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Air Liquide, plus solide que l’État?

Le groupe français vient de lever deux milliards d’euros et emprunte, sur certaines échéances, moins cher que le Trésor. Une réussite industrielle qui éclaire la défiance envers les finances publiques, mais aussi le prix du retour de l’argent cher.


Le 6 octobre, Air Liquide a annoncé avoir levé deux milliards d’euros sur le marché obligataire. Les investisseurs ont largement répondu présent, avec une demande dépassant 13 milliards d’euros, soit plus de six fois le montant proposé. L’État français trouve lui aussi des prêteurs. Lors de l’adjudication du 1er octobre, les demandes pour l’OAT à échéance novembre 2036 atteignaient 12,56 milliards d’euros pour 6,27 milliards effectivement empruntés, soit deux fois le montant retenu. Les procédures diffèrent, mais la dette française ne manque donc pas, pour le moment, d’acheteurs. Le problème est le prix auquel ils acceptent de prêter. Air Liquide indique un taux d’intérêt moyen pondéré inférieur à 4 %, après prise en compte des couvertures financières. Au même moment, la dette française à dix ans rapportait autour de 4,75 %, après avoir approché les 5 %. Sur certaines échéances, une entreprise française inspire donc davantage confiance aux prêteurs que l’État français.

Un fleuron industriel tricolore

Air Liquide appartient à cette catégorie de fleurons dont on parle moins que des difficultés de l’industrie française. Créée en 1902, l’entreprise fournit des gaz et des technologies à l’industrie et à la santé. Oxygène médical, azote, hydrogène, gaz de très haute pureté pour les semi-conducteurs. Derrière des produits peu visibles du grand public se trouvent des savoir-faire difficiles à remplacer. Il faut savoir séparer les gaz de l’air, les purifier, les liquéfier à des températures extrêmement basses, puis les stocker et les acheminer en sécurité. Pour les semi-conducteurs, la moindre impureté peut compromettre la fabrication.

L’électronique représente environ un dixième de l’activité du groupe, qui prévoit une croissance annuelle d’au moins 10 % dans ce secteur jusqu’en 2030, portée notamment par les besoins de l’intelligence artificielle et des centres de données. Davantage de puces, et des puces plus complexes, signifient davantage de besoins en gaz et en matériaux de très haute pureté.

Pour les hôpitaux et les grandes installations industrielles, la continuité de l’approvisionnement est essentielle. Air Liquide maîtrise toute cette chaîne, des équipements de production jusqu’à la livraison. Présent dans 59 pays avec environ 65 000 salariés, le groupe a réalisé 26,94 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025. C’est un industriel mondial qui ne dépend pas des seules perspectives françaises pour produire ses revenus et rembourser ses dettes.

Les deux milliards levés se répartissent en trois tranches. La première porte sur 400 millions d’euros à deux ans, remboursables en octobre 2028. Son taux est variable, égal à l’Euribor à trois mois augmenté de 0,35 point. La deuxième représente 750 millions d’euros à cinq ans, avec un coupon annuel de 4 %. La troisième atteint 850 millions à dix ans, avec un coupon de 4,5 %. Les fonds serviront aux besoins généraux du groupe et au refinancement de sa dette.

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Les deux tranches fixes représentent donc 30 millions et 38,25 millions d’euros d’intérêts annuels. Au total, 68,25 millions par an tant qu’elles restent toutes deux en circulation, et 532,5 millions sur leurs durées respectives. À cela s’ajoutent les intérêts de l’emprunt à deux ans, dont le taux varie avec l’Euribor (Euro Interbank Offered Rate, taux interbancaire offert en euros), le taux de référence des prêts en euros entre banques. Ces sommes sont celles qu’Air Liquide doit verser aux détenteurs des obligations. Son coût réel dépend aussi des frais de l’opération et des contrats financiers conclus pour se protéger contre les variations de taux. Voilà pourquoi le taux moyen annoncé peut être inférieur à 4 % malgré des coupons fixes de 4 % et 4,5 %.

Pour comprendre comment la détérioration de la situation économique française se répercute sur les entreprises et les finances publiques, essayons d’en mesurer le coût. Avec une précaution. La hausse des taux ne tient pas seulement aux difficultés françaises. Elle dépend aussi de l’inflation, de la politique monétaire et des tensions internationales.

Le premier rapprochement est avec Air Liquide elle-même. En mai 2021, le groupe avait émis 500 millions d’euros à dix ans avec un coupon de 0,375 %. En septembre 2022, une autre émission à dix ans portait un coupon de 2,875 %. Aujourd’hui, il faut offrir 4,5 %.

Sur les 850 millions de la nouvelle tranche longue, l’écart avec le coupon de 2021 représente 35,06 millions d’euros supplémentaires chaque année, soit 350,63 millions sur dix ans. Par rapport à 2022, le supplément atteint 13,81 millions par an et 138,13 millions sur dix ans. Voilà ce que coûte l’emprunt actuel par rapport à ce qu’aurait coûté la même somme aux anciens taux. Cela ne signifie pas qu’Air Liquide remplace effectivement une dette ancienne de ce montant.

Le changement est sensible même par rapport aux émissions récentes. En octobre 2025, Air Liquide avait levé 2,15 milliards d’euros à un taux moyen inférieur à 3 %. La tranche la plus longue, à douze ans, portait un coupon de 3,5 %. Appliqué aux 850 millions empruntés aujourd’hui à dix ans, le point de coupon supplémentaire représente 8,5 millions d’euros par an. Les durées diffèrent légèrement, mais l’ordre de grandeur est clair. L’entreprise n’est pas moins performante, mais l’argent est plus cher.

Avantage Air Liquide

La deuxième comparaison est avec l’État. Selon les données de Bloomberg, Air Liquide a emprunté à cinq ans à un taux d’environ 4,10 %, alors que l’État français devait payer 4,13 % pour la même durée au même moment. L’avantage reste mince. Calculé sur les taux non arrondis, il représente environ 262 500 euros par an sur les 750 millions empruntés. Mais la hiérarchie habituelle est renversée. Les investisseurs acceptent de prêter moins cher à l’entreprise qu’à l’État. Le même phénomène s’observe sur la tranche à dix ans.

Enfin, comparons avec la situation allemande. Le Bund, l’emprunt de l’État allemand, rapportait début octobre autour de 3,5 % à dix ans. Le meilleur comparable industriel, Linde, est d’origine allemande mais constitué juridiquement en Irlande. Concurrent direct d’Air Liquide, il fournit lui aussi des gaz industriels et médicaux. En mai 2026, il a emprunté en euros à quatre ans avec un coupon de 3,2 % et à dix ans avec un coupon de 3,8 %, pour des rendements de 3,241 % et 3,825 %. Ses notes A et A2 correspondent à celles de la nouvelle émission d’Air Liquide. L’écart est sensible, mais les opérations ont eu lieu à cinq mois d’intervalle. Il ne permet donc pas, à lui seul, de mesurer ce que coûte à Air Liquide le fait d’être française.

Les montants en jeu méritent pourtant qu’on s’y arrête. Une réduction de taux de 0,25 à 0,50 point sur les deux tranches fixes ferait économiser à Air Liquide de 4 à 8 millions d’euros par an pendant les cinq premières années. Sur la vie entière de ces titres, l’économie atteindrait 30,63 à 61,25 millions. Cette simulation ne chiffre pas une pénalité française. Elle montre ce que quelques fractions de point peuvent coûter.

C’est là que se noue le fond de l’affaire. La confiance dans la dette de l’État repose aussi sur la solidité de l’économie, dont Air Liquide, Airbus, TotalEnergies, Safran, Schneider Electric et pleine d’autres constituent le cœur industriel. Même avec des lycéens dans la rue et une vie politique paralysée, ces entreprises innovent, produisent, exportent, versent de bons salaires et dividendes aux actionnaires et contribuent à financer la collectivité. Leur performance est une des raisons pour lesquelles les prêteurs continuent de croire à la capacité de la France à payer ses dettes. Mais si la défiance envers l’État renchérit en retour leur financement, les entreprises qui soutiennent la solidité du pays finissent par payer pour ses faiblesses. Une sorte d’amende parce qu’elles sont françaises.

Écrit avec les pieds ou avec l’IA ?

Chouchou de cette rentrée, Thélyson Orélien aurait généré son livre par IA. Face au scandale, le Landerneau littéraire a crié au racisme, évitant le vrai problème : la qualité de la production contemporaine.


La polémique autour de Thélyson Orélien, écrivain québécois d’origine haïtienne qui aurait écrit son nouveau livre, C’était ça ou mourir (Grasset), avec l’aide de l’IA, a manqué sa cible. Ce qui aurait dû être l’occasion pour le monde des lettres – écrivains, éditeurs et critiques – d’aborder la vraie question du talent littéraire n’a été qu’une vaine série d’estocades sur le terrain de l’antiracisme et du péril de l’art face à l’IA. À croire que le scandale lui-même a été généré par cette dernière pour éviter les sujets qui fâchent.

Quand Houellebecq se documentait sur Wikipédia

Les écrivains se sont toujours documentés pour étayer leurs récits, quitte à parfois les enjoliver grâce au travail d’autrui, l’un des exemples les plus célèbres étant M. de Chateaubriand qui, pour « rallonger » son Itinéraire de Paris à Jérusalem et Jérusalem à Paris (1811), s’est appuyé sur les écrits de ceux qui avaient fait le voyage complet, tel Volney – mais nul besoin alors de citer ses sources.

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Plus près de nous, Michel Houellebecq a suscité la polémique à la sortie de La Carte et le Territoire, en 2010. Il aurait eu la fourberie de glisser des informations puisées dans Wikipédia pour décrire la ville de Beauvais et donner quelques détails sur la vie de Georges Pompidou. L’« affaire » n’avait pas fait trembler l’Académie Goncourt pour le couronner cette année-là.

Et si le vrai problème était le livre ?

Thélyson Orélien n’est malheureusement pas accusé d’avoir écrit un mauvais livre au style lourdement répétitif, c’eût été à son éditeur de s’en rendre compte puis aux critiques de le déplorer, ni d’avoir utilisé l’IA comme d’autres Google ou un vieux Larousse ; il est accusé d’avoir entièrement fait écrire son livre par l’IA (de 95 à 100 % de certaines pages, selon le détecteur Pangram). Il existe sûrement des auteurs médiocres qui demandent une aide rédactionnelle à l’intelligence artificielle avant de passer le tout à la moulinette de leur intelligence artisanale. Y aurait-il là une « rupture de contrat moral », comme le dit Samuel Fitoussi au sujet d’Orélien ?

Plus grave, l’écrivain québécois est aussi accusé de plagiat pour des publications antérieures, ce qui lui a valu d’être évincé de la sélection du prix Goncourt et peut-être, à l’heure où nous écrivons, des prix Renaudot et Femina. Ce qu’il y a de bien avec les accusations de plagiat, c’est que c’est œuvre humaine contre œuvre humaine, on compare. Du moins jusqu’à présent.

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Fin septembre, Thélyson Orélien est rentré chez lui pour se faire oublier du Vieux Continent. Comment lui, et d’autres par la suite, pourraient-ils se défendre ? En publiant l’historique de leurs recherches sur IA ? « Messieurs les jurés, mon historique m’innocente : j’ai demandé à Claude combien y avait-il de kilomètres entre Haïti et le Canada, pas de me rédiger un chapitre comportant le nombre de kilomètres entre les deux ! » Face à l’évidence, peut-être que critiques et éditeurs ne seraient plus aveuglés par l’origine et la couleur de peau d’un auteur, et, retrouvant la faculté de lire, jugeraient uniquement son art. Mais ce n’est pas gagné. Ainsi Yannick Haenel, autre chouchou de cette rentrée avec La solitude des professeurs est infinie (Gallimard), et qui n’est pas suspecté de fricoter avec l’IA, est capable d’écrire : « La solitude des professeurs est infinie, c’est-à-dire qu’elle ne finit jamais. » Au cas où l’intelligence humaine ne l’aurait pas compris.

Après le 7-Octobre: comment ne pas comprendre

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On ne demande pas à ceux qui survivent de compatir aussitôt à la souffrance de ceux parmi lesquels se cachent leurs assassins. Il y a dans la bouche des moralistes occidentaux une obscénité tranquille: celle d’un monde qui ne connaît plus la peur, ni la guerre, ni la survie.


Comment ne pas comprendre — oui, comment — ceux d’Israël qui, après le 7-Octobre, ne veulent plus jamais voir Gaza, ni ses habitants, ni ses rires, ni ses pleurs ? Qui ne veulent plus voir ni entendre parler de ces voisins qui, depuis des décennies, rêvent d’un monde sans Juifs, d’une disparition ou d’un exil — « qu’ils retournent d’où ils viennent », disent-ils, des États-Unis ou de Pologne — comme si l’histoire d’Israël était une parenthèse illégitime. Et certains radicaux, en retour, se demandent : « les Gazaouis sont-ils vraiment des habitants de Gaza, ou les héritiers d’un exil qu’ils entretiennent comme une arme contre nous ? »

La compassion impossible

Qu’on me pardonne d’écrire sans détour : comment ne pas éprouver une forme de tendresse tragique pour ces Israéliens devenus intraitables, pour ces hommes et ces femmes qui, après avoir vu leurs enfants déchiquetés, leurs femmes violées, leurs vieillards massacrés, ne veulent plus de « voisins » qui dansent sur les ruines de leurs maisons ? Comment leur demander d’aimer ceux qui égorgent et se filment en riant ? Ceux qui, depuis vingt ans, votent massivement pour une organisation islamiste qui rêve d’anéantir le peuple juif ? Ceux qui enseignent à leurs enfants que mourir en tuant un Juif, c’est gagner le paradis ? Comment leur dire qu’ils manquent d’humanité quand ce sont leurs morts qui sont encore chauds, leurs maisons encore ensanglantées ?

On peut, certes, regretter — comme l’a fait une célèbre rabbine — leur manque d’empathie pour ces civils déchiquetés par les bombes, pour ces familles prises au piège dans les ruines de Gaza, victimes d’une guerre qu’elles n’ont pas choisie. Mais ce reproche, si humain soit-il, ne saurait effacer la vérité de la peur, ni l’épaisseur du deuil. Car on ne demande pas à ceux qui survivent de compatir aussitôt à la souffrance de ceux parmi lesquels se cachent leurs assassins.

Il y a dans la bouche des moralistes occidentaux une obscénité tranquille : celle d’un monde qui ne connaît plus la peur, ni la guerre, ni la survie. Ils parlent d’empathie comme on parle d’une vertu décorative. Ils oublient que l’empathie ne se décrète pas ; elle se conquiert dans la paix. Et la paix, là-bas, n’existe plus depuis longtemps. Depuis qu’un peuple tout entier — celui de Gaza — a préféré se donner au Hamas, à la mort, à la haine, à l’illusion du djihad. Depuis que le rêve d’un État palestinien s’est confondu avec le projet d’un califat sans Juifs. Depuis que la compassion elle-même a été prise en otage par la propagande.

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Alors, oui, comment ne pas comprendre ces Israéliens fatigués de tendre la main ? Fatigués d’entendre des voix étrangères leur dicter ce qu’ils devraient ressentir. Fatigués de devoir prouver qu’ils ne sont pas les monstres qu’on fabrique à Paris ou à New York. La vengeance n’est pas belle, certes, mais elle a ses raisons dans le cœur de ceux qu’on a voulu exterminer. On peut leur reprocher leur dureté, mais pas leur lucidité. Ils savent, eux, que ceux d’en face ne veulent pas seulement la liberté, mais la disparition. Que pour le Hamas, et pour une partie du monde musulman, la guerre ne prendra fin que lorsque le dernier Juif sera mort. C’est écrit noir sur blanc dans leur charte, celle que personne ne lit, celle que nos journalistes feignent d’ignorer.

L’exemplarité, luxe de nantis ?

L’Occident pleure à heure fixe. Il distribue larmes et sermons avec la bonne conscience des peuples repus. Il demande aux Israéliens d’être exemplaires — comme on demanderait à un rescapé de camp d’aimer son bourreau. Il leur parle de modération, de proportionnalité, de droit international — mots magnifiques qui n’ont aucun sens quand on enterre ses enfants. Il leur parle de « population civile », comme si le Hamas n’était pas sorti de cette population, nourri, élu, sanctifié par elle. Il leur parle de paix alors que l’autre côté célèbre la mort. Que reste-t-il à dire, sinon que l’empathie, ici, est devenue un luxe de nantis, une posture morale sans courage ?

Il faut avoir vu, ne serait-ce qu’une fois, les images du 7-Octobre : les cris d’une mère avant d’être brûlée vive, le visage d’un enfant qu’on arrache à ses parents, les cadavres mutilés traînés dans les rues de Gaza sous les applaudissements. Il faut les voir, non pas pour haïr, mais pour comprendre ce que signifie, dans la chair, la perte de confiance en l’homme. Alors, peut-être, cessera-t-on de juger ceux qui ne veulent plus « dialoguer ». Peut-être comprendra-t-on que le cœur a ses limites, et que l’amour du prochain meurt avec le sang des siens.

L’erreur des belles âmes d’Occident, c’est de croire que la morale peut tenir lieu de géopolitique. Elles parlent comme si l’Histoire était un séminaire de sciences humaines, où la victime et le bourreau se confondraient dans un même pathos. Mais la réalité, elle, ne connaît ni neutralité ni symétrie. Elle tranche, elle saigne, elle ne s’excuse pas. Et dans cette réalité, Israël n’a pas affaire à des opposants, mais à des ennemis. À une religion politique qui rêve d’effacer son existence même. À un culte de la mort que l’on confond ici avec la résistance. Ce n’est pas un conflit territorial : c’est un combat métaphysique.

Alors oui, je comprends ceux qui ne veulent plus d’empathie. Qui ont cessé de croire que la paix se signe avec ceux qui veulent votre disparition. Qui n’attendent plus rien du monde, sinon le droit de se défendre. Ils sont les derniers à savoir que la civilisation est une digue fragile contre la barbarie, et qu’elle ne tient debout que si l’on accepte parfois d’être injuste pour survivre. L’Occident, lui, a désappris cela. Il croit encore qu’on peut désarmer la haine par des résolutions et des tweets. Il ne comprend pas qu’on ne raisonne pas le djihad : on le combat ou on disparaît.

Greta Thunberg avec les militants propalestiniens, Malmö, Suède, 9 mai 2024 © Johan Nilsson/AP/SIPA

Ceux qui demandent aux Israéliens d’aimer leurs assassins oublient que c’est déjà un miracle qu’ils ne soient pas devenus fous. Ils ne cherchent pas la perfection morale : seulement le droit de vivre sans craindre d’être égorgés dans leur lit. Et si, dans ce désir nu, brut, animal, il y a un manque d’empathie — alors que ceux qui les jugent regardent d’abord leurs propres cœurs : ils y trouveront, non pas la compassion, mais le confort, la lâcheté, et la peur d’appeler les choses par leur nom.

Car au fond, c’est cela : l’Occident ne comprend plus la guerre, parce qu’il ne comprend plus le mal. Il le recouvre de discours, il le relativise, il le transforme en « souffrance partagée ». Israël, lui, le connaît. Il le regarde en face. Et c’est peut-être pour cela qu’il nous dérange autant : il nous rappelle que, derrière nos morales de papier, il existe encore des peuples qui doivent choisir entre la survie et la disparition.

De Cassandre à Prométhée: Zemmour le Reconquérant

Longtemps, Éric Zemmour fut Cassandre: celui qui annonçait aux Français la disparition de leur monde. À Port-Marly, le 13 septembre, quelque chose a changé. Sans rien retrancher à son diagnostic, le président de Reconquête a troqué la seule prophétie du déclin contre un imaginaire de conquête, Prométhée succédant à Cassandre. Un Prométhée nietzschéen, moins tourné vers ce qui s’efface que tendu vers ce qui reste à conquérir.


« J’ai vu le visage du siècle qui vient et j’ai compris que la peur ne suffisait pas. La peur ne suffit jamais. Oh, je ne méprise pas les peurs. La peur n’est ni à mépriser ni à dédaigner. La peur est souvent bonne conseillère. La peur alerte. La peur met en garde. La peur met en éveil. Mais la peur ne suffit pas. La peur n’a jamais bâti une cathédrale. La peur n’a jamais gagné une bataille. La peur n’a jamais sauvé une civilisation. » En prononçant ces mots lors de son meeting de rentrée à Port-Marly, dimanche 13 septembre, le président de Reconquête n’a pas fait que donner le ton de sa très probable nouvelle campagne présidentielle.

Il a ouvert un nouvel imaginaire au sein de la droite française, et enfin entamé la grande conversion susceptible de corriger ce qui constituait jusqu’alors la principale faiblesse de son logiciel politique ; à savoir qu’on ne conquiert pas un pays en annonçant continuellement sa disparition.

