L’actualité récente nous a fait voir le côté sombre du néo-féminisme, celui qui aspire à encadrer le désir et à purger la société de ses impuretés masculines. Depuis l’affaire Weinstein qui a secoué le monde du spectacle de Los Angeles à Paris, le néo-féminisme s’est imposé partout, il a été déployé à grande échelle et sans aucune mesure. Depuis les universités où il a été complètement fabriqué, il est parvenu à imposer ses normes dans un monde vidé de sa substance.
La réconciliation du désir et de la morale
Devant l’avènement d’une société aseptisée où la séduction apparaît comme un crime passible d’une lourde amende morale, il devient nécessaire et même urgent d’en appeler à un tout autre idéal. Pour combattre le néo-féminisme qui voudrait rendre les hommes totalement passifs et insensibles à la beauté, il faut d’abord renouer avec l’esprit latin.
Par esprit latin, il faut entendre une certaine façon de se comporter en société que plusieurs peuples d’héritage catholique ont cultivée à travers le temps. S’il fallait vraiment le définir, nous pourrions dire que l’esprit latin est une vision du monde qui réconcilie par son esthétique le désir et la morale, la tentation et l’ordre, la passion et la discipline. L’esprit latin est coloré et désinvolte, flamboyant et séducteur, expressif et animé. C’est aussi, en quelque part, la tendre acceptation des choses telles qu’elles sont vraiment.
L’art de vivre latino-américain…
Évidemment, le réservoir ultime de cet art de vivre demeure l’Amérique latine, vaste espace encore préservé des dérives autoritaires du néo-féminisme. L’univers latino-américain avec ses couleurs, sa chaleur, son charme, ses sentiments volcaniques et sa musicalité. L’Amérique latine a une personnalité fougueuse, c’est une gigantesque réserve de douceur violente où la féminité est quotidiennement célébrée. L’Amérique latine est une panthère noire qui s’assume comme mère et comme femme, un endroit où les hommes n’ont pas à cacher leur envie comme s’il s’agissait d’un vilain péché.
On peut traîner la nuit à La Havane pour s’en convaincre. On peut aussi assister à une soirée dansante pour entrevoir les bienfaits de cette civilisation. Véritables catharsis, les soirées latines reconnectent la modernité aux temps primordiaux, elles permettent, durant quelques heures, d’exprimer toutes les formes du désir à l’intérieur d’un cadre accepté.
Nul besoin d’avoir fait de l’anthropologie pour réaliser que cette manière de voir les choses témoigne d’une sagesse populaire de loin supérieure aux lubies actuelles du mouvement féministe. Non seulement le projet d’encadrement du désir des nouvelles féministes relève d’un fantasme totalitaire d’abolition de la nature humaine, mais il mène à la stérilisation d’une société déjà en manque de plaisir de vivre. Les grandes prêtresses de la justice sociale devraient savoir que la vie ne fonctionne pas comme un programme informatique et donc que leur projet est illusoire, voire contre-productif.
…est un remède contre le puritanisme
Il est aussi intéressant de constater que le nouveau vent de puritanisme qui souffle sur l’Occident apparaît de manière paradoxale comme l’alter ego de la porno-culture et de l’hypersexualisation qui sévissent. Loin d’être une solution de rechange à la prégnance de la pornographie, le puritanisme n’en est en fait que le reflet inversé, dans la mesure où les deux phénomènes sont contre-nature. Quand le puritanisme astreint les hommes à rester chez eux pour ne pas mettre en jeu leur réputation, la pornographie les invite à faire de même, à rester chez eux devant des écrans morbides. On abolit les contacts humains.
Dans cette optique, si les objectifs divergent, le résultat est le même : les deux phénomènes enferment les gens dans un monde imaginaire où il n’existe aucun équilibre. En prônant l’interdiction des regards « insistants » dans les couloirs et les ascenseurs, on contribue à créer un état d’anomie, à désenchanter la réalité quotidienne. Tandis que les néo-féministes poussent les hommes à la démission sexuelle, la pornographie les invite à entretenir une sexualité strictement artificielle. On dit que les extrêmes se nourrissent.
Il ne s’agit aucunement de faire l’apologie du machisme, mais bien de plaider pour le retour d’une culture totalement opposée à la dynamique pudibonde et mortifère du monde actuel. Heureusement, entre le puritanisme ambiant et la vulgarité pornographique, il y a l’esprit latin !
Lors d’une interview, à l’époque de Téléphone, une journaliste avait déclaré à Jean-Louis Aubert qu’il était la tête du groupe. L’entrevue terminée, le chanteur vit Louis Bertignac maugréer dans son coin. Le guitariste fulminait : « Pourquoi tu serais la tête ? On est TOUS la tête ! » Aubert, déstabilisé, tenta une justification : « Pour faire un corps, si je suis la tête, t’es le bras et on a besoin de tout le monde ! » Bertignac tilta : « Le bras, le bras ! Qu’est-ce que j’en ai à foutre d’être le bras ?! » Après cet échange houleux, le musicien encoléré en vint aux mains avec le batteur du groupe et se cassa… le bras. La tournée fut annulée. Pas de bras, pas de chocolat comme on dit aujourd’hui.
Gilmour les doigts de fée
Toute proportion gardée, pour Pink Floyd, le schéma « corps-tête-bras » pourrait convenir, en partant du postulat que Roger Waters serait la tête. La grosse tête même. Feu Richard Wright figurerait les bras et le batteur, Nick Mason, le cœur. David Gilmour, lui, serait les doigts de fée, avec sa fameuse guitare slide en guise de baguette magique. L’âme revenant à Syd Barrett, bien sûr.
Ainsi donc, le musicien septuagénaire publie un album en public capté à Pompéi, quarante-cinq ans après le mythique Live at Pompeii de Pink Floyd. Et à l’instar des bons vins, force est de constater que les live à Pompéi se bonifient avec le temps.
Mais au fait, faut-il encore présenter David Gilmour ? Oui, à en croire le sticker apposé sur ce nouvel album avec la mention « The voice and guitar of Pink Floyd », et dont la forme et les couleurs renvoient à la mythique pochette de The Dark Side of the Moon – le chef-d’œuvre best-seller de Pink Floyd -, pour que le cachet floydien fasse autorité d’emblée dans les rayons. Comme une promesse aphrodisiaque. Et pour une extase totale, ce retour au pied du Vésuve s’imposait davantage qu’un live at Bobigny, au pied d’une cité volcanique. De quoi réveiller les ardeurs les plus folles des fans du groupe défunt. Mais si un tel objet revêt en 2017 les mêmes saveurs mystiques qu’un live de Keith Richards à Hyde Park ou de Pete Townshend au Royal Albert Hall, il va falloir s’y habituer : l’histoire du rock est un éternel recommencement, aujourd’hui plus que jamais.
Gilmour à écouter au casque
Musicalement, Gilmour et ses musiciens nous gratifient d’envolées stratosphériques limpides tirées de son répertoire solo et du catalogue de sa formation légendaire : le classique « Shine on you crazy diamond » – dont s’est inspiré Dire Straits pour l’intro de « Money for nothing » -, « Faces Of Stone », valse burinée et crépusculaire extraite de son dernier album studio, au piano résonnant avec « Le Messager » de Michel Legrand (générique de Faites entrer l’accusé), « Sorrow », rescapée des années 80 pour un lifting brutal, sans oublier le luminescent et impérial « High Hopes », qui sonna le glas du groupe britannique en 1994.
Malgré le criard « The Great Gig in the Sky » (la faute au mixage), l’objet agit comme une carcasse fumante du Floyd sur laquelle s’épancheront avec une mélancolie toute progressive les nostalgiques d’une époque qui avait les coudées franches.
A écouter au casque pour un plaisir total, à condition de ne pas être allergique aux solos de guitare étirés toujours plus loin, toujours plus haut, toujours plus fort.
The National : romantisme pur
Dans la famille « meilleur compromis entre Joy Division et le point G auditif », je demande The National, groupe « indie » majeur des années 2000. Avec une voix labourant un chant de mélancolie contagieuse, capable de soubresauts furieusement désespérés, et des paroles à l’introspection caverneuse dignes d’un Morrissey, Matt Berninger présente des accents de sincérité rare. Quant à la musique, elle relève à la fois de la noblesse d’âme, une beauté intérieure immanente à la ville d’où est originaire le quintette (Cincinnati, dans l’Ohio) et d’une fragilité humaine éprouvée, capable d’extraire une violence rédemptrice en volées de bois vert naturel. L’aliénation, la saturation ne sont jamais loin, car le romantisme pur prévaut dans les compositions façonnées par The National. Et l’alchimie prodigieuse fonctionne à merveille, sans battage médiatique, sans racolage à buzz. Juste l’élégance de la discrétion et du travail bien fait, ce qui ne les empêche pas de s’être classés avec ce nouvel album N°1 dans six contrées (dont le Royaume-Uni et le Canada) et N°2 au Billboard 200 américain. Ce bouillonnant Sleep Well Beast a également atteint la 2ème place en Belgique, Australie, Danemark, Nouvelle-Zélande et Suède. Comme quoi, les artistes capables de conjuguer spleen Nick Drakien et spleen Baudelairien trouvent encore un écho dans certaines contrées non encore contaminées par les passions tristes.
Mine de rien, avec sept albums au compteur, le groupe est en train de se bâtir une œuvre monumentale, car en révélant l’Amérique dans l’intimité mélancolique des siens, par la voie de la poésie, aux faubourgs du réel, cette musique parle à la chair universelle.
Toute la beauté trouble de ce nouveau disque est contenue dans l’interaction entre la pochette et son livret, source de lumière. Pochette métaphorique pour exprimer une résistance à la nuit, à l’obscurité sociétale, annoncée dans le morceau « The System Only Dreams in Total Darkness » :
Morrissey, de son côté, vient de signer sans conteste la chanson de l’année, « Spent the Day in Bed » (J’ai passé la journée au lit). La boucle est ainsi bouclée pour l’ex-Smiths, puisque son premier album solo contenait le déjà dominical « Everyday is like Sunday » (Tous les jours ressemblent à dimanche). On appréciera goulûment les paroles de « Spent the Day in Bed » (au mémorable final « No bus, no boss, no rain, no train, no emasculation, no castration ») et son message explicite : le Moz n’est pas resté au lit parce qu’il est malade mais parce que le monde l’est, contaminé notamment par les breaking news aliénantes.
Rire faustien
Le crooner rock aux allures de mafioso sorti de la cuisse de Roy Orbison revient avec sa voix chaude comme un porte-flingue napolitain en mal d’amour et ses compositions Smith(s) et Wesson délicieusement délictueuses. Le nouvel album (Low in High School) étonne, déconcerte hautement, tant Morrissey semble se réinventer à chaque titre, à l’aise dans tous les registres – tango, pop symphonique, ballade piano voix, rock psychédélique, etc. -, comme aux belles heures de ses débuts en solo. L’auditeur navigue ainsi dans un immense disque, où planent les ombres de ses deux œuvres majeures, Viva Hate et Vauxhall and I, en pure surbrillance. Ici, la musique est cuisinée à petit feu, façon sauce tomate italienne à l’ancienne, dans le but d’atteindre ce climax gustatif appelé le gustoso par nos voisins transalpins. Pas étonnant donc si le verso de la pochette arbore fièrement la mention « Recorded in Italy », comme un étendard culturel et identitaire. Celui de l’Ancien Monde peut-être, idée que la pochette du single de « Spent the Day in Bed » – sortie d’un film de Dino Risi -, accrédite. Ultime pied de nez à l’époque, le disque est scindé en deux en son milieu, par un trou d’air intemporel dément, « I Bury the Living », ovni dans lequel Morrissey retrouve ses vingt ans, le rire faustien du final ne trompant pas.
Une journée au lit de Morrissey
A savourer donc, le clip du fameux « Spent the Day in Bed », dans lequel le chanteur implore justement « Time, do as I wish » (Temps, fais ce que je souhaite) :
En terme de manifeste poético-contestataire, on n’échangera pas une journée au lit de Morrissey contre six mois de Nuit debout. « Je m’intéresse à la poésie de la vie et c’est difficile de nos jours. Parce que la vie moderne n’a rien de poétique, rien de bien en fait » (Morrissey).
Il y a fort longtemps, les érudits européens écrivaient sur l’islam comme s’il était un fait anthropologique extérieur. Depuis lors, l’islam s’est introduit chez nous en masse. Il occupe même l’essentiel de notre paysage politique et médiatique. Sa forte interpellation nous a laissés d’abord interdits puis, assez vite, des réactions primaires hostiles se sont exprimées. Elles en ont suscité d’autres, cérébrales, dogmatiques, qui ont fait le sujet du maître livre de Pierre-André Taguieff (L’islamisme et nous) dont nous avions analysé le puissant diagnostic sur cette faiblesse intellectuelle. Par conformisme anticonformiste, les bobos (cette »basse intelligentsia » observée par Régis Debray), volèrent au secours de l’islam, si injustement suspecté par une brune islamophobie (fantasmée).
Gros et courageux travail
Le livre de J-J.Walter est une autre entreprise. Cet ingénieur des Mines a eu la curiosité, le courage, le sens tactique, d’étudier l’islam sans être musulman, devenant docteur d’Etat en islamologie.
Un musulman, selon sa doctrine, ne peut mettre en cause les enseignements sacrés de l’islam. Et, a fortiori, le non-musulman y a encore moins droit. Or Walter s’y emploie avec la vigueur d’un grand intellectuel, le courage d’un homme libre, et la compétence d’un docteur d’état en islamologie. Walter explore le Coran, les recueils (Sahis: sur la vie de Mahomet), l’islam, son histoire et son droit, appuyé sur un appareil de références de grande précision.
Les textes
Walter procède à l’analyse scientifique des textes : l’ingénieur se met au service de l’ islamologue. Et d’abord sur la question complexe de l’authenticité des sources. Car le système islamique est verrouillé: le Coran, incréé, issu d’Allah il y a 19 milliards d’années, fut dicté à Mahomet; il est donc interdit d’y toucher. A fortiori pour l’exégète non musulman. Dans une première étude du texte, Walter avait déjà confirmé la certitude d’une pluralité d’auteurs du Coran, sur 2 ou 3 siècles. Et des emprunts à la religion et à la langue nazaréennes (Le Coran révélé par la Théorie des codes,2014).
L’analyse statistique sémantique montre un décalage avec le reste de l’humanité (6 milliards de non-musulmans). Des mots-concepts comme amour, égalité, monogamie, science, tolérance, liberté sont absents du Coran. Cela façonne une société mentale en rupture, voire en conflit comme cela se constate tous les jours dans la rue, les quartiers, les administrations, les tribunaux, les prisons, l’armée, les programmes scolaires, les transports en commun, les cantines, les lieux de travail; à la piscine, l’école, l’hôpital.
Un droit d’une sanglante cruauté
En revanche les mots « soumission », « obéissance », sont répétés des centaines de fois. Les livres qui ne sont pas islamiques doivent être détruits (comme le furent les 700 000 manuscrits de la bibliothèque d’Alexandrie ; ou des dizaines de milliers à Mossoul: les ‘‘livres qui confirment le Coran seront détruits car inutiles; et ceux qui le contredisent détruits car trompeurs ». Ainsi toute l’œuvre d’Averroes fut brûlée à Cordoue, mais préservée en Occident. En effet la seule science qui est admise (Ilm) est la science islamique: en 1974 un cheikh arabe soutint que la terre est plate, et que »quiconque dit qu’elle est ronde est un athée et mérite d’être puni ».
Mais c’est le fond qui choque très violemment; difficile de soutenir la lecture de passages concernant la pédophilie, le sort des femmes et le sexe, l’esclavage, les génocides, les castrations; le racisme, le sort des chrétiens et des juifs. Le droit islamique, figé aux premiers siècles des guerres de conquêtes, est d’une sanglante cruauté.
La mécanique théologique de l’islam archaïque génère des conséquences dogmatiques, peut être »logiques » il y a 14 siècles, mais inacceptables à présent : la philosophie politique du Coran est totalitaire, inégalitaire, antidémocratique, attentatoire aux droits de l’homme.
Certes le christianisme connut aussi ses dérives : inquisition, guerres de religion. Mais ces épisodes politiques paroxystiques, étaient en contradiction totale avec l’enseignement et la vie du Christ. Avant que l’empereur Constantin ne s’empare politiquement du christianisme, les disciples du Christ avaient, pendant trois siècles, conquis pacifiquement les cœurs, les âmes et les esprits, malgré les persécutions.
Le Coran, lui, appelle à la soumission par la force, tolère le meurtre, le viol, y compris d’enfants, l’esclavage.
– les versions initiales (notamment chiites) du Coran ont toutes été détruites. Ce qui était courant à cette époque: les Évangiles ont été aussi été manipulés (traductions édulcorées de Mathieu, sur le divorce; destructions du 5e évangile de Thomas).
– le plan du Coran officiel est arbitraire, fixé par les califes des siècles après la mort de Mahomet; on a placé certaines sourates en dernier ce qui leur donne (dans l’exégèse islamique) plus de force qu’aux premières, alors qu’on ne sait plus rien du texte original et de son organisation.
Walter espère que les progrès de l’instruction des masses, notamment par le contact avec le reste du monde, conduira à une restauration du texte et de son interprétation. Or il semble que ce contact – qui, au Moyen Age, a profondément fait évoluer le judaïsme rabbinique – produit un effet inverse sur les islamistes.
Avec une grande bonne volonté, Walter assortit chaque verbum de son lexique d’une rubrique – d’ailleurs très brève et dépourvue de références – intitulée »Ce que dit l’islam des Lumières »… Mais il s’agit plus d’une suggestion que d’une réalité concrète: reclasser les sourates pour placer les plus tolérantes à la fin du Coran, expurger et interdire les passages violents du Coran ou des Sahis. Mais qui osera le faire ? En admettant que la belle exhortation de Walter, au début de son travail, aux musulmans français, porte ses fruits, quelle proportion des 8 millions de musulmans sur notre sol, demeurera soumise au texte brutal et intolérant qui rassemble tous les vendredis dans nos 2 200 mosquées ?
La loi du nombre
L’islam a été historiquement victime de souverains qui l’ont déformé et utilisé pour en faire une secte guerrière, une entreprise politique mondiale et criminogène. Nous devons désormais refuser d’être sa victime désignée. C’est à l’islam de se réformer. Quel Napoléon saura créer un concordat ou un consistoire fondé sur les valeurs nationales consensuelles comme le fit le décret impérial de 1808 pour le judaïsme de France, renonçant alors à ses traditions obsolètes ?
Chaque nation peut préserver son équilibre culturel et historique par application du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Ou d’une transposition du principe de précaution au cadre social. Si nous sommes engagés dans une guerre sans fin, si la majorité des musulmans de France place le droit islamique au dessus du droit français et sont incités par leurs écritures à croire que leurs compatriotes »souchiens » sont inférieurs, on ne résoudra pas ce problème qui s’aggravera en même temps que croîtra le nombre de musulmans et d’islamistes. Du fait d’une absence de réflexion lucide sur une ferme politique d’harmonie nationale.
Jean-Jacques Walter, Les deux islams. Islam des lumières contre islam radical, Télémaque, 2017.
L’exposition « Chrétiens d’Orient. 2 000 ans d’histoire » organisée à l’Institut du monde arabe est une vraie réussite. Mais dans le contexte actuel de persécutions et de massacres islamistes, elle sonne un peu comme un requiem.
La propagande islamiste fonctionne, et même très bien. La preuve, face à l’immense panneau publicitaire de l’exposition « Chrétiens d’Orient. Deux mille ans d’histoire » accroché à la façade de l’Institut du monde arabe, à Paris, on se demande, un rien confus, si c’est le lieu le plus approprié pour accueillir un tel événement. Et pourtant, l’IMA n’en est pas à son coup d’essai. En 2003, autant dire quelques mois après le début de la guerre en Irak, l’institution s’était déjà démarquée en montrant au public de somptueuses icônes arabes et l’art chrétien du Levant. « Ce que l’islamisme a réussi à imposer comme idéologie, c’est qu’on ne peut pas être arabe sans être musulman ! » souligne Jean-François Colosimo, historien des religions et directeur des Éditions du Cerf. Auteur d’un ouvrage de référence sur la question des chrétiens d’Orient, Les Hommes en trop. La malédiction des chrétiens d’Orient, il tient à souligner la signification que revêt cette exposition dans le contexte de la menace qui pèse sur la survie des communautés chrétiennes au Proche et Moyen-Orient : « Parmi les grands bailleurs de l’IMA il y a des pays qui ont des politiques tout à fait différentes à l’égard des chrétiens. Cette exposition est donc la bienvenue. C’est un rappel fort du fait, qu’au moins sur le plan linguistique et culturel, les chrétiens font partie du monde arabe et depuis bien longtemps. »
Plus de 300 objets, dont une partie jamais montrés en Europe, prêtés pour l’occasion par les communautés elles-mêmes grâce à l’aide de l’Œuvre d’Orient, en témoignent. Parmi les plus précieux, ces Évangiles de Rabula du vie siècle, célèbre manuscrit enluminé syriaque, ou cette magnifique fresque du IIIe siècle qui représente la guérison du paralytique. Elle provient de Doura-Europos en Syrie où, à l’époque, les chrétiens ont commencé à se retrouver autour des domus ecclesiae – leurs premiers lieux de culte sous l’Empire romain. Rapidement, après l’édit de Milan, en 313, la nouvelle foi s’est propagée. La construction de la basilique du Saint-Sépulcre à Jérusalem et celle de la Nativité à Bethléem ont été ordonnées par Constantin pour symboliser le lien entre le pouvoir et la religion. Et partout l’orfèvrerie de luxe s’est développée, donnant les chefs-d’œuvre liturgiques présentés en nombre à l’IMA – moules à hosties, encensoirs, calices.
