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À demain, Debray


Sans quelques interventions du général de Gaulle, sa tête aurait pu finir comme mascotte mondiale sur les cendriers, les briquets, les posters des étudiants révolutionnaires. Les moustaches d’Astérix auraient pu faire du tort à la barbe christique du Che. Il aurait suffi pour cela de finir fusillé, au même moment ou à la place d’Ernesto Guevara, dans la jungle bolivienne…

On la connaît pour ses chroniques dans Le Figaro, ses passages sur CNews et ses diatribes contre les boomers, ce qui ne l’empêche pas d’aimer la conversation avec les vieux intellectuels, comme on l’avait vu dans son précédent ouvrage, La Dictature des ressentis (2023, Plon).

Lui, c’est Régis Debray. Elle, c’est Eugénie Bastié. Un gouffre générationnel les sépare (cinquante-et-un ans), ainsi que quelques divergences idéologiques.

D’où tu viens, camarade ?

Il y a un peu du jeune Maurice Barrès rendant visite au vieil Ernest Renan, non sans tendresse et ironie, dans Huit jours chez M. Renan, ou d’une Anaïs Demoustier philosophe tentant de réveiller l’inspiration de Fabrice Luchini, édile lyonnais dans Alice et le maire… Eugénie Bastié nous prévient, pourtant : « Tout comme je ne partage pas le goût des ruines de certains conservateurs romantiques, je ne me reconnais nullement dans cette esthétique du sang ». Ni Chateaubriand, ni bande à Baader. Elle nous fait revenir aux origines nordistes de l’écrivain, né en 1940, année de débâcle. Des bourgeois de Calais, conservateurs mais pas trop. Et un irrésistible goût pour le contre-pied familial. Chez les Debray, comme chez les Simonini dans Le Cimetière de Prague d’Umberto Eco, les tempéraments politiques sautent les générations. La fille du philosophe, Laurence, biographe de Juan Carlos et Vénézuélienne par sa mère, n’a pas pu contenir sa joie lors de la capture spectaculaire de Maduro en début d’année 2026.

Comment finit-on, tel un Bernard Lavilliers philosophe, dans la jungle bolivienne quand on a été reçu premier quelques années plus tôt à l’ENS ? Eugénie Bastié revient sur l’aventure chez les Picaros de cet intello, tout juste capable de se cuire un œuf sur le plat lui-même, et qui se fait attraper pour avoir laissé de longs poils sur son rasoir. La captivité de Régis Debray devient alors une affaire internationale. Heureusement, la famille Vendroux est de Calais : Jacques (1897-1988), maire de la ville et beau-frère du Général, avait l’habitude de jouer au bridge chez les Debray. Un jour, un télégramme part de Colombey-les-deux-Eglises pour les Andes. « Ce télégramme m’a vraiment sauvé la vie. J’aurais été fusillé. Je dois la vie à Charles de Gaulle, d’où mon gaullisme profond ». On le serait à moins. Il y a aussi l’épineuse question de la « trahison » d’Ernesto Guevara, ressortie de temps à autre par les contempteurs de Debray. Si l’on était un peu ricaneur, on dirait que c’est encore ce qu’il a fait de mieux. Eugénie Bastié ne contourne pas le sujet, soulevé par la fille du Che elle-même et dans un documentaire suédois de 2001. La présence du révolutionnaire en Bolivie était de toute façon connue de la CIA.

Sacré, frontières : ça se discute

Il y a ensuite le rôle joué dans l’arrestation de Klaus Barbie ; puis le compagnonnage de François Mitterrand à l’Élysée. Debray cite Clemenceau : « Le meilleur moment, c’est quand on monte l’escalier. Ce n’est pas vrai seulement dans les bordels, mais aussi dans les palais ». Avec Hubert Védrine dans le bureau d’à-côté, se dessinent les contours du « gaullo-mitterrandisme ». Debray inspire un discours (un seul) : celui de Mexico. « Salut aux humiliés, aux émigrés, aux exilés sur leur propre terre qui veulent vivre et vivre libres. Salut à celles et à ceux qu’on bâillonne, qu’on persécute ou qu’on torture, qui veulent vivre et vivre libres (…) ». Des accents lyriques selon Eugénie Bastié, un avant-goût de Bérurier Noir si l’on est plus méchant. La rupture, le coup de grâce même, c’est quand Mitterrand lui demande d’écrire le discours de panthéonisation de Jean Monnet, en 1988. Il confie à Védrine : « Je puis dire ce que Swann dit à Odette au soir de sa vie : “Dire que j’ai gâché des années de ma vie pour quelqu’un qui n’était pas mon genre” ».

Il y a enfin le dernier Debray, celui de la bataille de Maastricht, du Debray chevènementiste, celui de l’affaire de Creil. L’auteur aussi d’un Eloge des frontières que tous les malins de droite ont cité abondamment dans les années 2010. Un laïcard pur sucre à qui le sens du sacré est revenu un jour, arrêté par un soldat soviétique alors qu’il fumait le cigarillo à quelques mètres de la statue de Lénine. Même dans les plus hauts lieux du matérialisme historique, il y a des choses qui ne se font pas. Finalement, il y aurait peut-être un biopic à faire de Régis Debray, à la manière du Limonov inspiré par Emmanuel Carrère, qui commencerait dans la jungle bolivienne et se terminerait en charentaises, avec des citations de Paul Valéry.

192 pages

Le Rouge et le Blanc: Régis Debray et nous

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Enfant brûlé au visage à Mayotte : la mère n’écope que de deux ans de sursis

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À Mayotte, une mère de famille a grièvement brûlé son enfant de huit ans au visage avec une lame chauffée à blanc pour l’avoir surpris une cigarette à la main. Reconnue coupable de violences aggravées sur mineur, elle a été condamnée à deux ans de prison avec sursis probatoire. Une clémence que d’aucuns pourraient considérer comme une forme de laxisme.

Les faits, d’une cruauté inouïe, se sont déroulés au domicile familial. Surprise d’apprendre que son enfant de huit ans avait été vu en train de fumer une cigarette, cette mère de famille dit avoir voulu effrayer son garçon. Elle a fait chauffer la lame d’un couteau sur la gazinière avant de l’appliquer directement sur la joue de celui-ci, et a plaidé ensuite l’accident. Sa version, explique Mayotte Hebdo, n’a pas convaincu les magistrats. Elle a d’ailleurs été contestée par son fils.

L’enfant, présent lors de l’audience, présentait une brûlure du deuxième degré allant de la paupière inférieure jusqu’à la lèvre. Il aurait aussi parlé d’autres violences infligées par sa mère, évoquant notamment des coups portés avec un câble de chargeur de téléphone ou avec des branchages. C’est une enseignante qui aurait donné l’alerte, l’enfant n’ayant a priori pas reçu de soins après la blessure.

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Enfant brûlé au visage à Mayotte : le sursis est-il trop clément ?

Le verdict est tombé : la mère de famille a été condamnée à deux ans de prison, avec sursis probatoire. Il est important de noter que les quatres enfants du foyer ont aussi été placés sous protection judiciaire. Le jugement rendu par les magistrats a pu interroger, du fait de la brutalité de la situation et de potentiels abus répétés.

La protection de l’enfance mise à la preuve

L’affaire remet en lumière le défi colossal de la protection de l’enfance dans le 101ᵉ département français, où les services sociaux et judiciaires évoluent sous une tension constante. Entre traditions d’éducation autoritaires et impératifs du Code pénal, la frontière ne saurait pourtant souffrir d’aucun compromis circonstanciel.

Lorsqu’une agression d’une telle sauvagerie sur un enfant de huit ans se solde par du simple sursis, la question de l’exemplarité de la peine se pose avec acuité. La justice a-t-elle encore les moyens de signifier l’interdit absolu face aux violences faites aux enfants, ou s’est-elle résignée à gérer la détresse sociale au détriment de la fermeté pénale ?

Un syndicalisme dévoyé

Une justice impartiale? À l’occasion des troubles dans les lycées, le Syndicat de la magistrature, marqué à gauche, s’illustre une nouvelle fois. Il dénonce en écriture inclusive dans un communiqué la «brutalisation» du mouvement contestataire par les autorités, accusées de «réprimer la jeunesse pour la faire taire», et publie une version actualisée de son guide pour défendre les voyous arrêtés par la police. Philippe Bilger ne se résigne pas à ces dérives.


Pourquoi le Syndicat de la magistrature cesserait-il de faire de la politique et d’afficher un parti pris de gauche, voire d’extrême gauche, puisque le pouvoir ne réagit pas et que le garde des Sceaux a décidé depuis longtemps de ne pas se mêler de ses foucades ? Cette partialité ostensible et assumée est infiniment grave. D’engagements choquants en soutiens intempestifs, elle finit, à force de pratiques qui n’ont plus rien de syndical, par détruire la légitimité de la magistrature à arbitrer et à juger en toute sérénité.

La police nationale sans cesse stigmatisée par les juges de gauche

Une majorité de citoyens en est effarée et voit s’accroître sa désaffection à l’égard d’une institution pourtant capitale en démocratie.

Ce n’est pas à dire qu’en matière pénale, l’ensemble de l’institution judiciaire soit pollué ou gangrené par ces dérives. Heureusement, il existe une magistrature qui, dans les grands procès médiatisés comme dans l’ordinaire des réquisitions et des décisions rendues partout en France, fait honneur à sa mission et à ses devoirs.

Il n’empêche qu’il n’est plus possible de laisser ainsi se dégrader un syndicalisme judiciaire conforté dans ses excès par la lâcheté ou l’impuissance officielles.

Quand on lit « Cessons de réprimer la jeunesse pour la faire taire » et que la police, au lieu d’être soutenue, se trouve sans cesse stigmatisée dans son action de maintien de l’ordre, n’assiste-t-on pas à une trahison de l’exigence d’équité que l’on est en droit d’attendre d’un syndicat prétendument professionnel ?

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Comment ne pas être saisi, lorsqu’on a une conception élevée du rôle de la magistrature et de la Justice dans notre pays, à la lecture de cet extrait d’un communiqué du syndicat : « Dans ce contexte, fidèles à notre tradition d’accompagnement des luttes et des revendications du mouvement social […] nous nous proposons d’offrir une réédition revue et actualisée de notre petit manuel de défense contre les nouvelles formes de silenciation des revendications sociales… »

Détournement absolu

Quel rapport avec la défense du corps et de ses intérêts professionnels ? Qui peut discerner dans ces intentions et pétitions autre chose qu’un détournement absolu de la mission syndicale et une confusion délibérée avec un engagement politique ? On pourrait, en adoptant la politique du pire, se consoler en affirmant que, de la part du Syndicat de la magistrature, rien de tout cela n’est nouveau et qu’après tout, ce n’est peut-être pas si déplorable ! Ce serait une très médiocre résignation. Le phénomène prend au contraire de plus en plus d’ampleur, protégé qu’il est par l’aboulie des gouvernements, comme si ceux-ci étaient incapables d’imposer, à tout le moins, une distinction stricte entre la légitimité de l’action syndicale et l’affichage d’une idéologie extrémiste. Ces errements sont aussi la conséquence éclatante du hiatus dévastateur entre la culture de la génération d’aujourd’hui et celle d’hier. À la dialectique d’autrefois, brillante, fût-elle contestable, s’est substitué un simplisme orienté, bêtement hémiplégique, qui a balayé toute retenue et toute conscience des limites que le monde judiciaire, pour sa dignité et par respect pour le citoyen, n’aurait jamais dû franchir. On a l’impression que le scandale du « mur des cons » a épuisé toutes les capacités d’indignation officielles et qu’après cette véritable ignominie, dont la société ne s’est pas remise, on demeure, devant l’extrémisme dévoyé du Syndicat de la magistrature, les bras ballants, l’esprit atone et le courage privé du moindre ressort…

Pourtant, il n’est pas une conférence où l’on ne m’ait questionné sur la suppression du Syndicat de la magistrature. Pas une rencontre avec des citoyens sans que soit évoqué ce désastre d’une magistrature dont la légitimité professionnelle se trouve compromise par la folie partisane de certains de ses représentants. La seule personnalité qui ait osé aborder de front la question d’une éventuelle dissolution est David Lisnard, candidat à l’élection présidentielle. Et il n’a pas craint d’y apporter une réponse positive. Comment ne pas regretter que Gérald Darmanin, ministre de la Justice dont la politique, pour l’essentiel, a été et demeure satisfaisante, n’ait pas poussé l’audace jusqu’à réaliser l’impossible : ne plus laisser le Syndicat de la magistrature s’ébattre, en toute liberté et impunité, dans un espace démocratique qu’il déshonore ?

