Accueil Site Page 17

«C ce soir»: plus pluraliste et impartial, tu meurs!

Chez Karim Rissouli et Laure Adler, le résistant David Dufresne brûle en direct le contrat d’édition de son dernier livre avec Grasset, pendant qu’Éric Fottorino excommunie à tour de bras. Tous les autres invités conviés se demandent comment mieux « réguler les médias » et rétablir le monopole de la gauche culturelle.


Patrick Cohen, Bretrand Chameroy et Charline Vanhoenacker sur France inter

Lundi 20 avril 2026. Matinale de France Inter. L’éditorialiste Patrick Cohen et les « humoristes » Bertrand Chameroy et Charline Vanhoenacker tirent à boulets rouges sur Vincent Bolloré. M. Cohen reproche au milliardaire de s’être exprimé dans le JDD,un journal qui fait partie de son groupe – il est certain que Libération, Le Monde ou Le Nouvel Obs de Matthieu Pigasse et La Provence ou La Tribune de Rodolphe Saadé n’attendaient que de publier la tribune de celui qui, depuis deux semaines, essuie des bordées d’injures de ces organes de presse et du monde dit de la culture. Mme Vanhoenacker s’est livrée, comme à son habitude, à une charge prévisible et grossière, sans la moindre once d’humour. Passons ! Quant à M. Chameroy, c’est avec une audace et une originalité sans pareilles qu’il s’est moqué de Vincent Bolloré en le comparant à Kaa, le serpent du Livre de la jungle. La fin de sa chronique a été consacrée au documentaire de CNews sur la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public et son rapporteur, Charles Alloncle, documentaire qui, selon lui, manquait de contradicteurs. On ne verrait pas ça sur le service public. Encore que… Le 15 avril, sur France 5, l’émission C ce soir concernait l’affaire Bolloré-Grasset. Les propos liminaires de l’animateur Karim Rissouli furent sans ambiguïté ; il n’y aurait pas de débat mais une « discussion » autour d’un sujet traité de manière univoque et à charge : « Le limogeage d’Olivier Nora est un signe supplémentaire de la mainmise du milliardaire d’extrême droite sur le monde de la culture et de sa volonté d’en faire un bras armé dans la bataille culturelle qu’il mène partout où il le peut ». Karim Rissouli, son invitée permanente Laure Adler et les heureux élus participant à cette émission étaient donc tous sur la même ligne et armés jusqu’aux dents.

Y’a pas de débat !

Ces élus furent, par ordre d’apparition à l’écran :

Nathan Devers, chroniqueur sur France Info et France Culture, enfant spirituel de Bernard-Henri Lévy qui l’a bombardé éditeur de la revue qu’il a créée, La Règle du jeu. Cette revue et les prochains livres de BHL ne seront plus édités chez Grasset, annonce gravement Nathan Devers. Les derniers lecteurs de BHL ne sont pas inquiets : il se trouvera bien, dans l’enclos germano-pratin, un éditeur prêt à référencer les prochaines productions du plus égotiste mais du moins en moins lu des ex-nouveaux philosophes. L’homme, beaucoup plus soucieux de son sort que de celui de la France, pays où « tout ce qui est terroir, béret, bourrées, binious, bref, franchouillard ou cocardier, [lui] est étranger, voire odieux » (Globe, 1985), a gardé une certaine influence dans le monde des médias et de la culture, influence qu’il a parfois mise au service de… lui-même. Ainsi, en 1997, il réalise Le Jour et la Nuit, film à très gros budget co-financé par Arte – dont il préside le comité de surveillance depuis 1994 – et par la Commission d’avances sur recettes du CNC dont le président se nomme à l’époque… Bernard-Henri Lévy. La presse est unanime : « plus mauvais film depuis 1945 » pour les Cahiers du cinéma ; « navet certifié », pour Libération. Malgré cela, BHL bénéficiera dès lors du soutien financier d’Arte France, du CNC ou de France TV pour la production de la plupart de ses films documentaires, tous des échecs commerciaux[1]. En 2024, BHL s’est vu reconduit à la présidence du conseil de surveillance d’Arte, à l’âge de 75 ans, malgré les statuts de la chaîne franco-allemande prévoyant une limite d’âge à 70 ans.

David Dufresne sur France 5

David Dufresne, journaliste médiapartien, écrivain et réalisateur de gauche. Son dernier livre paru chez Grasset est un récit sur sa grand-mère, Françoise d’Eaubonne, une émule de Simone de Beauvoir et de Michel Foucault qui, indique la quatrième de couverture, « forgea le concept d’éco-féminisme », fut « éco-anxieuse dès les années 1960 » et « organisa un attentat à la bombe sur le chantier de la centrale nucléaire de Fessenheim[2] ». David Dufresne a de qui tenir: sous le regard enfiévré de Laure Adler, il a déchiré en direct le contrat de son dernier livre avec les éditions Grasset. Ce geste n’était pas prévu, a tenu à souligner Karim Rissouli, ébloui par l’exploit. « Il faut des actes de résistance », s’est époumoné M. Dufresne, fier de lui. Dans la famille Résistants en toc, je demande le petit-fils.

Sophie Des Déserts, journaliste à Libération, quotidien subclaquant maintenu artificiellement en vie grâce à l’argent public, plus de 6 millions d’euros par an. Enivrée par les propos grisants de Laure Adler – « C’est le monde des intellectuels, la pointe avancée de notre pays, qui se retrouve bâillonnée, censurée » –, la journaliste a poussé un cri désespéré : « Olivier Nora était le dernier rempart. » Ne manquaient que le froissement des mouchoirs et le bruissement de discrètes renifleries pour parfaire le tableau…

Clémentine Goldszal, « journaliste culture » au Monde, où elle a appris à mentir éhontément – à moins que cela ne soit une disposition naturelle. Ainsi, sans être repris par aucun des participants, a-t-elle pu affirmer que Boualem Sansal n’est « ni un très bon écrivain, ni un gros vendeur ». Le village de l’Allemand s’est vendu à 125 000 exemplaires. Rue Darwin à 135 000 exemplaires. 2084 à 430 000 exemplaires. On s’interroge : à partir de combien de livres vendus Mme Goldszal considère-t-elle que leur auteur est un « gros vendeur » ?

Alexis Lévrier, historien de la presse et des médias et farouche détracteur de Bolloré. Cet « expert », adulé par l’audiovisuel public dont il est un invité récurrent, avait réclamé, après l’interdiction pour C8 de bénéficier d’une fréquence de la TNT, le même traitement pour CNews. Lors de l’émission, M. Lévrier a reproché à Nathan Devers sa participation passée, en tant que chroniqueur, à certaines émissions de la chaîne d’info honnie. Nathan Devers a eu beau assurer que, durant ses quatre ans passés à débattre sur CNews, sa liberté de parole a été totale et qu’il n’a eu à subir aucune remarque restrictive, aucune censure, M. Lévrier n’en a pas démordu : « Les conditions du débat étaient tronquées. » Il fallait oser ! L’historien a asséné cette énormité lors d’une émission à sens unique, consacrée exclusivement à louanger l’intouchable Olivier Nora transformé en martyr, à cirer les pompes des deux centaines d’auteurs, dont une majorité de graphomanes hallucinés et de cacographes nombrilistes, ayant quitté Grasset, à diaboliser Vincent Bolloré et à déconsidérer Boualem Sansal, accusé de « dériver vers l’extrême droite » parce qu’il a quitté Gallimard pour rejoindre Grasset et qu’il ne ménage ni le gouvernement algérien, ni une certaine religion supposément de paix, d’amour et de tolérance. Ici, les conditions du débat n’ont pas été pas tronquées – il n’y eut tout bonnement pas de débat !

Un monopole à rétablir

Last but not least, l’ancien dirigeant du Monde, Éric Fottorino, s’est particulièrement distingué lors de cette soirée. Derrière ce physique d’apothicaire de province inoffensif, se cache en réalité un clerc de gauche sectaire et intolérant, « un clerc au sens propre, c’est-à-dire un religieux, mais aussi au sens élargi d’homme doté à la fois d’un statut privilégié et d’un magistère intellectuel et moral[3]». Héritier de la cléricature issue de la Révolution, M. Fottorino prétend incarner la Vérité ; tout ce qui ne pense pas comme M. Fottorino est donc le Mensonge : « Le groupe Bolloré est un instrument du mensonge industriel ». La gauche culturelle se flatte d’inonder le monde de sa Lumière ; tout ce qui s’oppose à la gauche culturelle est donc la Nuit : « Si vous mettez la nuit là où il y a de la lumière, il n’y a plus de maison – donc il n’y a plus de maison Grasset », lâche le prêtre fanatique, dilaté d’aise, admiratif de lui-même. À l’instar de l’abbé Jacques Roux, « Enragé » sous la Révolution, le père Fottorino punit, proscrit, prohibe, excommunie à tour de bras ! Il réclame le démantèlement des médias Bolloré, en appelle à la résistance des journaux et des libraires et au courage du pouvoir politique, reproche aux ministres d’aller « parler dans ces médias », accuse et condamne par avance les journalistes et les auteurs gravitant dans la sphère de l’empire Bolloré : « Toutes les choses qu’ils disent sont fausses. C’est une attaque contre la vérité. » Le verdict tombe: il faut, par tous les moyens possibles, les censurer.

Et garantir ainsi le quasi-monopole de la pensée de gauche – la seule qui, de son point de vue, est à même d’exprimer le Bien, le Beau, la Justice et la Vérité – sur la presse, les médias, le monde de la culture. La cléricature de gauche se prétend assiégée par un « empire » qu’elle qualifie d’extrême droite ou de fasciste – syntagmes terrifiants et fantasmagoriques destinés à réduire au silence le peu qui lui résiste – et qui, au mieux, représente un vingtième de l’offre médiatique et culturelle actuelle. Les clercs, curés et séminaristes de cette caste doctrinaire ont investi tous les lieux de pouvoir, d’éducation et de rééducation de la population : l’Éducation nationale, les universités, les écoles de journalisme, les milieux culturels et, bien entendu, l’audiovisuel public transformé en temple du progressisme et du wokisme, et dédié au lavage des cerveaux, à la consolidation du contrôle et au redressement des hérétiques. M. Rissouli n’a pas manqué de prier en direct pour la « régulation des médias » – comme les plus éminents représentants de l’Ordre de la Vertu journalistique auquel il appartient, il compte sur la création d’un cachet décerné par un Bureau de vérification adossé à un Organe inquisitorial pour séparer le bon grain progressiste de l’ivraie conservatrice dans les médias. Emmanuel Macron et la Commission européenne appellent cela un « label » – mais le mot qui convient le mieux est simplement celui de « censure ». Il n’est cependant nul besoin, actuellement, de « label » pour censurer, distordre la réalité ou la camoufler : tandis qu’Olivier Nora est élevé au rang de saint sacrifié sur l’autel de l’autoritarisme d’un homme trop catholique pour être honnête, Boualem Sansal est excommunié du monde de la culture et Kamel Daoud n’a le droit qu’à quelques entrefilets dans la presse et une laborieuse minute d’information sur France Inter après sa condamnation à trois ans de prison ferme par le pouvoir algérien pour avoir osé évoquer la « décennie noire » dans son roman Houris.

Selon l’impayable Laure Adler, « l’empire Bolloré déploie un pouvoir vénéneux qui essaie de faire taire toutes les voix discordantes de cette idéologie qui est assénée, pilonnée par plusieurs canaux d’expression qui sont en solidarité les uns avec les autres pour fabriquer une opinion ». L’inversion accusatoire est ici à son comble. Les apôtres de la machine idéologique qui fonctionnait si bien depuis cinquante ans et écrasait de sa superbe la population assujettie à leur morale gauchisante, ne supportent pas la moindre contradiction, la plus petite remise en cause. Un point capital, trop souvent passé sous silence mais que j’ai évoqué ci-dessus, doit être rappelé: ce dispositif dogmatique, en plus d’imposer une vision politique, a permis à nombre d’entre ces apôtres de bénéficier, et pour certains très largement, des prébendes et autres mannes financières qu’offrent les trop nombreux organismes où abonde l’argent public et dans lesquels ils se sont octroyé des places de choix. Le cas de M. Lévy n’est qu’un exemple, un échantillon, une illustration de ce qui se trame dans les coulisses de ce redoutable petit monde. Un grain de sable grippe leur machine ? Les voilà qui crient au fascisme, aux heures sombres, au bruit des bottes. Mais, si l’on tend l’oreille, l’on distingue, derrière les beuglements contre « l’extrême droite », une lamentation plus discrète, un chant d’une tristesse infinie, la plainte de cette caste craignant de tout perdre, le pouvoir, les honneurs, la puissance et, par-dessus tout, l’argent.


[1] Assemblée nationale, question écrite n° 6674 sur le Financement public apporté à Bernard-Henri Lévy. https://questions.assemblee-nationale.fr/q16/16-6674QE.htm

[2] David Dufresne, Remember Fessenheim : Enquête intime sur Françoise d’Eaubonne, pionnière éco-féministe et impossible grand-mère, 2025, Grasset. Une citation de la grand-mère de l’auteur inaugure cette enquête : « Pour détruire le pouvoir des hommes, il faut le leur arracher. » Plus loin, une autre citation nous apprend qu’elle luttait « contre le capital coupable de génocide, dernier stade de la société patriarcale ». Françoise d’Eaubonne, pionnière woke dont la petite-fille spirituelle est évidemment Sandrine Rousseau.

[3] Jean-François Chemain, Notre amie la gauche, deux siècles de cléricature, préface de Mathieu Bock-Côté, 2025, Via Romana.

Florence Herouin-Léautey ou l’école des larves

Après l’élève roi, l’élève en pyjama ! Florence Herouin-Léautey déplore, dans une tribune au Monde, que les politiques scolaires aient si longtemps ignoré l’importance de certains besoins fondamentaux de l’enfant que sont le repos ou les loisirs, au profit d’un « scolaro-centrisme » axé sur un « impératif de performance. » Ainsi le quotidien de référence de la gauche française annonce-t-il avec gourmandise le dernier coup de pied de l’âne à ce qui fut jadis le meilleur système éducatif au monde…


À en croire la députée socialiste de la Seine-Maritime, la diminution spectaculaire du nombre d’élèves, déjà largement entamée, « constitue une occasion historique de refonder nos politiques publiques à partir des besoins fondamentaux des enfants et des jeunes, qu’ils soient physiologiques, de santé, de protection contre toutes les formes de violence, ou les besoins de sécurité affective et relationnelle. » Et de se réclamer des recommandations du Conseil économique, social et environnemental et de la convention citoyenne sur les temps de l’enfant.

Déroute

Les socialistes persistent et signent : après la monstrueuse réforme Jospin, qui décréta que l’enfant construirait désormais ses propres savoirs, et, ainsi, ne saurait rien ; après l’habile politique de Vallaud-Belkacem, qui fit la promotion de l’enseignement de l’ignorance, comme dit Jean-Claude Michéa ;  après les tapis rouges déroulés sous les pas de Philippe Meirieu et de ses comparses en pédagogisme effréné, voici que l’on nous suggère, sous prétexte de réduire à zéro le stress scolaire, d’abandonner le « scolaro-centrisme » (?) et tout impératif de performance. La médiocrité triomphe. Sans doute est-ce dans ses rangs que se recrutent les électeurs et les élus du PS…

L’éducation spartiate était destinée à former des guerriers : comment croyez-vous que 300 hoplites ont, les 11, 12 et 13 septembre de l’an 480 av. J.C. stoppé les 100 000 hommes (estimation basse) de Xerxès ? Allons plus loin dans l’Histoire : comment croyez-vous que les fantassins français aient repoussé les Prussiens sur la Marne en 1914 ? Parce qu’ils avaient un armement supérieur ? Que nenni : parce qu’ils avaient été formés par l’école de la IIIème République — dans la perspective de la Revanche.

A lire aussi, du même auteur: Deux bons élèves à 50 ans d’intervalle

Imaginez qu’un ancêtre de Mme Herouin-Léautey ait plaidé, dans les années 1900, pour une école lénifiante de la douceur de vivre ? Pour qui l’aurait-on, avec raison, soupçonné de travailler ? Il y a toujours un ennemi qui se réjouit de nos déroutes scolaires.

D’un côté, l’école devrait être l’apprentissage de la concurrence — et les enfants, fort amateurs de performances sportives, comprennent mal que l’on égalise tous les élèves au nom de la réussite de tous — et donc de l’écrasement de chacun. Ils veulent de la compétition, et ils n’ont pas un respect instinctif pour les plus faibles.

D’un autre côté — et c’est autrement grave —, qui ne voit que les temps à venir seront très prochainement des temps de conflits ouverts, internes ou extérieurs ? Qui ne sent que la guerre civile est déjà là, camouflée en revendications communautaires et en affrontements racistes ? Qui n’a pas compris que le renouveau de l’antisémitisme, à gauche, est un encouragement à importer en France le terrorisme du Hamas, sous prétexte de tiers-mondisme trotskyste ?

