La grande épopée historique dans laquelle s’est lancé le Théâtre du Soleil voit son deuxième épisode se jouer à la Cartoucherie de Vincennes.
« L’immense travail préalable de lectures que nous avons effectué s’est avéré aussi bouleversant que vertigineux », confiait Ariane Mnouchkine à propos des considérables recherches effectuées par l’ensemble des protagonistes du Théâtre du Soleil pour nourrir ce formidable cycle dramatique qui a été titré Ici sont les Dragons et dont le deuxième volet intitulé Choc et mensonges vient de voir le jour à la Cartoucherie de Vincennes.
L’invasion de l’Ukraine
Un immense travail de documentation en effet ! Concernant les périodes parmi les plus effroyables de l’histoire de l’Humanité. Et qui veut expliquer les heures accablantes que l’on vit aujourd’hui avec l’invasion de l’Ukraine sous les effets de l’impérialisme russe renaissant.
La Victoire était entre nos mains, premier volet d’Ici sont les Dragons, évoquait les horreurs de la Grande Guerre, la folie furieuse du conflit déclenché par les états- majors des empereurs François-Joseph et Guillaume II, et l’aveuglement de Nicolas II, le tsar de toutes les Russies. Mais soulignait surtout les manœuvres, les ignominies des chefs des bolcheviks au temps de la Révolution d’Octobre 1917.
Ce deuxième volet traite des luttes intestines au sein des partis de gauche, de la nécessité vitale du socialisme français de s’arracher au modèle totalitaire russe au moment du Congrès de Tours. Puis de l’apparition du fascisme et des monstruosités du discours nazi, des délires sanglants du léninisme et du stalinisme, de la victoire des totalitarismes.
Une course à l’abîme
Des traités de Versailles et de Trianon jusqu’à la prise de pouvoir d’Hitler en 1933, c’est une nouvelle course à l’abîme qui va précipiter le monde dans l’horreur absolue. Et dans Choc et mensonges, ce sont les écrits, les discours des dictateurs qui font l’essentiel du drame, alors que leur répondent les tentatives de Léon Blum ou de Winston Churchill pour dessiller le regard de leurs contemporains.
Dans cette deuxième période d’une effroyable épopée, même utilisation que dans la première de masques admirablement bien conçus pour incarner Léon Blum, Winston Churchill, Woodrow Wilson ou Mikhaïl Boulgakov d’un côté, Lénine, Staline, Trotski, Zinoviev ou Dzerjinski, mais aussi Hitler, Goebbels, Hirohito ou Henry Ford du côté des ignobles. Ou Louis Frossard et Marcel Cachin pour le camp des imbéciles.
Même gestuelle presque grandguignolesque, mais si parlante, si efficace ! Mêmes fulgurants changements de décors et d’accessoires entre les 37 tableaux du spectacle, changements qui à eux seuls sont de magnifiques exercices de théâtre. Mêmes somptueux effets lumineux. Et pour bien situer géographiquement les épisodes, de superbes toiles de fond, dont celle évoquant Londres n’aurait pas été reniée par William Turner ou Claude Monet.
Une formidable leçon d’histoire
Le discours didactique de Choc et mensonges est très tranché. Ce genre de théâtre épique ne laisse guère de place aux nuances. C’est ce qui fait sa force. Mais il va droit aux faits. Il est une formidable leçon d’histoire brossant à grands traits les conséquences effroyables d’idéologies délétères massacrant sans état d’âme, ni répit, afin de s’imposer. Il laisse voir que même du côté des démocraties, Etats-Unis, France ou Grande-Bretagne, ces idéologies ont aussi leurs partisans… à commencer par ce sinistre crétin d’Edouard VIII tout fiérot de rencontrer le chancelier Hitler dont il partageait quelque peu les vues.
L’ensemble toutefois n’a pas l’allant spectaculaire de la première époque. La restitution du discours de Léon Blum au Congrès de Tours le 27 décembre 1920, aussi admirable et lucide qu’il ait été, passe assez mal au théâtre. Tout comme les détails de l’embaumement de Lénine ou les éructations antisémites d’Adolf Hitler. Ce sont le plus souvent des textes clefs pour faire comprendre les combats entre le Bien et le Mal. Mais quelque peu indigestes sur scène.
Et pourtant ! On rêverait que l’ensemble des citoyens de ce pays puisse découvrir Ici sont les Dragons, puissante fresque si nécessaire aujourd’hui pour faire comprendre le passé proche, au moment où partout sévit une accablante inculture historique et politique et où ressurgissent les spectres du totalitarisme et du populisme.
Ici sont les Dragons. Première et deuxième époque, jusqu’au 30 mai 2026, Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes, Loc. 01 43 74 24 08.
Les médias occidentaux fantasment un Iran résilient et imbattable.
Que se passe-t-il au juste dans le pouvoir et dans la société iranienne depuis le début de la guerre ? On n’en sait rien ou presque, on ne dispose que des images de propagande du régime, de rares informations obtenues par les familles d’exilés, d’un journaliste iranien francophone en poste à Téhéran, Siavosh Ghazi, qui intervient sur la Une et France 24. Il relaie les vidéos des manifestations organisées par le régime pour s’auto célébrer, décrit ce qu’il voit depuis sa fenêtre, en paroles sans doute minutieusement contrôlées par les autorités. Internet coupé, lignes téléphoniques détruites, rues et routes emplies de gravats, la circulation des nouvelles à l’intérieur du pays et avec l’extérieur est sévèrement entravée.
La théorie de l’asperge
L’Iranien d’avril 2026 est donc largement méconnu. Son portrait n’est qu’une silhouette vide encadré d’un paysage de ruines fumantes. Comme la nature informationnelle a horreur du vide, les journalistes, militaires et diplomates qui commentent cette guerre se chargent de peindre eux-mêmes le visage de l’absent. Ils y mettent leurs fantasmes, et surtout ils extrapolent de ce qu’ils savent de l’Iranien sans prendre en compte ses changements depuis 1979 et surtout depuis ce mois de bombardements intensifs. Un peu comme les Européens du XVIème siècle ont comblé la méconnaissance qu’ils avaient des peuples nouvellement rencontrés. Ils ont ainsi créé le mythe du Bon Sauvage à partir de quelques données émoustillantes rapportées par les explorateurs du Pacifique et des Amériques. En 1542, l’explorateur espagnol Nuñez Cabeza de Vaca fit paraître Naufragios où il raconte le naufrage de son galion sur la côte de Floride. Avec quelques compagnons il parvint à regagner Mexico déjà conquis par l’Espagne au terme d’un terrible voyage entre les alligators, les moustiques, les serpents et des tribus indiennes rivalisant de cruauté et de cannibalisme. Le courageux hidalgo ne rencontra pas de Bon Sauvage.
Commençons par l’extraordinaire renouvellement des chefs militaires et politiques à mesure qu’Israël ou les Etats-Unis les exécutent. Mieux que l’hydre de Lerne, mieux que l’auto-régénération de la coquille d’escargot ou de la queue du lézard, un processus quasi biologique s’est mis en place : on exécute le chef des Gardiens de la Révolution d’une province, il surgit aussitôt un successeur. Le successeur éliminé est sur le champ remplacé, et ainsi de suite. C’est comme les asperges en ce moment dans les beaux jardins de France : tu en coupes une, hop, le lendemain tu en as une autre. Je doute que la réalité humaine soit aussi simple. Le chef N° 3, Mohammadi (Pierre), peut se trouver en jalouse rivalité avec le chef N° 2 Asfari (Paul) et monter une cabale pour l’évincer. Ou bien lui envoyer un drone par le travers. Même les glorieux soldats de la République islamique peuvent commettre des « tirs amis »… La légende dorée de la « résistance iranienne » refuse de prendre compte que le remplaçant N° 6 ou 7 est forcément moins capé, moins expérimenté que le N° 1 – sinon ils auraient été à sa place dès le début. Les exécutions commises par les alliés ne sont sûrement pas inutiles, contrairement à ce que veut nous faire croire une bien-pensance journalistique imprégnée d’anti-américanisme et d’anti-israélisme.
Ce que je dis des jalousies ou des rivalités entre Gardiens de la Révolution peut être étendu aux rapports entre militaires et mollahs en Iran. Rivalités, haines de clans, général secrètement athée, mollah secrètement homosexuel rejeté par le jeune colonel dont il est épris, l’Iranien réel obéit au fonctionnement normal de l’humanité. Il est possible que les Gardiens de la révolution conservent en demi-coma le fils Khamenei pour faire croire à un passage de pouvoir en douceur. Il est temps que les journalistes occidentaux prennent les Iraniens pour des hommes avec leurs faiblesses et leurs passions et non pour des asperges.
Une grande civilisation
Le mythe de la défense en mosaïque. Qu’ils sont géniaux, ces Iraniens inventeurs du jeu d’échec ! Ils ont décentralisé leur défense en donnant son autonomie de décision militaire à chacune des 31 provinces de l’Iran. Les communications sont coupées, chaque chef militaire peut prendre ses propres initiatives guerrières. Le colonel d’Ispahan peut tirer à loisir sur l’aéroport de Koweït, celui de Mashad sur le port de Dubaï. 31 petites guerres individuelles ! Je doute fort que Sun Tzu ou Clausewitz soient d’accord avec cet individualisme stratégique. Le manque de coordination de ces fameuses entités de la mosaïque est sans doute l’explication de l’énorme erreur qui a consisté à arroser de missiles et de drones les monarchies arabes du Golfe. Celles-ci étaient plutôt amicales envers l’Iran et sont devenues bouillonnantes de haine. La même erreur a pu se produire le samedi 18 avril lors d’un tir iranien sur un cargo indien : la géniale défense en mosaïque aboutit à multiplier les ennemis de l’Iran. Ce qui n’empêche pas nos colonels et généraux de télévision de s’ébahir devant cette mosaïque qu’ils devraient appeler pagaille.
L’Iranien fantasmé est d’essence intemporelle, les années qui passent ne provoquent en lui aucun changement et les générations se succèdent avec les mêmes idées et les mêmes réflexes, immuables comme les vagues qui frappent les plages de la Mer Caspienne et celles du Golfe arabo-persique. S’il est militaire d’âge mûr, il a gardé le même patriotisme intraitable que les garçons de dix ou douze ans qui partaient se faire exploser sur les mines, clé en plastique du paradis dans la poche pendant l’atroce guerre Iran-Irak. Il a réchappé aux mines, mais ensuite, il n’a pas évolué, il n’a pas compris que « la Terre est un gâteau plein de douceur », il n’a pas détourné l’argent du pétrole pour des vacances à Ibiza, pour envoyer ses enfants étudier à Yale ou Cambridge, pour permettre à sa femme de se faire refaire le nez en Suisse, beaucoup plus sûre que les charlatans turcs. Il montera au combat avec autant de témérité qu’autrefois, comment l’Amérique ne serait-elle pas vaincue ?
Il en va de même pour les mollahs. En 2026, ils restent dans la glorieuse lignée des Martyrs du chiisme prêts à se flageller à mort pour leur foi, et déterminés à se cacher pendant des siècles au fond de leur bunker et à ressurgir comme le Treizième Imam à la fin des temps. Comment les Etats-Unis empêtrés dans leur court-termisme, dans la hausse du gallon de pétrole, dans l’approche des midterms, pourraient-il remporter la victoire sur ces monuments d’impavidité et de continuité, les militaires et religieux iraniens ? Les Français de 1939 n’avaient pas du tout les mêmes sentiments sur la guerre que ceux de 1914, alors que les Iraniens sont éternels, eux, comme les diamants.
Un peu d’histoire…
L’Iranien remonte à la plus haute Antiquité. Comment ne vaincrait-il pas un pays de jeunots qui va bientôt fêter ses 250 ans ? Dans un bel élan de lyrisme hyperbolique dont Trump a dû être jaloux, Eric Brunet a déclaré le 26 mars sur LCI qu’ « il y avait des bibliothèques à Téhéran 5000 ans avant Jésus-Christ pendant que nos aïeux frottaient des silex ». Personne ne lui a objecté que la plus ancienne écriture est celle de Sumer, née aux alentours de -3300 av. JC et que Téhéran a été fondé en 1783. En réalité l’Iranien est comme tout le monde, il a eu ses hauts et ses bas. La petite cité d’Athènes a vaincu à deux reprises les armées de l’immense empire perse. Une minuscule démocratie a écrasé une immense tyrannie dans ce qu’on a appelé les Guerres médiques. « Qui les gouverne, de qui sont-ils esclaves ? » demande la reine Atossa dans Les Perses d’Eschyle. « De personne » lui répond le chœur. Les Lettres Persanes de Montesquieu, parues en 1725, montrent dans les lettres envoyées de Perse par les correspondants d’Usbek et de Rica une société féodale et violente. De grands seigneurs emprisonnent dans leurs harems des foules de femmes et d’eunuques, de pauvres petits Noirs arrachés à l’Afrique et à la virilité par la traite négrière orientale, qui a duré beaucoup plus longtemps que celle de l’Atlantique.
Il y a pourtant un moyen simple de connaître l’Iranien véritable sans en inventer le visage : le cinéma. Personne n’y a fait la moindre allusion parmi les paquets d’experts sévissant dans les médias français. A l’ombre maléfique de ce régime détestable a fleuri un cinéma original, puissant, émouvant. Le grand poète belge Henri Michaux a inventé un pays imaginaire où l’on fait grandir une partie des enfants dans d’épouvantables sévices pour qu’ils deviennent des génies. Procédé qui a réussi à Téhéran. Les Abbas Kiarostami, les Asghar Farhadi et bien d’autres, célébrés à Cannes ou Berlin, sont les enfants battus des tortionnaires au pouvoir. Ils nous montrent les Iraniens d’aujourd’hui qui nous ressemblent comme des frères parce qu’ils sont nos frères. Dans la Fête du Feu d’Asghar Farhadi un couple veut partir en week-end à Dubaï, comme un Londonien qui rêve de Majorque.Dans Une séparation du même, la femme veut divorcer pour partir en Occident, comme tout le monde dans le Sud global sauf les dictateurs. Un jour ou l’autre, nous verrons un film qui se passera dans Téhéran libéré en liesse, peut-être une histoire d’amour naissant entre une de ces si jolies Iraniennes et un petit gars du Middle West.
Au Théâtre de Poche Montparnasse, le spectacle Judith Magre dit Aragon en duo avec Éric Naulleau se prolonge jusqu’à la fin du mois de mai. Tous les lundis à 19 h, le grand poète virtuose de la langue française rencontre l’actrice aux yeux noirs et à la voix féconde…
A peine arrivé à Grenade, sous un soleil de mort et dans la sécheresse de l’été, vous courrez à l’Alhambra, admirer ce palais munificent, ouvragé, perforé de mille trous et d’ouvertures fascinantes, cette forteresse, roc imprenable d’une délicatesse de tisserand. L’Andalousie sera votre refuge, l’échappatoire de votre imaginaire. A peine débarqué de la gare Montparnasse dans ce Paris de la rive gauche, durant les calmes vacances scolaires de Pâques, La Coupole à une coudée de zinc, le musée Zadkine à l’horizon, le surréalisme à la boutonnière, vous voulez la voir. Vous êtes venu pour elle. Vous avez un peu peur. Le trac vous saisit.