Greta Thunberg, les avocats et les politiques : les « invités surprise » de la grève du 13 octobre

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Keffieh sur les épaules et diatribe anti-flic : en s’invitant à Saint-Denis, Greta Thunberg est venue tancer la police et épauler les élèves lors des manifestations de ce 13 octobre. Reste à savoir si la présence de la militante au lycée Paul-Éluard aidera vraiment les étudiants à obtenir des professeurs…

Il est à peine huit heures du matin et le parvis du lycée Paul-Éluard est déjà bloqué. Entre deux conteneurs de poubelles barrant l’accès et les fumigènes, les revendications des élèves comme des enseignants restent concrètes, souligne Midi Libre : classes surchargées, vétusté des bâtiments et professeurs non remplacés. Ce mardi 13 octobre, néanmoins, l’attention médiatique ne porte pas seulement sur le taux de grévistes ou l’ampleur du blocus. Non, la scène est surtout marquée par la présence, distincte mais simultanée, de figures extérieures venues s’afficher auprès des lycéens.

Greta Thunberg s’invite au lycée Paul-Eluard

C’est le premier événement de la matinée. Arrivée sur place en toute discrétion, Greta Thunberg s’est mêlée aux rangs des étudiants. Sa venue dans la banlieue parisienne, vêtue d’un keffieh, a immédiatement transformé le piquet de grève en événement national.

Interrogée devant le lycée Paul-Eluard (Saint-Denis), Greta Thunberg a délivré un message de soutien : « Je suis extrêmement fière des étudiants français », a-t-elle déclaré. Elle a aussi attaqué verbalement la police, qu’elle juge « extrêmement violente comme d’habitude ». « Une telle violence, cela montre tout d’eux et qui ils protègent vraiment. Ils sont censés protéger les jeunes, protéger leurs droits humains, et c’est juste une autre gifle et une trahison pour les jeunes qui voient déjà leur avenir leur être volé et ne peuvent pas aller à l’école avec assez de moyens », a-t-elle ainsi ajouté, non sans insister sur l’idée d’un futur « volé » à des jeunes qui selon elle ne seraient pas considérés comme une priorité des politiques aujourd’hui menées, rapporte Le Monde.

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Le « bouclier » des avocats en robe

À quelques mètres de là, une autre apparition singulière a marqué le rassemblement. Une vingtaine d’avocats du Barreau de la Seine-Saint-Denis, revêtus de leur robe d’audience, ont formé un cordon symbolique autour des lycéens.

Leur objectif était clair : observer et prévenir les tensions lors des interventions policières. À la suite des précédentes journées de mobilisation marquées par des interpellations de mineurs aux abords des lycées, ces professionnels du droit sont venus marquer leur rôle de vigilance citoyenne et de « bouclier juridique » pour l’encadrement des manifestations.
Les politiques locaux et le rendez-vous de l’après-midi

Pour compléter ce tableau, plusieurs figures politiques locales ont également fait le déplacement. Des députés de la Seine-Saint-Denis, à l’image des élus insoumis, sont venus apporter leur soutien formel aux revendications scolaires des élèves de Paul-Éluard.

Alors que les rassemblements parisiens de l’après-midi donneront une mesure plus nationale de la contestation, l’assemblage de Saint-Denis offre une image rare de la diversité des soutiens à la contestation lycéenne. Entre figures internationales, observateurs juridiques et relais politiques, le piquet de grève du 13 octobre restera comme l’un des plus encadrés de ce début d’année scolaire.

L’ère des procès d’appartenance: quand le tribunal de Twitter déménage sur BFMTV

Débat public. Sur les plateaux de télévision comme autour des lycées en ébullition, la gauche préfère disqualifier par anticipation ou aboyer pour couvrir la parole de ses contradicteurs que débattre. Le conformisme ne devient pas émancipateur parce qu’il emprunte le langage de la rébellion, rappelle ici Anne Frémaux.


Il existe une manière particulièrement efficace de clore une discussion : c’est de ne pas la commencer. Il suffit d’identifier le camp auquel appartient votre contradicteur, ou mieux encore, celui auquel on a décidé qu’il appartenait. L’argumentation devient alors superflue, le verdict précédant l’examen.

Le 9 octobre, sur BFMTV, un débat consacré à la mobilisation lycéenne dégénérait en affrontement verbal entre plusieurs invités. Face aux interruptions répétées, la philosophe Bérénice Levet quittait momentanément le plateau, tandis que la présentatrice Julie Hammett tentait de rétablir le dialogue. De retour à la table, elle reprocha à l’avocate Elsa Marcel, militante de Révolution permanente, de disqualifier ses contradicteurs par leurs appartenances politiques supposées. Celle-ci invoqua alors sa proximité avec Valeurs actuelles, suscitant la protestation de la philosophe.

Le lendemain, Révolution permanente diffusait la séquence sous un titre triomphal : « Énorme CLASH sur la RÉVOLTE LYCÉENNE : Elsa Marcel DÉTRUIT trois droitards sur BFM ». En qualifiant ses contradicteurs de « droitards » et en proclamant leur « destruction », le mouvement choisit de présenter la séquence comme une victoire sur des adversaires politiquement identifiés. Le titre ne dit rien, en lui-même, de la qualité des arguments échangés. Il privilégie la mise en scène d’une défaite symbolique plutôt que l’examen du débat.

L’incident révèle un mécanisme qui déborde largement les plateaux de télévision : la transformation du désaccord politique en procès d’appartenance. Dans cette logique, il ne s’agit plus de démontrer qu’une proposition est fausse, mais de ranger celui qui la formule dans une catégorie idéologiquement suspecte. L’identité tient lieu d’objection, la fréquentation devient une preuve à charge.

Le casier judiciaire des opinions

La distinction entre la droite et la gauche, issue de conflits politiques réels et traversée de traditions intellectuelles diverses, se trouve ainsi convertie en frontière morale. Dans cette représentation manichéenne, la gauche se voit attribuer les vertus du progrès, de la justice et de l’émancipation, tandis que la droite se trouve renvoyée à la domination et à l’obscurantisme. Le désaccord politique prend alors la forme d’une opposition morale entre des camps supposés vertueux ou condamnables.

Le procédé repose sur une confusion décisive entre l’origine d’une proposition et sa justification. Les engagements d’un auteur peuvent éclairer ses présupposés ou révéler certains intérêts. Ils ne constituent pas pour autant une réfutation. Si publier dans un hebdomadaire conservateur suffisait à disqualifier un intellectuel, faudrait-il considérer qu’un auteur écrivant dans Libération approuve nécessairement toutes les positions de sa rédaction ? Qu’un collaborateur de L’Humanité souscrit à l’ensemble des orientations du Parti communiste ? Un principe qui ne s’applique qu’à l’adversaire n’est plus un principe : c’est un parti pris.

À cette culpabilité par association s’ajoute un répertoire d’accusations infamantes : « fasciste », « raciste », « antisémite », « réactionnaire », « extrême droite ». Ces termes ne sont pourtant pas interchangeables. Le fascisme désigne une tradition politique historiquement identifiable ; le racisme et l’antisémitisme renvoient à des formes précises de discrimination, d’hostilité ou de haine. Leur gravité exige qu’on ne les emploie pas à la légère. Lorsqu’ils servent à condamner indistinctement un désaccord sur l’immigration, l’autorité, l’identité nationale ou la politique internationale, sans examen des propos effectivement tenus, ils cessent de qualifier des positions pour devenir des instruments de disqualification.

Il ne s’agit évidemment pas de soustraire le racisme, l’antisémitisme ou les doctrines autoritaires à la critique. Lorsqu’une déclaration relève effectivement de l’une de ces catégories, il faut pouvoir la nommer et la combattre. Encore faut-il établir en quoi elle y appartient. Si tout contradicteur devient un fasciste, le mot ne permet plus de distinguer le fascisme de ce qui ne l’est pas. L’inflation des accusations les plus graves risque ainsi d’en affaiblir la portée.

L’école à l’épreuve du conformisme

Cette logique prend une portée particulière lorsqu’elle gagne l’Éducation nationale, dont l’une des missions fondamentales consiste précisément à former le jugement. L’école républicaine doit apprendre aux élèves à distinguer une opinion d’un argument, une conviction d’une démonstration, une critique rationnelle d’une attaque personnelle. Elle ne peut accomplir cette mission si le débat entre adultes se trouve lui-même soumis à des critères de conformité idéologique.

Les débats sur l’autorité pédagogique, la transmission des savoirs, la sélection ou la méritocratie républicaine traversent depuis longtemps les traditions politiques de gauche comme de droite. Pourtant, il arrive que la défense de l’autorité pédagogique, de la rigueur des évaluations ou de l’exigence scolaire soit aussitôt interprétée comme un marqueur conservateur. La question n’est plus alors de discuter les effets d’une pratique pédagogique, mais de déterminer ce que sa défense révélerait des convictions de celui qui la propose. L’étiquette politique tient lieu de réfutation.

Or une proposition relative à l’école doit être jugée sur ses fondements, ses objectifs et ses conséquences. La question n’est pas de savoir si l’exigence scolaire serait de droite ou de gauche, mais si elle favorise effectivement l’acquisition des connaissances, l’autonomie intellectuelle et la réussite des élèves. L’autorité pédagogique peut être défendue au nom de l’émancipation, lorsqu’elle garantit les conditions de la transmission des savoirs et de la formation du jugement. Inversement, une critique de la sélection peut procéder d’une exigence de justice sans impliquer le renoncement à toute évaluation.

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Cette disqualification préalable peut instaurer une véritable terreur intellectuelle. Non pas celle d’une interdiction officielle, mais celle d’une surveillance diffuse des opinions, où chacun apprend à mesurer ses paroles à l’aune des accusations qu’elles pourraient lui valoir. Il n’est plus nécessaire de censurer un enseignant pour obtenir son silence : il suffit qu’il redoute d’être publiquement catalogué, moralement suspecté ou professionnellement isolé. Le coût supposé de la dissidence finit par peser davantage que la force des arguments. Le paradoxe touche au fondement même de l’éducation républicaine : comment apprendre aux élèves à penser librement lorsque les adultes chargés de les instruire hésitent eux-mêmes à exercer leur jugement ?

De la disqualification à l’empêchement

Le procès d’appartenance ne constitue pas en lui-même une censure. Critiquer une doctrine, dénoncer les convictions d’un intervenant ou manifester contre une conférence relève de la liberté d’expression. La frontière est franchie lorsque la condamnation idéologique devient un moyen d’empêcher effectivement la parole d’autrui. On ne cherche plus seulement à contredire un adversaire, mais à soustraire ses idées à la confrontation publique.

Les exemples ne manquent pas. En octobre 2019, l’université Bordeaux-Montaigne annulait une conférence de Sylviane Agacinski après des menaces liées à ses positions sur la procréation médicalement assistée et la gestation pour autrui. En avril 2025, à Lyon 2, le géographe Fabrice Balanche devait interrompre son cours après l’irruption d’individus masqués. En octobre 2026, à Avignon, le théâtre du Rouge-Gorge renonçait à accueillir les universités de rentrée du mouvement de Julien Aubert, invoquant des risques de troubles à l’ordre public contestés par la préfecture. Les organisateurs annonçaient un changement de lieu.

Ces affaires ne sont pas équivalentes : une conférence annulée par précaution, un enseignement interrompu et le retrait d’une salle privée n’engagent ni les mêmes responsabilités ni les mêmes libertés. Elles révèlent néanmoins une difficulté commune : dès lors que la contestation rend matériellement impossible ou plus difficile l’exercice de la parole, la liberté de débattre ne dépend plus seulement des règles communes, mais aussi de la capacité à résister aux pressions.

Or la liberté d’expression ne se réduit pas au droit individuel de parler. Elle suppose également la possibilité, pour les autres, d’entendre des arguments qu’ils ne partagent pas, de les examiner et de les réfuter. Empêcher une conférence, ce n’est donc pas seulement faire taire un intervenant : c’est aussi confisquer le jugement de ceux qui souhaitaient l’écouter. Sous prétexte de les protéger d’idées jugées dangereuses, on décide à leur place de ce qu’ils peuvent entendre. La protection devient alors une tutelle intellectuelle.

Cette distinction est fondamentale. Personne ne possède un droit à être invité partout, ni à obtenir l’approbation de son public. En revanche, nul ne peut s’arroger le pouvoir de décider, par l’intimidation ou l’obstruction, quelles opinions les autres sont autorisés à examiner. Le désaccord démocratique autorise la critique la plus sévère ; il ne confère aucun droit de veto sur la liberté de jugement d’autrui.

La liberté d’expression à l’épreuve de la réciprocité

L’attachement à la liberté d’expression se mesure moins à la vigueur avec laquelle on défend ses propres droits qu’à la constance avec laquelle on reconnaît ceux d’autrui.

En avril 2024, après l’annulation d’une conférence de Jean-Luc Mélenchon et Rima Hassan à l’université de Lille, La France insoumise dénonçait une atteinte à la liberté d’expression et aux libertés universitaires. Manuel Bompard parlait de censure. La revendication était recevable dans son principe : une opinion politiquement contestée ne saurait suffire à justifier l’empêchement de celui qui la défend.