Reddition devant les difficultés

L’Ecole devrait être le premier rempart contre la mainmise fondamentaliste — et le premier outil pour intégrer à la nation les arrivants, nouveaux ou plus anciens. Le fanatisme se nourrit de nos renoncements pédagogiques : hier, la République était en soi une transcendance, aujourd’hui, modifiée en démocratie molle, elle n’offre même plus d’accès aux biens matériels. Tous égaux pour le pire ? Et un salaire universel, comme le proposait Benoît Hamon, avec le droit de tripoter sa télécommande sur son canapé Ikéa ?

A lire aussi: Qui a peur du livre de Nicolas Pouvreau-Monti?

Le plus inquiétant, c’est que les propos pleins de mansuétude de Mme Herouin-Léautey sont relayés par les associations de parents, les pédo-psychiatres, et une grande majorité d’enseignants qui y voient l’occasion de ne plus vraiment travailler. Le bonheur de l’enfant, là, tout de suite !

Il faut être singulièrement borné (et je vise là moins Mme Herouin-Léautey que ses électeurs) pour croire qu’une politique scolaire sur le modèle jus de navet et endive cuite donnera des résultats futurs appréciables. Ce que sait un vrai pédagogue, c’est que tout relâchement en cours de formation se traduit infailliblement par des catastrophes futures. Le bonheur tout de suite n’est pas le bonheur, mais une reddition devant les difficultés et les menaces du présent. L’Ecole est par excellence le lieu du bonheur différé.

Mais sans doute Mme Herouin-Léautey voit-elle, dans ces hordes incultes de la génération Bêta — la bien-nommée — le réservoir des futurs succès électoraux du PS. Elle n’a pas tort : la formation de masse des crétins est le gage de sa réélection, l’année prochaine. Et le gage de notre extinction.

Un Magimel corpulent et fatigué dans un thriller poussif

Scénario médiocre et histoire ridicule, Mi amor, signé Guillaume Nicloux, est une production dont, ni le jeu d’acteurs, ni les effets visuels, ne parviennent à faire oublier la nature bizarre de l’ensemble.


Romy, jeune mère célibataire d’un adolescent, mais affectée d’un lourd passif affectif et social – Mi amor vous en distillera le détail par bribes tout au long, sans grande adresse scénaristique – exerce le métier de DJ. Elle profite d’une invitation à se produire dans une boîte aux Canaries pour changer d’air, et invite Chloé (Freya Mavor), sa meilleure amie, à l’accompagner dans ce séjour censé joindre l’utile à l’agréable. On leur prêterait volontiers quelques inclinations saphiques, tant les deux filles jouent à se câliner – mais non : contre toute apparence, elles en pincent pour la gent masculine, surtout Chloé, la libido aux aguets. Dans le rôle de Romy, l’actrice aux yeux bridés Pom Klementieff, native du Québec, qu’on a pu apprécier dans les deux derniers volets de Mission : Impossible.

Le règne de l’étrange et de l’invraisemblable

C’est peu dire que rien ici non plus n’est impossible. Une étrangeté délibérée affecte jusqu’au chromatisme du paysage : ainsi les palmiers, privés de leur vert naturel par un artifice de l’image, présentent-ils dans ce film un feuillage orangé (la dimension insolite s’engouffrant sans finesse dans ce procédé un peu gratuit). Romy et Chloé font des rencontres, également frappées d’une inquiétante bizarrerie.

A lire aussi: Tant qu’il y aura des films

Une nuit de fête passée dans la boîte locale, le Caserio, changera la donne : le matin, Chloé n’est pas rentrée à l’hôtel ; son smartphone reste indéfiniment sur boîte vocale ; Romy commence à se faire du mouron. S’enchaînent les événements suspects : dans la piaule, la valise de Chloé s’est volatilisée, ses fringues également ; Romy se fait voler pognon, CB et passeport, dans le sac qu’elle avait (fort imprudemment) emporté sur la plage. Etc. etc. La police du bled, en la personne d’une jeune inspectrice à la politesse glaciale, ne manifeste aucune bonne volonté pour aider la jeune femme de plus en plus égarée, et enquêter sur l’évanouissement incompréhensible de Chloé. 

Seul gars à l’écoute des angoisses de Romy, Vincent, lequel s’avère être le boss du Caserio, par ailleurs lui-même en bisbille avec les mafieux du coin qui, sous la menace, veulent s’emparer à vil prix de son business – sous-intrigue un peu vaine, tout comme celle, en arrière-plan, centrée sur la mère de Romy, laquelle, se sachant à l’article de la mort mais dans le couloir d’un protocole de soins, attend avec son petit-fils adolescent le retour au foyer de sa fille chérie, en espérant ne pas clamser avant…

Pom Klementieff dans le rôle de Romy et Freya Avor dans le rôle de Chloé, dans « Mi amor », Guillaume Nicroux, 2026. © Le Pacte

Benoît Magimel endosse une corpulence nouvelle

Écoulé le premier tiers de Mi amor apparaît donc à l’écran, enfin, le secourable Vincent, campé par un Benoît Magimel qui, dans l’histoire, se faisait décidément beaucoup attendre. Désormais cinquantenaire et de film en film plus méconnaissable, l’ex-jeune premier assume ici très manifestement, et sa bouffissure huilée de graisse, et ses traits bistrés lourds d’une sourde fatigue, et le poivre et sel de sa barbe négligée, et les besicles de bidochon à monture dorées dont il s’affuble pour cet emploi, l’abdomen comprimé dans une chemisette à motifs tropicaux…

La physionomie ravagée par cette corpulence vaguement pathétique, notre Magimel national, toujours aussi talentueux malgré tout, ne parvient pas à sauver Mi Amor de la platitude et de l’invraisemblance crasse dans lequel patauge ce drame tirant vers un fantastique laborieux. Propre à un certain cinéma français d’aujourd’hui, hélas, la paresse scénaristique (et dialoguiste) s’y donne des aises : répliques téléphonées, d’une pauvreté consternante ; suspense d’avance éventé par le fait que le spectateur ne cesse d’anticiper la probabilité de l’épisode suivant, qui hélas se vérifie (incluse l’idylle naissante entre Romy et Vincent).

Toute aussi prévisible se fera la montée, par paliers, d’un déchaînement sanguinaire au dénouement sacrificiel, où la secte de tueurs polyglottes et cinglés qui sévissait sous couvert de gestion d’un parc à crocodiles se voit immolée au grand complet… ou presque, histoire de vous donner encore le frisson à l’épilogue – le titre même du film jouant sur l’assonance Mi amor/ Mise à mort. Signé du duo Irène Drésel et Sizo del Givry, un térébrant nappage musical vous vrille les tympans du début à la fin sans discontinuer, tandis que l’objectif se colle en permanence, telle une ventouse, sur les mines des protagonistes, dans un chromatisme artificiellement saturé.

A lire aussi: Michael Jackson: imprimez la légende

Guillaume Nicloux, cinéaste touche à tout, nourrit de longue date une appétence manifeste, voire une fascination ambiguë pour les marges de la société, la baston et la filouterie – cf. le film d’horreur La Tour (2023), mais également Les rois de l’arnaque (2021), documentaire assez stupéfiant, il faut le reconnaître, qui ne craint pas d’héroïser son personnage central, Marco Mouchy, lequel, volubile, hâbleur, mythomane, cabotine pitoyablement à l’écran, sans honte ni remord, après des années de taule bien méritées. Pour mémoire, c’est ce truand analphabète qui, avec Arnaud Mimran et Gregory Zaoui, avait ourdi la monstrueuse fraude à la TVA sur la taxe carbone – des milliards partis en fumée.

Commande Netflix, le long métrage est toujours visionnable à la demande sur la plateforme. Il semblerait également que France TV se saisisse de l’opportunité de la sortie de Mi Amor dans les salles obscures pour rediffuser bientôt Les Rives du Fleuve (2024), téléfilm tiré du livre de Victor Castanet Les Fossoyeurs, sur les dérives morbides en EHPAD. Chez Nicloux, l’imposture et la mort ne sont jamais loin. 

Mi amor. Un film de Guillaume Nicloux. Avec Pom Klementieff et Benoît Magimel, 2026. Durée : 1h53.


En salles le 6 mai 2026.

https://youtu.be/KWYpXAE4wAw?si=f6esxuy5I7pP3GpG

Qui a peur du livre de Nicolas Pouvreau-Monti?

L’ouvrage apporte une information factuelle, à jour et détaillée démontrant notamment le caractère systémique de nos graves défaillances dans l’intégration des immigrés en provenance du continent africain. Les experts autoproclamés et les tenants de la religion diversitaire vont encore tousser.


Avec Immigration – mythes et réalités, paru récemment aux éditions Fayard, Nicolas Pouvreau-Monti, jeune et brillant directeur de l’Observatoire de l’Immigration et de la Démographie (OID), signe un premier ouvrage dont la qualité d’ensemble mérite d’être saluée. L’auteur assemble intelligemment les matériaux accumulés par l’Observatoire au fil de ses trois années d’existence sur les multiples facettes du phénomène migratoire, pour dégager une vision d’ensemble des causes de l’immigration et de ses conséquences sur l‘économie et la société françaises. Nicolas Pouvreau-Monti propose un ouvrage fondé sur l’exploitation systématique des statistiques publiques, dans l’objectif explicite de clarifier un débat souvent obscurci par des représentations partielles et simplificatrices, souvent tendancieuses. Son ambition est d’examiner méthodiquement les effets réels de l’immigration à partir de données vérifiables et accessibles à tous, puisqu’issues de la statistique publique.

L’ouvrage est construit autour de six mythes, qui constituent autant d’idées reçues et que l’auteur s’attache à « déconstruire » : 1) il n’y aurait pas plus d’immigration aujourd’hui qu’hier, 2) l’immigration rapporterait à la France davantage qu’elle ne lui coûte, 3) l’immigration n’aurait pas d’impact nocif sur notre vie quotidienne et notre accès aux services publics, 4) l’immigration ne changerait pas la culture française, 5) l’état serait en mesure de contrôler l’immigration, 6) les « experts » sur le sujet seraient neutres et dignes de confiance.

1976 : l’emballement après le décret du regroupement familial

Retraçant brièvement l’histoire des flux d’immigration vers la France et analysant les chiffres d’immigration produits par le service statistique du ministère de l’Intérieur (relatifs aux flux d’immigration) et ceux de l’Insee (relatifs à la composition de la population française en termes d’ascendance migratoire), Nicolas Pouvreau-Monti rappelle tout d’abord que les flux d’immigration ont atteint au cours des années récentes un niveau inégalé et que le nombre d’immigrés n’a jamais été aussi élevé, que l’on raisonne en nombre d’individus ou en termes de proportion qu’ils représentent dans la population résidant sur le territoire national.

La France a connu sa première vague importante d’immigration durant les années 1920, suite à la mort au combat de 1,4 millions de Français pendant la première guerre. Il s’agissait d’une émigration d’origine essentiellement européenne, et temporaire. Les années 1930 ont été marquées par une inversion des flux : la crise économique a entraîné des mesures restrictives entre 1931 et 1936. Une 2e vague importante d’immigration, motivée par un fort besoin de main d’œuvre, s’est produite pendant la période des Trente Glorieuses, avant la suspension officielle de l’immigration de travail en 1974 par le gouvernement Chirac. Deux ans plus tard, sous la pression des juges, un décret instituait le droit au regroupement familial, c’est-à-dire le droit pour les travailleurs de nationalité étrangère régulièrement installés en France à être rejoints par leur conjointe et leurs enfants. Et depuis cette période, le motif familial a acquis une part prépondérante au sein du flux d’immigration et le flux d’immigration de travail est devenu très minoritaire. Le flux d’immigration a connu un emballement spectaculaire et une croissance quasi-continue depuis la fin des années 1990, sous la pression des juges et l’absence de volonté des politiques de contenir cette pression. Ainsi que le note l’auteur: « Aujourd’hui, l’immigration n’est plus ce phénomène ponctuel lié au besoin de bras pour faire tourner des usines florissantes. Elle prend la forme d’une dynamique autonome, déconnectée de l’économie et alimentée par une mécanique administrative qui tourne à plein régime, indifférente aux alternances politiques. »

A lire aussi: Immigration et démographie urbaine: les cartes à peine croyables de France Stratégie

Nicolas Pouvreau-Monti précise qu’au fil du temps, la part des immigrés d’origine européenne, tant au sein du flux d’immigration qu’au sein du stock de migrants, n’a eu de cesse de se réduire, au profit de l’immigration d’origine africaine, d’abord maghrébine puis plus récemment sub-saharienne. Autres transformations qualitatives notables : le motif « étudiant » est de plus en plus invoqué pour obtenir un titre de séjour, suivi des motifs humanitaire (asile et protection subsidiaire) et familiaux, et l’immigration revêt de plus en plus un caractère durable et non plus temporaire.

Au sein de l’Europe, la France n’est pas seule à connaître des flux d’immigration d’une ampleur inégalée jusqu’alors. Le phénomène affecte tous les pays d’Europe de l’Ouest, quoi qu’avec une intensité variable et aussi une volonté politique plus ou moins affirmée de contenir les flux – quand il ne s’agit pas, pour certains gouvernements, de les encourager. La France se caractérise par un recours particulièrement prononcé à l’immigration d’origine africaine : 61 % des immigrés de 15 à 64 ans vivant en France en 2020 étaient originaires du continent africain, soit une part trois fois supérieure à la moyenne de l’UE.

Effets économiques et sociaux

Dans le débat public, l’immigration est souvent défendue comme un moyen de financer nos retraites. Pour que cela puisse être le cas, il faudrait tout d’abord que la population immigrée soit composée de travailleurs à hauteur d’une proportion au moins égale à celle constatée au sein de la population autochtone. Or – la nature essentiellement familiale et humanitaire des flux récents d’immigration le laissait pressentir – c’est très loin d’être le cas : la proportion de personnes en emploi au sein des personnes de 15 à 64 ans est de seulement 56% pour les immigrés non-européens alors qu’elle est de 70% pour les non-immigrés et de 68% pour les immigrés européens.

Nicolas Pouvreau-Monti montre aussi, sur la base des projections de population des Nations Unies, que pour que l’immigration puisse rééquilibrer notre pyramide des âges et ainsi contribuer au rééquilibrage financier de nos régimes de retraite, il faudrait un flux d’immigration beaucoup plus important que celui constaté à présent (pourtant déjà très élevé), puisqu’il faudrait faire venir en France chaque année près de 2,5 millions de personnes d’ici à 2050, ce qui est à l’évidence totalement irréaliste et insoutenable sur le plan social.

Par leur profil socio-démographique, enfin, les immigrés sont susceptibles de peser sur les comptes publics (considérés dans leur ensemble) plutôt que d’y contribuer : peu souvent en emploi et – lorsqu’ils le sont – plus souvent en emploi non qualifié que la population autochtone, les immigrés en France sont davantage exposés au risque de pauvreté ; ils paient en conséquence moins d’impôts que la moyenne des Français et sont plus susceptibles de dépendre des minima sociaux et du logement social. D’ailleurs, 35% des immigrés sont logés dans le parc HLM (la proportion monte à 49% pour les immigrés d’origine algérienne et même à 57% pour ceux originaires d’Afrique sub-saharienne) alors que ce n’est le cas que de 11% des non-immigrés. À âge donné, leur état de santé est par ailleurs en moyenne moins bon que celui de la population française (une particularité française, car dans les autres pays, les immigrés sont en moyenne en meilleure santé que les autochtones), ce qui entraîne une consommation plus élevée de soins.

Ce n’est pas seulement en termes de participation au marché du travail que l’intégration des immigrés africains est défaillante, c’est aussi en termes de résultats scolaires et universitaires, ou encore de participation aux activités criminelles et délictuelles. L’auteur souligne a contrario la très bonne intégration des immigrés originaires d’Asie du Sud-Est, ce qui tend à discréditer la thèse selon laquelle la piètre intégration des immigrés en moyenne en France serait le résultat de discriminations qui les viseraient de manière systématique.

La part croissante des immigrés – en particulier d’origine africaine – au sein de la population en France n’est pas sans influence sur la culture et les mentalités dans notre pays. Nicolas Pouvreau-Monti illustre ces transformations à partir de deux exemples : la natalité, et le poids croissant de l’islam.

La natalité des femmes autochtones s’effondre, l’auteur y voit l’effet en particulier de la mise sous conditions de ressources des allocations familiales et du durcissement du plafonnement du quotient familial, intervenus sous le quinquennat de François Hollande. La faible natalité des femmes sans ascendance migratoire contraste avec la fécondité qui reste élevée des immigrées, en particulier maghrébines (et ce alors même que la fécondité est maintenant relativement basse au Maghreb, en particulier en Tunisie) et celle des femmes d’origine sub-saharienne (l’Afrique sub-saharienne est aujourd’hui la seule région du monde où la fécondité est significativement supérieure au seuil de remplacement des générations).

La croissance du nombre de musulmans dans notre pays est alimentée en majeure partie par le flux migratoire, dans la mesure où, d’une part, le nombre de conversions à l’islam au sein de la population autochtone reste à un niveau relativement modeste, et d’autre part une grosse partie de notre flux d’immigration est originaire de pays où la population est majoritairement musulmane.