Fébrile
Vous avez traversé les plaines endormies de la Beauce, certains se sont même levés aux aurores dans ce bout de la terre cher à Georges Perros, pour être à 19 h 00 devant la salle du Grand Poche. Alors, vous courrez dans les couloirs du métro pour atteindre le Théâtre de Poche, l’antre de la famille Tesson. Vous êtes venu pour l’entendre respirer, suivre des yeux cette vestale de la scène, vous accrocher à ses lèvres pour que le temps s’arrête, pour que le texte et la voix se mêlent encore une fois. Jusqu’à la fin du mois de mai, après avoir récité Apollinaire en 2025 dans ce même lieu, Judith Magre lit le plus virtuose et complexe de nos poètes, Aragon, l’enfant du chaos mental.
La rencontrer vous rend fébrile. Elle fait cet effet-là aux hommes de mémoire. Il n’y a plus beaucoup, dans notre monde fatigué, lessivé par cette virtualité incessante, de personnalités aussi singulières, charismatiques et empreintes d’une si excitante étrangeté. Judith, c’est dans la même seconde, un caractère de feu et une séduction de chasseresse, une diction addictive et persistante en bouche ; avec elle, les songes durent plus longtemps. Judith Magre impressionne évidemment par sa carrière étendue, cascadeuse, presque incompréhensible dans une époque où seules les éphémères viennent mourir sur nos écrans. On n’oublie pas de sitôt une prestation de Judith sur les planches. Les images se sédimentent dans nos têtes. Nous n’avons plus qu’une idée, la revoir à nouveau jouer. Judith s’est donnée à cet art vivant de la transposition, elle a signé un pacte diabolique avec le théâtre. Qu’elle le veuille ou non, à son corps défendant, elle en incarne la passion, le parfum et l’onde nostalgique. Nous sommes donc fébriles à quelques minutes de la rencontrer. On s’installe dans notre fauteuil et elle est déjà là, derrière son pupitre, en surplomb, à quelques mètres de nous, visage de déesse, stoïque, altière, sénatrice romaine, Belphégor aux yeux en amande. Dans sa robe noire et rouge, elle nous fixe. Le public vient pour ce choc émotionnel-là.
Lecture intense
Hier soir, il y avait des anonymes et des vedettes, Michel Drucker et Jean-Michel Ribes avaient fait le déplacement, parce que Judith exerce la même attraction sur tous les spectateurs qu’ils soient connus ou inconnus. Sa présence, don du ciel, presque immobile et portant en elle la trace, le sillon de tant d’auteurs est déjà un grand moment de théâtre. Pour s’approcher d’Aragon, certainement le plus doué des poètes du siècle dernier, le plus naturellement, le plus stylistiquement habile distillateur de mots, l’aisance de sa phrase, son ondulation verdoyante sont un Everest, il fallait la voix de Judith. Sa scansion particulière, naturellement oscillante, sans force, sans manière ; chez elle, la maturation des mots, leur sens et leur portée prennent assurément une autre dimension. Judith lit la poésie et Éric Naulleau, son complice protecteur, en blazer croisé et foulard de soie, drôle et piquant à la fois, la voix très claire, parfaitement posée, nous conte la vie d’Aragon par le prisme de l’amour, de Breton à Elsa, de Nancy à la résistance, des errances idéologiques aux beautés de la langue. Seule la figure de Drieu n’est pas évoquée. Le regard attendri et admiratif qu’Éric Naulleau pose sur Judith contribue à la beauté friable de cette lecture intense. Et puis, la mise en scène nous laisse entendre la poésie chantée de Jean Ferrat et Léo Ferré, on se dit alors que Paris est une bien belle ville pour les amoureux et que Judith est une exceptionnelle interprète.
Marc André est un garçon de son temps. Avec plus d’une corde à son archet : âgé de 23 ans, model boy à ses heures -cf. ses shootings pour la griffe Massimo Dutti, 2,3 millions de likes sur TikTok et 32000 abonnés sur Instagram ! – le beau gosse, Français de souche mais (bien) élevé à Vienne, en a même rajouté une, une cinquième corde, donc, sur sa contrebasse. En sorte d’en élargir la tessiture au maximum. Instrument qu’il a d’ailleurs chargé un luthier lyonnais de remanier pour lui : le manche est devenu démontable. Ainsi le jeune jetsetteur peut-il à loisir emporter son précieux prototype dans ses tournées, le corps placé en soute et le manche en cabine.
Bardé de prix – premier lauréat du ICMA Classeek Award, prix Anton Bruckner de l’Orchestre symphonique de Vienne, Rahn Musikpreis en Suisse, etc. -, l’artiste éphébique, polyglotte et racé intègre en 2025 l’Orchestre symphonique de Lucerne et crée, cette année 2026, un concerto pour contrebasse signé Ivan Boumans avec le Symphonique du Liechtenstein. Chambriste recherché sur les scènes internationales, Marc André se connaît de surcroît une ambition singulière : non content de partager la scène avec des Gauthier Capuçon ou Andreas Ottensamer et de se produire, comme chambriste, du Salzburger Mozarteum à la salle Gaveau, il s’est lancé l’audacieux défi de faire de la contrebasse un authentique instrument soliste. Ce qui suppose d’incorporer à sa panoplie un répertoire traditionnellement dévolu au violoncelle, voire à l’alto.
C’est chose faite avec l’album bien nommé « Mirage », contrat exclusif signé chez Warner Classics, et présenté en concert le 14 avril dernier… au Bal Blomet, adresse parisienne quasi séculaire, d’habitude axée sur le jazz. Autant dire que Marc André ne craint pas le raccord des styles. D’ailleurs, ce CD inaugural – serti dans un élégant design graphique habilement racoleur, où le joli garçon, sanglé dans un débardeur blanc, exhibe le duvet blond de son poitrail musclé – ratisse délibérément très large, à travers une sélection d’arrangements et d’adaptations à l’éclectisme assumé : de Gluck à Dvorak, de Villa Lobos à Debussy, de Schumann au compositeur norvégien contemporain Rolf Lovland, de Manuel De Falla à… Ennio Morricone ! L’accompagnent, au piano Patricia Teruel, et Gabriel Bianco à la guitare pour certains morceaux. Enflé d’un lyrisme tout à la fois frémissant et onctueux, le généreux coffrage de cet instrument généralement placé en fond de scène impose ici sa présence frontale, dans un horizon musical étendu à l’extrême, à la façon d’un véritable manifeste: mirage qui poudroie sur l’immensité du paysage classique !
Dans les bacs : 1 CD Marc André, violoncelle. Warner Classics
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En concert : le 12 juin 2026 dans le cadre du Festival de Saint-Denis
Annoncé au début de la semaine dernière, le limogeage d’Olivier Nora de chez Grasset, propriété du groupe Hachette et par extension de Vincent Bolloré, a provoqué une immense levée de boucliers dans le camp du Bien. Vous avez dit «disproportionnée»?
Au moment où s’écrivent ces lignes, on ne nous signale aucune barricade dans ladite artère ou sur le Boulevard Saint-Germain, tout proche. Le déjeuner dominical chez Lipp ne fut en aucune façon perturbé, l’ex-hôtel particulier de Bernard Tapie, faisant face à la maison d’édition actuellement sur la sellette, ne semble pas devoir être transformé en Fort Chabrol dans les heures qui viennent.
Les vitrines des boutiques chics environnantes n’ont pas eu à souffrir non plus que le brushing tout aussi chic de l’illustre BHL, l’un des chefs à plume de la sédition, qui a salué dans Le Point l’« insurrection des consciences », tant il se voit, tant il se vit en une sorte de réincarnation de Soljenitsyne. Je le cite, lui plus que d’autres qui lui sont en l’occurrence associés, par pur souci de bienveillance. Le passer sous silence lui serait tellement douloureux, n’est-ce pas…
Fronde, dissidence, sédition, de quoi s’agit-il ? Le big boss du groupe d’édition dont dépend la maison concernée, usant de ses prérogatives de big boss, a remercié le directeur de cette dernière, sise rue des Saints-Pères précisément. Sans doute avait-il ses raisons. Il s’en est d’ailleurs ouvert dans la livraison du JDD de ce dimanche. Mais là n’est pas le vrai sujet, comprenez-vous. Ce n’est pas que le boss agisse en boss ni qu’un sous-boss soit poussé vers la sortie qui émeut tant les sécessionnistes. Non, absolument pas. La vraie cause de leur soulèvement héroïque – héroïque, mais si, mais si – est la personnalité même du big boss. La personnalité de celui qui a osé – sans même leur demander leur bénédiction, pensez !
Qui est-il, cet Attila des temps nouveaux ? Milliardaire, issu d’une lignée qui a réussi par le travail. Ça craint. Avec ça, classable à droite et catholique assumé. Du coup, on frise la provocation, comprenez-vous. Bref, vous avez là l’idéal incarné pour les grands esprits et les belles âmes en mal de punching-ball. Alors, la clique y va de bon cœur. La race des signeurs s’en donne à cœur joie. Et que j’te pétitionne en long en large et en travers. De quoi assurer pour la décennie à venir le renouvellement de son rond de serviette sur les ondes et les écrans des médias autorisés. Vu sous cet angle, ce serait plutôt malin, non ?
Avec cela, on claque la porte avec autant de fracas que dans Feydeau. Quand on vous dit qu’on est dans l’épopée ! Tout un bataillon prend le maquis. Ah mais ! Combien d’auteurs en sont-ils à rompre les amarres ? On parle de 115, 150, 300… Pour une poignée d’entre eux, les nantis de ce petit monde, les marquis poudrés de la plume, les prébendiers du sérail, le risque n’est pas bien grand. Mais les autres ? Ceux qui ne sont encore assis que d’une fesse à la table du banquet des belles lettres, les relégués des strapontins ? Où vont-ils donc trouver le nid où pondre leurs œuvres ? Comme quoi, même les résistances qui n’en sont pas peuvent avoir leurs martyrs. J’en pleure.
Figure de CNews pendant des années (et plume régulière de Causeur depuis le début), Philippe Bilger a quitté en janvier dernier la chaîne d’information continue du groupe Canal Plus. Dans L’Heure des crocs (L’Archipel), il revient sur cet épisode douloureux et, tout en reconnaissant qu’il serait resté à bord si des tensions n’avaient pas surgi avec la direction, explique pourquoi il est heureux de ce départ forcé. Car l’ancien magistrat, qui continue d’approuver sur le fond la ligne conservatrice de CNews, dénonce sur la forme un média où, selon lui, on tolère de moins en moins les opinions divergentes.
NB : Notre directrice de la rédaction Élisabeth Lévy, qui fait partie des intervenants réguliers de la chaîne, s’est déportée de ce sujet afin de nous laisser toute liberté d’en discuter avec Philippe Bilger.
Causeur. Vous publiez un livre très critique contre CNews après avoir travaillé sur cette chaîne pendant de nombreuses années. Ne cracheriez-vous pas un peu dans la soupe ?
Philippe Bilger. Cette accusation, très largement partagée sur les réseaux sociaux, me touche énormément. Mais c’est une absurdité. Je ne crache en aucun cas dans la soupe. Cette soupe, je l’ai concoctée moi-même, modestement, avec d’autres, et c’est elle qui m’a craché dessus ! Avec ce livre, je ne fais que continuer en dehors de cette chaîne ce que j’ai toujours fait sur ses plateaux, à savoir manifester mon opposition quand je ne suis pas d’accord.
Regardez-vous encore CNews ?
Depuis que j’ai été exclu, peut-être deux ou trois fois, très rapidement, le matin, sur mon vélo d’appartement !
Quand avez-vous commencé à avoir des réserves vis-à-vis de cette chaîne ?
Cela a été une prise de conscience progressive. Il faut dire que je suis toujours allé avec plaisir sur le plateau de Sonia Mabrouk. Mais chez Pascal Praud, en revanche, j’ai éprouvé au cours des derniers mois un malaise grandissant. Au début, cela m’a étonné, puis amené à réfléchir. Quelque chose m’a interpellé, comme on dit à gauche ! Je me suis rendu compte que CNews cessait petit à petit d’être une chaîne d’opinions au pluriel pour se transformer en chaîne d’opinion au singulier. C’était patent quand je me permettais de critiquer à l’antenne Nicolas Sarkozy, ou Israël. Pour certains de mes interlocuteurs sur le plateau, on aurait dit que je commettais un péché mortel. J’avais le sentiment d’être face à une droite médiatique qui se prenait trop au sérieux. J’ajoute qu’il était capital pour moi que mon livre soit écrit par un conservateur assumé, voire un réactionnaire dans la définition que j’en donne, parce que je veux montrer que CNews est aujourd’hui critiquable au nom des valeurs de droite.
Vous dites qu’il n’y a plus d’opinions avec un « s » sur CNews. Mais il y a encore des intervenants comme Julien Dray et André Vallini, n’est-ce pas ?
Certes, mais ces sensibilités de gauche se font de plus en plus rares. Il y a encore trois ans, il y en avait davantage, comme Philippe Guibert, Olivier Dartigolles ou Laurent Joffrin par exemple.
Comment expliquez-vous la droitisation de CNews ?
Je crois que le 7-Octobre, qui évidemment est un événement d’une barbarie absolue, ainsi que les attaques répétées et injustes de l’Arcom contre CNews, ont provoqué un durcissement. Une arrogance a alors commencé à se développer. Ainsi il est devenu systématique de s’en prendre à France Inter, qui pourtant sur bien des sujets me semble faire un travail aussi bon, si ce n’est meilleur, que CNews et les médias qui gravitent autour. Certes, à bien des égards, CNews est un média courageux, qui montre des choses qu’on ne voit pas ailleurs. Mais se la représenter comme la seule chaîne valable est absurde.
Reconnaissez-vous toutefois à CNews d’avoir pointé le sectarisme scandaleux de l’audiovisuel public ?
Je reconnais en effet que CNews a pointé le sectarisme de l’audiovisuel public. Mais je ne le qualifierai pas de « scandaleux » dans la mesure où, la plupart du temps, il est beaucoup plus subtil et moins assumé que celui de CNews. Dans l’audiovisuel public, même si le choix des sujets et la hiérarchisation des thèmes sont très discutables, l’esprit de parti est moins éclatant et les frontières moins tranchées.
Dans votre livre, vous écrivez au sujet de Pascal Praud : « Combien de fois m’a-t-il dit : “C’est un théâtre” ? » Mais n’a-t-il pas raison ? N’y a-t-il pas une nécessaire part de comédie quand on fait de la télévision ?