Cette revendication pose une question de principe à toutes les formations politiques, et singulièrement à celles qui font de l’émancipation leur horizon : la liberté d’expression est-elle défendue avec la même fermeté lorsqu’elle bénéficie à leurs adversaires ? Un droit fondamental ne peut dépendre de la sympathie que l’on éprouve pour ceux qui l’exercent. La tolérance politique commence précisément là où s’arrête l’adhésion intellectuelle.

La tolérance politique ne consiste ni à approuver les opinions d’autrui ni à les tenir pour équivalentes. Elle suppose précisément de reconnaître à ceux dont on conteste les convictions le droit de les défendre. On peut juger une proposition fausse, incohérente ou moralement condamnable sans prétendre interdire à son auteur de l’exprimer. Confondre le droit de parler avec la légitimité de ce qui est dit revient à subordonner la liberté d’expression à un jugement de valeur. Or la condamnation d’une idée ne constitue pas sa réfutation.

John Stuart Mill, dans De la liberté (1859), donne à cette exigence une justification intellectuelle décisive. La confrontation des opinions n’est pas seulement une obligation démocratique ; elle constitue une condition de la recherche de la vérité. Une proposition dissidente peut être juste, partiellement juste ou erronée. Son examen permet de corriger une erreur, de compléter une vérité incomplète ou d’éprouver la solidité d’une conviction. La contradiction n’est donc pas un désagrément auquel il faudrait consentir par générosité, mais une épreuve nécessaire à l’intelligence de ce que l’on croit savoir.Une opinion soustraite à toute discussion risque de se figer en dogme, même lorsqu’elle était initialement fondée.

Le pluralisme démocratique ne garantit pas la disparition des conflits ; il organise leur coexistence sans exiger l’unanimité des consciences. Sa difficulté propre est d’instituer un espace commun entre des individus qui ne partagent ni les mêmes convictions ni la même conception du bien. Dès lors que l’accord idéologique ou moral devient une condition de participation, le pluralisme perd sa raison d’être.

L’émancipation sous surveillance

La contradiction devient particulièrement frappante lorsque les pratiques de disqualification se réclament de l’émancipation. Dans Qu’est-ce que les Lumières ? (1784), Kant définit la sortie de la minorité intellectuelle comme la capacité de se servir de son propre entendement sans la direction d’autrui. L’exigence est radicale : aucune autorité ne saurait soustraire définitivement ses prescriptions à l’examen critique de la raison.

Or le conformisme peut parfaitement emprunter le langage de l’insoumission. Celui qui rejette une idée parce qu’elle vient d’un adversaire politique ne fait pas davantage usage de son jugement que celui qui l’accepte parce qu’elle émane de ses alliés. Tous deux abandonnent à une identité collective le soin de décider à leur place. Le conformisme ne devient pas émancipateur parce qu’il emprunte le langage de la rébellion.

La radicalité des convictions ne constitue donc aucune garantie d’indépendance intellectuelle. Un mouvement peut dénoncer les rapports de domination et reproduire, dans ses propres pratiques, une exigence de soumission à l’orthodoxie du groupe. Il peut combattre les autorités établies tout en érigeant ses propres mots d’ordre en vérités soustraites à la discussion. La contestation d’un ordre ne suffit pas à établir que celui qui le conteste s’est affranchi de toute forme de tutelle.

Rosa Luxemburg avait identifié ce danger au sein même du mouvement révolutionnaire. Dans De la révolution russe, rédigé en 1918, elle écrivait : « La liberté, c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement. » Cette mise en garde adressée aux bolcheviks venait d’une révolutionnaire convaincue, nullement disposée à renoncer à son idéal politique. Elle ne leur reprochait pas de vouloir transformer radicalement la société, mais de compromettre la liberté en la réservant aux seuls partisans du pouvoir révolutionnaire. Une émancipation qui exige l’adhésion préalable à une doctrine cesse de libérer les consciences : elle leur impose une nouvelle discipline.

Cette leçon dépasse son contexte historique. Un mouvement qui prétend combattre les dominations ne peut réserver la liberté à ceux qui partagent son interprétation du progrès. Il ne suffit pas d’invoquer la justice pour rendre justes les moyens employés en son nom. La valeur d’une cause n’autorise pas ceux qui la défendent à se dispenser de répondre aux objections, pas davantage qu’elle ne leur confère le pouvoir de décider seuls des limites du débat légitime.

Quand la vertu dispense de convaincre

L’épisode de BFMTV prend ici toute sa signification. Que Révolution permanente se félicite d’avoir « détruit trois droitards » ne prouve pas que le mouvement ait exercé une censure. Il révèle une conception de l’affrontement politique dans laquelle l’humiliation supposée des contradicteurs peut être célébrée comme une victoire intellectuelle. L’essentiel n’est plus de convaincre par des arguments, mais de montrer à son camp que l’adversaire a été symboliquement vaincu.

Le danger dépasse les outrances d’un mouvement ou d’une séquence télévisée. Il apparaît chaque fois qu’une cause réputée juste autorise ses défenseurs à s’affranchir des principes qu’ils invoquent contre leurs adversaires. Une telle conception du débat appauvrit ceux qui la pratiquent, puisqu’elle les prive de l’épreuve de la contradiction, sans laquelle aucune conviction ne peut prétendre être véritablement réfléchie.

On ne libère pas les consciences en leur désignant les conclusions auxquelles elles doivent parvenir. On leur impose seulement une nouvelle orthodoxie, avec cette circonstance aggravante qu’elle se présente comme leur émancipation.

«Paysages intérieurs»: la virtuosité ne sauve pas tout

Danse. Paysages intérieurs: un beau titre pour regrouper trois ouvrages de nature très différente exécutés par le Ballet de l’Opéra de Paris, mais qui recouvre des propositions artistiques très inégales.


C’est une belle revanche pour le chorégraphe français Jean-Christophe Maillot de voir entrer l’une de ses œuvres au répertoire de l’Opéra de Paris. Lui qui, non sans quelque raison, s’était longtemps senti mal considéré par les instances culturelles de son propre pays.

On lui a sans doute fait payer son établissement luxueux à la tête des Ballets de Monte Carlo qu’il dirige depuis 1993. Et les milieux de la culture, en France, soit par jacobinisme, soit parce qu’ils affichent une sensibilité de gauche, ne sont pas toujours tendres face à un Français qui aurait « réussi » loin de leur coupe et de surcroît dans une principauté réunissant bien des tares à leurs yeux.

Vers un Pays sage

Mais c’est fait. Et bien fait. Vers un Pays sage, une admirable chorégraphie, magnifiquement portée par une composition de John Adams, a fait une brillante entrée au répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris, saluée avec chaleur par le public, un dimanche en matinée, la véritable première, la veille au soir, ayant été confisquée par l’Association pour le rayonnement de l’Opéra (Arop).

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Ce qui est peut-être la pièce la plus aboutie de Jean-Christophe Maillot, sinon son chef d’œuvre, arrive tard (elle a été écrite en 1995, il y a donc près de 30 ans) sur la scène de l’Académie nationale de Musique et de Danse. Mais à un très bon moment : ni trop moderne pour heurter les spectateurs les plus conservateurs, ni classique pour un public amateur de danse contemporaine qui, par aventure, se serait hasardé à l’Opéra et qui déjà, au Théâtre de la Ville, l’an dernier, a plébiscité cette chorégraphie par un succès mérité.

Un rythme diabolique

Accoutumés à se confronter à divers styles d’écriture au gré des chorégraphes invités par la compagnie, les danseurs des Ballets de Monte Carlo sont évidemment façonnés à merveille pour celui de Maillot et ils exécutent à la perfection cette chorégraphie qui est pour eux comme un étendard.

Habitués eux aussi à servir cent chorégraphes différents, et dans un registre de styles incomparablement varié, les danseurs du Ballet de l’Opéra de Paris abordent en revanche pour la première fois cette pièce menée sur un rythme diabolique. C’est un univers bien fait pour leur virtuosité et ils s’y lancent avec tout leur savoir-faire et l’excellence de leur technique. Mais, et c’est bien naturel, on n’y sent pas encore la distanciation et l’aisance qui portent leurs alter ego de Monte Carlo, ni cette sensualité qui imprègne la chorégraphie et qui ne s’épanouira pleinement qu’au moment où une certaine familiarité avec l’ouvrage confèrera aux danseurs l’abandon, la décontraction nécessaires. Ils y viendront assurément, avec le temps, quand leurs corps et leur esprit se seront familiarisés davantage avec la chorégraphie.

Un chorégraphe au long cours

Cependant le résultat est remarquable, comme est remarquable l’interprétation de l’ouvrage qui suit : une pièce de William Forsythe, Rearray (réagencer, réorganiser, déconstruire ?) créée à Londres en 2011.

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Comme un chorégraphe au long cours qui n’a plus rien à prouver, Forsythe se laisse aller négligemment, comme un pianiste virtuose taquinant son clavier sans trop y prêter attention, à des variations sur un thème de déconstruction du ballet académique qu’il a cent fois abordé et où les gestes et les équilibres paraissent s’étirer à l’extrême limite des possibilités du corps humain.  C’est un travail sans doute difficile à exécuter, mais d’un grand ennui à contempler, et qui ne s’étoffe enfin qu’au moment d’un surprenant duo entre jeunes hommes, impeccablement exécuté. Eut-elle été signée par un inconnu que cette chorégraphie ne susciterait sans doute pas un bien grand intérêt.

Sinistre comme la misère

Encapuchonné comme un moine, noyé dans des vêtements surdimensionnés, noir et sinistre comme la misère, dans Busk, troisième ouvrage à l’affiche, un danseur est lancé dans un solo qu’il maîtrise remarquablement. Il symbolise, est-il écrit, « ces artistes qui font la manche en offrant aux passants l’intimité de leur art, le dénuement de leurs corps et de leur condition ».

« BUSK » (Aszure Barton), Ballet de l’Opéra de Paris (c) Julien Benhamou OnP

Cette pièce de la Canadienne Aszure Barton, inconnue jusque-là en France et qui aurait pu le rester sans grand dommage pour nos populations, a quelque chose de geignard, de misérabiliste et d’éternellement sautillant qui ne convainc guère.  Et si elle ne doit pas être commode à exécuter, ne serait ce que par l’incommodité des costumes qui enfouissent les danseurs sous des amas de toile travaillés par les ateliers de couture de l’Opéra à qui quelques pages du programme de la soirée rendent d’ailleurs un juste hommage, si elle n’est pas commode à interpréter, elle manque surtout d’intérêt. C’est une gestuelle dégingandée de pantin désarticulé, de clown triste qu’elle déploie et qui sera reprise par dix autres danseurs encapuchonnés comme des moines de film d’horreur. Effets faciles, discours primaire, commisération pleurnicharde, vocabulaire limité : il faut avoir une fertile imagination pour voir dans cette pièce toutes les belles choses qu’on nous assure s’y trouver. Les interprètes y mettent cependant toute leur énergie à la défendre. Et c’est, espérons-le, cette énergie qu’applaudit sans retenue une grande part du public. 


Paysages intérieurs
Ballet de l’Opéra de Paris. Opéra, salle Garnier.
Jusqu’au 7 novembre 2026.  

Israël: une élection existentielle

Bibi or not Bibi ? Les Israéliens sont appelés aux urnes le 27 octobre. Nous consacrons à cette actualité notre grand dossier du mois (25 pages)


La vérité attendra. Le 23 septembre, la Cour suprême israélienne a, une fois de plus, ajourné la création d’une commission d’enquête sur l’attaque du 7-Octobre. Confrontée à une énième manœuvre dilatoire du gouvernement (qui a invoqué « les contraintes du calendrier de la Knesset »), la haute juridiction n’a eu d’autre choix que de renvoyer sa décision à après les élections législatives du 27 octobre.

Vent mauvais

Il est pourtant de tradition en Israël, seul État de droit au Moyen-Orient, de mener promptement ce type de travaux lorsqu’une catastrophe ou un scandale de dimension nationale vient de se produire. En 1973, la fameuse commission Agranat a ainsi été formée moins d’un mois après le fiasco de la guerre du Kippour. Mais à présent, un vent mauvais souffle sur les institutions du pays. Se posant en victime permanente des élites, Benyamin Netanyahou ne recule devant aucune outrance populiste pour entraver l’action des contre-pouvoirs.

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Résultat, les responsabilités de ceux qui ont failli lors de l’attaque du 7-Octobre n’ont toujours pas été établies. Alors que divers médias (dont Haaretz dans son édition du 8 septembre) ont pointé des dysfonctionnements graves au sein de l’exécutif, jusqu’au Premier ministre en personne.