De l’impuissance de Cassandre…

Qu’on se souvienne tout d’abord de 2022, de cette dernière campagne présidentielle au cours de laquelle le candidat Zemmour avait largement pâti de son image de Cassandre qui, au fil des décennies, avait fini par lui coller à la peau. Il faut dire que le brillant chroniqueur politique qu’il avait longtemps incarné sur les plateaux télévisés avait comme nul autre excellé à nous tenir la chronique régulière de tout ce qui n’en finissait pas chaque jour de mourir dans notre vieux pays. La France de son enfance, l’assimilation, l’école républicaine, notre langue, notre puissance industrielle, une certaine homogénéité culturelle en même temps que le goût de la transmission – on peut affirmer sans problème que toute sa pensée politique reposait alors sur une formidable phénoménologie de la perte. Depuis Le Suicide français jusqu’à La France n’a pas dit son dernier mot, le journaliste du Figaro n’avait cessé d’arpenter en prophète solitaire les ruines de notre pays, avant même que celles-ci ne deviennent, les années et l’ampleur du désastre aidant, de plus en plus visibles au reste de la population. Comme Zemmour, la Cassandre mythologique n’avait pas tort ; elle voyait même, elle aussi, mieux que tous les autres, le réel sous ses yeux et ce qui ne devait manquer de lui succéder. Tout son malheur était là : avoir raison contre tous sans pouvoir infléchir d’aucune manière le cours des choses.

Toute la limite du premier zemmourisme – disons du Zemmour journaliste n’ayant pas encore pleinement accompli sa mue politique – était là. Voir le réel avec lucidité et diagnostiquer avec justesse la situation calamiteuse de la France ne suffisait pas. Malgré des millions de lecteurs fidèles, tout portait à croire qu’une civilisation pouvait se montrer capable d’acquérir une conscience aiguë de sa propre disparition, sans trouver pour autant les moyens politiques d’enrayer son funeste destin. C’est précisément à ce niveau-là que quelque chose semble avoir changé en profondeur dans le discours de Zemmour dimanche 13 septembre.

Qu’on ne s’y trompe pas, la menace du grand remplacement demeure plus que jamais omniprésente dans son esprit, et Zemmour continue de parler abondamment d’immigration, d’identité et de la nécessité vitale d’une continuité historique pour notre civilisation. Il serait totalement absurde d’imaginer une seule seconde chez lui un quelconque reniement des fondamentaux constitutifs de sa colonne vertébrale politique. Chaque jour qui passe donnant hélas davantage de preuves accablantes à son constat originel, sa radicalité sur ces sujets tendrait même plutôt à s’amplifier ; son courage solitaire sur la scène politique française dans la défense du concept de remigration en étant un parfait exemple.

À la redécouverte de Prométhée

Depuis le 13 septembre, ces thèmes chers à son électorat prennent place désormais dans un discours plus vaste dont le centre de gravité semble s’être significativement déplacé. Le triptyque choisi ce jour-là pour définir ce qu’il entend désormais défendre activement – « la parole libre, le peuple enraciné et l’individu prométhéen » – mérite à cet égard une infinie attention de notre part ; le troisième terme de ce triptyque, inédit dans sa bouche, transformant substantiellement par contagion les deux premiers. « Nous sommes les fils de Promethée, a lancé non sans lyrisme le président de Reconquête. Nous sommes les héritiers reconnaissants de celui qui contre l’avis des autres dieux a volé le feu pour le donner aux hommes. Cette figure de Promethée, mes chers amis, aucun autre peuple, aucune autre civilisation n’en ont produit l’équivalent. Ni la Chine impériale, ni le monde musulman, ni le monde hindou, ni les civilisations précolombiennes. Nulle part ailleurs sur cette planète, on ne trouve cette idée étrange, si audacieuse, si folle que l’homme est appelé à devenir plus que ce qu’il est. Et cette idée s’est incarnée, mes chers amis, dans une invention qui elle aussi n’appartient qu’à l’Occident. Cette invention, cette merveille, cette révolution silencieuse, c’est l’individu. Tout simplement l’individu qui pense par lui-même, qui décide par lui-même, qui répond de ses actes, devant sa conscience, devant Dieu ou devant lui-même s’il ne croit plus en Dieu. Cet individu n’existe que dans l’Occident chrétien. »

Une fois encore, il ne faut surtout pas caricaturer cette évolution. Le passage inattendu chez lui de Cassandre à Prométhée, de la prophétie du déclin à une politique de la puissance, ne préfigure en rien celui d’un pessimisme désabusé subitement converti à un optimisme béat.

Alors oui, le diagnostic est sans appel : l’invasion migratoire africaine progresse chaque jour à pas de géant sur notre continent, la puissance relative de la France et de l’Europe dans le monde ne cesse de décroître en accéléré et une grande partie de notre patrimoine culturel le plus estimable est devenue totalement incompréhensible à ceux-là mêmes qui étaient censés en devenir un jour les héritiers. De la peur provoquée par ces constats – il est vrai peu réconfortants –, surgissent généralement deux types de réactions, également stériles l’une comme l’autre. La première consiste à nier le réel et la validité donc de ces constats, la seconde à se recroqueviller sur soi-même, comme les derniers Mohicans, en attendant à terme – dans combien de générations ? – sa propre disparition.

C’est contre cette seconde tentation – tentation qui lui aura paradoxalement longtemps été reprochée essentiellement par ses adversaires médiatiques de gauche, traitant volontiers jusqu’à plus soif sa vision du monde de « rabougrie » – que ce dernier discours de Zemmour prend tout son sens. Car le piège d’une civilisation obsédée par sa probable disparition est de finir par ne plus penser qu’à sa propre survie ; à ne plus songer qu’à protéger vaille que vaille ses monuments, à sanctuariser autant que possible ses habitudes. Elle transforme ainsi progressivement son identité en gigantesque inventaire du patrimoine et finit par se noyer chaque jour dans un peu plus de formol pour mieux se conserver. C’est en comprenant qu’une civilisation demeure vivante parce qu’elle continue de produire suffisamment de formes nouvelles pour donner à ses descendants le désir de lui appartenir, que le Cassandre-Zemmour a entamé ce jour-là sa mue prométhéenne.

Rompre avec un conservatisme mortifère

La première rupture radicale émergeant du dernier discours de Zemmour a en réalité moins à voir avec un renouveau de son positionnement par rapport à ses adversaires de gauche, qu’avec un repositionnement par rapport à sa propre famille politique. Une partie encore importante de la droite radicale française – souvent d’héritage maurassien et, osons le dire, en bonne partie catholique – demeure tétanisée face à un avenir qu’elle peine à imaginer autrement que comme l’éternelle répétition des siècles passés ; les historiens politiques appellent généralement cette maladie sénile de la droite le conservatisme. Un personnage comme Philippe de Villiers en est chez nous aujourd’hui l’incarnation médiatique la plus biologiquement pure. Devenu, l’âge et la poussière accumulée sur ses épaules aidant, le Père Castor de la droite française, son rôle politique consiste désormais à ouvrir chaque soir, devant des milliers de téléspectateurs avachis dans leur salon, notre bon vieil album national et à raconter à tous les grands enfants émerveillés de notre pays l’histoire de nos rois et de nos saints, de nos villages et nos clochers, enfin des exploits inoubliables de Jeanne d’Arc et du général de Gaulle. Tout cela est certainement très beau ; qui pourrait le nier ? Mais force est de constater qu’on ne perpétue pas une civilisation vivante avec un album de famille, aussi honorables soient les cours de rattrapage historique du professeur de Villiers…

Le grand paradoxe ontologique de ce conservatisme est qu’il prétend justement défendre une civilisation qui, pour se développer, fut constamment en mouvement et par conséquent jamais conservatrice au sens muséal du terme. Les Français, et plus généralement les Européens que nous admirons tant pour leur bravoure, et dont nous nous prétendons aujourd’hui les dignes héritiers, n’ont pas simplement passé leur temps à reproduire à l’identique le monde légué par leurs aïeux. Au cours des siècles, nos ancêtres ont franchi les colonnes d’Hercule, traversé un à un tous les océans du monde, disséqué des corps humains, renversé la physique d’Aristote, domestiqué la vapeur et maîtrisé l’électricité, brisé l’atome et quitté la Terre pour arpenter l’espace. Non, nos ancêtres ne se contentaient pas de conserver le monde tel qu’il leur avait été laissé par leurs pères ; ils cherchaient au contraire à agrandir constamment, dans tous les sens du terme – physique et mental –, l’espace vital qu’ils légueraient un jour à leurs enfants.

Retrouver l’âme faustienne de l’Occident

Voilà ce que Zemmour redécouvre enfoui au fond de nous – certes, vraiment bien au fond – lorsqu’il invoque « l’individu prométhéen ». L’Occident qu’il entend désormais défendre ne peut plus être uniquement celui de Racine, des églises romanes et des paysages français. Il doit impérativement être dans le même temps celui de Galilée et de Christophe Colomb, de Newton et de Pasteur. Car si nous héritons, en tant qu’Européens – ou Occidentaux, j’utilise à dessein de manière interchangeable ces deux termes –, non seulement d’un patrimoine ethnique et culturel commun, nous sommes avant tout les héritiers d’une même énergie. Voilà un siècle que Spengler, considérant cette incapacité proprement occidentale à considérer une limite autrement que comme une provocation, qualifiait d’âme faustienne cette énergie si singulière au regard de l’histoire du monde. En s’inscrivant dans cette filiation, il ne s’agit dès lors plus seulement de reconquérir ce qui a été un jour perdu, mais bien pour nous de conquérir ce qui n’existe pas encore. C’est là que le nom même du programme de « Reconquête » cher à Éric Zemmour change radicalement de signification.

Cette conception prométhéenne de l’histoire occidentale nous oblige à porter un regard plus subtil sur des phénomènes que la droite – et avec elle Zemmour en première ligne – combat à raison depuis des années ; je veux parler ici des phénomènes de décadence propres à l’Occident, des déviances anthropologiques majeures engendrées en son sein et que l’on tend, pour cette raison même, à considérer parfois comme la tête de pont la plus avancée de notre civilisation ; je veux parler bien sûr de ce que l’on englobe sous le terme fumeux et volontairement fourre-tout de « wokisme » – quand il ne s’agit en réalité de rien d’autre que la dernière version actualisée du vieux logiciel gauchiste. Cette conception prométhéenne du monde enfin retrouvée nous force à regarder désormais ces dérives pour ce qu’elles sont véritablement, à savoir des sous-produits de la décomposition d’une civilisation à l’arrêt, et non plus à tomber dans un anti-occidentalisme de droite aussi intellectuellement confortable que son miroir « wokiste ». Voilà précisément pourquoi la réponse conservatrice que l’on retrouve chez une certaine forme de traditionalisme à droite demeure insuffisante aujourd’hui : il serait absurde de conclure des pathologies involontairement engendrées par la puissance occidentale la nécessité d’un renoncement à cette puissance. Car on ne guérit pas Prométhée en lui retirant le feu ; mais en l’obligeant à renouer avec les motivations qui l’avaient poussé à le voler.

Sortir la droite de l’impasse populiste

La seconde rupture politique majeure définitivement actée par le nouveau Zemmour concerne le populisme. Si ce courant politique a pu connaître dernièrement une certaine nécessité historique – notamment au sein de la droite – quand des élites européennes ont entrepris de considérer les frontières, les nations et les peuples comme autant d’archaïsmes destinés à disparaître ; si le populisme a permis en ce temps-là – qu’on pense en France aux gilets jaunes – la réintroduction brutale de ces réalités dans le débat politique en rappelant par là même aux gouvernants que des peuples continuaient d’exister sous leurs avalanches de statistiques, de traités et de flux, ce moment semble être aujourd’hui bel et bien arrivé au bout de son propre épuisement. Car le populisme porte en lui-même la contradiction qui finit toujours à terme par le condamner : à force de proclamer que le peuple a toujours raison, il finit par renoncer à lui demander de devenir meilleur. La colère alors devient une vertu, le ressentiment un programme et l’observation des sondages une ligne politique. Il ne s’agit dès lors plus d’élever le peuple, mais de lui ressembler coûte que coûte ; non plus de lui désigner de nouveaux sommets à gravir, mais de lui promettre que la pente sera désormais toujours moins rude.

Or,Prométhée n’est pas populiste.Le Titan ne demande pas leur avis aux hommes au moment d’aller voler aux dieux le feu qu’il s’apprête à leur rapporter. Son geste est purement aristocratique, au sens premier du terme : il s’élève, transgresse, s’invente un destin et rend possible pour tous ce qui ne l’était encore quelques secondes auparavant pour personne.C’est cette dimension véritablement élitiste du discours zemmourien qu’il est important de souligner ici.Non pas l’élitisme souvent dérisoire des diplômes accumulés et plus ou moins achetés par des parents bien disposés financièrement à l’égard de leur progéniture, celui des dîners mondains fleurant bon – en réalité excessivement mauvais – le chemsex, de la reproduction sociale sans cesse répétée de la même forme de débilité imbue d’elle-même et tapageuse, mais bien un véritable élitisme autrement plus exigeant : celui du talent, du risque, de la création, de l’effort et du dépassement.Car il existe en vérité deux manières de gouverner un peuple :la première consistant à lui répéter qu’il est admirable tel qu’il est, que ses désirs sont nécessairement légitimes et que la mission du politique revient à les satisfaire ; la seconde à considérer que chaque effort de sa part devra être justement récompensé et à tout mettre en place pour faire naître en lui le désir de se dépasser.

C’est cette seconde conception du mode de gouvernement d’un peuple qui affleure dans son discours lorsque Zemmour associe le « peuple enraciné » à l’« individu prométhéen » ; l’enracinement empêchant ici l’élite de devenir une caste parasitaire hors-sol et Prométhée évitant dans le même temps au peuple de devenir une masse se ramollissant dans une perpétuelle autosatisfaction. Une politique véritablement prométhéenne ne promettrait donc pas seulement aux Français de protéger leur niveau de vie mais se donnerait pour mission de réhabiliter la sélection, l’excellence et la hiérarchie des talents. Elle considérerait qu’une nation ne grandit pas en abaissant continuellement ses exigences au niveau de chacun, mais en permettant aux meilleurs de s’élever suffisamment haut pour entraîner les autres avec eux. Et c’est ici que le vieux mot d’élite pourrait retrouver son sens depuis longtemps égaré ; non plus celui d’une partie de la population se protégeant constamment de son propre peuple, mais l’émanation de ce qu’un peuple serait capable de produire de meilleur s’il venait à croire à nouveau suffisamment en lui-même pour vouloir se dépasser.

Parier sur le devenir nietzschéen du XXIe siècle

Cet idéal élitiste d’une droite renouant avec ses racines aristocratiques et non égalitaires contient évidemment quelque chose de profondément nietzschéen, et par là de parfaitement inaudible pour la sensibilité hyper-démocratique de nombre de nos contemporains. À rebours complet de toutes nos prides identitaires – de droite comme de gauche –, le dépassement n’est jamais chez Nietzsche la célébration satisfaite de sa propre identité. Pour lui, l’homme ne constitue jamais un aboutissement mais toujours une transition, une tension, une possibilité nouvelle. La figure de Prométhée, à l’instar de celle de Nietzsche, appartient au même imaginaire vertical : Prométhée monte, dérobe le feu aux dieux et redescend avec une puissance nouvelle à offrir aux hommes. Le dernier homme, lui, ne monte nulle part ; il croupit ici-bas dans sa fange en quémandant toujours plus de pouvoir d’achat. Ainsi parti, le XXIe siècle obligera tôt ou tard la droite à choisir entre deux conceptions du peuple :le peuple comme clientèle à satisfaire ou le peuple comme puissance à accomplir.

C’est dans ce contexte que l’irruption de l’intelligence artificielle comme « troisième grande révolution industrielle de l’histoire de l’Occident » prend toute son importance dans le nouveau discours de Zemmour. « Nous sommes en train de manquer notre siècle, s’est ainsi alarmé le président de Reconquête dans son discours. L’intelligence artificielle n’est pas une mode californienne. Ce n’est pas un gadget pour faire des images amusantes sur Instagram. C’est la troisème grande révolution industrielle de l’histoire de l’Occident après la machine à vapeur, après l’électricité. Ceux qui maîtriseront l’intelligence artificielle, ses infrastructures, son énergie, ses ingénieurs tiendront le monde du XXIe siècle comme les Anglais tenaient celui du XIXe siècle. »

Là où un conservateur se demanderait spontanément – et à bien des égards fort légitimement : « Qu’allons-nous perdre ? », l’individu prométhéen lui répond par une autre question : « Comment allons-nous nous en emparer ? ». Car la question décisive ici n’est déjà plus de savoir comment l’intelligence artificielle transformera le monde, mais bien de savoir qui possédera les clefs du XXIe siècle.

Avec sa clairvoyance habituelle, Zemmour a parfaitement compris que l’IA représentait pour l’homme blanc – pour ne pas dire le mâle blanc en étant un tantinet provocateur – son ultime espoir de retrouver un jour sa place centrale dans l’Histoire et son contrôle sur le reste du monde. Non parce qu’une machine assurerait subitement et comme par magie sa domination totale, mais parce qu’une civilisation qui renonce à maîtriser la technologie déterminante de son époque accepte d’avance sa dépendance envers celles qui la maîtriseront à sa place. Une civilisation prométhéenne ne nie pas le danger du feu ; elle apprend à le manier.

En infléchissant – sans pour autant le renier – son discours sur le judéo-christianisme au profit d’un discours prométhéen, Zemmour fait le pari d’un XXIe siècle hanté par le spectre de Nietzsche. Avec l’intelligence artificielle générative, les progrès constants de la génétique, le développement des interfaces cerveau-machine et des biotechnologies, jamais l’humanité n’a possédé dans son histoire de tels outils susceptibles d’agir aussi profondément sur sa nature même. Avec parallèlement cet étrange paradoxe de voir ces instruments du surhumain proliférer au milieu du règne du dernier homme. Bien sûr, il ne s’agit pas de confondre le surhomme nietzschéen avec le premier transhumaniste débarquant bardé d’implants en silicium. Mais la question fondamentale et prophétique de Nietzsche n’en devient pas moins chaque jour pour nous un peu plus actuelle : l’homme doit-il être considéré comme un aboutissement en soi ou bien comme le passage vers une forme supérieure ? Force est de constater que notre époque commence à donner à cette interrogation une dimension de moins en moins conceptuelle et de plus en plus concrète.

Vers un Zemmour archéofuturiste ?

Pour être tout à fait clair, ce qu’entend sauver Éric Zemmour à l’aide de l’IA, ça n’est rien d’autre que l’intégralité de la culture occidentale depuis Homère. Vers la fin de son discours, alors qu’il évoque toujours l’intelligence artificielle et la nécessité de réarmer intellectuellement l’école française, nous pouvons l’entendre énoncer le paradoxe suivant : « Plus les machines répondront, plus il faudra savoir leur poser les bonnes questions et savoir juger de leurs réponses. Plus elles écriront, plus il faudra savoir lire vraiment. Plus elles calculeront, plus il faudra comprendre ce que calculer veut dire. La révolution la plus radicale de notre siècle nous ramène à la culture la plus ancestrale de notre civilisation. »

Difficile pour les oreilles attentives de ne pas déceler ici un écho à la pensée de Guillaume Faye, et notamment à son archéofuturisme. Comme chez Faye, l’archaïque ne signifie ici nullement pour Zemmour le vieux, le dépassé, le poussiéreux ; il renvoie au contraire à l’archè grecque, c’est-à-dire au commencement, au fondement, à l’impulsion première de notre civilisation. Les avancées les plus vertigineuses de la technoscience faisant paradoxalement ressurgir en nous, et de manière inattendue, les réalités les plus anciennes.

C’est exactement le paradoxe auquel Zemmour aboutit lorsqu’il parle de l’intelligence artificielle. Plus la machine deviendra intelligente, plus l’homme se devra de redevenir cultivé en renouant avec sa plus longue mémoire. Car voilà le message fayen de Zemmour : l’archaïque et le futur ne sont pas nécessairement deux directions opposées, mais gagneraient tous deux à se rejoindre. C’est en retrouvant notre seul et véritable archaïque, celui des Grecs évidemment, que nous autres Français pourrons faire en sorte d’éviter qu’un sursaut national ne devienne la répétition parodique et cauchemardesque de notre stupide XIXe siècle. Zemmour nous montre ici la voie à suivre et nous encourage à dépasser la fausse alternative entre une réaction rêvant de remonter le temps et un progressisme croyant bêtement que tout ce qui advient est nécessairement supérieur à ce qui existait avant. Ni retour au passé, ni soumission au nouveau, mais projection dans l’avenir de ce que le passé a toujours en puissance contenu pour nous d’indestructible. Dès lors, l’enracinement n’apparaît plus comme le contraire de la conquête ; il en devient la condition.

Bien sûr, toute cette logorrhée techno-futuriste indigeste pour certains ne signifie en rien que tout progrès soit bon en soi, ni que toute limite doive être impérativement détruite. Prométhée lui-même demeure une figure infiniment tragique. Les Grecs qui l’inventèrent connaissaient le danger de l’hubris et savaient parfaitement que la puissance sans mesure porte en elle son propre châtiment. Ils savaient également qu’un homme ne se définit pas seulement par ce qu’il reçoit, mais bien par ce qu’il ose. Et c’est en osant ce pas en avant vers un futur à conquérir que Zemmour vient de trouver ce qui manquait jusqu’alors à son discours. Car la véritable reconquête n’est pas celle du passé, mais bien celle de l’avenir et ne saurait se contenter de reprendre ce qui fut un jour perdu. Une civilisation ne survit pas en se protégeant de l’Histoire, elle demeure vivante en retrouvant la volonté de la faire.

Et puis après tout, ne vaut-il pas mieux encourir le risque d’une renaissance de la tragédie – quitte à finir enchaîné à un rocher et se faire picorer le foie jusqu’à la fin des temps – plutôt que continuer à croupir dans la stagnation tiers-mondiste que nous réserve un simulacre d’Histoire depuis 1945 ?