Vous me questionnez là sur quelque chose de fondamental à mes yeux. Je refuse la duplicité dont vous parlez. Comme vous le savez, j’ai eu une carrière de magistrat, et pendant les débats où je représentais le ministère public, notamment en cour d’assises, je me suis toujours efforcé d’être pareil à moi-même, je veux dire avec mes doutes, mes interrogations et mon respect d’autrui. Quand on m’a proposé de collaborer à CNews, j’espérais retrouver ce même esprit de sincérité. Je me trompais.
Vous ne pouvez pas dire que personne n’est sincère sur CNews !
Oui bien sûr, il y a des journalistes et des chroniqueurs sincères. Sauf que contrairement à moi, ils acceptent l’hypocrisie ambiante. Sans doute sont-ils moins susceptibles que je ne le suis.
Certes mais ce qui compte, pour le public, c’est ce qui se voit à l’écran, pas ce qui se passe en cuisine.
C’est vrai, et c’est la raison pour laquelle j’ai toujours préféré « L’Heure des pros 1 », diffusée le matin, où la présence d’un invité contraint à sortir de l’entre-soi, à « L’Heure des pros 2 », programmée le soir, pur badinage désinvolte et superficiel.
On n’avait pas le sentiment que vous étiez malheureux d’être là…
J’ai alors bien caché mon jeu, mon « je ». Alors que depuis tant d’années, j’ai toujours apprécié l’univers médiatique, heureux de pouvoir affirmer mes convictions, curieux de la pensée des autres, sans jamais éprouver le moindre malaise sur CNews, j’en suis arrivé au fil du temps à ne plus ressentir le moindre plaisir. J’ajoute que j’ai communiqué mes états d’âme à des amis, parfois chroniqueurs comme moi, qui me conseillaient de me calmer. CNews, en m’évinçant, a tranché pour moi, et j’en suis heureux.
Vos problèmes avec CNews ont commencé à être publics quand on vous a retiré une participation hebdomadaire sur la chaîne et que vous vous en êtes ému dans Le Monde en disant que la direction vous a « traité comme de la merde ». Pourquoi avoir médiatisé vos doléances ?
Il convient de préciser que, lorsqu’on m’a annoncé que je n’aurai plus qu’un passage par semaine chez Pascal Praud, on ne m’a donné aucune explication. Ce manque de transparence m’a rendu amer. Or c’est à ce moment-là que Gérard Davet et Fabrice Lhomme, qui enquêtaient sur CNews pour Le Monde, m’ont appelé. J’ai eu deux heures d’entretien avec eux, et ils ont eu l’indélicatesse de ne reprendre que cette grossièreté, qui ne me ressemble pas. Je ne pensais pas que ce propos serait publié. Mais il l’a été, si bien que la direction de CNews a trouvé là, entre autres, un motif de prononcer mon éviction.
Motif valable, n’est-ce pas ?
Oui d’autant plus valable qu’à présent je n’ai pas l’ombre d’un regret d’avoir été exclu. Je suis très heureux de ne plus être confronté à ce que j’appellerais des matamores de plateau.
C’est-à-dire ?
Certains de ceux qui s’expriment sur CNews jouent les gros bras quand il s’agit de fustiger à l’antenne le pouvoir, mais tempèrent leurs ardeurs en coulisses quand la hiérarchie les malmène.
En attendant, vous apportez de l’eau au moulin des gens qui veulent la mort de CNews et qui, eux, sont à gauche. À ce sujet, qu’avez-vous pensé du procès en racisme que l’on intente à Michel Onfray et Jean Doridot ?
Ces accusations sont grotesques. Elles sont le signe d’une dérive absolue. Certains en viennent carrément à vouloir interdire CNews, comme vous le dites. Une instance judiciaire digne de ce nom aurait dû immédiatement indiquer qu’au regard des textes, aucune infraction n’avait été commise par Michel Onfray et Jean Doridot.
Depuis la publication de votre livre, la direction de CNews a indiqué à l’AFP que vous étiez « un intervenant de grande qualité», elle a rappelé que vous aviez fait « 850 interventions à l’antenne en 8 ans» et ajouté : « Nous regrettons qu’il soit dans une telle aigreur, de notre côté, il n’y en a pas du tout. » Qu’est-ce que cela vous inspire ?
Vous me l’apprenez. C’est très aimable de leur part. Mais je récuse le mot « aigreur ». J’aurais pu être beaucoup plus cruel dans mon livre. J’ai au contraire essayé d’être à la fois critique et courtois. D’autant plus que j’ai une grande estime intellectuelle pour Vincent Bolloré, même si je ne partage pas toutes ses admirations, notamment pour Philippe de Villiers. Vous voyez, j’ai essayé de rester dans la mesure, en ne succombant ni à l’idolâtrie, ni à la haine.
L’actrice aux quatre César n’était pas pour rien dans le succès de la star Johnny Hallyday, rappelle Pascal Louvrier.
Nathalie Baye fut un soleil dans la vie de Johnny. La rock star avait plutôt l’habitude de croiser des astres noirs. Ça m’a fait de la peine, je dois l’avouer, quand Baye a vécu une histoire d’amour avec Jojo. J’étais pote avec Philippe Léotard. Or, Baye l’a quitté pour vivre avec Johnny. Ça l’a dévasté encore plus, l’ancien prof de lettres et de philo qui refaisait le monde au bar de la Closerie en buvant des Ricard sans eau. Quand je le rencontre quelques jours après l’officialisation de la rupture, Léo me lance, ivre : « Eh man ! Baye s’est définitivement tirée. Avec Johnny, en plus. Comment veux-tu que je rivalise avec lui ! »
Entremetteuse entre Godard et Johnny
Nathalie apporte la stabilité et le supplément de culture qui manquent à Johnny. Elle comprend immédiatement qu’il faut isoler le chanteur de la bande de parasites qui gravite autour de lui. Elle lui aménage un havre de paix dans sa maison située à Vallière, en Creuse. Le nomade, déchiré par ses fantômes, la drogue et l’alcool, pose enfin son sac. Nathalie, conciliante et ferme à la fois, purge son cœur. En 1983, l’actrice reçoit un César pour son rôle dans La Balance – Léotard est au générique. Le soir de la cérémonie, elle manque de s’évanouir. Elle est enceinte de Laura. Johnny va avoir une fille. Il explose de joie le jour de sa naissance, le 15 novembre 1983. Nathalie, décidément, ne lui apporte que du bonheur.
L’actrice veille sur sa fille et Johnny. Elle continue de cibler les déjeuners dans la maison en pierre et aux volets verts. C’est elle qui invite le taciturne Godard. Un moment de bravoure. Le réalisateur ne parle qu’à Nathalie. Il l’a fait tourner avec Alain Delon, dans le film Détective. À la fin du déjeuner, Godard, lunettes fumées, se tire dans un nuage de fumée bleue sans dire au revoir à Johnny. Le rocker est furibard, d’autant plus qu’il n’y avait que de l’eau sur la table.
Quelques jours plus tard, Godard appelle. Johnny décroche. Il dit que Nathalie est absente. Godard rétorque : « Je m’en tape, c’est à vous que je veux parler. » Second déjeuner, sous haute surveillance. Godard, toujours peu loquace, devant une sole sans beurre ni légumes, dit, laconique : « Je vais vous faire tourner dans mon prochain film. On commence dans quinze jours. Tenez-vous prêt. » Nathalie le convainc d’accepter.
Dans Détective, Johnny incarne un entraîneur de boxe, Jim. Godard est bluffé par sa perf. Il est dans la peau du personnage. Il a oublié Johnny. « À toi tout seul, souffle Godard, tu es un opéra rock. Joue sur scène comme dans la vie, sois insaisissable, inimitable. » Il ajoute : « Sois Brando ». Johnny jubile. C’est son acteur préféré, sa référence suprême.
Nathalie veille au grain
Les déjeuners continuent, même si Johnny invite de plus en plus de potes à la maison. Mais Nathalie veille au grain. Elle bataille. Son but : donner une nouvelle dimension à son compagnon. Parfois, elle en a marre, mais cette femme a un tempérament d’acier. Nouveau déjeuner déterminant : France Gall et Michel Berger. Pari audacieux, car les univers de Johnny et Berger semblent inaccordables. Johnny écoute, parle peu, se tient sur la réserve. Il fait confiance à son instinct. C’est un fauve qui ne se découvre jamais. C’est en réalité le face-à-face de deux timides. Johnny finit par lâcher : « Michel, j’aimerais que tu m’écrives une chanson. » Berger le regarde, très calme, et répond : « Non. C’est tout l’album. Ou rien. » Johnny n’en revient pas. Mais ça lui plait. Il saisit la balle au bond. « Ok, Michel », sourit-il.
En juin 1985, sort l’album Rock’n’Roll Attitude. Un tournant incontestable dans la carrière de Johnny. Des titres culte, exemple Le chanteur abandonné, avec des phrases qui claquent comme celles de Sam Shepard : « Mais lui il se demande qui il est ». La perle des perles reste Quelque chose de Tennessee, l’hommage rendu à l’écrivain sudiste, et qui évoque en réalité l’existence de Johnny avec « cette force qui nous pousse vers l’infini ». La diction douce de Nathalie Baye introduisant la chanson en lisant les dernières lignes du roman La Chatte sur un toit brûlant, contribue au succès.
En 1986, c’est la rupture entre Nathalie et Johnny. L’actrice, qui vient de disparaître le 17 avril dernier, lui aura permis d’être aimé par l’ensemble des Français, toutes classes sociales confondues. Lors d’un entretien, toujours lucide et déterminée, Nathalie Baye confiait : « C’est un type désarmant. D’une absolue simplicité. Je suis contente qu’il soit enfin reconnu pour ce qu’il est. Parce que je vous assure qu’à l’époque j’en ai entendu de belles. Tout le monde se demandait ce que je foutais avec ce crétin. »
Renaud Camus est lourdement attaqué dans L’homme par qui la peste arriva. L’écrivain n’ayant guère la possibilité de s’exprimer dans les médias, Causeur lui a proposé de répondre à ces accusations. L’occasion de savoir aussi ce qu’il pense des polémiques qu’il suscite, et jusqu’où il est possible de le suivre.
Causeur. Suite à la publication d’un livre signé par deux journalistes du Monde, Olivier Faye et Gaspard Dhellemmes, particulièrement malveillant contre vous, Eugénie Bastié a pris votre défense dans Le Figaro. Et dès le lendemain, vous avez publié un texte passablement acrimonieux envers elle. Vous avez trop d’amis ?
Renaud Camus. Eugénie Bastié me défend avec de longues pincettes, m’a certainement peu lu et me connaît mal. Elle reprend tels quels comme vérités d’Évangile des tableaux nettement homophobes de Faye et Dhellemmes ou cette niaiserie bien parisienne selon laquelle si on n’habite pas Paris on vit nécessairement reclus.
Quelles erreurs impardonnables ! Vous devriez être plus indulgent avec ceux qui ne vous jettent pas aux gémonies, ils ne sont pas si nombreux. Mais venons-en à cette biographie à charge de votre personne qui, selon vous, fourmille d’erreurs. Quel est l’intérêt d’avoir ouvert aux auteurs l’intégralité de vos archives, faisant preuve avec eux de la même transparence que celle que vous vous imposez dans votre œuvre ?
Il n’a jamais été question que j’oppose la moindre résistance à leur enquête. Ç’aurait été en contradiction totale avec ma vie dans une maison de verre. Tout leur a été ouvert, mes placards, mon ordinateur, ma correspondance.
Mais on dirait que votre cerveau leur reste inaccessible. Pourquoi infliger à vos contemporains tous les tours et détours de votre pensée ? Non seulement ce sont souvent des idées que vous éliminez après examen qui vous valent d’être mis au bûcher1, mais cette exhibition de soi remet en cause la notion même de vie privée qui est l’un des bienfaits de la société libérale.
Je n’inflige rien du tout à mes contemporains. Ils peuvent très bien ne pas me lire, et Dieu sait qu’ils ne s’en privent pas. Un écrivain ne peut pas être un exhibitionniste. Lire est un acte très volontariste qui impose des initiatives au lecteur. Mais il est vrai que je tente un reportage exhaustif sur ce que c’est que de vivre.
Seulement, vous ne vous contentez pas de vous mettre à nu. Ce faisant, vous exposez aussi tous vos correspondants qui n’ont rien demandé… Quid de l’amitié ? Quid de la vie privée des autres ?
Mes correspondants connaissent mes principes et d’ailleurs je respecte leurs secrets dans mon Journal. Refusant l’accès à leurs lettres, j’aurais eu l’air de me protéger moi.
Ce choix de la transparence intégrale évoque la correspondance de Jeffrey Epstein dont la publication (non volontaire) a notamment entraîné la démission de Jack Lang de la présidence de l’Institut du monde arabe. Faye et Dhellemmes affirment que vous avez été un proche de l’ancien ministre de la Culture, pensant ainsi créer un soupçon de proximité ignominieuse. Qu’en est-il ?
Je vous remercie de ce rapprochement aimable. La publication de la correspondance d’Epstein ne procède certes pas d’un choix de sa part. Quant à Jack Lang, je ne crois pas que Faye et Dhellemmes aillent jusqu’à me décrire comme l’un de ses proches. Comme d’habitude ils suggèrent, ils insinuent pour nuire. Ils disent qu’il m’a nommé comme pensionnaire à la Villa Médicis. Bien entendu, on n’est pas nommé à la Villa Médicis, on est choisi par un jury. Le mien était présidé par Pierre Soulages. C’est Jacques Roubaud et le critique Georges Raillard qui m’ont surtout soutenu. Raillard m’avait suggéré d’être candidat, à quoi je ne pensais pas du tout.
Les auteurs vous décrivent comme un artiste branché des années 1980, un courtisan de la gauche fêtes et paillettes incarnée par Lang…
Ils mélangent tous les milieux. Je voyais Barthes ou Twombly, ça n’avait rien à voir avec la gauche paillettes. Et Lang, je l’ai vu une fois et demie dans ma vie. Il était professeur agrégé de droit public, je préparais un diplôme d’études supérieures, il m’a reçu un quart d’heure au théâtre de Chaillot alors que je cherchais un directeur de thèse. Il y a peut-être eu une seconde fois, je n’en suis pas sûr, quelque chose de collectif rue de Valois, une réception pour les nouveaux pensionnaires à Rome ou pour les chevaliers des arts et lettres.
Renaud Camus honoré dans un ministère, c’était vraiment un autre monde. Dans lequel vous avez même été un militant socialiste…
Oui, lorsque j’étais étudiant, dans la section la plus déprimée de France, celle du 16e arrondissement de Paris, ce qui témoigne déjà d’un certain manque de carriérisme de ma part. Si vous voulez réussir au PS, ce n’est pas là que vous allez.