Impuissance de l’état et complicité des « experts »

Les deux derniers chapitres de l’ouvrage sont consacrés à examiner par quels mécanismes une politique aussi impopulaire et aux résultats aussi désastreux a pu être mise en place et se perpétuer. L’auteur y voit le résultat d’une part, de l’impuissance d’un état qui a fini par déléguer tous ses pouvoirs en la matière à des institutions internationales et aux juges, et d’autre part, de l’intoxication du débat public par de prétendus experts qui ont quitté le terrain de la connaissance basée sur les faits au profit de celui du dogme. Ces experts, dont l’attitude frise parfois l’obscurantisme, nous dit-il, « travaillent souvent à « convertir » l’opinion publique plutôt qu’à l’informer ».

A lire aussi, Renaud Camus: «Je suis passionnément attaché à la diversité du monde»

Le propos sur l’impuissance de l’état n’est pas extrêmement original, mais il a le mérite de retracer l’historique de ce délitement et d’être étayé avec des données et des exemples plus récents. On en arrive ainsi à des décisions absurdes telles que cette décision de 2025 de la Cour européenne des droits de l’homme enjoignant à la France de suspendre l’expulsion vers l’Algérie de Kamel D., ressortissant algérien précédemment condamné pour des actes de terrorisme, en estimant que son passé terroriste faisait de lui une cible potentielle des renseignements algériens… Il faut donc croire que le fait d’avoir été condamné pour terrorisme devient un motif de protection contre le renvoi du territoire, au mépris du principe général du droit qui veut que nul ne devrait pouvoir se prévaloir de ses turpitudes.

Emmanuel Macron et Abdelmadjid Tebboune, Alger, 27 août 2022 © Jacques WITT/SIPA

Autre exemple de décision absurde: pendant la crise sanitaire alors que tout le pays était à l’arrêt et que les citoyens français étaient assignés à résidence à leur domicile, le Conseil d’état s’est opposé à toute restriction à l’entrée de demandeurs d’asile, qui pouvaient continuer à franchir librement la frontière française. 

Une mine d’or

Au total, l’ouvrage de Nicolas Pouvreau-Monti est une mine d’or sur la question migratoire. À ce titre, il devrait intéresser tous ceux qui se préoccupent de l’avenir de notre pays, et il devrait constituer une lecture incontournable pour tous ceux qui aspirent aux responsabilités.

L’immigration est un élément clé des discours des tenants de la religion diversitaire, et le système migratoire profite à une frange – certes minoritaire mais influente – de la population et de la société civile : associations subventionnées, hiérarques et employés d’un état-providence devenu obèse et incapable de se cantonner à ses missions essentielles, patrons du bâtiment et des services ravis de pouvoir alimenter par l’immigration « l’armée de réserve du capital » et ainsi comprimer les salaires, bourgeois-bohèmes trop heureux de pouvoir se faire livrer des colis ou des repas à domicile ou faire garder leurs enfants par des Africains payés au lance-pierres… On peut donc s’attendre à ce que, par idéologie ou par intérêt, des officines « progressistes » tentent de décrédibiliser l’ouvrage.

Certes, les statistiques, fussent-elles élaborées et produites avec la plus grande rigueur (ce qui est le cas des statistiques officielles telles que celles mobilisées par Nicolas Pouvreau-Monti dans cet ouvrage), n’admettent jamais une interprétation univoque : d’autres statistiques, produites avec la même rigueur, peuvent ensuite conduire à nuancer le discours et parfois même venir le contredire. Nicolas Pouvreau-Monti n’appelle d’ailleurs pas à clore le débat mais à l’ouvrir, en particulier à l’occasion du « grand moment de conversation nationale » que va représenter l’élection présidentielle de 2027.

Mais en s’appuyant sur des données solides, en n’omettant d’analyser aucune dimension importante du phénomène migratoire, et par la profondeur et la rigueur de son analyse, Nicolas Pouvreau-Monti a placé la barre très haut pour ses contradicteurs, il a en quelque sorte magistralement inversé la charge de la preuve.

288 pages

Immigration, mythes et réalités

Price: ---

0 used & new available from

Les Émirats quittent l’OPEP: un séisme discret

0

Les Émirats arabes unis ont annoncé ce matin leur retrait de l’OPEP, prenant de court une organisation sous énorme pression à cause de la fermeture de détroit d’Ormuz et déjà fragilisée par des divergences internes. La décision a été rendue publique par le ministre de l’Énergie, Suhail al-Mazrouei, qui a évoqué une « réévaluation stratégique » visant à donner au pays davantage de liberté dans la gestion de sa production.


Le départ du troisième producteur du cartel, après l’Arabie saoudite et l’Irak, ne constitue pas un simple ajustement technique. Il marque une rupture politique et ouvre une nouvelle phase d’incertitude pour un système énergétique mondial déjà sous tension.

Un geste brutal

Cette démarche des Émirats arabes unis de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole est un tournant. Producteur important et partenaire privilégié de l’Arabie saoudite, Abu Dhabi a choisi de s’affranchir des quotas qui encadrent la production de ses membres. La décision intervient après des années d’investissements massifs destinés à porter la capacité émiratie autour de cinq millions de barils par jour, c’est-à-dire 50% plus que l’Iran. Autrement dit, au moment même où le pays est en mesure de produire davantage, il refuse d’être bridé. Officiellement, il s’agit d’une décision économique mais en réalité, c’est un geste politique presque brutal.

A ne pas manquer

Depuis sa création, l’OPEP repose sur le principe de coordination de l’offre pour peser sur les prix. Mais cette mécanique suppose une discipline collective, donc des renoncements individuels. Or, dans un monde où chaque producteur a ses propres intérêts politiques et économiques, cette discipline devient de plus en plus fragile. Les Émirats ne font pas mystère de leur volonté de vendre plus, plus vite, et surtout en décider souverainement.

L’OPEP affaiblie

Ce choix s’inscrit dans une évolution plus large. En 2019 déjà, le Qatar avait quitté l’OPEP pour se concentrer sur le gaz naturel liquéfié. Derrière ces départs, une même logique, celle de reprendre la maîtrise de sa stratégie énergétique et l’aligner sur des priorités nationales. Les grands plans de diversification économique comme Vision 2030 en Arabie saoudite, les stratégies industrielles aux Émirats, exigent des ressources considérables. Produire davantage et selon ses besoins d’investissements c’est accélérer cette transformation.

A lire aussi, du même auteur: Les deux horloges d’Ormuz

Mais ce mouvement a une autre conséquence, plus discrète car il affaiblit l’OPEP de l’intérieur. Sans jamais être un bloc homogène, l’organisation reposait sur un noyau dur, dominé par Riyad et soutenu par quelques alliés fiables dont les Émirats faisaient partie. Leur départ rompt cet équilibre. Il réduit la capacité de l’Arabie saoudite à imposer des coupes de production et, par ricochet, à soutenir les prix. Ce qui se joue ici, c’est la fin progressive d’un cartel capable de dicter sa loi au marché.

Multipolarisation de l’énergie

Face à cela, les États-Unis apparaissent comme les bénéficiaires indirects de la situation. Depuis la révolution du pétrole de schiste, ils ont changé de statut. D’importateurs dépendants, ils sont devenus producteurs majeurs et exportateurs. Leur intérêt est clair : maintenir des prix suffisamment bas pour soutenir leur économie, tout en restant compétitifs sur les marchés internationaux. L’affaiblissement de l’OPEP sert cet objectif. Moins de coordination entre producteurs signifie plus de volatilité, et souvent, une pression à la baisse sur les prix.

Faut-il y voir le résultat d’une stratégie américaine délibérée ? La tentation est grande de le croire. Après tout, Washington n’a cessé, ces dernières années, de contester l’influence de l’OPEP, tant sur le plan diplomatique que par le développement de sa propre production. Mais la réalité est sans doute plus simple, et plus brutale. Ce sont les intérêts nationaux des producteurs eux-mêmes qui fissurent le cartel. Les Émirats ne quittent pas l’OPEP pour faire plaisir aux États-Unis. Ils le font parce que l’OPEP ne correspond plus à leurs besoins.

Reste que le symbole est puissant. L’OPEP, longtemps perçue comme un acteur structurant du système énergétique mondial, apparaît aujourd’hui comme une organisation en perte de cohésion. Elle continue d’exister, bien sûr, notamment à travers le format élargi de l’OPEP+, qui inclut la Russie. Mais son autorité est contestée, et sa capacité à imposer une discipline collective s’érode.

Au fond, le retrait des Émirats dit quelque chose de plus large sur l’état du monde énergétique. Nous ne sommes plus dans un système dominé par quelques acteurs capables de contrôler l’offre. Nous entrons dans une configuration plus fragmentée, plus concurrentielle, où chacun joue sa propre partition. Dans ce nouveau paysage, la coopération cède le pas à la stratégie individuelle.

Pour l’Arabie saoudite, c’est un avertissement. Pour les États-Unis, une opportunité. Pour le reste du monde, une incertitude de plus. Et pour l’OPEP, peut-être le début d’une lente marginalisation.

La nuit française à Toulouse

Insécurité. La Dépêche du Midi rapporte que dans le quartier de Bellefontaine, des trafiquants ont installé un checkpoint nocturne pour contrôler et intimider les automobilistes autour d’un point de deal, armés de kalachnikovs. « Un suspect interpellé avec une arme longue la semaine du 22 avril a toutefois été remis en liberté faute de preuves », raconte le journal local1


Des poubelles renversées, des gravats, la nuit comme une bouche ouverte — et puis, surgissant de l’ombre, un homme armé d’une kalachnikov. Il ne crie pas. Il ne menace pas vraiment. Il désigne. Il trie. Il décide. À Bellefontaine Toulouse, au cœur de la nuit française, il y a désormais des frontières. Non pas celles que l’on dessine sur les cartes, mais celles, plus anciennes, plus obscures, qui séparent ceux qui sont chez eux de ceux qui ne le sont plus. On dira : trafic de drogue, économie parallèle, dérive sécuritaire. On dira cela pour ne pas voir.

Car ce qui se joue ici excède de beaucoup la chronique judiciaire. C’est une scène primitive. Une scène d’origine revenue hanter le présent.

Le retour des formes mortes

Il est des mots que l’on croit morts, ensevelis sous les siècles, et qui pourtant continuent de respirer dans les soubassements du réel. La jizya est de ceux-là. Non pas comme doctrine, non pas comme loi, mais comme forme. Comme manière d’habiter le monde. Il y a, dans ce vieux mot, une vérité anthropologique que la modernité n’a pas abolie : celle d’un monde partagé entre les légitimes et les tolérés, entre ceux qui possèdent le lieu et ceux qui doivent payer pour y rester. La dette n’y est pas économique. Elle est ontologique.

Payer, ce n’est pas échanger : c’est reconnaître qu’on est de trop.

Une France devenue extérieure à elle-même

Ce qui s’effondre aujourd’hui, ce n’est pas seulement l’ordre public. C’est la sensation d’appartenance. Une partie de la jeunesse issue de l’immigration et née en France vit la France comme un dehors. Un territoire sans intériorité, sans réciprocité, sans dette partagée. L’État n’est plus qu’un appareil lointain. La police, une intrusion. L’école, une contrainte. La solidarité, une distribution.

Rien de tout cela ne fait monde. Et quand le monde disparaît, il ne reste que des territoires.

A lire aussi, Cyril Bennasar: Renaud Camus expliqué aux parents

L’aide comme rançon

Alors survient une mutation silencieuse. Ce que l’État nommait solidarité devient, dans l’expérience vécue, autre chose.

Non plus un lien, mais un versement. Non plus une participation, mais une compensation. La société paie. Elle paie pour son passé, réel ou fantasmé. Elle paie pour ses fautes supposées. Elle paie pour apaiser une colère qu’elle ne comprend plus. Et plus elle paie, plus la dette s’accroît. Car ce qui est en jeu n’est pas le besoin, mais le ressentiment.

L’aide cesse d’être un geste : elle devient une rançon.

Le checkpoint : apparition d’un pouvoir nu

Revenons à cette nuit de Toulouse. Une route barrée. Un homme armé. Un regard qui juge. Ce n’est pas seulement un point de deal. C’est une scène de souveraineté. Ici, la loi n’est plus abstraite. Elle est incarnée dans un corps, dans une arme, dans une présence. On passe ou on ne passe pas.

Et ce passage a un prix — explicite ou non. Un prix matériel, parfois. Un prix symbolique, toujours. C’est une frontière sans État, une jizya sans nom, une domination sans discours. Mais c’est une domination.

Le tribut diffus

Dans ces espaces, la délinquance change de nature. Elle n’est plus seulement transgression. Elle devient organisation. Elle produit une hiérarchie implicite : ceux qui contrôlent, et ceux qui s’adaptent. Le vol, le racket, l’intimidation — tout cela compose un langage. Un langage simple, brutal : « Tu es ici parce que nous le tolérons. » Et cette tolérance a un coût.

Payer pour ne pas être inquiété. Payer pour circuler. Payer pour exister sans heurt. Ce n’est pas une loi. C’est pire qu’une loi : c’est une évidence.

La disparition du commun

Ce qui se défait ainsi, morceau par morceau, c’est la possibilité même d’un monde partagé.

L’État n’est plus commun. La loi n’est plus commune. Le territoire n’est plus commun. Il n’y a plus qu’une juxtaposition de présences. Et dans cet espace fragmenté, les formes anciennes reviennent, comme des revenants : la hiérarchie,
le rapport de force, le tribut. Non pas importés. Réveillés.

Nuit du “nous”

On croit souvent que ces phénomènes relèvent de la périphérie. Mais c’est le centre qui est atteint. Car ce qui disparaît, ce n’est pas seulement la sécurité.
C’est le “nous”.

Sans “nous”, il n’y a plus de loi, seulement des rapports de puissance. Sans “nous”, il n’y a plus de solidarité, seulement des transferts. Sans “nous”, il n’y a plus de société, seulement des territoires.

Alors, dans la nuit, un homme se tient au milieu de la route. Il lève son arme, non pour tirer, mais pour désigner. Et dans ce geste presque immobile se condense une vérité que nous refusons de voir : le monde que nous croyions dépassé n’a pas disparu. Il attendait. Et nous y revoilà.

La société malade

Price: ---

0 used & new available from

  1. https://www.ladepeche.fr/2026/04/27/des-hommes-armes-de-kalachnikovs-surgissent-devant-les-voitures-et-les-fouillent-un-checkpoint-mis-en-place-par-des-trafiquants-de-drogue-dans-un-13346119.php ↩︎

Boualem s’en va…

0

Le petit monde médiatique et littéraire bien-pensant ne pardonne pas à l’écrivain d’être apprécié par tous ces « mabouls » qui veulent se fâcher avec l’Algérie, comme dit le président de la République…


Il y a quelque chose de profondément révélateur dans la lassitude de Boualem Sansal. Non pas seulement la fatigue d’un homme, mais l’épuisement d’une promesse.

Sansal n’est pas un polémiste de salon. Il a affronté l’islamisme, la censure, la solitude, la prison – là où tant d’autres, ici, se contentent de commenter le courage à distance, à l’abri des plateaux et des réputations réversibles. Et voilà qu’au moment même où il retrouve la liberté, c’est en France – patrie de sa langue d’écrivain – qu’on l’injurie, qu’on le somme de se taire. Ou plus exactement, de parler comme il faut, en particulier sur l’Algérie d’où il vient, et son merveilleux régime.

Le signal est là. Il ne tient pas seulement aux attaques dont il est l’objet, mais à leur nature. Mais que lui reproche-t-on, au juste ? On ne lui reproche pas une erreur, on lui fait grief, sans oser le dire, de son indépendance d’esprit, de sa résistance à la soumission. Ainsi en est-il de ce procès dérisoire instruit contre ses choix éditoriaux: quitter Gallimard pour rejoindre Grasset, désormais intégrée à la sphère d’influence de l’homme d’affaires – breton, catholique et d’« extrême-droite », c’est évident – Vincent Bolloré. Comme si un écrivain devait désormais répondre non seulement de ce qu’il pense, mais aussi de l’endroit où il publie. Comme si la liberté d’écrire passait par un contrôle de conformité idéologique préalable.

A lire aussi: Comment Boualem Sansal est devenu indésirable

C’est ici que le mécanisme apparaît dans toute son absurdité. Dans notre pays, le monde des idées est de plus en plus administré par une petite bourgeoisie intellectuelle pusillanime, voire tétanisée, qui a fait de la prudence une vertu et de la lâcheté une façon d’être. Des gens qui ne risquent rien, mais distribuent les brevets de respectabilité avec la rigueur sèche de douaniers zélés. Leur courage est administratif, leur indignation sélective, comme à l’accoutumée. Ils célèbrent la libre expression – cela va de soi -, à condition qu’elle reste abstraite. Dès qu’elle s’incarne, dès qu’elle tranche, ils deviennent procureurs. Non pour défendre une vérité, mais pour maintenir un périmètre.