Les « chrétiens d’Orient » n’existent pas
Si l’Église est née en Orient et si c’est depuis l’Orient qu’elle s’est étendue à tout l’empire, les conciles d’Éphèse (431) et de Chalcédoine (451) convoqués afin de débattre sur la question fondamentale, à savoir celle de la nature du Christ, ont marqué sa division en cinq patriarcats : Rome, Constantinople, Alexandrie, Antioche et Jérusalem. La dernière grande scission, appelée « schisme d’Orient », date de 1054, scellant la séparation des églises orientales qui ne sont plus en communion avec Rome.
C’est dire l’imprécision de l’appellation « chrétiens d’Orient », dont on fait pourtant usage depuis plus d’un siècle. Bien commode, elle suscite l’exaspération des experts. « Le problème c’est que les chrétiens d’Orient, ça n’existe même pas, tellement leur situation et leur histoire varient d’un pays à l’autre », assène Jean-François Colosimo. Philosophe et théologien franco-libanais, maronite de confession, Antoine Fleyfel note que, sous la plume de nombre d’auteurs, cette dénomination désigne des réalités géographiques très diverses, sinon contradictoires. En effet, au moment de son apparition, l’expression définissait des populations chrétiennes qui habitaient l’espace allant de la Turquie à l’Iran. Les organisateurs de l’exposition à l’IMA précisent sobrement qu’ils se focalisent sur la « Terre sainte » (ici, on ne parle toujours pas d’Israël) et aux territoires actuels de la Syrie, du Liban, de l’Égypte, de la Jordanie et de l’Irak. De fait, non seulement l’Empire ottoman n’existe plus, mais dans les frontières de l’actuelle Turquie, il n’y a plus de chrétiens. Outre le génocide arménien de 1915, l’expulsion des Grecs du territoire turc en 1923 marque de facto la disparition des chrétiens d’Asie Mineure. « L’islam n’y a joué aucun rôle. Il s’agissait du nationalisme turc, façon Atatürk, c’est-à-dire d’une guerre de révolution nationale », précise Jean-François Colosimo.
« Quand on les menace, les coptes pleurent et prient, tandis que les maronites prennent les armes et se défendent »
Une des dernières sections de l’exposition, « Être chrétien dans le monde arabe aujourd’hui », témoigne de la volonté des chrétiens de créer une culture arabe commune avec les musulmans et de leur participation à la Nahda, la renaissance arabe moderne, aussi bien politique que culturelle, inaugurée par le déclin de l’Empire ottoman. Ils y ont vu l’espoir d’un retour vers l’âge d’or de la grande civilisation arabo-musulmane, ouverte, pluraliste, de nature à dissoudre le facteur confessionnel. On aurait tort de croire que leurs efforts n’ont abouti à rien. Il suffit de citer le nom de Michel Aflak, qui a posé les bases idéologiques du Parti Baas, de Tarek Aziz ou de Boutros Boutros-Ghali pour se rappeler qu’il n’y a pas si longtemps, les chrétiens faisaient partie des décideurs en Irak ou en Égypte. Et cette présence était bien plus qu’une vitrine attrayante des régimes en place. En Syrie, une ligne budgétaire au ministère du Logement était réservée à la construction des églises. Mais alors, à la fin du parcours, garde-t-on en tête les images de l’exil, les portraits de toutes ces familles nostalgiques de la terre qu’elles ont dû quitter ?
Comme tout le reste en Orient, la réponse à cette question n’est pas simple. Antoine Fleyfel évoque des différences anthropologiques majeures entre les communautés chrétiennes. « Quand on les menace, les coptes pleurent et prient, tandis que les maronites prennent les armes et se défendent », dit-il. Difficile de s’étonner de l’attitude des coptes étant donné que les deux stratégies qu’ils ont développées – l’influence culturelle et le repli cultuel – afin de composer avec le régime en place, ont échoué toutes les deux. Au Liban, les maronites ne se sont pas mieux tirés d’affaire, perdant notamment le privilège de la présidence de la République après la guerre civile. Partout où ils subsistent encore en Orient, les chrétiens sont entrés dans une logique minoritaire, c’est-à-dire qu’ils organisent leur vie de façon à pouvoir quitter leur pays du jour au lendemain, se concentrent dans les villes plutôt qu’à la campagne, font moins d’enfants. Pour Jean-François Colosimo, la principale menace n’est pas leur disparition définitive du paysage oriental, mais leur faiblesse démographique qui les empêchera de participer aux affaires et de peser sur le cours des événements : « Les chrétiens dans le monde arabe ont la fonction qu’avaient les juifs en Europe au XIXe siècle. Ce sont des boucs émissaires auxquels on peut toujours imputer les problèmes. Ils sont indésirables. »
Or, et c’est peut-être le plus grave, l’Occident n’a absolument aucun programme concernant la diaspora, pas le moindre plan qui organiserait le retour des réfugiés et des déplacés, et garantirait leur sécurité sur place. Si cette région du monde devait être un jour vide de toute présence chrétienne, il ne serait pas exagéré de parler d’une catastrophe de civilisation. Et ce ne serait pas seulement une catastrophe pour les chrétiens, mais aussi pour les musulmans qui seraient ainsi privés d’altérité et se retrouveraient, seuls, face aux fanatiques islamistes.
Laurent Wauquiez est moqué car sa version de la clause Molière a été retoquée. Les élus restés spectateurs face au drame du travail détaché se pensent justifiés dans leur attentisme. Ils feraient bien de prendre conscience que la pression est désormais sur eux. Ou plutôt que la pression va leur arriver beaucoup plus vite et beaucoup plus fort ! Après presque deux ans de polémiques, le Conseil d’Etat a clos, le 4 décembre dernier, le débat relatif à la clause Molière en validant son principe constitutif: pour travailler ensemble sur un chantier de travaux, il faut pouvoir se comprendre ! Soit en comprenant le français soit en étant accompagné d’un interprète.
La version lyonnaise portée par Laurent Wauquiez n’a pas reçu la même validation ; il lui reste aujourd’hui à poursuivre le même objectif de soutien à l’emploi local en faisant adopter une clause Molière validée par notre plus haute juridiction. Celle d’Angoulême, utilement complétée par Bruno Retailleau.
Les travailleurs ne sont pas des objets
Mais la question se pose désormais à tous les élus : vont-ils saisir cette chance de pouvoir poser une digue ? Le débat juridique ne permet plus de douter et de fuir ses responsabilités. Dit avec les mots du Conseil d’Etat, la clause « relative à la protection de la sécurité et de la santé des travailleurs poursuit un objectif d’intérêt général ». C’est une bonne nouvelle pour beaucoup et un camouflet pour certains.
Bonne nouvelle pour ceux qui pensent que l’Europe doit cesser d’être une vaste zone fluide où les travailleurs peuvent être transportés ici ou là sans jamais penser à leurs racines, à leur culture et à cette langue qui fait que l’on peut échanger avec ses collègues. Les ouvriers ne sont pas des robots interchangeables dont on ne prend en compte que les moindres coûts.
Bonne nouvelle pour ceux qui pensent que l’Europe n’est pas d’abord un grand marché mais qu’elle doit redevenir une civilisation. Les peuples se rapprochent s’ils ne sont pas tirés vers le bas, l’économie ne se construit pas contre nos valeurs communes, le dumping social ne provoque rien d’autre que la peur.
La casse des prix, c’est fini
Bonne nouvelle pour ceux qui refusent le chantage au risque de réciprocité, sur le mode « imaginez que la Hongrie impose cela à nos ingénieurs » (Jean-Louis Bourlanges en commission des Affaires européennes le 19 Octobre dernier)… car l’honneur de la politique est sans doute davantage dans la défense des ouvriers que dans la supposée défense de cols blancs que l’on vient embaucher, non parce qu’ils coûtent moins chers, mais parce qu’ils sont excellents.
Bonne nouvelle pour les élus locaux qui ont accepté de prendre un risque juridique pour ne pas rester inactifs face à un fléau qui nous plombe. Grâce à eux, toutes les PME de France vont pouvoir sortir de la casse des prix et embaucher localement, sans craindre une concurrence déloyale. Ils peuvent désormais se retourner vers les élus attentistes car le chemin est maintenant bien balisé et que plus aucun ne peut continuer à avoir peur de son ombre. Ne rien faire c’est s’opposer à une mesure d’intérêt général. Qui l’assumera ?
Parler français en France n’est pas « xénophobe »
Cette obligation morale est un violent camouflet pour les donneurs de leçon. Ceux qui osaient expliquer que les ouvriers n’avaient qu’à se comprendre par des gestes. L’ex-gouvernement Hollande qui tenta d’écraser la révolte locale en demandant à tous les préfets de bloquer tous les marchés publics avec cette méthode. Ceux qui se moquaient de laisser venir sans filtre des ouvriers de pays qui n’ont que 5% de chômage. Ou encore cette parlementaire européenne, Mme Morin-Chartier, qui jugeait que cette idée, qu’elle n’avait pas eue, venait d’un « adepte de la xénophobie »… Elle a perdu toute crédibilité pour se représenter en 2019.
Tous ceux-là, à leur manière, ont tous fait la preuve de leur aveuglement. Les chantiers publics ne doivent pas être visités seulement pour poser une première pierre avant une coupe de champagne. Ils sont le cœur d’une activité non délocalisable qui méritent notre attention.
Pour la première fois, le droit français, par son juge administratif suprême, permet de poser une digue. Le mur du libre-échange sans limite est désormais fissuré. La politique peut reprendre ses droits. Si un adjoint au maire d’une ville de province, qui se bat avec ses tripes et son cœur, peut gagner contre un Goliath moderne… aujourd’hui tous les élus peuvent prendre ce chemin. Seuls ceux qui ne restent pas au point mort peuvent se vanter de remettre la France en marche.
En jouant intelligemment la carte protectionniste, le consortium européen a raflé un gigantesque marché à la barbe de Boeing. Malheureusement, les derniers succès commerciaux d’Airbus ne profitent guère à l’industrie aéronautique française.
Airbus ne cesse de faire la une des médias. C’est d’abord une affaire de corruption qui engage le PDG en personne, Tom Enders – qui a quitté la direction de la société. C’est ensuite le rachat inopiné du dernier programme du canadien Bombardier, le C Series. C’est enfin la commande sans précédent de 430 Airbus de la famille A320 par la compagnie de louage américaine Indigo au salon de Dubaï. Les trompettes de la renommée ne cessent de résonner pour le groupe franco-germano-anglo-espagnol. Faut-il dire désormais Airbus ou Airbuzz ?
Tous les avions supplémentaires seront réalisés en Allemagne et aux États-Unis
L’affaire de corruption est banale puisqu’elle consiste à accéder aux demandes des autorités qui passent commande. Mais comme ces pratiques inévitables restent proscrites par les tartuffes du système, le groupe Airbus va devoir acquitter des milliards d’euros d’amendes au détriment de sa capacité d’action sur les nouveaux programmes.
La commande d’Indigo vient consolider un carnet qui représente quelque sept années de production pleine. Mais les commentaires qui l’ont assortie montrent l’ignorance de la corporation journalistique. En effet, tous les avions supplémentaires seront réalisés en Allemagne et aux États-Unis. On ne sait plus ou on ne veut plus savoir que la France a accepté, en l’an 2000, que tous les Airbus A320 excédant le niveau de commandes du moment soient assemblés à Hambourg. Ce qui fait qu’en 2017, 12 appareils sont assemblés chaque mois à Toulouse, comme en 2000, mais plus de 30 à Hambourg, au lieu de 12 ! D’autres avions sont livrés à partir de l’usine chinoise de Tianjin et de l’usine américaine de Mobile, dans l’Alabama. Cet épisode oublié montre les ravages exercés par le concept d’entente franco-allemande sur les cerveaux de nos énarques. Pour clore ce chapitre douloureux, la méga commande de Dubaï va grossir le PIB, les emplois, les revenus, les recettes fiscales et les exportations de l’Allemagne.
C’est cependant la transaction entre Airbus et Bombardier qui nous importe le plus, car elle repose la question sulfureuse de la protection commerciale. Cette controverse a été ouverte entre 2008 et 2009 à la faveur de la grande récession occidentale avant d’être refermée promptement aux premiers signes d’embellie économique. Or, la décision stratégique des dirigeants d’Airbus fait revenir par la fenêtre cette intruse que les bien-pensants – ou rien-pensants – avaient expulsée du débat par la porte principale.
Boeing, Airbus, Bombardier ou le retour du boomerang
Boomerang[tooltips content= »Michael Lewis, Boomerang, Sonatine,2012.« ]1[/tooltips] est le titre d’un livre éclairant du journaliste américain Michael Lewis écrit au lendemain de la grande faillite américaine et européenne. L’auteur y montre comment les errements et les turpitudes des États et des banques se sont retournés contre leurs auteurs aux États-Unis, en Irlande, en Grèce et autres lieux. C’est le titre qui s’impose pour notre sujet.
Tout commence avec une requête adressée par Boeing à l’administration américaine après une commande de 75 C Series par Delta Airlines à Bombardier. Boeing soutenait que les avions réalisés au Québec, avec un prix de revient estimé à 33 millions de dollars pièce, mais vendus 20 millions chacun, bénéficiaient d’un dumping massif. Les autorités de Washington ont accédé à sa demande en maniant le big stick sous la forme de droits de douane de 220 %, qui fermaient le marché américain, premier au monde, au C Series !
Les dirigeants de Bombardier et d’Airbus ont alors pris langue pour mettre au point une formule de contournement de la mesure protectionniste. Airbus a racheté sans frais le programme C Series tout en mettant cependant la main à la poche pour ouvrir une ligne d’assemblage de l’appareil dans son usine de Mobile, l’objectif étant de livrer la commande de Delta et d’autres compagnies à partir du sol américain. Boeing a été pris à revers[tooltips content= »Gros-Jean comme devant, titrait l’éditorialiste du magazine Air et Cosmos en date du 20 octobre 2017″]2[/tooltips].
Le marché américain a été rouvert à Bombardier qui va profiter, pour sa propre production au Québec, de la force de vente d’Airbus. C’est tant mieux pour la concurrence. C’est tant mieux pour un avion, le plus récent et le plus économique à l’usage de sa catégorie, dont le constructeur n’aurait pu, sans cela, amortir les frais de recherche et développement. C’est tant mieux pour Airbus qui peut intercaler dans son portefeuille un avion plus moderne et plus adapté que l’Airbus A319, qui était son concurrent direct.
Qui a peur du grand méchant loup ?
Au passage, les grands hommes de la transaction, Tom Enders et Fabrice Brégier, chez Airbus, Pierre Beaudoin et Alain Bellemare, chez Bombardier, ont, à leur corps défendant, dispensé une imparable leçon sur la question du libre-échange et de la protection commerciale. À quoi sert la protection commerciale en régime de globalisation ? À localiser la production sur les territoires où s’exprime la demande. L’action conduite par Boeing et la riposte menée par Airbus et Bombardier permettent de tirer deux leçons.
Premièrement, la protection commerciale n’entrave pas la concurrence, mais la recadre. L’exemple de Bombardier vaudrait plus encore pour toutes ces productions localisées sur les sites de production à bas coût de la main-d’œuvre et de la matière grise, de l’Asie industrielle ou du tiers-monde. Des taxes douanières appropriées conduiraient les importateurs de toutes sortes à produire sur place, dans les territoires où s’exprime la demande correspondante, en respectant les normes sociales, sanitaires et environnementales en vigueur. Cela renvoie à la supercherie européenne. Le grand marché intérieur de 450 millions d’habitants, assorti du libre-échange avec les pays moins chers, a puissamment aidé à la démultiplication des profits. Avec ce grand marché ouvert sur l’extérieur, les forces centrifuges l’ont emporté sur les forces centripètes du marché commun d’origine. Au profit de la création de valeur pour l’actionnaire qui est la loi de l’expérience néolibérale.
Deuxième leçon, la protection commerciale n’entrave pas les échanges, mais réduit les lignes logistiques,ainsi que leurs coûts économiques et écologiques. Un produit quelconque conçu en Asie, mais produit en Europe pour atteindre les acheteurs européens n’aura plus besoin de franchir des milliers de kilomètres avant de tomber dans les mains de son destinataire final. PSA vient de fournir le contre-exemple de la gestion opportuniste de la globalisation. Il a fait le choix de batteries coréennes de marque LG pour équiper ses véhicules hybrides et électriques à partir de 2019. Où seront produites les batteries ? En Corée ? Vous n’y êtes pas, la Corée est trop chère. Elles viendront de Chine, par avions-cargos. Imaginez le coût écologique de leur transport alors que le constructeur communiquera sur ses voitures propres ! N’y avait-il pas un ou plusieurs sites de production adéquats en Europe pour desservir les 20 usines d’assemblage du groupe sur le Vieux Continent ?
Mais voilà que le grand méchant loup, alias la protection commerciale, montre à nouveau le bout de sa queue. En effet, l’affaire Bombardier a ému les milieux d’affaires qui craignent les conséquences de ce mauvais exemple. Ce n’est pas « bon pour le business », commentait un éditorialiste du Financial Times. Mais c’est quoi, le business, coco ?
La condamnation à la prison à vie pour le serbe Ratko Mladic, le 22 novembre 2017, par le Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), suivie une semaine plus tard par la condamnation en appel pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre, du Croate Slobodan Praljak en dit long sur les errements de la « communauté internationale » dans les Balkans.
Un tribunal spectacle…
Praljak, qui fut ministre adjoint de la Défense en Croatie et ancien commandant des forces croates en Bosnie, a suscité l’horreur en mettant fin à ses jours devant ses juges, à l’aide d’une fiole de poison, le 29 novembre dernier, au moment où il a appris sa sentence, selon lui injuste, à 20 ans de réclusion.
Ce n’est pas un hasard non plus si Mladic, chef de l’armée serbe de Bosnie de 1992 à 1995, reconnu coupable de génocide et de crime contre l’humanité, a été condamné à perpétuité par le TPIY, alors que l’on commémore le centenaire de la Révolution russe. Quant au leader des Serbes de Bosnie, Radovan Karadzic, il avait été condamné en 2016 le jour même de la commémoration des 17 ans des bombardements de l’OTAN sur la Serbie, faisant plus de 2600 morts et transformant en ruines une partie des infrastructures du pays. Ainsi le TPIY se montre-t-il comme une cour de justice donnant des jugements pour l’exemple, voulant influer sur l’histoire.
Sur le terrain, chaque décision du TPIY est vécue comme un traumatisme pour les Serbes; alors que pour les Croates et les musulmans, c’est une peine encore insuffisante. Au lieu de refermer les plaies, le TPIY les rouvre de façon durable et peut-être irrémédiable, eu égard aux troubles quasi quotidiens qui agitent la Bosnie, le Monténégro ou la Macédoine depuis quelques mois.
…pour mieux disculper l’Occident?
Mais surtout, toute cette agitation médiatico-judiciaire, instrumentalisée année après année, à chaque commémoration d’un drame subi par les Serbes, permet aux dirigeants occidentaux d’effacer de leurs mémoires leur propre culpabilité dans la destruction de la Yougoslavie. En fait, les « droits de l’homme » ici encore, ne sont appliqués que dans certains cas, justifiant toujours, comme depuis ses débuts, la politique du deux poids deux mesures à l’égard des Serbes de la part de la « communauté internationale ».