N’avez-vous jamais cherché la fortune et la célébrité ?
Si j’aimais tant les projecteurs que les auteurs le prétendent, pourquoi aurais-je pris la décision de vivre à la campagne ? Faye et Dhellemmes me dépeignent comme un François-Marie Banier au petit pied, à la recherche de sa Liliane Bettencourt. J’ai plutôt le sentiment d’avoir passé ma vie à scier méthodiquement les branches sur lesquelles j’étais assis.
Il faut peut-être prendre le sujet à l’envers : qu’y a-t-il d’exact à votre sujet dans ce livre ?
Des méchancetés à mon égard et des aveux de ma part qu’il n’y avait qu’à recueillir dans mes livres. Ainsi j’ai souvent raconté qu’entre 16 et 20 ans j’étais passablement mythomane. De façon assez ridicule je me prenais et me donnais pour un aristocrate. Cela m’a passé d’un coup quand ma pratique sexuelle est devenue régulière et je suis passé avec armes et bagages à l’extrême inverse. Cette passion de la vérité que vous désapprouvez si fort.
Le livre rappelle que vous étiez autour de la trentaine un auteur d’avant-garde fréquentant Roland Barthes, Louis Aragon et Andy Warhol, comme nul ne l’ignore parmi les lecteurs de votre journal. En revanche le grand public l’ignore. Votre jeunesse n’est pas tout à fait conforme à l’idée que l’on se fait d’un prophète de la réaction…
Mais je ne suis pas du tout un prophète de la réaction ! J’essaye d’avertir d’une catastrophe et de contribuer à l’empêcher, ça n’a rien à voir.
Vos théories politiques, qui ne sont pas « progressistes », sont tout de même devenues célèbres dans le monde entier. Il paraît même que des éminences trumpistes vous visitent en votre château de Plieux, dans le Gers. Sans compter Jean-Luc Mélenchon qui emploie à présent lui aussi l’expression « grand remplacement »…
Certaines de mes vues politiques sont plus progressistes que vous n’avez l’air de le penser. En tout cas je ne suis guère trumpiste, et poutinien encore bien moins. Pour ce qui est du grand remplacement, la question pendant vingt ans était de savoir s’il avait lieu ou non. Elle est aujourd’hui totalement dépassée sous cette forme et il ne s’agit plus que de dire si l’on en est enchanté ou horrifié, favorable ou hostile.
Nous y sommes plutôt hostiles pour notre part. Cependant, à l’instar d’Alain Finkielkraut, nous ne vous suivons pas quand vous passez du grand remplacement au « génocide par substitution ». Génocide, ce n’est pas seulement un résultat, c’est une intention.
Ne pas s’opposer aux machinations d’un dispositif abstrait comme ce que j’appelle le remplacisme global, ou même en servir les mécanismes, c’est bel et bien être complice d’un génocide. Génocide par substitution vient d’Aimé Césaire et décrit parfaitement le remplacement des Européens par leurs colonisateurs imposés. Le grand remplacement n’est pas une théorie néonazie, c’est une pratique nazie (Umvolkung) largement mise en œuvre dans les territoires conquis par le Troisième Reich. Je vais encore aggraver mon cas en vous disant que les anti-remplacistes sont à mon sens les seuls antinazis conséquents, de même qu’ils sont les seuls écologistes conséquents.
Et vous l’aggravez encore en établissant un lien entre capitalisme immigrationniste et nazisme. Cette comparaison ne passe pas. L’emprise sur les corps, ce n’est pas la même chose que la manipulation des esprits !
J’établis certes ce lien, je crois que l’Occident moderne a connu trois totalitarismes successifs et en partie simultanés, le communisme, le nazisme et le remplacisme global. Je fais partie de ceux qui pensent que l’univers concentrationnaire est l’élément central de cette histoire, le cœur de l’horreur, le moment le plus abominable d’une évolution inaugurée bien avant lui et qui se prolonge. Cette thèse minoritaire est celle d’auteurs admirables comme Zygmunt Bauman (Modernity & the Holocaust) et Giorgio Agamben (Mezzi senza fine). Inutile d’écrire, j’espère, qu’elle ne diminue en rien, bien au contraire, l’horreur du génocide des Juifs. Seulement elle le présente comme un phénomène inscrit dans l’histoire de la modernité industrielle, de la déshumanisation de l’homme, de sa dépossession. Avec le taylorisme, l’homme, qui était premier, est passé au second rang derrière le Système. Il est devenu la matière humaine interchangeable, et cela aussi bien dans le monde capitaliste que dans le monde soviétique ou nazi. Quand il était un dissident, à Genève et à Zurich, Lénine était horrifié du taylorisme. Dès qu’il est arrivé au pouvoir en Russie, Taylor est devenu pour lui un dieu vivant. Même chose évidemment aux États-Unis, où Henry Ford a appliqué le taylorisme à une échelle qu’on a du mal à mesurer aujourd’hui. Leur influence à tous les deux sur le communisme et sur le nazisme est aussi gigantesque que peu étudiée. Ford, qui dirigeait un journal furieusement antisémite, le Dearborn Independent, est cité avec admiration dans la première édition de Mein Kampf. Soit dit en passant, Dearborn, épicentre de l’empire Ford, est aujourd’hui majoritairement peuplé de musulmans.
D’accord, Ford est cité par Hitler et Renaud Camus par Breivik, cela ne prouve rien. Pour le dire trivialement, les Juifs qui ont été emmenés à Auschwitz auraient préféré travailler chez Ford.
Vous êtes fous. Breivik ne m’a évidemment jamais cité. C’est un anachronisme total. Brenton Tarrant non plus, il ne fait aucune référence à moi, ce point a été établi deux fois par les tribunaux. Quant aux Juifs prêtés par les SS et soumis au travail forcé dans les usines Ford voisines des camps de concentration, ils étaient remplacés et tués dès qu’ils ne pouvaient plus tenir leur rythme, mais bon, vous avez raison, ces usines n’étaient pas des camps de la mort, bien qu’on y souffrît le martyre et qu’on y mourût beaucoup. Je ne dis pas que le nazisme et le capitalisme sont la même chose, je dis que le communisme, le nazisme et le remplacisme global sont trois totalitarismes apparentés, le troisième se différenciant surtout par un caractère plus ludique, plus divertissant, plus habile à faire désirer la servitude qu’il impose. En cela Huxley était meilleur prophète encore qu’Orwell.
Vous ne vous contentez pas de comparer, vous inventez une filiation entre la concentration du capitalisme et celle des camps ! Absolument, et je vous laisse la responsabilité d’« inventez ». Entre la concentration, si bien décrite par Marx, et la concentration, si bien décrite par Hilberg, il y a un lien manifeste, qui n’avait pas échappé à Bernanos : relisez La France contre les robots ou Français, si vous saviez…
Dans La Campagne de France, Renaud Camus se demande si les Juifs peuvent être pleinement français puis, après examen et détour par Proust, conclut que oui. Mais il a été criminalisé pour le simple fait de s’être posé la question. ↩︎
A Cuba, le journal télévisé attribue la crise exclusivement au blocus américain, sans jamais évoquer les responsabilités internes. La population, elle, n’en peut plus.Les poubelles débordent, les ordures n’étant plus ramassées faute de carburant, constate notre reporter.
Voilà trois mois que Washington a imposé un blocage total des livraisons de carburant à Cuba. Depuis, l’île s’est figée, comme saisie dans une torpeur qui peut évoquer Macondo, théâtre du roman Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez. Un seul navire russe a réussi à accoster, sans que la marine américaine n’intervienne. Et, parce que l’ingéniosité humaine ne connaît pas de limites, du carburant raffiné arrive par bribes, transporté dans des « isotanks » de mille litres, revendu à prix d’or.
Mais cela ne suffit pas. L’économie cubaine est désormais à l’arrêt complet. Les entreprises ne fonctionnent plus, les administrations n’ouvrent que deux ou trois jours par semaine, les files devant les banques s’allongent et la vie quotidienne se réduit, pour la majorité, à survivre au jour le jour.
10 euros le litre d’essence !
Dans les rues de La Havane, la circulation automobile est devenue une rareté ; sur les routes nationales, elle a presque disparu. Le carburant, si précieux, se négocie au marché noir à des prix délirants : quatre euros le litre de diesel, jusqu’à dix pour l’essence. Même les ambassades sont rationnées : vingt litres hebdomadaires pour un seul véhicule.
Le tourisme, dernier moteur économique, s’effondre. Les grandes places au style colonial de la capitale sont vides, les hôtels – souvent bâtis par des chaînes espagnoles – désertés, les restaurants fermés les uns après les autres.
Combien de temps un régime peut-il tenir ainsi ? Nul ne le sait. Ce qui frappe, c’est l’absence de volonté de réforme. Le journal télévisé attribue la crise exclusivement au blocus américain, sans jamais évoquer les responsabilités internes. La population, elle, n’en peut plus. Après l’exode massif de 2021, les départs se sont presque arrêtés faute de visas, condition du départ et la frontière américaine est désormais hermétique.
Aide de « pays frères »
Les magasins d’État sont vides. Les rares aliments de base disponibles, surtout le riz, proviennent de l’aide internationale (Mexique, Chine, Vietnam, Russie principalement). Le peuple cubain, habitué depuis des décennies aux restrictions, souffre pourtant comme jamais. La misère s’étale au grand jour. Les rues de La Havane sont parcourues de mendiants, les pharmacies sont vides, les rares médicaments se vendent à la sauvette dans les rues. Les poubelles débordent, les ordures n’étant plus ramassées, faute de carburant.
Malgré tout, la population demeure étonnamment calme, paralysée par la peur de la police et de la répression. Pas de soulèvement, seulement des protestations sporadiques, vite réprimées, contre les coupures d’électricité, qui peuvent durer plusieurs jours d’affilée. Impossible dans ces conditions de conserver quoi que ce soit de périssable.
Indifférence du pouvoir
Beaucoup de Cubains espéraient une intervention américaine. Mais avec la guerre en Iran et le temps qui passe, cet espoir s’étiole. Le régime semble indifférent à la souffrance de la population. Il préfère laisser le pays s’enfoncer plutôt que d’engager des réformes qui pourraient menacer sa propre survie.
Car, comme toujours lorsque l’économie se réduit à un vaste marché noir, une minuscule élite profite de cette crise. Durant la semaine de Pâques, l’hôtel Meliá de Varadero, la station balnéaire emblématique du tourisme international, était rempli de Cubains exhibant voitures luxueuses et bijoux ostentatoires. Les buffets débordaient de victuailles, un spectacle presque irréel dans un pays où l’immense majorité lutte pour survivre.
À l’exception du carburant, Cuba est plutôt bien approvisionné de l’extérieur, mais ces produits ne sont pas à la portée de l’immense majorité des Cubains qui gagnent moins d’un euro par jour. Le ravitaillement de l’île repose sur des importateurs, liés à lanomenklatura communiste, qui font fortune dans cette situation.
Cuba tient encore debout, mais sur un fil. Jusqu’à quand un système peut-il survivre lorsqu’il s’effondre tout en profitant à une infime minorité ?
Dans Potion Magique, de Jérémy Berriau, tout part toujours d’un drame typique de notre époque : un professeur massacré par ses élèves, un enfant coupable malgré lui de la mort de sa mère, l’incendie d’un monument historique, une épidémie mondiale de zoonose…
Le livre semble dessiner une carte monstrueuse de la malédiction qui attend les pauvres hères que le monde actuel aurait décidé de sacrifier sur l’autel de ses errances.
Personnages grotesques
Loin de tendre la main à ceux qui en subissent les effets de plein fouet, il décide de leur enfoncer la tête dans l’horreur absurde de leur situation, avec une malice jubilatoire.
Dans un jeu de massacre baroque, Jérémy Berriau dépeint un univers grotesque et pathétique, où le commun des mortels se débat dans la médiocrité des choix qu’on lui impose. Ce commun des mortels est toujours lié, même de loin, à une élite de carton qui se repaît de sa propre vulgarité et de sa propre violence. À une middle class de bureau qui s’encanaille en s’essayant mollement au libertinage et en s’engageant durement dans des causes prolétaires, dans un microcosme qui prétend garder la tête sur les épaules, même après l’avoir définitivement perdue.
On croise une grand-mère amoureuse de la psychiatre de son petit-fils devenu petite-fille, une prostituée russe qui n’a pas encore vendu son âme, un président éphèbe soumis à son vieux maître technocrate, un leader de l’opposition avec de vrais cadavres dans le placard, une grande prêtresse de la transition de genre qui n’a de cœur que pour son chat, ou encore des philanthropes cherchant à vendre un vaccin pour protéger des effets indésirables d’un autre vaccin…
Les personnages sont horrifiants ou désarmants, grotesques ou dignes — souvent tristes mais tenaces. Certains sont des clichés sur pattes et d’autres savent les déjouer habilement. Il est dommage que certains noms de personnages sonnent faux, voire en décalage avec leur âge ou leur milieu, ce qui trouble la perception de leur caractère.
Le rythme est bien tenu, même si quelques accélérations brusques nous égarent parfois.
Farce crédible
La caricature est au service du tableau et le trait est à peine grossi. On songe au mauvais goût cruel et pertinent du magazine Fluide Glacial. Aux satires sociales grinçantes de l’illustrateur américain, Robert Crumb. On est à cheval entre le documentaire et la dystopie, ce qui en fait une farce amère mais redoutablement crédible.
L’innocence, l’enfance, la beauté, la liberté : tout ce qui embellit un tant soit peu le quotidien des protagonistes est assiégé par des « déconstructeurs » zélés dont on ne sait s’ils sont encore passionnés dans leur quête perverse ou simplement prisonniers de leurs habitudes.
L’homme post-moderne y figure comme la victime de ce qu’il aura contribué à autoriser et accepter. Alors, il se débat, dans une danse macabre, avide de solutions toujours nouvelles et souvent trompeuses.
Chez Jérémy Berriau, nul n’échappe aux arnaques en tout genre du Siècle des Escroqueries. On nous administre la maladie puis on nous vend le mauvais remède. Le beau et le vrai finissent étouffés par le laid et le faux.
Pourtant, on se surprend à en rire et à vouloir, comme certains personnages, continuer à résister comme on peut à la violence de l’absurde. D’ailleurs, le style reste léger ; clinique mais jamais sinistre. Le diagnostic est posé mais on ressort de sa lecture sans idées noires.
La lucidité, si elle est amère, nous recentre néanmoins sur ce qu’il y a de plus important ; c’est-à-dire ce qui donne à chacun l’envie de rester debout, malgré tout. Ce plus important est là, très présent dans le roman. « Celles-z-et ceux » qui n’ont pas encore totalement cédé à la folie prescrite par leur époque sauront le distinguer, même dissimulé par le cirque malsain des vendeurs de camelote.