Le 27 octobre, les électeurs décideront s’ils veulent que le pays soit dirigé par un homme qui, bien qu’au pouvoir depuis dix-sept ans (sauf la parenthèse Natfali Bennett en 2021-2022), refuse d’assumer ses responsabilités dans les échecs du pays. La partie s’annonce serrée. Face à la détestation insensée de l’État juif, les Israéliens ont tendance à resserrer les rangs. Si le monde entier vomit Bibi, il ne peut pas être mauvais. De plus, au regard des immenses dangers pesant sur la nation, beaucoup préfèrent être dirigés par un homme à poigne quand bien même il prendrait des libertés avec les règles. Aussi excusent-ils Netanyahou quand il refuse certaines embauches dans l’audiovisuel public, repousse la nomination de nouveaux juges à la Cour suprême et s’entoure de ministres non seulement cités dans des affaires de corruption, mais également incompétents, telle la ministre du Tourisme Miri Regev, qui faisait du tourisme au Maroc pendant la dernière grève à l’aéroport Ben-Gourion.

Le piège du tout religieux

Ajoutez à cela la présence au gouvernement d’intégristes juifs qui ne font plus mystère de leur projet de saper le compromis officieux régissant les relations entre pouvoir et religion depuis 1947. Un « statu quo » que l’on pourrait résumer par cette formule d’équilibre : « Israël est en même temps un État juif et une démocratie libérale ». Dopés par une démographie galopante, divers courants ultra-orthodoxes alliés de Netanyahou rêvent de ne plus retenir que le premier terme du contrat social afin de transformer progressivement le pays en régime plébiscitaire, voire en théocratie déguisée en démocratie.

Ne croyez pas que ce portrait accablant de l’équipe sortante émane de quelque esprit gauchiste ou complotiste. Ce constat éminemment inquiet, des conservateurs israéliens dont personne ne conteste le sérieux le partagent aussi : par exemple, Ehud Olmert ou Benny Begin (fils de Menahem), deux figures du Likoud old school classées dans la droite dure en raison de leur défense des implantations en Cisjordanie, mais écœurés par les dégâts commis par leur ancien ami Netanyahou.

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En somme, au-delà d’une classique confrontation entre programmes et entre leaders, l’élection déterminera le sort des garde-fous institutionnels qui depuis près de quatre-vingts ans font d’Israël une démocratie vivante, évidemment imparfaite, mais « sachant cultiver l’héritage biblique dans un attachement commun à la dignité humaine et à la liberté », pour parler comme Golda Meir en 1969. L’élection du 27 octobre est donc proprement existentielle.

Jordan Bardella: la leçon de Ceuta

Le président du Rassemblement national a estimé hier que le sort réservé à l’enclave espagnole de Ceuta préfigurait le futur de l’Europe si nous n’agissons pas rapidement contre l’immigration.


Ce lundi 12 octobre, jour de la fête nationale espagnole, Jordan Bardella s’est rendu dans ce pays, et plus précisément dans l’enclave de Ceuta, cet îlot en terre marocaine, envahi en juillet dernier par quelque soixante-dix mille ou quatre-vingt mille migrants en l’espace de quarante-huit heures.

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Aux côtés de Santiago Abascal, le dirigeant de parti nationaliste espagnol Vox, Bardella a rappelé combien il était essentiel pour la survie de nos nations, de notre civilisation de renforcer le rempart que sont nos frontières. Ce qui s’est passé à Ceuta cet été, a-t-il martelé, c’est ce qui attend l’Europe à terme si nous persistons à ne pas voir la nécessité de nous protéger et d’avoir un contrôle réel sur les flux de populations. C’est ce même message que le président du RN fait valoir au parlement européen en tant que président du groupe Patriotes pour l’Europe au sein duquel siège d’ailleurs, Santiago Abascal.

Cette visite espagnole s’inscrit dans la politique de solidarité pour laquelle milite le RN entre les droites nationalistes européennes sur ces questions. C’est ainsi qu’il était l’invité d’honneur le 4 septembre de la formation britannique Reform UK, signant avec son dirigeant Nigel Farage un protocole d’accord contre l’immigration illégale. Le lendemain, c’est en Italie aux côtés de Matteo Salvini qu’il s’exprimait sur la question devant les élites politiques et économiques du Forum Ambrosetti sur les rives du magnifique lac de Côme.

Pour Jordan Bardella et le RN, il est urgent de revoir les accords de Schengen et la politique des frontières pour l’ensemble des nations européennes. Il s’agit d’une question existentielle, souligne-t-il. Ceuta, c’est en raccourci « le futur de l’Europe » si nous tardons à agir, affirme-t-il.

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Est-il besoin de souligner, que pour l’historien et penseur Fernand Braudel, qui était tout sauf un fasciste forcené, les frontières sont un élément fondateur et vital de toutes civilisations. Celles-ci ne pouvant survivre que si elles sont « logées », que si elles ont un « logement » c’est à dire, « un espace, une aire culturelle à laquelle sont rattachés des liens ayant une cohérence entre eux. » C’est ce qu’est en train de nous rappeler Jordan Bardella via la leçon que nous devrions tirer du navrant coup de force migratoire de Ceuta. Ceuta où, selon les sources locales, 6000 à 8000 migrants illégaux se trouveraient toujours planqués, soit environ l’équivalent de 10% de la population habituelle.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Grand Corps Courage

Alors que la présidentielle approche, Grand Corps Malade s’est découvert une nouvelle vocation: sauver la France du RN. Néanmoins, personne n’est parfait, et la vedette a par ailleurs fait repentance dans Libé pour l’achat récent d’une grosse berline allemande.


Libération a récemment consacré une page entière à Fabien Marsaud, alias Grand Corps Malade. Salué par ses pairs comme un emblème et une source d’inspiration, ce parfait exemple d’artiste sensible et engagé revient de Montréal, où il a passé un an et a pu apprécier « une culture de l’accueil qui, estime-t-il, manque cruellement à la France ». Et toc ! Le poète-slameur est intraitable avec son pays d’origine, auquel il reproche par ailleurs son inaction face « au réchauffement climatique » et « aux violences faites aux femmes ». Il se dit dégoûté par « le racisme décomplexé qu’on voit et qu’on entend partout », notamment par les « attaques racistes » dont a été victime son ami, le « charismatique et combatif » maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko. L’artiste sait pertinemment, et depuis longtemps, d’où vient ce vent mauvais : à 15 ans, il écrivait déjà un pamphlet contre le Front national. Ô précoce sagacité ! Libé semble hésiter : du courage ou de la lucidité, qu’est-ce qui l’emporte chez cet homme ? N’écoutant que sa conscience, ce dernier critique en effet ouvertement, désormais, les médias Bolloré. La voix grave, il « exhorte ses compatriotes à réagir » et les appelle à un « sursaut contre l’extrême droite ». Car les élections approchent et Grand Corps Malade a peur. Oh, pas pour lui personnellement. Mais « pour la culture en général, pour les minorités, pour les plus fragiles ».

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Défenseur acharné des droits des femmes, il conteste modestement l’étiquette de féministe : « Je ne sais pas si je la mérite. » Désarmant de sincérité, celui qui affirmait à la radio que « question écologie, on va laisser un monde de merde à nos enfants » avoue ne pas avoir toujours une conduite exemplaire : il aime écouter du rap avec ses deux jeunes fils, « en particulier en voiture, lieu d’inspiration qu’il chérit, même s’il aimerait pouvoir s’en passer pour des raisons écolos ». Touchante confession ! Surtout que notre troubadour a dû se résoudre à acheter une grosse berline allemande : « Sinon, à quatre, avec deux mecs de 1,94 m, c’est compliqué », se justifie-t-il, l’air contrit. Mais comment ne pas pardonner cette petite concession au confort à un artiste qui ose s’engager sur une trajectoire militante si singulière et périlleuse ?

Culture et culture d’entreprise!

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Notre amie Sophie de Menthon lance jeudi sa 24e Fête des entreprises. 72% des salariés déclarent « J’aime ma boîte », révèle-t-elle.


La France vit et meurt de son rapport au travail et à l’entreprise. L’entreprise est la nounou et la bonne à tout faire du pays, même si elle prend ce rôle avec sérieux et même un certain plaisir — à condition de ne pas être matraquée fiscalement à chaque coin de rue ! Elle veille à la santé de ses salariés, elle cultive les jeunes qu’elle accueille (jusqu’à faire des dictées pour éviter les mails d’illettrés qui partent de la boîte !). Elle enseigne l’économie basique à ceux qu’elle rémunère (insuffisamment, du fait des prélèvements exorbitants). Elle console, elle promeut, elle explique, elle accompagne, elle engueule, elle félicite…

Une majorité de bons patrons, une minorité de bons politiques

Cela fait 24 ans qu’est née la « Fête des Entreprises » sur le slogan « J’aime ma boîte », malgré la réaction du vice-président du MEDEF d’alors qui m’avait dit : « On n’est pas là pour être aimés » — c’était une erreur majeure. Il y a comme une nostalgie de paternalisme que les salariés apprécient beaucoup et demandent de plus en plus. Cette année, fêtez-la le jeudi 15 octobre.

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Le dernier sondage IFOP/JAIMEMABOITE2026, dont voici les conclusions majeures, est très révélateur. À la fois de l’inquiétude suscitée par l’international et de la prise de conscience qu’il y a une majorité de bons patrons et une minorité de bons politiques. L’entreprise, de façon incompréhensible, est ignorée de ceux qui nous gouvernent : ils doivent bien y penser de temps en temps, mais pourquoi n’en parlent-ils jamais ? Comment se permettent-ils de jouer les shérifs en imposant aussi bien la mixité des WC que leur séparation, en réglementant les tickets-restaurants et leurs usages possibles, ou en décidant des congés des femmes pour règles douloureuses, etc. ?

Une année toute en contrastes pour « La Fête des Entreprises », car plus on déteste les politiques, plus on aime sa boîte. 72 % des Français ont répondu « oui » à la question : « Aujourd’hui, diriez-vous « j’aime ma boîte » ? ».

Rôle structurant essentiel dans la société française

Cela signifie aussi que l’aspect affectif a gagné du terrain au fil des années. C’est bien d’attachement à l’entreprise dont on parle ; d’ailleurs, ils le confirment à 79 % en considérant que les entreprises représentent un repère important pour la France (et pour eux personnellement, à 70 %). C’est un repère parce que, selon eux, les entreprises jouent un rôle structurant essentiel dans l’économie et la vie des Français. En revanche, ce ne serait pas un repère pour le personnel politique selon 44 % des interviewés… D’où le slogan de l’agence de pub Belinda Média : « L’entreprise, notre boussole à tous ». Ils sont 69 % à considérer que leur niveau de vie dépend de l’activité des entreprises.

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Le travail toutefois est un peu dissocié de l’entité entreprise, puisqu’ils ne sont que 64 % à penser que le travail lui-même est un ancrage dans la vie des individus. Un petit caillou dans la chaussure des dirigeants d’entreprise, car ils sont 52 % à estimer que les dirigeants ne s’appliquent pas assez à ce que leurs salariés soient plus épanouis (48 % en revanche pensent que oui).

L’actualité pourrait nuire au fait que l’entreprise soit une institution rassurante face aux bouleversements du monde. Ils sont 31 % à estimer que, face à tout cela, leur entreprise les rassure moins qu’auparavant. Mais 41 % estiment qu’elle les rassure autant qu’avant.

Comment mieux rémunérer les salariés ?

20 % des salariés ne sont pas contents de leur rémunération, et c’est bien normal puisque le sujet réside dans la différence entre ce que l’entreprise leur verse et ce qu’il reste dans leur poche. 36 % des interrogés considèrent leur rémunération comme suffisante, tandis que 64 % la trouvent insuffisante.

Une véritable satisfaction citoyenne, en revanche, à la question : « Estimez-vous que votre entreprise, quelle que soit sa taille et son secteur, est utile à la France en ce moment ? ». 82 % des interviewés répondent « oui » (4 % « non, pas du tout »). C’est la preuve que les Français jugent leur travail utile, tout comme leur rôle personnel. Un véritable socle qu’il convient de ne pas dégrader. Que l’on soit boulanger ou directeur d’une boîte du CAC 40, on a la même perception de sa propre utilité et de celle de sa boîte. Victoire !

Enfin, une déclaration d’amour à l’entreprise n’est pas inutile une fois par an ! 62 % des Français pensent que « La Fête des Entreprises » est une bonne idée, sachant que le secteur public aime tout autant son entreprise que le secteur privé…

Mais qui a bien pu décider ça ?: L'État pris au piège de ses incohérences

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À demain, Debray

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La journaliste Eugénie Bastié © Hannah Assouline

Sans quelques interventions du général de Gaulle, sa tête aurait pu finir comme mascotte mondiale sur les cendriers, les briquets, les posters des étudiants révolutionnaires. Les moustaches d’Astérix auraient pu faire du tort à la barbe christique du Che. Il aurait suffi pour cela de finir fusillé, au même moment ou à la place d’Ernesto Guevara, dans la jungle bolivienne…

On la connaît pour ses chroniques dans Le Figaro, ses passages sur CNews et ses diatribes contre les boomers, ce qui ne l’empêche pas d’aimer la conversation avec les vieux intellectuels, comme on l’avait vu dans son précédent ouvrage, La Dictature des ressentis (2023, Plon).

