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Les deux horloges d’Ormuz

L’analyse géopolitique de Gil Mihaely


Les deux horloges d’Ormuz
© Causeur / Open AI

Dans la crise du blocus du détroit d’Ormuz, Iraniens et Américains sont pris dans des temporalités différentes. Arrêter un puits de pétrole étant une opération risquée et parfois irréversible, lorsque les réservoirs de stockage iraniens seront saturés et que les tankers ne pourront plus charger, les Iraniens entreront dans une phase plus critique qu’ils ne le disent…


Après quarante jours de guerre à haute intensité, le conflit entre l’Iran et la coalition américano-israélienne s’est progressivement déplacé vers un affrontement économique. La désescalade militaire amorcée par le cessez-le-feu du 8 avril s’accompagne désormais d’une lutte pour le contrôle des flux maritimes autour du détroit d’Ormuz. D’un côté, la marine des Gardiens de la révolution entend interdire tout passage non autorisé par Téhéran, en le conditionnant au paiement de droits de transit. De l’autre, les États-Unis bloquent les navires en provenance ou à destination des ports iraniens.

Victimes collatérales

Dans ce contexte, chaque camp subit des pertes et en inflige à l’adversaire, faisant peser toujours davantage une part du coût sur des pays tiers. Les premiers touchés sont les États riverains, au premier rang desquels l’Irak et les monarchies du Golfe, notamment le Koweït, le Bahreïn et le Qatar, dont les économies dépendent étroitement du détroit. Mais les effets se diffusent bien au-delà de la région et affectent la majorité des économies mondiales, à travers la hausse des prix du gaz, du pétrole, des engrais et des produits pétrochimiques.

Cet enchevêtrement de contraintes a déclenché deux comptes à rebours – la production et le stockage du pétrole iranien d’un côté, le niveau des réserves mondiales de l’autre. Le premier qui demandera grâce et voudra arrêter les horloges perdra la bataille d’Ormuz.

A relire, du même auteur: Guerre en Iran: pas de K.O, on compte les points à Islamabad

Du côté iranien, le pays est désormais soumis à un blocus dont les effets sont à la fois immédiats et cumulatifs. Chaque jour se solde par une perte de plusieurs centaines de millions de dollars, liée à la contraction des exportations sans réduction équivalente des besoins d’importation. Même imparfaitement appliqué, le blocus ne peut être contourné qu’à la marge. Les routes terrestres ne sauraient remplacer les flux massifs qui transitent habituellement par Ormuz. Certes, des échanges subsistent avec les pays voisins, mais les distances, la faiblesse des infrastructures et l’insuffisance des alternatives logistiques limitent fortement toute réorientation significative des voies commerciales. Les pertes s’accumulent donc, venant s’ajouter aux destructions déjà causées par la guerre.

Flux tendu

La contrainte la plus critique tient toutefois au stockage. L’industrie pétrolière fonctionne à flux tendu. Le brut extrait doit être transporté, raffiné, puis écoulé en continu. Arrêter un puits est une opération risquée, parfois irréversible. Les raffineries, elles aussi, doivent fonctionner à un niveau minimal pour rester opérationnelles. Le stockage sert précisément à absorber les déséquilibres temporaires. Mais en cas de blocage prolongé, lorsque les réservoirs sont saturés et que les tankers ne peuvent plus charger, l’ensemble du système se grippe.

L’Iran produit entre 3,5 et 4 millions de barils par jour. Environ 2 millions sont raffinés localement. Le reste, soit près de 1,5 million de barils par jour, est habituellement exporté, principalement vers la Chine via une flotte de pétroliers opérant en contournement des sanctions. La question décisive est désormais de savoir si ces flux peuvent se maintenir. Si les États-Unis parviennent à empêcher l’entrée de pétroliers vides dans le Golfe, la pression sur les capacités de stockage deviendra rapidement insoutenable.

Le point de rupture dépend des capacités disponibles, estimées entre 20 et 90 millions de barils. Chaque jour sans exportation ajoute entre 1,5 et 2 millions de barils à stocker. Dans un scénario de blocus strict, l’Iran disposerait donc d’un délai compris entre quelques semaines et deux mois avant de devoir fermer massivement des puits. Une telle évolution entraînerait une perte durable de capacité de production, et donc de revenus, affectant directement le financement du régime et de ses appareils de sécurité.

Images de propagande iranienne, sur internet. DR.

Equilibre des prix précaire

Parallèlement à cette première horloge, une seconde tourne pour le reste du monde, et en particulier pour les États-Unis. Le blocage du détroit d’Ormuz empêche l’acheminement d’environ 20 millions de barils par jour de flux pétroliers. Pour atténuer ce choc, plusieurs pays occidentaux ont commencé à puiser dans leurs réserves stratégiques et la Chine dispose également de stocks importants. En combinant ces apports, une légère augmentation de la production ailleurs et certains flux alternatifs, le déficit est partiellement absorbé, mais demeure significatif, de l’ordre de 7 à 9 millions de barils par jour.

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Cette tension se traduit déjà par une hausse des prix, sans atteindre pour l’instant les niveaux extrêmes. Mais cet équilibre est précaire. Les réserves mobilisées permettent de stabiliser la situation pendant deux à trois mois. Au-delà, si le blocus persiste, les prix pourraient s’envoler et peser lourdement sur l’économie mondiale, affectant non seulement l’énergie mais aussi l’ensemble des chaînes de production.

Les deux camps sont donc pris dans des temporalités différentes. L’Iran fait face à une contrainte rapide et matérielle, liée à ses capacités de stockage et à la fragilité de son appareil productif. Le reste du monde dispose d’un délai plus long mais non extensible, avant que la pression économique devienne insoutenable.

En réalité, l’issue de ce bras de fer naval dépend moins de ces données économiques que de leurs conséquences politiques. Le pouvoir iranien a déjà montré sa capacité à absorber des chocs sévères, au nom d’une logique de résistance. Mais la destruction durable de ses ressources pourrait, à terme, fragiliser ses propres fondements. Du côté occidental, la contrainte passe par les prix, la croissance et, aux États-Unis, par le calendrier électoral. Ces deux horloges ne mesurent pas le temps qui passe. Elles mesurent la capacité de chacun à tenir. Reste à savoir pour qui le glas sonnera en premier – celui qui en bave le plus, ou celui pour qui la guerre devient politiquement intenable ? Les Gardiens de la révolution ont l’avantage insigne de ne pas avoir de midterm elections.




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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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