La grande épopée historique dans laquelle s’est lancé le Théâtre du Soleil voit son deuxième épisode se jouer à la Cartoucherie de Vincennes.
« L’immense travail préalable de lectures que nous avons effectué s’est avéré aussi bouleversant que vertigineux », confiait Ariane Mnouchkine à propos des considérables recherches effectuées par l’ensemble des protagonistes du Théâtre du Soleil pour nourrir ce formidable cycle dramatique qui a été titré Ici sont les Dragons et dont le deuxième volet intitulé Choc et mensonges vient de voir le jour à la Cartoucherie de Vincennes.
L’invasion de l’Ukraine
Un immense travail de documentation en effet ! Concernant les périodes parmi les plus effroyables de l’histoire de l’Humanité. Et qui veut expliquer les heures accablantes que l’on vit aujourd’hui avec l’invasion de l’Ukraine sous les effets de l’impérialisme russe renaissant.
La Victoire était entre nos mains, premier volet d’Ici sont les Dragons, évoquait les horreurs de la Grande Guerre, la folie furieuse du conflit déclenché par les états- majors des empereurs François-Joseph et Guillaume II, et l’aveuglement de Nicolas II, le tsar de toutes les Russies. Mais soulignait surtout les manœuvres, les ignominies des chefs des bolcheviks au temps de la Révolution d’Octobre 1917.
Ce deuxième volet traite des luttes intestines au sein des partis de gauche, de la nécessité vitale du socialisme français de s’arracher au modèle totalitaire russe au moment du Congrès de Tours. Puis de l’apparition du fascisme et des monstruosités du discours nazi, des délires sanglants du léninisme et du stalinisme, de la victoire des totalitarismes.
Une course à l’abîme
Des traités de Versailles et de Trianon jusqu’à la prise de pouvoir d’Hitler en 1933, c’est une nouvelle course à l’abîme qui va précipiter le monde dans l’horreur absolue. Et dans Choc et mensonges, ce sont les écrits, les discours des dictateurs qui font l’essentiel du drame, alors que leur répondent les tentatives de Léon Blum ou de Winston Churchill pour dessiller le regard de leurs contemporains.
Dans cette deuxième période d’une effroyable épopée, même utilisation que dans la première de masques admirablement bien conçus pour incarner Léon Blum, Winston Churchill, Woodrow Wilson ou Mikhaïl Boulgakov d’un côté, Lénine, Staline, Trotski, Zinoviev ou Dzerjinski, mais aussi Hitler, Goebbels, Hirohito ou Henry Ford du côté des ignobles. Ou Louis Frossard et Marcel Cachin pour le camp des imbéciles.
Même gestuelle presque grandguignolesque, mais si parlante, si efficace ! Mêmes fulgurants changements de décors et d’accessoires entre les 37 tableaux du spectacle, changements qui à eux seuls sont de magnifiques exercices de théâtre. Mêmes somptueux effets lumineux. Et pour bien situer géographiquement les épisodes, de superbes toiles de fond, dont celle évoquant Londres n’aurait pas été reniée par William Turner ou Claude Monet.
Une formidable leçon d’histoire
Le discours didactique de Choc et mensonges est très tranché. Ce genre de théâtre épique ne laisse guère de place aux nuances. C’est ce qui fait sa force. Mais il va droit aux faits. Il est une formidable leçon d’histoire brossant à grands traits les conséquences effroyables d’idéologies délétères massacrant sans état d’âme, ni répit, afin de s’imposer. Il laisse voir que même du côté des démocraties, Etats-Unis, France ou Grande-Bretagne, ces idéologies ont aussi leurs partisans… à commencer par ce sinistre crétin d’Edouard VIII tout fiérot de rencontrer le chancelier Hitler dont il partageait quelque peu les vues.
L’ensemble toutefois n’a pas l’allant spectaculaire de la première époque. La restitution du discours de Léon Blum au Congrès de Tours le 27 décembre 1920, aussi admirable et lucide qu’il ait été, passe assez mal au théâtre. Tout comme les détails de l’embaumement de Lénine ou les éructations antisémites d’Adolf Hitler. Ce sont le plus souvent des textes clefs pour faire comprendre les combats entre le Bien et le Mal. Mais quelque peu indigestes sur scène.
Et pourtant ! On rêverait que l’ensemble des citoyens de ce pays puisse découvrir Ici sont les Dragons, puissante fresque si nécessaire aujourd’hui pour faire comprendre le passé proche, au moment où partout sévit une accablante inculture historique et politique et où ressurgissent les spectres du totalitarisme et du populisme.
Ici sont les Dragons. Première et deuxième époque, jusqu’au 30 mai 2026, Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes, Loc. 01 43 74 24 08.
Les médias occidentaux fantasment un Iran résilient et imbattable.
Que se passe-t-il au juste dans le pouvoir et dans la société iranienne depuis le début de la guerre ? On n’en sait rien ou presque, on ne dispose que des images de propagande du régime, de rares informations obtenues par les familles d’exilés, d’un journaliste iranien francophone en poste à Téhéran, Siavosh Ghazi, qui intervient sur la Une et France 24. Il relaie les vidéos des manifestations organisées par le régime pour s’auto célébrer, décrit ce qu’il voit depuis sa fenêtre, en paroles sans doute minutieusement contrôlées par les autorités. Internet coupé, lignes téléphoniques détruites, rues et routes emplies de gravats, la circulation des nouvelles à l’intérieur du pays et avec l’extérieur est sévèrement entravée.
La théorie de l’asperge
L’Iranien d’avril 2026 est donc largement méconnu. Son portrait n’est qu’une silhouette vide encadré d’un paysage de ruines fumantes. Comme la nature informationnelle a horreur du vide, les journalistes, militaires et diplomates qui commentent cette guerre se chargent de peindre eux-mêmes le visage de l’absent. Ils y mettent leurs fantasmes, et surtout ils extrapolent de ce qu’ils savent de l’Iranien sans prendre en compte ses changements depuis 1979 et surtout depuis ce mois de bombardements intensifs. Un peu comme les Européens du XVIème siècle ont comblé la méconnaissance qu’ils avaient des peuples nouvellement rencontrés. Ils ont ainsi créé le mythe du Bon Sauvage à partir de quelques données émoustillantes rapportées par les explorateurs du Pacifique et des Amériques. En 1542, l’explorateur espagnol Nuñez Cabeza de Vaca fit paraître Naufragios où il raconte le naufrage de son galion sur la côte de Floride. Avec quelques compagnons il parvint à regagner Mexico déjà conquis par l’Espagne au terme d’un terrible voyage entre les alligators, les moustiques, les serpents et des tribus indiennes rivalisant de cruauté et de cannibalisme. Le courageux hidalgo ne rencontra pas de Bon Sauvage.
Commençons par l’extraordinaire renouvellement des chefs militaires et politiques à mesure qu’Israël ou les Etats-Unis les exécutent. Mieux que l’hydre de Lerne, mieux que l’auto-régénération de la coquille d’escargot ou de la queue du lézard, un processus quasi biologique s’est mis en place : on exécute le chef des Gardiens de la Révolution d’une province, il surgit aussitôt un successeur. Le successeur éliminé est sur le champ remplacé, et ainsi de suite. C’est comme les asperges en ce moment dans les beaux jardins de France : tu en coupes une, hop, le lendemain tu en as une autre. Je doute que la réalité humaine soit aussi simple. Le chef N° 3, Mohammadi (Pierre), peut se trouver en jalouse rivalité avec le chef N° 2 Asfari (Paul) et monter une cabale pour l’évincer. Ou bien lui envoyer un drone par le travers. Même les glorieux soldats de la République islamique peuvent commettre des « tirs amis »… La légende dorée de la « résistance iranienne » refuse de prendre compte que le remplaçant N° 6 ou 7 est forcément moins capé, moins expérimenté que le N° 1 – sinon ils auraient été à sa place dès le début. Les exécutions commises par les alliés ne sont sûrement pas inutiles, contrairement à ce que veut nous faire croire une bien-pensance journalistique imprégnée d’anti-américanisme et d’anti-israélisme.
Ce que je dis des jalousies ou des rivalités entre Gardiens de la Révolution peut être étendu aux rapports entre militaires et mollahs en Iran. Rivalités, haines de clans, général secrètement athée, mollah secrètement homosexuel rejeté par le jeune colonel dont il est épris, l’Iranien réel obéit au fonctionnement normal de l’humanité. Il est possible que les Gardiens de la révolution conservent en demi-coma le fils Khamenei pour faire croire à un passage de pouvoir en douceur. Il est temps que les journalistes occidentaux prennent les Iraniens pour des hommes avec leurs faiblesses et leurs passions et non pour des asperges.
Une grande civilisation
Le mythe de la défense en mosaïque. Qu’ils sont géniaux, ces Iraniens inventeurs du jeu d’échec ! Ils ont décentralisé leur défense en donnant son autonomie de décision militaire à chacune des 31 provinces de l’Iran. Les communications sont coupées, chaque chef militaire peut prendre ses propres initiatives guerrières. Le colonel d’Ispahan peut tirer à loisir sur l’aéroport de Koweït, celui de Mashad sur le port de Dubaï. 31 petites guerres individuelles ! Je doute fort que Sun Tzu ou Clausewitz soient d’accord avec cet individualisme stratégique. Le manque de coordination de ces fameuses entités de la mosaïque est sans doute l’explication de l’énorme erreur qui a consisté à arroser de missiles et de drones les monarchies arabes du Golfe. Celles-ci étaient plutôt amicales envers l’Iran et sont devenues bouillonnantes de haine. La même erreur a pu se produire le samedi 18 avril lors d’un tir iranien sur un cargo indien : la géniale défense en mosaïque aboutit à multiplier les ennemis de l’Iran. Ce qui n’empêche pas nos colonels et généraux de télévision de s’ébahir devant cette mosaïque qu’ils devraient appeler pagaille.
L’Iranien fantasmé est d’essence intemporelle, les années qui passent ne provoquent en lui aucun changement et les générations se succèdent avec les mêmes idées et les mêmes réflexes, immuables comme les vagues qui frappent les plages de la Mer Caspienne et celles du Golfe arabo-persique. S’il est militaire d’âge mûr, il a gardé le même patriotisme intraitable que les garçons de dix ou douze ans qui partaient se faire exploser sur les mines, clé en plastique du paradis dans la poche pendant l’atroce guerre Iran-Irak. Il a réchappé aux mines, mais ensuite, il n’a pas évolué, il n’a pas compris que « la Terre est un gâteau plein de douceur », il n’a pas détourné l’argent du pétrole pour des vacances à Ibiza, pour envoyer ses enfants étudier à Yale ou Cambridge, pour permettre à sa femme de se faire refaire le nez en Suisse, beaucoup plus sûre que les charlatans turcs. Il montera au combat avec autant de témérité qu’autrefois, comment l’Amérique ne serait-elle pas vaincue ?
Il en va de même pour les mollahs. En 2026, ils restent dans la glorieuse lignée des Martyrs du chiisme prêts à se flageller à mort pour leur foi, et déterminés à se cacher pendant des siècles au fond de leur bunker et à ressurgir comme le Treizième Imam à la fin des temps. Comment les Etats-Unis empêtrés dans leur court-termisme, dans la hausse du gallon de pétrole, dans l’approche des midterms, pourraient-il remporter la victoire sur ces monuments d’impavidité et de continuité, les militaires et religieux iraniens ? Les Français de 1939 n’avaient pas du tout les mêmes sentiments sur la guerre que ceux de 1914, alors que les Iraniens sont éternels, eux, comme les diamants.
Un peu d’histoire…
L’Iranien remonte à la plus haute Antiquité. Comment ne vaincrait-il pas un pays de jeunots qui va bientôt fêter ses 250 ans ? Dans un bel élan de lyrisme hyperbolique dont Trump a dû être jaloux, Eric Brunet a déclaré le 26 mars sur LCI qu’ « il y avait des bibliothèques à Téhéran 5000 ans avant Jésus-Christ pendant que nos aïeux frottaient des silex ». Personne ne lui a objecté que la plus ancienne écriture est celle de Sumer, née aux alentours de -3300 av. JC et que Téhéran a été fondé en 1783. En réalité l’Iranien est comme tout le monde, il a eu ses hauts et ses bas. La petite cité d’Athènes a vaincu à deux reprises les armées de l’immense empire perse. Une minuscule démocratie a écrasé une immense tyrannie dans ce qu’on a appelé les Guerres médiques. « Qui les gouverne, de qui sont-ils esclaves ? » demande la reine Atossa dans Les Perses d’Eschyle. « De personne » lui répond le chœur. Les Lettres Persanes de Montesquieu, parues en 1725, montrent dans les lettres envoyées de Perse par les correspondants d’Usbek et de Rica une société féodale et violente. De grands seigneurs emprisonnent dans leurs harems des foules de femmes et d’eunuques, de pauvres petits Noirs arrachés à l’Afrique et à la virilité par la traite négrière orientale, qui a duré beaucoup plus longtemps que celle de l’Atlantique.
Il y a pourtant un moyen simple de connaître l’Iranien véritable sans en inventer le visage : le cinéma. Personne n’y a fait la moindre allusion parmi les paquets d’experts sévissant dans les médias français. A l’ombre maléfique de ce régime détestable a fleuri un cinéma original, puissant, émouvant. Le grand poète belge Henri Michaux a inventé un pays imaginaire où l’on fait grandir une partie des enfants dans d’épouvantables sévices pour qu’ils deviennent des génies. Procédé qui a réussi à Téhéran. Les Abbas Kiarostami, les Asghar Farhadi et bien d’autres, célébrés à Cannes ou Berlin, sont les enfants battus des tortionnaires au pouvoir. Ils nous montrent les Iraniens d’aujourd’hui qui nous ressemblent comme des frères parce qu’ils sont nos frères. Dans la Fête du Feu d’Asghar Farhadi un couple veut partir en week-end à Dubaï, comme un Londonien qui rêve de Majorque.Dans Une séparation du même, la femme veut divorcer pour partir en Occident, comme tout le monde dans le Sud global sauf les dictateurs. Un jour ou l’autre, nous verrons un film qui se passera dans Téhéran libéré en liesse, peut-être une histoire d’amour naissant entre une de ces si jolies Iraniennes et un petit gars du Middle West.
Au Théâtre de Poche Montparnasse, le spectacle Judith Magre dit Aragon en duo avec Éric Naulleau se prolonge jusqu’à la fin du mois de mai. Tous les lundis à 19 h, le grand poète virtuose de la langue française rencontre l’actrice aux yeux noirs et à la voix féconde…
A peine arrivé à Grenade, sous un soleil de mort et dans la sécheresse de l’été, vous courrez à l’Alhambra, admirer ce palais munificent, ouvragé, perforé de mille trous et d’ouvertures fascinantes, cette forteresse, roc imprenable d’une délicatesse de tisserand. L’Andalousie sera votre refuge, l’échappatoire de votre imaginaire. A peine débarqué de la gare Montparnasse dans ce Paris de la rive gauche, durant les calmes vacances scolaires de Pâques, La Coupole à une coudée de zinc, le musée Zadkine à l’horizon, le surréalisme à la boutonnière, vous voulez la voir. Vous êtes venu pour elle. Vous avez un peu peur. Le trac vous saisit.
