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Le volcan Berlioz en éruption

A la Philharmonie de Paris… puis à l’Auditorium de Radio France


Le volcan Berlioz en éruption
Orchestre de l'Opéra national de Paris 23-24 © E. Bauer - OnP

Requiem de Berlioz, filmé et enregistré le vendredi 22 mai à la Philharmonie de Paris, avec l’orchestre et les chœurs de l’Opéra national de Paris, disponible sur France musique. Messe solennelle de Berlioz, à l’Auditorium de Radio France le 2 juillet prochain.


Hector Berlioz a 34 ans lorsqu’il compose sa Grande messe des morts. Le 5 décembre 1837, le colossal monument symphonique résonne dans la Chapelle des Invalides. Etonnamment, la cancel culture n’a pas encore posé sur ce requiem la dalle funéraire qui règlerait son compte à ce must de la musique romantique, les esprits chagrins de la bien-pensance n’ayant toujours pas songé, bizarrement, à s’emparer de la question.

Décolonisons la rue Damrémont !

Remontons à la genèse de cette commande. Le jeune Hector, tout juste marié avec la tragédienne – et tragique – Harriet Smithson, épouse geignarde, intempérante, jalouse, panier percé, est l’esclave de desséchantes obligations matérielles, auxquelles il sacrifie en se forçant à écrire, inlassablement, des articles mal rétribués. Or, en 1837, M. de Gasparin, ministre de l’Intérieur (alors sur le départ), s’est pris d’un faible pour la création contemporaine, et singulièrement pour la musique sacrée. Occis dans l’attentat de Giuseppe Fieschi à la machine infernale perpétré contre le roi Louis-Philippe le 28 juillet 1835, le maréchal Mortier mérite un requiem, croit-on. Gasparin décide d’en passer commande au jeune Berlioz. Mais le vieux Luigi Cherubini (1760-1842) – à qui l’on doit, pour mémoire, les messes des sacres de Louis XVIII puis de Charles X, sans compter le fameux Requiem à la mémoire de Louis XVI -, compositeur très en vue et indétrônable directeur du Conservatoire de Paris, intrigue pour récupérer la commande. Echec : Gasparin ne se dédit pas. Berlioz se met au travail d’arrache-pied dans les mois qui suivent. On lui a promis les 450 exécutants qu’il exige pour une œuvre qu’il veut grandiose. Soudain, catastrophe, alors que les répétitions ont débuté, il apprend que le gouvernement annule tout. Doué d’une vitalité stupéfiante, Hector attend une autre occasion pour produire sa partition. Elle ne se fait pas attendre : le 14 octobre 1837, Charles-Marie Denys de Damrémont, à peine nommé « gouverneur général des possessions françaises dans le nord de l’Afrique », est mortellement atteint par un boulet pendant le siège de Constantine, alors aux mains du plus farouche résistant à l’expansion française en Algérie, Ahmed Bey. Le défunt maréchal est inhumé aux Invalides. Le duc d’Orléans souscrit à la candidature de Berlioz pour dédier à l’héroïque soldat sa Grande messe des morts restée en souffrance…

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Ainsi ce sommet inégalable du génie musical peut-il rendre grâce à l’Algérie française et aux mannes de Damrémont, chef de guerre dont on ne sache pas qu’il fût précisément un tendre à l’égard des indigènes, dans son entreprise de conquête au Maghreb… Devra-t-on vertueusement débaptiser la rue Damrémont, Paris XVIIIème ? La renommer ‘’rue Ahmed Bey’’, pourquoi pas, dans le cadre du devoir de repentance et dans le contexte des tentatives d’apaisement avec la clique de satrapes qui, depuis l’Indépendance, tient le pays sous sa férule ? Devra-t-on, dans cette logique, considérer que Berlioz, complice de cette sanguinaire entreprise de prédation, a failli ; et qu’à ce titre la République laïque s’honorerait de mettre à l’index ce capharnaüm sauvage, qui plus est commis par un mâle dominant ? Par les temps qui courent, on serait à peine surpris que de telles idées puissent se faire jour.