Quand ma muse m’amuse

L’Union européenne donne 1,5 million d’euros à l’université de Tours pour mener une étude sur les femmes et l’humour. Une excellente occasion de vérifier si le rire a lui aussi un sexe.


Le Conseil européen de la recherche (ERC) vient d’accorder une aide de 1,5 million d’euros à un programme postdoctoral de l’université de Tours à première vue gaguesque, mais en réalité passionnant. Dans un jargon hélas inévitablement woke, les cinq chercheurs du projet LaughtHER se proposent, d’ici cinq ans, de « renouveler la compréhension de l’humour à l’époque moderne dans une perspective de genre ». Ce qui veut dire, traduit en des termes moins précieux et moins ridicules, qu’ils veulent montrer la contribution du beau sexe à la culture comique occidentale depuis la fin du Moyen-Âge. Pour ce faire, l’équipe étudiera des sources variées allant de la prose satirique aux comédies du répertoire en passant par les formes hybrides liées à la fête et au divertissement. Le but de l’exercice est, selon la directrice du programme Erica Ciccarella, de « replacer les femmes au cœur de cette histoire, non plus seulement comme objets de représentations comiques, mais comme actrices, autrices et productrices de pratiques du rire ». Et si elle avait raison ?

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Certes notre littérature et notre théâtre fourmillent de personnages féminins hilarants, dotés de la plus étincelante des ironies et de la plus cinglante des reparties, telles la Colombine de la commedia dell’arte, la Béatrice de Beaucoup de bruit pour rien ou la Toinette du Malade imaginaire. Mais on peine à trouver parmi les classiques du genre des œuvres ou des spectacles signés par des femmes. S’ils sont bien menés, les onéreux travaux d’Erica Ciccarella et ses collègues devraient nous permettre de redécouvrir des écrivains génialement drôles et sarcastiques comme Marguerite de Navarre, la marquise de Sévigné ou Madame du Deffand. Et, sait-on jamais, ils conduiront peut-être les néoféministes à cesser de nous assommer avec leur esprit de sérieux en comprenant enfin que, depuis la nuit des temps, il existe une arme redoutable pour aller contre les hommes (voire tout contre pour les moins furieuses) : le rire.

« Nous pouvons honorer Napoléon III sans rouvrir une querelle »

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Le possible retour des dépouilles impériales de Farnborough a provoqué un vaste débat qui divise. Le prince Joachim Murat propose une solution alternative : rapatrier les cœurs de Napoléon III, de l’impératrice Eugénie et du prince impérial afin de concilier mémoire nationale, respect de la sépulture et transmission de l’héritage impérial.


Lors de sa récente rencontre avec l’eurodéputé et président du Rassemblement national (RN), Jordan Bardella, le leader et député de Reform UK, Nigel Farage, a évoqué la possibilité, en cas de victoire de son parti aux prochaines élections législatives britanniques, de favoriser le retour en France des dépouilles impériales inhumées à l’abbaye de Farnborough. Une perspective qui, depuis, divise profondément les bonapartistes, les historiens, les politiques et les passionnés du Second Empire.

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Descendant du célèbre maréchal d’Empire Joachim Murat, le prince Joachim Murat, 53 ans, propose une autre voie pour tenter de dépasser cette querelle. Il a accepté de répondre à nos questions.


Causeur. En tant que descendant du maréchal Joachim Murat, roi de Naples, comment la famille Murat regarde-t-elle la perspective d’un retour de ces restes en France ?

Joachim Murat. Je m’exprime à titre personnel. Ma proposition est simple : permettre le retour en France des cœurs de Napoléon III, de l’impératrice Eugénie et du prince impérial, tout en laissant leurs corps réunis à Farnborough. Il faudrait naturellement en établir la possibilité matérielle et les conditions juridiques et religieuses.

Le prince Joachim Murat

Cette solution permettrait de concilier deux fidélités : celle de la France à son histoire et celle due à la nécropole voulue par Eugénie. Je ne souhaite pas que l’on vide Farnborough de sa substance. Une communauté religieuse y veille sur leur mémoire ; cette continuité mérite notre respect.

La France pourrait accueillir leurs cœurs sans arracher à Farnborough sa raison d’être. C’est cette voie que je souhaite voir examinée, sereinement et avec toutes les parties concernées.

Cette sépulture britannique fait-elle désormais partie de leur histoire, ou un retour permettrait-il de réconcilier la France avec ce chapitre de son passé ?

Farnborough appartient pleinement à leur histoire. Ce lieu porte l’exil, le deuil d’une épouse et d’une mère, puis sa volonté de réunir les siens dans une même sépulture. À mes yeux, il faut respecter sa vocation de nécropole impériale permanente.

Il faut également prendre au sérieux sa dimension spirituelle. Les moines y poursuivent une vie quotidienne de prière. Rien ne garantit qu’un transfert en France assurerait une continuité comparable. Pour une famille catholique, cette question compte profondément.

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La réconciliation avec Napoléon III commence aussi par la connaissance de son œuvre. La France doit pouvoir regarder ce règne dans toute son ampleur, avec ses réalisations, ses contradictions et son issue tragique. Un retour des cœurs pourrait accompagner cette reconnaissance. Mais une cérémonie, même magnifique, ne remplacera jamais le travail de transmission.

Si ce retour devait avoir lieu, les Invalides seraient-ils le lieu légitime ?

Les Invalides auraient une légitimité évidente pour accueillir les cœurs : leur portée nationale et leur lien avec la mémoire napoléonienne donneraient à ce geste une grande force. C’est également respectueux de la volonté du prince impérial, qui souhaitait y être inhumé auprès de son père et de son oncle.

Je considère également l’église Saint-Augustin, à Paris, comme une possibilité très sérieuse. Elle appartient au Paris du Second Empire et son histoire est liée aux projets funéraires de la famille impériale. Ce choix aurait donc une cohérence historique et une dimension religieuse particulièrement adaptées.

Les deux lieux méritent d’être examinés. Mon souhait serait d’y réunir les trois cœurs, dans un espace digne, accessible au recueillement et permettant de comprendre leurs destins. Le choix devrait résulter d’un accord avec la famille, les autorités publiques et les autorités religieuses.

Quels obstacles historiques, juridiques ou diplomatiques pourraient encore s’opposer au retour ?

Le premier devoir est de respecter les morts et l’histoire de leur sépulture. On ne peut traiter cette question comme un simple déplacement de monument.

Il existe ensuite des procédures britanniques relatives à l’exhumation et au déplacement des restes humains. Les droits des personnes concernées et ceux des responsables de la sépulture doivent être examinés. Une volonté politique française ne suffirait donc pas, à elle seule, à régler la question. La décision finale dépend du Trust et de l’autorité religieuse qui gèrent l’abbaye de Farnborough et revient au ministre de la Justice britannique.

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Ma proposition comporte aussi une question préalable très concrète : dans quel état les cœurs ont-ils été conservés et leur transfert serait-il possible dans des conditions respectueuses ? Il appartient aux spécialistes de l’établir. Je formule une perspective, je ne prétends pas que sa réalisation soit déjà acquise.

Comment expliquer le refus de la Maison impériale Napoléon ?

Je ne suis pas le porte-parole de la Maison impériale et je ne souhaite pas lui attribuer d’intentions. Je comprends parfaitement que l’on soit attaché au respect de la sépulture familiale, à la volonté d’Eugénie et à la continuité de Farnborough. Ces préoccupations sont aussi les miennes.

C’est précisément pourquoi je propose d’examiner une autre possibilité : maintenir les corps dans la nécropole et envisager le retour des cœurs. Cette proposition devrait naturellement être discutée et pourrait elle-même susciter des réserves. Elle cherche simplement à rendre compatibles la préservation de Farnborough et un geste de reconnaissance en France.

Quelle place la famille Murat a-t-elle occupée auprès de Napoléon III et au sein du Second Empire ? Que représente cet héritage aujourd’hui ?

Les Murat sont liés à Napoléon III par une parenté très proche. Caroline Bonaparte, épouse du maréchal Murat, était la sœur de Louis Bonaparte, le père de Napoléon III. Leur fils Lucien Murat était donc le cousin germain de l’empereur.

Lucien, soutien de la première heure des ambitions politiques de son cousin, fut sénateur de 1852 à 1870. Son fils Joachim, petit-fils du roi de Naples, servit dans l’armée du Second Empire, participa à toutes les campagnes et devint général. Notre famille participa ainsi à la vie politique et militaire de ce règne.

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Cette fidélité se prolongea après la chute de l’Empire. Joachim Murat fréquenta régulièrement la famille impériale en exil et fut désigné pour accueillir le cercueil du prince impérial lors de son retour en Angleterre, en 1879. Ce lien donne évidemment une résonance particulière à la question qui nous occupe aujourd’hui.

Comment analysez-vous les divergences au sein du mouvement bonapartiste sur ce projet ?

On peut être profondément attaché à Napoléon III et parvenir à des conclusions différentes sur sa sépulture. Les uns privilégient la reconnaissance nationale que représenterait un retour, les autres insistent sur le respect de Farnborough et de la volonté d’Eugénie. Ces sensibilités peuvent être également sincères.

Je souhaite que nous évitions d’en faire un concours de fidélité. La mémoire de Napoléon III mérite un débat digne, attentif aux faits et respectueux des personnes. Surtout, son œuvre appartient à l’histoire de tous les Français. Aucun parti ne peut en revendiquer l’exclusivité. Sa reconnaissance doit pouvoir réunir bien au-delà des convictions dynastiques ou des appartenances politiques.

Ma proposition de retour des cœurs cherche cet accord possible : un geste fort en France, une nécropole préservée en Angleterre et une même exigence de respect. Nous pouvons honorer Napoléon III sans rouvrir une querelle entre Français.

Que pensez-vous de l’instrumentalisation de la question du retour des dépouilles dans un contexte d’élection présidentielle ?

Toute formation politique est légitime à demander le retour en France de Napoléon III, de l’impératrice Eugénie et du prince impérial. Je regrette toutefois que cette question puisse devenir un gadget polémique dans une campagne présidentielle. Nous avons vu ce qu’il est advenu de Jeanne d’Arc, dont la figure est aujourd’hui largement confisquée par l’extrême droite. Je ne voudrais pas que Napoléon III connaisse le même sort : son histoire appartient à tous les Français.

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Le sujet mérite mieux qu’un slogan. Il touche à la volonté d’Eugénie, à la mémoire de trois personnes et à la vie de l’abbaye de Farnborough. Si nous voulons accomplir un geste fort en France, examinons sérieusement la possibilité d’y accueillir leurs cœurs, dans le respect de leur sépulture et avec l’accord de toutes les parties concernées.

Economie : non, Marine Le Pen n’est pas « socialiste »

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Pour prouver aux marchés financiers qu’elle n’a définitivement rien de «socialiste», Marine Le Pen entame une remarquable conversion libérale en empilant les coupes budgétaires et en avalisant des retraites (pour partie) par capitalisation. Cette grande leçon de pragmatisme est bienvenue, pendant que la crise des lycées est judicieusement éclairée par les analyses tout en finesse de Donald Trump.


Marine Le Pen n’est pas « socialiste ». En tout cas, elle ne l’est plus. Ce constat s’impose, à en juger par son contre-budget dévoilé hier en compagnie de Jordan Bardella.

Cette accusation rituelle, portée par la droite pour tenter d’exister face au RN en refusant tout rapprochement, ne résiste pas à son programme économique, tel qu’il a été présenté dans l’espoir de rassurer les marchés et les créanciers de la France surendettée. À l’évidence, la candidate à la présidentielle a été convaincue par les alertes sur l’effondrement des finances publiques et la gravité sans précédent de la situation budgétaire. La ligne anti-étatiste de Bardella, confirmé hier comme futur Premier ministre en cas de victoire, a été prise en compte. Celle d’Éric Ciotti, l’allié de l’UDR, aussi. Sans aller jusqu’à parler de conversion du RN au libéralisme, ce sont bien quelques-uns de ces fondamentaux qui ont été avalisés par le parti souverainiste, à commencer par la constitutionnalisation, par référendum, de la « règle d’or » imposant une réduction progressive de la dette.

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Notons parmi les marqueurs libéraux : 140 milliards d’euros d’économies nettes d’ici 2032 et l’objectif de ramener la dépense publique sous 50% du PIB ; 30 milliards de baisses d’impôts, dont 20 milliards sur les impôts de production ; la suppression de « presque toutes » les agences inutiles ; la simplification du mille-feuille territorial ; le non-remplacement d’une partie des départs dans la fonction publique ; l’introduction de la capitalisation pour les retraites, en plus de la répartition. Sur ce dernier point, la position du RN n’a pas été, hier, davantage précisée. Ce mercredi, la presse économique ne semblait pas accorder de crédit à Marine Le Pen pour ses intentions.

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Reste pourtant l’essentiel : la révolution du réel est appelée à bouleverser les fausses certitudes d’un monde politique dépassé. De ce point de vue, il est difficile de reprocher au RN d’abandonner en partie ce qui pouvait, dans sa vision d’une économie suradministrée, le rapprocher de la gauche. Ce pragmatisme s’annonce comme le plus efficace pour résoudre l’accumulation des crises. Notamment celle de l’Éducation nationale, qui paie de son délabrement les réformes progressistes ayant imposé le collège unique, le bac pour (presque) tous, la dévalorisation de l’autorité de l’enseignant, l’égalitarisme abrutissant, etc. Le paradoxe des mobilisations lycéennes — 266 000 jeunes dans les rues, hier — est de voir cette jeunesse répondre si docilement aux mots d’ordre de partis qui ont participé au déclin de l’école et, en certains lieux, à sa tiers-mondisation. Quand Donald Trump poste hier sur les réseaux sociaux, affolé par les violences : « Ce qui se passe en France n’est rien de moins qu’une immigration de masse hors de contrôle. Il ne s’agit pas des écoles, il s’agit de l’islam qui veut s’emparer d’un pays autrefois grand ![1] », il décrit une réalité que même le RN n’ose admettre si crûment. Or cette explication, si elle reste partielle, a au moins le mérite d’alerter sur l’embrigadement des jeunes des cités, rejoints par des militants d’extrême gauche, à la cause palestinienne, voire au terrorisme islamiste[2]. Au lycée François-Villon de Beaugency (Loiret), mais aussi dans l’église Saint-Hilaire de Soullans (Vendée), des « jeunes » se sont filmés en reprenant un rap rendant hommage aux terroristes Mohamed Merah et Salah Abdeslam…


[1] Sur ce sujet, écouter ici l’intervention d’Elisabeth Lévy au micro de Sud Radio : https://www.youtube.com/watch?v=j_Adj2JP9tM NDLR

[2] Sur ces sujets, lire l’analyse de Charles Rojzman sur Causeur.fr NDLR

Blocus, Gaza, Merah: de la colère lycéenne à son instrumentalisation identitaire

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Rap faisant l’apologie du terrorisme, drapeaux étrangers en marge des manifestations, « wallah » religieux scandés sur les réseaux sociaux: à côté du mouvement bordélique des lycéens, des signes inquiétants d’une «intifada à la française» ont pu être observés. Le mouvement de contestation dans les lycées pourrait-il alors être pour certains une grande répétition d’une guerre civile? La guerre civile n’est pas forcément ce qui va se produire, les conquêtes se produisant aussi silencieusement lorsque les adultes refusent de reconnaitre qu’il reste des choses à défendre, rappelle ici Charles Rojzman.


À Beaugency (45), lors d’une mobilisation au lycée François-Villon, des jeunes chantent un morceau de rap évoquant Mohamed Merah, le Bataclan et Salah Abdeslam. La scène est filmée le 1er octobre 2026 ; le 6 octobre, le parquet d’Orléans annonce l’ouverture d’une enquête préliminaire pour apologie du terrorisme. Fdesouche relaie la vidéo et Le Parisien rapporte les faits et leur suite judiciaire. Dans une mobilisation scolaire, les noms associés aux massacres deviennent des paroles que l’on reprend ensemble.

Que vient faire Mohamed Merah dans la colère de lycéens qui réclament des professeurs et de meilleures conditions d’enseignement ? Comment le nom d’un assassin d’enfants juifs entre-t-il dans leur répertoire commun, au milieu des cris et de l’excitation d’un blocus ? L’enquête devra établir les responsabilités individuelles, mais la question culturelle est déjà posée : des adolescents rencontrent les figures du terrorisme à travers une chanson[1], les reprennent en chœur et les font participer au plaisir collectif de la révolte. Que s’est-il passé dans notre société pour que des références à des massacres entrent aussi facilement dans une fête de la colère ?

À Beaugency s’ajoutent les images de Palaiseau (91) : près du lycée Henri-Poincaré, une vidéo diffusée le 30 septembre montre un petit groupe de jeunes, certains le visage dissimulé, brandissant des drapeaux palestiniens et algériens devant un feu. Ces emblèmes introduisent dans une contestation scolaire française des appartenances nationales et des références géopolitiques dont la présence mérite d’être interrogée. Quel rapport de force expriment-ils ? Quelle communauté désignent-ils face à l’institution que l’on conteste ?

Le langage accompagne cette mise en scène. Dans son enquête du 1er octobre sur les violences lycéennes, Marianne rapporte un appel à venir avec de nombreuses pierres, assorti de « wlh », abréviation de « wallah », traduit par « je le jure devant Dieu ». Le mot appartient aussi au parler quotidien de nombreux adolescents ; dans ce message, il accompagne une invitation à préparer l’affrontement. C’est cet usage concret qui doit retenir l’attention.

Plus inquiétante encore, une vidéo présentée par Boulevard Voltaire comme tournée à Mitry-Mory (77) montrait un jeune homme auquel sont attribués ces propos : « Ils sont que dix, au nom d’Allah, on les tue ! » Le contexte et l’identification de cette séquence restent toutefois à confirmer indépendamment. Mais les propos rapportés franchissent cependant une tout autre limite : l’invocation religieuse y accompagne explicitement une menace de mort.


Un drapeau, une expression familière et une menace meurtrière ne possèdent évidemment pas la même signification. Mais leur présence éventuelle dans des scènes de mobilisation étudiante oblige à examiner les références que certains manifestants apportent à leur colère. À quel moment une appartenance devient-elle une frontière politique ? À quel moment le plaisir de provoquer débouche-t-il sur la désignation d’un ennemi que l’on se croit autorisé à frapper ?

Très loin des revendications scolaires

Les lycées français pourraient bien être les laboratoires d’un conflit qui dépasse de très loin les revendications scolaires. Des établissements bloqués, des affrontements avec la police, des adolescents découvrant dans la rue une puissance que leur existence quotidienne ne leur avait jamais donnée ; puis des incendies, des personnels agressés, des acteurs extérieurs qui apparaissent devant les grilles. La colère possède ses raisons, mais ceux qui s’en emparent peuvent avoir d’autres ambitions.

Le manque de professeurs, les bâtiments dégradés et l’inquiétude devant l’avenir appartiennent à la réalité scolaire. Les reconnaître devrait permettre d’entendre les élèves et de résoudre leurs difficultés. Pourtant, lorsque la mobilisation devient le lieu où l’on attaque ceux qui enseignent, dirigent ou portent secours, la question de ses objectifs change de nature.

Le 1er octobre 2026, l’AFP rapporte des agressions contre des chefs d’établissement dans plusieurs villes, des violences contre la direction du lycée Victor-Hugo à Marseille (13) et contre des pompiers intervenant devant Saint-Exupéry. L’institution scolaire se trouve atteinte jusque dans ceux qui assurent son fonctionnement quotidien. Le lendemain, selon les déclarations du ministre de l’Éducation nationale, 65 personnels, dont 40 proviseurs, ont été blessés depuis le début du mouvement. Édouard Geffray ajoute que la plupart des chefs d’établissement blessés lui ont indiqué avoir été confrontés à des personnes qui n’étaient pas leurs élèves. Qui vient alors devant les grilles, avec quels moyens et pour obtenir quoi ? La présence de ces acteurs extérieurs oblige à examiner comment une protestation scolaire peut devenir le terrain d’une confrontation dont les adolescents ne maîtrisent ni les objectifs ni les conséquences.

Désirs d’avenir

Les lycées sont aussi les lieux où se rencontrent plusieurs jeunesses françaises. Leurs expériences sociales et familiales demeurent profondément différentes, tandis que circulent des représentations communes de la domination, de l’humiliation et de la revanche. Les discours décoloniaux offrent à certains une explication de leurs blessures ; une jeunesse parfois favorisée y trouve, elle aussi, une manière de rejoindre le camp des opprimés. Ces rapprochements peuvent fournir un adversaire commun avant même qu’un avenir commun ait été envisagé.

Les codes vestimentaires, le langage, la musique et les modèles diffusés sur les réseaux sociaux contribuent à cette formation politique souterraine. Beaugency en révèle une dimension particulièrement sombre : les références les plus meurtrières peuvent se transmettre dans les formes ordinaires de la culture adolescente, portées par l’imitation, la recherche de prestige et le désir de scandaliser.

La Palestine fournit, sur un autre registre, un emblème capable de réunir des colères françaises. Sa présence devant les lycées possède déjà ses dates et ses acteurs. Le 6 mai 2024, au lycée Blaise-Cendrars de Sevran (93), Louis Boyard et Rima Hassan viennent soutenir les élèves mobilisés pour Gaza, tandis que l’Union syndicale lycéenne appelle au blocage des établissements pour un cessez-le-feu et la reconnaissance de l’État palestinien. Le rapprochement entre mobilisation lycéenne, cause palestinienne et responsables insoumis est alors explicite.