Fébrile
Vous avez traversé les plaines endormies de la Beauce, certains se sont même levés aux aurores dans ce bout de la terre cher à Georges Perros, pour être à 19 h 00 devant la salle du Grand Poche. Alors, vous courrez dans les couloirs du métro pour atteindre le Théâtre de Poche, l’antre de la famille Tesson. Vous êtes venu pour l’entendre respirer, suivre des yeux cette vestale de la scène, vous accrocher à ses lèvres pour que le temps s’arrête, pour que le texte et la voix se mêlent encore une fois. Jusqu’à la fin du mois de mai, après avoir récité Apollinaire en 2025 dans ce même lieu, Judith Magre lit le plus virtuose et complexe de nos poètes, Aragon, l’enfant du chaos mental.
La rencontrer vous rend fébrile. Elle fait cet effet-là aux hommes de mémoire. Il n’y a plus beaucoup, dans notre monde fatigué, lessivé par cette virtualité incessante, de personnalités aussi singulières, charismatiques et empreintes d’une si excitante étrangeté. Judith, c’est dans la même seconde, un caractère de feu et une séduction de chasseresse, une diction addictive et persistante en bouche ; avec elle, les songes durent plus longtemps. Judith Magre impressionne évidemment par sa carrière étendue, cascadeuse, presque incompréhensible dans une époque où seules les éphémères viennent mourir sur nos écrans. On n’oublie pas de sitôt une prestation de Judith sur les planches. Les images se sédimentent dans nos têtes. Nous n’avons plus qu’une idée, la revoir à nouveau jouer. Judith s’est donnée à cet art vivant de la transposition, elle a signé un pacte diabolique avec le théâtre. Qu’elle le veuille ou non, à son corps défendant, elle en incarne la passion, le parfum et l’onde nostalgique. Nous sommes donc fébriles à quelques minutes de la rencontrer. On s’installe dans notre fauteuil et elle est déjà là, derrière son pupitre, en surplomb, à quelques mètres de nous, visage de déesse, stoïque, altière, sénatrice romaine, Belphégor aux yeux en amande. Dans sa robe noire et rouge, elle nous fixe. Le public vient pour ce choc émotionnel-là.
Lecture intense
Hier soir, il y avait des anonymes et des vedettes, Michel Drucker et Jean-Michel Ribes avaient fait le déplacement, parce que Judith exerce la même attraction sur tous les spectateurs qu’ils soient connus ou inconnus. Sa présence, don du ciel, presque immobile et portant en elle la trace, le sillon de tant d’auteurs est déjà un grand moment de théâtre. Pour s’approcher d’Aragon, certainement le plus doué des poètes du siècle dernier, le plus naturellement, le plus stylistiquement habile distillateur de mots, l’aisance de sa phrase, son ondulation verdoyante sont un Everest, il fallait la voix de Judith. Sa scansion particulière, naturellement oscillante, sans force, sans manière ; chez elle, la maturation des mots, leur sens et leur portée prennent assurément une autre dimension. Judith lit la poésie et Éric Naulleau, son complice protecteur, en blazer croisé et foulard de soie, drôle et piquant à la fois, la voix très claire, parfaitement posée, nous conte la vie d’Aragon par le prisme de l’amour, de Breton à Elsa, de Nancy à la résistance, des errances idéologiques aux beautés de la langue. Seule la figure de Drieu n’est pas évoquée. Le regard attendri et admiratif qu’Éric Naulleau pose sur Judith contribue à la beauté friable de cette lecture intense. Et puis, la mise en scène nous laisse entendre la poésie chantée de Jean Ferrat et Léo Ferré, on se dit alors que Paris est une bien belle ville pour les amoureux et que Judith est une exceptionnelle interprète.
Marc André est un garçon de son temps. Avec plus d’une corde à son archet : âgé de 23 ans, model boy à ses heures -cf. ses shootings pour la griffe Massimo Dutti, 2,3 millions de likes sur TikTok et 32000 abonnés sur Instagram ! – le beau gosse, Français de souche mais (bien) élevé à Vienne, en a même rajouté une, une cinquième corde, donc, sur sa contrebasse. En sorte d’en élargir la tessiture au maximum. Instrument qu’il a d’ailleurs chargé un luthier lyonnais de remanier pour lui : le manche est devenu démontable. Ainsi le jeune jetsetteur peut-il à loisir emporter son précieux prototype dans ses tournées, le corps placé en soute et le manche en cabine.
Bardé de prix – premier lauréat du ICMA Classeek Award, prix Anton Bruckner de l’Orchestre symphonique de Vienne, Rahn Musikpreis en Suisse, etc. -, l’artiste éphébique, polyglotte et racé intègre en 2025 l’Orchestre symphonique de Lucerne et crée, cette année 2026, un concerto pour contrebasse signé Ivan Boumans avec le Symphonique du Liechtenstein. Chambriste recherché sur les scènes internationales, Marc André se connaît de surcroît une ambition singulière : non content de partager la scène avec des Gauthier Capuçon ou Andreas Ottensamer et de se produire, comme chambriste, du Salzburger Mozarteum à la salle Gaveau, il s’est lancé l’audacieux défi de faire de la contrebasse un authentique instrument soliste. Ce qui suppose d’incorporer à sa panoplie un répertoire traditionnellement dévolu au violoncelle, voire à l’alto.
C’est chose faite avec l’album bien nommé « Mirage », contrat exclusif signé chez Warner Classics, et présenté en concert le 14 avril dernier… au Bal Blomet, adresse parisienne quasi séculaire, d’habitude axée sur le jazz. Autant dire que Marc André ne craint pas le raccord des styles. D’ailleurs, ce CD inaugural – serti dans un élégant design graphique habilement racoleur, où le joli garçon, sanglé dans un débardeur blanc, exhibe le duvet blond de son poitrail musclé – ratisse délibérément très large, à travers une sélection d’arrangements et d’adaptations à l’éclectisme assumé : de Gluck à Dvorak, de Villa Lobos à Debussy, de Schumann au compositeur norvégien contemporain Rolf Lovland, de Manuel De Falla à… Ennio Morricone ! L’accompagnent, au piano Patricia Teruel, et Gabriel Bianco à la guitare pour certains morceaux. Enflé d’un lyrisme tout à la fois frémissant et onctueux, le généreux coffrage de cet instrument généralement placé en fond de scène impose ici sa présence frontale, dans un horizon musical étendu à l’extrême, à la façon d’un véritable manifeste: mirage qui poudroie sur l’immensité du paysage classique !
Dans les bacs : 1 CD Marc André, violoncelle. Warner Classics
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En concert : le 12 juin 2026 dans le cadre du Festival de Saint-Denis
Annoncé au début de la semaine dernière, le limogeage d’Olivier Nora de chez Grasset, propriété du groupe Hachette et par extension de Vincent Bolloré, a provoqué une immense levée de boucliers dans le camp du Bien. Vous avez dit «disproportionnée»?
Au moment où s’écrivent ces lignes, on ne nous signale aucune barricade dans ladite artère ou sur le Boulevard Saint-Germain, tout proche. Le déjeuner dominical chez Lipp ne fut en aucune façon perturbé, l’ex-hôtel particulier de Bernard Tapie, faisant face à la maison d’édition actuellement sur la sellette, ne semble pas devoir être transformé en Fort Chabrol dans les heures qui viennent.
Les vitrines des boutiques chics environnantes n’ont pas eu à souffrir non plus que le brushing tout aussi chic de l’illustre BHL, l’un des chefs à plume de la sédition, qui a salué dans Le Point l’« insurrection des consciences », tant il se voit, tant il se vit en une sorte de réincarnation de Soljenitsyne. Je le cite, lui plus que d’autres qui lui sont en l’occurrence associés, par pur souci de bienveillance. Le passer sous silence lui serait tellement douloureux, n’est-ce pas…
Fronde, dissidence, sédition, de quoi s’agit-il ? Le big boss du groupe d’édition dont dépend la maison concernée, usant de ses prérogatives de big boss, a remercié le directeur de cette dernière, sise rue des Saints-Pères précisément. Sans doute avait-il ses raisons. Il s’en est d’ailleurs ouvert dans la livraison du JDD de ce dimanche. Mais là n’est pas le vrai sujet, comprenez-vous. Ce n’est pas que le boss agisse en boss ni qu’un sous-boss soit poussé vers la sortie qui émeut tant les sécessionnistes. Non, absolument pas. La vraie cause de leur soulèvement héroïque – héroïque, mais si, mais si – est la personnalité même du big boss. La personnalité de celui qui a osé – sans même leur demander leur bénédiction, pensez !
Qui est-il, cet Attila des temps nouveaux ? Milliardaire, issu d’une lignée qui a réussi par le travail. Ça craint. Avec ça, classable à droite et catholique assumé. Du coup, on frise la provocation, comprenez-vous. Bref, vous avez là l’idéal incarné pour les grands esprits et les belles âmes en mal de punching-ball. Alors, la clique y va de bon cœur. La race des signeurs s’en donne à cœur joie. Et que j’te pétitionne en long en large et en travers. De quoi assurer pour la décennie à venir le renouvellement de son rond de serviette sur les ondes et les écrans des médias autorisés. Vu sous cet angle, ce serait plutôt malin, non ?
Avec cela, on claque la porte avec autant de fracas que dans Feydeau. Quand on vous dit qu’on est dans l’épopée ! Tout un bataillon prend le maquis. Ah mais ! Combien d’auteurs en sont-ils à rompre les amarres ? On parle de 115, 150, 300… Pour une poignée d’entre eux, les nantis de ce petit monde, les marquis poudrés de la plume, les prébendiers du sérail, le risque n’est pas bien grand. Mais les autres ? Ceux qui ne sont encore assis que d’une fesse à la table du banquet des belles lettres, les relégués des strapontins ? Où vont-ils donc trouver le nid où pondre leurs œuvres ? Comme quoi, même les résistances qui n’en sont pas peuvent avoir leurs martyrs. J’en pleure.
Figure de CNews pendant des années (et plume régulière de Causeur depuis le début), Philippe Bilger a quitté en janvier dernier la chaîne d’information continue du groupe Canal Plus. Dans L’Heure des crocs (L’Archipel), il revient sur cet épisode douloureux et, tout en reconnaissant qu’il serait resté à bord si des tensions n’avaient pas surgi avec la direction, explique pourquoi il est heureux de ce départ forcé. Car l’ancien magistrat, qui continue d’approuver sur le fond la ligne conservatrice de CNews, dénonce sur la forme un média où, selon lui, on tolère de moins en moins les opinions divergentes.
NB : Notre directrice de la rédaction Élisabeth Lévy, qui fait partie des intervenants réguliers de la chaîne, s’est déportée de ce sujet afin de nous laisser toute liberté d’en discuter avec Philippe Bilger.
Causeur. Vous publiez un livre très critique contre CNews après avoir travaillé sur cette chaîne pendant de nombreuses années. Ne cracheriez-vous pas un peu dans la soupe ?
Philippe Bilger. Cette accusation, très largement partagée sur les réseaux sociaux, me touche énormément. Mais c’est une absurdité. Je ne crache en aucun cas dans la soupe. Cette soupe, je l’ai concoctée moi-même, modestement, avec d’autres, et c’est elle qui m’a craché dessus ! Avec ce livre, je ne fais que continuer en dehors de cette chaîne ce que j’ai toujours fait sur ses plateaux, à savoir manifester mon opposition quand je ne suis pas d’accord.
Regardez-vous encore CNews ?
Depuis que j’ai été exclu, peut-être deux ou trois fois, très rapidement, le matin, sur mon vélo d’appartement !
Quand avez-vous commencé à avoir des réserves vis-à-vis de cette chaîne ?
Cela a été une prise de conscience progressive. Il faut dire que je suis toujours allé avec plaisir sur le plateau de Sonia Mabrouk. Mais chez Pascal Praud, en revanche, j’ai éprouvé au cours des derniers mois un malaise grandissant. Au début, cela m’a étonné, puis amené à réfléchir. Quelque chose m’a interpellé, comme on dit à gauche ! Je me suis rendu compte que CNews cessait petit à petit d’être une chaîne d’opinions au pluriel pour se transformer en chaîne d’opinion au singulier. C’était patent quand je me permettais de critiquer à l’antenne Nicolas Sarkozy, ou Israël. Pour certains de mes interlocuteurs sur le plateau, on aurait dit que je commettais un péché mortel. J’avais le sentiment d’être face à une droite médiatique qui se prenait trop au sérieux. J’ajoute qu’il était capital pour moi que mon livre soit écrit par un conservateur assumé, voire un réactionnaire dans la définition que j’en donne, parce que je veux montrer que CNews est aujourd’hui critiquable au nom des valeurs de droite.
Vous dites qu’il n’y a plus d’opinions avec un « s » sur CNews. Mais il y a encore des intervenants comme Julien Dray et André Vallini, n’est-ce pas ?
Certes, mais ces sensibilités de gauche se font de plus en plus rares. Il y a encore trois ans, il y en avait davantage, comme Philippe Guibert, Olivier Dartigolles ou Laurent Joffrin par exemple.
Comment expliquez-vous la droitisation de CNews ?
Je crois que le 7-Octobre, qui évidemment est un événement d’une barbarie absolue, ainsi que les attaques répétées et injustes de l’Arcom contre CNews, ont provoqué un durcissement. Une arrogance a alors commencé à se développer. Ainsi il est devenu systématique de s’en prendre à France Inter, qui pourtant sur bien des sujets me semble faire un travail aussi bon, si ce n’est meilleur, que CNews et les médias qui gravitent autour. Certes, à bien des égards, CNews est un média courageux, qui montre des choses qu’on ne voit pas ailleurs. Mais se la représenter comme la seule chaîne valable est absurde.
Reconnaissez-vous toutefois à CNews d’avoir pointé le sectarisme scandaleux de l’audiovisuel public ?
Je reconnais en effet que CNews a pointé le sectarisme de l’audiovisuel public. Mais je ne le qualifierai pas de « scandaleux » dans la mesure où, la plupart du temps, il est beaucoup plus subtil et moins assumé que celui de CNews. Dans l’audiovisuel public, même si le choix des sujets et la hiérarchisation des thèmes sont très discutables, l’esprit de parti est moins éclatant et les frontières moins tranchées.
Dans votre livre, vous écrivez au sujet de Pascal Praud : « Combien de fois m’a-t-il dit : “C’est un théâtre” ? » Mais n’a-t-il pas raison ? N’y a-t-il pas une nécessaire part de comédie quand on fait de la télévision ?