Lui, c’est Régis Debray. Elle, c’est Eugénie Bastié. Un gouffre générationnel les sépare (cinquante-et-un ans), ainsi que quelques divergences idéologiques.

D’où tu viens, camarade ?

Il y a un peu du jeune Maurice Barrès rendant visite au vieil Ernest Renan, non sans tendresse et ironie, dans Huit jours chez M. Renan, ou d’une Anaïs Demoustier philosophe tentant de réveiller l’inspiration de Fabrice Luchini, édile lyonnais dans Alice et le maire… Eugénie Bastié nous prévient, pourtant : « Tout comme je ne partage pas le goût des ruines de certains conservateurs romantiques, je ne me reconnais nullement dans cette esthétique du sang ». Ni Chateaubriand, ni bande à Baader. Elle nous fait revenir aux origines nordistes de l’écrivain, né en 1940, année de débâcle. Des bourgeois de Calais, conservateurs mais pas trop. Et un irrésistible goût pour le contre-pied familial. Chez les Debray, comme chez les Simonini dans Le Cimetière de Prague d’Umberto Eco, les tempéraments politiques sautent les générations. La fille du philosophe, Laurence, biographe de Juan Carlos et Vénézuélienne par sa mère, n’a pas pu contenir sa joie lors de la capture spectaculaire de Maduro en début d’année 2026.

Comment finit-on, tel un Bernard Lavilliers philosophe, dans la jungle bolivienne quand on a été reçu premier quelques années plus tôt à l’ENS ? Eugénie Bastié revient sur l’aventure chez les Picaros de cet intello, tout juste capable de se cuire un œuf sur le plat lui-même, et qui se fait attraper pour avoir laissé de longs poils sur son rasoir. La captivité de Régis Debray devient alors une affaire internationale. Heureusement, la famille Vendroux est de Calais : Jacques (1897-1988), maire de la ville et beau-frère du Général, avait l’habitude de jouer au bridge chez les Debray. Un jour, un télégramme part de Colombey-les-deux-Eglises pour les Andes. « Ce télégramme m’a vraiment sauvé la vie. J’aurais été fusillé. Je dois la vie à Charles de Gaulle, d’où mon gaullisme profond ». On le serait à moins. Il y a aussi l’épineuse question de la « trahison » d’Ernesto Guevara, ressortie de temps à autre par les contempteurs de Debray. Si l’on était un peu ricaneur, on dirait que c’est encore ce qu’il a fait de mieux. Eugénie Bastié ne contourne pas le sujet, soulevé par la fille du Che elle-même et dans un documentaire suédois de 2001. La présence du révolutionnaire en Bolivie était de toute façon connue de la CIA.

Sacré, frontières : ça se discute

Il y a ensuite le rôle joué dans l’arrestation de Klaus Barbie ; puis le compagnonnage de François Mitterrand à l’Élysée. Debray cite Clemenceau : « Le meilleur moment, c’est quand on monte l’escalier. Ce n’est pas vrai seulement dans les bordels, mais aussi dans les palais ». Avec Hubert Védrine dans le bureau d’à-côté, se dessinent les contours du « gaullo-mitterrandisme ». Debray inspire un discours (un seul) : celui de Mexico. « Salut aux humiliés, aux émigrés, aux exilés sur leur propre terre qui veulent vivre et vivre libres. Salut à celles et à ceux qu’on bâillonne, qu’on persécute ou qu’on torture, qui veulent vivre et vivre libres (…) ». Des accents lyriques selon Eugénie Bastié, un avant-goût de Bérurier Noir si l’on est plus méchant. La rupture, le coup de grâce même, c’est quand Mitterrand lui demande d’écrire le discours de panthéonisation de Jean Monnet, en 1988. Il confie à Védrine : « Je puis dire ce que Swann dit à Odette au soir de sa vie : “Dire que j’ai gâché des années de ma vie pour quelqu’un qui n’était pas mon genre” ».

Il y a enfin le dernier Debray, celui de la bataille de Maastricht, du Debray chevènementiste, celui de l’affaire de Creil. L’auteur aussi d’un Eloge des frontières que tous les malins de droite ont cité abondamment dans les années 2010. Un laïcard pur sucre à qui le sens du sacré est revenu un jour, arrêté par un soldat soviétique alors qu’il fumait le cigarillo à quelques mètres de la statue de Lénine. Même dans les plus hauts lieux du matérialisme historique, il y a des choses qui ne se font pas. Finalement, il y aurait peut-être un biopic à faire de Régis Debray, à la manière du Limonov inspiré par Emmanuel Carrère, qui commencerait dans la jungle bolivienne et se terminerait en charentaises, avec des citations de Paul Valéry.

192 pages

Le Rouge et le Blanc: Régis Debray et nous

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Enfant brûlé au visage à Mayotte : la mère n’écope que de deux ans de sursis

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Représentation de la justice à Bruges, Belgique. Photo: Emmanuel Huybrechts / Wikimedia commons

À Mayotte, une mère de famille a grièvement brûlé son enfant de huit ans au visage avec une lame chauffée à blanc pour l’avoir surpris une cigarette à la main. Reconnue coupable de violences aggravées sur mineur, elle a été condamnée à deux ans de prison avec sursis probatoire. Une clémence que d’aucuns pourraient considérer comme une forme de laxisme.

Les faits, d’une cruauté inouïe, se sont déroulés au domicile familial. Surprise d’apprendre que son enfant de huit ans avait été vu en train de fumer une cigarette, cette mère de famille dit avoir voulu effrayer son garçon. Elle a fait chauffer la lame d’un couteau sur la gazinière avant de l’appliquer directement sur la joue de celui-ci, et a plaidé ensuite l’accident. Sa version, explique Mayotte Hebdo, n’a pas convaincu les magistrats. Elle a d’ailleurs été contestée par son fils.

L’enfant, présent lors de l’audience, présentait une brûlure du deuxième degré allant de la paupière inférieure jusqu’à la lèvre. Il aurait aussi parlé d’autres violences infligées par sa mère, évoquant notamment des coups portés avec un câble de chargeur de téléphone ou avec des branchages. C’est une enseignante qui aurait donné l’alerte, l’enfant n’ayant a priori pas reçu de soins après la blessure.

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Enfant brûlé au visage à Mayotte : le sursis est-il trop clément ?

Le verdict est tombé : la mère de famille a été condamnée à deux ans de prison, avec sursis probatoire. Il est important de noter que les quatres enfants du foyer ont aussi été placés sous protection judiciaire. Le jugement rendu par les magistrats a pu interroger, du fait de la brutalité de la situation et de potentiels abus répétés.

La protection de l’enfance mise à la preuve

L’affaire remet en lumière le défi colossal de la protection de l’enfance dans le 101ᵉ département français, où les services sociaux et judiciaires évoluent sous une tension constante. Entre traditions d’éducation autoritaires et impératifs du Code pénal, la frontière ne saurait pourtant souffrir d’aucun compromis circonstanciel.

Lorsqu’une agression d’une telle sauvagerie sur un enfant de huit ans se solde par du simple sursis, la question de l’exemplarité de la peine se pose avec acuité. La justice a-t-elle encore les moyens de signifier l’interdit absolu face aux violences faites aux enfants, ou s’est-elle résignée à gérer la détresse sociale au détriment de la fermeté pénale ?

Un syndicalisme dévoyé

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Emeutiers s'en prenant à la police à Lyon, mouvement des lycées, 13 octobre 2026 © PITTORE/NEIRDAPROD/SIPA

Une justice impartiale? À l’occasion des troubles dans les lycées, le Syndicat de la magistrature, marqué à gauche, s’illustre une nouvelle fois. Il dénonce en écriture inclusive dans un communiqué la «brutalisation» du mouvement contestataire par les autorités, accusées de «réprimer la jeunesse pour la faire taire», et publie une version actualisée de son guide pour défendre les voyous arrêtés par la police. Philippe Bilger ne se résigne pas à ces dérives.


Pourquoi le Syndicat de la magistrature cesserait-il de faire de la politique et d’afficher un parti pris de gauche, voire d’extrême gauche, puisque le pouvoir ne réagit pas et que le garde des Sceaux a décidé depuis longtemps de ne pas se mêler de ses foucades ? Cette partialité ostensible et assumée est infiniment grave. D’engagements choquants en soutiens intempestifs, elle finit, à force de pratiques qui n’ont plus rien de syndical, par détruire la légitimité de la magistrature à arbitrer et à juger en toute sérénité.

La police nationale sans cesse stigmatisée par les juges de gauche

Une majorité de citoyens en est effarée et voit s’accroître sa désaffection à l’égard d’une institution pourtant capitale en démocratie.

Ce n’est pas à dire qu’en matière pénale, l’ensemble de l’institution judiciaire soit pollué ou gangrené par ces dérives. Heureusement, il existe une magistrature qui, dans les grands procès médiatisés comme dans l’ordinaire des réquisitions et des décisions rendues partout en France, fait honneur à sa mission et à ses devoirs.

Il n’empêche qu’il n’est plus possible de laisser ainsi se dégrader un syndicalisme judiciaire conforté dans ses excès par la lâcheté ou l’impuissance officielles.

Quand on lit « Cessons de réprimer la jeunesse pour la faire taire » et que la police, au lieu d’être soutenue, se trouve sans cesse stigmatisée dans son action de maintien de l’ordre, n’assiste-t-on pas à une trahison de l’exigence d’équité que l’on est en droit d’attendre d’un syndicat prétendument professionnel ?

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Comment ne pas être saisi, lorsqu’on a une conception élevée du rôle de la magistrature et de la Justice dans notre pays, à la lecture de cet extrait d’un communiqué du syndicat : « Dans ce contexte, fidèles à notre tradition d’accompagnement des luttes et des revendications du mouvement social […] nous nous proposons d’offrir une réédition revue et actualisée de notre petit manuel de défense contre les nouvelles formes de silenciation des revendications sociales… »

Détournement absolu

Quel rapport avec la défense du corps et de ses intérêts professionnels ? Qui peut discerner dans ces intentions et pétitions autre chose qu’un détournement absolu de la mission syndicale et une confusion délibérée avec un engagement politique ? On pourrait, en adoptant la politique du pire, se consoler en affirmant que, de la part du Syndicat de la magistrature, rien de tout cela n’est nouveau et qu’après tout, ce n’est peut-être pas si déplorable ! Ce serait une très médiocre résignation. Le phénomène prend au contraire de plus en plus d’ampleur, protégé qu’il est par l’aboulie des gouvernements, comme si ceux-ci étaient incapables d’imposer, à tout le moins, une distinction stricte entre la légitimité de l’action syndicale et l’affichage d’une idéologie extrémiste. Ces errements sont aussi la conséquence éclatante du hiatus dévastateur entre la culture de la génération d’aujourd’hui et celle d’hier. À la dialectique d’autrefois, brillante, fût-elle contestable, s’est substitué un simplisme orienté, bêtement hémiplégique, qui a balayé toute retenue et toute conscience des limites que le monde judiciaire, pour sa dignité et par respect pour le citoyen, n’aurait jamais dû franchir. On a l’impression que le scandale du « mur des cons » a épuisé toutes les capacités d’indignation officielles et qu’après cette véritable ignominie, dont la société ne s’est pas remise, on demeure, devant l’extrémisme dévoyé du Syndicat de la magistrature, les bras ballants, l’esprit atone et le courage privé du moindre ressort…

Pourtant, il n’est pas une conférence où l’on ne m’ait questionné sur la suppression du Syndicat de la magistrature. Pas une rencontre avec des citoyens sans que soit évoqué ce désastre d’une magistrature dont la légitimité professionnelle se trouve compromise par la folie partisane de certains de ses représentants. La seule personnalité qui ait osé aborder de front la question d’une éventuelle dissolution est David Lisnard, candidat à l’élection présidentielle. Et il n’a pas craint d’y apporter une réponse positive. Comment ne pas regretter que Gérald Darmanin, ministre de la Justice dont la politique, pour l’essentiel, a été et demeure satisfaisante, n’ait pas poussé l’audace jusqu’à réaliser l’impossible : ne plus laisser le Syndicat de la magistrature s’ébattre, en toute liberté et impunité, dans un espace démocratique qu’il déshonore ?