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Pourquoi la Palestine exerce-t-elle une telle puissance d’identification ? Parce qu’elle peut inscrire les humiliations personnelles, les frustrations sociales et les ressentiments historiques dans un affrontement mondial. Pour ceux qui adoptent cette lecture, le conflit israélo-palestinien devient une interprétation de leur propre existence : leur colère appartient désormais à une lutte qui dépasse leur quartier et leur pays, tandis que les institutions françaises peuvent être désignées comme les représentantes locales d’une domination universelle.

Les revendications scolaires constituent le point de départ du mouvement ; elles n’en épuisent ni la signification politique ni les influences. Le manque de professeurs peut provoquer un blocage, tandis que d’autres acteurs donnent à la colère ses mots, ses emblèmes et ses adversaires. Les mobilisations pour Gaza ont déjà rapproché des lycéens, des organisations militantes et des responsables insoumis : il faut examiner comment ces liens se prolongent dans la contestation actuelle et peuvent contribuer à transformer des difficultés scolaires en affrontement avec les institutions françaises.

Nous sommes tous des enfants de Gaza ?

C’est ici que la comparaison avec Israël prend sa portée. En mai 2017, Khaled Mechaal présente un programme du Hamas acceptant le principe d’un État palestinien dans les frontières de 1967, tout en maintenant le refus de reconnaître Israël et l’objectif de libérer toute la Palestine. Un compromis territorial peut ainsi être envisagé sans que la légitimité de l’adversaire soit admise. Cette différence permet de comprendre pourquoi la résolution d’un grief ne suffit pas nécessairement à mettre fin à un conflit.

La souffrance palestinienne est réelle ; son existence ne révèle pas à elle seule les objectifs de ceux qui prétendent la représenter. Une organisation peut mobiliser les injustices subies pour légitimer une ambition qui leur survivrait. Lorsque l’adversaire est tenu pour illégitime dans son existence même, chaque concession risque de devenir une étape dans la poursuite du combat, plutôt qu’une possibilité d’apaisement.

La comparaison avec la France porte sur ce mécanisme : transformer une condition de victime en légitimité permanente, puis cette légitimité en moyen de modifier les rapports de pouvoir. Elle invite à examiner les projets qui se dissimulent parfois derrière les blessures invoquées, les institutions que l’on veut délégitimer et l’autorité que l’on entend leur substituer.

Cette interrogation trouve un appui dans le rapport officiel Frères musulmans et islamisme politique en France, publié en mai 2025. Ses auteurs examinent le rôle mobilisateur de la cause palestinienne dans l’histoire de la confrérie, ses procédés de légitimation et la temporalité longue de son implantation. Ils décrivent également des réseaux locaux où se croisent activités religieuses, éducatives, associatives et relations avec des élus. Ce document permet d’étudier une stratégie d’influence durable ; son articulation avec les mobilisations lycéennes appelle une enquête précise sur les acteurs et leurs liens.

Une conquête politique et culturelle peut progresser par l’organisation de la vie quotidienne, la formation des références collectives et l’acquisition d’une position d’interlocuteur incontournable. La mémoire coloniale, les discriminations et les difficultés sociales deviennent alors des ressources dans une lutte pour définir qui représente les victimes, qui parle en leur nom et quelles règles doivent être transformées.

L’existence d’une injustice ne suffit pas à rendre juste le projet de celui qui la dénonce. Elle ne dispense jamais d’examiner le pouvoir qu’il recherche, les alliances qu’il construit et le monde qu’il entend imposer.

L’intifada devient, dans cette perspective, un modèle susceptible de voyager : une manière d’entretenir le soulèvement contre un adversaire dont la légitimité est continuellement récusée. Appliqué à la France, le terme désigne ici une hypothèse sur la construction d’un rapport de force, sur l’apprentissage de la confrontation et sur la transformation d’une colère en identité politique.

La France insoumise occupe une place importante dans ce paysage. Sa participation aux mobilisations pour Gaza est documentée ; son rôle dans l’organisation du mouvement actuel fait l’objet d’une accusation gouvernementale précise. Le 1er octobre 2026, Matignon, invoquant les services de renseignement, affirme qu’il s’agit d’une « manœuvre organisée par LFI et ses proxys de l’ultra-gauche ». Manuel Bompard conteste aussitôt cette accusation. Les éléments invoqués ne sont pas rendus publics, et leur examen demeurerait nécessaire ; mais la question de l’organisation politique des blocages est néanmoins posée au sommet de l’État.

Soutenir une manifestation, exploiter sa colère et organiser des violences constituent des responsabilités différentes. Mais les responsables politiques doivent aussi répondre de ce qu’ils encouragent, des adversaires qu’ils désignent et des formes de confrontation auxquelles ils donnent du prestige. Que transmettent-ils lorsqu’ils font de la révolte une preuve de vertu et de l’autorité une présomption de culpabilité ?

Car les adolescents apprennent quelque chose de la politique dans ces mobilisations. Un conflit peut les conduire à découvrir leurs adversaires, à confronter leurs intérêts et à construire des règles communes. Il peut aussi leur enseigner que la force dispense de comprendre, que l’humiliation de l’autre procure une puissance immédiate et qu’une existence politique exige la possession d’un ennemi.

Le lycée deviendrait alors l’un des lieux où se formeraient les protagonistes des conflits futurs, où la promesse d’une revanche prendrait la place d’un avenir à construire.

Les lycéens d’aujourd’hui deviendront les adultes de demain, mais certains risquent de rencontrer le chômage, la précarité et le sentiment de n’avoir aucune place. Ceux qui auront appris à se reconnaître dans la confrontation pourront devenir disponibles pour des organisations capables de donner à leur désespoir une direction. La révolte de l’adolescence se prolongerait alors dans une colère adulte, nourrie par l’humiliation sociale et entretenue par ceux qui savent lui désigner des coupables.

Deux France

Ces organisations ne poursuivent pas nécessairement le même objectif. Les militants d’une révolution sociale et les partisans d’un ordre religieux peuvent partager des adversaires tout en préparant des mondes incompatibles. La cause palestinienne peut rapprocher leurs mobilisations sans résoudre cette contradiction ; celle-ci pourrait même devenir l’un des conflits de demain.

Reste à envisager ce que ces antagonismes peuvent produire en France. Une guerre civile, si les affrontements finissent par opposer durablement des fractions organisées de la population ? Ou une transformation plus silencieuse, progressant à mesure que les institutions reculent, que les adultes renoncent à exercer leur autorité et que les citoyens, épuisés, acceptent pour retrouver la tranquillité ce qu’ils auraient auparavant refusé ?

La seconde hypothèse mérite une attention particulière. Une société peut perdre la maîtrise de ses institutions par une succession de renoncements, lorsque ses divisions l’empêchent de défendre les règles communes et que ceux qui veulent les transformer disposent d’une volonté plus cohérente que ceux qui souhaitent les préserver.

Beaugency oblige à regarder ce qui devient chantable, Palaiseau ce qui devient un emblème de la confrontation, les agressions contre les personnels ce qui arrive à l’autorité. Ces faits ont des significations différentes, mais ils posent ensemble la question de ce que la société transmet et de ce qu’elle parvient encore à défendre. Lorsque les références aux assassins entrent dans le répertoire des adolescents, les adultes ne peuvent se contenter d’attendre que la colère passe.

La guerre civile ferait apparaître au grand jour les fractures de la nation. Une conquête silencieuse pourrait progresser derrière les apparences de la paix, au fil des concessions arrachées à une population qui voudrait seulement ne plus avoir peur. Une société peut aussi renoncer à se défendre et découvrir un jour qu’elle a changé de maîtres sans avoir livré bataille.


[1] Le rappeur Boro700, contre lequel Eric Ciotti avait déjà décidé de saisir la justice cet été NDLR.

Elisabeth Lévy commentait ce matin sur Sud Radio les propos récents de Donald Trump « Il ne s’agit pas de l’école. Il s’agit de l’islam qui veut s’emparer d’un pays autrefois grand »

Fox News, trente ans à droite de l’écran

« Fair and Balanced1. » Lancée le 7 octobre 1996, la chaîne de Rupert Murdoch a bouleversé la télévision américaine et transformé la droite. Son succès raconte une demande d’information différente, mais aussi les dangers d’un média devenu dépendant des convictions de son public.


Une chaîne peut-elle changer un pays ? À trente ans, Fox News offre au moins matière à poser la question. Elle a donné à une partie de l’Amérique un écran sur lequel elle se reconnaissait enfin. Puis elle est devenue assez puissante pour peser sur le camp politique dont elle exprimait à la fois les frustrations et les aspirations.

Les fondateurs ont inspiré deux feuilletons

À l’origine étaient deux hommes. Le premier est Rupert Murdoch, entrepreneur de presse qui sait transformer une identité éditoriale en réussite commerciale. Le deuxième, Roger Ailes, professionnel de la télévision et conseiller de responsables républicains, comprend que la politique se joue aussi dans la manière de parler, de regarder la caméra et de raconter une histoire. Désormais, leur image est liée aux séries qu’ils ont inspirées, Succession, nourrie notamment de la saga Murdoch, et The Loudest Voice, consacrée à Roger Ailes, incarné par Russell Crowe.

Leur intuition est simple. Une partie du public conservateur estime que les grands médias américains traitent ses inquiétudes comme des préjugés. Ce public est un marché. Pour le conquérir, Fox promet de rétablir l’équilibre. Son slogan, « Fair and Balanced », est aussi en creux une accusation contre les autres, les unfair et unbalanced. La chaîne propose une information où le patriotisme, la religion, la sécurité et surtout la méfiance envers Washington occupent une place centrale. Elle associe le travail d’une rédaction à des émissions d’opinion portées par des personnalités reconnaissables.

Bill O’Reilly et Sean Hannity deviennent des rendez-vous autant que des présentateurs. Le premier vient de la télévision traditionnelle, avec un passage par CBS et ABC, puis la présentation du magazine Inside Edition, diffusé sur des chaînes locales à travers les États-Unis, de 1989 à 1995. Le second s’est formé à la radio, en Alabama puis à Atlanta. Recruté par Fox en 1996, Hannity partage d’abord l’antenne avec le progressiste Alan Colmes. Leur duo met en scène la confrontation entre droite et gauche. En 2009, Hannity prend seul les commandes de l’émission.

Devant CNN

Aux États-Unis, Fox News appartient à la télévision payante, comme CNN et MSNBC. Ces chaînes dites « du câble » sont proposées dans des bouquets accessibles par câble, satellite ou Internet. Elles se distinguent des grands réseaux généralistes ABC, CBS, NBC dont les stations locales sont accessibles gratuitement avec une antenne. En janvier 2002, Fox News dépasse CNN dans les audiences du câble et, en 2025, elle occupe quatorze des quinze premières places du classement des émissions d’information de ce secteur, avec un peu plus de quatre millions de téléspectateurs en moyenne pour The Five, où cinq chroniqueurs, majoritairement conservateurs, débattent de l’actualité autour d’une table. Selon une estimation de S&P Global citée par le Financial Times en juillet 2025, ses recettes annuelles devaient atteindre environ 3,1 milliards de dollars.

Le modèle repose sur deux sources de revenus. Les annonceurs paient pour toucher les téléspectateurs et les distributeurs versent une redevance mensuelle par abonné pour inclure la chaîne dans leurs bouquets, même lorsque celui-ci ne la regarde pas. Un public fidèle attire donc la publicité et renforce le pouvoir de négociation de Fox auprès des distributeurs, qui risqueraient de perdre des clients en retirant la chaîne. La fidélité politique devient ainsi un atout commercial.

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La réussite ne tient pas seulement aux idées. Fox sait faire de la télé. Le rythme, les confrontations, les visages familiers et les sujets récurrents donnent au téléspectateur le sentiment de retrouver chaque soir des gens qui parlent sa langue. La chaîne vend cette familiarité autant qu’un programme.

Son influence ne se réduit pourtant pas à l’audience. Une étude a mesuré, pour les élections entre 1996 et 2000, une progression – légère mais réelle – du vote républicain dans les villes où Fox était devenue accessible. Le résultat concerne une période précise, mais il montre clairement qu’une chaîne peut faire davantage que conforter des opinions déjà acquises.

D’autres études mettent en évidence deux sujets particulièrement importants pour ses téléspectateurs, l’immigration et le changement climatique. Elles signalent également de premiers éléments concernant l’influence de Fox sur les réactions à la pandémie de Covid-19. Ces trois dossiers ont un point commun car ils mettent en jeu la confiance envers les responsables politiques, scientifiques ou experts, ceux qui prétendent définir le problème et prescrire la réponse.

Avec Trump : je t’aime moi non plus

Avec Donald Trump, les relations entre télévision et politique prennent une autre dimension. L’histoire commence avant sa candidature. Dès 2011, il intervient chaque lundi dans Fox & Friends, la matinale de la chaîne. Fox lui offre un rendez-vous régulier avec le public conservateur, où sa célébrité d’homme d’affaires et de vedette de téléréalité se transforme en ressource politique.

L’alliance n’a pourtant rien d’automatique. En août 2015, lors du premier débat des primaires républicaines, Megyn Kelly l’interroge sur ses propos insultants envers les femmes. Trump l’attaque personnellement, puis boycotte le débat organisé par Fox en janvier 2016. La chaîne défend sa journaliste mais le candidat montre déjà qu’il entend imposer ses conditions aux médias. Trump découvre qu’il peut mobiliser contre Fox le public qu’il a conquis grâce à elle.

Le 5 novembre 2018, à la veille des élections de mi-mandat, Sean Hannity et Jeanine Pirro montent sur scène aux côtés de Trump lors d’un meeting dans le Missouri. Fox qualifie l’épisode de regrettable, mais une ligne est franchie. Les présentateurs ne commentent plus seulement la mobilisation républicaine, ils y participent. Le président trouve chez eux des défenseurs et eux disposent d’un accès privilégié au pouvoir.

L’élection de 2020 révèle les limites de cette relation spéciale. Fox est la première chaîne à annoncer la victoire de Joe Biden en Arizona, une projection qui se révèle exacte. Trump et ses partisans dénoncent une trahison. Il encourage alors son public à regarder les concurrents Newsmax et One America News. La chaîne se retrouve prise entre le travail de sa rédaction et les attentes de téléspectateurs qui refusent la défaite. Les échanges internes rendus publics dans l’affaire Dominion montrent que plusieurs figures de Fox ne croyaient pas aux accusations de fraude qu’elles laissaient prospérer à l’antenne. Tucker Carlson écrit même, en janvier 2021, qu’il déteste Trump « passionnément ». La convergence à l’écran ne signifie donc ni confiance ni estime en privé. Elle repose aussi sur un public commun, que chacun redoute de perdre.

Cette dépendance coûte cher. Le 18 avril 2023, Fox accepte de verser 787,5 millions de dollars pour régler le procès en diffamation engagé par Dominion Voting Systems, visée par les fausses accusations de manipulation du scrutin. La somme équivaut à environ huit fois le chiffre d’affaires que Dominion prévoyait pour 2022. Dans son communiqué, Fox reconnaît les décisions du tribunal établissant la fausseté de certaines affirmations concernant l’entreprise. L’affaire pose une question intéressante. Que devient l’indépendance d’un média lorsque ses téléspectateurs attendent de lui qu’il confirme un récit, quels que soient les faits établis ?

Le retour de Trump à la Maison-Blanche approfondit encore les passages entre l’antenne et le pouvoir. Pete Hegseth, ancien militaire et animateur de Fox & Friends Weekend, accède à la tête du Pentagone. Sean Duffy, ancien élu républicain devenu présentateur sur Fox Business, prend les Transports. La télévision constitue désormais un vivier de responsables gouvernementaux. Elle permet au président d’observer les candidats, de juger leur capacité à défendre ses positions et de choisir des visages déjà familiers à ses électeurs.

La chaîne a aussi traversé des scandales internes. Roger Ailes quitte ses fonctions en juillet 2016 après des accusations de harcèlement sexuel, qu’il conteste. Bill O’Reilly est écarté en avril 2017 dans le contexte d’accusations similaires, qu’il nie également. Fox a montré qu’elle pouvait survivre aux hommes qui semblaient l’incarner.

À trente ans, Fox News raconte donc deux histoires. Celle d’une entreprise qui a compris une demande négligée et construit une télévision remarquablement efficace. Et celle d’un média dont la puissance politique rend plus difficile la distance avec son public et ses alliés. La chaîne avait promis de corriger les angles morts des autres. Son défi est désormais de ne pas devenir prisonnière des siens.


  1. « Honnête et équilibrée » NDLR ↩︎

Prisonnier de lui-même

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Après le succès de L’usage du monde joué plus de 200 fois, Samuel Labarthe, fidèle à l’œuvre de son compatriote Nicolas Bouvier (1929-1998), interprète Le Poisson-Scorpion au Théâtre de Poche sur une mise en scène de Catherine Schaub. L’acteur excelle dans l’enfermement d’une chambre à Ceylan…


Disons-le, tout de suite. Tout de go. Au-delà du texte insecticide, insectivore, dévorant l’âme de l’écrivain-voyageur, cette langue à mi-chemin entre le traité animalier et la mise en abîme, entre les blattes et le vent démiurge, il y a l’acteur. Central. Fluide. Sur ses deux jambes. Chemise collante. Fondant parfois sous la mousson. Visage dégoulinant, perdu dans cette chambre amorphe et exiguë de Ceylan ; malade, fiévreux, à bout de rêves, en fond de cale, dans un point de non-retour existentiel. Samuel Labarthe, sa présence et son onde, est partout dans chaque déplacement gracile, dans chaque variation infime de la voix, dans chaque mot écrit, dans chaque acte manqué. Il est Bouvier, sa peau en déshérence et sa frénésie du départ vers l’ailleurs en décomposition. Ses dénis et ses impasses l’habillent, le remplissent. Son humour janséniste et son style truffier sont autant de volutes qui planent au-dessus de la scène. C’est-à-dire un homme acculé dans le purgatoire lointain et démoniaque d’une île qui n’a rien de paradisiaque. Il est nous. Solitude, avant une hypothétique renaissance. Quête absurde de l’évasion qui vire à la fuite. Le miracle du théâtre se produit au Théâtre de Poche qui se prête, par son format et son aura, à ce lessivage lent et ironique, à la décompression d’un écrivain en but avec lui-même.

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Le Poisson-Scorpion est le récit d’une mise en retrait involontaire ; de mars à novembre 1955, Nicolas Bouvier, en raison de son état de santé, a été « bloqué » à Ceylan, l’île sous ancienne domination britannique. Ce récit, miroir et défouloir, ne sera publié qu’en 1982 et obtiendra le prix des Critiques. Pour que ce texte fourmillant puisse expulser sa pulpe véritable, il fallait un acteur virtuose, réussissant à s’effacer et à porter l’œuvre. Bien sûr, Labarthe est un professionnel ; la technique, la justesse, le rythme, les silences, il maîtrise toutes les arabesques de son métier, on ne voit ni la sueur, ni les contours, seule l’émotion résiste, seule la tension se fait sensitive au fil des minutes. Labarthe soutient Bouvier sans lui faire d’ombre, sans dérégler la musique complexe du Genevois ; d’autres tomberaient dans le surjeu, la caricature, l’inflammation du verbe et du geste. Labarthe s’empare de ce Poisson-Scorpion avec l’humilité et la sureté des grands interprètes, le plaisir gourmand et le sérieux aussi. Il y a une beauté rare car friable, à voir un acteur en pleine possession de son art, accompli et cependant, attentif aux vibrations intérieures de ce récit. Quelque chose ne trompe pas dans une pièce de théâtre, et dit beaucoup de la fluidité à venir, ce sont les premiers instants, les premiers mots lâchés, le public encore rouillé, inquiet et un poil distrait, la mise en jambe dure quelques minutes, parfois elle ne s’enclenche jamais, il y a incompatibilité d’humeur certains soirs. Avec Labarthe, dès la première respiration, l’auditoire l’écoute vraiment. Les tousseurs s’arrêtent. Les moucheurs ne reniflent plus. On y est.

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La mise en scène, la scénographie, les lumières, l’univers sonore et la vidéo aident à nous placer dans cet état de conscience hyper-sensoriel. Nous avons tout oublié. Les manifestations lycéennes, la présidentielle, le chaos en marche, nous écoutons seulement, de tout notre être, nous sommes à Ceylan, sous la carène d’une chambre de fortune, à palabrer avec des cloportes, à végéter et se souvenir. Seul l’acteur, en pleine puissance et délicatesse, peut nous aider à aborder les rives incertaines de la littérature. C’est la féérie des grands, la performance n’est pas une fin en soi, une vulgaire satisfaction personnelle, cette performance ouvre d’autres portes. Labarthe est ce passeur-là. Et pour ça, nous le remercions et sommes admiratifs.

Le Poisson-Scorpion – Théâtre de Poche – Du mardi au samedi à 19 h 00 et le dimanche à 15 h 00
1h10. 32€

Air Liquide, plus solide que l’État?

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François Jackow, directeur général d'Air Liquide, Paris, 2022 © ROMUALD MEIGNEUX/SIPA

Le groupe français vient de lever deux milliards d’euros et emprunte, sur certaines échéances, moins cher que le Trésor. Une réussite industrielle qui éclaire la défiance envers les finances publiques, mais aussi le prix du retour de l’argent cher.