Catherine Pégard au balcon

Philippe Jordan © Johannes Ifkovits

Ironie de l’histoire, le concert unique donné à guichet fermé ce week-end de Pentecôte à la Philharmonie de Paris sous les auspices de l’Opéra de Paris, chœurs et orchestre au garde à vous, avait tout d’un hommage officiel rendu au génie d’Hector Berlioz par la République laïque. Le ministre Catherine Pégard au premier balcon – tiens, je n’ai pas aperçu, parmi l’assistance, toujours repérable au radar de ses toilettes acidulées, la joviale pharmacienne du lyrique, -, au pupitre le maestro Philippe Jordan, comme toujours galbé dans un queue-de-pie haute couture du plus extrême raffinement, le hâle avantageux, le cheveu déméché par un souffle romantique idéalement accordé à la physionomie du compositeur lui-même…  Si la salle était comble, certes les effectifs des phalanges vocales et orchestrales n’atteignaient pas au nombre proprement vertigineux prescrit en son temps par Berlioz : 450 instrumentistes, 250 choristes, chiffres éventuellement doublés, voire triplés, selon sa propre suggestion ! Non, mais les quelques 100 choristes et 200 musiciens de la formation nationale rendaient largement justice aux ambitions volcaniques de cette partition éruptive entre toutes : étagé en amphithéâtre, l’espace de la Philharmonie ne présente pas la réverbération des Invalides : son acoustique superlative suffisait à amplifier comme il se doit, dans une spectaculaire, véhémente quadriphonie, le torrent furieux de cette partition sans équivalent dans le répertoire : huit contrebasses, 10 percussions, 10 timbales, pas moins de huit trompettes, cors, trombones répartis dans la hauteur des balcons, et sur le plateau, une véritable armée de cordes, sans compter les flûtes, hautbois, clarinettes, tubas et bassons… Il faut imaginer le choc de cette tonitruance, à l’époque, de surcroît répartie, innovation suprême de spatialisation, aux quatre points cardinaux ! Et pourtant, sans doute l’oreille contemporaine est-elle moins sensible aujourd’hui à cette assourdissante furie de décibels dont l’emparent le Dies Irae ou le Rex Tremendae qu’à l’envoûtement mélodique, la pulsation éthérée, méditative du Lacrimosa ou du Sanctus… Ces volutes, ces silences captivants, cette retenue suspensive et graduée, rapprochent incontestablement l’esthétique de cette cérémonie funèbre de la dramaturgie propre à l’opéra romantique.  

Pene Pati © Capucine de Chocqueuse

Votre serviteur ne s’est jamais privé d’encenser comme il se doit, dans certaines causeriesantérieures, le talent de Pene Pati. Le ténor samoan n’endossait pas moins, à ses dépens, l’unique point faible de cette performance : car si les Chœurs de l’Opéra de Paris, abondamment sollicités par la partition, ont enflammé, tout au long, d’une puissance vocale souveraine et millimétrée les dix mouvements du chef d’œuvre, on ne pouvait pas en dire autant du soliste, relégué pratiquement hors champ à côté des cuivres sur un balcon latéral, et dont la voix, probablement envisagée comme séraphique, avait l’air de se perdre en haut des cieux : depuis le parterre, elle s’entendait au loin, comme échappée de derrière une porte. Indulgent, le public n’aura pas privé Pati de ses ovations, mais quand même… On a bien senti d’ailleurs que, se tournant en torticolis vers cette présence spectrale, Philippe Jordan était tracassé par une situation qu’il n’avait pas anticipée, et qu’il ne maîtrisait pas. Seul bémol à ce fabuleux Requiem op.5 tel qu’offert, dans un souffle impressionnant, par un Orchestre et Chœurs de l’Opéra de Paris décidément toujours en grande forme, et plus que jamais sous la sobre, pondérée, enveloppante gestique qui de longtemps caractérise le style Jordan.

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L’été 2026 n’en a pas pour autant fini avec Berlioz. Œuvre de jeunesse écrite par un compositeur âgé de 21 ans à peine, précocement hanté par le Jugement dernier (et quoiqu’ayant de bonne heure revendiqué une posture agnostique), sa Messe solennelle (1825) fut donnée à l’église Saint-Roch, puis encore deux ans plus tard à Saint-Eustache, et fut enfin prétendument livrée aux flammes par son auteur. En 1992, par le plus grand des hasards, un instituteur anversois en a retrouvé une partition manuscrite. De ce premier essai de musique sacrée, Hector Berlioz saura réemployer, amplifiés, transfigurés, des passages entiers, en particulier dans la Symphonie fantastique (1830), mais aussi dans le Dies irae, deuxième mouvement du Requiem, justement.

D’où l’intérêt majeur de ce concert unique, programmé à Paris le 2 juillet prochain grâce au concours du Palazzetto Bru Zane, cette incontournable institution transalpine qui, inlassablement, exhume les joyaux de la musique romantique française dans les salles de l’Europe entière, mais également à travers la publication d’élégants livres – disques, édités avec un soin maniaque (on y reviendra). Dans ce contexte, il n’est pas de mauvais aloi d’y associer, en première partie de soirée, une exécution de la Symphonie no 3 en mi bémol majeur, de Louise Farrenc : la compositrice s’honorait de l’admiration de Berlioz. Sa création, en 1849, par la Société des concerts du Conservatoire, contribua beaucoup à asseoir la légitimité d’artiste de dame Farrenc (1804-1875). Contrairement à Berlioz, elle a beaucoup écrit pour le piano.     


En streaming sur le site de France Musique : Requiem de Berlioz, filmé et enregistré le vendredi 22 mai à la Philharmonie de Paris. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris. Direction, Philippe Jordan. Ténor, René Pati. 

Et aussi : Messe solennelle de Berlioz (1824). En première partie, Symphonie n° 3,de Louise Farrenc (1849). Orchestre national de France, chœur de Radio France.  Direction, Dinis Sousa. Avec Chiara Skerath, Julien Henric, Laurent Naouri. Production Radio France, en collaboration avec le Palazzetto Bru Zane. Auditorium de Radio France, Paris. Jeudi 2 juillet 2026, 20h.




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