Vous me questionnez là sur quelque chose de fondamental à mes yeux. Je refuse la duplicité dont vous parlez. Comme vous le savez, j’ai eu une carrière de magistrat, et pendant les débats où je représentais le ministère public, notamment en cour d’assises, je me suis toujours efforcé d’être pareil à moi-même, je veux dire avec mes doutes, mes interrogations et mon respect d’autrui. Quand on m’a proposé de collaborer à CNews, j’espérais retrouver ce même esprit de sincérité. Je me trompais.
Vous ne pouvez pas dire que personne n’est sincère sur CNews !
Oui bien sûr, il y a des journalistes et des chroniqueurs sincères. Sauf que contrairement à moi, ils acceptent l’hypocrisie ambiante. Sans doute sont-ils moins susceptibles que je ne le suis.
Certes mais ce qui compte, pour le public, c’est ce qui se voit à l’écran, pas ce qui se passe en cuisine.
C’est vrai, et c’est la raison pour laquelle j’ai toujours préféré « L’Heure des pros 1 », diffusée le matin, où la présence d’un invité contraint à sortir de l’entre-soi, à « L’Heure des pros 2 », programmée le soir, pur badinage désinvolte et superficiel.
On n’avait pas le sentiment que vous étiez malheureux d’être là…
J’ai alors bien caché mon jeu, mon « je ». Alors que depuis tant d’années, j’ai toujours apprécié l’univers médiatique, heureux de pouvoir affirmer mes convictions, curieux de la pensée des autres, sans jamais éprouver le moindre malaise sur CNews, j’en suis arrivé au fil du temps à ne plus ressentir le moindre plaisir. J’ajoute que j’ai communiqué mes états d’âme à des amis, parfois chroniqueurs comme moi, qui me conseillaient de me calmer. CNews, en m’évinçant, a tranché pour moi, et j’en suis heureux.
Vos problèmes avec CNews ont commencé à être publics quand on vous a retiré une participation hebdomadaire sur la chaîne et que vous vous en êtes ému dans Le Monde en disant que la direction vous a « traité comme de la merde ». Pourquoi avoir médiatisé vos doléances ?
Il convient de préciser que, lorsqu’on m’a annoncé que je n’aurai plus qu’un passage par semaine chez Pascal Praud, on ne m’a donné aucune explication. Ce manque de transparence m’a rendu amer. Or c’est à ce moment-là que Gérard Davet et Fabrice Lhomme, qui enquêtaient sur CNews pour Le Monde, m’ont appelé. J’ai eu deux heures d’entretien avec eux, et ils ont eu l’indélicatesse de ne reprendre que cette grossièreté, qui ne me ressemble pas. Je ne pensais pas que ce propos serait publié. Mais il l’a été, si bien que la direction de CNews a trouvé là, entre autres, un motif de prononcer mon éviction.
Motif valable, n’est-ce pas ?
Oui d’autant plus valable qu’à présent je n’ai pas l’ombre d’un regret d’avoir été exclu. Je suis très heureux de ne plus être confronté à ce que j’appellerais des matamores de plateau.
C’est-à-dire ?
Certains de ceux qui s’expriment sur CNews jouent les gros bras quand il s’agit de fustiger à l’antenne le pouvoir, mais tempèrent leurs ardeurs en coulisses quand la hiérarchie les malmène.
En attendant, vous apportez de l’eau au moulin des gens qui veulent la mort de CNews et qui, eux, sont à gauche. À ce sujet, qu’avez-vous pensé du procès en racisme que l’on intente à Michel Onfray et Jean Doridot ?
Ces accusations sont grotesques. Elles sont le signe d’une dérive absolue. Certains en viennent carrément à vouloir interdire CNews, comme vous le dites. Une instance judiciaire digne de ce nom aurait dû immédiatement indiquer qu’au regard des textes, aucune infraction n’avait été commise par Michel Onfray et Jean Doridot.
Depuis la publication de votre livre, la direction de CNews a indiqué à l’AFP que vous étiez « un intervenant de grande qualité», elle a rappelé que vous aviez fait « 850 interventions à l’antenne en 8 ans» et ajouté : « Nous regrettons qu’il soit dans une telle aigreur, de notre côté, il n’y en a pas du tout. » Qu’est-ce que cela vous inspire ?
Vous me l’apprenez. C’est très aimable de leur part. Mais je récuse le mot « aigreur ». J’aurais pu être beaucoup plus cruel dans mon livre. J’ai au contraire essayé d’être à la fois critique et courtois. D’autant plus que j’ai une grande estime intellectuelle pour Vincent Bolloré, même si je ne partage pas toutes ses admirations, notamment pour Philippe de Villiers. Vous voyez, j’ai essayé de rester dans la mesure, en ne succombant ni à l’idolâtrie, ni à la haine.
L’actrice aux quatre César n’était pas pour rien dans le succès de la star Johnny Hallyday, rappelle Pascal Louvrier.
Nathalie Baye fut un soleil dans la vie de Johnny. La rock star avait plutôt l’habitude de croiser des astres noirs. Ça m’a fait de la peine, je dois l’avouer, quand Baye a vécu une histoire d’amour avec Jojo. J’étais pote avec Philippe Léotard. Or, Baye l’a quitté pour vivre avec Johnny. Ça l’a dévasté encore plus, l’ancien prof de lettres et de philo qui refaisait le monde au bar de la Closerie en buvant des Ricard sans eau. Quand je le rencontre quelques jours après l’officialisation de la rupture, Léo me lance, ivre : « Eh man ! Baye s’est définitivement tirée. Avec Johnny, en plus. Comment veux-tu que je rivalise avec lui ! »
Entremetteuse entre Godard et Johnny
Nathalie apporte la stabilité et le supplément de culture qui manquent à Johnny. Elle comprend immédiatement qu’il faut isoler le chanteur de la bande de parasites qui gravite autour de lui. Elle lui aménage un havre de paix dans sa maison située à Vallière, en Creuse. Le nomade, déchiré par ses fantômes, la drogue et l’alcool, pose enfin son sac. Nathalie, conciliante et ferme à la fois, purge son cœur. En 1983, l’actrice reçoit un César pour son rôle dans La Balance – Léotard est au générique. Le soir de la cérémonie, elle manque de s’évanouir. Elle est enceinte de Laura. Johnny va avoir une fille. Il explose de joie le jour de sa naissance, le 15 novembre 1983. Nathalie, décidément, ne lui apporte que du bonheur.
L’actrice veille sur sa fille et Johnny. Elle continue de cibler les déjeuners dans la maison en pierre et aux volets verts. C’est elle qui invite le taciturne Godard. Un moment de bravoure. Le réalisateur ne parle qu’à Nathalie. Il l’a fait tourner avec Alain Delon, dans le film Détective. À la fin du déjeuner, Godard, lunettes fumées, se tire dans un nuage de fumée bleue sans dire au revoir à Johnny. Le rocker est furibard, d’autant plus qu’il n’y avait que de l’eau sur la table.
Quelques jours plus tard, Godard appelle. Johnny décroche. Il dit que Nathalie est absente. Godard rétorque : « Je m’en tape, c’est à vous que je veux parler. » Second déjeuner, sous haute surveillance. Godard, toujours peu loquace, devant une sole sans beurre ni légumes, dit, laconique : « Je vais vous faire tourner dans mon prochain film. On commence dans quinze jours. Tenez-vous prêt. » Nathalie le convainc d’accepter.
Dans Détective, Johnny incarne un entraîneur de boxe, Jim. Godard est bluffé par sa perf. Il est dans la peau du personnage. Il a oublié Johnny. « À toi tout seul, souffle Godard, tu es un opéra rock. Joue sur scène comme dans la vie, sois insaisissable, inimitable. » Il ajoute : « Sois Brando ». Johnny jubile. C’est son acteur préféré, sa référence suprême.
Nathalie veille au grain
Les déjeuners continuent, même si Johnny invite de plus en plus de potes à la maison. Mais Nathalie veille au grain. Elle bataille. Son but : donner une nouvelle dimension à son compagnon. Parfois, elle en a marre, mais cette femme a un tempérament d’acier. Nouveau déjeuner déterminant : France Gall et Michel Berger. Pari audacieux, car les univers de Johnny et Berger semblent inaccordables. Johnny écoute, parle peu, se tient sur la réserve. Il fait confiance à son instinct. C’est un fauve qui ne se découvre jamais. C’est en réalité le face-à-face de deux timides. Johnny finit par lâcher : « Michel, j’aimerais que tu m’écrives une chanson. » Berger le regarde, très calme, et répond : « Non. C’est tout l’album. Ou rien. » Johnny n’en revient pas. Mais ça lui plait. Il saisit la balle au bond. « Ok, Michel », sourit-il.
En juin 1985, sort l’album Rock’n’Roll Attitude. Un tournant incontestable dans la carrière de Johnny. Des titres culte, exemple Le chanteur abandonné, avec des phrases qui claquent comme celles de Sam Shepard : « Mais lui il se demande qui il est ». La perle des perles reste Quelque chose de Tennessee, l’hommage rendu à l’écrivain sudiste, et qui évoque en réalité l’existence de Johnny avec « cette force qui nous pousse vers l’infini ». La diction douce de Nathalie Baye introduisant la chanson en lisant les dernières lignes du roman La Chatte sur un toit brûlant, contribue au succès.
En 1986, c’est la rupture entre Nathalie et Johnny. L’actrice, qui vient de disparaître le 17 avril dernier, lui aura permis d’être aimé par l’ensemble des Français, toutes classes sociales confondues. Lors d’un entretien, toujours lucide et déterminée, Nathalie Baye confiait : « C’est un type désarmant. D’une absolue simplicité. Je suis contente qu’il soit enfin reconnu pour ce qu’il est. Parce que je vous assure qu’à l’époque j’en ai entendu de belles. Tout le monde se demandait ce que je foutais avec ce crétin. »
Renaud Camus est lourdement attaqué dans L’homme par qui la peste arriva. L’écrivain n’ayant guère la possibilité de s’exprimer dans les médias, Causeur lui a proposé de répondre à ces accusations. L’occasion de savoir aussi ce qu’il pense des polémiques qu’il suscite, et jusqu’où il est possible de le suivre.
Causeur. Suite à la publication d’un livre signé par deux journalistes du Monde, Olivier Faye et Gaspard Dhellemmes, particulièrement malveillant contre vous, Eugénie Bastié a pris votre défense dans Le Figaro. Et dès le lendemain, vous avez publié un texte passablement acrimonieux envers elle. Vous avez trop d’amis ?
Renaud Camus. Eugénie Bastié me défend avec de longues pincettes, m’a certainement peu lu et me connaît mal. Elle reprend tels quels comme vérités d’Évangile des tableaux nettement homophobes de Faye et Dhellemmes ou cette niaiserie bien parisienne selon laquelle si on n’habite pas Paris on vit nécessairement reclus.
Quelles erreurs impardonnables ! Vous devriez être plus indulgent avec ceux qui ne vous jettent pas aux gémonies, ils ne sont pas si nombreux. Mais venons-en à cette biographie à charge de votre personne qui, selon vous, fourmille d’erreurs. Quel est l’intérêt d’avoir ouvert aux auteurs l’intégralité de vos archives, faisant preuve avec eux de la même transparence que celle que vous vous imposez dans votre œuvre ?
Il n’a jamais été question que j’oppose la moindre résistance à leur enquête. Ç’aurait été en contradiction totale avec ma vie dans une maison de verre. Tout leur a été ouvert, mes placards, mon ordinateur, ma correspondance.
Mais on dirait que votre cerveau leur reste inaccessible. Pourquoi infliger à vos contemporains tous les tours et détours de votre pensée ? Non seulement ce sont souvent des idées que vous éliminez après examen qui vous valent d’être mis au bûcher1, mais cette exhibition de soi remet en cause la notion même de vie privée qui est l’un des bienfaits de la société libérale.
Je n’inflige rien du tout à mes contemporains. Ils peuvent très bien ne pas me lire, et Dieu sait qu’ils ne s’en privent pas. Un écrivain ne peut pas être un exhibitionniste. Lire est un acte très volontariste qui impose des initiatives au lecteur. Mais il est vrai que je tente un reportage exhaustif sur ce que c’est que de vivre.
Seulement, vous ne vous contentez pas de vous mettre à nu. Ce faisant, vous exposez aussi tous vos correspondants qui n’ont rien demandé… Quid de l’amitié ? Quid de la vie privée des autres ?
Mes correspondants connaissent mes principes et d’ailleurs je respecte leurs secrets dans mon Journal. Refusant l’accès à leurs lettres, j’aurais eu l’air de me protéger moi.
Ce choix de la transparence intégrale évoque la correspondance de Jeffrey Epstein dont la publication (non volontaire) a notamment entraîné la démission de Jack Lang de la présidence de l’Institut du monde arabe. Faye et Dhellemmes affirment que vous avez été un proche de l’ancien ministre de la Culture, pensant ainsi créer un soupçon de proximité ignominieuse. Qu’en est-il ?
Je vous remercie de ce rapprochement aimable. La publication de la correspondance d’Epstein ne procède certes pas d’un choix de sa part. Quant à Jack Lang, je ne crois pas que Faye et Dhellemmes aillent jusqu’à me décrire comme l’un de ses proches. Comme d’habitude ils suggèrent, ils insinuent pour nuire. Ils disent qu’il m’a nommé comme pensionnaire à la Villa Médicis. Bien entendu, on n’est pas nommé à la Villa Médicis, on est choisi par un jury. Le mien était présidé par Pierre Soulages. C’est Jacques Roubaud et le critique Georges Raillard qui m’ont surtout soutenu. Raillard m’avait suggéré d’être candidat, à quoi je ne pensais pas du tout.
Les auteurs vous décrivent comme un artiste branché des années 1980, un courtisan de la gauche fêtes et paillettes incarnée par Lang…
Ils mélangent tous les milieux. Je voyais Barthes ou Twombly, ça n’avait rien à voir avec la gauche paillettes. Et Lang, je l’ai vu une fois et demie dans ma vie. Il était professeur agrégé de droit public, je préparais un diplôme d’études supérieures, il m’a reçu un quart d’heure au théâtre de Chaillot alors que je cherchais un directeur de thèse. Il y a peut-être eu une seconde fois, je n’en suis pas sûr, quelque chose de collectif rue de Valois, une réception pour les nouveaux pensionnaires à Rome ou pour les chevaliers des arts et lettres.
Renaud Camus honoré dans un ministère, c’était vraiment un autre monde. Dans lequel vous avez même été un militant socialiste…
Oui, lorsque j’étais étudiant, dans la section la plus déprimée de France, celle du 16e arrondissement de Paris, ce qui témoigne déjà d’un certain manque de carriérisme de ma part. Si vous voulez réussir au PS, ce n’est pas là que vous allez.