Le 6 octobre, Air Liquide a annoncé avoir levé deux milliards d’euros sur le marché obligataire. Les investisseurs ont largement répondu présent, avec une demande dépassant 13 milliards d’euros, soit plus de six fois le montant proposé. L’État français trouve lui aussi des prêteurs. Lors de l’adjudication du 1er octobre, les demandes pour l’OAT à échéance novembre 2036 atteignaient 12,56 milliards d’euros pour 6,27 milliards effectivement empruntés, soit deux fois le montant retenu. Les procédures diffèrent, mais la dette française ne manque donc pas, pour le moment, d’acheteurs. Le problème est le prix auquel ils acceptent de prêter. Air Liquide indique un taux d’intérêt moyen pondéré inférieur à 4 %, après prise en compte des couvertures financières. Au même moment, la dette française à dix ans rapportait autour de 4,75 %, après avoir approché les 5 %. Sur certaines échéances, une entreprise française inspire donc davantage confiance aux prêteurs que l’État français.

Un fleuron industriel tricolore

Air Liquide appartient à cette catégorie de fleurons dont on parle moins que des difficultés de l’industrie française. Créée en 1902, l’entreprise fournit des gaz et des technologies à l’industrie et à la santé. Oxygène médical, azote, hydrogène, gaz de très haute pureté pour les semi-conducteurs. Derrière des produits peu visibles du grand public se trouvent des savoir-faire difficiles à remplacer. Il faut savoir séparer les gaz de l’air, les purifier, les liquéfier à des températures extrêmement basses, puis les stocker et les acheminer en sécurité. Pour les semi-conducteurs, la moindre impureté peut compromettre la fabrication.

L’électronique représente environ un dixième de l’activité du groupe, qui prévoit une croissance annuelle d’au moins 10 % dans ce secteur jusqu’en 2030, portée notamment par les besoins de l’intelligence artificielle et des centres de données. Davantage de puces, et des puces plus complexes, signifient davantage de besoins en gaz et en matériaux de très haute pureté.

Pour les hôpitaux et les grandes installations industrielles, la continuité de l’approvisionnement est essentielle. Air Liquide maîtrise toute cette chaîne, des équipements de production jusqu’à la livraison. Présent dans 59 pays avec environ 65 000 salariés, le groupe a réalisé 26,94 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025. C’est un industriel mondial qui ne dépend pas des seules perspectives françaises pour produire ses revenus et rembourser ses dettes.

Les deux milliards levés se répartissent en trois tranches. La première porte sur 400 millions d’euros à deux ans, remboursables en octobre 2028. Son taux est variable, égal à l’Euribor à trois mois augmenté de 0,35 point. La deuxième représente 750 millions d’euros à cinq ans, avec un coupon annuel de 4 %. La troisième atteint 850 millions à dix ans, avec un coupon de 4,5 %. Les fonds serviront aux besoins généraux du groupe et au refinancement de sa dette.

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Les deux tranches fixes représentent donc 30 millions et 38,25 millions d’euros d’intérêts annuels. Au total, 68,25 millions par an tant qu’elles restent toutes deux en circulation, et 532,5 millions sur leurs durées respectives. À cela s’ajoutent les intérêts de l’emprunt à deux ans, dont le taux varie avec l’Euribor (Euro Interbank Offered Rate, taux interbancaire offert en euros), le taux de référence des prêts en euros entre banques. Ces sommes sont celles qu’Air Liquide doit verser aux détenteurs des obligations. Son coût réel dépend aussi des frais de l’opération et des contrats financiers conclus pour se protéger contre les variations de taux. Voilà pourquoi le taux moyen annoncé peut être inférieur à 4 % malgré des coupons fixes de 4 % et 4,5 %.

Pour comprendre comment la détérioration de la situation économique française se répercute sur les entreprises et les finances publiques, essayons d’en mesurer le coût. Avec une précaution. La hausse des taux ne tient pas seulement aux difficultés françaises. Elle dépend aussi de l’inflation, de la politique monétaire et des tensions internationales.

Le premier rapprochement est avec Air Liquide elle-même. En mai 2021, le groupe avait émis 500 millions d’euros à dix ans avec un coupon de 0,375 %. En septembre 2022, une autre émission à dix ans portait un coupon de 2,875 %. Aujourd’hui, il faut offrir 4,5 %.

Sur les 850 millions de la nouvelle tranche longue, l’écart avec le coupon de 2021 représente 35,06 millions d’euros supplémentaires chaque année, soit 350,63 millions sur dix ans. Par rapport à 2022, le supplément atteint 13,81 millions par an et 138,13 millions sur dix ans. Voilà ce que coûte l’emprunt actuel par rapport à ce qu’aurait coûté la même somme aux anciens taux. Cela ne signifie pas qu’Air Liquide remplace effectivement une dette ancienne de ce montant.

Le changement est sensible même par rapport aux émissions récentes. En octobre 2025, Air Liquide avait levé 2,15 milliards d’euros à un taux moyen inférieur à 3 %. La tranche la plus longue, à douze ans, portait un coupon de 3,5 %. Appliqué aux 850 millions empruntés aujourd’hui à dix ans, le point de coupon supplémentaire représente 8,5 millions d’euros par an. Les durées diffèrent légèrement, mais l’ordre de grandeur est clair. L’entreprise n’est pas moins performante, mais l’argent est plus cher.

Avantage Air Liquide

La deuxième comparaison est avec l’État. Selon les données de Bloomberg, Air Liquide a emprunté à cinq ans à un taux d’environ 4,10 %, alors que l’État français devait payer 4,13 % pour la même durée au même moment. L’avantage reste mince. Calculé sur les taux non arrondis, il représente environ 262 500 euros par an sur les 750 millions empruntés. Mais la hiérarchie habituelle est renversée. Les investisseurs acceptent de prêter moins cher à l’entreprise qu’à l’État. Le même phénomène s’observe sur la tranche à dix ans.

Enfin, comparons avec la situation allemande. Le Bund, l’emprunt de l’État allemand, rapportait début octobre autour de 3,5 % à dix ans. Le meilleur comparable industriel, Linde, est d’origine allemande mais constitué juridiquement en Irlande. Concurrent direct d’Air Liquide, il fournit lui aussi des gaz industriels et médicaux. En mai 2026, il a emprunté en euros à quatre ans avec un coupon de 3,2 % et à dix ans avec un coupon de 3,8 %, pour des rendements de 3,241 % et 3,825 %. Ses notes A et A2 correspondent à celles de la nouvelle émission d’Air Liquide. L’écart est sensible, mais les opérations ont eu lieu à cinq mois d’intervalle. Il ne permet donc pas, à lui seul, de mesurer ce que coûte à Air Liquide le fait d’être française.

Les montants en jeu méritent pourtant qu’on s’y arrête. Une réduction de taux de 0,25 à 0,50 point sur les deux tranches fixes ferait économiser à Air Liquide de 4 à 8 millions d’euros par an pendant les cinq premières années. Sur la vie entière de ces titres, l’économie atteindrait 30,63 à 61,25 millions. Cette simulation ne chiffre pas une pénalité française. Elle montre ce que quelques fractions de point peuvent coûter.

C’est là que se noue le fond de l’affaire. La confiance dans la dette de l’État repose aussi sur la solidité de l’économie, dont Air Liquide, Airbus, TotalEnergies, Safran, Schneider Electric et pleine d’autres constituent le cœur industriel. Même avec des lycéens dans la rue et une vie politique paralysée, ces entreprises innovent, produisent, exportent, versent de bons salaires et dividendes aux actionnaires et contribuent à financer la collectivité. Leur performance est une des raisons pour lesquelles les prêteurs continuent de croire à la capacité de la France à payer ses dettes. Mais si la défiance envers l’État renchérit en retour leur financement, les entreprises qui soutiennent la solidité du pays finissent par payer pour ses faiblesses. Une sorte d’amende parce qu’elles sont françaises.

Écrit avec les pieds ou avec l’IA ?

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Thélyson Orélien. D.R.

Chouchou de cette rentrée, Thélyson Orélien aurait généré son livre par IA. Face au scandale, le Landerneau littéraire a crié au racisme, évitant le vrai problème : la qualité de la production contemporaine.


La polémique autour de Thélyson Orélien, écrivain québécois d’origine haïtienne qui aurait écrit son nouveau livre, C’était ça ou mourir (Grasset), avec l’aide de l’IA, a manqué sa cible. Ce qui aurait dû être l’occasion pour le monde des lettres – écrivains, éditeurs et critiques – d’aborder la vraie question du talent littéraire n’a été qu’une vaine série d’estocades sur le terrain de l’antiracisme et du péril de l’art face à l’IA. À croire que le scandale lui-même a été généré par cette dernière pour éviter les sujets qui fâchent.

Quand Houellebecq se documentait sur Wikipédia

Les écrivains se sont toujours documentés pour étayer leurs récits, quitte à parfois les enjoliver grâce au travail d’autrui, l’un des exemples les plus célèbres étant M. de Chateaubriand qui, pour « rallonger » son Itinéraire de Paris à Jérusalem et Jérusalem à Paris (1811), s’est appuyé sur les écrits de ceux qui avaient fait le voyage complet, tel Volney – mais nul besoin alors de citer ses sources.

A lire aussi: Renaud Camus l’hérétique

Plus près de nous, Michel Houellebecq a suscité la polémique à la sortie de La Carte et le Territoire, en 2010. Il aurait eu la fourberie de glisser des informations puisées dans Wikipédia pour décrire la ville de Beauvais et donner quelques détails sur la vie de Georges Pompidou. L’« affaire » n’avait pas fait trembler l’Académie Goncourt pour le couronner cette année-là.

Et si le vrai problème était le livre ?

Thélyson Orélien n’est malheureusement pas accusé d’avoir écrit un mauvais livre au style lourdement répétitif, c’eût été à son éditeur de s’en rendre compte puis aux critiques de le déplorer, ni d’avoir utilisé l’IA comme d’autres Google ou un vieux Larousse ; il est accusé d’avoir entièrement fait écrire son livre par l’IA (de 95 à 100 % de certaines pages, selon le détecteur Pangram). Il existe sûrement des auteurs médiocres qui demandent une aide rédactionnelle à l’intelligence artificielle avant de passer le tout à la moulinette de leur intelligence artisanale. Y aurait-il là une « rupture de contrat moral », comme le dit Samuel Fitoussi au sujet d’Orélien ?

Plus grave, l’écrivain québécois est aussi accusé de plagiat pour des publications antérieures, ce qui lui a valu d’être évincé de la sélection du prix Goncourt et peut-être, à l’heure où nous écrivons, des prix Renaudot et Femina. Ce qu’il y a de bien avec les accusations de plagiat, c’est que c’est œuvre humaine contre œuvre humaine, on compare. Du moins jusqu’à présent.

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Fin septembre, Thélyson Orélien est rentré chez lui pour se faire oublier du Vieux Continent. Comment lui, et d’autres par la suite, pourraient-ils se défendre ? En publiant l’historique de leurs recherches sur IA ? « Messieurs les jurés, mon historique m’innocente : j’ai demandé à Claude combien y avait-il de kilomètres entre Haïti et le Canada, pas de me rédiger un chapitre comportant le nombre de kilomètres entre les deux ! » Face à l’évidence, peut-être que critiques et éditeurs ne seraient plus aveuglés par l’origine et la couleur de peau d’un auteur, et, retrouvant la faculté de lire, jugeraient uniquement son art. Mais ce n’est pas gagné. Ainsi Yannick Haenel, autre chouchou de cette rentrée avec La solitude des professeurs est infinie (Gallimard), et qui n’est pas suspecté de fricoter avec l’IA, est capable d’écrire : « La solitude des professeurs est infinie, c’est-à-dire qu’elle ne finit jamais. » Au cas où l’intelligence humaine ne l’aurait pas compris.

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Après le 7-Octobre: comment ne pas comprendre

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Des civils palestiniens assistent à la remise des dépouilles des otages, bande de Gaza, le 20 février 2025 © Omar Ashtawy apaimages/SIPA

On ne demande pas à ceux qui survivent de compatir aussitôt à la souffrance de ceux parmi lesquels se cachent leurs assassins. Il y a dans la bouche des moralistes occidentaux une obscénité tranquille: celle d’un monde qui ne connaît plus la peur, ni la guerre, ni la survie.


Comment ne pas comprendre — oui, comment — ceux d’Israël qui, après le 7-Octobre, ne veulent plus jamais voir Gaza, ni ses habitants, ni ses rires, ni ses pleurs ? Qui ne veulent plus voir ni entendre parler de ces voisins qui, depuis des décennies, rêvent d’un monde sans Juifs, d’une disparition ou d’un exil — « qu’ils retournent d’où ils viennent », disent-ils, des États-Unis ou de Pologne — comme si l’histoire d’Israël était une parenthèse illégitime. Et certains radicaux, en retour, se demandent : « les Gazaouis sont-ils vraiment des habitants de Gaza, ou les héritiers d’un exil qu’ils entretiennent comme une arme contre nous ? »

La compassion impossible

Qu’on me pardonne d’écrire sans détour : comment ne pas éprouver une forme de tendresse tragique pour ces Israéliens devenus intraitables, pour ces hommes et ces femmes qui, après avoir vu leurs enfants déchiquetés, leurs femmes violées, leurs vieillards massacrés, ne veulent plus de « voisins » qui dansent sur les ruines de leurs maisons ? Comment leur demander d’aimer ceux qui égorgent et se filment en riant ? Ceux qui, depuis vingt ans, votent massivement pour une organisation islamiste qui rêve d’anéantir le peuple juif ? Ceux qui enseignent à leurs enfants que mourir en tuant un Juif, c’est gagner le paradis ? Comment leur dire qu’ils manquent d’humanité quand ce sont leurs morts qui sont encore chauds, leurs maisons encore ensanglantées ?

On peut, certes, regretter — comme l’a fait une célèbre rabbine — leur manque d’empathie pour ces civils déchiquetés par les bombes, pour ces familles prises au piège dans les ruines de Gaza, victimes d’une guerre qu’elles n’ont pas choisie. Mais ce reproche, si humain soit-il, ne saurait effacer la vérité de la peur, ni l’épaisseur du deuil. Car on ne demande pas à ceux qui survivent de compatir aussitôt à la souffrance de ceux parmi lesquels se cachent leurs assassins.

Il y a dans la bouche des moralistes occidentaux une obscénité tranquille : celle d’un monde qui ne connaît plus la peur, ni la guerre, ni la survie. Ils parlent d’empathie comme on parle d’une vertu décorative. Ils oublient que l’empathie ne se décrète pas ; elle se conquiert dans la paix. Et la paix, là-bas, n’existe plus depuis longtemps. Depuis qu’un peuple tout entier — celui de Gaza — a préféré se donner au Hamas, à la mort, à la haine, à l’illusion du djihad. Depuis que le rêve d’un État palestinien s’est confondu avec le projet d’un califat sans Juifs. Depuis que la compassion elle-même a été prise en otage par la propagande.

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Alors, oui, comment ne pas comprendre ces Israéliens fatigués de tendre la main ? Fatigués d’entendre des voix étrangères leur dicter ce qu’ils devraient ressentir. Fatigués de devoir prouver qu’ils ne sont pas les monstres qu’on fabrique à Paris ou à New York. La vengeance n’est pas belle, certes, mais elle a ses raisons dans le cœur de ceux qu’on a voulu exterminer. On peut leur reprocher leur dureté, mais pas leur lucidité. Ils savent, eux, que ceux d’en face ne veulent pas seulement la liberté, mais la disparition. Que pour le Hamas, et pour une partie du monde musulman, la guerre ne prendra fin que lorsque le dernier Juif sera mort. C’est écrit noir sur blanc dans leur charte, celle que personne ne lit, celle que nos journalistes feignent d’ignorer.

L’exemplarité, luxe de nantis ?

L’Occident pleure à heure fixe. Il distribue larmes et sermons avec la bonne conscience des peuples repus. Il demande aux Israéliens d’être exemplaires — comme on demanderait à un rescapé de camp d’aimer son bourreau. Il leur parle de modération, de proportionnalité, de droit international — mots magnifiques qui n’ont aucun sens quand on enterre ses enfants. Il leur parle de « population civile », comme si le Hamas n’était pas sorti de cette population, nourri, élu, sanctifié par elle. Il leur parle de paix alors que l’autre côté célèbre la mort. Que reste-t-il à dire, sinon que l’empathie, ici, est devenue un luxe de nantis, une posture morale sans courage ?

Il faut avoir vu, ne serait-ce qu’une fois, les images du 7-Octobre : les cris d’une mère avant d’être brûlée vive, le visage d’un enfant qu’on arrache à ses parents, les cadavres mutilés traînés dans les rues de Gaza sous les applaudissements. Il faut les voir, non pas pour haïr, mais pour comprendre ce que signifie, dans la chair, la perte de confiance en l’homme. Alors, peut-être, cessera-t-on de juger ceux qui ne veulent plus « dialoguer ». Peut-être comprendra-t-on que le cœur a ses limites, et que l’amour du prochain meurt avec le sang des siens.

L’erreur des belles âmes d’Occident, c’est de croire que la morale peut tenir lieu de géopolitique. Elles parlent comme si l’Histoire était un séminaire de sciences humaines, où la victime et le bourreau se confondraient dans un même pathos. Mais la réalité, elle, ne connaît ni neutralité ni symétrie. Elle tranche, elle saigne, elle ne s’excuse pas. Et dans cette réalité, Israël n’a pas affaire à des opposants, mais à des ennemis. À une religion politique qui rêve d’effacer son existence même. À un culte de la mort que l’on confond ici avec la résistance. Ce n’est pas un conflit territorial : c’est un combat métaphysique.

Alors oui, je comprends ceux qui ne veulent plus d’empathie. Qui ont cessé de croire que la paix se signe avec ceux qui veulent votre disparition. Qui n’attendent plus rien du monde, sinon le droit de se défendre. Ils sont les derniers à savoir que la civilisation est une digue fragile contre la barbarie, et qu’elle ne tient debout que si l’on accepte parfois d’être injuste pour survivre. L’Occident, lui, a désappris cela. Il croit encore qu’on peut désarmer la haine par des résolutions et des tweets. Il ne comprend pas qu’on ne raisonne pas le djihad : on le combat ou on disparaît.

Greta Thunberg avec les militants propalestiniens, Malmö, Suède, 9 mai 2024 © Johan Nilsson/AP/SIPA

Ceux qui demandent aux Israéliens d’aimer leurs assassins oublient que c’est déjà un miracle qu’ils ne soient pas devenus fous. Ils ne cherchent pas la perfection morale : seulement le droit de vivre sans craindre d’être égorgés dans leur lit. Et si, dans ce désir nu, brut, animal, il y a un manque d’empathie — alors que ceux qui les jugent regardent d’abord leurs propres cœurs : ils y trouveront, non pas la compassion, mais le confort, la lâcheté, et la peur d’appeler les choses par leur nom.

Car au fond, c’est cela : l’Occident ne comprend plus la guerre, parce qu’il ne comprend plus le mal. Il le recouvre de discours, il le relativise, il le transforme en « souffrance partagée ». Israël, lui, le connaît. Il le regarde en face. Et c’est peut-être pour cela qu’il nous dérange autant : il nous rappelle que, derrière nos morales de papier, il existe encore des peuples qui doivent choisir entre la survie et la disparition.

De Cassandre à Prométhée: Zemmour le Reconquérant

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Eric Zemmour au Port-Marly (78), universités d'été du parti "Reconquête!", 13 septembre 2026 © Gabrielle CEZARD/SIPA/SIPA

Longtemps, Éric Zemmour fut Cassandre: celui qui annonçait aux Français la disparition de leur monde. À Port-Marly, le 13 septembre, quelque chose a changé. Sans rien retrancher à son diagnostic, le président de Reconquête a troqué la seule prophétie du déclin contre un imaginaire de conquête, Prométhée succédant à Cassandre. Un Prométhée nietzschéen, moins tourné vers ce qui s’efface que tendu vers ce qui reste à conquérir.


« J’ai vu le visage du siècle qui vient et j’ai compris que la peur ne suffisait pas. La peur ne suffit jamais. Oh, je ne méprise pas les peurs. La peur n’est ni à mépriser ni à dédaigner. La peur est souvent bonne conseillère. La peur alerte. La peur met en garde. La peur met en éveil. Mais la peur ne suffit pas. La peur n’a jamais bâti une cathédrale. La peur n’a jamais gagné une bataille. La peur n’a jamais sauvé une civilisation. » En prononçant ces mots lors de son meeting de rentrée à Port-Marly, dimanche 13 septembre, le président de Reconquête n’a pas fait que donner le ton de sa très probable nouvelle campagne présidentielle.

Il a ouvert un nouvel imaginaire au sein de la droite française, et enfin entamé la grande conversion susceptible de corriger ce qui constituait jusqu’alors la principale faiblesse de son logiciel politique ; à savoir qu’on ne conquiert pas un pays en annonçant continuellement sa disparition.

De l’impuissance de Cassandre…

Qu’on se souvienne tout d’abord de 2022, de cette dernière campagne présidentielle au cours de laquelle le candidat Zemmour avait largement pâti de son image de Cassandre qui, au fil des décennies, avait fini par lui coller à la peau. Il faut dire que le brillant chroniqueur politique qu’il avait longtemps incarné sur les plateaux télévisés avait comme nul autre excellé à nous tenir la chronique régulière de tout ce qui n’en finissait pas chaque jour de mourir dans notre vieux pays. La France de son enfance, l’assimilation, l’école républicaine, notre langue, notre puissance industrielle, une certaine homogénéité culturelle en même temps que le goût de la transmission – on peut affirmer sans problème que toute sa pensée politique reposait alors sur une formidable phénoménologie de la perte. Depuis Le Suicide français jusqu’à La France n’a pas dit son dernier mot, le journaliste du Figaro n’avait cessé d’arpenter en prophète solitaire les ruines de notre pays, avant même que celles-ci ne deviennent, les années et l’ampleur du désastre aidant, de plus en plus visibles au reste de la population. Comme Zemmour, la Cassandre mythologique n’avait pas tort ; elle voyait même, elle aussi, mieux que tous les autres, le réel sous ses yeux et ce qui ne devait manquer de lui succéder. Tout son malheur était là : avoir raison contre tous sans pouvoir infléchir d’aucune manière le cours des choses.

