottes et brille au soleil.

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À chaque prise, le chasseur fait une incision avec son couteau sous la queue de l’animal, non sans effort, car sa peau est une armure, et y glisse son tag numéroté, afin de bien identifier son trophée et de récupérer plus tard la viande, la peau, le crâne et les griffes. Nous sommes en Amérique. Ici, la propriété compte. Les taxidermistes attendent sur la rive et proposent toutes sortes de tours de magie, dont le crâne monté « à l’européenne », pour immortaliser la tuerie.

On entend souvent le français dans le bayou. Un fabricant de chapeaux me demande d’où je viens : la rumeur s’est répandue que j’étais là. Impossible de ne pas sentir une pointe de fierté à l’idée que la francophonie survit ici, malgré tout. Tout le monde revendique un ancêtre français, chassé d’Acadie par les Britanniques pendant la guerre de Sept Ans, qu’on appelle ici la guerre franco-indienne. Le paradoxe est amusant : on se moque des Européens, mais on se réclame d’eux, comme par un complexe culturel inavoué, encore très présent chez ce peuple qui se veut simple.

La politique, les pieds dans le bayou

Ici, on comprend vite les ressorts du trumpisme : on vous les explique constamment. Il suffit d’écouter. Nul besoin de cultiver sa condescendance et sa prétendue supériorité intellectuelle, comme ces journalistes français qui se proclament experts des États-Unis pour avoir passé six mois dans une université du Nord. Vous avez une question sur Trump ? Il suffit de la poser. Tout le monde parle vite et parle vrai : le ras-le-bol migratoire, le wokisme et le politiquement correct, l’envie de construire et de croître, de baisser les impôts, et la jouissance du seul fait que Trump gagne. C’est en vérité assez facile à comprendre. Ce fut pourtant longtemps, et c’est toujours, hors de portée de toute la bien-pensance journalistique française, qui s’attendait et s’attend encore à ce que le monde entier pense comme elle, et qui ose s’étonner quand ce n’est pas le cas.

Louis Sarkozy avec Richard Lipsey, fgure de l’industrie des armes à feu, et Jeremy Stine, sénateur de Louisiane, septembre 2026. © Louis Sarkozy

Cependant, plus que tout au monde, plus qu’une revendication politique ou un positionnement idéologique, ce que ces gens hurlent à travers leurs mots, leur comportement, leur vie, c’est qu’ils veulent qu’on les laisse tranquilles. Ils veulent être libres. Indépendants. Ce sont des gens qui travaillent, et qui travaillent dur. Des gens aux familles nombreuses, qu’ils ne voient pas assez. Ils aiment la bière, le gumbo et les blagues de Boudreaux et Thibodeaux, une forme d’autodérision cajun. Ils haïssent l’assistanat, la victimisation et l’athéisme. Ils vénèrent leur pays. En un mot, ils veulent qu’on leur foute la paix.

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Les Américains ont tous les défauts du monde. Ils sont vulgaires, kitsch, caricaturaux, assez peu cultivés, impulsifs et gras. On rêve de se recroqueviller dans une librairie après un repas avec eux. Mais chaque fois qu’on les fréquente, non pas à New York ou à Los Angeles, mais chez eux, réellement chez eux, au milieu de leur immense continent qu’ils aiment de tout leur cœur, on reprend un peu confiance. C’est un peu comme se brancher sur un réseau électrique pur. Dieu, qu’ils sont loin, ici, de notre marasme et de notre stagnation, de notre immobilisme et de notre ralentissement, de nos petits problèmes inventés et de nos complexes avoués. Ici, des choses se passent, on se bat encore, et ça avance. Tant mieux. Car on quitte le bayou avec la nette impression que le sort de notre civilisation commune est désormais, et définitivement, entre leurs mains.

Audiovisuel: le service public sévit dans toute la France

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DR.

Le service public ne sévit pas qu’à Paris. Ses antennes régionales sont sur la même longueur d’onde pour… parasiter le RN. Le maire de Briey, seule ville RN de Meurthe-et-Moselle, Christophe Roos, s’estime injustement accusé et a exprimé son ras-le-bol…


Les commissaires de l’Audiovisuel public ne se contentent plus de manifester place de Grève (pour évincer de France Inter le journaliste de Valeurs actuelles Charles Sapin, par exemple) : le bataillon des sans-culottes et sans pudeur se met en marche pour couper toutes les têtes qui penchent à droite. Dans leur sillon, ils font école — pas de journalisme, mais de sectarisme et de militantisme —, en « mélanchonnant » les torchons et les serviettes. En province, leurs petits cousins, tristes clones de leurs modèles parisiens, font tout un cirque pour discréditer un certain parti. En Meurthe-et-Moselle, « Ici Lorraine », la voix régionale de Radio France, a ainsi pris pour tête de turc Christophe Roos, le maire de Briey (8 000 habitants), qui a le tort d’être un élu… RN. Ainsi, alors que Christophe Roos n’a été élu qu’en mars dernier, succédant à une dynastie de maires de la droite molle, « Ici Lorraine » a déjà entrepris de dresser le bilan du nouveau maire ! Cela a commencé par un reportage sur l’hôpital local, où la parole du maire a été censurée au profit de militants d’extrême gauche se foutant de l’hôpital comme de la charité pour uniquement accuser le RN de tous les maux…