Ce qui, chez lui, insupporte le plus les petits marquis du Quartier latin n’est pas une faute, mais une présence. Il rappelle, par sa seule trajectoire, ce qu’ils ne sont plus capables d’être, c’est-à-dire des hommes debout. Des hommes pour qui penser a un prix, et pour qui ce prix ne varie pas selon les interlocuteurs ni les rapports de force. Ce courage-là s’applique aujourd’hui à beaucoup d’autres situations.

Alors nos chers clercs minuscules disqualifient, ricanent, et condamnent sans risque. En gardiens d’un ordre moral sans transcendance, ils fabriquent un climat où la nuance devient suspecte, où la force d’âme et la détermination passent pour de la provocation, où la vérité elle-même doit demander la permission d’exister.

Que Sansal songe à quitter la France au moment où l’Académie l’accueille en son sein n’est pas une anecdote, c’est un triste symptôme : celui d’un pays qui ne chasse plus ses écrivains par décret, mais par dégoût.

Il y a là quelque chose de pire que la censure, la petitesse satisfaite de ceux qui la rendent inutile, et presque naturelle.

Quand le rap franchit la limite pénale

0

Après des accusations d’antisémitisme il y a quelques années, après avoir été viré par sa maison de disques Universal, le rappeur Freeze Corleone a été condamné lundi à quinze mois de prison avec sursis et 50 000 euros d’amende pour apologie du terrorisme pour une chanson sortie en 2024, dans laquelle il s’identifie à l’auteur de l’attentat du 14 juillet 2016 sur la Promenade des Anglais à Nice. Une « nouvelle étape vers l’infâme a été franchie » s’était alors indigné Éric Ciotti.


Freeze Corleone aime arriver. Et cela lui occasionne des soucis, en particulier une condamnation, le 27 avril dernier, par le Tribunal correctionnel de Nice à 15 mois de prison avec sursis et 50 000 euros d’amende pour apologie du terrorisme. Relevons, en insistant sur le même verbe, les paroles de deux de ses chansons : « J’arrive dans l’rap comme un camion qui bombarde à fond sur la » (Haaland) et « J’arrive déterminé comme Adolf dans les années 30 » (Bâton rouge). Ce type de propos a provoqué des réactions institutionnelles et associatives. Il importe de se pencher sur chacune des phrases qui précèdent immédiatement les « J’arrive » de Freeze Corleone.  Dans le premier cas (Haaland), le vers « En défense j’suis Kalidou, t’es Lenglet, Burberry comme un grand-père anglais » accentue le rapprochement avec l’attentat terroriste du 14 juillet 2016 à Nice, dont nous commémorerons, dans deux mois et demi, le dixième anniversaire en présence des institutions de la République et des familles de victimes, le plus souvent regroupées en associations. Dans le second cas (Bâton rouge), le vers « L’objectif se rapproche » ouvre un lien textuel immédiat au programme d’Adolf Hitler, durant la période cauchemardesque du nazisme.

Une arrivée, nous apprend le Dictionnaire historique de la langue française, « signifie en général une action, le fait d’arriver, par quelque moyen que ce soit. » Freeze Corléone se meut ainsi vers des objectifs en arrivant. Il puise des références dans la violence paroxystique qui entraîne la mort collective: plus de huit dizaines de morts horribles, voici une décennie à Nice, et six millions d’êtres humains exterminés, voici plus de quatre-vingts ans en Europe.

A lire aussi: Élise Thiébaut: la ménopause contre le fascisme

Dans les deux cas, la souffrance incommensurable et la mémoire constituent deux facteurs indissociablement ancrés chez les familles des victimes et, plus largement, au sein de nos sociétés. Freeze Corleone désigne, lorsqu’il arrive, des faits et des périodes emplies d’inhumanité criminelle et de chagrin qui ne cessera jamais. Aucune trace, même minime, de mauvaise conscience ou de compassion n’apparaît dans ses performances.

Les victimes des massacres, venant naturellement à l’esprit quand Freeze Corléone arrive, constituent – si l’on peut dire, mais il faut le mentionner – la matière première des textes qu’il interprète. L’expression est de Vladimir Jankélévitch, dans L’imprescriptible. Déchu, sous le régime de collaboration avec les nazis, de sa nationalité et de sa profession, résistant et humaniste, le philosophe savait de quoi il parlait.

Il est utile de préciser que l’extermination des Juifs par les nazis commença dans les camions, au cours des années 30 – pour reprendre des termes dans les deux textes de Freeze Corleone –,avant de prendre l’ampleur massive que l’on connaît avec certitude. Il convient aussi d’ajouter que la première victime de l’attentat de la Promenade des Anglais était une femme de confession musulmane, mère de plusieurs enfants, et que toutes les autres victimes, réunies dans une même tuerie collective, appartenaient à différentes religions. La barbarie piétina l’universel.

René Cassin, Niçois, juriste de la France Libre et indissociable de la Déclaration universelle des droits de l’homme, veilla, dans le préambule de ce texte, à promouvoir la dignité humaine face aux « actes de barbarie qui révoltent la conscience de l’humanité ». Nous commémorons cette année le cinquantième anniversaire de la disparition de celui qui fut aussi Prix Nobel de la Paix. A ce titre, il n’est pas indifférent de constater que l’ancien label de Freeze Corleone, précisément nommé Universal, décida de mettre en œuvre une rupture nette.

Or l’universel, la dignité et la conscience de l’humanité font bloc face à ce à quoi Freeze Corleone en arrive : le maniement – volontaire ? – de ce qui fait infiniment souffrir les familles des victimes. Serait-il un arriviste ? 

Les deux horloges d’Ormuz

Dans la crise du blocus du détroit d’Ormuz, Iraniens et Américains sont pris dans des temporalités différentes. Arrêter un puits de pétrole étant une opération risquée et parfois irréversible, lorsque les réservoirs de stockage iraniens seront saturés et que les tankers ne pourront plus charger, les Iraniens entreront dans une phase plus critique qu’ils ne le disent…


Après quarante jours de guerre à haute intensité, le conflit entre l’Iran et la coalition américano-israélienne s’est progressivement déplacé vers un affrontement économique. La désescalade militaire amorcée par le cessez-le-feu du 8 avril s’accompagne désormais d’une lutte pour le contrôle des flux maritimes autour du détroit d’Ormuz. D’un côté, la marine des Gardiens de la révolution entend interdire tout passage non autorisé par Téhéran, en le conditionnant au paiement de droits de transit. De l’autre, les États-Unis bloquent les navires en provenance ou à destination des ports iraniens.

Victimes collatérales

Dans ce contexte, chaque camp subit des pertes et en inflige à l’adversaire, faisant peser toujours davantage une part du coût sur des pays tiers. Les premiers touchés sont les États riverains, au premier rang desquels l’Irak et les monarchies du Golfe, notamment le Koweït, le Bahreïn et le Qatar, dont les économies dépendent étroitement du détroit. Mais les effets se diffusent bien au-delà de la région et affectent la majorité des économies mondiales, à travers la hausse des prix du gaz, du pétrole, des engrais et des produits pétrochimiques.

Cet enchevêtrement de contraintes a déclenché deux comptes à rebours – la production et le stockage du pétrole iranien d’un côté, le niveau des réserves mondiales de l’autre. Le premier qui demandera grâce et voudra arrêter les horloges perdra la bataille d’Ormuz.

A relire, du même auteur: Guerre en Iran: pas de K.O, on compte les points à Islamabad

Du côté iranien, le pays est désormais soumis à un blocus dont les effets sont à la fois immédiats et cumulatifs. Chaque jour se solde par une perte de plusieurs centaines de millions de dollars, liée à la contraction des exportations sans réduction équivalente des besoins d’importation. Même imparfaitement appliqué, le blocus ne peut être contourné qu’à la marge. Les routes terrestres ne sauraient remplacer les flux massifs qui transitent habituellement par Ormuz. Certes, des échanges subsistent avec les pays voisins, mais les distances, la faiblesse des infrastructures et l’insuffisance des alternatives logistiques limitent fortement toute réorientation significative des voies commerciales. Les pertes s’accumulent donc, venant s’ajouter aux destructions déjà causées par la guerre.

Flux tendu

La contrainte la plus critique tient toutefois au stockage. L’industrie pétrolière fonctionne à flux tendu. Le brut extrait doit être transporté, raffiné, puis écoulé en continu. Arrêter un puits est une opération risquée, parfois irréversible. Les raffineries, elles aussi, doivent fonctionner à un niveau minimal pour rester opérationnelles. Le stockage sert précisément à absorber les déséquilibres temporaires. Mais en cas de blocage prolongé, lorsque les réservoirs sont saturés et que les tankers ne peuvent plus charger, l’ensemble du système se grippe.

L’Iran produit entre 3,5 et 4 millions de barils par jour. Environ 2 millions sont raffinés localement. Le reste, soit près de 1,5 million de barils par jour, est habituellement exporté, principalement vers la Chine via une flotte de pétroliers opérant en contournement des sanctions. La question décisive est désormais de savoir si ces flux peuvent se maintenir. Si les États-Unis parviennent à empêcher l’entrée de pétroliers vides dans le Golfe, la pression sur les capacités de stockage deviendra rapidement insoutenable.

Le point de rupture dépend des capacités disponibles, estimées entre 20 et 90 millions de barils. Chaque jour sans exportation ajoute entre 1,5 et 2 millions de barils à stocker. Dans un scénario de blocus strict, l’Iran disposerait donc d’un délai compris entre quelques semaines et deux mois avant de devoir fermer massivement des puits. Une telle évolution entraînerait une perte durable de capacité de production, et donc de revenus, affectant directement le financement du régime et de ses appareils de sécurité.

Images de propagande iranienne, sur internet. DR.

Equilibre des prix précaire

Parallèlement à cette première horloge, une seconde tourne pour le reste du monde, et en particulier pour les États-Unis. Le blocage du détroit d’Ormuz empêche l’acheminement d’environ 20 millions de barils par jour de flux pétroliers. Pour atténuer ce choc, plusieurs pays occidentaux ont commencé à puiser dans leurs réserves stratégiques et la Chine dispose également de stocks importants. En combinant ces apports, une légère augmentation de la production ailleurs et certains flux alternatifs, le déficit est partiellement absorbé, mais demeure significatif, de l’ordre de 7 à 9 millions de barils par jour.

A lire aussi, Charles Rojzman: Iran: lire la guerre

Cette tension se traduit déjà par une hausse des prix, sans atteindre pour l’instant les niveaux extrêmes. Mais cet équilibre est précaire. Les réserves mobilisées permettent de stabiliser la situation pendant deux à trois mois. Au-delà, si le blocus persiste, les prix pourraient s’envoler et peser lourdement sur l’économie mondiale, affectant non seulement l’énergie mais aussi l’ensemble des chaînes de production.

Les deux camps sont donc pris dans des temporalités différentes. L’Iran fait face à une contrainte rapide et matérielle, liée à ses capacités de stockage et à la fragilité de son appareil productif. Le reste du monde dispose d’un délai plus long mais non extensible, avant que la pression économique devienne insoutenable.

En réalité, l’issue de ce bras de fer naval dépend moins de ces données économiques que de leurs conséquences politiques. Le pouvoir iranien a déjà montré sa capacité à absorber des chocs sévères, au nom d’une logique de résistance. Mais la destruction durable de ses ressources pourrait, à terme, fragiliser ses propres fondements. Du côté occidental, la contrainte passe par les prix, la croissance et, aux États-Unis, par le calendrier électoral. Ces deux horloges ne mesurent pas le temps qui passe. Elles mesurent la capacité de chacun à tenir. Reste à savoir pour qui le glas sonnera en premier – celui qui en bave le plus, ou celui pour qui la guerre devient politiquement intenable ? Les Gardiens de la révolution ont l’avantage insigne de ne pas avoir de midterm elections.

Quand Brigitte voit le ciel en gris

Dans un portrait que lui consacre le week-end dernier La Tribune Dimanche, la Première dame révèle qu’après neuf ans à l’Élysée, il lui est désormais parfois difficile de voir le ciel bleu et qu’elle connaît désormais des « moments de pessimisme » qu’elle n’avait pas auparavant. Sans doute en raison de l’antimacronisme ambiant, Brigitte Macron reçoit finalement assez peu de soutiens pour les accusations infamantes dont elle est victime.


L’exigence de parité, que pour ma part je juge absurde dans son extrémisme, quel que soit le sexe dominant, n’empêche pas d’éprouver un malaise quand on s’attache, même avec une totale délicatesse et bonne foi, à écrire sur l’épouse du président de la République. En l’occurrence, à la suite du portrait remarquable que lui a consacré Pauline Delassus1 dans La Tribune Dimanche.

Liberté de ton

Revenir sur les péripéties singulières et précoces qui ont permis l’amour du couple présidentiel n’aurait plus aucun sens de même qu’il serait nauséabond de seulement évoquer les ignobles polémiques dont Brigitte Macron a été victime et qu’elle continue à subir.

Ce qui frappe d’abord dans les propos de Mme Macron est sa liberté de ton absolue et le contraste éclatant et en partie douloureux qu’elle décrit entre sa première vie –  » une vie normale, des enfants, un job, des hauts et des bas, comme tout le monde… » et son existence d’épouse de président -« … dix années passées si vite, tellement intenses, j’ai vu la noirceur du monde, la bêtise, la méchanceté ».

A lire aussi, du même auteur: Il y a un admirable Donald Trump…

Elle ne cherche pas à apitoyer. D’ailleurs, si jamais elle en avait eu envie, on aurait pu lui rétorquer qu’elle n’avait pas été pour rien dans la conquête de l’Elysée par Emmanuel Macron et qu’elle était suffisamment lucide pour ne pas croire seulement à un chemin de roses…

L’analyse de sa personnalité par cette journaliste sort de l’ordinaire parce qu’elle n’hésite pas à évoquer, avec objectivité, des éléments et des critiques qui ont concerné Brigitte Macron, émanant de citoyens sans malignité perverse.

Quand Pauline Delassus lui prête une dilection pour les « bad boys », sans doute a-t-elle raison et sur ce plan, Emmanuel Macron n’est pas en reste. Cette fascination est difficilement supportable et rien n’exaspère plus le commun des Français que cette mythification de gens douteux et transgressifs par les élites, à commencer par le chef de l’Etat et son épouse.

Sur le plan amical, il est clair que Brigitte Macron se souciait comme d’une guigne de tomber dans des choix erratiques, en tout cas mal compris, et qu’il était prévisible que les privilèges octroyés à une Mimi Marchand auraient tôt ou tard des conséquences dangereuses.

Choix discutables

Dans le registre politique, même si Brigitte Macron s’en est beaucoup défendu, elle a inspiré le choix de certains ministres et ses préférences comme son influence n’ont pas toujours été des plus heureuses. Il ne suffisait pas que Mme Macron éprouvât de l’empathie pour tel ou telle pour que d’emblée la compétence ministérielle fût décrétée et admise. Quand, avant Gabriel Attal, trop fugitif, mais excellent, ministre de l’Education nationale réparant les dégâts, elle avait suggéré la nomination catastrophique de Pap Ndiaye, elle avait accompli une mauvaise action au détriment de l’école lui tenant pourtant tellement à cœur et du peuple français.

A lire aussi, Thierry Martin: Jospin: après les roses, les épines

Cette propension à mal conseiller a été portée à son comble quand, pour l’avoir vu au théâtre, elle a glissé à son époux, jamais en retard d’une provocation ou d’une incongruité, le nom de Dupond-Moretti pour la place Vendôme. Ce qui révélait pour le moins, de sa part, une indifférence totale à l’égard des critères techniques – avocat, il détestait la magistrature !- et démocratiques.

Dans ce registre également, une similitude réunit le couple. Emmanuel Macron n’a pas été le premier président à opérer des sélections discutables mais il est devenu maître, pour le pire, dans l’art de se tromper à coup sûr. De loin, il a été le plus mauvais DRH de la politique nationale. Parce qu’il n’a jamais récompensé en priorité la compétence ou les succès mais l’attraction qu’il éprouvait ou l’inconditionnalité qu’on lui offrait.

Derrière ces erreurs, il y a probablement l’autarcie amoureuse d’un couple qui se stimulant l’un l’autre a cru avoir raison contre les intuitions basiques du peuple français. Entre ombres et lumières, sincérité et fidélité – Brigitte Macron n’a jamais dévié d’un pouce dans la défense argumentée du président -, intelligence et émotion, elle se sera construit une place à part dans l’espace public, dans l’imaginaire national. Pour et dans l’Histoire, ce n’est pas rien.

L'Heure des crocs - De CNews et du délit d'opinion

Price: ---

0 used & new available from

  1. la fille de Laurent Joffrin NDLR ↩︎

«C ce soir»: plus pluraliste et impartial, tu meurs!

0

Chez Karim Rissouli et Laure Adler, le résistant David Dufresne brûle en direct le contrat d’édition de son dernier livre avec Grasset, pendant qu’Éric Fottorino excommunie à tour de bras. Tous les autres invités conviés se demandent comment mieux « réguler les médias » et rétablir le monopole de la gauche culturelle.