Toute la limite du premier zemmourisme – disons du Zemmour journaliste n’ayant pas encore pleinement accompli sa mue politique – était là. Voir le réel avec lucidité et diagnostiquer avec justesse la situation calamiteuse de la France ne suffisait pas. Malgré des millions de lecteurs fidèles, tout portait à croire qu’une civilisation pouvait se montrer capable d’acquérir une conscience aiguë de sa propre disparition, sans trouver pour autant les moyens politiques d’enrayer son funeste destin. C’est précisément à ce niveau-là que quelque chose semble avoir changé en profondeur dans le discours de Zemmour dimanche 13 septembre.

Qu’on ne s’y trompe pas, la menace du grand remplacement demeure plus que jamais omniprésente dans son esprit, et Zemmour continue de parler abondamment d’immigration, d’identité et de la nécessité vitale d’une continuité historique pour notre civilisation. Il serait totalement absurde d’imaginer une seule seconde chez lui un quelconque reniement des fondamentaux constitutifs de sa colonne vertébrale politique. Chaque jour qui passe donnant hélas davantage de preuves accablantes à son constat originel, sa radicalité sur ces sujets tendrait même plutôt à s’amplifier ; son courage solitaire sur la scène politique française dans la défense du concept de remigration en étant un parfait exemple.

À la redécouverte de Prométhée

Depuis le 13 septembre, ces thèmes chers à son électorat prennent place désormais dans un discours plus vaste dont le centre de gravité semble s’être significativement déplacé. Le triptyque choisi ce jour-là pour définir ce qu’il entend désormais défendre activement – « la parole libre, le peuple enraciné et l’individu prométhéen » – mérite à cet égard une infinie attention de notre part ; le troisième terme de ce triptyque, inédit dans sa bouche, transformant substantiellement par contagion les deux premiers. « Nous sommes les fils de Promethée, a lancé non sans lyrisme le président de Reconquête. Nous sommes les héritiers reconnaissants de celui qui contre l’avis des autres dieux a volé le feu pour le donner aux hommes. Cette figure de Promethée, mes chers amis, aucun autre peuple, aucune autre civilisation n’en ont produit l’équivalent. Ni la Chine impériale, ni le monde musulman, ni le monde hindou, ni les civilisations précolombiennes. Nulle part ailleurs sur cette planète, on ne trouve cette idée étrange, si audacieuse, si folle que l’homme est appelé à devenir plus que ce qu’il est. Et cette idée s’est incarnée, mes chers amis, dans une invention qui elle aussi n’appartient qu’à l’Occident. Cette invention, cette merveille, cette révolution silencieuse, c’est l’individu. Tout simplement l’individu qui pense par lui-même, qui décide par lui-même, qui répond de ses actes, devant sa conscience, devant Dieu ou devant lui-même s’il ne croit plus en Dieu. Cet individu n’existe que dans l’Occident chrétien. »

Une fois encore, il ne faut surtout pas caricaturer cette évolution. Le passage inattendu chez lui de Cassandre à Prométhée, de la prophétie du déclin à une politique de la puissance, ne préfigure en rien celui d’un pessimisme désabusé subitement converti à un optimisme béat.

Alors oui, le diagnostic est sans appel : l’invasion migratoire africaine progresse chaque jour à pas de géant sur notre continent, la puissance relative de la France et de l’Europe dans le monde ne cesse de décroître en accéléré et une grande partie de notre patrimoine culturel le plus estimable est devenue totalement incompréhensible à ceux-là mêmes qui étaient censés en devenir un jour les héritiers. De la peur provoquée par ces constats – il est vrai peu réconfortants –, surgissent généralement deux types de réactions, également stériles l’une comme l’autre. La première consiste à nier le réel et la validité donc de ces constats, la seconde à se recroqueviller sur soi-même, comme les derniers Mohicans, en attendant à terme – dans combien de générations ? – sa propre disparition.

C’est contre cette seconde tentation – tentation qui lui aura paradoxalement longtemps été reprochée essentiellement par ses adversaires médiatiques de gauche, traitant volontiers jusqu’à plus soif sa vision du monde de « rabougrie » – que ce dernier discours de Zemmour prend tout son sens. Car le piège d’une civilisation obsédée par sa probable disparition est de finir par ne plus penser qu’à sa propre survie ; à ne plus songer qu’à protéger vaille que vaille ses monuments, à sanctuariser autant que possible ses habitudes. Elle transforme ainsi progressivement son identité en gigantesque inventaire du patrimoine et finit par se noyer chaque jour dans un peu plus de formol pour mieux se conserver. C’est en comprenant qu’une civilisation demeure vivante parce qu’elle continue de produire suffisamment de formes nouvelles pour donner à ses descendants le désir de lui appartenir, que le Cassandre-Zemmour a entamé ce jour-là sa mue prométhéenne.

Rompre avec un conservatisme mortifère

La première rupture radicale émergeant du dernier discours de Zemmour a en réalité moins à voir avec un renouveau de son positionnement par rapport à ses adversaires de gauche, qu’avec un repositionnement par rapport à sa propre famille politique. Une partie encore importante de la droite radicale française – souvent d’héritage maurassien et, osons le dire, en bonne partie catholique – demeure tétanisée face à un avenir qu’elle peine à imaginer autrement que comme l’éternelle répétition des siècles passés ; les historiens politiques appellent généralement cette maladie sénile de la droite le conservatisme. Un personnage comme Philippe de Villiers en est chez nous aujourd’hui l’incarnation médiatique la plus biologiquement pure. Devenu, l’âge et la poussière accumulée sur ses épaules aidant, le Père Castor de la droite française, son rôle politique consiste désormais à ouvrir chaque soir, devant des milliers de téléspectateurs avachis dans leur salon, notre bon vieil album national et à raconter à tous les grands enfants émerveillés de notre pays l’histoire de nos rois et de nos saints, de nos villages et nos clochers, enfin des exploits inoubliables de Jeanne d’Arc et du général de Gaulle. Tout cela est certainement très beau ; qui pourrait le nier ? Mais force est de constater qu’on ne perpétue pas une civilisation vivante avec un album de famille, aussi honorables soient les cours de rattrapage historique du professeur de Villiers…

Le grand paradoxe ontologique de ce conservatisme est qu’il prétend justement défendre une civilisation qui, pour se développer, fut constamment en mouvement et par conséquent jamais conservatrice au sens muséal du terme. Les Français, et plus généralement les Européens que nous admirons tant pour leur bravoure, et dont nous nous prétendons aujourd’hui les dignes héritiers, n’ont pas simplement passé leur temps à reproduire à l’identique le monde légué par leurs aïeux. Au cours des siècles, nos ancêtres ont franchi les colonnes d’Hercule, traversé un à un tous les océans du monde, disséqué des corps humains, renversé la physique d’Aristote, domestiqué la vapeur et maîtrisé l’électricité, brisé l’atome et quitté la Terre pour arpenter l’espace. Non, nos ancêtres ne se contentaient pas de conserver le monde tel qu’il leur avait été laissé par leurs pères ; ils cherchaient au contraire à agrandir constamment, dans tous les sens du terme – physique et mental –, l’espace vital qu’ils légueraient un jour à leurs enfants.

Retrouver l’âme faustienne de l’Occident

Voilà ce que Zemmour redécouvre enfoui au fond de nous – certes, vraiment bien au fond – lorsqu’il invoque « l’individu prométhéen ». L’Occident qu’il entend désormais défendre ne peut plus être uniquement celui de Racine, des églises romanes et des paysages français. Il doit impérativement être dans le même temps celui de Galilée et de Christophe Colomb, de Newton et de Pasteur. Car si nous héritons, en tant qu’Européens – ou Occidentaux, j’utilise à dessein de manière interchangeable ces deux termes –, non seulement d’un patrimoine ethnique et culturel commun, nous sommes avant tout les héritiers d’une même énergie. Voilà un siècle que Spengler, considérant cette incapacité proprement occidentale à considérer une limite autrement que comme une provocation, qualifiait d’âme faustienne cette énergie si singulière au regard de l’histoire du monde. En s’inscrivant dans cette filiation, il ne s’agit dès lors plus seulement de reconquérir ce qui a été un jour perdu, mais bien pour nous de conquérir ce qui n’existe pas encore. C’est là que le nom même du programme de « Reconquête » cher à Éric Zemmour change radicalement de signification.

Cette conception prométhéenne de l’histoire occidentale nous oblige à porter un regard plus subtil sur des phénomènes que la droite – et avec elle Zemmour en première ligne – combat à raison depuis des années ; je veux parler ici des phénomènes de décadence propres à l’Occident, des déviances anthropologiques majeures engendrées en son sein et que l’on tend, pour cette raison même, à considérer parfois comme la tête de pont la plus avancée de notre civilisation ; je veux parler bien sûr de ce que l’on englobe sous le terme fumeux et volontairement fourre-tout de « wokisme » – quand il ne s’agit en réalité de rien d’autre que la dernière version actualisée du vieux logiciel gauchiste. Cette conception prométhéenne du monde enfin retrouvée nous force à regarder désormais ces dérives pour ce qu’elles sont véritablement, à savoir des sous-produits de la décomposition d’une civilisation à l’arrêt, et non plus à tomber dans un anti-occidentalisme de droite aussi intellectuellement confortable que son miroir « wokiste ». Voilà précisément pourquoi la réponse conservatrice que l’on retrouve chez une certaine forme de traditionalisme à droite demeure insuffisante aujourd’hui : il serait absurde de conclure des pathologies involontairement engendrées par la puissance occidentale la nécessité d’un renoncement à cette puissance. Car on ne guérit pas Prométhée en lui retirant le feu ; mais en l’obligeant à renouer avec les motivations qui l’avaient poussé à le voler.

Sortir la droite de l’impasse populiste

La seconde rupture politique majeure définitivement actée par le nouveau Zemmour concerne le populisme. Si ce courant politique a pu connaître dernièrement une certaine nécessité historique – notamment au sein de la droite – quand des élites européennes ont entrepris de considérer les frontières, les nations et les peuples comme autant d’archaïsmes destinés à disparaître ; si le populisme a permis en ce temps-là – qu’on pense en France aux gilets jaunes – la réintroduction brutale de ces réalités dans le débat politique en rappelant par là même aux gouvernants que des peuples continuaient d’exister sous leurs avalanches de statistiques, de traités et de flux, ce moment semble être aujourd’hui bel et bien arrivé au bout de son propre épuisement. Car le populisme porte en lui-même la contradiction qui finit toujours à terme par le condamner : à force de proclamer que le peuple a toujours raison, il finit par renoncer à lui demander de devenir meilleur. La colère alors devient une vertu, le ressentiment un programme et l’observation des sondages une ligne politique. Il ne s’agit dès lors plus d’élever le peuple, mais de lui ressembler coûte que coûte ; non plus de lui désigner de nouveaux sommets à gravir, mais de lui promettre que la pente sera désormais toujours moins rude.

Or,Prométhée n’est pas populiste.Le Titan ne demande pas leur avis aux hommes au moment d’aller voler aux dieux le feu qu’il s’apprête à leur rapporter. Son geste est purement aristocratique, au sens premier du terme : il s’élève, transgresse, s’invente un destin et rend possible pour tous ce qui ne l’était encore quelques secondes auparavant pour personne.C’est cette dimension véritablement élitiste du discours zemmourien qu’il est important de souligner ici.Non pas l’élitisme souvent dérisoire des diplômes accumulés et plus ou moins achetés par des parents bien disposés financièrement à l’égard de leur progéniture, celui des dîners mondains fleurant bon – en réalité excessivement mauvais – le chemsex, de la reproduction sociale sans cesse répétée de la même forme de débilité imbue d’elle-même et tapageuse, mais bien un véritable élitisme autrement plus exigeant : celui du talent, du risque, de la création, de l’effort et du dépassement.Car il existe en vérité deux manières de gouverner un peuple :la première consistant à lui répéter qu’il est admirable tel qu’il est, que ses désirs sont nécessairement légitimes et que la mission du politique revient à les satisfaire ; la seconde à considérer que chaque effort de sa part devra être justement récompensé et à tout mettre en place pour faire naître en lui le désir de se dépasser.

C’est cette seconde conception du mode de gouvernement d’un peuple qui affleure dans son discours lorsque Zemmour associe le « peuple enraciné » à l’« individu prométhéen » ; l’enracinement empêchant ici l’élite de devenir une caste parasitaire hors-sol et Prométhée évitant dans le même temps au peuple de devenir une masse se ramollissant dans une perpétuelle autosatisfaction. Une politique véritablement prométhéenne ne promettrait donc pas seulement aux Français de protéger leur niveau de vie mais se donnerait pour mission de réhabiliter la sélection, l’excellence et la hiérarchie des talents. Elle considérerait qu’une nation ne grandit pas en abaissant continuellement ses exigences au niveau de chacun, mais en permettant aux meilleurs de s’élever suffisamment haut pour entraîner les autres avec eux. Et c’est ici que le vieux mot d’élite pourrait retrouver son sens depuis longtemps égaré ; non plus celui d’une partie de la population se protégeant constamment de son propre peuple, mais l’émanation de ce qu’un peuple serait capable de produire de meilleur s’il venait à croire à nouveau suffisamment en lui-même pour vouloir se dépasser.

Parier sur le devenir nietzschéen du XXIe siècle

Cet idéal élitiste d’une droite renouant avec ses racines aristocratiques et non égalitaires contient évidemment quelque chose de profondément nietzschéen, et par là de parfaitement inaudible pour la sensibilité hyper-démocratique de nombre de nos contemporains. À rebours complet de toutes nos prides identitaires – de droite comme de gauche –, le dépassement n’est jamais chez Nietzsche la célébration satisfaite de sa propre identité. Pour lui, l’homme ne constitue jamais un aboutissement mais toujours une transition, une tension, une possibilité nouvelle. La figure de Prométhée, à l’instar de celle de Nietzsche, appartient au même imaginaire vertical : Prométhée monte, dérobe le feu aux dieux et redescend avec une puissance nouvelle à offrir aux hommes. Le dernier homme, lui, ne monte nulle part ; il croupit ici-bas dans sa fange en quémandant toujours plus de pouvoir d’achat. Ainsi parti, le XXIe siècle obligera tôt ou tard la droite à choisir entre deux conceptions du peuple :le peuple comme clientèle à satisfaire ou le peuple comme puissance à accomplir.

C’est dans ce contexte que l’irruption de l’intelligence artificielle comme « troisième grande révolution industrielle de l’histoire de l’Occident » prend toute son importance dans le nouveau discours de Zemmour. « Nous sommes en train de manquer notre siècle, s’est ainsi alarmé le président de Reconquête dans son discours. L’intelligence artificielle n’est pas une mode californienne. Ce n’est pas un gadget pour faire des images amusantes sur Instagram. C’est la troisème grande révolution industrielle de l’histoire de l’Occident après la machine à vapeur, après l’électricité. Ceux qui maîtriseront l’intelligence artificielle, ses infrastructures, son énergie, ses ingénieurs tiendront le monde du XXIe siècle comme les Anglais tenaient celui du XIXe siècle. »

Là où un conservateur se demanderait spontanément – et à bien des égards fort légitimement : « Qu’allons-nous perdre ? », l’individu prométhéen lui répond par une autre question : « Comment allons-nous nous en emparer ? ». Car la question décisive ici n’est déjà plus de savoir comment l’intelligence artificielle transformera le monde, mais bien de savoir qui possédera les clefs du XXIe siècle.

Avec sa clairvoyance habituelle, Zemmour a parfaitement compris que l’IA représentait pour l’homme blanc – pour ne pas dire le mâle blanc en étant un tantinet provocateur – son ultime espoir de retrouver un jour sa place centrale dans l’Histoire et son contrôle sur le reste du monde. Non parce qu’une machine assurerait subitement et comme par magie sa domination totale, mais parce qu’une civilisation qui renonce à maîtriser la technologie déterminante de son époque accepte d’avance sa dépendance envers celles qui la maîtriseront à sa place. Une civilisation prométhéenne ne nie pas le danger du feu ; elle apprend à le manier.

En infléchissant – sans pour autant le renier – son discours sur le judéo-christianisme au profit d’un discours prométhéen, Zemmour fait le pari d’un XXIe siècle hanté par le spectre de Nietzsche. Avec l’intelligence artificielle générative, les progrès constants de la génétique, le développement des interfaces cerveau-machine et des biotechnologies, jamais l’humanité n’a possédé dans son histoire de tels outils susceptibles d’agir aussi profondément sur sa nature même. Avec parallèlement cet étrange paradoxe de voir ces instruments du surhumain proliférer au milieu du règne du dernier homme. Bien sûr, il ne s’agit pas de confondre le surhomme nietzschéen avec le premier transhumaniste débarquant bardé d’implants en silicium. Mais la question fondamentale et prophétique de Nietzsche n’en devient pas moins chaque jour pour nous un peu plus actuelle : l’homme doit-il être considéré comme un aboutissement en soi ou bien comme le passage vers une forme supérieure ? Force est de constater que notre époque commence à donner à cette interrogation une dimension de moins en moins conceptuelle et de plus en plus concrète.

Vers un Zemmour archéofuturiste ?

Pour être tout à fait clair, ce qu’entend sauver Éric Zemmour à l’aide de l’IA, ça n’est rien d’autre que l’intégralité de la culture occidentale depuis Homère. Vers la fin de son discours, alors qu’il évoque toujours l’intelligence artificielle et la nécessité de réarmer intellectuellement l’école française, nous pouvons l’entendre énoncer le paradoxe suivant : « Plus les machines répondront, plus il faudra savoir leur poser les bonnes questions et savoir juger de leurs réponses. Plus elles écriront, plus il faudra savoir lire vraiment. Plus elles calculeront, plus il faudra comprendre ce que calculer veut dire. La révolution la plus radicale de notre siècle nous ramène à la culture la plus ancestrale de notre civilisation. »

Difficile pour les oreilles attentives de ne pas déceler ici un écho à la pensée de Guillaume Faye, et notamment à son archéofuturisme. Comme chez Faye, l’archaïque ne signifie ici nullement pour Zemmour le vieux, le dépassé, le poussiéreux ; il renvoie au contraire à l’archè grecque, c’est-à-dire au commencement, au fondement, à l’impulsion première de notre civilisation. Les avancées les plus vertigineuses de la technoscience faisant paradoxalement ressurgir en nous, et de manière inattendue, les réalités les plus anciennes.

C’est exactement le paradoxe auquel Zemmour aboutit lorsqu’il parle de l’intelligence artificielle. Plus la machine deviendra intelligente, plus l’homme se devra de redevenir cultivé en renouant avec sa plus longue mémoire. Car voilà le message fayen de Zemmour : l’archaïque et le futur ne sont pas nécessairement deux directions opposées, mais gagneraient tous deux à se rejoindre. C’est en retrouvant notre seul et véritable archaïque, celui des Grecs évidemment, que nous autres Français pourrons faire en sorte d’éviter qu’un sursaut national ne devienne la répétition parodique et cauchemardesque de notre stupide XIXe siècle. Zemmour nous montre ici la voie à suivre et nous encourage à dépasser la fausse alternative entre une réaction rêvant de remonter le temps et un progressisme croyant bêtement que tout ce qui advient est nécessairement supérieur à ce qui existait avant. Ni retour au passé, ni soumission au nouveau, mais projection dans l’avenir de ce que le passé a toujours en puissance contenu pour nous d’indestructible. Dès lors, l’enracinement n’apparaît plus comme le contraire de la conquête ; il en devient la condition.

Bien sûr, toute cette logorrhée techno-futuriste indigeste pour certains ne signifie en rien que tout progrès soit bon en soi, ni que toute limite doive être impérativement détruite. Prométhée lui-même demeure une figure infiniment tragique. Les Grecs qui l’inventèrent connaissaient le danger de l’hubris et savaient parfaitement que la puissance sans mesure porte en elle son propre châtiment. Ils savaient également qu’un homme ne se définit pas seulement par ce qu’il reçoit, mais bien par ce qu’il ose. Et c’est en osant ce pas en avant vers un futur à conquérir que Zemmour vient de trouver ce qui manquait jusqu’alors à son discours. Car la véritable reconquête n’est pas celle du passé, mais bien celle de l’avenir et ne saurait se contenter de reprendre ce qui fut un jour perdu. Une civilisation ne survit pas en se protégeant de l’Histoire, elle demeure vivante en retrouvant la volonté de la faire.

Et puis après tout, ne vaut-il pas mieux encourir le risque d’une renaissance de la tragédie – quitte à finir enchaîné à un rocher et se faire picorer le foie jusqu’à la fin des temps – plutôt que continuer à croupir dans la stagnation tiers-mondiste que nous réserve un simulacre d’Histoire depuis 1945 ?

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Quand ma muse m’amuse

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D.R.

L’Union européenne donne 1,5 million d’euros à l’université de Tours pour mener une étude sur les femmes et l’humour. Une excellente occasion de vérifier si le rire a lui aussi un sexe.