Le Haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Zeid al Hussein, déclarait ainsi en guise de victoire le jour de l’inculpation de Karadzic : « Le message de ce procès est que nul n’est au-dessus de la loi ». Ratko Mladic, déclaré par les grands médias avant même la sentence, « bourreau des Balkans », comme avant lui Karadzic et d’autres dirigeants serbes des années 1990, est donc voué à finir sa vie en prison.
Au même moment, Salah Abdeslam, artificier présumé des attentats de Paris, est mieux traité. Une polémique se développe dans les médias depuis son arrestation sur le fait de savoir s’il doit être déclaré coupable ou pas, puisqu’il fait partie d’un réseau islamiste; dans les médias, à aucun moment il n’est jeté à la vindicte populaire et traité du moindre qualificatif péjoratif.
Les Serbes coupables, forcément coupables
Le baron belge Serge Brammertz, procureur du TPIY, se fait fort dans un entretien donné, le 25 mars 2016, au quotidien Le Monde, de déclarer : « Nous ne poursuivons aucun peuple, aucun pays, mais seulement un individu ». Mais, dans le même entretien, tous les noms qu’il cite comme coupables de crimes de guerre sont des Serbes : Karadzic, Mladic et Milosevic. Sans même s’en rendre compte, comme dans un réflexe automatique, le procureur du TPIY ne pense qu’aux leaders serbes en épousant ainsi la vulgate imposée depuis la fin des guerres yougoslaves ; les Serbes seraient coupables collectivement des guerres de Croatie, de Bosnie et du Kosovo. Or les chiffres sont là, intangibles : durant la guerre de Bosnie, sur 96 000 morts, 64 995 sont des musulmans bosniaques, 30 100 sont des Serbes orthodoxes et 7 338 sont des Croates catholiques, épousant en proportion de la population les chiffres du dernier recensement légal de 1991. Au Kosovo, sur 8000 morts, 4800 sont Albanais et 2700 sont Serbes, le reste des victimes appartenant aux minorités[tooltips content=’Mirsad TOKAC, «Centre de recherche et de Documentation», Sarajevo.’]1[/tooltips]. Ce sont donc bien à chaque fois des guerres civiles. Mais non, pour le procureur et une large partie du système médiatique, les Serbes sont forcément et à priori coupables.
En Croatie, on ne parle pourtant pas des 230 000 Serbes balayés en quatre jours par l’opération « Tempête » au mois d’août 1995. Le plus grand nettoyage ethnique depuis 1945 en Europe. Au Kosovo, on ne cite pas les 175 000 Serbes et les 80 000 Roms qui ont, depuis 1999, dû quitter leur région natale dans des conditions effroyables[tooltips content=’Rapport au Parlement européen: «La situation des droits de l’Homme au Kosovo-Métochie», Groupe «Indépendance et Démocratie», 2008.’]2[/tooltips]. Les Etats-Unis, qui ont soutenu à partir de 1993 l’armée bosniaque et à partir du printemps 1995 l’armée croate, ne se déjugeront jamais, et c’est pourquoi lors de chaque commémoration d’une tragédie vécue par les Serbes depuis 1995, ils se font fort de ne mettre l’accent que sur le massacre de Srebrenica. L’OTAN, soutenue par les nations d’Europe occidentale, sait très bien les dégâts irrémédiables faits, lors des bombardements du printemps 1999 sur la Serbie, à la fois à l’encontre du droit international et contre tous les peuples et minorités de la province du Kosovo-Métochie, qu’ils soient Albanais, Serbes, Roms ou Goranis. Mais, à l’image d’un Bernard Kouchner, se disant lui-même publiquement ami d’Hashim Thaci et fermant les yeux sur les actions punitives de l’Armée de Libération du Kosovo (UCK), nos dirigeants par honte mal bue couvrent ces faits du voile impudique de la « lutte contre le dictateur Milosevic ».
« La crédibilité du tribunal est mise en question »
Les prisons de la Haye sont, un quart de siècle après les guerres yougoslaves, bien plus remplies que celles du Tribunal de Nuremberg un an après la Seconde Guerre mondiale. Parmi les dirigeants serbes, Biljana Plavsic y a déjà passé 12 ans ; Momcilo Krajisknik 13 ans ; le général Lazarevic 14 ans. Plus de 80 dirigeants serbes y sont ainsi passé depuis la création du TPIY; certains, comme l’ancien président Milosevic, y sont même morts. En revanche, le Croate Ante Gotovina (ancien légionnaire français) a été acquitté en appel le 16 novembre 2012 par le TPIY, alors qu’il avait été condamné à 24 ans de prison pour avoir commandité le massacre de 150 civils serbes en Krajina en août 1995. La décision finale du TPIY est tellement surprenante qu’elle a provoqué la protestation de l’ex-procureur du TPIY, Carla del Ponte : « je suis choquée… la crédibilité du tribunal est mise en question. ».
L’actuel Premier ministre de l’auto-proclamé Kosovo, Ramush Haradinaj, a été acquitté le 3 avril 2008 après moins de deux mois passés à La Haye, alors que des crimes de guerre dans la vallée de la Drenica commis en 1998 lui sont imputés. Neuf témoins à charge ont été assassinés ou sont morts dans des conditions suspectes durant un procès bien mal préparé par le TPIY. Mais il est de nouveau acquitté en novembre 2012. Pourtant sous le coup d’un mandat d’arrêt international émis par la Serbie, il est relâché par les Français en janvier 2017, après avoir été arrêté à l’aéroport de Bâle-Mulhouse.
Hashim Thaci, le président du Kosovo depuis avril 2016, n’a lui jamais été inquiété par le TPIY. Il aurait pourtant été impliqué dans les massacres de la vallée de la Drenica, ainsi que dans la mise à mort et le trafic d’organes de jeunes serbes durant la guerre du Kosovo de 1998-1999, selon les affirmations de l’ancienne procureur Carla Ponte; deux pièces à charge figurant dans un rapport du Conseil de l’Europe[tooltips content=’Rapport au Conseil de l’Europe, Dick MARTY (téléchargeable sur le site du Conseil de l’Europe).’]3 triggers the tooltip[/tooltips].
Deux poids deux mesures ?
Entre 1997 et 2005, 52 inculpations avaient été retenues par le TPIY, dont 45 contre des Serbes et 7 contre des Croates ; en 2001, 34 militaires ou hommes politiques serbes avaient été arrêtés en Bosnie-Herzégovine et emprisonnés à La Haye. Certains d’entre eux sont, depuis, décédés à La Haye. Les dirigeants et chefs de guerre musulmans sont moins inquiétés par le TPIY. Ainsi Naser Orić, ancien commandant des forces bosno-musulmanes de Srebrenica, avait été jugé par le TPIY pour crimes de guerre commis à la Noël 1993 dans les villages serbes autour de Srebrenica. Le général français Morillon, commandant les forces de l’ONU à Srebrenica, dira de ces actes : « dans la nuit de Noël orthodoxe, nuit sacrée de janvier 1993, Naser Orić a mené des raids sur des villages serbes… Il y a eu des têtes coupées, des massacres abominables commis par ses forces dans tous les villages avoisinants ». Il a néanmoins été acquitté en juillet 2007, au grand dam des Serbes de Bosnie, qui y voient la manifestation d’une justice partiale inféodée aux États-Unis. Son cas n’est pourtant toujours pas réglé et pourrait raviver les souvenirs des années 1990. Il a été arrêté et inculpé de nouveau en juin 2015 par un tribunal suisse, pour des crimes de guerre qu’il aurait commis dans les environs de Sarajevo en juillet 1992. En attendant son procès, cet individu est tout de même parvenu à se faire nommer… conseiller du Premier ministre bosniaque, Bakir Izetbegovic, fils de l’ancien président Alija Izetbegovic (décédé en 2003) !
C’est pourquoi le président de la République serbe de Bosnie-Herzégovine, Milorad Dodik réclame une enquête internationale indépendante. La lumière n’a jamais été faite sur certains événements survenus au début du conflit bosniaque. Les massacres de Markale sont deux massacres de civils commis soit par l’armée de la Republika Srpska (Serbes), soit par l’armée de la République de Bosnie-Herzégovine (musulmans), lors du siège de Sarajevo, sur le marché de la place de Markale. La première attaque, le 5 février 1994, fit 68 morts et 144 blessés, tandis que la seconde, le 28 août 1995, fit 37 morts et 90 blessés. Dans les deux cas, la provenance des tirs fut controversée. Les forces serbes assiégeant la ville ont affirmé ne pas être à l’origine de ces tirs, accusant au contraire l’armée de la République de Bosnie-Herzégovine de bombarder son propre peuple pour pousser l’Otan à intervenir. Lors de la première attaque, les rapports d’experts ne permirent pas de déterminer avec certitude la provenance des tirs de mortier. En revanche, l’attaque d’un quartier central de Sarajevo servira de prétexte à l’Otan pour mener les premières opérations militaires hors-zone de son histoire : en bombardant les lignes de l’armée de la Republika Srpska à l’été 1995, l’Otan prend fait et cause pour les musulmans bosniaques dirigés à l’époque par Alija Izetbegović.
Or, le 16 décembre 2015, un témoin cité par la défense de Ratko Mladić auprès du TPIY bouscule la version officielle du massacre de Markale. Le témoin anonyme GRM-11, se déclarant ancien garde du corps d’Alija Izetbegović, accuse trois hautes personnalités bosniaques musulmanes d’avoir provoqué le massacre de Markale : le président Alija Izetbegović, le général Sefer Halilović et le Reis-el-Ulema (haute autorité musulmane) Mustafa Cerić.
Ce dernier aurait ainsi déclaré, selon le témoin GRM-116 : « Chaque jour meurent de 50 à 70 des nôtres – musulmans bosniaques (Nda) – sans que personne n’en entende parler. Si en un seul endroit plus de 200 des nôtres meurent, le monde entier le saura ».
Et la lumière fuit
La stratégie de l’internationalisation de la question bosniaque a donc payé : en noircissant les intentions des leaders serbes, la partie musulmane peut couvrir ses méfaits.
Le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie a été créé pour faire des procès historiques; mais émanation directe des puissances occidentales, il imprime une vision anglo-saxonne du droit et, pire, ne cesse de créer une jurisprudence faisant peser des menaces sur les libertés publiques.
Par la longueur des procédures et la politique du « deux poids deux mesures », le TPIY s’est même transformé en tribunal d’inquisition. A trop poursuivre dans cette voie, au lieu de faire œuvre historique pour raffermir les plaies de guerres vieilles de plus de vingt ans, l’action systématique de ses jugements contre les élites militaires et politiques serbes des années 1990 ne peut que pousser, par un effet boomerang, une partie de la population dans les bras des mouvements nationalistes serbe d’un côté ou musulmans de l’autre.
Cachez ce passé que je ne saurais voir
Au fond, la signification réelle de ces jugements unilatéraux ne serait-elle pas à chercher dans la volonté d’effacer les erreurs de l’Occident dans le dossier yougoslave ? En effet, tous ces agissements répétés et inlassables ne sont qu’un moyen pour les Etats-Unis et ses affidés, non seulement d’en finir avec un monde où l’équilibre existait entre Est et Ouest, mais aussi de terminer le sale boulot commencé en 1995 à Dayton. En s’excitant tel un chien sur son os contre les leaders serbes du conflit bosniaque, le but ultime n’est-il pas de remettre en cause l’existence même de la République serbe de Bosnie, qui est pourtant actuellement un rempart contre l’expansionnisme islamiste dans les Balkans ? En tapant sur les Serbes mais pas sur les musulmans bosniaques ou albanais, le but n’est-il pas de faire oublier que le terrorisme islamiste en Europe est né en Bosnie au début des années 1990, lorsqu’un certain Ben Laden, détenteur d’un passeport bosniaque, était reçu par le président bosniaque Alija Izetbegovic, auteur d’une « Déclaration islamique » voulant rayer de la carte la présence chrétienne dans les Balkans?[tooltips content=’Jurgen ELSASSER, Comment le Djihad est arrivé en Europe, Xenia 2005. Alexis et Gilles TROUDE, Les Balkans, la fracture, pp 139-173, Xenia 2017.’]4[/tooltips]
Dans son acharnement contre les Serbes, le TPIY montre donc qu’il est un tribunal politique à la solde de ses commanditaires occidentaux. De cette façon, ils entendent peut-être parvenir à supprimer toute preuve de leur possible implication dans la résurgence de l’islamisme radical en Europe : il est désormais de notoriété publique que Madeleine Albright, bras droit de Bill Clinton en politique extérieure, a choisi et soutenu Hashim Thaci dès 1998, tout comme Alija Izetbegovic a été reçu par Bernard-Henri Lévy à Paris en janvier 1993. Le vent tourne, et ces dirigeants coupables eux aussi indirectement de crimes de guerre contre les peuples de Bosnie, de Serbie et du Kosovo, pourraient un jour voir le sort se retourner contre eux.
Six mois après l’attentat islamiste qui a tué 22 spectateurs d’un concert pop, l’ex-bastion industriel du nord de l’Angleterre panse ses plaies. Hipsters, musulmans, retraités et petits Blancs déclassés communient dans un très british unanimisme multiculti. Reportage.
« J’ai passé toute la journée au lit/J’arrête de regarder les infos/Parce que les infos réussissent à nous effrayer », chante Morrissey[tooltips content= »I spent the day in bed/Stop watching the news/Because the news contrives to frighten you« ]1[/tooltips].
Si l’ex-leader des Smiths apparaît las et recru de fatigue dans son dernier clip, peut-être est-ce à cause des polémiques nées de sa réaction à l’attentat de Manchester. Le 22 mai dernier, après qu’un kamikaze d’origine libyenne natif de la ville a tué 22 personnes et blessé 116 autres en se faisant exploser lors d’un concert pour enfants, le chanteur de 58 ans a en effet laissé parler son cœur de Mancunien. « Quand [Theresa May] dit que l’attentat “ne nous brisera pas”, cela signifie que cette tragédie ne la brisera pas elle, et sa politique d’immigration », écrivait-il sur sa page Facebook, non sans attaquer la langue de bois du maire travailliste : « Andy Burnham affirme que l’attentat a été perpétré par un extrémiste. Un extrémiste de quoi ? Un lapin extrémiste ? »
« L’attentat a été un choc mais il a uni la ville. »
En débarquant à Manchester, je m’attendais à entendre de semblables diatribes dans la bouche de prolos au chômage courroucés par la crise et l’immigration. C’est plutôt un nuage de fatalisme qui plane sur la métropole. En voyant étalées en pleine ville des bannières de louange au martyr chiite du VIIe siècle Hussein, j’ai bien failli avaler mes scones de travers !
Une fois mon esprit mis en condition, j’ai été moins désarçonné par les effigies de femmes voilées sur les affiches du tramway et de l’office du tourisme. Welcome to the UK: la communauté prime l’individu. Mais oublions l’ethnocentrisme républicain, quitte à jouer les Usbek et Rica des Lettres persanes, autant donner la parole aux Mancuniens du quotidien.
Première halte aux abords de la Beetham Tower, point culminant de la ville. Entre les cheminées et les friches désaffectées, l’ancienne « Cottonopolis » se rappelle à notre souvenir. Des constructions architecturales contemporaines audacieuses, sinon réussies, côtoient de vieilles bâtisses rouge brique. Liam et Beth m’ont donné rendez-vous dans un pub branché bâti entre les canaux qui servaient à transporter le coton entrant et sortant des fabriques à l’époque où Engels y écrivait LaSituation de la classe ouvrière en Angleterre. Le couple de hipsters habite à quelques pas de ce quartier postindustriel où résonnent encore de vieux échos New Wave et Brit Pop. Quinze ans durant, la scène underground locale s’est produite à deux pas de là, dans la mythique boîte The Haçienda, fondée par les membres de New Order, aujourd’hui transformée en résidence de luxe. De Joy Division à Oasis en passant par les Happy Mondays et Stone Roses, la légende du « Madchester » des années 80-90 assure la fierté et la nostalgie des Mancuniens saignés par trois décennies de désindustrialisation. « L’attentat a été un choc. Il a uni la ville. Un imam de la mosquée avait signalé le futur terroriste aux services de police qui n’ont rien fait », se rassure Liam. La thèse du loup solitaire a le mérite d’éviter amalgames et examens de conscience. Ainsi, d’après le chargé de recrutement et sa compagne webdesigner, une infime minorité d’extrémistes musulmans jette l’opprobre sur cette paisible cité multiculturelle. « Certes, il y a des banlieues où on ne se sent plus en Angleterre, mais Manchester est une ville très cosmopolite avec quatre universités et beaucoup de jeunes étudiants étrangers», fait valoir Beth. De son côté, Liam m’avoue regarder l’émission de télévision « My Week as a Muslim » qui met en scène le quotidien d’une femme voilée à Manchester (voir encadré). Chose peu commune dans l’Hexagone, j’observe deux copines, l’une à la tenue affriolante, l’autre au voile islamique plutôt strict, papoter à la même table.
« My Week as a Muslim » : adopte une islamophobe !
Sur le modèle du reportage « Dans la peau d’un noir », programmé en 2007 sur Canal +, la chaîne de télévision britannique Channel 4 a diffusé cet automne « My Week as a Muslim ». Son concept est simple : pendant une semaine, une Anglaise islamophobe vit le quotidien d’une femme voilée de Manchester en se faisant passer pour musulmane. Katie, l’infirmière de 42 ans, joue le rôle du cobaye. Ainsi est-elle probablement la seule Anglaise à n’avoir jamais goûté de cuisine asiatique dans un pays qui a adopté le curry ! Habitant Winsford, « une des villes les plus blanches d’Angleterre » d’après la voix off, la bizuth pataude confesse renâcler à s’asseoir dans le bus à côté d’une femme voilée. Son hôte Saima, professeur de 48 ans née à Manchester de parents pakistanais, l’accueille avec transports, lui faisant découvrir les us et coutumes d’une famille musulmane britannique membre de la classe cultivée. Jour après jour, Saima esquisse inconsciemment la carte du séparatisme islamique : de l’achat de foulards à l’organisation de rencontres entre musulmans en passant par le salon de thé hallal pour femmes, tout est prétexte à se regrouper. Au point que les deux femmes ont une conversation à front renversé : Saima, présentée comme antiraciste, exprime en toute franchise son refus du métissage. À Katie qui défend la possibilité d’un amour mixte, sa nouvelle amie répond : « Dans la culture musulmane, les mariages doivent se faire entre musulmans. La question est de savoir ce qu’on a de commun comme foi. C’est normal de vouloir épouser un coreligionnaire ! »
Ironie de l’émission, l’attentat de Manchester est survenu pendant le tournage. Du pain bénit pour la production qui, après l’avoir laissée s’apitoyer sur une sœur en niqab effrayée à l’idée de sortir, emmène Katie se balader encapuchonnée dans sa petite ville. Résultat : des piliers de pub à l’humour gaulois la houspillent de loin. Certaines scènes dégoulinantes de pathos en deviennent des monuments d’humour involontaire, tel ce moment où Saima éclate en pleurs après l’annonce de l’attentat puis lâche le fameux sophisme : « C’est un acte criminel. Ça n’a rien à voir avec l’islam ! » que Katie ne peut qu’approuver.