Patrick Cohen, Bretrand Chameroy et Charline Vanhoenacker sur France inter

Lundi 20 avril 2026. Matinale de France Inter. L’éditorialiste Patrick Cohen et les « humoristes » Bertrand Chameroy et Charline Vanhoenacker tirent à boulets rouges sur Vincent Bolloré. M. Cohen reproche au milliardaire de s’être exprimé dans le JDD,un journal qui fait partie de son groupe – il est certain que Libération, Le Monde ou Le Nouvel Obs de Matthieu Pigasse et La Provence ou La Tribune de Rodolphe Saadé n’attendaient que de publier la tribune de celui qui, depuis deux semaines, essuie des bordées d’injures de ces organes de presse et du monde dit de la culture. Mme Vanhoenacker s’est livrée, comme à son habitude, à une charge prévisible et grossière, sans la moindre once d’humour. Passons ! Quant à M. Chameroy, c’est avec une audace et une originalité sans pareilles qu’il s’est moqué de Vincent Bolloré en le comparant à Kaa, le serpent du Livre de la jungle. La fin de sa chronique a été consacrée au documentaire de CNews sur la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public et son rapporteur, Charles Alloncle, documentaire qui, selon lui, manquait de contradicteurs. On ne verrait pas ça sur le service public. Encore que… Le 15 avril, sur France 5, l’émission C ce soir concernait l’affaire Bolloré-Grasset. Les propos liminaires de l’animateur Karim Rissouli furent sans ambiguïté ; il n’y aurait pas de débat mais une « discussion » autour d’un sujet traité de manière univoque et à charge : « Le limogeage d’Olivier Nora est un signe supplémentaire de la mainmise du milliardaire d’extrême droite sur le monde de la culture et de sa volonté d’en faire un bras armé dans la bataille culturelle qu’il mène partout où il le peut ». Karim Rissouli, son invitée permanente Laure Adler et les heureux élus participant à cette émission étaient donc tous sur la même ligne et armés jusqu’aux dents.

Y’a pas de débat !

Ces élus furent, par ordre d’apparition à l’écran :

Nathan Devers, chroniqueur sur France Info et France Culture, enfant spirituel de Bernard-Henri Lévy qui l’a bombardé éditeur de la revue qu’il a créée, La Règle du jeu. Cette revue et les prochains livres de BHL ne seront plus édités chez Grasset, annonce gravement Nathan Devers. Les derniers lecteurs de BHL ne sont pas inquiets : il se trouvera bien, dans l’enclos germano-pratin, un éditeur prêt à référencer les prochaines productions du plus égotiste mais du moins en moins lu des ex-nouveaux philosophes. L’homme, beaucoup plus soucieux de son sort que de celui de la France, pays où « tout ce qui est terroir, béret, bourrées, binious, bref, franchouillard ou cocardier, [lui] est étranger, voire odieux » (Globe, 1985), a gardé une certaine influence dans le monde des médias et de la culture, influence qu’il a parfois mise au service de… lui-même. Ainsi, en 1997, il réalise Le Jour et la Nuit, film à très gros budget co-financé par Arte – dont il préside le comité de surveillance depuis 1994 – et par la Commission d’avances sur recettes du CNC dont le président se nomme à l’époque… Bernard-Henri Lévy. La presse est unanime : « plus mauvais film depuis 1945 » pour les Cahiers du cinéma ; « navet certifié », pour Libération. Malgré cela, BHL bénéficiera dès lors du soutien financier d’Arte France, du CNC ou de France TV pour la production de la plupart de ses films documentaires, tous des échecs commerciaux[1]. En 2024, BHL s’est vu reconduit à la présidence du conseil de surveillance d’Arte, à l’âge de 75 ans, malgré les statuts de la chaîne franco-allemande prévoyant une limite d’âge à 70 ans.

David Dufresne sur France 5

David Dufresne, journaliste médiapartien, écrivain et réalisateur de gauche. Son dernier livre paru chez Grasset est un récit sur sa grand-mère, Françoise d’Eaubonne, une émule de Simone de Beauvoir et de Michel Foucault qui, indique la quatrième de couverture, « forgea le concept d’éco-féminisme », fut « éco-anxieuse dès les années 1960 » et « organisa un attentat à la bombe sur le chantier de la centrale nucléaire de Fessenheim[2] ». David Dufresne a de qui tenir: sous le regard enfiévré de Laure Adler, il a déchiré en direct le contrat de son dernier livre avec les éditions Grasset. Ce geste n’était pas prévu, a tenu à souligner Karim Rissouli, ébloui par l’exploit. « Il faut des actes de résistance », s’est époumoné M. Dufresne, fier de lui. Dans la famille Résistants en toc, je demande le petit-fils.

Sophie Des Déserts, journaliste à Libération, quotidien subclaquant maintenu artificiellement en vie grâce à l’argent public, plus de 6 millions d’euros par an. Enivrée par les propos grisants de Laure Adler – « C’est le monde des intellectuels, la pointe avancée de notre pays, qui se retrouve bâillonnée, censurée » –, la journaliste a poussé un cri désespéré : « Olivier Nora était le dernier rempart. » Ne manquaient que le froissement des mouchoirs et le bruissement de discrètes renifleries pour parfaire le tableau…

Clémentine Goldszal, « journaliste culture » au Monde, où elle a appris à mentir éhontément – à moins que cela ne soit une disposition naturelle. Ainsi, sans être repris par aucun des participants, a-t-elle pu affirmer que Boualem Sansal n’est « ni un très bon écrivain, ni un gros vendeur ». Le village de l’Allemand s’est vendu à 125 000 exemplaires. Rue Darwin à 135 000 exemplaires. 2084 à 430 000 exemplaires. On s’interroge : à partir de combien de livres vendus Mme Goldszal considère-t-elle que leur auteur est un « gros vendeur » ?

Alexis Lévrier, historien de la presse et des médias et farouche détracteur de Bolloré. Cet « expert », adulé par l’audiovisuel public dont il est un invité récurrent, avait réclamé, après l’interdiction pour C8 de bénéficier d’une fréquence de la TNT, le même traitement pour CNews. Lors de l’émission, M. Lévrier a reproché à Nathan Devers sa participation passée, en tant que chroniqueur, à certaines émissions de la chaîne d’info honnie. Nathan Devers a eu beau assurer que, durant ses quatre ans passés à débattre sur CNews, sa liberté de parole a été totale et qu’il n’a eu à subir aucune remarque restrictive, aucune censure, M. Lévrier n’en a pas démordu : « Les conditions du débat étaient tronquées. » Il fallait oser ! L’historien a asséné cette énormité lors d’une émission à sens unique, consacrée exclusivement à louanger l’intouchable Olivier Nora transformé en martyr, à cirer les pompes des deux centaines d’auteurs, dont une majorité de graphomanes hallucinés et de cacographes nombrilistes, ayant quitté Grasset, à diaboliser Vincent Bolloré et à déconsidérer Boualem Sansal, accusé de « dériver vers l’extrême droite » parce qu’il a quitté Gallimard pour rejoindre Grasset et qu’il ne ménage ni le gouvernement algérien, ni une certaine religion supposément de paix, d’amour et de tolérance. Ici, les conditions du débat n’ont pas été pas tronquées – il n’y eut tout bonnement pas de débat !

Un monopole à rétablir

Last but not least, l’ancien dirigeant du Monde, Éric Fottorino, s’est particulièrement distingué lors de cette soirée. Derrière ce physique d’apothicaire de province inoffensif, se cache en réalité un clerc de gauche sectaire et intolérant, « un clerc au sens propre, c’est-à-dire un religieux, mais aussi au sens élargi d’homme doté à la fois d’un statut privilégié et d’un magistère intellectuel et moral[3]». Héritier de la cléricature issue de la Révolution, M. Fottorino prétend incarner la Vérité ; tout ce qui ne pense pas comme M. Fottorino est donc le Mensonge : « Le groupe Bolloré est un instrument du mensonge industriel ». La gauche culturelle se flatte d’inonder le monde de sa Lumière ; tout ce qui s’oppose à la gauche culturelle est donc la Nuit : « Si vous mettez la nuit là où il y a de la lumière, il n’y a plus de maison – donc il n’y a plus de maison Grasset », lâche le prêtre fanatique, dilaté d’aise, admiratif de lui-même. À l’instar de l’abbé Jacques Roux, « Enragé » sous la Révolution, le père Fottorino punit, proscrit, prohibe, excommunie à tour de bras ! Il réclame le démantèlement des médias Bolloré, en appelle à la résistance des journaux et des libraires et au courage du pouvoir politique, reproche aux ministres d’aller « parler dans ces médias », accuse et condamne par avance les journalistes et les auteurs gravitant dans la sphère de l’empire Bolloré : « Toutes les choses qu’ils disent sont fausses. C’est une attaque contre la vérité. » Le verdict tombe: il faut, par tous les moyens possibles, les censurer.

Et garantir ainsi le quasi-monopole de la pensée de gauche – la seule qui, de son point de vue, est à même d’exprimer le Bien, le Beau, la Justice et la Vérité – sur la presse, les médias, le monde de la culture. La cléricature de gauche se prétend assiégée par un « empire » qu’elle qualifie d’extrême droite ou de fasciste – syntagmes terrifiants et fantasmagoriques destinés à réduire au silence le peu qui lui résiste – et qui, au mieux, représente un vingtième de l’offre médiatique et culturelle actuelle. Les clercs, curés et séminaristes de cette caste doctrinaire ont investi tous les lieux de pouvoir, d’éducation et de rééducation de la population : l’Éducation nationale, les universités, les écoles de journalisme, les milieux culturels et, bien entendu, l’audiovisuel public transformé en temple du progressisme et du wokisme, et dédié au lavage des cerveaux, à la consolidation du contrôle et au redressement des hérétiques. M. Rissouli n’a pas manqué de prier en direct pour la « régulation des médias » – comme les plus éminents représentants de l’Ordre de la Vertu journalistique auquel il appartient, il compte sur la création d’un cachet décerné par un Bureau de vérification adossé à un Organe inquisitorial pour séparer le bon grain progressiste de l’ivraie conservatrice dans les médias. Emmanuel Macron et la Commission européenne appellent cela un « label » – mais le mot qui convient le mieux est simplement celui de « censure ». Il n’est cependant nul besoin, actuellement, de « label » pour censurer, distordre la réalité ou la camoufler : tandis qu’Olivier Nora est élevé au rang de saint sacrifié sur l’autel de l’autoritarisme d’un homme trop catholique pour être honnête, Boualem Sansal est excommunié du monde de la culture et Kamel Daoud n’a le droit qu’à quelques entrefilets dans la presse et une laborieuse minute d’information sur France Inter après sa condamnation à trois ans de prison ferme par le pouvoir algérien pour avoir osé évoquer la « décennie noire » dans son roman Houris.

Selon l’impayable Laure Adler, « l’empire Bolloré déploie un pouvoir vénéneux qui essaie de faire taire toutes les voix discordantes de cette idéologie qui est assénée, pilonnée par plusieurs canaux d’expression qui sont en solidarité les uns avec les autres pour fabriquer une opinion ». L’inversion accusatoire est ici à son comble. Les apôtres de la machine idéologique qui fonctionnait si bien depuis cinquante ans et écrasait de sa superbe la population assujettie à leur morale gauchisante, ne supportent pas la moindre contradiction, la plus petite remise en cause. Un point capital, trop souvent passé sous silence mais que j’ai évoqué ci-dessus, doit être rappelé: ce dispositif dogmatique, en plus d’imposer une vision politique, a permis à nombre d’entre ces apôtres de bénéficier, et pour certains très largement, des prébendes et autres mannes financières qu’offrent les trop nombreux organismes où abonde l’argent public et dans lesquels ils se sont octroyé des places de choix. Le cas de M. Lévy n’est qu’un exemple, un échantillon, une illustration de ce qui se trame dans les coulisses de ce redoutable petit monde. Un grain de sable grippe leur machine ? Les voilà qui crient au fascisme, aux heures sombres, au bruit des bottes. Mais, si l’on tend l’oreille, l’on distingue, derrière les beuglements contre « l’extrême droite », une lamentation plus discrète, un chant d’une tristesse infinie, la plainte de cette caste craignant de tout perdre, le pouvoir, les honneurs, la puissance et, par-dessus tout, l’argent.


[1] Assemblée nationale, question écrite n° 6674 sur le Financement public apporté à Bernard-Henri Lévy. https://questions.assemblee-nationale.fr/q16/16-6674QE.htm

[2] David Dufresne, Remember Fessenheim : Enquête intime sur Françoise d’Eaubonne, pionnière éco-féministe et impossible grand-mère, 2025, Grasset. Une citation de la grand-mère de l’auteur inaugure cette enquête : « Pour détruire le pouvoir des hommes, il faut le leur arracher. » Plus loin, une autre citation nous apprend qu’elle luttait « contre le capital coupable de génocide, dernier stade de la société patriarcale ». Françoise d’Eaubonne, pionnière woke dont la petite-fille spirituelle est évidemment Sandrine Rousseau.

[3] Jean-François Chemain, Notre amie la gauche, deux siècles de cléricature, préface de Mathieu Bock-Côté, 2025, Via Romana.

Florence Herouin-Léautey ou l’école des larves

0
La députée socialiste de Rouen Florence Hérouin-Léautey (ici photographiée à l'Assemblée nationale en 2025) estime qu'il faut libérer l'école de la République d' "une focalisation quasi exclusive sur la réussite scolaire" © NICOLAS MESSYASZ/SIPA

Après l’élève roi, l’élève en pyjama ! Florence Herouin-Léautey déplore, dans une tribune au Monde, que les politiques scolaires aient si longtemps ignoré l’importance de certains besoins fondamentaux de l’enfant que sont le repos ou les loisirs, au profit d’un « scolaro-centrisme » axé sur un « impératif de performance. » Ainsi le quotidien de référence de la gauche française annonce-t-il avec gourmandise le dernier coup de pied de l’âne à ce qui fut jadis le meilleur système éducatif au monde…


À en croire la députée socialiste de la Seine-Maritime, la diminution spectaculaire du nombre d’élèves, déjà largement entamée, « constitue une occasion historique de refonder nos politiques publiques à partir des besoins fondamentaux des enfants et des jeunes, qu’ils soient physiologiques, de santé, de protection contre toutes les formes de violence, ou les besoins de sécurité affective et relationnelle. » Et de se réclamer des recommandations du Conseil économique, social et environnemental et de la convention citoyenne sur les temps de l’enfant.

Déroute

Les socialistes persistent et signent : après la monstrueuse réforme Jospin, qui décréta que l’enfant construirait désormais ses propres savoirs, et, ainsi, ne saurait rien ; après l’habile politique de Vallaud-Belkacem, qui fit la promotion de l’enseignement de l’ignorance, comme dit Jean-Claude Michéa ;  après les tapis rouges déroulés sous les pas de Philippe Meirieu et de ses comparses en pédagogisme effréné, voici que l’on nous suggère, sous prétexte de réduire à zéro le stress scolaire, d’abandonner le « scolaro-centrisme » (?) et tout impératif de performance. La médiocrité triomphe. Sans doute est-ce dans ses rangs que se recrutent les électeurs et les élus du PS…

L’éducation spartiate était destinée à former des guerriers : comment croyez-vous que 300 hoplites ont, les 11, 12 et 13 septembre de l’an 480 av. J.C. stoppé les 100 000 hommes (estimation basse) de Xerxès ? Allons plus loin dans l’Histoire : comment croyez-vous que les fantassins français aient repoussé les Prussiens sur la Marne en 1914 ? Parce qu’ils avaient un armement supérieur ? Que nenni : parce qu’ils avaient été formés par l’école de la IIIème République — dans la perspective de la Revanche.

A lire aussi, du même auteur: Deux bons élèves à 50 ans d’intervalle

Imaginez qu’un ancêtre de Mme Herouin-Léautey ait plaidé, dans les années 1900, pour une école lénifiante de la douceur de vivre ? Pour qui l’aurait-on, avec raison, soupçonné de travailler ? Il y a toujours un ennemi qui se réjouit de nos déroutes scolaires.

D’un côté, l’école devrait être l’apprentissage de la concurrence — et les enfants, fort amateurs de performances sportives, comprennent mal que l’on égalise tous les élèves au nom de la réussite de tous — et donc de l’écrasement de chacun. Ils veulent de la compétition, et ils n’ont pas un respect instinctif pour les plus faibles.

D’un autre côté — et c’est autrement grave —, qui ne voit que les temps à venir seront très prochainement des temps de conflits ouverts, internes ou extérieurs ? Qui ne sent que la guerre civile est déjà là, camouflée en revendications communautaires et en affrontements racistes ? Qui n’a pas compris que le renouveau de l’antisémitisme, à gauche, est un encouragement à importer en France le terrorisme du Hamas, sous prétexte de tiers-mondisme trotskyste ?

Reddition devant les difficultés

L’Ecole devrait être le premier rempart contre la mainmise fondamentaliste — et le premier outil pour intégrer à la nation les arrivants, nouveaux ou plus anciens. Le fanatisme se nourrit de nos renoncements pédagogiques : hier, la République était en soi une transcendance, aujourd’hui, modifiée en démocratie molle, elle n’offre même plus d’accès aux biens matériels. Tous égaux pour le pire ? Et un salaire universel, comme le proposait Benoît Hamon, avec le droit de tripoter sa télécommande sur son canapé Ikéa ?