Le Conseil européen de la recherche (ERC) vient d’accorder une aide de 1,5 million d’euros à un programme postdoctoral de l’université de Tours à première vue gaguesque, mais en réalité passionnant. Dans un jargon hélas inévitablement woke, les cinq chercheurs du projet LaughtHER se proposent, d’ici cinq ans, de « renouveler la compréhension de l’humour à l’époque moderne dans une perspective de genre ». Ce qui veut dire, traduit en des termes moins précieux et moins ridicules, qu’ils veulent montrer la contribution du beau sexe à la culture comique occidentale depuis la fin du Moyen-Âge. Pour ce faire, l’équipe étudiera des sources variées allant de la prose satirique aux comédies du répertoire en passant par les formes hybrides liées à la fête et au divertissement. Le but de l’exercice est, selon la directrice du programme Erica Ciccarella, de « replacer les femmes au cœur de cette histoire, non plus seulement comme objets de représentations comiques, mais comme actrices, autrices et productrices de pratiques du rire ». Et si elle avait raison ?

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Certes notre littérature et notre théâtre fourmillent de personnages féminins hilarants, dotés de la plus étincelante des ironies et de la plus cinglante des reparties, telles la Colombine de la commedia dell’arte, la Béatrice de Beaucoup de bruit pour rien ou la Toinette du Malade imaginaire. Mais on peine à trouver parmi les classiques du genre des œuvres ou des spectacles signés par des femmes. S’ils sont bien menés, les onéreux travaux d’Erica Ciccarella et ses collègues devraient nous permettre de redécouvrir des écrivains génialement drôles et sarcastiques comme Marguerite de Navarre, la marquise de Sévigné ou Madame du Deffand. Et, sait-on jamais, ils conduiront peut-être les néoféministes à cesser de nous assommer avec leur esprit de sérieux en comprenant enfin que, depuis la nuit des temps, il existe une arme redoutable pour aller contre les hommes (voire tout contre pour les moins furieuses) : le rire.

« Nous pouvons honorer Napoléon III sans rouvrir une querelle »

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Napoléon III sur son lit de mort, photographie de William Downey, 1873. DR.

Le possible retour des dépouilles impériales de Farnborough a provoqué un vaste débat qui divise. Le prince Joachim Murat propose une solution alternative : rapatrier les cœurs de Napoléon III, de l’impératrice Eugénie et du prince impérial afin de concilier mémoire nationale, respect de la sépulture et transmission de l’héritage impérial.


Lors de sa récente rencontre avec l’eurodéputé et président du Rassemblement national (RN), Jordan Bardella, le leader et député de Reform UK, Nigel Farage, a évoqué la possibilité, en cas de victoire de son parti aux prochaines élections législatives britanniques, de favoriser le retour en France des dépouilles impériales inhumées à l’abbaye de Farnborough. Une perspective qui, depuis, divise profondément les bonapartistes, les historiens, les politiques et les passionnés du Second Empire.

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Descendant du célèbre maréchal d’Empire Joachim Murat, le prince Joachim Murat, 53 ans, propose une autre voie pour tenter de dépasser cette querelle. Il a accepté de répondre à nos questions.


Causeur. En tant que descendant du maréchal Joachim Murat, roi de Naples, comment la famille Murat regarde-t-elle la perspective d’un retour de ces restes en France ?

Joachim Murat. Je m’exprime à titre personnel. Ma proposition est simple : permettre le retour en France des cœurs de Napoléon III, de l’impératrice Eugénie et du prince impérial, tout en laissant leurs corps réunis à Farnborough. Il faudrait naturellement en établir la possibilité matérielle et les conditions juridiques et religieuses.

Le prince Joachim Murat

Cette solution permettrait de concilier deux fidélités : celle de la France à son histoire et celle due à la nécropole voulue par Eugénie. Je ne souhaite pas que l’on vide Farnborough de sa substance. Une communauté religieuse y veille sur leur mémoire ; cette continuité mérite notre respect.

La France pourrait accueillir leurs cœurs sans arracher à Farnborough sa raison d’être. C’est cette voie que je souhaite voir examinée, sereinement et avec toutes les parties concernées.

Cette sépulture britannique fait-elle désormais partie de leur histoire, ou un retour permettrait-il de réconcilier la France avec ce chapitre de son passé ?

Farnborough appartient pleinement à leur histoire. Ce lieu porte l’exil, le deuil d’une épouse et d’une mère, puis sa volonté de réunir les siens dans une même sépulture. À mes yeux, il faut respecter sa vocation de nécropole impériale permanente.

Il faut également prendre au sérieux sa dimension spirituelle. Les moines y poursuivent une vie quotidienne de prière. Rien ne garantit qu’un transfert en France assurerait une continuité comparable. Pour une famille catholique, cette question compte profondément.

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La réconciliation avec Napoléon III commence aussi par la connaissance de son œuvre. La France doit pouvoir regarder ce règne dans toute son ampleur, avec ses réalisations, ses contradictions et son issue tragique. Un retour des cœurs pourrait accompagner cette reconnaissance. Mais une cérémonie, même magnifique, ne remplacera jamais le travail de transmission.

Si ce retour devait avoir lieu, les Invalides seraient-ils le lieu légitime ?

Les Invalides auraient une légitimité évidente pour accueillir les cœurs : leur portée nationale et leur lien avec la mémoire napoléonienne donneraient à ce geste une grande force. C’est également respectueux de la volonté du prince impérial, qui souhaitait y être inhumé auprès de son père et de son oncle.

Je considère également l’église Saint-Augustin, à Paris, comme une possibilité très sérieuse. Elle appartient au Paris du Second Empire et son histoire est liée aux projets funéraires de la famille impériale. Ce choix aurait donc une cohérence historique et une dimension religieuse particulièrement adaptées.

Les deux lieux méritent d’être examinés. Mon souhait serait d’y réunir les trois cœurs, dans un espace digne, accessible au recueillement et permettant de comprendre leurs destins. Le choix devrait résulter d’un accord avec la famille, les autorités publiques et les autorités religieuses.

Quels obstacles historiques, juridiques ou diplomatiques pourraient encore s’opposer au retour ?

Le premier devoir est de respecter les morts et l’histoire de leur sépulture. On ne peut traiter cette question comme un simple déplacement de monument.

Il existe ensuite des procédures britanniques relatives à l’exhumation et au déplacement des restes humains. Les droits des personnes concernées et ceux des responsables de la sépulture doivent être examinés. Une volonté politique française ne suffirait donc pas, à elle seule, à régler la question. La décision finale dépend du Trust et de l’autorité religieuse qui gèrent l’abbaye de Farnborough et revient au ministre de la Justice britannique.

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Ma proposition comporte aussi une question préalable très concrète : dans quel état les cœurs ont-ils été conservés et leur transfert serait-il possible dans des conditions respectueuses ? Il appartient aux spécialistes de l’établir. Je formule une perspective, je ne prétends pas que sa réalisation soit déjà acquise.

Comment expliquer le refus de la Maison impériale Napoléon ?

Je ne suis pas le porte-parole de la Maison impériale et je ne souhaite pas lui attribuer d’intentions. Je comprends parfaitement que l’on soit attaché au respect de la sépulture familiale, à la volonté d’Eugénie et à la continuité de Farnborough. Ces préoccupations sont aussi les miennes.

C’est précisément pourquoi je propose d’examiner une autre possibilité : maintenir les corps dans la nécropole et envisager le retour des cœurs. Cette proposition devrait naturellement être discutée et pourrait elle-même susciter des réserves. Elle cherche simplement à rendre compatibles la préservation de Farnborough et un geste de reconnaissance en France.

Quelle place la famille Murat a-t-elle occupée auprès de Napoléon III et au sein du Second Empire ? Que représente cet héritage aujourd’hui ?

Les Murat sont liés à Napoléon III par une parenté très proche. Caroline Bonaparte, épouse du maréchal Murat, était la sœur de Louis Bonaparte, le père de Napoléon III. Leur fils Lucien Murat était donc le cousin germain de l’empereur.

Lucien, soutien de la première heure des ambitions politiques de son cousin, fut sénateur de 1852 à 1870. Son fils Joachim, petit-fils du roi de Naples, servit dans l’armée du Second Empire, participa à toutes les campagnes et devint général. Notre famille participa ainsi à la vie politique et militaire de ce règne.

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Cette fidélité se prolongea après la chute de l’Empire. Joachim Murat fréquenta régulièrement la famille impériale en exil et fut désigné pour accueillir le cercueil du prince impérial lors de son retour en Angleterre, en 1879. Ce lien donne évidemment une résonance particulière à la question qui nous occupe aujourd’hui.

Comment analysez-vous les divergences au sein du mouvement bonapartiste sur ce projet ?

On peut être profondément attaché à Napoléon III et parvenir à des conclusions différentes sur sa sépulture. Les uns privilégient la reconnaissance nationale que représenterait un retour, les autres insistent sur le respect de Farnborough et de la volonté d’Eugénie. Ces sensibilités peuvent être également sincères.

Je souhaite que nous évitions d’en faire un concours de fidélité. La mémoire de Napoléon III mérite un débat digne, attentif aux faits et respectueux des personnes. Surtout, son œuvre appartient à l’histoire de tous les Français. Aucun parti ne peut en revendiquer l’exclusivité. Sa reconnaissance doit pouvoir réunir bien au-delà des convictions dynastiques ou des appartenances politiques.

Ma proposition de retour des cœurs cherche cet accord possible : un geste fort en France, une nécropole préservée en Angleterre et une même exigence de respect. Nous pouvons honorer Napoléon III sans rouvrir une querelle entre Français.

Que pensez-vous de l’instrumentalisation de la question du retour des dépouilles dans un contexte d’élection présidentielle ?

Toute formation politique est légitime à demander le retour en France de Napoléon III, de l’impératrice Eugénie et du prince impérial. Je regrette toutefois que cette question puisse devenir un gadget polémique dans une campagne présidentielle. Nous avons vu ce qu’il est advenu de Jeanne d’Arc, dont la figure est aujourd’hui largement confisquée par l’extrême droite. Je ne voudrais pas que Napoléon III connaisse le même sort : son histoire appartient à tous les Français.

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Le sujet mérite mieux qu’un slogan. Il touche à la volonté d’Eugénie, à la mémoire de trois personnes et à la vie de l’abbaye de Farnborough. Si nous voulons accomplir un geste fort en France, examinons sérieusement la possibilité d’y accueillir leurs cœurs, dans le respect de leur sépulture et avec l’accord de toutes les parties concernées.

Economie : non, Marine Le Pen n’est pas « socialiste »

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Conférence de presse de présentation du contre-budget et de la trajectoire budgétaire du RN avec Marine Le Pen, candidate à l'élection présidentielle, Jordan Bardella et Jean-Philippe Tanguy, au siège du parti, le 6 octobre 2026, à Paris © ISA HARSIN/SIPA

Pour prouver aux marchés financiers qu’elle n’a définitivement rien de «socialiste», Marine Le Pen entame une remarquable conversion libérale en empilant les coupes budgétaires et en avalisant des retraites (pour partie) par capitalisation. Cette grande leçon de pragmatisme est bienvenue, pendant que la crise des lycées est judicieusement éclairée par les analyses tout en finesse de Donald Trump.


Marine Le Pen n’est pas « socialiste ». En tout cas, elle ne l’est plus. Ce constat s’impose, à en juger par son contre-budget dévoilé hier en compagnie de Jordan Bardella.

Cette accusation rituelle, portée par la droite pour tenter d’exister face au RN en refusant tout rapprochement, ne résiste pas à son programme économique, tel qu’il a été présenté dans l’espoir de rassurer les marchés et les créanciers de la France surendettée. À l’évidence, la candidate à la présidentielle a été convaincue par les alertes sur l’effondrement des finances publiques et la gravité sans précédent de la situation budgétaire. La ligne anti-étatiste de Bardella, confirmé hier comme futur Premier ministre en cas de victoire, a été prise en compte. Celle d’Éric Ciotti, l’allié de l’UDR, aussi. Sans aller jusqu’à parler de conversion du RN au libéralisme, ce sont bien quelques-uns de ces fondamentaux qui ont été avalisés par le parti souverainiste, à commencer par la constitutionnalisation, par référendum, de la « règle d’or » imposant une réduction progressive de la dette.

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Notons parmi les marqueurs libéraux : 140 milliards d’euros d’économies nettes d’ici 2032 et l’objectif de ramener la dépense publique sous 50% du PIB ; 30 milliards de baisses d’impôts, dont 20 milliards sur les impôts de production ; la suppression de « presque toutes » les agences inutiles ; la simplification du mille-feuille territorial ; le non-remplacement d’une partie des départs dans la fonction publique ; l’introduction de la capitalisation pour les retraites, en plus de la répartition. Sur ce dernier point, la position du RN n’a pas été, hier, davantage précisée. Ce mercredi, la presse économique ne semblait pas accorder de crédit à Marine Le Pen pour ses intentions.

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Reste pourtant l’essentiel : la révolution du réel est appelée à bouleverser les fausses certitudes d’un monde politique dépassé. De ce point de vue, il est difficile de reprocher au RN d’abandonner en partie ce qui pouvait, dans sa vision d’une économie suradministrée, le rapprocher de la gauche. Ce pragmatisme s’annonce comme le plus efficace pour résoudre l’accumulation des crises. Notamment celle de l’Éducation nationale, qui paie de son délabrement les réformes progressistes ayant imposé le collège unique, le bac pour (presque) tous, la dévalorisation de l’autorité de l’enseignant, l’égalitarisme abrutissant, etc. Le paradoxe des mobilisations lycéennes — 266 000 jeunes dans les rues, hier — est de voir cette jeunesse répondre si docilement aux mots d’ordre de partis qui ont participé au déclin de l’école et, en certains lieux, à sa tiers-mondisation. Quand Donald Trump poste hier sur les réseaux sociaux, affolé par les violences : « Ce qui se passe en France n’est rien de moins qu’une immigration de masse hors de contrôle. Il ne s’agit pas des écoles, il s’agit de l’islam qui veut s’emparer d’un pays autrefois grand ![1] », il décrit une réalité que même le RN n’ose admettre si crûment. Or cette explication, si elle reste partielle, a au moins le mérite d’alerter sur l’embrigadement des jeunes des cités, rejoints par des militants d’extrême gauche, à la cause palestinienne, voire au terrorisme islamiste[2]. Au lycée François-Villon de Beaugency (Loiret), mais aussi dans l’église Saint-Hilaire de Soullans (Vendée), des « jeunes » se sont filmés en reprenant un rap rendant hommage aux terroristes Mohamed Merah et Salah Abdeslam…

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[1] Sur ce sujet, écouter ici l’intervention d’Elisabeth Lévy au micro de Sud Radio : https://www.youtube.com/watch?v=j_Adj2JP9tM NDLR

[2] Sur ces sujets, lire l’analyse de Charles Rojzman sur Causeur.fr NDLR

Blocus, Gaza, Merah: de la colère lycéenne à son instrumentalisation identitaire

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Lycée Buffon à Paris, 2 octobre 2026 © Jeanne Accorsini /SIPA

Rap faisant l’apologie du terrorisme, drapeaux étrangers en marge des manifestations, « wallah » religieux scandés sur les réseaux sociaux: à côté du mouvement bordélique des lycéens, des signes inquiétants d’une «intifada à la française» ont pu être observés. Le mouvement de contestation dans les lycées pourrait-il alors être pour certains une grande répétition d’une guerre civile? La guerre civile n’est pas forcément ce qui va se produire, les conquêtes se produisant aussi silencieusement lorsque les adultes refusent de reconnaitre qu’il reste des choses à défendre, rappelle ici Charles Rojzman.


À Beaugency (45), lors d’une mobilisation au lycée François-Villon, des jeunes chantent un morceau de rap évoquant Mohamed Merah, le Bataclan et Salah Abdeslam. La scène est filmée le 1er octobre 2026 ; le 6 octobre, le parquet d’Orléans annonce l’ouverture d’une enquête préliminaire pour apologie du terrorisme. Fdesouche relaie la vidéo et Le Parisien rapporte les faits et leur suite judiciaire. Dans une mobilisation scolaire, les noms associés aux massacres deviennent des paroles que l’on reprend ensemble.

Que vient faire Mohamed Merah dans la colère de lycéens qui réclament des professeurs et de meilleures conditions d’enseignement ? Comment le nom d’un assassin d’enfants juifs entre-t-il dans leur répertoire commun, au milieu des cris et de l’excitation d’un blocus ? L’enquête devra établir les responsabilités individuelles, mais la question culturelle est déjà posée : des adolescents rencontrent les figures du terrorisme à travers une chanson[1], les reprennent en chœur et les font participer au plaisir collectif de la révolte. Que s’est-il passé dans notre société pour que des références à des massacres entrent aussi facilement dans une fête de la colère ?

À Beaugency s’ajoutent les images de Palaiseau (91) : près du lycée Henri-Poincaré, une vidéo diffusée le 30 septembre montre un petit groupe de jeunes, certains le visage dissimulé, brandissant des drapeaux palestiniens et algériens devant un feu. Ces emblèmes introduisent dans une contestation scolaire française des appartenances nationales et des références géopolitiques dont la présence mérite d’être interrogée. Quel rapport de force expriment-ils ? Quelle communauté désignent-ils face à l’institution que l’on conteste ?

Le langage accompagne cette mise en scène. Dans son enquête du 1er octobre sur les violences lycéennes, Marianne rapporte un appel à venir avec de nombreuses pierres, assorti de « wlh », abréviation de « wallah », traduit par « je le jure devant Dieu ». Le mot appartient aussi au parler quotidien de nombreux adolescents ; dans ce message, il accompagne une invitation à préparer l’affrontement. C’est cet usage concret qui doit retenir l’attention.

Plus inquiétante encore, une vidéo présentée par Boulevard Voltaire comme tournée à Mitry-Mory (77) montrait un jeune homme auquel sont attribués ces propos : « Ils sont que dix, au nom d’Allah, on les tue ! » Le contexte et l’identification de cette séquence restent toutefois à confirmer indépendamment. Mais les propos rapportés franchissent cependant une tout autre limite : l’invocation religieuse y accompagne explicitement une menace de mort.


Un drapeau, une expression familière et une menace meurtrière ne possèdent évidemment pas la même signification. Mais leur présence éventuelle dans des scènes de mobilisation étudiante oblige à examiner les références que certains manifestants apportent à leur colère. À quel moment une appartenance devient-elle une frontière politique ? À quel moment le plaisir de provoquer débouche-t-il sur la désignation d’un ennemi que l’on se croit autorisé à frapper ?

Très loin des revendications scolaires

Les lycées français pourraient bien être les laboratoires d’un conflit qui dépasse de très loin les revendications scolaires. Des établissements bloqués, des affrontements avec la police, des adolescents découvrant dans la rue une puissance que leur existence quotidienne ne leur avait jamais donnée ; puis des incendies, des personnels agressés, des acteurs extérieurs qui apparaissent devant les grilles. La colère possède ses raisons, mais ceux qui s’en emparent peuvent avoir d’autres ambitions.

Le manque de professeurs, les bâtiments dégradés et l’inquiétude devant l’avenir appartiennent à la réalité scolaire. Les reconnaître devrait permettre d’entendre les élèves et de résoudre leurs difficultés. Pourtant, lorsque la mobilisation devient le lieu où l’on attaque ceux qui enseignent, dirigent ou portent secours, la question de ses objectifs change de nature.

Le 1er octobre 2026, l’AFP rapporte des agressions contre des chefs d’établissement dans plusieurs villes, des violences contre la direction du lycée Victor-Hugo à Marseille (13) et contre des pompiers intervenant devant Saint-Exupéry. L’institution scolaire se trouve atteinte jusque dans ceux qui assurent son fonctionnement quotidien. Le lendemain, selon les déclarations du ministre de l’Éducation nationale, 65 personnels, dont 40 proviseurs, ont été blessés depuis le début du mouvement. Édouard Geffray ajoute que la plupart des chefs d’établissement blessés lui ont indiqué avoir été confrontés à des personnes qui n’étaient pas leurs élèves. Qui vient alors devant les grilles, avec quels moyens et pour obtenir quoi ? La présence de ces acteurs extérieurs oblige à examiner comment une protestation scolaire peut devenir le terrain d’une confrontation dont les adolescents ne maîtrisent ni les objectifs ni les conséquences.

Désirs d’avenir

Les lycées sont aussi les lieux où se rencontrent plusieurs jeunesses françaises. Leurs expériences sociales et familiales demeurent profondément différentes, tandis que circulent des représentations communes de la domination, de l’humiliation et de la revanche. Les discours décoloniaux offrent à certains une explication de leurs blessures ; une jeunesse parfois favorisée y trouve, elle aussi, une manière de rejoindre le camp des opprimés. Ces rapprochements peuvent fournir un adversaire commun avant même qu’un avenir commun ait été envisagé.

Les codes vestimentaires, le langage, la musique et les modèles diffusés sur les réseaux sociaux contribuent à cette formation politique souterraine. Beaugency en révèle une dimension particulièrement sombre : les références les plus meurtrières peuvent se transmettre dans les formes ordinaires de la culture adolescente, portées par l’imitation, la recherche de prestige et le désir de scandaliser.

La Palestine fournit, sur un autre registre, un emblème capable de réunir des colères françaises. Sa présence devant les lycées possède déjà ses dates et ses acteurs. Le 6 mai 2024, au lycée Blaise-Cendrars de Sevran (93), Louis Boyard et Rima Hassan viennent soutenir les élèves mobilisés pour Gaza, tandis que l’Union syndicale lycéenne appelle au blocage des établissements pour un cessez-le-feu et la reconnaissance de l’État palestinien. Le rapprochement entre mobilisation lycéenne, cause palestinienne et responsables insoumis est alors explicite.