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Coup de gueule

Pour moquer ces journalistes du service public qui, comme leurs maîtres ès provocations, se croient tout permis, M. Roos a publié un communiqué — une lettre qui ne manque pas de cachet —, intitulée « Ici Lorraine : les méthodes inquisitrices du service public lorrain en croisade contre le RN ». Le maire en a marre : « Nous avons en Lorraine notre Élise Lucet en la personne de la rédactrice en chef d’Ici Lorraine, Mme Hourt, et notre Yann Barthès, son bras droit rédacteur sous-chef M. Munsch d’Ici Lorraine. Je me permets de citer leur nom, ils citent le mien à tour de bras. » Le maire déplore la diffusion dès le mardi 22 septembre d’un reportage intitulé « Les six premiers mois chaotiques du maire RN de Val de Briey », plutôt prématuré quand on rappelle qu’un mandat municipal dure six ans : « Nouveau reportage sous le couvert d’un bilan à six mois des nouvelles majorités municipales. Cette même fine équipe s’intéresserait à Val de Briey (pour rappel : 591 communes dans le 54 et une seule tenue par le RN). Pour ma part, je n’ai jamais vu de bilan de quoi que ce soit à six mois… et encore moins à sept mois du premier tour de l’élection présidentielle. La ficelle est un peu grosse. Mais tellement logique dans cette perspective de lancer la campagne électorale anti-RN. Leur croisade anti-RN. »

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La ficelle étant effectivement grosse, comme la corde d’un pendu, Christophe Roos a refusé de monter sur l’échafaud : « J’ai dit NON à cette interview. Et ils n’ont pas supporté que je leur dise NON. Ils ont tout essayé : d’abord du harcèlement — appel téléphonique, j’ai dit NON poliment à la pâle copie d’Élise Lucet. Plusieurs messages sur mon portable, j’ai toujours dit NON poliment à cette même dame. Intrusion dans la mairie de Val de Briey, j’ai dit NON et reconduit poliment la copie insipide de Yann Barthès à la porte. »

Ras-le-bol de payer pour se faire insulter !

Mis à la porte, ils sont revenus par la fenêtre : celle de l’épicerie sociale, une structure inefficace (en moyenne deux repas par jour…) mais onéreuse que le maire a décidé de supprimer… pour financer et épauler les Restos du Cœur, qui bénéficient d’une expérience inégalable : « Le terne clone de Yann Barthès a voulu rentrer à nouveau dans l’épicerie sociale (comme son confrère de France 3 il y a quelques semaines). Devant les refus de notre agente de le laisser entrer et d’être interviewée (aucune autorisation n’avait été préalablement demandée au maire de la part de ce journaliste), il a commencé à poser des questions sans prévenir notre agente que, à son insu, il était en train de l’enregistrer. Sans aucun état d’âme, sans faire preuve d’aucune déontologie, notre duo journalistique de choc “lorrain” décide de diffuser cet échange volé à l’antenne… Voilà les méthodes inquisitrices et violentes de ces deux personnes. » Mais ces journalistes, comme l’estime Christophe Roos, ne font pas honneur à la profession : « Nous les payons gracieusement avec nos impôts, ils ne respectent rien… Ni les personnes, ni même leur métier. »

«Boutade» : les dernières bouteilles de l’esprit français

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François Jonquères © François Ayme

François Jonquères signe une fresque pleine d’esprit et d’ironie où les grandes gueules, les mauvais génies et les contempteurs de la modernité ont encore quelques belles bouteilles à déboucher.


Dans son dernier — et peut-être plus beau — roman, François Jonquères relate une vie — ou plutôt, des vies — autour d’un personnage nommé Boutade. Une fresque individuelle où l’existence de cet homme s’entrechoque avec d’autres vies au travers d’épisodes familiaux, amoureux et professionnels.

D’une écriture au style toujours impeccable — un Hussard reste un Hussard —, l’auteur offre aux lecteurs des digressions philosophiques entre observateurs avisés et parfois avinés, réunis autour de bons breuvages — un Hussard reste vraiment un Hussard —, dont une théorie sur le lien entre les groupes sanguins, avec des donneurs et des receveurs, et les comportements humains… Boutade fait partie des premiers, même s’il considère qu’« il recevait souvent plus qu’il ne donnait », et va croiser dans sa vie beaucoup trop de véritables et perfides « receveurs » et « receveuses »…

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C’est l’occasion de retrouver l’ironie mordante de François Jonquères sur notre époque et ses travers. Il a ainsi anticipé les récents scandales littéraires sur l’IA : « Dans un sens, donner un semblant de talent aux bloqués de la jolie phrase, il y a là comme une bonne action. »

François Jonquères en profite pour proposer une véritable « métafiction », que vient clore une sublime mise en abyme dans le chapitre final, portant sur le sens même de la vie et des vies — un Hussard reste un Hussard, mais peut s’adonner parfois à l’optimisme. Comme le rappelle un des personnages s’adressant directement à l’écrivain : « Tous tes personnages, odieusement caricaturaux pour la plupart, exposant le côté le plus obscur de leur âme, il y a un message subliminal là-dessous. Au-delà de leur insigne folie, souvent créée par l’existence même, cette coupable idéale, tu as instillé, saupoudré par touches, l’idée du pardon, de la rédemption. Si je te suis bien, il y a une parcelle de bonté au fond de chaque individu, à l’état de traces parfois, mais toujours là, bien ancrée, y compris chez les pires d’entre nous ».

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En fermant le livre de François Jonquères, vient à l’esprit le célèbre vers de Walt Whitman : « Je suis vaste, je contiens des multitudes », car Boutade, comme tous les êtres, aura plusieurs vies dans la vie, et son existence contiendra cette multitude de toutes les vies passées, rencontrées et effleurées.

Boutade de François Jonquères (Héliopoles) paraît le 15 octobre, 240 pages.