Métamorphosée par sa semaine d’immersion, cette dernière se prête de bonne grâce au jeu de la contrition. Dans l’esprit de la production, aveux publics, confession et autocritique doivent sans doute permettre aux working class heroes blancs de s’identifier à la pauvre Katie, désormais islamophile. Comme on disait sous l’Inquisition, faute avouée…
« Cela arrive partout dans le monde. Ici, il y a beaucoup de minorités ethniques, mais Manchester en a vu d’autres. »
Si un radicalisme inquiète Beth, c’est plutôt la « démagogie pro-Brexit » des faubourgs désindustrialisés où des petits Blancs « prennent les immigrés comme boucs émissaires » des coupes dans les services publics opérées par les conservateurs au gouvernement. Sur la place centrale de Piccadilly Gardens, de nombreux sans-abri font la manche en excipant de leur condition passée. Mon attention se fixe sur un jeune rouquin aux incisives de vieillard. Plutôt que de demander l’aumône, Jamie vend ses poèmes. Avec son accent gallois, cet ancien ouvrier du bâtiment me raconte avoir perdu toit et emploi il y a deux ans et demi à la mort des grands-parents qui l’hébergeaient avec son épouse dans leur HLM. Handicapée du dos, sa femme n’est pas en mesure de travailler. Faute de logement, le couple ne touche aucune aide sociale, mais Jamie porte dignement sa croix. Et pas simplement en pendentif. L’attentat ? « Cela arrive partout dans le monde. Ici, il y a beaucoup de minorités ethniques, mais Manchester en a vu d’autres. »
Jamie, ouvrier au chômage devenu SDF, Piccadilly Gardens, novembre 2017 / Daoud Boughezala
Habib n’en disconvient pas. Ce chauffeur de taxi est arrivé il y a une quinzaine années d’Afghanistan « quand Tony Blair a ouvert les vannes de l’immigration ». D’origine mi-persane mi-pachtoune, ce « musulman, ni sunnite ni chiite » entre deux âges adhère à des théories légèrement complotistes. « Avant le 11-Septembre, les talibans pouvaient voyager partout, en Arabie saoudite et aux États-Unis, vous trouvez ça normal ? » me questionne-t-il avant de me livrer sa version du vivre-ensemble dans cette ville aux 64 mosquées. « Il n’y a pas de racisme à Manchester, contrairement à des villes comme Bradford qui ont vraiment accueilli trop d’immigrés. Ça crée des ghettos et des émeutes entre les groupes. » Et le terroriste du 22 mai ? Un jeune « pas vraiment musulman », sans doute « manipulé » par qui vous savez…
Descendant du taxi, je rejoins la banlieue résidentielle de Stockport. Tony, chef d’une petite entreprise de plomberie, m’y attend. La boule à zéro, ce fils de militaire irlandais installé à Manchester depuis cinq ans n’avait jamais voté avant l’an dernier. « J’ai soutenu le Brexit pour qu’on recouvre notre souveraineté, aussi bien sur l’immigration qu’en matière de politique commerciale. On va souffrir, mais c’est nécessaire », m’expose-t-il tandis que je renverse le contenu de mon verre sur son jeans. Lui trouve du bon au souverainiste Nigel Farage, « bien que son parti compte beaucoup de droitards qui ne veulent aucun étranger ». Sa sœur, mariée à un Azerbaïdjanais dont la famille entière travaille dans l’industrie, l’encourage dans son équanimité. « Nous roulons tous dans le même train. C’est la concentration des richesses et la montée des inégalités qui nourrissent la colère et le radicalisme. Il ne faut pas blâmer les femmes voilées », me chapitre-t-il, confiant cependant s’être senti très mal à l’aise quand, à l’occasion d’un voyage, il a découvert les ghettos ethniques de Marseille.
Une abeille, symbole du ralliement
Un matin, une petite vieille excentrique m’aborde en chantonnant dans le tramway. Mary, 70 ans, se rend dans le lieu le plus emblématique de la ville, le stade d’Old Trafford, pour une séance de dédicaces des anciennes gloires de Manchester United, son équipe favorite. L’infirmière à la retraite m’embarque dans son périple. Cette fan des Red Devils n’est pas à un paradoxe près : vêtue en maillot et baskets, avec pin’s de Paul Pogba, elle fustige en même temps « l’argent-roi » : « 90 millions de livres pour le transfert de Pogba, c’est beaucoup trop ! » Malgré son côté midinette, Mary regrette la mainmise « des Arabes pleins d’argent » sur le football mancunien. D’un côté, plus de 1 milliard d’euros ont été déboursés par l’Abu Dhabi United Group, propriétaire du club rival Manchester City, pour bâtir une équipe digne de l’immense « Etihad Stadium », de l’autre des millions de cachets publicitaires de la compagnie aérienne Emirates arrosent United, propriété d’un fonds américain. L’orpheline de la gauche, qui « manifestait à dix ans » avec ses parents, finance aujourd’hui le parti libéral-démocrate, « le seul sans argent », avec son modeste pécule.
Mary arbore avec fierté sur son sac à main l’abeille symbole de Manchester, une « bee » devenue accessoire de mode au lendemain de l’attentat. L’insecte butineur est l’un des signes de ralliement de tous les Mancuniens, bien plus consensuel que le poppy, l’équivalent de notre bleuet du 11-Novembre, que seuls certains mâles blancs portent au veston. Comme tous mes autres interlocuteurs, la septuagénaire ne songerait pas un instant à réviser le modèle multiculturaliste britannique qui lui paraît aussi naturel que l’air qu’on respire. Mais je ne suis pas au bout de mes surprises.
« On a tous des amis musulmans »
Pour corser la fin de mon séjour, j’ai prévu de rencontrer un infréquentable, le hooligan repenti Tommy Robinson. Fondateur de l’English Defence League, défenseur des juifs, des homosexuels et des sikhs contre l’islamisation du royaume, Robinson n’en a pas moins gardé une réputation sulfureuse, comme dit la presse de gauche. Aujourd’hui auteur de pamphlets anti-islam, il dédicace son dernier livre dans une grande arène. Quadrillé par la police, l’événement a attiré une foule d’antifas brailleurs : « Robinson nazi ! Va en enfer ! » Me frayant un chemin parmi les dizaines de curieux venus voir l’ex-hooligan, j’aperçois de nombreux cheveux ras, « mais l’assistance va bien au-delà de la droite de la droite », me répond un jeune tiré à quatre épingles. Venu avec sa copine, il cache mal l’embarras que lui causent mes questions. « On a tous des amis musulmans », plaide-t-il sans développer outre mesure sa conception de la cité.
Là est peut-être la conclusion la plus déroutante de mon enquête. Dans ce foyer postindustriel en pleine tertiarisation, patrie des idéologies libérale et marxiste durant ces deux derniers siècles, les contestataires peinent à proposer un système alternatif au British way of life.
Au pays de Sa Très Tolérante Majesté, le multiculturalisme rassemble des sujets d’origines ethniques, religieuses et sociales radicalement différentes derrière un patriotisme aux antipodes de l’assimilationnisme français. Malgré le Brexit, la montée du populisme anti-immigration et le harcèlement terroriste de Daech, le multiculturalisme hérité de la politique coloniale britannique a encore de beaux jours devant lui. Morrissey peut rester au lit.
N’ayant, Dieu merci, rien d’un « geek » j’ai, il y a un an ou deux, pris un abonnement auprès de Microsoft pour obtenir d’emblée et sans discuter l’ensemble des mises à jour des logiciels les plus courants de cette auguste compagnie américaine. Cela coûte cher et suscite les sarcasmes de ma progéniture. Mais bon, je préfère perdre mon temps à des activités moins fastidieuses que de me coltiner l’univers obscur des logiciels libres. Donc Windows, Excel et Word constituent mon quotidien informatique.
« Evitez cette expression dénigrante pour les femmes »
Il n‘y a rien de très glamour je l’avoue, mais c’est pratique. Ce n’était pas vraiment mon but, mais il apparaît que je me trouve ainsi en harmonie avec l’Éducation nationale, puisque le ministre de l’époque a signé fin 2015 une convention avec le mastodonte américain pour la fourniture de logiciels et la formation des enseignants à ces merveilleux outils numériques. On pousse ainsi les enseignants à se nier eux-mêmes et à instaurer à leur place les écrans maîtres incontestables de la salle de classe. Ce sont eux et non les professeurs ou même les élèves qui trônent « au centre », et parlent et se meuvent et semblent faire classe tout seuls. Dorénavant, la seule autorité légitime, celle qui ne sera ni contestée, ni soupçonnée de parti-pris sera celle qui émane de la machine. Si en plus cela peut servir à humilier les professeurs, pourquoi s’en priver ? Les professeurs qui laissent le numérique envahir leurs salles de classe se trouvent en effet contraints de descendre de leurs obsolètes estrades, et d’officier au cœur du troupeau, face à l’idole numérique, dans une sorte de simulacre postmoderne du rite traditionnel de l’Église catholique.
Bref, rien de très folichon, mais au moins me voilà en phase avec mon époque. A un point que je ne soupçonnais d’ailleurs pas. En effet, quelle ne fut pas ma surprise en relisant un texte que je comptais inclure dans une revue spécialisée dont j’ai la charge, écrit par un vénérable homme de lettres écrivant un français délicieux et légèrement suranné. Parmi les multiples façons de souligner les mots ou expressions qu’il juge fautifs, mon logiciel vient d’en inventer une nouvelle. Celle qui, sous la rubrique « langage inclusif », cherche des brides de « dénigrement » et de « discrimination » jusque dans les recoins les plus improbables de ma vie numérique et néanmoins quotidienne. Voilà la prose de mon admirable professeur soupçonnée d’être « dénigrante pour les femmes » lorsqu’il écrit « tous les députés » à propos de la Diète japonaise des années 1970. Et voilà d’ailleurs mon logiciel qui recommence au moment où je reproduis ceci. Il me propose de remplacer cette criminelle expression, sans doute symptomatique de la « culture du viol » qui sévit ici comme au Japon par « toutes les députées et tous les députés », au mépris manifeste d’un éventuel député non-genré qui aurait subrepticement occupé un siège à la Diète.
Mais ce n’est pas tout, plus loin dans le texte, mon logiciel s’offusque que mon vénérable professeur puisse parler de « l’épouse » du ministre japonais des Affaires étrangères Sonoda Tsuneo, délicieusement prénommée Tenkôkô, un pseudonyme qu’elle s’était choisie dans sa jeunesse anarchiste et qui signifie « ciel et éblouissement », précise mon vénérable professeur. Exit « épouse », donc, terme accusé d’être « discriminatoire » par Microsoft. L’inclusivité exclut beaucoup. Mais mon bon logiciel ne se contente pas de critiquer, il propose. Et quels termes propose-t-il pour remplacer l’hideux vocable d’épouse ? « Conjoint » ou… « partenaire », comme dans la publicité « partenaire minceur » de l’eau minérale Contrex.
Á la réflexion, il me faut admettre que les « outils » que me propose Microsoft sont bien plus ou bien moins que des outils. Avant de servir à quoi que ce soit, ces outils véhiculent une idéologie aussi bête que nocive. Je vais donc de ce pas résilier mon abonnement, si par chance je retrouve les mots de passe nécessaires.
Évitez ce logiciel dénigrant dans les écoles
Mais il se trouve que l’actuel ministre de l’Éducation nationale a récemment interdit l’usage de l’écriture inclusive dans les textes officiels. Si l’heureuse décision de Jean-Michel Blanquer pouvait aller jusqu’à exclure Microsoft et son abominable inclusivité des salles de classe, je suis sûr que beaucoup de professeurs s’en réjouiraient, à plusieurs titres.
Et je suis sûr aussi de ne pas être seul à être ainsi harcelé jusque dans l’intimité de mes textes par la culture de l’inclusivité. Toi aussi sœur humaine, toi aussi frère humain, balance ton logiciel.
Une exposition a actuellement cours à Bruxelles, à l’espace Vanderborght, propriété de la ville, sous le titre : « L’ISLAM, C’EST AUSSI NOTRE HISTOIRE ». La société Tempora, soutenue à hauteur de 2,5 millions par l’Union européenne, via le sous-programme Europe Créative du programme culture, en est l’organisatrice.
Civilisation ou religion? Les deux en général!
Le titre est une dissertation à lui tout seul. Il est fait pour interroger tant il cultive l’ambiguïté. De quoi parle-t-on : de l’Islam (la civilisation) ou d’islam (la religion) ? Sur place, la graphie, tout en majuscule, ne prend pas partie. Le sous-titre présent sur certaines affiches, « l’Europe et ses héritages musulmans », laisse à penser que l’on parle bien de religion, sinon les adjectifs islamique ou arabo-musulman auraient été plus adaptés, puisque c’est habituellement ceux qu’on emploie pour désigner cette civilisation. Et si, le site officiel et le document de présentation insiste sur la dimension civilisationnelle, l’exposition elle-même joue sur les deux aspects.
Premier espace, une œuvre d’art est composée de livres fait d’un même marbre blanc, trois d’entre eux se détachent sur lesquels sont inscrits (dans cet ordre) : La Torah, La Bible et Le Coran. Et le panneau à côté de préciser : « Le judaïsme, le christianisme et l’islam entretiennent avec leurs livres fondateurs des relations marquées par une égale vénération pour la parole inspirée. » Outre le fait que cette affirmation est fausse (ces religions n’ont pas le même rapport à leur livre saint[tooltips content=’Voir à ce sujet l’œuvre de Rémi Brague, Du Dieu des chrétiens et d’un ou deux autres.‘]1[/tooltips]), la visite commence donc bien par la dimension religieuse. Un arbre tressé avec des cordes sert à matérialiser l’idée que les trois religions sont issues d’une même souche. Parler de religions abrahamiques permet de rappeler ce qui les rassemble plutôt que ce qui les sépare. On peut alors affirmer que les deux civilisations (occidentale et islamique) proviennent d’un socle spirituel et intellectuel commun. C’est un peu vite oublier que, déjà, les reproductions du tableau de Rembrandt, Le sacrifice d’Isaac, et l’œuvre islamique en vis-vis représentant le sacrifice d’Ismaël, qui se trouvent à côté de l’arbre tressé, témoignent d’un désaccord entre chrétiens et Juifs d’un côté et musulmans de l’autre sur cet événement fondateur.
Pas si naïf que ça…
Ce n’est qu’après ce préambule que l’on passe à la civilisation avec des espaces dédiés à la présence musulmane en Andalousie et en Sicile, à la présence ottomane en Europe de l’Est, à la période coloniale… Pour le coup, ces parties sont bien traitées, loin de la naïveté habituelle. Nous sont ainsi présentés par vidéo des témoignages imaginaires d’une personne en situation de dhimmitude, d’une chrétienne esclave et femme d’un musulman, d’un chrétien enlevé jeune à sa famille pour en faire un janissaire, situation militaire avantageuse… Ils disent que tout n’est pas rose mais que tout n’est pas noir non plus. Et sur les panneaux on peut lire : « les contacts avec l’Europe sont faits de violence et de coopération à la fois. Plus curieux des Ottomans, que les Ottomans des Européens, ces derniers les étudient, apprennent leurs coutumes, s’en inspirent dans leurs lettres et leurs arts. » On notera au passage que la population de la Chrétienté est désignée sous le terme d’Européens alors que l’objectif même de l’exposition est d’affirmer que parmi les Européens, se trouvaient aussi des Arabes et des Ottomans.
Autre citation : « Évidemment, on connaît bien mieux l’Empire ottoman en Europe qu’on ne connaît l’Europe dans l’Empire ottoman. Les textes circulent, mais surtout dans le sens est-ouest. » Nouvelle glissade : l’Europe et l’Empire ottoman sont deux espaces distincts. Pourtant l’Empire ottoman ne s’est-il pas étendu jusqu’en Europe ?
La réalité est plus complexe que ça
Ces légers écarts doivent surtout nous faire sourire. Car ils témoignent de la difficulté de penser les espaces civilisationnels. On voudrait que tout soit simple, que « L’ISLAM soit aussi notre histoire », que nous soyons tous frères car tous fils spirituels d’Abraham. Mais le réel est toujours plus complexe : les « religions du Livre » ne sont pas toutes des religions centrées de la même manière sur un livre, les échanges entre différents espaces culturels sont souvent faits de violence… On peut d’ailleurs se réjouir que la période des croisades n’ait pas été traitée tant elle regorge de piège pour l’esprit d’aujourd’hui.
C’est ce réel que le titre de l’exposition tente d’évacuer. En ne précisant pas sur place s’il s’agit de l’Islam ou de l’islam, il évacue la complexité du réel et notre difficulté à l’appréhender par des concepts. Certes, la distinction entre politique et religion, et donc entre civilisation et religion, est beaucoup moins évidente dans le monde arabo-musulman qu’en Occident, ce qui peut expliquer la quasi-impossibilité de parler de la civilisation islamique sans évoquer la religion musulmane et justifier alors qu’on ne tranche pas. Sauf qu’en choisissant de ne pas trancher, les organisateurs envoient un message trouble : est-ce la religion musulmane ou la civilisation islamique qui a partie lié avec l’histoire de l’Europe ? Ou bien sont-ce les deux ? Cette question n’est pas anecdotique car ce n’est pas la même chose de dire que les échecs indiens et le café ont transité jusqu’à nous via les Arabes, que la tulipe vient de l’Empire ottoman, que les mots guitare et élixir viennent de l’arabe et kiosque du turc, ou qu’une religion a façonné notre vision du monde. Non, l’ensemble de l’Europe n’a pas été façonnée par la religion musulmane. Oui, son histoire a partie lié avec la civilisation islamique.
L’Union européenne nous déracine
L’autre nom qui, un temps, fut donné à l’exposition, Islam : en partie notre histoire ! 12 siècles de présence musulmane en Europe[tooltips content=’Traduction personnelle de : “Islam: Part Our History! 12 Centuries of Muslim Presence in Europe”.’]2[/tooltips], était plus juste. Mais que voulez-vous, ce n’était apparemment pas un assez bon slogan. Il fallait faire simple, être concis, marquer les esprits. Bref, évacuer le savoir pour faire place au « marketing ». Et probablement aussi provoquer.
N’est-il pas étonnant que l’Union européenne finance avec autant d’argent une exposition qui défend l’idée que l’ISLAM fait partie de notre identité, alors qu’elle refuse dans le même temps de reconnaître les racines chrétiennes de l’Europe ? Quel message envoie-t-elle ? Ainsi donc, cette institution nous déracine, ne laissant que la « tolérance » comme valeur commune, et nous convie à nous enraciner dans l’ISLAM. N’assumons pas que la Chrétienté a façonné l’Europe, admettons plutôt que l’ISLAM est une part de nous-même !
L’Union européenne rejette toute frontière culturelle pourtant indispensable pour se construire. De même qu’elle continue à envisager l’intégration de la Géorgie et qu’elle n’a mis un frein à l’intégration de la Turquie qu’après qu’Erdogan ait carrément appelé les Allemands d’origine turc à voter contre Merkel, l’UE ne met pas de frontière à sa politique culturelle. Avant de s’établir à Bruxelles, cette exposition avait lieu à Sarajevo. Sous prétexte que cette ville européenne fut fondée par les Ottomans, Europe Créative dépense au-delà des frontières de l’UE. De plus, des pays hors-UE, font déjà partie du programme Europe Créative et pourront, à ce titre, être désignés Capitale européenne de la culture. Un jour viendra où Tunis pourra aussi recevoir ce titre honorifique puisqu’elle participe déjà au programme !
Une bombe artisanale dans une malle Louis Vuitton
Le deuxième étage de l’exposition est bien différent : divers artistes y expriment des perceptions de la relation actuelle entre l’Europe et l’ISLAM. On trouve bien évidemment une foule évoquant l’immigration, des portraits de personnes de toutes les couleurs… Une salle évoque les fonds marins, plongeant le visiteur dans l’expérience du migrant qui se noie en mer méditerranée. L’avantage avec l’art, c’est qu’on peut toujours l’interpréter à sa guise : certains peuvent y voir une condamnation de l’appel d’air qui poussent les migrants à embarquer sur de frêles esquifs, d’autres y verront la cause d’un manque de générosité de notre part. D’autres œuvres sont plus directes : un portrait répété d’une femme, son enfant et son poupin sur fond noir qui se dévoilent peu à peu et sont vêtus de manière de plus en plus colorée ; une bombe artisanale dans une malle Louis Vuitton ; quatre burqas sur des mannequins, chacune aux couleurs d’un drapeau (États-Unis, Royaume-Uni, France et Allemagne) ; et, pour terminer, une couverture de survie en guise de drapeau avec les étoiles du drapeau européen en son centre.
Ainsi, le visiteur est laissé libre de se faire une opinion. Néanmoins, il est tout de même guidé par un panneau qui précise : « Il existe deux lectures des relations entre Européens musulmans et non musulmans. L’une est catastrophiste : les musulmans seraient incapables de démocratie, et inversement les « Blancs » perpétueraient les schémas hérités de la colonisation. L’autre est angélique : tout serait de la faute du déficit social des sociétés d’accueil. La première surévalue la culture ; la seconde l’évacue. / Les deux sont fausses. »
Tout cela pour dire quoi ? Que cette exposition n’est pas inintéressante du fait qu’elle interroge dans les deux sens. Mais pour dire aussi que, s’il est beau de s’interroger sur le rapport à l’autre, peut-être faut-il aussi s’interroger sur soi. Chercher à se connaître sans nécessairement passer par le regard de l’autre. Chose que l’Union européenne n’a toujours pas fait. Elle passe son temps à imaginer ce qu’elle pourrait être sans jamais prendre le temps de se demander ce qu’elle est. Comme Icare, elle s’envole haut, toujours plus haut…
Des Brésiliens dansent dans le train à Rio pour fêter le jour de la samba, décembre 2017. SIPA. 00834393_000003
L’actualité récente nous a fait voir le côté sombre du néo-féminisme, celui qui aspire à encadrer le désir et à purger la société de ses impuretés masculines. Depuis l’affaire Weinstein qui a secoué le monde du spectacle de Los Angeles à Paris, le néo-féminisme s’est imposé partout, il a été déployé à grande échelle et sans aucune mesure. Depuis les universités où il a été complètement fabriqué, il est parvenu à imposer ses normes dans un monde vidé de sa substance.