A lire aussi: Qui a peur du livre de Nicolas Pouvreau-Monti?

Le plus inquiétant, c’est que les propos pleins de mansuétude de Mme Herouin-Léautey sont relayés par les associations de parents, les pédo-psychiatres, et une grande majorité d’enseignants qui y voient l’occasion de ne plus vraiment travailler. Le bonheur de l’enfant, là, tout de suite !

Il faut être singulièrement borné (et je vise là moins Mme Herouin-Léautey que ses électeurs) pour croire qu’une politique scolaire sur le modèle jus de navet et endive cuite donnera des résultats futurs appréciables. Ce que sait un vrai pédagogue, c’est que tout relâchement en cours de formation se traduit infailliblement par des catastrophes futures. Le bonheur tout de suite n’est pas le bonheur, mais une reddition devant les difficultés et les menaces du présent. L’Ecole est par excellence le lieu du bonheur différé.

Mais sans doute Mme Herouin-Léautey voit-elle, dans ces hordes incultes de la génération Bêta — la bien-nommée — le réservoir des futurs succès électoraux du PS. Elle n’a pas tort : la formation de masse des crétins est le gage de sa réélection, l’année prochaine. Et le gage de notre extinction.

Un Magimel corpulent et fatigué dans un thriller poussif

0
Benoît Magimel dans « Mi amor » de Guillaume Nicloux, 2026. © Le Pacte

Scénario médiocre et histoire ridicule, Mi amor, signé Guillaume Nicloux, est une production dont, ni le jeu d’acteurs, ni les effets visuels, ne parviennent à faire oublier la nature bizarre de l’ensemble.


Romy, jeune mère célibataire d’un adolescent, mais affectée d’un lourd passif affectif et social – Mi amor vous en distillera le détail par bribes tout au long, sans grande adresse scénaristique – exerce le métier de DJ. Elle profite d’une invitation à se produire dans une boîte aux Canaries pour changer d’air, et invite Chloé (Freya Mavor), sa meilleure amie, à l’accompagner dans ce séjour censé joindre l’utile à l’agréable. On leur prêterait volontiers quelques inclinations saphiques, tant les deux filles jouent à se câliner – mais non : contre toute apparence, elles en pincent pour la gent masculine, surtout Chloé, la libido aux aguets. Dans le rôle de Romy, l’actrice aux yeux bridés Pom Klementieff, native du Québec, qu’on a pu apprécier dans les deux derniers volets de Mission : Impossible.

Le règne de l’étrange et de l’invraisemblable

C’est peu dire que rien ici non plus n’est impossible. Une étrangeté délibérée affecte jusqu’au chromatisme du paysage : ainsi les palmiers, privés de leur vert naturel par un artifice de l’image, présentent-ils dans ce film un feuillage orangé (la dimension insolite s’engouffrant sans finesse dans ce procédé un peu gratuit). Romy et Chloé font des rencontres, également frappées d’une inquiétante bizarrerie.

A lire aussi: Tant qu’il y aura des films

Une nuit de fête passée dans la boîte locale, le Caserio, changera la donne : le matin, Chloé n’est pas rentrée à l’hôtel ; son smartphone reste indéfiniment sur boîte vocale ; Romy commence à se faire du mouron. S’enchaînent les événements suspects : dans la piaule, la valise de Chloé s’est volatilisée, ses fringues également ; Romy se fait voler pognon, CB et passeport, dans le sac qu’elle avait (fort imprudemment) emporté sur la plage. Etc. etc. La police du bled, en la personne d’une jeune inspectrice à la politesse glaciale, ne manifeste aucune bonne volonté pour aider la jeune femme de plus en plus égarée, et enquêter sur l’évanouissement incompréhensible de Chloé. 

Seul gars à l’écoute des angoisses de Romy, Vincent, lequel s’avère être le boss du Caserio, par ailleurs lui-même en bisbille avec les mafieux du coin qui, sous la menace, veulent s’emparer à vil prix de son business – sous-intrigue un peu vaine, tout comme celle, en arrière-plan, centrée sur la mère de Romy, laquelle, se sachant à l’article de la mort mais dans le couloir d’un protocole de soins, attend avec son petit-fils adolescent le retour au foyer de sa fille chérie, en espérant ne pas clamser avant…

Pom Klementieff dans le rôle de Romy et Freya Avor dans le rôle de Chloé, dans « Mi amor », Guillaume Nicroux, 2026. © Le Pacte

Benoît Magimel endosse une corpulence nouvelle

Écoulé le premier tiers de Mi amor apparaît donc à l’écran, enfin, le secourable Vincent, campé par un Benoît Magimel qui, dans l’histoire, se faisait décidément beaucoup attendre. Désormais cinquantenaire et de film en film plus méconnaissable, l’ex-jeune premier assume ici très manifestement, et sa bouffissure huilée de graisse, et ses traits bistrés lourds d’une sourde fatigue, et le poivre et sel de sa barbe négligée, et les besicles de bidochon à monture dorées dont il s’affuble pour cet emploi, l’abdomen comprimé dans une chemisette à motifs tropicaux…

La physionomie ravagée par cette corpulence vaguement pathétique, notre Magimel national, toujours aussi talentueux malgré tout, ne parvient pas à sauver Mi Amor de la platitude et de l’invraisemblance crasse dans lequel patauge ce drame tirant vers un fantastique laborieux. Propre à un certain cinéma français d’aujourd’hui, hélas, la paresse scénaristique (et dialoguiste) s’y donne des aises : répliques téléphonées, d’une pauvreté consternante ; suspense d’avance éventé par le fait que le spectateur ne cesse d’anticiper la probabilité de l’épisode suivant, qui hélas se vérifie (incluse l’idylle naissante entre Romy et Vincent).

Toute aussi prévisible se fera la montée, par paliers, d’un déchaînement sanguinaire au dénouement sacrificiel, où la secte de tueurs polyglottes et cinglés qui sévissait sous couvert de gestion d’un parc à crocodiles se voit immolée au grand complet… ou presque, histoire de vous donner encore le frisson à l’épilogue – le titre même du film jouant sur l’assonance Mi amor/ Mise à mort. Signé du duo Irène Drésel et Sizo del Givry, un térébrant nappage musical vous vrille les tympans du début à la fin sans discontinuer, tandis que l’objectif se colle en permanence, telle une ventouse, sur les mines des protagonistes, dans un chromatisme artificiellement saturé.

A lire aussi: Michael Jackson: imprimez la légende

Guillaume Nicloux, cinéaste touche à tout, nourrit de longue date une appétence manifeste, voire une fascination ambiguë pour les marges de la société, la baston et la filouterie – cf. le film d’horreur La Tour (2023), mais également Les rois de l’arnaque (2021), documentaire assez stupéfiant, il faut le reconnaître, qui ne craint pas d’héroïser son personnage central, Marco Mouchy, lequel, volubile, hâbleur, mythomane, cabotine pitoyablement à l’écran, sans honte ni remord, après des années de taule bien méritées. Pour mémoire, c’est ce truand analphabète qui, avec Arnaud Mimran et Gregory Zaoui, avait ourdi la monstrueuse fraude à la TVA sur la taxe carbone – des milliards partis en fumée.

Commande Netflix, le long métrage est toujours visionnable à la demande sur la plateforme. Il semblerait également que France TV se saisisse de l’opportunité de la sortie de Mi Amor dans les salles obscures pour rediffuser bientôt Les Rives du Fleuve (2024), téléfilm tiré du livre de Victor Castanet Les Fossoyeurs, sur les dérives morbides en EHPAD. Chez Nicloux, l’imposture et la mort ne sont jamais loin. 

Mi amor. Un film de Guillaume Nicloux. Avec Pom Klementieff et Benoît Magimel, 2026. Durée : 1h53.


En salles le 6 mai 2026.

https://youtu.be/KWYpXAE4wAw?si=f6esxuy5I7pP3GpG

Qui a peur du livre de Nicolas Pouvreau-Monti?

0
© Fayard

L’ouvrage apporte une information factuelle, à jour et détaillée démontrant notamment le caractère systémique de nos graves défaillances dans l’intégration des immigrés en provenance du continent africain. Les experts autoproclamés et les tenants de la religion diversitaire vont encore tousser.


Avec Immigration – mythes et réalités, paru récemment aux éditions Fayard, Nicolas Pouvreau-Monti, jeune et brillant directeur de l’Observatoire de l’Immigration et de la Démographie (OID), signe un premier ouvrage dont la qualité d’ensemble mérite d’être saluée. L’auteur assemble intelligemment les matériaux accumulés par l’Observatoire au fil de ses trois années d’existence sur les multiples facettes du phénomène migratoire, pour dégager une vision d’ensemble des causes de l’immigration et de ses conséquences sur l‘économie et la société françaises. Nicolas Pouvreau-Monti propose un ouvrage fondé sur l’exploitation systématique des statistiques publiques, dans l’objectif explicite de clarifier un débat souvent obscurci par des représentations partielles et simplificatrices, souvent tendancieuses. Son ambition est d’examiner méthodiquement les effets réels de l’immigration à partir de données vérifiables et accessibles à tous, puisqu’issues de la statistique publique.

L’ouvrage est construit autour de six mythes, qui constituent autant d’idées reçues et que l’auteur s’attache à « déconstruire » : 1) il n’y aurait pas plus d’immigration aujourd’hui qu’hier, 2) l’immigration rapporterait à la France davantage qu’elle ne lui coûte, 3) l’immigration n’aurait pas d’impact nocif sur notre vie quotidienne et notre accès aux services publics, 4) l’immigration ne changerait pas la culture française, 5) l’état serait en mesure de contrôler l’immigration, 6) les « experts » sur le sujet seraient neutres et dignes de confiance.

1976 : l’emballement après le décret du regroupement familial

Retraçant brièvement l’histoire des flux d’immigration vers la France et analysant les chiffres d’immigration produits par le service statistique du ministère de l’Intérieur (relatifs aux flux d’immigration) et ceux de l’Insee (relatifs à la composition de la population française en termes d’ascendance migratoire), Nicolas Pouvreau-Monti rappelle tout d’abord que les flux d’immigration ont atteint au cours des années récentes un niveau inégalé et que le nombre d’immigrés n’a jamais été aussi élevé, que l’on raisonne en nombre d’individus ou en termes de proportion qu’ils représentent dans la population résidant sur le territoire national.

La France a connu sa première vague importante d’immigration durant les années 1920, suite à la mort au combat de 1,4 millions de Français pendant la première guerre. Il s’agissait d’une émigration d’origine essentiellement européenne, et temporaire. Les années 1930 ont été marquées par une inversion des flux : la crise économique a entraîné des mesures restrictives entre 1931 et 1936. Une 2e vague importante d’immigration, motivée par un fort besoin de main d’œuvre, s’est produite pendant la période des Trente Glorieuses, avant la suspension officielle de l’immigration de travail en 1974 par le gouvernement Chirac. Deux ans plus tard, sous la pression des juges, un décret instituait le droit au regroupement familial, c’est-à-dire le droit pour les travailleurs de nationalité étrangère régulièrement installés en France à être rejoints par leur conjointe et leurs enfants. Et depuis cette période, le motif familial a acquis une part prépondérante au sein du flux d’immigration et le flux d’immigration de travail est devenu très minoritaire. Le flux d’immigration a connu un emballement spectaculaire et une croissance quasi-continue depuis la fin des années 1990, sous la pression des juges et l’absence de volonté des politiques de contenir cette pression. Ainsi que le note l’auteur: « Aujourd’hui, l’immigration n’est plus ce phénomène ponctuel lié au besoin de bras pour faire tourner des usines florissantes. Elle prend la forme d’une dynamique autonome, déconnectée de l’économie et alimentée par une mécanique administrative qui tourne à plein régime, indifférente aux alternances politiques. »

A lire aussi: Immigration et démographie urbaine: les cartes à peine croyables de France Stratégie

Nicolas Pouvreau-Monti précise qu’au fil du temps, la part des immigrés d’origine européenne, tant au sein du flux d’immigration qu’au sein du stock de migrants, n’a eu de cesse de se réduire, au profit de l’immigration d’origine africaine, d’abord maghrébine puis plus récemment sub-saharienne. Autres transformations qualitatives notables : le motif « étudiant » est de plus en plus invoqué pour obtenir un titre de séjour, suivi des motifs humanitaire (asile et protection subsidiaire) et familiaux, et l’immigration revêt de plus en plus un caractère durable et non plus temporaire.

Au sein de l’Europe, la France n’est pas seule à connaître des flux d’immigration d’une ampleur inégalée jusqu’alors. Le phénomène affecte tous les pays d’Europe de l’Ouest, quoi qu’avec une intensité variable et aussi une volonté politique plus ou moins affirmée de contenir les flux – quand il ne s’agit pas, pour certains gouvernements, de les encourager. La France se caractérise par un recours particulièrement prononcé à l’immigration d’origine africaine : 61 % des immigrés de 15 à 64 ans vivant en France en 2020 étaient originaires du continent africain, soit une part trois fois supérieure à la moyenne de l’UE.

Effets économiques et sociaux

Dans le débat public, l’immigration est souvent défendue comme un moyen de financer nos retraites. Pour que cela puisse être le cas, il faudrait tout d’abord que la population immigrée soit composée de travailleurs à hauteur d’une proportion au moins égale à celle constatée au sein de la population autochtone. Or – la nature essentiellement familiale et humanitaire des flux récents d’immigration le laissait pressentir – c’est très loin d’être le cas : la proportion de personnes en emploi au sein des personnes de 15 à 64 ans est de seulement 56% pour les immigrés non-européens alors qu’elle est de 70% pour les non-immigrés et de 68% pour les immigrés européens.

Nicolas Pouvreau-Monti montre aussi, sur la base des projections de population des Nations Unies, que pour que l’immigration puisse rééquilibrer notre pyramide des âges et ainsi contribuer au rééquilibrage financier de nos régimes de retraite, il faudrait un flux d’immigration beaucoup plus important que celui constaté à présent (pourtant déjà très élevé), puisqu’il faudrait faire venir en France chaque année près de 2,5 millions de personnes d’ici à 2050, ce qui est à l’évidence totalement irréaliste et insoutenable sur le plan social.

Par leur profil socio-démographique, enfin, les immigrés sont susceptibles de peser sur les comptes publics (considérés dans leur ensemble) plutôt que d’y contribuer : peu souvent en emploi et – lorsqu’ils le sont – plus souvent en emploi non qualifié que la population autochtone, les immigrés en France sont davantage exposés au risque de pauvreté ; ils paient en conséquence moins d’impôts que la moyenne des Français et sont plus susceptibles de dépendre des minima sociaux et du logement social. D’ailleurs, 35% des immigrés sont logés dans le parc HLM (la proportion monte à 49% pour les immigrés d’origine algérienne et même à 57% pour ceux originaires d’Afrique sub-saharienne) alors que ce n’est le cas que de 11% des non-immigrés. À âge donné, leur état de santé est par ailleurs en moyenne moins bon que celui de la population française (une particularité française, car dans les autres pays, les immigrés sont en moyenne en meilleure santé que les autochtones), ce qui entraîne une consommation plus élevée de soins.

Ce n’est pas seulement en termes de participation au marché du travail que l’intégration des immigrés africains est défaillante, c’est aussi en termes de résultats scolaires et universitaires, ou encore de participation aux activités criminelles et délictuelles. L’auteur souligne a contrario la très bonne intégration des immigrés originaires d’Asie du Sud-Est, ce qui tend à discréditer la thèse selon laquelle la piètre intégration des immigrés en moyenne en France serait le résultat de discriminations qui les viseraient de manière systématique.

La part croissante des immigrés – en particulier d’origine africaine – au sein de la population en France n’est pas sans influence sur la culture et les mentalités dans notre pays. Nicolas Pouvreau-Monti illustre ces transformations à partir de deux exemples : la natalité, et le poids croissant de l’islam.

La natalité des femmes autochtones s’effondre, l’auteur y voit l’effet en particulier de la mise sous conditions de ressources des allocations familiales et du durcissement du plafonnement du quotient familial, intervenus sous le quinquennat de François Hollande. La faible natalité des femmes sans ascendance migratoire contraste avec la fécondité qui reste élevée des immigrées, en particulier maghrébines (et ce alors même que la fécondité est maintenant relativement basse au Maghreb, en particulier en Tunisie) et celle des femmes d’origine sub-saharienne (l’Afrique sub-saharienne est aujourd’hui la seule région du monde où la fécondité est significativement supérieure au seuil de remplacement des générations).

La croissance du nombre de musulmans dans notre pays est alimentée en majeure partie par le flux migratoire, dans la mesure où, d’une part, le nombre de conversions à l’islam au sein de la population autochtone reste à un niveau relativement modeste, et d’autre part une grosse partie de notre flux d’immigration est originaire de pays où la population est majoritairement musulmane.