Greta Thunberg, les avocats et les politiques : les « invités surprise » de la grève du 13 octobre

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Greta Thunberg s'est rendue au lycée Paul-Eluard à Saint-Denis
Activist Greta Thunberg answers journalist's questions as she attends a gathering in front of the Paul Eluard high school during a protest against under-resourced schools in Saint-Denis, outside Paris, Tuesday Oct. 13, 2026. (AP Photo/John Leicester)/ENA110/26286373047910//2610131229

Keffieh sur les épaules et diatribe anti-flic : en s’invitant à Saint-Denis, Greta Thunberg est venue tancer la police et épauler les élèves lors des manifestations de ce 13 octobre. Reste à savoir si la présence de la militante au lycée Paul-Éluard aidera vraiment les étudiants à obtenir des professeurs…

Il est à peine huit heures du matin et le parvis du lycée Paul-Éluard est déjà bloqué. Entre deux conteneurs de poubelles barrant l’accès et les fumigènes, les revendications des élèves comme des enseignants restent concrètes, souligne Midi Libre : classes surchargées, vétusté des bâtiments et professeurs non remplacés. Ce mardi 13 octobre, néanmoins, l’attention médiatique ne porte pas seulement sur le taux de grévistes ou l’ampleur du blocus. Non, la scène est surtout marquée par la présence, distincte mais simultanée, de figures extérieures venues s’afficher auprès des lycéens.

Greta Thunberg s’invite au lycée Paul-Eluard

C’est le premier événement de la matinée. Arrivée sur place en toute discrétion, Greta Thunberg s’est mêlée aux rangs des étudiants. Sa venue dans la banlieue parisienne, vêtue d’un keffieh, a immédiatement transformé le piquet de grève en événement national.

Interrogée devant le lycée Paul-Eluard (Saint-Denis), Greta Thunberg a délivré un message de soutien : « Je suis extrêmement fière des étudiants français », a-t-elle déclaré. Elle a aussi attaqué verbalement la police, qu’elle juge « extrêmement violente comme d’habitude ». « Une telle violence, cela montre tout d’eux et qui ils protègent vraiment. Ils sont censés protéger les jeunes, protéger leurs droits humains, et c’est juste une autre gifle et une trahison pour les jeunes qui voient déjà leur avenir leur être volé et ne peuvent pas aller à l’école avec assez de moyens », a-t-elle ainsi ajouté, non sans insister sur l’idée d’un futur « volé » à des jeunes qui selon elle ne seraient pas considérés comme une priorité des politiques aujourd’hui menées, rapporte Le Monde.

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Le « bouclier » des avocats en robe

À quelques mètres de là, une autre apparition singulière a marqué le rassemblement. Une vingtaine d’avocats du Barreau de la Seine-Saint-Denis, revêtus de leur robe d’audience, ont formé un cordon symbolique autour des lycéens.

Leur objectif était clair : observer et prévenir les tensions lors des interventions policières. À la suite des précédentes journées de mobilisation marquées par des interpellations de mineurs aux abords des lycées, ces professionnels du droit sont venus marquer leur rôle de vigilance citoyenne et de « bouclier juridique » pour l’encadrement des manifestations.
Les politiques locaux et le rendez-vous de l’après-midi

Pour compléter ce tableau, plusieurs figures politiques locales ont également fait le déplacement. Des députés de la Seine-Saint-Denis, à l’image des élus insoumis, sont venus apporter leur soutien formel aux revendications scolaires des élèves de Paul-Éluard.

Alors que les rassemblements parisiens de l’après-midi donneront une mesure plus nationale de la contestation, l’assemblage de Saint-Denis offre une image rare de la diversité des soutiens à la contestation lycéenne. Entre figures internationales, observateurs juridiques et relais politiques, le piquet de grève du 13 octobre restera comme l’un des plus encadrés de ce début d’année scolaire.

L’ère des procès d’appartenance: quand le tribunal de Twitter déménage sur BFMTV

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Bérénice Levet et Elsa Marcel sur BFMTV. Captures.

Débat public. Sur les plateaux de télévision comme autour des lycées en ébullition, la gauche préfère disqualifier par anticipation ou aboyer pour couvrir la parole de ses contradicteurs que débattre. Le conformisme ne devient pas émancipateur parce qu’il emprunte le langage de la rébellion, rappelle ici Anne Frémaux.


Il existe une manière particulièrement efficace de clore une discussion : c’est de ne pas la commencer. Il suffit d’identifier le camp auquel appartient votre contradicteur, ou mieux encore, celui auquel on a décidé qu’il appartenait. L’argumentation devient alors superflue, le verdict précédant l’examen.

Le 9 octobre, sur BFMTV, un débat consacré à la mobilisation lycéenne dégénérait en affrontement verbal entre plusieurs invités. Face aux interruptions répétées, la philosophe Bérénice Levet quittait momentanément le plateau, tandis que la présentatrice Julie Hammett tentait de rétablir le dialogue. De retour à la table, elle reprocha à l’avocate Elsa Marcel, militante de Révolution permanente, de disqualifier ses contradicteurs par leurs appartenances politiques supposées. Celle-ci invoqua alors sa proximité avec Valeurs actuelles, suscitant la protestation de la philosophe.

Le lendemain, Révolution permanente diffusait la séquence sous un titre triomphal : « Énorme CLASH sur la RÉVOLTE LYCÉENNE : Elsa Marcel DÉTRUIT trois droitards sur BFM ». En qualifiant ses contradicteurs de « droitards » et en proclamant leur « destruction », le mouvement choisit de présenter la séquence comme une victoire sur des adversaires politiquement identifiés. Le titre ne dit rien, en lui-même, de la qualité des arguments échangés. Il privilégie la mise en scène d’une défaite symbolique plutôt que l’examen du débat.

L’incident révèle un mécanisme qui déborde largement les plateaux de télévision : la transformation du désaccord politique en procès d’appartenance. Dans cette logique, il ne s’agit plus de démontrer qu’une proposition est fausse, mais de ranger celui qui la formule dans une catégorie idéologiquement suspecte. L’identité tient lieu d’objection, la fréquentation devient une preuve à charge.

Le casier judiciaire des opinions

La distinction entre la droite et la gauche, issue de conflits politiques réels et traversée de traditions intellectuelles diverses, se trouve ainsi convertie en frontière morale. Dans cette représentation manichéenne, la gauche se voit attribuer les vertus du progrès, de la justice et de l’émancipation, tandis que la droite se trouve renvoyée à la domination et à l’obscurantisme. Le désaccord politique prend alors la forme d’une opposition morale entre des camps supposés vertueux ou condamnables.

Le procédé repose sur une confusion décisive entre l’origine d’une proposition et sa justification. Les engagements d’un auteur peuvent éclairer ses présupposés ou révéler certains intérêts. Ils ne constituent pas pour autant une réfutation. Si publier dans un hebdomadaire conservateur suffisait à disqualifier un intellectuel, faudrait-il considérer qu’un auteur écrivant dans Libération approuve nécessairement toutes les positions de sa rédaction ? Qu’un collaborateur de L’Humanité souscrit à l’ensemble des orientations du Parti communiste ? Un principe qui ne s’applique qu’à l’adversaire n’est plus un principe : c’est un parti pris.

À cette culpabilité par association s’ajoute un répertoire d’accusations infamantes : « fasciste », « raciste », « antisémite », « réactionnaire », « extrême droite ». Ces termes ne sont pourtant pas interchangeables. Le fascisme désigne une tradition politique historiquement identifiable ; le racisme et l’antisémitisme renvoient à des formes précises de discrimination, d’hostilité ou de haine. Leur gravité exige qu’on ne les emploie pas à la légère. Lorsqu’ils servent à condamner indistinctement un désaccord sur l’immigration, l’autorité, l’identité nationale ou la politique internationale, sans examen des propos effectivement tenus, ils cessent de qualifier des positions pour devenir des instruments de disqualification.

Il ne s’agit évidemment pas de soustraire le racisme, l’antisémitisme ou les doctrines autoritaires à la critique. Lorsqu’une déclaration relève effectivement de l’une de ces catégories, il faut pouvoir la nommer et la combattre. Encore faut-il établir en quoi elle y appartient. Si tout contradicteur devient un fasciste, le mot ne permet plus de distinguer le fascisme de ce qui ne l’est pas. L’inflation des accusations les plus graves risque ainsi d’en affaiblir la portée.

L’école à l’épreuve du conformisme

Cette logique prend une portée particulière lorsqu’elle gagne l’Éducation nationale, dont l’une des missions fondamentales consiste précisément à former le jugement. L’école républicaine doit apprendre aux élèves à distinguer une opinion d’un argument, une conviction d’une démonstration, une critique rationnelle d’une attaque personnelle. Elle ne peut accomplir cette mission si le débat entre adultes se trouve lui-même soumis à des critères de conformité idéologique.

Les débats sur l’autorité pédagogique, la transmission des savoirs, la sélection ou la méritocratie républicaine traversent depuis longtemps les traditions politiques de gauche comme de droite. Pourtant, il arrive que la défense de l’autorité pédagogique, de la rigueur des évaluations ou de l’exigence scolaire soit aussitôt interprétée comme un marqueur conservateur. La question n’est plus alors de discuter les effets d’une pratique pédagogique, mais de déterminer ce que sa défense révélerait des convictions de celui qui la propose. L’étiquette politique tient lieu de réfutation.

Or une proposition relative à l’école doit être jugée sur ses fondements, ses objectifs et ses conséquences. La question n’est pas de savoir si l’exigence scolaire serait de droite ou de gauche, mais si elle favorise effectivement l’acquisition des connaissances, l’autonomie intellectuelle et la réussite des élèves. L’autorité pédagogique peut être défendue au nom de l’émancipation, lorsqu’elle garantit les conditions de la transmission des savoirs et de la formation du jugement. Inversement, une critique de la sélection peut procéder d’une exigence de justice sans impliquer le renoncement à toute évaluation.

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Cette disqualification préalable peut instaurer une véritable terreur intellectuelle. Non pas celle d’une interdiction officielle, mais celle d’une surveillance diffuse des opinions, où chacun apprend à mesurer ses paroles à l’aune des accusations qu’elles pourraient lui valoir. Il n’est plus nécessaire de censurer un enseignant pour obtenir son silence : il suffit qu’il redoute d’être publiquement catalogué, moralement suspecté ou professionnellement isolé. Le coût supposé de la dissidence finit par peser davantage que la force des arguments. Le paradoxe touche au fondement même de l’éducation républicaine : comment apprendre aux élèves à penser librement lorsque les adultes chargés de les instruire hésitent eux-mêmes à exercer leur jugement ?

De la disqualification à l’empêchement

Le procès d’appartenance ne constitue pas en lui-même une censure. Critiquer une doctrine, dénoncer les convictions d’un intervenant ou manifester contre une conférence relève de la liberté d’expression. La frontière est franchie lorsque la condamnation idéologique devient un moyen d’empêcher effectivement la parole d’autrui. On ne cherche plus seulement à contredire un adversaire, mais à soustraire ses idées à la confrontation publique.

Les exemples ne manquent pas. En octobre 2019, l’université Bordeaux-Montaigne annulait une conférence de Sylviane Agacinski après des menaces liées à ses positions sur la procréation médicalement assistée et la gestation pour autrui. En avril 2025, à Lyon 2, le géographe Fabrice Balanche devait interrompre son cours après l’irruption d’individus masqués. En octobre 2026, à Avignon, le théâtre du Rouge-Gorge renonçait à accueillir les universités de rentrée du mouvement de Julien Aubert, invoquant des risques de troubles à l’ordre public contestés par la préfecture. Les organisateurs annonçaient un changement de lieu.

Ces affaires ne sont pas équivalentes : une conférence annulée par précaution, un enseignement interrompu et le retrait d’une salle privée n’engagent ni les mêmes responsabilités ni les mêmes libertés. Elles révèlent néanmoins une difficulté commune : dès lors que la contestation rend matériellement impossible ou plus difficile l’exercice de la parole, la liberté de débattre ne dépend plus seulement des règles communes, mais aussi de la capacité à résister aux pressions.

Or la liberté d’expression ne se réduit pas au droit individuel de parler. Elle suppose également la possibilité, pour les autres, d’entendre des arguments qu’ils ne partagent pas, de les examiner et de les réfuter. Empêcher une conférence, ce n’est donc pas seulement faire taire un intervenant : c’est aussi confisquer le jugement de ceux qui souhaitaient l’écouter. Sous prétexte de les protéger d’idées jugées dangereuses, on décide à leur place de ce qu’ils peuvent entendre. La protection devient alors une tutelle intellectuelle.

Cette distinction est fondamentale. Personne ne possède un droit à être invité partout, ni à obtenir l’approbation de son public. En revanche, nul ne peut s’arroger le pouvoir de décider, par l’intimidation ou l’obstruction, quelles opinions les autres sont autorisés à examiner. Le désaccord démocratique autorise la critique la plus sévère ; il ne confère aucun droit de veto sur la liberté de jugement d’autrui.

La liberté d’expression à l’épreuve de la réciprocité

L’attachement à la liberté d’expression se mesure moins à la vigueur avec laquelle on défend ses propres droits qu’à la constance avec laquelle on reconnaît ceux d’autrui.

En avril 2024, après l’annulation d’une conférence de Jean-Luc Mélenchon et Rima Hassan à l’université de Lille, La France insoumise dénonçait une atteinte à la liberté d’expression et aux libertés universitaires. Manuel Bompard parlait de censure. La revendication était recevable dans son principe : une opinion politiquement contestée ne saurait suffire à justifier l’empêchement de celui qui la défend.