La réconciliation du désir et de la morale
Devant l’avènement d’une société aseptisée où la séduction apparaît comme un crime passible d’une lourde amende morale, il devient nécessaire et même urgent d’en appeler à un tout autre idéal. Pour combattre le néo-féminisme qui voudrait rendre les hommes totalement passifs et insensibles à la beauté, il faut d’abord renouer avec l’esprit latin.
Par esprit latin, il faut entendre une certaine façon de se comporter en société que plusieurs peuples d’héritage catholique ont cultivée à travers le temps. S’il fallait vraiment le définir, nous pourrions dire que l’esprit latin est une vision du monde qui réconcilie par son esthétique le désir et la morale, la tentation et l’ordre, la passion et la discipline. L’esprit latin est coloré et désinvolte, flamboyant et séducteur, expressif et animé. C’est aussi, en quelque part, la tendre acceptation des choses telles qu’elles sont vraiment.
L’art de vivre latino-américain…
Évidemment, le réservoir ultime de cet art de vivre demeure l’Amérique latine, vaste espace encore préservé des dérives autoritaires du néo-féminisme. L’univers latino-américain avec ses couleurs, sa chaleur, son charme, ses sentiments volcaniques et sa musicalité. L’Amérique latine a une personnalité fougueuse, c’est une gigantesque réserve de douceur violente où la féminité est quotidiennement célébrée. L’Amérique latine est une panthère noire qui s’assume comme mère et comme femme, un endroit où les hommes n’ont pas à cacher leur envie comme s’il s’agissait d’un vilain péché.
On peut traîner la nuit à La Havane pour s’en convaincre. On peut aussi assister à une soirée dansante pour entrevoir les bienfaits de cette civilisation. Véritables catharsis, les soirées latines reconnectent la modernité aux temps primordiaux, elles permettent, durant quelques heures, d’exprimer toutes les formes du désir à l’intérieur d’un cadre accepté.
Nul besoin d’avoir fait de l’anthropologie pour réaliser que cette manière de voir les choses témoigne d’une sagesse populaire de loin supérieure aux lubies actuelles du mouvement féministe. Non seulement le projet d’encadrement du désir des nouvelles féministes relève d’un fantasme totalitaire d’abolition de la nature humaine, mais il mène à la stérilisation d’une société déjà en manque de plaisir de vivre. Les grandes prêtresses de la justice sociale devraient savoir que la vie ne fonctionne pas comme un programme informatique et donc que leur projet est illusoire, voire contre-productif.
…est un remède contre le puritanisme
Il est aussi intéressant de constater que le nouveau vent de puritanisme qui souffle sur l’Occident apparaît de manière paradoxale comme l’alter ego de la porno-culture et de l’hypersexualisation qui sévissent. Loin d’être une solution de rechange à la prégnance de la pornographie, le puritanisme n’en est en fait que le reflet inversé, dans la mesure où les deux phénomènes sont contre-nature. Quand le puritanisme astreint les hommes à rester chez eux pour ne pas mettre en jeu leur réputation, la pornographie les invite à faire de même, à rester chez eux devant des écrans morbides. On abolit les contacts humains.
Dans cette optique, si les objectifs divergent, le résultat est le même : les deux phénomènes enferment les gens dans un monde imaginaire où il n’existe aucun équilibre. En prônant l’interdiction des regards « insistants » dans les couloirs et les ascenseurs, on contribue à créer un état d’anomie, à désenchanter la réalité quotidienne. Tandis que les néo-féministes poussent les hommes à la démission sexuelle, la pornographie les invite à entretenir une sexualité strictement artificielle. On dit que les extrêmes se nourrissent.
Il ne s’agit aucunement de faire l’apologie du machisme, mais bien de plaider pour le retour d’une culture totalement opposée à la dynamique pudibonde et mortifère du monde actuel. Heureusement, entre le puritanisme ambiant et la vulgarité pornographique, il y a l’esprit latin !
David Gilmour et Morrissey. Sipa. Numéro de reportage : AP21880680_000013. Numéro de reportage : AP21754420_000076
Lors d’une interview, à l’époque de Téléphone, une journaliste avait déclaré à Jean-Louis Aubert qu’il était la tête du groupe. L’entrevue terminée, le chanteur vit Louis Bertignac maugréer dans son coin. Le guitariste fulminait : « Pourquoi tu serais la tête ? On est TOUS la tête ! » Aubert, déstabilisé, tenta une justification : « Pour faire un corps, si je suis la tête, t’es le bras et on a besoin de tout le monde ! » Bertignac tilta : « Le bras, le bras ! Qu’est-ce que j’en ai à foutre d’être le bras ?! » Après cet échange houleux, le musicien encoléré en vint aux mains avec le batteur du groupe et se cassa… le bras. La tournée fut annulée. Pas de bras, pas de chocolat comme on dit aujourd’hui.
Gilmour les doigts de fée
Toute proportion gardée, pour Pink Floyd, le schéma « corps-tête-bras » pourrait convenir, en partant du postulat que Roger Waters serait la tête. La grosse tête même. Feu Richard Wright figurerait les bras et le batteur, Nick Mason, le cœur. David Gilmour, lui, serait les doigts de fée, avec sa fameuse guitare slide en guise de baguette magique. L’âme revenant à Syd Barrett, bien sûr.
Ainsi donc, le musicien septuagénaire publie un album en public capté à Pompéi, quarante-cinq ans après le mythique Live at Pompeii de Pink Floyd. Et à l’instar des bons vins, force est de constater que les live à Pompéi se bonifient avec le temps.
Mais au fait, faut-il encore présenter David Gilmour ? Oui, à en croire le sticker apposé sur ce nouvel album avec la mention « The voice and guitar of Pink Floyd », et dont la forme et les couleurs renvoient à la mythique pochette de The Dark Side of the Moon – le chef-d’œuvre best-seller de Pink Floyd -, pour que le cachet floydien fasse autorité d’emblée dans les rayons. Comme une promesse aphrodisiaque. Et pour une extase totale, ce retour au pied du Vésuve s’imposait davantage qu’un live at Bobigny, au pied d’une cité volcanique. De quoi réveiller les ardeurs les plus folles des fans du groupe défunt. Mais si un tel objet revêt en 2017 les mêmes saveurs mystiques qu’un live de Keith Richards à Hyde Park ou de Pete Townshend au Royal Albert Hall, il va falloir s’y habituer : l’histoire du rock est un éternel recommencement, aujourd’hui plus que jamais.
Gilmour à écouter au casque
Musicalement, Gilmour et ses musiciens nous gratifient d’envolées stratosphériques limpides tirées de son répertoire solo et du catalogue de sa formation légendaire : le classique « Shine on you crazy diamond » – dont s’est inspiré Dire Straits pour l’intro de « Money for nothing » -, « Faces Of Stone », valse burinée et crépusculaire extraite de son dernier album studio, au piano résonnant avec « Le Messager » de Michel Legrand (générique de Faites entrer l’accusé), « Sorrow », rescapée des années 80 pour un lifting brutal, sans oublier le luminescent et impérial « High Hopes », qui sonna le glas du groupe britannique en 1994.
Malgré le criard « The Great Gig in the Sky » (la faute au mixage), l’objet agit comme une carcasse fumante du Floyd sur laquelle s’épancheront avec une mélancolie toute progressive les nostalgiques d’une époque qui avait les coudées franches.
A écouter au casque pour un plaisir total, à condition de ne pas être allergique aux solos de guitare étirés toujours plus loin, toujours plus haut, toujours plus fort.
The National : romantisme pur
Dans la famille « meilleur compromis entre Joy Division et le point G auditif », je demande The National, groupe « indie » majeur des années 2000. Avec une voix labourant un chant de mélancolie contagieuse, capable de soubresauts furieusement désespérés, et des paroles à l’introspection caverneuse dignes d’un Morrissey, Matt Berninger présente des accents de sincérité rare. Quant à la musique, elle relève à la fois de la noblesse d’âme, une beauté intérieure immanente à la ville d’où est originaire le quintette (Cincinnati, dans l’Ohio) et d’une fragilité humaine éprouvée, capable d’extraire une violence rédemptrice en volées de bois vert naturel. L’aliénation, la saturation ne sont jamais loin, car le romantisme pur prévaut dans les compositions façonnées par The National. Et l’alchimie prodigieuse fonctionne à merveille, sans battage médiatique, sans racolage à buzz. Juste l’élégance de la discrétion et du travail bien fait, ce qui ne les empêche pas de s’être classés avec ce nouvel album N°1 dans six contrées (dont le Royaume-Uni et le Canada) et N°2 au Billboard 200 américain. Ce bouillonnant Sleep Well Beast a également atteint la 2ème place en Belgique, Australie, Danemark, Nouvelle-Zélande et Suède. Comme quoi, les artistes capables de conjuguer spleen Nick Drakien et spleen Baudelairien trouvent encore un écho dans certaines contrées non encore contaminées par les passions tristes.
Mine de rien, avec sept albums au compteur, le groupe est en train de se bâtir une œuvre monumentale, car en révélant l’Amérique dans l’intimité mélancolique des siens, par la voie de la poésie, aux faubourgs du réel, cette musique parle à la chair universelle.
Toute la beauté trouble de ce nouveau disque est contenue dans l’interaction entre la pochette et son livret, source de lumière. Pochette métaphorique pour exprimer une résistance à la nuit, à l’obscurité sociétale, annoncée dans le morceau « The System Only Dreams in Total Darkness » :
Morrissey, de son côté, vient de signer sans conteste la chanson de l’année, « Spent the Day in Bed » (J’ai passé la journée au lit). La boucle est ainsi bouclée pour l’ex-Smiths, puisque son premier album solo contenait le déjà dominical « Everyday is like Sunday » (Tous les jours ressemblent à dimanche). On appréciera goulûment les paroles de « Spent the Day in Bed » (au mémorable final « No bus, no boss, no rain, no train, no emasculation, no castration ») et son message explicite : le Moz n’est pas resté au lit parce qu’il est malade mais parce que le monde l’est, contaminé notamment par les breaking news aliénantes.
Rire faustien
Le crooner rock aux allures de mafioso sorti de la cuisse de Roy Orbison revient avec sa voix chaude comme un porte-flingue napolitain en mal d’amour et ses compositions Smith(s) et Wesson délicieusement délictueuses. Le nouvel album (Low in High School) étonne, déconcerte hautement, tant Morrissey semble se réinventer à chaque titre, à l’aise dans tous les registres – tango, pop symphonique, ballade piano voix, rock psychédélique, etc. -, comme aux belles heures de ses débuts en solo. L’auditeur navigue ainsi dans un immense disque, où planent les ombres de ses deux œuvres majeures, Viva Hate et Vauxhall and I, en pure surbrillance. Ici, la musique est cuisinée à petit feu, façon sauce tomate italienne à l’ancienne, dans le but d’atteindre ce climax gustatif appelé le gustoso par nos voisins transalpins. Pas étonnant donc si le verso de la pochette arbore fièrement la mention « Recorded in Italy », comme un étendard culturel et identitaire. Celui de l’Ancien Monde peut-être, idée que la pochette du single de « Spent the Day in Bed » – sortie d’un film de Dino Risi -, accrédite. Ultime pied de nez à l’époque, le disque est scindé en deux en son milieu, par un trou d’air intemporel dément, « I Bury the Living », ovni dans lequel Morrissey retrouve ses vingt ans, le rire faustien du final ne trompant pas.
Une journée au lit de Morrissey
A savourer donc, le clip du fameux « Spent the Day in Bed », dans lequel le chanteur implore justement « Time, do as I wish » (Temps, fais ce que je souhaite) :
En terme de manifeste poético-contestataire, on n’échangera pas une journée au lit de Morrissey contre six mois de Nuit debout. « Je m’intéresse à la poésie de la vie et c’est difficile de nos jours. Parce que la vie moderne n’a rien de poétique, rien de bien en fait » (Morrissey).
Mosquée de Kolkata, Inde. Sipa. Numéro de reportage : 00811408_000012.
Il y a fort longtemps, les érudits européens écrivaient sur l’islam comme s’il était un fait anthropologique extérieur. Depuis lors, l’islam s’est introduit chez nous en masse. Il occupe même l’essentiel de notre paysage politique et médiatique. Sa forte interpellation nous a laissés d’abord interdits puis, assez vite, des réactions primaires hostiles se sont exprimées. Elles en ont suscité d’autres, cérébrales, dogmatiques, qui ont fait le sujet du maître livre de Pierre-André Taguieff (L’islamisme et nous) dont nous avions analysé le puissant diagnostic sur cette faiblesse intellectuelle. Par conformisme anticonformiste, les bobos (cette »basse intelligentsia » observée par Régis Debray), volèrent au secours de l’islam, si injustement suspecté par une brune islamophobie (fantasmée).
Gros et courageux travail
Le livre de J-J.Walter est une autre entreprise. Cet ingénieur des Mines a eu la curiosité, le courage, le sens tactique, d’étudier l’islam sans être musulman, devenant docteur d’Etat en islamologie.
Un musulman, selon sa doctrine, ne peut mettre en cause les enseignements sacrés de l’islam. Et, a fortiori, le non-musulman y a encore moins droit. Or Walter s’y emploie avec la vigueur d’un grand intellectuel, le courage d’un homme libre, et la compétence d’un docteur d’état en islamologie. Walter explore le Coran, les recueils (Sahis: sur la vie de Mahomet), l’islam, son histoire et son droit, appuyé sur un appareil de références de grande précision.
Les textes
Walter procède à l’analyse scientifique des textes : l’ingénieur se met au service de l’ islamologue. Et d’abord sur la question complexe de l’authenticité des sources. Car le système islamique est verrouillé: le Coran, incréé, issu d’Allah il y a 19 milliards d’années, fut dicté à Mahomet; il est donc interdit d’y toucher. A fortiori pour l’exégète non musulman. Dans une première étude du texte, Walter avait déjà confirmé la certitude d’une pluralité d’auteurs du Coran, sur 2 ou 3 siècles. Et des emprunts à la religion et à la langue nazaréennes (Le Coran révélé par la Théorie des codes,2014).
L’analyse statistique sémantique montre un décalage avec le reste de l’humanité (6 milliards de non-musulmans). Des mots-concepts comme amour, égalité, monogamie, science, tolérance, liberté sont absents du Coran. Cela façonne une société mentale en rupture, voire en conflit comme cela se constate tous les jours dans la rue, les quartiers, les administrations, les tribunaux, les prisons, l’armée, les programmes scolaires, les transports en commun, les cantines, les lieux de travail; à la piscine, l’école, l’hôpital.
Un droit d’une sanglante cruauté
En revanche les mots « soumission », « obéissance », sont répétés des centaines de fois. Les livres qui ne sont pas islamiques doivent être détruits (comme le furent les 700 000 manuscrits de la bibliothèque d’Alexandrie ; ou des dizaines de milliers à Mossoul: les ‘‘livres qui confirment le Coran seront détruits car inutiles; et ceux qui le contredisent détruits car trompeurs ». Ainsi toute l’œuvre d’Averroes fut brûlée à Cordoue, mais préservée en Occident. En effet la seule science qui est admise (Ilm) est la science islamique: en 1974 un cheikh arabe soutint que la terre est plate, et que »quiconque dit qu’elle est ronde est un athée et mérite d’être puni ».
Mais c’est le fond qui choque très violemment; difficile de soutenir la lecture de passages concernant la pédophilie, le sort des femmes et le sexe, l’esclavage, les génocides, les castrations; le racisme, le sort des chrétiens et des juifs. Le droit islamique, figé aux premiers siècles des guerres de conquêtes, est d’une sanglante cruauté.
La mécanique théologique de l’islam archaïque génère des conséquences dogmatiques, peut être »logiques » il y a 14 siècles, mais inacceptables à présent : la philosophie politique du Coran est totalitaire, inégalitaire, antidémocratique, attentatoire aux droits de l’homme.
Certes le christianisme connut aussi ses dérives : inquisition, guerres de religion. Mais ces épisodes politiques paroxystiques, étaient en contradiction totale avec l’enseignement et la vie du Christ. Avant que l’empereur Constantin ne s’empare politiquement du christianisme, les disciples du Christ avaient, pendant trois siècles, conquis pacifiquement les cœurs, les âmes et les esprits, malgré les persécutions.
Le Coran, lui, appelle à la soumission par la force, tolère le meurtre, le viol, y compris d’enfants, l’esclavage.
– les versions initiales (notamment chiites) du Coran ont toutes été détruites. Ce qui était courant à cette époque: les Évangiles ont été aussi été manipulés (traductions édulcorées de Mathieu, sur le divorce; destructions du 5e évangile de Thomas).
– le plan du Coran officiel est arbitraire, fixé par les califes des siècles après la mort de Mahomet; on a placé certaines sourates en dernier ce qui leur donne (dans l’exégèse islamique) plus de force qu’aux premières, alors qu’on ne sait plus rien du texte original et de son organisation.
Walter espère que les progrès de l’instruction des masses, notamment par le contact avec le reste du monde, conduira à une restauration du texte et de son interprétation. Or il semble que ce contact – qui, au Moyen Age, a profondément fait évoluer le judaïsme rabbinique – produit un effet inverse sur les islamistes.
Avec une grande bonne volonté, Walter assortit chaque verbum de son lexique d’une rubrique – d’ailleurs très brève et dépourvue de références – intitulée »Ce que dit l’islam des Lumières »… Mais il s’agit plus d’une suggestion que d’une réalité concrète: reclasser les sourates pour placer les plus tolérantes à la fin du Coran, expurger et interdire les passages violents du Coran ou des Sahis. Mais qui osera le faire ? En admettant que la belle exhortation de Walter, au début de son travail, aux musulmans français, porte ses fruits, quelle proportion des 8 millions de musulmans sur notre sol, demeurera soumise au texte brutal et intolérant qui rassemble tous les vendredis dans nos 2 200 mosquées ?
La loi du nombre
L’islam a été historiquement victime de souverains qui l’ont déformé et utilisé pour en faire une secte guerrière, une entreprise politique mondiale et criminogène. Nous devons désormais refuser d’être sa victime désignée. C’est à l’islam de se réformer. Quel Napoléon saura créer un concordat ou un consistoire fondé sur les valeurs nationales consensuelles comme le fit le décret impérial de 1808 pour le judaïsme de France, renonçant alors à ses traditions obsolètes ?
Chaque nation peut préserver son équilibre culturel et historique par application du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Ou d’une transposition du principe de précaution au cadre social. Si nous sommes engagés dans une guerre sans fin, si la majorité des musulmans de France place le droit islamique au dessus du droit français et sont incités par leurs écritures à croire que leurs compatriotes »souchiens » sont inférieurs, on ne résoudra pas ce problème qui s’aggravera en même temps que croîtra le nombre de musulmans et d’islamistes. Du fait d’une absence de réflexion lucide sur une ferme politique d’harmonie nationale.
Jean-Jacques Walter, Les deux islams. Islam des lumières contre islam radical, Télémaque, 2017.
Le prêtre de l’église Sainte-Anne de Jérusalem, avec sa femme et ses deux filles, 1905 / Ecole biblique d'archéologie française, Paris.
L’exposition « Chrétiens d’Orient. 2 000 ans d’histoire » organisée à l’Institut du monde arabe est une vraie réussite. Mais dans le contexte actuel de persécutions et de massacres islamistes, elle sonne un peu comme un requiem.
La propagande islamiste fonctionne, et même très bien. La preuve, face à l’immense panneau publicitaire de l’exposition « Chrétiens d’Orient. Deux mille ans d’histoire » accroché à la façade de l’Institut du monde arabe, à Paris, on se demande, un rien confus, si c’est le lieu le plus approprié pour accueillir un tel événement. Et pourtant, l’IMA n’en est pas à son coup d’essai. En 2003, autant dire quelques mois après le début de la guerre en Irak, l’institution s’était déjà démarquée en montrant au public de somptueuses icônes arabes et l’art chrétien du Levant. « Ce que l’islamisme a réussi à imposer comme idéologie, c’est qu’on ne peut pas être arabe sans être musulman ! » souligne Jean-François Colosimo, historien des religions et directeur des Éditions du Cerf. Auteur d’un ouvrage de référence sur la question des chrétiens d’Orient, Les Hommes en trop. La malédiction des chrétiens d’Orient, il tient à souligner la signification que revêt cette exposition dans le contexte de la menace qui pèse sur la survie des communautés chrétiennes au Proche et Moyen-Orient : « Parmi les grands bailleurs de l’IMA il y a des pays qui ont des politiques tout à fait différentes à l’égard des chrétiens. Cette exposition est donc la bienvenue. C’est un rappel fort du fait, qu’au moins sur le plan linguistique et culturel, les chrétiens font partie du monde arabe et depuis bien longtemps. »
Plus de 300 objets, dont une partie jamais montrés en Europe, prêtés pour l’occasion par les communautés elles-mêmes grâce à l’aide de l’Œuvre d’Orient, en témoignent. Parmi les plus précieux, ces Évangiles de Rabula du vie siècle, célèbre manuscrit enluminé syriaque, ou cette magnifique fresque du IIIe siècle qui représente la guérison du paralytique. Elle provient de Doura-Europos en Syrie où, à l’époque, les chrétiens ont commencé à se retrouver autour des domus ecclesiae – leurs premiers lieux de culte sous l’Empire romain. Rapidement, après l’édit de Milan, en 313, la nouvelle foi s’est propagée. La construction de la basilique du Saint-Sépulcre à Jérusalem et celle de la Nativité à Bethléem ont été ordonnées par Constantin pour symboliser le lien entre le pouvoir et la religion. Et partout l’orfèvrerie de luxe s’est développée, donnant les chefs-d’œuvre liturgiques présentés en nombre à l’IMA – moules à hosties, encensoirs, calices.