Impuissance de l’état et complicité des « experts »

Les deux derniers chapitres de l’ouvrage sont consacrés à examiner par quels mécanismes une politique aussi impopulaire et aux résultats aussi désastreux a pu être mise en place et se perpétuer. L’auteur y voit le résultat d’une part, de l’impuissance d’un état qui a fini par déléguer tous ses pouvoirs en la matière à des institutions internationales et aux juges, et d’autre part, de l’intoxication du débat public par de prétendus experts qui ont quitté le terrain de la connaissance basée sur les faits au profit de celui du dogme. Ces experts, dont l’attitude frise parfois l’obscurantisme, nous dit-il, « travaillent souvent à « convertir » l’opinion publique plutôt qu’à l’informer ».

A lire aussi, Renaud Camus: «Je suis passionnément attaché à la diversité du monde»

Le propos sur l’impuissance de l’état n’est pas extrêmement original, mais il a le mérite de retracer l’historique de ce délitement et d’être étayé avec des données et des exemples plus récents. On en arrive ainsi à des décisions absurdes telles que cette décision de 2025 de la Cour européenne des droits de l’homme enjoignant à la France de suspendre l’expulsion vers l’Algérie de Kamel D., ressortissant algérien précédemment condamné pour des actes de terrorisme, en estimant que son passé terroriste faisait de lui une cible potentielle des renseignements algériens… Il faut donc croire que le fait d’avoir été condamné pour terrorisme devient un motif de protection contre le renvoi du territoire, au mépris du principe général du droit qui veut que nul ne devrait pouvoir se prévaloir de ses turpitudes.

Emmanuel Macron et Abdelmadjid Tebboune, Alger, 27 août 2022 © Jacques WITT/SIPA

Autre exemple de décision absurde: pendant la crise sanitaire alors que tout le pays était à l’arrêt et que les citoyens français étaient assignés à résidence à leur domicile, le Conseil d’état s’est opposé à toute restriction à l’entrée de demandeurs d’asile, qui pouvaient continuer à franchir librement la frontière française. 

Une mine d’or

Au total, l’ouvrage de Nicolas Pouvreau-Monti est une mine d’or sur la question migratoire. À ce titre, il devrait intéresser tous ceux qui se préoccupent de l’avenir de notre pays, et il devrait constituer une lecture incontournable pour tous ceux qui aspirent aux responsabilités.

L’immigration est un élément clé des discours des tenants de la religion diversitaire, et le système migratoire profite à une frange – certes minoritaire mais influente – de la population et de la société civile : associations subventionnées, hiérarques et employés d’un état-providence devenu obèse et incapable de se cantonner à ses missions essentielles, patrons du bâtiment et des services ravis de pouvoir alimenter par l’immigration « l’armée de réserve du capital » et ainsi comprimer les salaires, bourgeois-bohèmes trop heureux de pouvoir se faire livrer des colis ou des repas à domicile ou faire garder leurs enfants par des Africains payés au lance-pierres… On peut donc s’attendre à ce que, par idéologie ou par intérêt, des officines « progressistes » tentent de décrédibiliser l’ouvrage.

Certes, les statistiques, fussent-elles élaborées et produites avec la plus grande rigueur (ce qui est le cas des statistiques officielles telles que celles mobilisées par Nicolas Pouvreau-Monti dans cet ouvrage), n’admettent jamais une interprétation univoque : d’autres statistiques, produites avec la même rigueur, peuvent ensuite conduire à nuancer le discours et parfois même venir le contredire. Nicolas Pouvreau-Monti n’appelle d’ailleurs pas à clore le débat mais à l’ouvrir, en particulier à l’occasion du « grand moment de conversation nationale » que va représenter l’élection présidentielle de 2027.

Mais en s’appuyant sur des données solides, en n’omettant d’analyser aucune dimension importante du phénomène migratoire, et par la profondeur et la rigueur de son analyse, Nicolas Pouvreau-Monti a placé la barre très haut pour ses contradicteurs, il a en quelque sorte magistralement inversé la charge de la preuve.

288 pages

Immigration, mythes et réalités

Price: ---

0 used & new available from

Les Émirats quittent l’OPEP: un séisme discret

0
Le président américain Donald Trump avec le cheikh Mohammed ben Zayed Al Nahyane, Abu Dhabi, 16 mai 2025 © Apaimages/SIPA

Les Émirats arabes unis ont annoncé ce matin leur retrait de l’OPEP, prenant de court une organisation sous énorme pression à cause de la fermeture de détroit d’Ormuz et déjà fragilisée par des divergences internes. La décision a été rendue publique par le ministre de l’Énergie, Suhail al-Mazrouei, qui a évoqué une « réévaluation stratégique » visant à donner au pays davantage de liberté dans la gestion de sa production.


Le départ du troisième producteur du cartel, après l’Arabie saoudite et l’Irak, ne constitue pas un simple ajustement technique. Il marque une rupture politique et ouvre une nouvelle phase d’incertitude pour un système énergétique mondial déjà sous tension.

Un geste brutal

Cette démarche des Émirats arabes unis de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole est un tournant. Producteur important et partenaire privilégié de l’Arabie saoudite, Abu Dhabi a choisi de s’affranchir des quotas qui encadrent la production de ses membres. La décision intervient après des années d’investissements massifs destinés à porter la capacité émiratie autour de cinq millions de barils par jour, c’est-à-dire 50% plus que l’Iran. Autrement dit, au moment même où le pays est en mesure de produire davantage, il refuse d’être bridé. Officiellement, il s’agit d’une décision économique mais en réalité, c’est un geste politique presque brutal.

A ne pas manquer

Depuis sa création, l’OPEP repose sur le principe de coordination de l’offre pour peser sur les prix. Mais cette mécanique suppose une discipline collective, donc des renoncements individuels. Or, dans un monde où chaque producteur a ses propres intérêts politiques et économiques, cette discipline devient de plus en plus fragile. Les Émirats ne font pas mystère de leur volonté de vendre plus, plus vite, et surtout en décider souverainement.

L’OPEP affaiblie

Ce choix s’inscrit dans une évolution plus large. En 2019 déjà, le Qatar avait quitté l’OPEP pour se concentrer sur le gaz naturel liquéfié. Derrière ces départs, une même logique, celle de reprendre la maîtrise de sa stratégie énergétique et l’aligner sur des priorités nationales. Les grands plans de diversification économique comme Vision 2030 en Arabie saoudite, les stratégies industrielles aux Émirats, exigent des ressources considérables. Produire davantage et selon ses besoins d’investissements c’est accélérer cette transformation.

A lire aussi, du même auteur: Les deux horloges d’Ormuz

Mais ce mouvement a une autre conséquence, plus discrète car il affaiblit l’OPEP de l’intérieur. Sans jamais être un bloc homogène, l’organisation reposait sur un noyau dur, dominé par Riyad et soutenu par quelques alliés fiables dont les Émirats faisaient partie. Leur départ rompt cet équilibre. Il réduit la capacité de l’Arabie saoudite à imposer des coupes de production et, par ricochet, à soutenir les prix. Ce qui se joue ici, c’est la fin progressive d’un cartel capable de dicter sa loi au marché.

Multipolarisation de l’énergie

Face à cela, les États-Unis apparaissent comme les bénéficiaires indirects de la situation. Depuis la révolution du pétrole de schiste, ils ont changé de statut. D’importateurs dépendants, ils sont devenus producteurs majeurs et exportateurs. Leur intérêt est clair : maintenir des prix suffisamment bas pour soutenir leur économie, tout en restant compétitifs sur les marchés internationaux. L’affaiblissement de l’OPEP sert cet objectif. Moins de coordination entre producteurs signifie plus de volatilité, et souvent, une pression à la baisse sur les prix.

Faut-il y voir le résultat d’une stratégie américaine délibérée ? La tentation est grande de le croire. Après tout, Washington n’a cessé, ces dernières années, de contester l’influence de l’OPEP, tant sur le plan diplomatique que par le développement de sa propre production. Mais la réalité est sans doute plus simple, et plus brutale. Ce sont les intérêts nationaux des producteurs eux-mêmes qui fissurent le cartel. Les Émirats ne quittent pas l’OPEP pour faire plaisir aux États-Unis. Ils le font parce que l’OPEP ne correspond plus à leurs besoins.

Reste que le symbole est puissant. L’OPEP, longtemps perçue comme un acteur structurant du système énergétique mondial, apparaît aujourd’hui comme une organisation en perte de cohésion. Elle continue d’exister, bien sûr, notamment à travers le format élargi de l’OPEP+, qui inclut la Russie. Mais son autorité est contestée, et sa capacité à imposer une discipline collective s’érode.

Au fond, le retrait des Émirats dit quelque chose de plus large sur l’état du monde énergétique. Nous ne sommes plus dans un système dominé par quelques acteurs capables de contrôler l’offre. Nous entrons dans une configuration plus fragmentée, plus concurrentielle, où chacun joue sa propre partition. Dans ce nouveau paysage, la coopération cède le pas à la stratégie individuelle.

Pour l’Arabie saoudite, c’est un avertissement. Pour les États-Unis, une opportunité. Pour le reste du monde, une incertitude de plus. Et pour l’OPEP, peut-être le début d’une lente marginalisation.

La nuit française à Toulouse

0
Quartier du Mirail, Toulouse, septembre 2025 © FRED SCHEIBER/SIPA

Insécurité. La Dépêche du Midi rapporte que dans le quartier de Bellefontaine, des trafiquants ont installé un checkpoint nocturne pour contrôler et intimider les automobilistes autour d’un point de deal, armés de kalachnikovs. « Un suspect interpellé avec une arme longue la semaine du 22 avril a toutefois été remis en liberté faute de preuves », raconte le journal local1


Des poubelles renversées, des gravats, la nuit comme une bouche ouverte — et puis, surgissant de l’ombre, un homme armé d’une kalachnikov. Il ne crie pas. Il ne menace pas vraiment. Il désigne. Il trie. Il décide. À Bellefontaine Toulouse, au cœur de la nuit française, il y a désormais des frontières. Non pas celles que l’on dessine sur les cartes, mais celles, plus anciennes, plus obscures, qui séparent ceux qui sont chez eux de ceux qui ne le sont plus. On dira : trafic de drogue, économie parallèle, dérive sécuritaire. On dira cela pour ne pas voir.

Car ce qui se joue ici excède de beaucoup la chronique judiciaire. C’est une scène primitive. Une scène d’origine revenue hanter le présent.

Le retour des formes mortes

Il est des mots que l’on croit morts, ensevelis sous les siècles, et qui pourtant continuent de respirer dans les soubassements du réel. La jizya est de ceux-là. Non pas comme doctrine, non pas comme loi, mais comme forme. Comme manière d’habiter le monde. Il y a, dans ce vieux mot, une vérité anthropologique que la modernité n’a pas abolie : celle d’un monde partagé entre les légitimes et les tolérés, entre ceux qui possèdent le lieu et ceux qui doivent payer pour y rester. La dette n’y est pas économique. Elle est ontologique.

Payer, ce n’est pas échanger : c’est reconnaître qu’on est de trop.

Une France devenue extérieure à elle-même

Ce qui s’effondre aujourd’hui, ce n’est pas seulement l’ordre public. C’est la sensation d’appartenance. Une partie de la jeunesse issue de l’immigration et née en France vit la France comme un dehors. Un territoire sans intériorité, sans réciprocité, sans dette partagée. L’État n’est plus qu’un appareil lointain. La police, une intrusion. L’école, une contrainte. La solidarité, une distribution.

Rien de tout cela ne fait monde. Et quand le monde disparaît, il ne reste que des territoires.

A lire aussi, Cyril Bennasar: Renaud Camus expliqué aux parents

L’aide comme rançon

Alors survient une mutation silencieuse. Ce que l’État nommait solidarité devient, dans l’expérience vécue, autre chose.

Non plus un lien, mais un versement. Non plus une participation, mais une compensation. La société paie. Elle paie pour son passé, réel ou fantasmé. Elle paie pour ses fautes supposées. Elle paie pour apaiser une colère qu’elle ne comprend plus. Et plus elle paie, plus la dette s’accroît. Car ce qui est en jeu n’est pas le besoin, mais le ressentiment.

L’aide cesse d’être un geste : elle devient une rançon.

Le checkpoint : apparition d’un pouvoir nu

Revenons à cette nuit de Toulouse. Une route barrée. Un homme armé. Un regard qui juge. Ce n’est pas seulement un point de deal. C’est une scène de souveraineté. Ici, la loi n’est plus abstraite. Elle est incarnée dans un corps, dans une arme, dans une présence. On passe ou on ne passe pas.

Et ce passage a un prix — explicite ou non. Un prix matériel, parfois. Un prix symbolique, toujours. C’est une frontière sans État, une jizya sans nom, une domination sans discours. Mais c’est une domination.

Le tribut diffus

Dans ces espaces, la délinquance change de nature. Elle n’est plus seulement transgression. Elle devient organisation. Elle produit une hiérarchie implicite : ceux qui contrôlent, et ceux qui s’adaptent. Le vol, le racket, l’intimidation — tout cela compose un langage. Un langage simple, brutal : « Tu es ici parce que nous le tolérons. » Et cette tolérance a un coût.

Payer pour ne pas être inquiété. Payer pour circuler. Payer pour exister sans heurt. Ce n’est pas une loi. C’est pire qu’une loi : c’est une évidence.

La disparition du commun

Ce qui se défait ainsi, morceau par morceau, c’est la possibilité même d’un monde partagé.

L’État n’est plus commun. La loi n’est plus commune. Le territoire n’est plus commun. Il n’y a plus qu’une juxtaposition de présences. Et dans cet espace fragmenté, les formes anciennes reviennent, comme des revenants : la hiérarchie,
le rapport de force, le tribut. Non pas importés. Réveillés.

Nuit du “nous”

On croit souvent que ces phénomènes relèvent de la périphérie. Mais c’est le centre qui est atteint. Car ce qui disparaît, ce n’est pas seulement la sécurité.
C’est le “nous”.

Sans “nous”, il n’y a plus de loi, seulement des rapports de puissance. Sans “nous”, il n’y a plus de solidarité, seulement des transferts. Sans “nous”, il n’y a plus de société, seulement des territoires.

Alors, dans la nuit, un homme se tient au milieu de la route. Il lève son arme, non pour tirer, mais pour désigner. Et dans ce geste presque immobile se condense une vérité que nous refusons de voir : le monde que nous croyions dépassé n’a pas disparu. Il attendait. Et nous y revoilà.

La société malade

Price: ---

0 used & new available from

  1. https://www.ladepeche.fr/2026/04/27/des-hommes-armes-de-kalachnikovs-surgissent-devant-les-voitures-et-les-fouillent-un-checkpoint-mis-en-place-par-des-trafiquants-de-drogue-dans-un-13346119.php ↩︎

Boualem s’en va…

0
« La France, c'est fini pour moi. » Boualem Sansal répondant à des journalistes de LCI, à Bruxelles, le 25 avril 2026. / Capture d'écran YouTube.

Le petit monde médiatique et littéraire bien-pensant ne pardonne pas à l’écrivain d’être apprécié par tous ces « mabouls » qui veulent se fâcher avec l’Algérie, comme dit le président de la République…


Il y a quelque chose de profondément révélateur dans la lassitude de Boualem Sansal. Non pas seulement la fatigue d’un homme, mais l’épuisement d’une promesse.

Sansal n’est pas un polémiste de salon. Il a affronté l’islamisme, la censure, la solitude, la prison – là où tant d’autres, ici, se contentent de commenter le courage à distance, à l’abri des plateaux et des réputations réversibles. Et voilà qu’au moment même où il retrouve la liberté, c’est en France – patrie de sa langue d’écrivain – qu’on l’injurie, qu’on le somme de se taire. Ou plus exactement, de parler comme il faut, en particulier sur l’Algérie d’où il vient, et son merveilleux régime.

Le signal est là. Il ne tient pas seulement aux attaques dont il est l’objet, mais à leur nature. Mais que lui reproche-t-on, au juste ? On ne lui reproche pas une erreur, on lui fait grief, sans oser le dire, de son indépendance d’esprit, de sa résistance à la soumission. Ainsi en est-il de ce procès dérisoire instruit contre ses choix éditoriaux: quitter Gallimard pour rejoindre Grasset, désormais intégrée à la sphère d’influence de l’homme d’affaires – breton, catholique et d’« extrême-droite », c’est évident – Vincent Bolloré. Comme si un écrivain devait désormais répondre non seulement de ce qu’il pense, mais aussi de l’endroit où il publie. Comme si la liberté d’écrire passait par un contrôle de conformité idéologique préalable.

A lire aussi: Comment Boualem Sansal est devenu indésirable

C’est ici que le mécanisme apparaît dans toute son absurdité. Dans notre pays, le monde des idées est de plus en plus administré par une petite bourgeoisie intellectuelle pusillanime, voire tétanisée, qui a fait de la prudence une vertu et de la lâcheté une façon d’être. Des gens qui ne risquent rien, mais distribuent les brevets de respectabilité avec la rigueur sèche de douaniers zélés. Leur courage est administratif, leur indignation sélective, comme à l’accoutumée. Ils célèbrent la libre expression – cela va de soi -, à condition qu’elle reste abstraite. Dès qu’elle s’incarne, dès qu’elle tranche, ils deviennent procureurs. Non pour défendre une vérité, mais pour maintenir un périmètre.