Cette revendication pose une question de principe à toutes les formations politiques, et singulièrement à celles qui font de l’émancipation leur horizon : la liberté d’expression est-elle défendue avec la même fermeté lorsqu’elle bénéficie à leurs adversaires ? Un droit fondamental ne peut dépendre de la sympathie que l’on éprouve pour ceux qui l’exercent. La tolérance politique commence précisément là où s’arrête l’adhésion intellectuelle.

La tolérance politique ne consiste ni à approuver les opinions d’autrui ni à les tenir pour équivalentes. Elle suppose précisément de reconnaître à ceux dont on conteste les convictions le droit de les défendre. On peut juger une proposition fausse, incohérente ou moralement condamnable sans prétendre interdire à son auteur de l’exprimer. Confondre le droit de parler avec la légitimité de ce qui est dit revient à subordonner la liberté d’expression à un jugement de valeur. Or la condamnation d’une idée ne constitue pas sa réfutation.

John Stuart Mill, dans De la liberté (1859), donne à cette exigence une justification intellectuelle décisive. La confrontation des opinions n’est pas seulement une obligation démocratique ; elle constitue une condition de la recherche de la vérité. Une proposition dissidente peut être juste, partiellement juste ou erronée. Son examen permet de corriger une erreur, de compléter une vérité incomplète ou d’éprouver la solidité d’une conviction. La contradiction n’est donc pas un désagrément auquel il faudrait consentir par générosité, mais une épreuve nécessaire à l’intelligence de ce que l’on croit savoir.Une opinion soustraite à toute discussion risque de se figer en dogme, même lorsqu’elle était initialement fondée.

Le pluralisme démocratique ne garantit pas la disparition des conflits ; il organise leur coexistence sans exiger l’unanimité des consciences. Sa difficulté propre est d’instituer un espace commun entre des individus qui ne partagent ni les mêmes convictions ni la même conception du bien. Dès lors que l’accord idéologique ou moral devient une condition de participation, le pluralisme perd sa raison d’être.

L’émancipation sous surveillance

La contradiction devient particulièrement frappante lorsque les pratiques de disqualification se réclament de l’émancipation. Dans Qu’est-ce que les Lumières ? (1784), Kant définit la sortie de la minorité intellectuelle comme la capacité de se servir de son propre entendement sans la direction d’autrui. L’exigence est radicale : aucune autorité ne saurait soustraire définitivement ses prescriptions à l’examen critique de la raison.

Or le conformisme peut parfaitement emprunter le langage de l’insoumission. Celui qui rejette une idée parce qu’elle vient d’un adversaire politique ne fait pas davantage usage de son jugement que celui qui l’accepte parce qu’elle émane de ses alliés. Tous deux abandonnent à une identité collective le soin de décider à leur place. Le conformisme ne devient pas émancipateur parce qu’il emprunte le langage de la rébellion.

La radicalité des convictions ne constitue donc aucune garantie d’indépendance intellectuelle. Un mouvement peut dénoncer les rapports de domination et reproduire, dans ses propres pratiques, une exigence de soumission à l’orthodoxie du groupe. Il peut combattre les autorités établies tout en érigeant ses propres mots d’ordre en vérités soustraites à la discussion. La contestation d’un ordre ne suffit pas à établir que celui qui le conteste s’est affranchi de toute forme de tutelle.

Rosa Luxemburg avait identifié ce danger au sein même du mouvement révolutionnaire. Dans De la révolution russe, rédigé en 1918, elle écrivait : « La liberté, c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement. » Cette mise en garde adressée aux bolcheviks venait d’une révolutionnaire convaincue, nullement disposée à renoncer à son idéal politique. Elle ne leur reprochait pas de vouloir transformer radicalement la société, mais de compromettre la liberté en la réservant aux seuls partisans du pouvoir révolutionnaire. Une émancipation qui exige l’adhésion préalable à une doctrine cesse de libérer les consciences : elle leur impose une nouvelle discipline.

Cette leçon dépasse son contexte historique. Un mouvement qui prétend combattre les dominations ne peut réserver la liberté à ceux qui partagent son interprétation du progrès. Il ne suffit pas d’invoquer la justice pour rendre justes les moyens employés en son nom. La valeur d’une cause n’autorise pas ceux qui la défendent à se dispenser de répondre aux objections, pas davantage qu’elle ne leur confère le pouvoir de décider seuls des limites du débat légitime.

Quand la vertu dispense de convaincre

L’épisode de BFMTV prend ici toute sa signification. Que Révolution permanente se félicite d’avoir « détruit trois droitards » ne prouve pas que le mouvement ait exercé une censure. Il révèle une conception de l’affrontement politique dans laquelle l’humiliation supposée des contradicteurs peut être célébrée comme une victoire intellectuelle. L’essentiel n’est plus de convaincre par des arguments, mais de montrer à son camp que l’adversaire a été symboliquement vaincu.

Le danger dépasse les outrances d’un mouvement ou d’une séquence télévisée. Il apparaît chaque fois qu’une cause réputée juste autorise ses défenseurs à s’affranchir des principes qu’ils invoquent contre leurs adversaires. Une telle conception du débat appauvrit ceux qui la pratiquent, puisqu’elle les prive de l’épreuve de la contradiction, sans laquelle aucune conviction ne peut prétendre être véritablement réfléchie.

On ne libère pas les consciences en leur désignant les conclusions auxquelles elles doivent parvenir. On leur impose seulement une nouvelle orthodoxie, avec cette circonstance aggravante qu’elle se présente comme leur émancipation.

«Paysages intérieurs»: la virtuosité ne sauve pas tout

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"VERS UN PAYS SAGE" (Jean-Christophe Maillot), Roxane Stojanov, Thomas Docquir, Florent Melac © Julien Benhamou OnP

Danse. Paysages intérieurs: un beau titre pour regrouper trois ouvrages de nature très différente exécutés par le Ballet de l’Opéra de Paris, mais qui recouvre des propositions artistiques très inégales.


C’est une belle revanche pour le chorégraphe français Jean-Christophe Maillot de voir entrer l’une de ses œuvres au répertoire de l’Opéra de Paris. Lui qui, non sans quelque raison, s’était longtemps senti mal considéré par les instances culturelles de son propre pays.

On lui a sans doute fait payer son établissement luxueux à la tête des Ballets de Monte Carlo qu’il dirige depuis 1993. Et les milieux de la culture, en France, soit par jacobinisme, soit parce qu’ils affichent une sensibilité de gauche, ne sont pas toujours tendres face à un Français qui aurait « réussi » loin de leur coupe et de surcroît dans une principauté réunissant bien des tares à leurs yeux.

Vers un Pays sage

Mais c’est fait. Et bien fait. Vers un Pays sage, une admirable chorégraphie, magnifiquement portée par une composition de John Adams, a fait une brillante entrée au répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris, saluée avec chaleur par le public, un dimanche en matinée, la véritable première, la veille au soir, ayant été confisquée par l’Association pour le rayonnement de l’Opéra (Arop).

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Ce qui est peut-être la pièce la plus aboutie de Jean-Christophe Maillot, sinon son chef d’œuvre, arrive tard (elle a été écrite en 1995, il y a donc près de 30 ans) sur la scène de l’Académie nationale de Musique et de Danse. Mais à un très bon moment : ni trop moderne pour heurter les spectateurs les plus conservateurs, ni classique pour un public amateur de danse contemporaine qui, par aventure, se serait hasardé à l’Opéra et qui déjà, au Théâtre de la Ville, l’an dernier, a plébiscité cette chorégraphie par un succès mérité.

Un rythme diabolique

Accoutumés à se confronter à divers styles d’écriture au gré des chorégraphes invités par la compagnie, les danseurs des Ballets de Monte Carlo sont évidemment façonnés à merveille pour celui de Maillot et ils exécutent à la perfection cette chorégraphie qui est pour eux comme un étendard.

Habitués eux aussi à servir cent chorégraphes différents, et dans un registre de styles incomparablement varié, les danseurs du Ballet de l’Opéra de Paris abordent en revanche pour la première fois cette pièce menée sur un rythme diabolique. C’est un univers bien fait pour leur virtuosité et ils s’y lancent avec tout leur savoir-faire et l’excellence de leur technique. Mais, et c’est bien naturel, on n’y sent pas encore la distanciation et l’aisance qui portent leurs alter ego de Monte Carlo, ni cette sensualité qui imprègne la chorégraphie et qui ne s’épanouira pleinement qu’au moment où une certaine familiarité avec l’ouvrage confèrera aux danseurs l’abandon, la décontraction nécessaires. Ils y viendront assurément, avec le temps, quand leurs corps et leur esprit se seront familiarisés davantage avec la chorégraphie.

Un chorégraphe au long cours

Cependant le résultat est remarquable, comme est remarquable l’interprétation de l’ouvrage qui suit : une pièce de William Forsythe, Rearray (réagencer, réorganiser, déconstruire ?) créée à Londres en 2011.

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Comme un chorégraphe au long cours qui n’a plus rien à prouver, Forsythe se laisse aller négligemment, comme un pianiste virtuose taquinant son clavier sans trop y prêter attention, à des variations sur un thème de déconstruction du ballet académique qu’il a cent fois abordé et où les gestes et les équilibres paraissent s’étirer à l’extrême limite des possibilités du corps humain.  C’est un travail sans doute difficile à exécuter, mais d’un grand ennui à contempler, et qui ne s’étoffe enfin qu’au moment d’un surprenant duo entre jeunes hommes, impeccablement exécuté. Eut-elle été signée par un inconnu que cette chorégraphie ne susciterait sans doute pas un bien grand intérêt.

Sinistre comme la misère

Encapuchonné comme un moine, noyé dans des vêtements surdimensionnés, noir et sinistre comme la misère, dans Busk, troisième ouvrage à l’affiche, un danseur est lancé dans un solo qu’il maîtrise remarquablement. Il symbolise, est-il écrit, « ces artistes qui font la manche en offrant aux passants l’intimité de leur art, le dénuement de leurs corps et de leur condition ».

« BUSK » (Aszure Barton), Ballet de l’Opéra de Paris (c) Julien Benhamou OnP

Cette pièce de la Canadienne Aszure Barton, inconnue jusque-là en France et qui aurait pu le rester sans grand dommage pour nos populations, a quelque chose de geignard, de misérabiliste et d’éternellement sautillant qui ne convainc guère.  Et si elle ne doit pas être commode à exécuter, ne serait ce que par l’incommodité des costumes qui enfouissent les danseurs sous des amas de toile travaillés par les ateliers de couture de l’Opéra à qui quelques pages du programme de la soirée rendent d’ailleurs un juste hommage, si elle n’est pas commode à interpréter, elle manque surtout d’intérêt. C’est une gestuelle dégingandée de pantin désarticulé, de clown triste qu’elle déploie et qui sera reprise par dix autres danseurs encapuchonnés comme des moines de film d’horreur. Effets faciles, discours primaire, commisération pleurnicharde, vocabulaire limité : il faut avoir une fertile imagination pour voir dans cette pièce toutes les belles choses qu’on nous assure s’y trouver. Les interprètes y mettent cependant toute leur énergie à la défendre. Et c’est, espérons-le, cette énergie qu’applaudit sans retenue une grande part du public. 


Paysages intérieurs
Ballet de l’Opéra de Paris. Opéra, salle Garnier.
Jusqu’au 7 novembre 2026.  

Israël: une élection existentielle

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OpenAI/Causeur

Bibi or not Bibi ? Les Israéliens sont appelés aux urnes le 27 octobre. Nous consacrons à cette actualité notre grand dossier du mois (25 pages)


La vérité attendra. Le 23 septembre, la Cour suprême israélienne a, une fois de plus, ajourné la création d’une commission d’enquête sur l’attaque du 7-Octobre. Confrontée à une énième manœuvre dilatoire du gouvernement (qui a invoqué « les contraintes du calendrier de la Knesset »), la haute juridiction n’a eu d’autre choix que de renvoyer sa décision à après les élections législatives du 27 octobre.

Vent mauvais

Il est pourtant de tradition en Israël, seul État de droit au Moyen-Orient, de mener promptement ce type de travaux lorsqu’une catastrophe ou un scandale de dimension nationale vient de se produire. En 1973, la fameuse commission Agranat a ainsi été formée moins d’un mois après le fiasco de la guerre du Kippour. Mais à présent, un vent mauvais souffle sur les institutions du pays. Se posant en victime permanente des élites, Benyamin Netanyahou ne recule devant aucune outrance populiste pour entraver l’action des contre-pouvoirs.

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Résultat, les responsabilités de ceux qui ont failli lors de l’attaque du 7-Octobre n’ont toujours pas été établies. Alors que divers médias (dont Haaretz dans son édition du 8 septembre) ont pointé des dysfonctionnements graves au sein de l’exécutif, jusqu’au Premier ministre en personne.