Les « chrétiens d’Orient » n’existent pas
Si l’Église est née en Orient et si c’est depuis l’Orient qu’elle s’est étendue à tout l’empire, les conciles d’Éphèse (431) et de Chalcédoine (451) convoqués afin de débattre sur la question fondamentale, à savoir celle de la nature du Christ, ont marqué sa division en cinq patriarcats : Rome, Constantinople, Alexandrie, Antioche et Jérusalem. La dernière grande scission, appelée « schisme d’Orient », date de 1054, scellant la séparation des églises orientales qui ne sont plus en communion avec Rome.
C’est dire l’imprécision de l’appellation « chrétiens d’Orient », dont on fait pourtant usage depuis plus d’un siècle. Bien commode, elle suscite l’exaspération des experts. « Le problème c’est que les chrétiens d’Orient, ça n’existe même pas, tellement leur situation et leur histoire varient d’un pays à l’autre », assène Jean-François Colosimo. Philosophe et théologien franco-libanais, maronite de confession, Antoine Fleyfel note que, sous la plume de nombre d’auteurs, cette dénomination désigne des réalités géographiques très diverses, sinon contradictoires. En effet, au moment de son apparition, l’expression définissait des populations chrétiennes qui habitaient l’espace allant de la Turquie à l’Iran. Les organisateurs de l’exposition à l’IMA précisent sobrement qu’ils se focalisent sur la « Terre sainte » (ici, on ne parle toujours pas d’Israël) et aux territoires actuels de la Syrie, du Liban, de l’Égypte, de la Jordanie et de l’Irak. De fait, non seulement l’Empire ottoman n’existe plus, mais dans les frontières de l’actuelle Turquie, il n’y a plus de chrétiens. Outre le génocide arménien de 1915, l’expulsion des Grecs du territoire turc en 1923 marque de facto la disparition des chrétiens d’Asie Mineure. « L’islam n’y a joué aucun rôle. Il s’agissait du nationalisme turc, façon Atatürk, c’est-à-dire d’une guerre de révolution nationale », précise Jean-François Colosimo.
« Quand on les menace, les coptes pleurent et prient, tandis que les maronites prennent les armes et se défendent »
Une des dernières sections de l’exposition, « Être chrétien dans le monde arabe aujourd’hui », témoigne de la volonté des chrétiens de créer une culture arabe commune avec les musulmans et de leur participation à la Nahda, la renaissance arabe moderne, aussi bien politique que culturelle, inaugurée par le déclin de l’Empire ottoman. Ils y ont vu l’espoir d’un retour vers l’âge d’or de la grande civilisation arabo-musulmane, ouverte, pluraliste, de nature à dissoudre le facteur confessionnel. On aurait tort de croire que leurs efforts n’ont abouti à rien. Il suffit de citer le nom de Michel Aflak, qui a posé les bases idéologiques du Parti Baas, de Tarek Aziz ou de Boutros Boutros-Ghali pour se rappeler qu’il n’y a pas si longtemps, les chrétiens faisaient partie des décideurs en Irak ou en Égypte. Et cette présence était bien plus qu’une vitrine attrayante des régimes en place. En Syrie, une ligne budgétaire au ministère du Logement était réservée à la construction des églises. Mais alors, à la fin du parcours, garde-t-on en tête les images de l’exil, les portraits de toutes ces familles nostalgiques de la terre qu’elles ont dû quitter ?
Comme tout le reste en Orient, la réponse à cette question n’est pas simple. Antoine Fleyfel évoque des différences anthropologiques majeures entre les communautés chrétiennes. « Quand on les menace, les coptes pleurent et prient, tandis que les maronites prennent les armes et se défendent », dit-il. Difficile de s’étonner de l’attitude des coptes étant donné que les deux stratégies qu’ils ont développées – l’influence culturelle et le repli cultuel – afin de composer avec le régime en place, ont échoué toutes les deux. Au Liban, les maronites ne se sont pas mieux tirés d’affaire, perdant notamment le privilège de la présidence de la République après la guerre civile. Partout où ils subsistent encore en Orient, les chrétiens sont entrés dans une logique minoritaire, c’est-à-dire qu’ils organisent leur vie de façon à pouvoir quitter leur pays du jour au lendemain, se concentrent dans les villes plutôt qu’à la campagne, font moins d’enfants. Pour Jean-François Colosimo, la principale menace n’est pas leur disparition définitive du paysage oriental, mais leur faiblesse démographique qui les empêchera de participer aux affaires et de peser sur le cours des événements : « Les chrétiens dans le monde arabe ont la fonction qu’avaient les juifs en Europe au XIXe siècle. Ce sont des boucs émissaires auxquels on peut toujours imputer les problèmes. Ils sont indésirables. »
Or, et c’est peut-être le plus grave, l’Occident n’a absolument aucun programme concernant la diaspora, pas le moindre plan qui organiserait le retour des réfugiés et des déplacés, et garantirait leur sécurité sur place. Si cette région du monde devait être un jour vide de toute présence chrétienne, il ne serait pas exagéré de parler d’une catastrophe de civilisation. Et ce ne serait pas seulement une catastrophe pour les chrétiens, mais aussi pour les musulmans qui seraient ainsi privés d’altérité et se retrouveraient, seuls, face aux fanatiques islamistes.
Ouvriers sur un chantier de Macon. SIPA. 00835957_000004
Laurent Wauquiez est moqué car sa version de la clause Molière a été retoquée. Les élus restés spectateurs face au drame du travail détaché se pensent justifiés dans leur attentisme. Ils feraient bien de prendre conscience que la pression est désormais sur eux. Ou plutôt que la pression va leur arriver beaucoup plus vite et beaucoup plus fort ! Après presque deux ans de polémiques, le Conseil d’Etat a clos, le 4 décembre dernier, le débat relatif à la clause Molière en validant son principe constitutif: pour travailler ensemble sur un chantier de travaux, il faut pouvoir se comprendre ! Soit en comprenant le français soit en étant accompagné d’un interprète.
La version lyonnaise portée par Laurent Wauquiez n’a pas reçu la même validation ; il lui reste aujourd’hui à poursuivre le même objectif de soutien à l’emploi local en faisant adopter une clause Molière validée par notre plus haute juridiction. Celle d’Angoulême, utilement complétée par Bruno Retailleau.
Les travailleurs ne sont pas des objets
Mais la question se pose désormais à tous les élus : vont-ils saisir cette chance de pouvoir poser une digue ? Le débat juridique ne permet plus de douter et de fuir ses responsabilités. Dit avec les mots du Conseil d’Etat, la clause « relative à la protection de la sécurité et de la santé des travailleurs poursuit un objectif d’intérêt général ». C’est une bonne nouvelle pour beaucoup et un camouflet pour certains.
Bonne nouvelle pour ceux qui pensent que l’Europe doit cesser d’être une vaste zone fluide où les travailleurs peuvent être transportés ici ou là sans jamais penser à leurs racines, à leur culture et à cette langue qui fait que l’on peut échanger avec ses collègues. Les ouvriers ne sont pas des robots interchangeables dont on ne prend en compte que les moindres coûts.
Bonne nouvelle pour ceux qui pensent que l’Europe n’est pas d’abord un grand marché mais qu’elle doit redevenir une civilisation. Les peuples se rapprochent s’ils ne sont pas tirés vers le bas, l’économie ne se construit pas contre nos valeurs communes, le dumping social ne provoque rien d’autre que la peur.
La casse des prix, c’est fini
Bonne nouvelle pour ceux qui refusent le chantage au risque de réciprocité, sur le mode « imaginez que la Hongrie impose cela à nos ingénieurs » (Jean-Louis Bourlanges en commission des Affaires européennes le 19 Octobre dernier)… car l’honneur de la politique est sans doute davantage dans la défense des ouvriers que dans la supposée défense de cols blancs que l’on vient embaucher, non parce qu’ils coûtent moins chers, mais parce qu’ils sont excellents.
Bonne nouvelle pour les élus locaux qui ont accepté de prendre un risque juridique pour ne pas rester inactifs face à un fléau qui nous plombe. Grâce à eux, toutes les PME de France vont pouvoir sortir de la casse des prix et embaucher localement, sans craindre une concurrence déloyale. Ils peuvent désormais se retourner vers les élus attentistes car le chemin est maintenant bien balisé et que plus aucun ne peut continuer à avoir peur de son ombre. Ne rien faire c’est s’opposer à une mesure d’intérêt général. Qui l’assumera ?
Parler français en France n’est pas « xénophobe »
Cette obligation morale est un violent camouflet pour les donneurs de leçon. Ceux qui osaient expliquer que les ouvriers n’avaient qu’à se comprendre par des gestes. L’ex-gouvernement Hollande qui tenta d’écraser la révolte locale en demandant à tous les préfets de bloquer tous les marchés publics avec cette méthode. Ceux qui se moquaient de laisser venir sans filtre des ouvriers de pays qui n’ont que 5% de chômage. Ou encore cette parlementaire européenne, Mme Morin-Chartier, qui jugeait que cette idée, qu’elle n’avait pas eue, venait d’un « adepte de la xénophobie »… Elle a perdu toute crédibilité pour se représenter en 2019.
Tous ceux-là, à leur manière, ont tous fait la preuve de leur aveuglement. Les chantiers publics ne doivent pas être visités seulement pour poser une première pierre avant une coupe de champagne. Ils sont le cœur d’une activité non délocalisable qui méritent notre attention.
Pour la première fois, le droit français, par son juge administratif suprême, permet de poser une digue. Le mur du libre-échange sans limite est désormais fissuré. La politique peut reprendre ses droits. Si un adjoint au maire d’une ville de province, qui se bat avec ses tripes et son cœur, peut gagner contre un Goliath moderne… aujourd’hui tous les élus peuvent prendre ce chemin. Seuls ceux qui ne restent pas au point mort peuvent se vanter de remettre la France en marche.
Un Airbus A330 décolle de l'aéroport de Toulouse-Blagnac, octobre 2017. SIPA. AP22119018_000002
En jouant intelligemment la carte protectionniste, le consortium européen a raflé un gigantesque marché à la barbe de Boeing. Malheureusement, les derniers succès commerciaux d’Airbus ne profitent guère à l’industrie aéronautique française.
Airbus ne cesse de faire la une des médias. C’est d’abord une affaire de corruption qui engage le PDG en personne, Tom Enders – qui a quitté la direction de la société. C’est ensuite le rachat inopiné du dernier programme du canadien Bombardier, le C Series. C’est enfin la commande sans précédent de 430 Airbus de la famille A320 par la compagnie de louage américaine Indigo au salon de Dubaï. Les trompettes de la renommée ne cessent de résonner pour le groupe franco-germano-anglo-espagnol. Faut-il dire désormais Airbus ou Airbuzz ?
Tous les avions supplémentaires seront réalisés en Allemagne et aux États-Unis
L’affaire de corruption est banale puisqu’elle consiste à accéder aux demandes des autorités qui passent commande. Mais comme ces pratiques inévitables restent proscrites par les tartuffes du système, le groupe Airbus va devoir acquitter des milliards d’euros d’amendes au détriment de sa capacité d’action sur les nouveaux programmes.
La commande d’Indigo vient consolider un carnet qui représente quelque sept années de production pleine. Mais les commentaires qui l’ont assortie montrent l’ignorance de la corporation journalistique. En effet, tous les avions supplémentaires seront réalisés en Allemagne et aux États-Unis. On ne sait plus ou on ne veut plus savoir que la France a accepté, en l’an 2000, que tous les Airbus A320 excédant le niveau de commandes du moment soient assemblés à Hambourg. Ce qui fait qu’en 2017, 12 appareils sont assemblés chaque mois à Toulouse, comme en 2000, mais plus de 30 à Hambourg, au lieu de 12 ! D’autres avions sont livrés à partir de l’usine chinoise de Tianjin et de l’usine américaine de Mobile, dans l’Alabama. Cet épisode oublié montre les ravages exercés par le concept d’entente franco-allemande sur les cerveaux de nos énarques. Pour clore ce chapitre douloureux, la méga commande de Dubaï va grossir le PIB, les emplois, les revenus, les recettes fiscales et les exportations de l’Allemagne.
C’est cependant la transaction entre Airbus et Bombardier qui nous importe le plus, car elle repose la question sulfureuse de la protection commerciale. Cette controverse a été ouverte entre 2008 et 2009 à la faveur de la grande récession occidentale avant d’être refermée promptement aux premiers signes d’embellie économique. Or, la décision stratégique des dirigeants d’Airbus fait revenir par la fenêtre cette intruse que les bien-pensants – ou rien-pensants – avaient expulsée du débat par la porte principale.
Boeing, Airbus, Bombardier ou le retour du boomerang
Boomerang[tooltips content= »Michael Lewis, Boomerang, Sonatine,2012.« ]1[/tooltips] est le titre d’un livre éclairant du journaliste américain Michael Lewis écrit au lendemain de la grande faillite américaine et européenne. L’auteur y montre comment les errements et les turpitudes des États et des banques se sont retournés contre leurs auteurs aux États-Unis, en Irlande, en Grèce et autres lieux. C’est le titre qui s’impose pour notre sujet.
Tout commence avec une requête adressée par Boeing à l’administration américaine après une commande de 75 C Series par Delta Airlines à Bombardier. Boeing soutenait que les avions réalisés au Québec, avec un prix de revient estimé à 33 millions de dollars pièce, mais vendus 20 millions chacun, bénéficiaient d’un dumping massif. Les autorités de Washington ont accédé à sa demande en maniant le big stick sous la forme de droits de douane de 220 %, qui fermaient le marché américain, premier au monde, au C Series !
Les dirigeants de Bombardier et d’Airbus ont alors pris langue pour mettre au point une formule de contournement de la mesure protectionniste. Airbus a racheté sans frais le programme C Series tout en mettant cependant la main à la poche pour ouvrir une ligne d’assemblage de l’appareil dans son usine de Mobile, l’objectif étant de livrer la commande de Delta et d’autres compagnies à partir du sol américain. Boeing a été pris à revers[tooltips content= »Gros-Jean comme devant, titrait l’éditorialiste du magazine Air et Cosmos en date du 20 octobre 2017″]2[/tooltips].
Le marché américain a été rouvert à Bombardier qui va profiter, pour sa propre production au Québec, de la force de vente d’Airbus. C’est tant mieux pour la concurrence. C’est tant mieux pour un avion, le plus récent et le plus économique à l’usage de sa catégorie, dont le constructeur n’aurait pu, sans cela, amortir les frais de recherche et développement. C’est tant mieux pour Airbus qui peut intercaler dans son portefeuille un avion plus moderne et plus adapté que l’Airbus A319, qui était son concurrent direct.
Qui a peur du grand méchant loup ?
Au passage, les grands hommes de la transaction, Tom Enders et Fabrice Brégier, chez Airbus, Pierre Beaudoin et Alain Bellemare, chez Bombardier, ont, à leur corps défendant, dispensé une imparable leçon sur la question du libre-échange et de la protection commerciale. À quoi sert la protection commerciale en régime de globalisation ? À localiser la production sur les territoires où s’exprime la demande. L’action conduite par Boeing et la riposte menée par Airbus et Bombardier permettent de tirer deux leçons.
Premièrement, la protection commerciale n’entrave pas la concurrence, mais la recadre. L’exemple de Bombardier vaudrait plus encore pour toutes ces productions localisées sur les sites de production à bas coût de la main-d’œuvre et de la matière grise, de l’Asie industrielle ou du tiers-monde. Des taxes douanières appropriées conduiraient les importateurs de toutes sortes à produire sur place, dans les territoires où s’exprime la demande correspondante, en respectant les normes sociales, sanitaires et environnementales en vigueur. Cela renvoie à la supercherie européenne. Le grand marché intérieur de 450 millions d’habitants, assorti du libre-échange avec les pays moins chers, a puissamment aidé à la démultiplication des profits. Avec ce grand marché ouvert sur l’extérieur, les forces centrifuges l’ont emporté sur les forces centripètes du marché commun d’origine. Au profit de la création de valeur pour l’actionnaire qui est la loi de l’expérience néolibérale.
Deuxième leçon, la protection commerciale n’entrave pas les échanges, mais réduit les lignes logistiques,ainsi que leurs coûts économiques et écologiques. Un produit quelconque conçu en Asie, mais produit en Europe pour atteindre les acheteurs européens n’aura plus besoin de franchir des milliers de kilomètres avant de tomber dans les mains de son destinataire final. PSA vient de fournir le contre-exemple de la gestion opportuniste de la globalisation. Il a fait le choix de batteries coréennes de marque LG pour équiper ses véhicules hybrides et électriques à partir de 2019. Où seront produites les batteries ? En Corée ? Vous n’y êtes pas, la Corée est trop chère. Elles viendront de Chine, par avions-cargos. Imaginez le coût écologique de leur transport alors que le constructeur communiquera sur ses voitures propres ! N’y avait-il pas un ou plusieurs sites de production adéquats en Europe pour desservir les 20 usines d’assemblage du groupe sur le Vieux Continent ?
Mais voilà que le grand méchant loup, alias la protection commerciale, montre à nouveau le bout de sa queue. En effet, l’affaire Bombardier a ému les milieux d’affaires qui craignent les conséquences de ce mauvais exemple. Ce n’est pas « bon pour le business », commentait un éditorialiste du Financial Times. Mais c’est quoi, le business, coco ?
Slobodan Praljak se suicide à l'issue de son procès, novembre 2017. SIPA. AP22135323_000001
La condamnation à la prison à vie pour le serbe Ratko Mladic, le 22 novembre 2017, par le Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), suivie une semaine plus tard par la condamnation en appel pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre, du Croate Slobodan Praljak en dit long sur les errements de la « communauté internationale » dans les Balkans.
Un tribunal spectacle…
Praljak, qui fut ministre adjoint de la Défense en Croatie et ancien commandant des forces croates en Bosnie, a suscité l’horreur en mettant fin à ses jours devant ses juges, à l’aide d’une fiole de poison, le 29 novembre dernier, au moment où il a appris sa sentence, selon lui injuste, à 20 ans de réclusion.
Ce n’est pas un hasard non plus si Mladic, chef de l’armée serbe de Bosnie de 1992 à 1995, reconnu coupable de génocide et de crime contre l’humanité, a été condamné à perpétuité par le TPIY, alors que l’on commémore le centenaire de la Révolution russe. Quant au leader des Serbes de Bosnie, Radovan Karadzic, il avait été condamné en 2016 le jour même de la commémoration des 17 ans des bombardements de l’OTAN sur la Serbie, faisant plus de 2600 morts et transformant en ruines une partie des infrastructures du pays. Ainsi le TPIY se montre-t-il comme une cour de justice donnant des jugements pour l’exemple, voulant influer sur l’histoire.
Sur le terrain, chaque décision du TPIY est vécue comme un traumatisme pour les Serbes; alors que pour les Croates et les musulmans, c’est une peine encore insuffisante. Au lieu de refermer les plaies, le TPIY les rouvre de façon durable et peut-être irrémédiable, eu égard aux troubles quasi quotidiens qui agitent la Bosnie, le Monténégro ou la Macédoine depuis quelques mois.
…pour mieux disculper l’Occident?
Mais surtout, toute cette agitation médiatico-judiciaire, instrumentalisée année après année, à chaque commémoration d’un drame subi par les Serbes, permet aux dirigeants occidentaux d’effacer de leurs mémoires leur propre culpabilité dans la destruction de la Yougoslavie. En fait, les « droits de l’homme » ici encore, ne sont appliqués que dans certains cas, justifiant toujours, comme depuis ses débuts, la politique du deux poids deux mesures à l’égard des Serbes de la part de la « communauté internationale ».