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Pourquoi la Palestine exerce-t-elle une telle puissance d’identification ? Parce qu’elle peut inscrire les humiliations personnelles, les frustrations sociales et les ressentiments historiques dans un affrontement mondial. Pour ceux qui adoptent cette lecture, le conflit israélo-palestinien devient une interprétation de leur propre existence : leur colère appartient désormais à une lutte qui dépasse leur quartier et leur pays, tandis que les institutions françaises peuvent être désignées comme les représentantes locales d’une domination universelle.

Les revendications scolaires constituent le point de départ du mouvement ; elles n’en épuisent ni la signification politique ni les influences. Le manque de professeurs peut provoquer un blocage, tandis que d’autres acteurs donnent à la colère ses mots, ses emblèmes et ses adversaires. Les mobilisations pour Gaza ont déjà rapproché des lycéens, des organisations militantes et des responsables insoumis : il faut examiner comment ces liens se prolongent dans la contestation actuelle et peuvent contribuer à transformer des difficultés scolaires en affrontement avec les institutions françaises.

Nous sommes tous des enfants de Gaza ?

C’est ici que la comparaison avec Israël prend sa portée. En mai 2017, Khaled Mechaal présente un programme du Hamas acceptant le principe d’un État palestinien dans les frontières de 1967, tout en maintenant le refus de reconnaître Israël et l’objectif de libérer toute la Palestine. Un compromis territorial peut ainsi être envisagé sans que la légitimité de l’adversaire soit admise. Cette différence permet de comprendre pourquoi la résolution d’un grief ne suffit pas nécessairement à mettre fin à un conflit.

La souffrance palestinienne est réelle ; son existence ne révèle pas à elle seule les objectifs de ceux qui prétendent la représenter. Une organisation peut mobiliser les injustices subies pour légitimer une ambition qui leur survivrait. Lorsque l’adversaire est tenu pour illégitime dans son existence même, chaque concession risque de devenir une étape dans la poursuite du combat, plutôt qu’une possibilité d’apaisement.

La comparaison avec la France porte sur ce mécanisme : transformer une condition de victime en légitimité permanente, puis cette légitimité en moyen de modifier les rapports de pouvoir. Elle invite à examiner les projets qui se dissimulent parfois derrière les blessures invoquées, les institutions que l’on veut délégitimer et l’autorité que l’on entend leur substituer.

Cette interrogation trouve un appui dans le rapport officiel Frères musulmans et islamisme politique en France, publié en mai 2025. Ses auteurs examinent le rôle mobilisateur de la cause palestinienne dans l’histoire de la confrérie, ses procédés de légitimation et la temporalité longue de son implantation. Ils décrivent également des réseaux locaux où se croisent activités religieuses, éducatives, associatives et relations avec des élus. Ce document permet d’étudier une stratégie d’influence durable ; son articulation avec les mobilisations lycéennes appelle une enquête précise sur les acteurs et leurs liens.

Une conquête politique et culturelle peut progresser par l’organisation de la vie quotidienne, la formation des références collectives et l’acquisition d’une position d’interlocuteur incontournable. La mémoire coloniale, les discriminations et les difficultés sociales deviennent alors des ressources dans une lutte pour définir qui représente les victimes, qui parle en leur nom et quelles règles doivent être transformées.

L’existence d’une injustice ne suffit pas à rendre juste le projet de celui qui la dénonce. Elle ne dispense jamais d’examiner le pouvoir qu’il recherche, les alliances qu’il construit et le monde qu’il entend imposer.

L’intifada devient, dans cette perspective, un modèle susceptible de voyager : une manière d’entretenir le soulèvement contre un adversaire dont la légitimité est continuellement récusée. Appliqué à la France, le terme désigne ici une hypothèse sur la construction d’un rapport de force, sur l’apprentissage de la confrontation et sur la transformation d’une colère en identité politique.

La France insoumise occupe une place importante dans ce paysage. Sa participation aux mobilisations pour Gaza est documentée ; son rôle dans l’organisation du mouvement actuel fait l’objet d’une accusation gouvernementale précise. Le 1er octobre 2026, Matignon, invoquant les services de renseignement, affirme qu’il s’agit d’une « manœuvre organisée par LFI et ses proxys de l’ultra-gauche ». Manuel Bompard conteste aussitôt cette accusation. Les éléments invoqués ne sont pas rendus publics, et leur examen demeurerait nécessaire ; mais la question de l’organisation politique des blocages est néanmoins posée au sommet de l’État.

Soutenir une manifestation, exploiter sa colère et organiser des violences constituent des responsabilités différentes. Mais les responsables politiques doivent aussi répondre de ce qu’ils encouragent, des adversaires qu’ils désignent et des formes de confrontation auxquelles ils donnent du prestige. Que transmettent-ils lorsqu’ils font de la révolte une preuve de vertu et de l’autorité une présomption de culpabilité ?

Car les adolescents apprennent quelque chose de la politique dans ces mobilisations. Un conflit peut les conduire à découvrir leurs adversaires, à confronter leurs intérêts et à construire des règles communes. Il peut aussi leur enseigner que la force dispense de comprendre, que l’humiliation de l’autre procure une puissance immédiate et qu’une existence politique exige la possession d’un ennemi.

Le lycée deviendrait alors l’un des lieux où se formeraient les protagonistes des conflits futurs, où la promesse d’une revanche prendrait la place d’un avenir à construire.

Les lycéens d’aujourd’hui deviendront les adultes de demain, mais certains risquent de rencontrer le chômage, la précarité et le sentiment de n’avoir aucune place. Ceux qui auront appris à se reconnaître dans la confrontation pourront devenir disponibles pour des organisations capables de donner à leur désespoir une direction. La révolte de l’adolescence se prolongerait alors dans une colère adulte, nourrie par l’humiliation sociale et entretenue par ceux qui savent lui désigner des coupables.

Deux France

Ces organisations ne poursuivent pas nécessairement le même objectif. Les militants d’une révolution sociale et les partisans d’un ordre religieux peuvent partager des adversaires tout en préparant des mondes incompatibles. La cause palestinienne peut rapprocher leurs mobilisations sans résoudre cette contradiction ; celle-ci pourrait même devenir l’un des conflits de demain.

Reste à envisager ce que ces antagonismes peuvent produire en France. Une guerre civile, si les affrontements finissent par opposer durablement des fractions organisées de la population ? Ou une transformation plus silencieuse, progressant à mesure que les institutions reculent, que les adultes renoncent à exercer leur autorité et que les citoyens, épuisés, acceptent pour retrouver la tranquillité ce qu’ils auraient auparavant refusé ?

La seconde hypothèse mérite une attention particulière. Une société peut perdre la maîtrise de ses institutions par une succession de renoncements, lorsque ses divisions l’empêchent de défendre les règles communes et que ceux qui veulent les transformer disposent d’une volonté plus cohérente que ceux qui souhaitent les préserver.

Beaugency oblige à regarder ce qui devient chantable, Palaiseau ce qui devient un emblème de la confrontation, les agressions contre les personnels ce qui arrive à l’autorité. Ces faits ont des significations différentes, mais ils posent ensemble la question de ce que la société transmet et de ce qu’elle parvient encore à défendre. Lorsque les références aux assassins entrent dans le répertoire des adolescents, les adultes ne peuvent se contenter d’attendre que la colère passe.

La guerre civile ferait apparaître au grand jour les fractures de la nation. Une conquête silencieuse pourrait progresser derrière les apparences de la paix, au fil des concessions arrachées à une population qui voudrait seulement ne plus avoir peur. Une société peut aussi renoncer à se défendre et découvrir un jour qu’elle a changé de maîtres sans avoir livré bataille.


[1] Le rappeur Boro700, contre lequel Eric Ciotti avait déjà décidé de saisir la justice cet été NDLR.

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Elisabeth Lévy commentait ce matin sur Sud Radio les propos récents de Donald Trump « Il ne s’agit pas de l’école. Il s’agit de l’islam qui veut s’emparer d’un pays autrefois grand »

Fox News, trente ans à droite de l’écran

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Erika Kirk, la veuve du militant Charlie Kirk, apparait dans l'émission "Fox & Friends" sur Fox News, New York le 9 décembre 2025 © Evan Agostini/AP/SIPA

« Fair and Balanced1. » Lancée le 7 octobre 1996, la chaîne de Rupert Murdoch a bouleversé la télévision américaine et transformé la droite. Son succès raconte une demande d’information différente, mais aussi les dangers d’un média devenu dépendant des convictions de son public.


Une chaîne peut-elle changer un pays ? À trente ans, Fox News offre au moins matière à poser la question. Elle a donné à une partie de l’Amérique un écran sur lequel elle se reconnaissait enfin. Puis elle est devenue assez puissante pour peser sur le camp politique dont elle exprimait à la fois les frustrations et les aspirations.

Les fondateurs ont inspiré deux feuilletons

À l’origine étaient deux hommes. Le premier est Rupert Murdoch, entrepreneur de presse qui sait transformer une identité éditoriale en réussite commerciale. Le deuxième, Roger Ailes, professionnel de la télévision et conseiller de responsables républicains, comprend que la politique se joue aussi dans la manière de parler, de regarder la caméra et de raconter une histoire. Désormais, leur image est liée aux séries qu’ils ont inspirées, Succession, nourrie notamment de la saga Murdoch, et The Loudest Voice, consacrée à Roger Ailes, incarné par Russell Crowe.

Leur intuition est simple. Une partie du public conservateur estime que les grands médias américains traitent ses inquiétudes comme des préjugés. Ce public est un marché. Pour le conquérir, Fox promet de rétablir l’équilibre. Son slogan, « Fair and Balanced », est aussi en creux une accusation contre les autres, les unfair et unbalanced. La chaîne propose une information où le patriotisme, la religion, la sécurité et surtout la méfiance envers Washington occupent une place centrale. Elle associe le travail d’une rédaction à des émissions d’opinion portées par des personnalités reconnaissables.

Bill O’Reilly et Sean Hannity deviennent des rendez-vous autant que des présentateurs. Le premier vient de la télévision traditionnelle, avec un passage par CBS et ABC, puis la présentation du magazine Inside Edition, diffusé sur des chaînes locales à travers les États-Unis, de 1989 à 1995. Le second s’est formé à la radio, en Alabama puis à Atlanta. Recruté par Fox en 1996, Hannity partage d’abord l’antenne avec le progressiste Alan Colmes. Leur duo met en scène la confrontation entre droite et gauche. En 2009, Hannity prend seul les commandes de l’émission.

Devant CNN

Aux États-Unis, Fox News appartient à la télévision payante, comme CNN et MSNBC. Ces chaînes dites « du câble » sont proposées dans des bouquets accessibles par câble, satellite ou Internet. Elles se distinguent des grands réseaux généralistes ABC, CBS, NBC dont les stations locales sont accessibles gratuitement avec une antenne. En janvier 2002, Fox News dépasse CNN dans les audiences du câble et, en 2025, elle occupe quatorze des quinze premières places du classement des émissions d’information de ce secteur, avec un peu plus de quatre millions de téléspectateurs en moyenne pour The Five, où cinq chroniqueurs, majoritairement conservateurs, débattent de l’actualité autour d’une table. Selon une estimation de S&P Global citée par le Financial Times en juillet 2025, ses recettes annuelles devaient atteindre environ 3,1 milliards de dollars.

Le modèle repose sur deux sources de revenus. Les annonceurs paient pour toucher les téléspectateurs et les distributeurs versent une redevance mensuelle par abonné pour inclure la chaîne dans leurs bouquets, même lorsque celui-ci ne la regarde pas. Un public fidèle attire donc la publicité et renforce le pouvoir de négociation de Fox auprès des distributeurs, qui risqueraient de perdre des clients en retirant la chaîne. La fidélité politique devient ainsi un atout commercial.

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La réussite ne tient pas seulement aux idées. Fox sait faire de la télé. Le rythme, les confrontations, les visages familiers et les sujets récurrents donnent au téléspectateur le sentiment de retrouver chaque soir des gens qui parlent sa langue. La chaîne vend cette familiarité autant qu’un programme.

Son influence ne se réduit pourtant pas à l’audience. Une étude a mesuré, pour les élections entre 1996 et 2000, une progression – légère mais réelle – du vote républicain dans les villes où Fox était devenue accessible. Le résultat concerne une période précise, mais il montre clairement qu’une chaîne peut faire davantage que conforter des opinions déjà acquises.

D’autres études mettent en évidence deux sujets particulièrement importants pour ses téléspectateurs, l’immigration et le changement climatique. Elles signalent également de premiers éléments concernant l’influence de Fox sur les réactions à la pandémie de Covid-19. Ces trois dossiers ont un point commun car ils mettent en jeu la confiance envers les responsables politiques, scientifiques ou experts, ceux qui prétendent définir le problème et prescrire la réponse.

Avec Trump : je t’aime moi non plus

Avec Donald Trump, les relations entre télévision et politique prennent une autre dimension. L’histoire commence avant sa candidature. Dès 2011, il intervient chaque lundi dans Fox & Friends, la matinale de la chaîne. Fox lui offre un rendez-vous régulier avec le public conservateur, où sa célébrité d’homme d’affaires et de vedette de téléréalité se transforme en ressource politique.

L’alliance n’a pourtant rien d’automatique. En août 2015, lors du premier débat des primaires républicaines, Megyn Kelly l’interroge sur ses propos insultants envers les femmes. Trump l’attaque personnellement, puis boycotte le débat organisé par Fox en janvier 2016. La chaîne défend sa journaliste mais le candidat montre déjà qu’il entend imposer ses conditions aux médias. Trump découvre qu’il peut mobiliser contre Fox le public qu’il a conquis grâce à elle.

Le 5 novembre 2018, à la veille des élections de mi-mandat, Sean Hannity et Jeanine Pirro montent sur scène aux côtés de Trump lors d’un meeting dans le Missouri. Fox qualifie l’épisode de regrettable, mais une ligne est franchie. Les présentateurs ne commentent plus seulement la mobilisation républicaine, ils y participent. Le président trouve chez eux des défenseurs et eux disposent d’un accès privilégié au pouvoir.

L’élection de 2020 révèle les limites de cette relation spéciale. Fox est la première chaîne à annoncer la victoire de Joe Biden en Arizona, une projection qui se révèle exacte. Trump et ses partisans dénoncent une trahison. Il encourage alors son public à regarder les concurrents Newsmax et One America News. La chaîne se retrouve prise entre le travail de sa rédaction et les attentes de téléspectateurs qui refusent la défaite. Les échanges internes rendus publics dans l’affaire Dominion montrent que plusieurs figures de Fox ne croyaient pas aux accusations de fraude qu’elles laissaient prospérer à l’antenne. Tucker Carlson écrit même, en janvier 2021, qu’il déteste Trump « passionnément ». La convergence à l’écran ne signifie donc ni confiance ni estime en privé. Elle repose aussi sur un public commun, que chacun redoute de perdre.

Cette dépendance coûte cher. Le 18 avril 2023, Fox accepte de verser 787,5 millions de dollars pour régler le procès en diffamation engagé par Dominion Voting Systems, visée par les fausses accusations de manipulation du scrutin. La somme équivaut à environ huit fois le chiffre d’affaires que Dominion prévoyait pour 2022. Dans son communiqué, Fox reconnaît les décisions du tribunal établissant la fausseté de certaines affirmations concernant l’entreprise. L’affaire pose une question intéressante. Que devient l’indépendance d’un média lorsque ses téléspectateurs attendent de lui qu’il confirme un récit, quels que soient les faits établis ?

Le retour de Trump à la Maison-Blanche approfondit encore les passages entre l’antenne et le pouvoir. Pete Hegseth, ancien militaire et animateur de Fox & Friends Weekend, accède à la tête du Pentagone. Sean Duffy, ancien élu républicain devenu présentateur sur Fox Business, prend les Transports. La télévision constitue désormais un vivier de responsables gouvernementaux. Elle permet au président d’observer les candidats, de juger leur capacité à défendre ses positions et de choisir des visages déjà familiers à ses électeurs.

La chaîne a aussi traversé des scandales internes. Roger Ailes quitte ses fonctions en juillet 2016 après des accusations de harcèlement sexuel, qu’il conteste. Bill O’Reilly est écarté en avril 2017 dans le contexte d’accusations similaires, qu’il nie également. Fox a montré qu’elle pouvait survivre aux hommes qui semblaient l’incarner.

À trente ans, Fox News raconte donc deux histoires. Celle d’une entreprise qui a compris une demande négligée et construit une télévision remarquablement efficace. Et celle d’un média dont la puissance politique rend plus difficile la distance avec son public et ses alliés. La chaîne avait promis de corriger les angles morts des autres. Son défi est désormais de ne pas devenir prisonnière des siens.


  1. « Honnête et équilibrée » NDLR ↩︎

Prisonnier de lui-même

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Samuel Labarthe au Théâtre de Poche dans "Le Poisson-Scorpion" © Sébastien TOUBON

Après le succès de L’usage du monde joué plus de 200 fois, Samuel Labarthe, fidèle à l’œuvre de son compatriote Nicolas Bouvier (1929-1998), interprète Le Poisson-Scorpion au Théâtre de Poche sur une mise en scène de Catherine Schaub. L’acteur excelle dans l’enfermement d’une chambre à Ceylan…


Disons-le, tout de suite. Tout de go. Au-delà du texte insecticide, insectivore, dévorant l’âme de l’écrivain-voyageur, cette langue à mi-chemin entre le traité animalier et la mise en abîme, entre les blattes et le vent démiurge, il y a l’acteur. Central. Fluide. Sur ses deux jambes. Chemise collante. Fondant parfois sous la mousson. Visage dégoulinant, perdu dans cette chambre amorphe et exiguë de Ceylan ; malade, fiévreux, à bout de rêves, en fond de cale, dans un point de non-retour existentiel. Samuel Labarthe, sa présence et son onde, est partout dans chaque déplacement gracile, dans chaque variation infime de la voix, dans chaque mot écrit, dans chaque acte manqué. Il est Bouvier, sa peau en déshérence et sa frénésie du départ vers l’ailleurs en décomposition. Ses dénis et ses impasses l’habillent, le remplissent. Son humour janséniste et son style truffier sont autant de volutes qui planent au-dessus de la scène. C’est-à-dire un homme acculé dans le purgatoire lointain et démoniaque d’une île qui n’a rien de paradisiaque. Il est nous. Solitude, avant une hypothétique renaissance. Quête absurde de l’évasion qui vire à la fuite. Le miracle du théâtre se produit au Théâtre de Poche qui se prête, par son format et son aura, à ce lessivage lent et ironique, à la décompression d’un écrivain en but avec lui-même.

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Le Poisson-Scorpion est le récit d’une mise en retrait involontaire ; de mars à novembre 1955, Nicolas Bouvier, en raison de son état de santé, a été « bloqué » à Ceylan, l’île sous ancienne domination britannique. Ce récit, miroir et défouloir, ne sera publié qu’en 1982 et obtiendra le prix des Critiques. Pour que ce texte fourmillant puisse expulser sa pulpe véritable, il fallait un acteur virtuose, réussissant à s’effacer et à porter l’œuvre. Bien sûr, Labarthe est un professionnel ; la technique, la justesse, le rythme, les silences, il maîtrise toutes les arabesques de son métier, on ne voit ni la sueur, ni les contours, seule l’émotion résiste, seule la tension se fait sensitive au fil des minutes. Labarthe soutient Bouvier sans lui faire d’ombre, sans dérégler la musique complexe du Genevois ; d’autres tomberaient dans le surjeu, la caricature, l’inflammation du verbe et du geste. Labarthe s’empare de ce Poisson-Scorpion avec l’humilité et la sureté des grands interprètes, le plaisir gourmand et le sérieux aussi. Il y a une beauté rare car friable, à voir un acteur en pleine possession de son art, accompli et cependant, attentif aux vibrations intérieures de ce récit. Quelque chose ne trompe pas dans une pièce de théâtre, et dit beaucoup de la fluidité à venir, ce sont les premiers instants, les premiers mots lâchés, le public encore rouillé, inquiet et un poil distrait, la mise en jambe dure quelques minutes, parfois elle ne s’enclenche jamais, il y a incompatibilité d’humeur certains soirs. Avec Labarthe, dès la première respiration, l’auditoire l’écoute vraiment. Les tousseurs s’arrêtent. Les moucheurs ne reniflent plus. On y est.

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La mise en scène, la scénographie, les lumières, l’univers sonore et la vidéo aident à nous placer dans cet état de conscience hyper-sensoriel. Nous avons tout oublié. Les manifestations lycéennes, la présidentielle, le chaos en marche, nous écoutons seulement, de tout notre être, nous sommes à Ceylan, sous la carène d’une chambre de fortune, à palabrer avec des cloportes, à végéter et se souvenir. Seul l’acteur, en pleine puissance et délicatesse, peut nous aider à aborder les rives incertaines de la littérature. C’est la féérie des grands, la performance n’est pas une fin en soi, une vulgaire satisfaction personnelle, cette performance ouvre d’autres portes. Labarthe est ce passeur-là. Et pour ça, nous le remercions et sommes admiratifs.

Le Poisson-Scorpion – Théâtre de Poche – Du mardi au samedi à 19 h 00 et le dimanche à 15 h 00
1h10. 32€