Le 27 octobre, les électeurs décideront s’ils veulent que le pays soit dirigé par un homme qui, bien qu’au pouvoir depuis dix-sept ans (sauf la parenthèse Natfali Bennett en 2021-2022), refuse d’assumer ses responsabilités dans les échecs du pays. La partie s’annonce serrée. Face à la détestation insensée de l’État juif, les Israéliens ont tendance à resserrer les rangs. Si le monde entier vomit Bibi, il ne peut pas être mauvais. De plus, au regard des immenses dangers pesant sur la nation, beaucoup préfèrent être dirigés par un homme à poigne quand bien même il prendrait des libertés avec les règles. Aussi excusent-ils Netanyahou quand il refuse certaines embauches dans l’audiovisuel public, repousse la nomination de nouveaux juges à la Cour suprême et s’entoure de ministres non seulement cités dans des affaires de corruption, mais également incompétents, telle la ministre du Tourisme Miri Regev, qui faisait du tourisme au Maroc pendant la dernière grève à l’aéroport Ben-Gourion.

Le piège du tout religieux

Ajoutez à cela la présence au gouvernement d’intégristes juifs qui ne font plus mystère de leur projet de saper le compromis officieux régissant les relations entre pouvoir et religion depuis 1947. Un « statu quo » que l’on pourrait résumer par cette formule d’équilibre : « Israël est en même temps un État juif et une démocratie libérale ». Dopés par une démographie galopante, divers courants ultra-orthodoxes alliés de Netanyahou rêvent de ne plus retenir que le premier terme du contrat social afin de transformer progressivement le pays en régime plébiscitaire, voire en théocratie déguisée en démocratie.

Ne croyez pas que ce portrait accablant de l’équipe sortante émane de quelque esprit gauchiste ou complotiste. Ce constat éminemment inquiet, des conservateurs israéliens dont personne ne conteste le sérieux le partagent aussi : par exemple, Ehud Olmert ou Benny Begin (fils de Menahem), deux figures du Likoud old school classées dans la droite dure en raison de leur défense des implantations en Cisjordanie, mais écœurés par les dégâts commis par leur ancien ami Netanyahou.

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En somme, au-delà d’une classique confrontation entre programmes et entre leaders, l’élection déterminera le sort des garde-fous institutionnels qui depuis près de quatre-vingts ans font d’Israël une démocratie vivante, évidemment imparfaite, mais « sachant cultiver l’héritage biblique dans un attachement commun à la dignité humaine et à la liberté », pour parler comme Golda Meir en 1969. L’élection du 27 octobre est donc proprement existentielle.

Jordan Bardella: la leçon de Ceuta

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Santiago Abascal (Vox) et Jordan Bardella (RN) à Ceuta, Espagne, le 12 octobre 2026. RS.

Le président du Rassemblement national a estimé hier que le sort réservé à l’enclave espagnole de Ceuta préfigurait le futur de l’Europe si nous n’agissons pas rapidement contre l’immigration.


Ce lundi 12 octobre, jour de la fête nationale espagnole, Jordan Bardella s’est rendu dans ce pays, et plus précisément dans l’enclave de Ceuta, cet îlot en terre marocaine, envahi en juillet dernier par quelque soixante-dix mille ou quatre-vingt mille migrants en l’espace de quarante-huit heures.

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Aux côtés de Santiago Abascal, le dirigeant de parti nationaliste espagnol Vox, Bardella a rappelé combien il était essentiel pour la survie de nos nations, de notre civilisation de renforcer le rempart que sont nos frontières. Ce qui s’est passé à Ceuta cet été, a-t-il martelé, c’est ce qui attend l’Europe à terme si nous persistons à ne pas voir la nécessité de nous protéger et d’avoir un contrôle réel sur les flux de populations. C’est ce même message que le président du RN fait valoir au parlement européen en tant que président du groupe Patriotes pour l’Europe au sein duquel siège d’ailleurs, Santiago Abascal.

Cette visite espagnole s’inscrit dans la politique de solidarité pour laquelle milite le RN entre les droites nationalistes européennes sur ces questions. C’est ainsi qu’il était l’invité d’honneur le 4 septembre de la formation britannique Reform UK, signant avec son dirigeant Nigel Farage un protocole d’accord contre l’immigration illégale. Le lendemain, c’est en Italie aux côtés de Matteo Salvini qu’il s’exprimait sur la question devant les élites politiques et économiques du Forum Ambrosetti sur les rives du magnifique lac de Côme.

Pour Jordan Bardella et le RN, il est urgent de revoir les accords de Schengen et la politique des frontières pour l’ensemble des nations européennes. Il s’agit d’une question existentielle, souligne-t-il. Ceuta, c’est en raccourci « le futur de l’Europe » si nous tardons à agir, affirme-t-il.

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Est-il besoin de souligner, que pour l’historien et penseur Fernand Braudel, qui était tout sauf un fasciste forcené, les frontières sont un élément fondateur et vital de toutes civilisations. Celles-ci ne pouvant survivre que si elles sont « logées », que si elles ont un « logement » c’est à dire, « un espace, une aire culturelle à laquelle sont rattachés des liens ayant une cohérence entre eux. » C’est ce qu’est en train de nous rappeler Jordan Bardella via la leçon que nous devrions tirer du navrant coup de force migratoire de Ceuta. Ceuta où, selon les sources locales, 6000 à 8000 migrants illégaux se trouveraient toujours planqués, soit environ l’équivalent de 10% de la population habituelle.

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Grand Corps Courage

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D.R.

Alors que la présidentielle approche, Grand Corps Malade s’est découvert une nouvelle vocation: sauver la France du RN. Néanmoins, personne n’est parfait, et la vedette a par ailleurs fait repentance dans Libé pour l’achat récent d’une grosse berline allemande.


Libération a récemment consacré une page entière à Fabien Marsaud, alias Grand Corps Malade. Salué par ses pairs comme un emblème et une source d’inspiration, ce parfait exemple d’artiste sensible et engagé revient de Montréal, où il a passé un an et a pu apprécier « une culture de l’accueil qui, estime-t-il, manque cruellement à la France ». Et toc ! Le poète-slameur est intraitable avec son pays d’origine, auquel il reproche par ailleurs son inaction face « au réchauffement climatique » et « aux violences faites aux femmes ». Il se dit dégoûté par « le racisme décomplexé qu’on voit et qu’on entend partout », notamment par les « attaques racistes » dont a été victime son ami, le « charismatique et combatif » maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko. L’artiste sait pertinemment, et depuis longtemps, d’où vient ce vent mauvais : à 15 ans, il écrivait déjà un pamphlet contre le Front national. Ô précoce sagacité ! Libé semble hésiter : du courage ou de la lucidité, qu’est-ce qui l’emporte chez cet homme ? N’écoutant que sa conscience, ce dernier critique en effet ouvertement, désormais, les médias Bolloré. La voix grave, il « exhorte ses compatriotes à réagir » et les appelle à un « sursaut contre l’extrême droite ». Car les élections approchent et Grand Corps Malade a peur. Oh, pas pour lui personnellement. Mais « pour la culture en général, pour les minorités, pour les plus fragiles ».

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Défenseur acharné des droits des femmes, il conteste modestement l’étiquette de féministe : « Je ne sais pas si je la mérite. » Désarmant de sincérité, celui qui affirmait à la radio que « question écologie, on va laisser un monde de merde à nos enfants » avoue ne pas avoir toujours une conduite exemplaire : il aime écouter du rap avec ses deux jeunes fils, « en particulier en voiture, lieu d’inspiration qu’il chérit, même s’il aimerait pouvoir s’en passer pour des raisons écolos ». Touchante confession ! Surtout que notre troubadour a dû se résoudre à acheter une grosse berline allemande : « Sinon, à quatre, avec deux mecs de 1,94 m, c’est compliqué », se justifie-t-il, l’air contrit. Mais comment ne pas pardonner cette petite concession au confort à un artiste qui ose s’engager sur une trajectoire militante si singulière et périlleuse ?

Culture et culture d’entreprise!

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Sophie de Menthon, dirigeante de l' organisation patronale Ethic et fondatrice de la Fête des entreprises © Alain ROBERT/SIPA

Notre amie Sophie de Menthon lance jeudi sa 24e Fête des entreprises. 72% des salariés déclarent « J’aime ma boîte », révèle-t-elle.


La France vit et meurt de son rapport au travail et à l’entreprise. L’entreprise est la nounou et la bonne à tout faire du pays, même si elle prend ce rôle avec sérieux et même un certain plaisir — à condition de ne pas être matraquée fiscalement à chaque coin de rue ! Elle veille à la santé de ses salariés, elle cultive les jeunes qu’elle accueille (jusqu’à faire des dictées pour éviter les mails d’illettrés qui partent de la boîte !). Elle enseigne l’économie basique à ceux qu’elle rémunère (insuffisamment, du fait des prélèvements exorbitants). Elle console, elle promeut, elle explique, elle accompagne, elle engueule, elle félicite…

Une majorité de bons patrons, une minorité de bons politiques

Cela fait 24 ans qu’est née la « Fête des Entreprises » sur le slogan « J’aime ma boîte », malgré la réaction du vice-président du MEDEF d’alors qui m’avait dit : « On n’est pas là pour être aimés » — c’était une erreur majeure. Il y a comme une nostalgie de paternalisme que les salariés apprécient beaucoup et demandent de plus en plus. Cette année, fêtez-la le jeudi 15 octobre.

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Le dernier sondage IFOP/JAIMEMABOITE2026, dont voici les conclusions majeures, est très révélateur. À la fois de l’inquiétude suscitée par l’international et de la prise de conscience qu’il y a une majorité de bons patrons et une minorité de bons politiques. L’entreprise, de façon incompréhensible, est ignorée de ceux qui nous gouvernent : ils doivent bien y penser de temps en temps, mais pourquoi n’en parlent-ils jamais ? Comment se permettent-ils de jouer les shérifs en imposant aussi bien la mixité des WC que leur séparation, en réglementant les tickets-restaurants et leurs usages possibles, ou en décidant des congés des femmes pour règles douloureuses, etc. ?

Une année toute en contrastes pour « La Fête des Entreprises », car plus on déteste les politiques, plus on aime sa boîte. 72 % des Français ont répondu « oui » à la question : « Aujourd’hui, diriez-vous « j’aime ma boîte » ? ».

Rôle structurant essentiel dans la société française

Cela signifie aussi que l’aspect affectif a gagné du terrain au fil des années. C’est bien d’attachement à l’entreprise dont on parle ; d’ailleurs, ils le confirment à 79 % en considérant que les entreprises représentent un repère important pour la France (et pour eux personnellement, à 70 %). C’est un repère parce que, selon eux, les entreprises jouent un rôle structurant essentiel dans l’économie et la vie des Français. En revanche, ce ne serait pas un repère pour le personnel politique selon 44 % des interviewés… D’où le slogan de l’agence de pub Belinda Média : « L’entreprise, notre boussole à tous ». Ils sont 69 % à considérer que leur niveau de vie dépend de l’activité des entreprises.

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Le travail toutefois est un peu dissocié de l’entité entreprise, puisqu’ils ne sont que 64 % à penser que le travail lui-même est un ancrage dans la vie des individus. Un petit caillou dans la chaussure des dirigeants d’entreprise, car ils sont 52 % à estimer que les dirigeants ne s’appliquent pas assez à ce que leurs salariés soient plus épanouis (48 % en revanche pensent que oui).

L’actualité pourrait nuire au fait que l’entreprise soit une institution rassurante face aux bouleversements du monde. Ils sont 31 % à estimer que, face à tout cela, leur entreprise les rassure moins qu’auparavant. Mais 41 % estiment qu’elle les rassure autant qu’avant.

Comment mieux rémunérer les salariés ?

20 % des salariés ne sont pas contents de leur rémunération, et c’est bien normal puisque le sujet réside dans la différence entre ce que l’entreprise leur verse et ce qu’il reste dans leur poche. 36 % des interrogés considèrent leur rémunération comme suffisante, tandis que 64 % la trouvent insuffisante.

Une véritable satisfaction citoyenne, en revanche, à la question : « Estimez-vous que votre entreprise, quelle que soit sa taille et son secteur, est utile à la France en ce moment ? ». 82 % des interviewés répondent « oui » (4 % « non, pas du tout »). C’est la preuve que les Français jugent leur travail utile, tout comme leur rôle personnel. Un véritable socle qu’il convient de ne pas dégrader. Que l’on soit boulanger ou directeur d’une boîte du CAC 40, on a la même perception de sa propre utilité et de celle de sa boîte. Victoire !

Enfin, une déclaration d’amour à l’entreprise n’est pas inutile une fois par an ! 62 % des Français pensent que « La Fête des Entreprises » est une bonne idée, sachant que le secteur public aime tout autant son entreprise que le secteur privé…

Mais qui a bien pu décider ça ?: L'État pris au piège de ses incohérences

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