Le Haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Zeid al Hussein, déclarait ainsi en guise de victoire le jour de l’inculpation de Karadzic : « Le message de ce procès est que nul n’est au-dessus de la loi ». Ratko Mladic, déclaré par les grands médias avant même la sentence, « bourreau des Balkans », comme avant lui Karadzic et d’autres dirigeants serbes des années 1990, est donc voué à finir sa vie en prison.
Au même moment, Salah Abdeslam, artificier présumé des attentats de Paris, est mieux traité. Une polémique se développe dans les médias depuis son arrestation sur le fait de savoir s’il doit être déclaré coupable ou pas, puisqu’il fait partie d’un réseau islamiste; dans les médias, à aucun moment il n’est jeté à la vindicte populaire et traité du moindre qualificatif péjoratif.
Les Serbes coupables, forcément coupables
Le baron belge Serge Brammertz, procureur du TPIY, se fait fort dans un entretien donné, le 25 mars 2016, au quotidien Le Monde, de déclarer : « Nous ne poursuivons aucun peuple, aucun pays, mais seulement un individu ». Mais, dans le même entretien, tous les noms qu’il cite comme coupables de crimes de guerre sont des Serbes : Karadzic, Mladic et Milosevic. Sans même s’en rendre compte, comme dans un réflexe automatique, le procureur du TPIY ne pense qu’aux leaders serbes en épousant ainsi la vulgate imposée depuis la fin des guerres yougoslaves ; les Serbes seraient coupables collectivement des guerres de Croatie, de Bosnie et du Kosovo. Or les chiffres sont là, intangibles : durant la guerre de Bosnie, sur 96 000 morts, 64 995 sont des musulmans bosniaques, 30 100 sont des Serbes orthodoxes et 7 338 sont des Croates catholiques, épousant en proportion de la population les chiffres du dernier recensement légal de 1991. Au Kosovo, sur 8000 morts, 4800 sont Albanais et 2700 sont Serbes, le reste des victimes appartenant aux minorités[tooltips content=’Mirsad TOKAC, «Centre de recherche et de Documentation», Sarajevo.’]1[/tooltips]. Ce sont donc bien à chaque fois des guerres civiles. Mais non, pour le procureur et une large partie du système médiatique, les Serbes sont forcément et à priori coupables.
En Croatie, on ne parle pourtant pas des 230 000 Serbes balayés en quatre jours par l’opération « Tempête » au mois d’août 1995. Le plus grand nettoyage ethnique depuis 1945 en Europe. Au Kosovo, on ne cite pas les 175 000 Serbes et les 80 000 Roms qui ont, depuis 1999, dû quitter leur région natale dans des conditions effroyables[tooltips content=’Rapport au Parlement européen: «La situation des droits de l’Homme au Kosovo-Métochie», Groupe «Indépendance et Démocratie», 2008.’]2[/tooltips]. Les Etats-Unis, qui ont soutenu à partir de 1993 l’armée bosniaque et à partir du printemps 1995 l’armée croate, ne se déjugeront jamais, et c’est pourquoi lors de chaque commémoration d’une tragédie vécue par les Serbes depuis 1995, ils se font fort de ne mettre l’accent que sur le massacre de Srebrenica. L’OTAN, soutenue par les nations d’Europe occidentale, sait très bien les dégâts irrémédiables faits, lors des bombardements du printemps 1999 sur la Serbie, à la fois à l’encontre du droit international et contre tous les peuples et minorités de la province du Kosovo-Métochie, qu’ils soient Albanais, Serbes, Roms ou Goranis. Mais, à l’image d’un Bernard Kouchner, se disant lui-même publiquement ami d’Hashim Thaci et fermant les yeux sur les actions punitives de l’Armée de Libération du Kosovo (UCK), nos dirigeants par honte mal bue couvrent ces faits du voile impudique de la « lutte contre le dictateur Milosevic ».
« La crédibilité du tribunal est mise en question »
Les prisons de la Haye sont, un quart de siècle après les guerres yougoslaves, bien plus remplies que celles du Tribunal de Nuremberg un an après la Seconde Guerre mondiale. Parmi les dirigeants serbes, Biljana Plavsic y a déjà passé 12 ans ; Momcilo Krajisknik 13 ans ; le général Lazarevic 14 ans. Plus de 80 dirigeants serbes y sont ainsi passé depuis la création du TPIY; certains, comme l’ancien président Milosevic, y sont même morts. En revanche, le Croate Ante Gotovina (ancien légionnaire français) a été acquitté en appel le 16 novembre 2012 par le TPIY, alors qu’il avait été condamné à 24 ans de prison pour avoir commandité le massacre de 150 civils serbes en Krajina en août 1995. La décision finale du TPIY est tellement surprenante qu’elle a provoqué la protestation de l’ex-procureur du TPIY, Carla del Ponte : « je suis choquée… la crédibilité du tribunal est mise en question. ».
L’actuel Premier ministre de l’auto-proclamé Kosovo, Ramush Haradinaj, a été acquitté le 3 avril 2008 après moins de deux mois passés à La Haye, alors que des crimes de guerre dans la vallée de la Drenica commis en 1998 lui sont imputés. Neuf témoins à charge ont été assassinés ou sont morts dans des conditions suspectes durant un procès bien mal préparé par le TPIY. Mais il est de nouveau acquitté en novembre 2012. Pourtant sous le coup d’un mandat d’arrêt international émis par la Serbie, il est relâché par les Français en janvier 2017, après avoir été arrêté à l’aéroport de Bâle-Mulhouse.
Hashim Thaci, le président du Kosovo depuis avril 2016, n’a lui jamais été inquiété par le TPIY. Il aurait pourtant été impliqué dans les massacres de la vallée de la Drenica, ainsi que dans la mise à mort et le trafic d’organes de jeunes serbes durant la guerre du Kosovo de 1998-1999, selon les affirmations de l’ancienne procureur Carla Ponte; deux pièces à charge figurant dans un rapport du Conseil de l’Europe[tooltips content=’Rapport au Conseil de l’Europe, Dick MARTY (téléchargeable sur le site du Conseil de l’Europe).’]3 triggers the tooltip[/tooltips].
Deux poids deux mesures ?
Entre 1997 et 2005, 52 inculpations avaient été retenues par le TPIY, dont 45 contre des Serbes et 7 contre des Croates ; en 2001, 34 militaires ou hommes politiques serbes avaient été arrêtés en Bosnie-Herzégovine et emprisonnés à La Haye. Certains d’entre eux sont, depuis, décédés à La Haye. Les dirigeants et chefs de guerre musulmans sont moins inquiétés par le TPIY. Ainsi Naser Orić, ancien commandant des forces bosno-musulmanes de Srebrenica, avait été jugé par le TPIY pour crimes de guerre commis à la Noël 1993 dans les villages serbes autour de Srebrenica. Le général français Morillon, commandant les forces de l’ONU à Srebrenica, dira de ces actes : « dans la nuit de Noël orthodoxe, nuit sacrée de janvier 1993, Naser Orić a mené des raids sur des villages serbes… Il y a eu des têtes coupées, des massacres abominables commis par ses forces dans tous les villages avoisinants ». Il a néanmoins été acquitté en juillet 2007, au grand dam des Serbes de Bosnie, qui y voient la manifestation d’une justice partiale inféodée aux États-Unis. Son cas n’est pourtant toujours pas réglé et pourrait raviver les souvenirs des années 1990. Il a été arrêté et inculpé de nouveau en juin 2015 par un tribunal suisse, pour des crimes de guerre qu’il aurait commis dans les environs de Sarajevo en juillet 1992. En attendant son procès, cet individu est tout de même parvenu à se faire nommer… conseiller du Premier ministre bosniaque, Bakir Izetbegovic, fils de l’ancien président Alija Izetbegovic (décédé en 2003) !
C’est pourquoi le président de la République serbe de Bosnie-Herzégovine, Milorad Dodik réclame une enquête internationale indépendante. La lumière n’a jamais été faite sur certains événements survenus au début du conflit bosniaque. Les massacres de Markale sont deux massacres de civils commis soit par l’armée de la Republika Srpska (Serbes), soit par l’armée de la République de Bosnie-Herzégovine (musulmans), lors du siège de Sarajevo, sur le marché de la place de Markale. La première attaque, le 5 février 1994, fit 68 morts et 144 blessés, tandis que la seconde, le 28 août 1995, fit 37 morts et 90 blessés. Dans les deux cas, la provenance des tirs fut controversée. Les forces serbes assiégeant la ville ont affirmé ne pas être à l’origine de ces tirs, accusant au contraire l’armée de la République de Bosnie-Herzégovine de bombarder son propre peuple pour pousser l’Otan à intervenir. Lors de la première attaque, les rapports d’experts ne permirent pas de déterminer avec certitude la provenance des tirs de mortier. En revanche, l’attaque d’un quartier central de Sarajevo servira de prétexte à l’Otan pour mener les premières opérations militaires hors-zone de son histoire : en bombardant les lignes de l’armée de la Republika Srpska à l’été 1995, l’Otan prend fait et cause pour les musulmans bosniaques dirigés à l’époque par Alija Izetbegović.
Or, le 16 décembre 2015, un témoin cité par la défense de Ratko Mladić auprès du TPIY bouscule la version officielle du massacre de Markale. Le témoin anonyme GRM-11, se déclarant ancien garde du corps d’Alija Izetbegović, accuse trois hautes personnalités bosniaques musulmanes d’avoir provoqué le massacre de Markale : le président Alija Izetbegović, le général Sefer Halilović et le Reis-el-Ulema (haute autorité musulmane) Mustafa Cerić.
Ce dernier aurait ainsi déclaré, selon le témoin GRM-116 : « Chaque jour meurent de 50 à 70 des nôtres – musulmans bosniaques (Nda) – sans que personne n’en entende parler. Si en un seul endroit plus de 200 des nôtres meurent, le monde entier le saura ».
Et la lumière fuit
La stratégie de l’internationalisation de la question bosniaque a donc payé : en noircissant les intentions des leaders serbes, la partie musulmane peut couvrir ses méfaits.
Le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie a été créé pour faire des procès historiques; mais émanation directe des puissances occidentales, il imprime une vision anglo-saxonne du droit et, pire, ne cesse de créer une jurisprudence faisant peser des menaces sur les libertés publiques.
Par la longueur des procédures et la politique du « deux poids deux mesures », le TPIY s’est même transformé en tribunal d’inquisition. A trop poursuivre dans cette voie, au lieu de faire œuvre historique pour raffermir les plaies de guerres vieilles de plus de vingt ans, l’action systématique de ses jugements contre les élites militaires et politiques serbes des années 1990 ne peut que pousser, par un effet boomerang, une partie de la population dans les bras des mouvements nationalistes serbe d’un côté ou musulmans de l’autre.
Cachez ce passé que je ne saurais voir
Au fond, la signification réelle de ces jugements unilatéraux ne serait-elle pas à chercher dans la volonté d’effacer les erreurs de l’Occident dans le dossier yougoslave ? En effet, tous ces agissements répétés et inlassables ne sont qu’un moyen pour les Etats-Unis et ses affidés, non seulement d’en finir avec un monde où l’équilibre existait entre Est et Ouest, mais aussi de terminer le sale boulot commencé en 1995 à Dayton. En s’excitant tel un chien sur son os contre les leaders serbes du conflit bosniaque, le but ultime n’est-il pas de remettre en cause l’existence même de la République serbe de Bosnie, qui est pourtant actuellement un rempart contre l’expansionnisme islamiste dans les Balkans ? En tapant sur les Serbes mais pas sur les musulmans bosniaques ou albanais, le but n’est-il pas de faire oublier que le terrorisme islamiste en Europe est né en Bosnie au début des années 1990, lorsqu’un certain Ben Laden, détenteur d’un passeport bosniaque, était reçu par le président bosniaque Alija Izetbegovic, auteur d’une « Déclaration islamique » voulant rayer de la carte la présence chrétienne dans les Balkans?[tooltips content=’Jurgen ELSASSER, Comment le Djihad est arrivé en Europe, Xenia 2005. Alexis et Gilles TROUDE, Les Balkans, la fracture, pp 139-173, Xenia 2017.’]4[/tooltips]
Dans son acharnement contre les Serbes, le TPIY montre donc qu’il est un tribunal politique à la solde de ses commanditaires occidentaux. De cette façon, ils entendent peut-être parvenir à supprimer toute preuve de leur possible implication dans la résurgence de l’islamisme radical en Europe : il est désormais de notoriété publique que Madeleine Albright, bras droit de Bill Clinton en politique extérieure, a choisi et soutenu Hashim Thaci dès 1998, tout comme Alija Izetbegovic a été reçu par Bernard-Henri Lévy à Paris en janvier 1993. Le vent tourne, et ces dirigeants coupables eux aussi indirectement de crimes de guerre contre les peuples de Bosnie, de Serbie et du Kosovo, pourraient un jour voir le sort se retourner contre eux.
Manchester, 23 mai 2017 : rassemblement en hommage aux victimes de l'attentat. / Ben Stansall
Six mois après l’attentat islamiste qui a tué 22 spectateurs d’un concert pop, l’ex-bastion industriel du nord de l’Angleterre panse ses plaies. Hipsters, musulmans, retraités et petits Blancs déclassés communient dans un très british unanimisme multiculti. Reportage.
« J’ai passé toute la journée au lit/J’arrête de regarder les infos/Parce que les infos réussissent à nous effrayer », chante Morrissey[tooltips content= »I spent the day in bed/Stop watching the news/Because the news contrives to frighten you« ]1[/tooltips].
Si l’ex-leader des Smiths apparaît las et recru de fatigue dans son dernier clip, peut-être est-ce à cause des polémiques nées de sa réaction à l’attentat de Manchester. Le 22 mai dernier, après qu’un kamikaze d’origine libyenne natif de la ville a tué 22 personnes et blessé 116 autres en se faisant exploser lors d’un concert pour enfants, le chanteur de 58 ans a en effet laissé parler son cœur de Mancunien. « Quand [Theresa May] dit que l’attentat “ne nous brisera pas”, cela signifie que cette tragédie ne la brisera pas elle, et sa politique d’immigration », écrivait-il sur sa page Facebook, non sans attaquer la langue de bois du maire travailliste : « Andy Burnham affirme que l’attentat a été perpétré par un extrémiste. Un extrémiste de quoi ? Un lapin extrémiste ? »
« L’attentat a été un choc mais il a uni la ville. »
En débarquant à Manchester, je m’attendais à entendre de semblables diatribes dans la bouche de prolos au chômage courroucés par la crise et l’immigration. C’est plutôt un nuage de fatalisme qui plane sur la métropole. En voyant étalées en pleine ville des bannières de louange au martyr chiite du VIIe siècle Hussein, j’ai bien failli avaler mes scones de travers !
Une fois mon esprit mis en condition, j’ai été moins désarçonné par les effigies de femmes voilées sur les affiches du tramway et de l’office du tourisme. Welcome to the UK: la communauté prime l’individu. Mais oublions l’ethnocentrisme républicain, quitte à jouer les Usbek et Rica des Lettres persanes, autant donner la parole aux Mancuniens du quotidien.
Première halte aux abords de la Beetham Tower, point culminant de la ville. Entre les cheminées et les friches désaffectées, l’ancienne « Cottonopolis » se rappelle à notre souvenir. Des constructions architecturales contemporaines audacieuses, sinon réussies, côtoient de vieilles bâtisses rouge brique. Liam et Beth m’ont donné rendez-vous dans un pub branché bâti entre les canaux qui servaient à transporter le coton entrant et sortant des fabriques à l’époque où Engels y écrivait LaSituation de la classe ouvrière en Angleterre. Le couple de hipsters habite à quelques pas de ce quartier postindustriel où résonnent encore de vieux échos New Wave et Brit Pop. Quinze ans durant, la scène underground locale s’est produite à deux pas de là, dans la mythique boîte The Haçienda, fondée par les membres de New Order, aujourd’hui transformée en résidence de luxe. De Joy Division à Oasis en passant par les Happy Mondays et Stone Roses, la légende du « Madchester » des années 80-90 assure la fierté et la nostalgie des Mancuniens saignés par trois décennies de désindustrialisation. « L’attentat a été un choc. Il a uni la ville. Un imam de la mosquée avait signalé le futur terroriste aux services de police qui n’ont rien fait », se rassure Liam. La thèse du loup solitaire a le mérite d’éviter amalgames et examens de conscience. Ainsi, d’après le chargé de recrutement et sa compagne webdesigner, une infime minorité d’extrémistes musulmans jette l’opprobre sur cette paisible cité multiculturelle. « Certes, il y a des banlieues où on ne se sent plus en Angleterre, mais Manchester est une ville très cosmopolite avec quatre universités et beaucoup de jeunes étudiants étrangers», fait valoir Beth. De son côté, Liam m’avoue regarder l’émission de télévision « My Week as a Muslim » qui met en scène le quotidien d’une femme voilée à Manchester (voir encadré). Chose peu commune dans l’Hexagone, j’observe deux copines, l’une à la tenue affriolante, l’autre au voile islamique plutôt strict, papoter à la même table.
« My Week as a Muslim » : adopte une islamophobe !
Sur le modèle du reportage « Dans la peau d’un noir », programmé en 2007 sur Canal +, la chaîne de télévision britannique Channel 4 a diffusé cet automne « My Week as a Muslim ». Son concept est simple : pendant une semaine, une Anglaise islamophobe vit le quotidien d’une femme voilée de Manchester en se faisant passer pour musulmane. Katie, l’infirmière de 42 ans, joue le rôle du cobaye. Ainsi est-elle probablement la seule Anglaise à n’avoir jamais goûté de cuisine asiatique dans un pays qui a adopté le curry ! Habitant Winsford, « une des villes les plus blanches d’Angleterre » d’après la voix off, la bizuth pataude confesse renâcler à s’asseoir dans le bus à côté d’une femme voilée. Son hôte Saima, professeur de 48 ans née à Manchester de parents pakistanais, l’accueille avec transports, lui faisant découvrir les us et coutumes d’une famille musulmane britannique membre de la classe cultivée. Jour après jour, Saima esquisse inconsciemment la carte du séparatisme islamique : de l’achat de foulards à l’organisation de rencontres entre musulmans en passant par le salon de thé hallal pour femmes, tout est prétexte à se regrouper. Au point que les deux femmes ont une conversation à front renversé : Saima, présentée comme antiraciste, exprime en toute franchise son refus du métissage. À Katie qui défend la possibilité d’un amour mixte, sa nouvelle amie répond : « Dans la culture musulmane, les mariages doivent se faire entre musulmans. La question est de savoir ce qu’on a de commun comme foi. C’est normal de vouloir épouser un coreligionnaire ! »
Ironie de l’émission, l’attentat de Manchester est survenu pendant le tournage. Du pain bénit pour la production qui, après l’avoir laissée s’apitoyer sur une sœur en niqab effrayée à l’idée de sortir, emmène Katie se balader encapuchonnée dans sa petite ville. Résultat : des piliers de pub à l’humour gaulois la houspillent de loin. Certaines scènes dégoulinantes de pathos en deviennent des monuments d’humour involontaire, tel ce moment où Saima éclate en pleurs après l’annonce de l’attentat puis lâche le fameux sophisme : « C’est un acte criminel. Ça n’a rien à voir avec l’islam ! » que Katie ne peut qu’approuver.