Ce qui, chez lui, insupporte le plus les petits marquis du Quartier latin n’est pas une faute, mais une présence. Il rappelle, par sa seule trajectoire, ce qu’ils ne sont plus capables d’être, c’est-à-dire des hommes debout. Des hommes pour qui penser a un prix, et pour qui ce prix ne varie pas selon les interlocuteurs ni les rapports de force. Ce courage-là s’applique aujourd’hui à beaucoup d’autres situations.

Alors nos chers clercs minuscules disqualifient, ricanent, et condamnent sans risque. En gardiens d’un ordre moral sans transcendance, ils fabriquent un climat où la nuance devient suspecte, où la force d’âme et la détermination passent pour de la provocation, où la vérité elle-même doit demander la permission d’exister.

Que Sansal songe à quitter la France au moment où l’Académie l’accueille en son sein n’est pas une anecdote, c’est un triste symptôme : celui d’un pays qui ne chasse plus ses écrivains par décret, mais par dégoût.

Il y a là quelque chose de pire que la censure, la petitesse satisfaite de ceux qui la rendent inutile, et presque naturelle.

Quand le rap franchit la limite pénale

0
Issa Lorenzo Diakhaté dit Freeze Corleone Image: capture d'écran Youtube.

Après des accusations d’antisémitisme il y a quelques années, après avoir été viré par sa maison de disques Universal, le rappeur Freeze Corleone a été condamné lundi à quinze mois de prison avec sursis et 50 000 euros d’amende pour apologie du terrorisme pour une chanson sortie en 2024, dans laquelle il s’identifie à l’auteur de l’attentat du 14 juillet 2016 sur la Promenade des Anglais à Nice. Une « nouvelle étape vers l’infâme a été franchie » s’était alors indigné Éric Ciotti.


Freeze Corleone aime arriver. Et cela lui occasionne des soucis, en particulier une condamnation, le 27 avril dernier, par le Tribunal correctionnel de Nice à 15 mois de prison avec sursis et 50 000 euros d’amende pour apologie du terrorisme. Relevons, en insistant sur le même verbe, les paroles de deux de ses chansons : « J’arrive dans l’rap comme un camion qui bombarde à fond sur la » (Haaland) et « J’arrive déterminé comme Adolf dans les années 30 » (Bâton rouge). Ce type de propos a provoqué des réactions institutionnelles et associatives. Il importe de se pencher sur chacune des phrases qui précèdent immédiatement les « J’arrive » de Freeze Corleone.  Dans le premier cas (Haaland), le vers « En défense j’suis Kalidou, t’es Lenglet, Burberry comme un grand-père anglais » accentue le rapprochement avec l’attentat terroriste du 14 juillet 2016 à Nice, dont nous commémorerons, dans deux mois et demi, le dixième anniversaire en présence des institutions de la République et des familles de victimes, le plus souvent regroupées en associations. Dans le second cas (Bâton rouge), le vers « L’objectif se rapproche » ouvre un lien textuel immédiat au programme d’Adolf Hitler, durant la période cauchemardesque du nazisme.

Une arrivée, nous apprend le Dictionnaire historique de la langue française, « signifie en général une action, le fait d’arriver, par quelque moyen que ce soit. » Freeze Corléone se meut ainsi vers des objectifs en arrivant. Il puise des références dans la violence paroxystique qui entraîne la mort collective: plus de huit dizaines de morts horribles, voici une décennie à Nice, et six millions d’êtres humains exterminés, voici plus de quatre-vingts ans en Europe.

A lire aussi: Élise Thiébaut: la ménopause contre le fascisme

Dans les deux cas, la souffrance incommensurable et la mémoire constituent deux facteurs indissociablement ancrés chez les familles des victimes et, plus largement, au sein de nos sociétés. Freeze Corleone désigne, lorsqu’il arrive, des faits et des périodes emplies d’inhumanité criminelle et de chagrin qui ne cessera jamais. Aucune trace, même minime, de mauvaise conscience ou de compassion n’apparaît dans ses performances.

Les victimes des massacres, venant naturellement à l’esprit quand Freeze Corléone arrive, constituent – si l’on peut dire, mais il faut le mentionner – la matière première des textes qu’il interprète. L’expression est de Vladimir Jankélévitch, dans L’imprescriptible. Déchu, sous le régime de collaboration avec les nazis, de sa nationalité et de sa profession, résistant et humaniste, le philosophe savait de quoi il parlait.

Il est utile de préciser que l’extermination des Juifs par les nazis commença dans les camions, au cours des années 30 – pour reprendre des termes dans les deux textes de Freeze Corleone –,avant de prendre l’ampleur massive que l’on connaît avec certitude. Il convient aussi d’ajouter que la première victime de l’attentat de la Promenade des Anglais était une femme de confession musulmane, mère de plusieurs enfants, et que toutes les autres victimes, réunies dans une même tuerie collective, appartenaient à différentes religions. La barbarie piétina l’universel.

René Cassin, Niçois, juriste de la France Libre et indissociable de la Déclaration universelle des droits de l’homme, veilla, dans le préambule de ce texte, à promouvoir la dignité humaine face aux « actes de barbarie qui révoltent la conscience de l’humanité ». Nous commémorons cette année le cinquantième anniversaire de la disparition de celui qui fut aussi Prix Nobel de la Paix. A ce titre, il n’est pas indifférent de constater que l’ancien label de Freeze Corleone, précisément nommé Universal, décida de mettre en œuvre une rupture nette.

Or l’universel, la dignité et la conscience de l’humanité font bloc face à ce à quoi Freeze Corleone en arrive : le maniement – volontaire ? – de ce qui fait infiniment souffrir les familles des victimes. Serait-il un arriviste ? 

Les deux horloges d’Ormuz

0
© Causeur / Open AI

Dans la crise du blocus du détroit d’Ormuz, Iraniens et Américains sont pris dans des temporalités différentes. Arrêter un puits de pétrole étant une opération risquée et parfois irréversible, lorsque les réservoirs de stockage iraniens seront saturés et que les tankers ne pourront plus charger, les Iraniens entreront dans une phase plus critique qu’ils ne le disent…


Après quarante jours de guerre à haute intensité, le conflit entre l’Iran et la coalition américano-israélienne s’est progressivement déplacé vers un affrontement économique. La désescalade militaire amorcée par le cessez-le-feu du 8 avril s’accompagne désormais d’une lutte pour le contrôle des flux maritimes autour du détroit d’Ormuz. D’un côté, la marine des Gardiens de la révolution entend interdire tout passage non autorisé par Téhéran, en le conditionnant au paiement de droits de transit. De l’autre, les États-Unis bloquent les navires en provenance ou à destination des ports iraniens.

Victimes collatérales

Dans ce contexte, chaque camp subit des pertes et en inflige à l’adversaire, faisant peser toujours davantage une part du coût sur des pays tiers. Les premiers touchés sont les États riverains, au premier rang desquels l’Irak et les monarchies du Golfe, notamment le Koweït, le Bahreïn et le Qatar, dont les économies dépendent étroitement du détroit. Mais les effets se diffusent bien au-delà de la région et affectent la majorité des économies mondiales, à travers la hausse des prix du gaz, du pétrole, des engrais et des produits pétrochimiques.

Cet enchevêtrement de contraintes a déclenché deux comptes à rebours – la production et le stockage du pétrole iranien d’un côté, le niveau des réserves mondiales de l’autre. Le premier qui demandera grâce et voudra arrêter les horloges perdra la bataille d’Ormuz.

A relire, du même auteur: Guerre en Iran: pas de K.O, on compte les points à Islamabad

Du côté iranien, le pays est désormais soumis à un blocus dont les effets sont à la fois immédiats et cumulatifs. Chaque jour se solde par une perte de plusieurs centaines de millions de dollars, liée à la contraction des exportations sans réduction équivalente des besoins d’importation. Même imparfaitement appliqué, le blocus ne peut être contourné qu’à la marge. Les routes terrestres ne sauraient remplacer les flux massifs qui transitent habituellement par Ormuz. Certes, des échanges subsistent avec les pays voisins, mais les distances, la faiblesse des infrastructures et l’insuffisance des alternatives logistiques limitent fortement toute réorientation significative des voies commerciales. Les pertes s’accumulent donc, venant s’ajouter aux destructions déjà causées par la guerre.

Flux tendu

La contrainte la plus critique tient toutefois au stockage. L’industrie pétrolière fonctionne à flux tendu. Le brut extrait doit être transporté, raffiné, puis écoulé en continu. Arrêter un puits est une opération risquée, parfois irréversible. Les raffineries, elles aussi, doivent fonctionner à un niveau minimal pour rester opérationnelles. Le stockage sert précisément à absorber les déséquilibres temporaires. Mais en cas de blocage prolongé, lorsque les réservoirs sont saturés et que les tankers ne peuvent plus charger, l’ensemble du système se grippe.

L’Iran produit entre 3,5 et 4 millions de barils par jour. Environ 2 millions sont raffinés localement. Le reste, soit près de 1,5 million de barils par jour, est habituellement exporté, principalement vers la Chine via une flotte de pétroliers opérant en contournement des sanctions. La question décisive est désormais de savoir si ces flux peuvent se maintenir. Si les États-Unis parviennent à empêcher l’entrée de pétroliers vides dans le Golfe, la pression sur les capacités de stockage deviendra rapidement insoutenable.

Le point de rupture dépend des capacités disponibles, estimées entre 20 et 90 millions de barils. Chaque jour sans exportation ajoute entre 1,5 et 2 millions de barils à stocker. Dans un scénario de blocus strict, l’Iran disposerait donc d’un délai compris entre quelques semaines et deux mois avant de devoir fermer massivement des puits. Une telle évolution entraînerait une perte durable de capacité de production, et donc de revenus, affectant directement le financement du régime et de ses appareils de sécurité.

Images de propagande iranienne, sur internet. DR.

Equilibre des prix précaire

Parallèlement à cette première horloge, une seconde tourne pour le reste du monde, et en particulier pour les États-Unis. Le blocage du détroit d’Ormuz empêche l’acheminement d’environ 20 millions de barils par jour de flux pétroliers. Pour atténuer ce choc, plusieurs pays occidentaux ont commencé à puiser dans leurs réserves stratégiques et la Chine dispose également de stocks importants. En combinant ces apports, une légère augmentation de la production ailleurs et certains flux alternatifs, le déficit est partiellement absorbé, mais demeure significatif, de l’ordre de 7 à 9 millions de barils par jour.

A lire aussi, Charles Rojzman: Iran: lire la guerre

Cette tension se traduit déjà par une hausse des prix, sans atteindre pour l’instant les niveaux extrêmes. Mais cet équilibre est précaire. Les réserves mobilisées permettent de stabiliser la situation pendant deux à trois mois. Au-delà, si le blocus persiste, les prix pourraient s’envoler et peser lourdement sur l’économie mondiale, affectant non seulement l’énergie mais aussi l’ensemble des chaînes de production.

Les deux camps sont donc pris dans des temporalités différentes. L’Iran fait face à une contrainte rapide et matérielle, liée à ses capacités de stockage et à la fragilité de son appareil productif. Le reste du monde dispose d’un délai plus long mais non extensible, avant que la pression économique devienne insoutenable.

En réalité, l’issue de ce bras de fer naval dépend moins de ces données économiques que de leurs conséquences politiques. Le pouvoir iranien a déjà montré sa capacité à absorber des chocs sévères, au nom d’une logique de résistance. Mais la destruction durable de ses ressources pourrait, à terme, fragiliser ses propres fondements. Du côté occidental, la contrainte passe par les prix, la croissance et, aux États-Unis, par le calendrier électoral. Ces deux horloges ne mesurent pas le temps qui passe. Elles mesurent la capacité de chacun à tenir. Reste à savoir pour qui le glas sonnera en premier – celui qui en bave le plus, ou celui pour qui la guerre devient politiquement intenable ? Les Gardiens de la révolution ont l’avantage insigne de ne pas avoir de midterm elections.

Quand Brigitte voit le ciel en gris

0
Juin 2025 © ROMUALD MEIGNEUX/SIPA

Dans un portrait que lui consacre le week-end dernier La Tribune Dimanche, la Première dame révèle qu’après neuf ans à l’Élysée, il lui est désormais parfois difficile de voir le ciel bleu et qu’elle connaît désormais des « moments de pessimisme » qu’elle n’avait pas auparavant. Sans doute en raison de l’antimacronisme ambiant, Brigitte Macron reçoit finalement assez peu de soutiens pour les accusations infamantes dont elle est victime.


L’exigence de parité, que pour ma part je juge absurde dans son extrémisme, quel que soit le sexe dominant, n’empêche pas d’éprouver un malaise quand on s’attache, même avec une totale délicatesse et bonne foi, à écrire sur l’épouse du président de la République. En l’occurrence, à la suite du portrait remarquable que lui a consacré Pauline Delassus1 dans La Tribune Dimanche.

Liberté de ton

Revenir sur les péripéties singulières et précoces qui ont permis l’amour du couple présidentiel n’aurait plus aucun sens de même qu’il serait nauséabond de seulement évoquer les ignobles polémiques dont Brigitte Macron a été victime et qu’elle continue à subir.

Ce qui frappe d’abord dans les propos de Mme Macron est sa liberté de ton absolue et le contraste éclatant et en partie douloureux qu’elle décrit entre sa première vie –  » une vie normale, des enfants, un job, des hauts et des bas, comme tout le monde… » et son existence d’épouse de président -« … dix années passées si vite, tellement intenses, j’ai vu la noirceur du monde, la bêtise, la méchanceté ».

A lire aussi, du même auteur: Il y a un admirable Donald Trump…

Elle ne cherche pas à apitoyer. D’ailleurs, si jamais elle en avait eu envie, on aurait pu lui rétorquer qu’elle n’avait pas été pour rien dans la conquête de l’Elysée par Emmanuel Macron et qu’elle était suffisamment lucide pour ne pas croire seulement à un chemin de roses…

L’analyse de sa personnalité par cette journaliste sort de l’ordinaire parce qu’elle n’hésite pas à évoquer, avec objectivité, des éléments et des critiques qui ont concerné Brigitte Macron, émanant de citoyens sans malignité perverse.

Quand Pauline Delassus lui prête une dilection pour les « bad boys », sans doute a-t-elle raison et sur ce plan, Emmanuel Macron n’est pas en reste. Cette fascination est difficilement supportable et rien n’exaspère plus le commun des Français que cette mythification de gens douteux et transgressifs par les élites, à commencer par le chef de l’Etat et son épouse.

Sur le plan amical, il est clair que Brigitte Macron se souciait comme d’une guigne de tomber dans des choix erratiques, en tout cas mal compris, et qu’il était prévisible que les privilèges octroyés à une Mimi Marchand auraient tôt ou tard des conséquences dangereuses.

Choix discutables

Dans le registre politique, même si Brigitte Macron s’en est beaucoup défendu, elle a inspiré le choix de certains ministres et ses préférences comme son influence n’ont pas toujours été des plus heureuses. Il ne suffisait pas que Mme Macron éprouvât de l’empathie pour tel ou telle pour que d’emblée la compétence ministérielle fût décrétée et admise. Quand, avant Gabriel Attal, trop fugitif, mais excellent, ministre de l’Education nationale réparant les dégâts, elle avait suggéré la nomination catastrophique de Pap Ndiaye, elle avait accompli une mauvaise action au détriment de l’école lui tenant pourtant tellement à cœur et du peuple français.

A lire aussi, Thierry Martin: Jospin: après les roses, les épines

Cette propension à mal conseiller a été portée à son comble quand, pour l’avoir vu au théâtre, elle a glissé à son époux, jamais en retard d’une provocation ou d’une incongruité, le nom de Dupond-Moretti pour la place Vendôme. Ce qui révélait pour le moins, de sa part, une indifférence totale à l’égard des critères techniques – avocat, il détestait la magistrature !- et démocratiques.

Dans ce registre également, une similitude réunit le couple. Emmanuel Macron n’a pas été le premier président à opérer des sélections discutables mais il est devenu maître, pour le pire, dans l’art de se tromper à coup sûr. De loin, il a été le plus mauvais DRH de la politique nationale. Parce qu’il n’a jamais récompensé en priorité la compétence ou les succès mais l’attraction qu’il éprouvait ou l’inconditionnalité qu’on lui offrait.

Derrière ces erreurs, il y a probablement l’autarcie amoureuse d’un couple qui se stimulant l’un l’autre a cru avoir raison contre les intuitions basiques du peuple français. Entre ombres et lumières, sincérité et fidélité – Brigitte Macron n’a jamais dévié d’un pouce dans la défense argumentée du président -, intelligence et émotion, elle se sera construit une place à part dans l’espace public, dans l’imaginaire national. Pour et dans l’Histoire, ce n’est pas rien.

L'Heure des crocs - De CNews et du délit d'opinion

Price: ---

0 used & new available from

  1. la fille de Laurent Joffrin NDLR ↩︎