N’avez-vous jamais cherché la fortune et la célébrité ?
Si j’aimais tant les projecteurs que les auteurs le prétendent, pourquoi aurais-je pris la décision de vivre à la campagne ? Faye et Dhellemmes me dépeignent comme un François-Marie Banier au petit pied, à la recherche de sa Liliane Bettencourt. J’ai plutôt le sentiment d’avoir passé ma vie à scier méthodiquement les branches sur lesquelles j’étais assis.
Il faut peut-être prendre le sujet à l’envers : qu’y a-t-il d’exact à votre sujet dans ce livre ?
Des méchancetés à mon égard et des aveux de ma part qu’il n’y avait qu’à recueillir dans mes livres. Ainsi j’ai souvent raconté qu’entre 16 et 20 ans j’étais passablement mythomane. De façon assez ridicule je me prenais et me donnais pour un aristocrate. Cela m’a passé d’un coup quand ma pratique sexuelle est devenue régulière et je suis passé avec armes et bagages à l’extrême inverse. Cette passion de la vérité que vous désapprouvez si fort.
Le livre rappelle que vous étiez autour de la trentaine un auteur d’avant-garde fréquentant Roland Barthes, Louis Aragon et Andy Warhol, comme nul ne l’ignore parmi les lecteurs de votre journal. En revanche le grand public l’ignore. Votre jeunesse n’est pas tout à fait conforme à l’idée que l’on se fait d’un prophète de la réaction…
Mais je ne suis pas du tout un prophète de la réaction ! J’essaye d’avertir d’une catastrophe et de contribuer à l’empêcher, ça n’a rien à voir.
Vos théories politiques, qui ne sont pas « progressistes », sont tout de même devenues célèbres dans le monde entier. Il paraît même que des éminences trumpistes vous visitent en votre château de Plieux, dans le Gers. Sans compter Jean-Luc Mélenchon qui emploie à présent lui aussi l’expression « grand remplacement »…
Certaines de mes vues politiques sont plus progressistes que vous n’avez l’air de le penser. En tout cas je ne suis guère trumpiste, et poutinien encore bien moins. Pour ce qui est du grand remplacement, la question pendant vingt ans était de savoir s’il avait lieu ou non. Elle est aujourd’hui totalement dépassée sous cette forme et il ne s’agit plus que de dire si l’on en est enchanté ou horrifié, favorable ou hostile.
Nous y sommes plutôt hostiles pour notre part. Cependant, à l’instar d’Alain Finkielkraut, nous ne vous suivons pas quand vous passez du grand remplacement au « génocide par substitution ». Génocide, ce n’est pas seulement un résultat, c’est une intention.
Ne pas s’opposer aux machinations d’un dispositif abstrait comme ce que j’appelle le remplacisme global, ou même en servir les mécanismes, c’est bel et bien être complice d’un génocide. Génocide par substitution vient d’Aimé Césaire et décrit parfaitement le remplacement des Européens par leurs colonisateurs imposés. Le grand remplacement n’est pas une théorie néonazie, c’est une pratique nazie (Umvolkung) largement mise en œuvre dans les territoires conquis par le Troisième Reich. Je vais encore aggraver mon cas en vous disant que les anti-remplacistes sont à mon sens les seuls antinazis conséquents, de même qu’ils sont les seuls écologistes conséquents.
Et vous l’aggravez encore en établissant un lien entre capitalisme immigrationniste et nazisme. Cette comparaison ne passe pas. L’emprise sur les corps, ce n’est pas la même chose que la manipulation des esprits !
J’établis certes ce lien, je crois que l’Occident moderne a connu trois totalitarismes successifs et en partie simultanés, le communisme, le nazisme et le remplacisme global. Je fais partie de ceux qui pensent que l’univers concentrationnaire est l’élément central de cette histoire, le cœur de l’horreur, le moment le plus abominable d’une évolution inaugurée bien avant lui et qui se prolonge. Cette thèse minoritaire est celle d’auteurs admirables comme Zygmunt Bauman (Modernity & the Holocaust) et Giorgio Agamben (Mezzi senza fine). Inutile d’écrire, j’espère, qu’elle ne diminue en rien, bien au contraire, l’horreur du génocide des Juifs. Seulement elle le présente comme un phénomène inscrit dans l’histoire de la modernité industrielle, de la déshumanisation de l’homme, de sa dépossession. Avec le taylorisme, l’homme, qui était premier, est passé au second rang derrière le Système. Il est devenu la matière humaine interchangeable, et cela aussi bien dans le monde capitaliste que dans le monde soviétique ou nazi. Quand il était un dissident, à Genève et à Zurich, Lénine était horrifié du taylorisme. Dès qu’il est arrivé au pouvoir en Russie, Taylor est devenu pour lui un dieu vivant. Même chose évidemment aux États-Unis, où Henry Ford a appliqué le taylorisme à une échelle qu’on a du mal à mesurer aujourd’hui. Leur influence à tous les deux sur le communisme et sur le nazisme est aussi gigantesque que peu étudiée. Ford, qui dirigeait un journal furieusement antisémite, le Dearborn Independent, est cité avec admiration dans la première édition de Mein Kampf. Soit dit en passant, Dearborn, épicentre de l’empire Ford, est aujourd’hui majoritairement peuplé de musulmans.
D’accord, Ford est cité par Hitler et Renaud Camus par Breivik, cela ne prouve rien. Pour le dire trivialement, les Juifs qui ont été emmenés à Auschwitz auraient préféré travailler chez Ford.
Vous êtes fous. Breivik ne m’a évidemment jamais cité. C’est un anachronisme total. Brenton Tarrant non plus, il ne fait aucune référence à moi, ce point a été établi deux fois par les tribunaux. Quant aux Juifs prêtés par les SS et soumis au travail forcé dans les usines Ford voisines des camps de concentration, ils étaient remplacés et tués dès qu’ils ne pouvaient plus tenir leur rythme, mais bon, vous avez raison, ces usines n’étaient pas des camps de la mort, bien qu’on y souffrît le martyre et qu’on y mourût beaucoup. Je ne dis pas que le nazisme et le capitalisme sont la même chose, je dis que le communisme, le nazisme et le remplacisme global sont trois totalitarismes apparentés, le troisième se différenciant surtout par un caractère plus ludique, plus divertissant, plus habile à faire désirer la servitude qu’il impose. En cela Huxley était meilleur prophète encore qu’Orwell.
Vous ne vous contentez pas de comparer, vous inventez une filiation entre la concentration du capitalisme et celle des camps ! Absolument, et je vous laisse la responsabilité d’« inventez ». Entre la concentration, si bien décrite par Marx, et la concentration, si bien décrite par Hilberg, il y a un lien manifeste, qui n’avait pas échappé à Bernanos : relisez La France contre les robots ou Français, si vous saviez…
Dans La Campagne de France, Renaud Camus se demande si les Juifs peuvent être pleinement français puis, après examen et détour par Proust, conclut que oui. Mais il a été criminalisé pour le simple fait de s’être posé la question. ↩︎
A Cuba, le journal télévisé attribue la crise exclusivement au blocus américain, sans jamais évoquer les responsabilités internes. La population, elle, n’en peut plus.Les poubelles débordent, les ordures n’étant plus ramassées faute de carburant, constate notre reporter.
Voilà trois mois que Washington a imposé un blocage total des livraisons de carburant à Cuba. Depuis, l’île s’est figée, comme saisie dans une torpeur qui peut évoquer Macondo, théâtre du roman Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez. Un seul navire russe a réussi à accoster, sans que la marine américaine n’intervienne. Et, parce que l’ingéniosité humaine ne connaît pas de limites, du carburant raffiné arrive par bribes, transporté dans des « isotanks » de mille litres, revendu à prix d’or.
Mais cela ne suffit pas. L’économie cubaine est désormais à l’arrêt complet. Les entreprises ne fonctionnent plus, les administrations n’ouvrent que deux ou trois jours par semaine, les files devant les banques s’allongent et la vie quotidienne se réduit, pour la majorité, à survivre au jour le jour.
10 euros le litre d’essence !
Dans les rues de La Havane, la circulation automobile est devenue une rareté ; sur les routes nationales, elle a presque disparu. Le carburant, si précieux, se négocie au marché noir à des prix délirants : quatre euros le litre de diesel, jusqu’à dix pour l’essence. Même les ambassades sont rationnées : vingt litres hebdomadaires pour un seul véhicule.
Le tourisme, dernier moteur économique, s’effondre. Les grandes places au style colonial de la capitale sont vides, les hôtels – souvent bâtis par des chaînes espagnoles – désertés, les restaurants fermés les uns après les autres.
Combien de temps un régime peut-il tenir ainsi ? Nul ne le sait. Ce qui frappe, c’est l’absence de volonté de réforme. Le journal télévisé attribue la crise exclusivement au blocus américain, sans jamais évoquer les responsabilités internes. La population, elle, n’en peut plus. Après l’exode massif de 2021, les départs se sont presque arrêtés faute de visas, condition du départ et la frontière américaine est désormais hermétique.
Aide de « pays frères »
Les magasins d’État sont vides. Les rares aliments de base disponibles, surtout le riz, proviennent de l’aide internationale (Mexique, Chine, Vietnam, Russie principalement). Le peuple cubain, habitué depuis des décennies aux restrictions, souffre pourtant comme jamais. La misère s’étale au grand jour. Les rues de La Havane sont parcourues de mendiants, les pharmacies sont vides, les rares médicaments se vendent à la sauvette dans les rues. Les poubelles débordent, les ordures n’étant plus ramassées, faute de carburant.
Malgré tout, la population demeure étonnamment calme, paralysée par la peur de la police et de la répression. Pas de soulèvement, seulement des protestations sporadiques, vite réprimées, contre les coupures d’électricité, qui peuvent durer plusieurs jours d’affilée. Impossible dans ces conditions de conserver quoi que ce soit de périssable.
Indifférence du pouvoir
Beaucoup de Cubains espéraient une intervention américaine. Mais avec la guerre en Iran et le temps qui passe, cet espoir s’étiole. Le régime semble indifférent à la souffrance de la population. Il préfère laisser le pays s’enfoncer plutôt que d’engager des réformes qui pourraient menacer sa propre survie.
Car, comme toujours lorsque l’économie se réduit à un vaste marché noir, une minuscule élite profite de cette crise. Durant la semaine de Pâques, l’hôtel Meliá de Varadero, la station balnéaire emblématique du tourisme international, était rempli de Cubains exhibant voitures luxueuses et bijoux ostentatoires. Les buffets débordaient de victuailles, un spectacle presque irréel dans un pays où l’immense majorité lutte pour survivre.
À l’exception du carburant, Cuba est plutôt bien approvisionné de l’extérieur, mais ces produits ne sont pas à la portée de l’immense majorité des Cubains qui gagnent moins d’un euro par jour. Le ravitaillement de l’île repose sur des importateurs, liés à lanomenklatura communiste, qui font fortune dans cette situation.
Cuba tient encore debout, mais sur un fil. Jusqu’à quand un système peut-il survivre lorsqu’il s’effondre tout en profitant à une infime minorité ?
Dans Potion Magique, de Jérémy Berriau, tout part toujours d’un drame typique de notre époque : un professeur massacré par ses élèves, un enfant coupable malgré lui de la mort de sa mère, l’incendie d’un monument historique, une épidémie mondiale de zoonose…
Le livre semble dessiner une carte monstrueuse de la malédiction qui attend les pauvres hères que le monde actuel aurait décidé de sacrifier sur l’autel de ses errances.
Personnages grotesques
Loin de tendre la main à ceux qui en subissent les effets de plein fouet, il décide de leur enfoncer la tête dans l’horreur absurde de leur situation, avec une malice jubilatoire.
Dans un jeu de massacre baroque, Jérémy Berriau dépeint un univers grotesque et pathétique, où le commun des mortels se débat dans la médiocrité des choix qu’on lui impose. Ce commun des mortels est toujours lié, même de loin, à une élite de carton qui se repaît de sa propre vulgarité et de sa propre violence. À une middle class de bureau qui s’encanaille en s’essayant mollement au libertinage et en s’engageant durement dans des causes prolétaires, dans un microcosme qui prétend garder la tête sur les épaules, même après l’avoir définitivement perdue.
On croise une grand-mère amoureuse de la psychiatre de son petit-fils devenu petite-fille, une prostituée russe qui n’a pas encore vendu son âme, un président éphèbe soumis à son vieux maître technocrate, un leader de l’opposition avec de vrais cadavres dans le placard, une grande prêtresse de la transition de genre qui n’a de cœur que pour son chat, ou encore des philanthropes cherchant à vendre un vaccin pour protéger des effets indésirables d’un autre vaccin…
Les personnages sont horrifiants ou désarmants, grotesques ou dignes — souvent tristes mais tenaces. Certains sont des clichés sur pattes et d’autres savent les déjouer habilement. Il est dommage que certains noms de personnages sonnent faux, voire en décalage avec leur âge ou leur milieu, ce qui trouble la perception de leur caractère.
Le rythme est bien tenu, même si quelques accélérations brusques nous égarent parfois.
Farce crédible
La caricature est au service du tableau et le trait est à peine grossi. On songe au mauvais goût cruel et pertinent du magazine Fluide Glacial. Aux satires sociales grinçantes de l’illustrateur américain, Robert Crumb. On est à cheval entre le documentaire et la dystopie, ce qui en fait une farce amère mais redoutablement crédible.
L’innocence, l’enfance, la beauté, la liberté : tout ce qui embellit un tant soit peu le quotidien des protagonistes est assiégé par des « déconstructeurs » zélés dont on ne sait s’ils sont encore passionnés dans leur quête perverse ou simplement prisonniers de leurs habitudes.
L’homme post-moderne y figure comme la victime de ce qu’il aura contribué à autoriser et accepter. Alors, il se débat, dans une danse macabre, avide de solutions toujours nouvelles et souvent trompeuses.
Chez Jérémy Berriau, nul n’échappe aux arnaques en tout genre du Siècle des Escroqueries. On nous administre la maladie puis on nous vend le mauvais remède. Le beau et le vrai finissent étouffés par le laid et le faux.
Pourtant, on se surprend à en rire et à vouloir, comme certains personnages, continuer à résister comme on peut à la violence de l’absurde. D’ailleurs, le style reste léger ; clinique mais jamais sinistre. Le diagnostic est posé mais on ressort de sa lecture sans idées noires.
La lucidité, si elle est amère, nous recentre néanmoins sur ce qu’il y a de plus important ; c’est-à-dire ce qui donne à chacun l’envie de rester debout, malgré tout. Ce plus important est là, très présent dans le roman. « Celles-z-et ceux » qui n’ont pas encore totalement cédé à la folie prescrite par leur époque sauront le distinguer, même dissimulé par le cirque malsain des vendeurs de camelote.