Métamorphosée par sa semaine d’immersion, cette dernière se prête de bonne grâce au jeu de la contrition. Dans l’esprit de la production, aveux publics, confession et autocritique doivent sans doute permettre aux working class heroes blancs de s’identifier à la pauvre Katie, désormais islamophile. Comme on disait sous l’Inquisition, faute avouée…
« Cela arrive partout dans le monde. Ici, il y a beaucoup de minorités ethniques, mais Manchester en a vu d’autres. »
Si un radicalisme inquiète Beth, c’est plutôt la « démagogie pro-Brexit » des faubourgs désindustrialisés où des petits Blancs « prennent les immigrés comme boucs émissaires » des coupes dans les services publics opérées par les conservateurs au gouvernement. Sur la place centrale de Piccadilly Gardens, de nombreux sans-abri font la manche en excipant de leur condition passée. Mon attention se fixe sur un jeune rouquin aux incisives de vieillard. Plutôt que de demander l’aumône, Jamie vend ses poèmes. Avec son accent gallois, cet ancien ouvrier du bâtiment me raconte avoir perdu toit et emploi il y a deux ans et demi à la mort des grands-parents qui l’hébergeaient avec son épouse dans leur HLM. Handicapée du dos, sa femme n’est pas en mesure de travailler. Faute de logement, le couple ne touche aucune aide sociale, mais Jamie porte dignement sa croix. Et pas simplement en pendentif. L’attentat ? « Cela arrive partout dans le monde. Ici, il y a beaucoup de minorités ethniques, mais Manchester en a vu d’autres. »
Jamie, ouvrier au chômage devenu SDF, Piccadilly Gardens, novembre 2017 / Daoud Boughezala
Habib n’en disconvient pas. Ce chauffeur de taxi est arrivé il y a une quinzaine années d’Afghanistan « quand Tony Blair a ouvert les vannes de l’immigration ». D’origine mi-persane mi-pachtoune, ce « musulman, ni sunnite ni chiite » entre deux âges adhère à des théories légèrement complotistes. « Avant le 11-Septembre, les talibans pouvaient voyager partout, en Arabie saoudite et aux États-Unis, vous trouvez ça normal ? » me questionne-t-il avant de me livrer sa version du vivre-ensemble dans cette ville aux 64 mosquées. « Il n’y a pas de racisme à Manchester, contrairement à des villes comme Bradford qui ont vraiment accueilli trop d’immigrés. Ça crée des ghettos et des émeutes entre les groupes. » Et le terroriste du 22 mai ? Un jeune « pas vraiment musulman », sans doute « manipulé » par qui vous savez…
Descendant du taxi, je rejoins la banlieue résidentielle de Stockport. Tony, chef d’une petite entreprise de plomberie, m’y attend. La boule à zéro, ce fils de militaire irlandais installé à Manchester depuis cinq ans n’avait jamais voté avant l’an dernier. « J’ai soutenu le Brexit pour qu’on recouvre notre souveraineté, aussi bien sur l’immigration qu’en matière de politique commerciale. On va souffrir, mais c’est nécessaire », m’expose-t-il tandis que je renverse le contenu de mon verre sur son jeans. Lui trouve du bon au souverainiste Nigel Farage, « bien que son parti compte beaucoup de droitards qui ne veulent aucun étranger ». Sa sœur, mariée à un Azerbaïdjanais dont la famille entière travaille dans l’industrie, l’encourage dans son équanimité. « Nous roulons tous dans le même train. C’est la concentration des richesses et la montée des inégalités qui nourrissent la colère et le radicalisme. Il ne faut pas blâmer les femmes voilées », me chapitre-t-il, confiant cependant s’être senti très mal à l’aise quand, à l’occasion d’un voyage, il a découvert les ghettos ethniques de Marseille.
Une abeille, symbole du ralliement
Un matin, une petite vieille excentrique m’aborde en chantonnant dans le tramway. Mary, 70 ans, se rend dans le lieu le plus emblématique de la ville, le stade d’Old Trafford, pour une séance de dédicaces des anciennes gloires de Manchester United, son équipe favorite. L’infirmière à la retraite m’embarque dans son périple. Cette fan des Red Devils n’est pas à un paradoxe près : vêtue en maillot et baskets, avec pin’s de Paul Pogba, elle fustige en même temps « l’argent-roi » : « 90 millions de livres pour le transfert de Pogba, c’est beaucoup trop ! » Malgré son côté midinette, Mary regrette la mainmise « des Arabes pleins d’argent » sur le football mancunien. D’un côté, plus de 1 milliard d’euros ont été déboursés par l’Abu Dhabi United Group, propriétaire du club rival Manchester City, pour bâtir une équipe digne de l’immense « Etihad Stadium », de l’autre des millions de cachets publicitaires de la compagnie aérienne Emirates arrosent United, propriété d’un fonds américain. L’orpheline de la gauche, qui « manifestait à dix ans » avec ses parents, finance aujourd’hui le parti libéral-démocrate, « le seul sans argent », avec son modeste pécule.
Mary arbore avec fierté sur son sac à main l’abeille symbole de Manchester, une « bee » devenue accessoire de mode au lendemain de l’attentat. L’insecte butineur est l’un des signes de ralliement de tous les Mancuniens, bien plus consensuel que le poppy, l’équivalent de notre bleuet du 11-Novembre, que seuls certains mâles blancs portent au veston. Comme tous mes autres interlocuteurs, la septuagénaire ne songerait pas un instant à réviser le modèle multiculturaliste britannique qui lui paraît aussi naturel que l’air qu’on respire. Mais je ne suis pas au bout de mes surprises.
« On a tous des amis musulmans »
Pour corser la fin de mon séjour, j’ai prévu de rencontrer un infréquentable, le hooligan repenti Tommy Robinson. Fondateur de l’English Defence League, défenseur des juifs, des homosexuels et des sikhs contre l’islamisation du royaume, Robinson n’en a pas moins gardé une réputation sulfureuse, comme dit la presse de gauche. Aujourd’hui auteur de pamphlets anti-islam, il dédicace son dernier livre dans une grande arène. Quadrillé par la police, l’événement a attiré une foule d’antifas brailleurs : « Robinson nazi ! Va en enfer ! » Me frayant un chemin parmi les dizaines de curieux venus voir l’ex-hooligan, j’aperçois de nombreux cheveux ras, « mais l’assistance va bien au-delà de la droite de la droite », me répond un jeune tiré à quatre épingles. Venu avec sa copine, il cache mal l’embarras que lui causent mes questions. « On a tous des amis musulmans », plaide-t-il sans développer outre mesure sa conception de la cité.
Là est peut-être la conclusion la plus déroutante de mon enquête. Dans ce foyer postindustriel en pleine tertiarisation, patrie des idéologies libérale et marxiste durant ces deux derniers siècles, les contestataires peinent à proposer un système alternatif au British way of life.
Au pays de Sa Très Tolérante Majesté, le multiculturalisme rassemble des sujets d’origines ethniques, religieuses et sociales radicalement différentes derrière un patriotisme aux antipodes de l’assimilationnisme français. Malgré le Brexit, la montée du populisme anti-immigration et le harcèlement terroriste de Daech, le multiculturalisme hérité de la politique coloniale britannique a encore de beaux jours devant lui. Morrissey peut rester au lit.
N’ayant, Dieu merci, rien d’un « geek » j’ai, il y a un an ou deux, pris un abonnement auprès de Microsoft pour obtenir d’emblée et sans discuter l’ensemble des mises à jour des logiciels les plus courants de cette auguste compagnie américaine. Cela coûte cher et suscite les sarcasmes de ma progéniture. Mais bon, je préfère perdre mon temps à des activités moins fastidieuses que de me coltiner l’univers obscur des logiciels libres. Donc Windows, Excel et Word constituent mon quotidien informatique.
« Evitez cette expression dénigrante pour les femmes »
Il n‘y a rien de très glamour je l’avoue, mais c’est pratique. Ce n’était pas vraiment mon but, mais il apparaît que je me trouve ainsi en harmonie avec l’Éducation nationale, puisque le ministre de l’époque a signé fin 2015 une convention avec le mastodonte américain pour la fourniture de logiciels et la formation des enseignants à ces merveilleux outils numériques. On pousse ainsi les enseignants à se nier eux-mêmes et à instaurer à leur place les écrans maîtres incontestables de la salle de classe. Ce sont eux et non les professeurs ou même les élèves qui trônent « au centre », et parlent et se meuvent et semblent faire classe tout seuls. Dorénavant, la seule autorité légitime, celle qui ne sera ni contestée, ni soupçonnée de parti-pris sera celle qui émane de la machine. Si en plus cela peut servir à humilier les professeurs, pourquoi s’en priver ? Les professeurs qui laissent le numérique envahir leurs salles de classe se trouvent en effet contraints de descendre de leurs obsolètes estrades, et d’officier au cœur du troupeau, face à l’idole numérique, dans une sorte de simulacre postmoderne du rite traditionnel de l’Église catholique.
Bref, rien de très folichon, mais au moins me voilà en phase avec mon époque. A un point que je ne soupçonnais d’ailleurs pas. En effet, quelle ne fut pas ma surprise en relisant un texte que je comptais inclure dans une revue spécialisée dont j’ai la charge, écrit par un vénérable homme de lettres écrivant un français délicieux et légèrement suranné. Parmi les multiples façons de souligner les mots ou expressions qu’il juge fautifs, mon logiciel vient d’en inventer une nouvelle. Celle qui, sous la rubrique « langage inclusif », cherche des brides de « dénigrement » et de « discrimination » jusque dans les recoins les plus improbables de ma vie numérique et néanmoins quotidienne. Voilà la prose de mon admirable professeur soupçonnée d’être « dénigrante pour les femmes » lorsqu’il écrit « tous les députés » à propos de la Diète japonaise des années 1970. Et voilà d’ailleurs mon logiciel qui recommence au moment où je reproduis ceci. Il me propose de remplacer cette criminelle expression, sans doute symptomatique de la « culture du viol » qui sévit ici comme au Japon par « toutes les députées et tous les députés », au mépris manifeste d’un éventuel député non-genré qui aurait subrepticement occupé un siège à la Diète.
Mais ce n’est pas tout, plus loin dans le texte, mon logiciel s’offusque que mon vénérable professeur puisse parler de « l’épouse » du ministre japonais des Affaires étrangères Sonoda Tsuneo, délicieusement prénommée Tenkôkô, un pseudonyme qu’elle s’était choisie dans sa jeunesse anarchiste et qui signifie « ciel et éblouissement », précise mon vénérable professeur. Exit « épouse », donc, terme accusé d’être « discriminatoire » par Microsoft. L’inclusivité exclut beaucoup. Mais mon bon logiciel ne se contente pas de critiquer, il propose. Et quels termes propose-t-il pour remplacer l’hideux vocable d’épouse ? « Conjoint » ou… « partenaire », comme dans la publicité « partenaire minceur » de l’eau minérale Contrex.
Á la réflexion, il me faut admettre que les « outils » que me propose Microsoft sont bien plus ou bien moins que des outils. Avant de servir à quoi que ce soit, ces outils véhiculent une idéologie aussi bête que nocive. Je vais donc de ce pas résilier mon abonnement, si par chance je retrouve les mots de passe nécessaires.
Évitez ce logiciel dénigrant dans les écoles
Mais il se trouve que l’actuel ministre de l’Éducation nationale a récemment interdit l’usage de l’écriture inclusive dans les textes officiels. Si l’heureuse décision de Jean-Michel Blanquer pouvait aller jusqu’à exclure Microsoft et son abominable inclusivité des salles de classe, je suis sûr que beaucoup de professeurs s’en réjouiraient, à plusieurs titres.
Et je suis sûr aussi de ne pas être seul à être ainsi harcelé jusque dans l’intimité de mes textes par la culture de l’inclusivité. Toi aussi sœur humaine, toi aussi frère humain, balance ton logiciel.
Capture d'écran de la vidéo de présentation de l'exposition: "L'ISLAM, c'est aussi notre histoire" à l’Espace Vanderborght de Bruxelles.
Une exposition a actuellement cours à Bruxelles, à l’espace Vanderborght, propriété de la ville, sous le titre : « L’ISLAM, C’EST AUSSI NOTRE HISTOIRE ». La société Tempora, soutenue à hauteur de 2,5 millions par l’Union européenne, via le sous-programme Europe Créative du programme culture, en est l’organisatrice.
Civilisation ou religion? Les deux en général!
Le titre est une dissertation à lui tout seul. Il est fait pour interroger tant il cultive l’ambiguïté. De quoi parle-t-on : de l’Islam (la civilisation) ou d’islam (la religion) ? Sur place, la graphie, tout en majuscule, ne prend pas partie. Le sous-titre présent sur certaines affiches, « l’Europe et ses héritages musulmans », laisse à penser que l’on parle bien de religion, sinon les adjectifs islamique ou arabo-musulman auraient été plus adaptés, puisque c’est habituellement ceux qu’on emploie pour désigner cette civilisation. Et si, le site officiel et le document de présentation insiste sur la dimension civilisationnelle, l’exposition elle-même joue sur les deux aspects.
Premier espace, une œuvre d’art est composée de livres fait d’un même marbre blanc, trois d’entre eux se détachent sur lesquels sont inscrits (dans cet ordre) : La Torah, La Bible et Le Coran. Et le panneau à côté de préciser : « Le judaïsme, le christianisme et l’islam entretiennent avec leurs livres fondateurs des relations marquées par une égale vénération pour la parole inspirée. » Outre le fait que cette affirmation est fausse (ces religions n’ont pas le même rapport à leur livre saint[tooltips content=’Voir à ce sujet l’œuvre de Rémi Brague, Du Dieu des chrétiens et d’un ou deux autres.‘]1[/tooltips]), la visite commence donc bien par la dimension religieuse. Un arbre tressé avec des cordes sert à matérialiser l’idée que les trois religions sont issues d’une même souche. Parler de religions abrahamiques permet de rappeler ce qui les rassemble plutôt que ce qui les sépare. On peut alors affirmer que les deux civilisations (occidentale et islamique) proviennent d’un socle spirituel et intellectuel commun. C’est un peu vite oublier que, déjà, les reproductions du tableau de Rembrandt, Le sacrifice d’Isaac, et l’œuvre islamique en vis-vis représentant le sacrifice d’Ismaël, qui se trouvent à côté de l’arbre tressé, témoignent d’un désaccord entre chrétiens et Juifs d’un côté et musulmans de l’autre sur cet événement fondateur.
Pas si naïf que ça…
Ce n’est qu’après ce préambule que l’on passe à la civilisation avec des espaces dédiés à la présence musulmane en Andalousie et en Sicile, à la présence ottomane en Europe de l’Est, à la période coloniale… Pour le coup, ces parties sont bien traitées, loin de la naïveté habituelle. Nous sont ainsi présentés par vidéo des témoignages imaginaires d’une personne en situation de dhimmitude, d’une chrétienne esclave et femme d’un musulman, d’un chrétien enlevé jeune à sa famille pour en faire un janissaire, situation militaire avantageuse… Ils disent que tout n’est pas rose mais que tout n’est pas noir non plus. Et sur les panneaux on peut lire : « les contacts avec l’Europe sont faits de violence et de coopération à la fois. Plus curieux des Ottomans, que les Ottomans des Européens, ces derniers les étudient, apprennent leurs coutumes, s’en inspirent dans leurs lettres et leurs arts. » On notera au passage que la population de la Chrétienté est désignée sous le terme d’Européens alors que l’objectif même de l’exposition est d’affirmer que parmi les Européens, se trouvaient aussi des Arabes et des Ottomans.
Autre citation : « Évidemment, on connaît bien mieux l’Empire ottoman en Europe qu’on ne connaît l’Europe dans l’Empire ottoman. Les textes circulent, mais surtout dans le sens est-ouest. » Nouvelle glissade : l’Europe et l’Empire ottoman sont deux espaces distincts. Pourtant l’Empire ottoman ne s’est-il pas étendu jusqu’en Europe ?
La réalité est plus complexe que ça
Ces légers écarts doivent surtout nous faire sourire. Car ils témoignent de la difficulté de penser les espaces civilisationnels. On voudrait que tout soit simple, que « L’ISLAM soit aussi notre histoire », que nous soyons tous frères car tous fils spirituels d’Abraham. Mais le réel est toujours plus complexe : les « religions du Livre » ne sont pas toutes des religions centrées de la même manière sur un livre, les échanges entre différents espaces culturels sont souvent faits de violence… On peut d’ailleurs se réjouir que la période des croisades n’ait pas été traitée tant elle regorge de piège pour l’esprit d’aujourd’hui.
C’est ce réel que le titre de l’exposition tente d’évacuer. En ne précisant pas sur place s’il s’agit de l’Islam ou de l’islam, il évacue la complexité du réel et notre difficulté à l’appréhender par des concepts. Certes, la distinction entre politique et religion, et donc entre civilisation et religion, est beaucoup moins évidente dans le monde arabo-musulman qu’en Occident, ce qui peut expliquer la quasi-impossibilité de parler de la civilisation islamique sans évoquer la religion musulmane et justifier alors qu’on ne tranche pas. Sauf qu’en choisissant de ne pas trancher, les organisateurs envoient un message trouble : est-ce la religion musulmane ou la civilisation islamique qui a partie lié avec l’histoire de l’Europe ? Ou bien sont-ce les deux ? Cette question n’est pas anecdotique car ce n’est pas la même chose de dire que les échecs indiens et le café ont transité jusqu’à nous via les Arabes, que la tulipe vient de l’Empire ottoman, que les mots guitare et élixir viennent de l’arabe et kiosque du turc, ou qu’une religion a façonné notre vision du monde. Non, l’ensemble de l’Europe n’a pas été façonnée par la religion musulmane. Oui, son histoire a partie lié avec la civilisation islamique.
L’Union européenne nous déracine
L’autre nom qui, un temps, fut donné à l’exposition, Islam : en partie notre histoire ! 12 siècles de présence musulmane en Europe[tooltips content=’Traduction personnelle de : “Islam: Part Our History! 12 Centuries of Muslim Presence in Europe”.’]2[/tooltips], était plus juste. Mais que voulez-vous, ce n’était apparemment pas un assez bon slogan. Il fallait faire simple, être concis, marquer les esprits. Bref, évacuer le savoir pour faire place au « marketing ». Et probablement aussi provoquer.
N’est-il pas étonnant que l’Union européenne finance avec autant d’argent une exposition qui défend l’idée que l’ISLAM fait partie de notre identité, alors qu’elle refuse dans le même temps de reconnaître les racines chrétiennes de l’Europe ? Quel message envoie-t-elle ? Ainsi donc, cette institution nous déracine, ne laissant que la « tolérance » comme valeur commune, et nous convie à nous enraciner dans l’ISLAM. N’assumons pas que la Chrétienté a façonné l’Europe, admettons plutôt que l’ISLAM est une part de nous-même !
L’Union européenne rejette toute frontière culturelle pourtant indispensable pour se construire. De même qu’elle continue à envisager l’intégration de la Géorgie et qu’elle n’a mis un frein à l’intégration de la Turquie qu’après qu’Erdogan ait carrément appelé les Allemands d’origine turc à voter contre Merkel, l’UE ne met pas de frontière à sa politique culturelle. Avant de s’établir à Bruxelles, cette exposition avait lieu à Sarajevo. Sous prétexte que cette ville européenne fut fondée par les Ottomans, Europe Créative dépense au-delà des frontières de l’UE. De plus, des pays hors-UE, font déjà partie du programme Europe Créative et pourront, à ce titre, être désignés Capitale européenne de la culture. Un jour viendra où Tunis pourra aussi recevoir ce titre honorifique puisqu’elle participe déjà au programme !
Une bombe artisanale dans une malle Louis Vuitton
Le deuxième étage de l’exposition est bien différent : divers artistes y expriment des perceptions de la relation actuelle entre l’Europe et l’ISLAM. On trouve bien évidemment une foule évoquant l’immigration, des portraits de personnes de toutes les couleurs… Une salle évoque les fonds marins, plongeant le visiteur dans l’expérience du migrant qui se noie en mer méditerranée. L’avantage avec l’art, c’est qu’on peut toujours l’interpréter à sa guise : certains peuvent y voir une condamnation de l’appel d’air qui poussent les migrants à embarquer sur de frêles esquifs, d’autres y verront la cause d’un manque de générosité de notre part. D’autres œuvres sont plus directes : un portrait répété d’une femme, son enfant et son poupin sur fond noir qui se dévoilent peu à peu et sont vêtus de manière de plus en plus colorée ; une bombe artisanale dans une malle Louis Vuitton ; quatre burqas sur des mannequins, chacune aux couleurs d’un drapeau (États-Unis, Royaume-Uni, France et Allemagne) ; et, pour terminer, une couverture de survie en guise de drapeau avec les étoiles du drapeau européen en son centre.
Ainsi, le visiteur est laissé libre de se faire une opinion. Néanmoins, il est tout de même guidé par un panneau qui précise : « Il existe deux lectures des relations entre Européens musulmans et non musulmans. L’une est catastrophiste : les musulmans seraient incapables de démocratie, et inversement les « Blancs » perpétueraient les schémas hérités de la colonisation. L’autre est angélique : tout serait de la faute du déficit social des sociétés d’accueil. La première surévalue la culture ; la seconde l’évacue. / Les deux sont fausses. »
Tout cela pour dire quoi ? Que cette exposition n’est pas inintéressante du fait qu’elle interroge dans les deux sens. Mais pour dire aussi que, s’il est beau de s’interroger sur le rapport à l’autre, peut-être faut-il aussi s’interroger sur soi. Chercher à se connaître sans nécessairement passer par le regard de l’autre. Chose que l’Union européenne n’a toujours pas fait. Elle passe son temps à imaginer ce qu’elle pourrait être sans jamais prendre le temps de se demander ce qu’elle est. Comme Icare, elle s’envole haut, toujours plus haut…