Notre chroniqueur ne nous avait pas habitués à tresser des couronnes à des auteurs surgis de nulle part. Eh bien, il va falloir nous y faire, il est en période enthousiaste. Un effet de la sénescence, sans doute. Pauvre vieux!

A quoi reconnaît-on un livre intelligent ? Pas à sa capacité à nous apprendre quelque chose, à distiller un savoir asséné d’en haut, mais à frotter cette intelligence contre la nôtre, pour en faire jaillir la lumière. Comme deux silex font du feu, comme Aladin tire le génie de la lampe.
Comprendre le gauchisme est de ces livres qui nous permettent de saisir tous les fils d’une réalité mouvante, dans une période historique où il n’y a plus ni droite ni gauche, mais une extrême-droite et une extrême-gauche — et même, paraît-il, un extrême-centre. Il y a inflation de superlatifs, surtout chez ceux qui n’ont jamais connu ni de vrai fascisme, ni de vraie terreur rouge.
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Je me suis surpris maintes fois, en lisant ce livre épais et remarquablement informé, de penser : « Mais oui ! Mais c’est bien sûr ! » Non pas parce que Nicolas Le Bault me fait l’honneur de me citer, dans un chapitre consacré aux méfaits de l’Ecole et à son noyautage par le gauchisme le plus abscons, mais parce qu’il a réactivé en moi une vieille idée autour de laquelle je tournais depuis deux décennies : si Lénine disait en 1920 du gauchisme qu’il était une « maladie infantile du communisme », il apparaît, un siècle plus tard, qu’il est devenu la maladie infantile du capitalisme qui l’a engendré.
Eh oui, amis trotskystes, lambertistes et autres LFIstes, vous n’avez pas même une pensée ni une existence autonome : vous êtes les produits d’un système qui a orienté la gauche vers le libéralisme et le capitalisme financier, en lui laissant le champ libre sur les sujets « sociétaux » et l’infiltration des « communautés » installées sur le territoire par ce même capitalisme pour remplacer les prolos partis au RN. Comme dit Le Bault : « La désignation de l’ennemi principal dans une perspective gauchiste n’est pas la structure du capital, mais avant tout l’Etat-nation européen et l’homme blanc. »
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Il faut dire que les bobos des grandes villes, qui votent avec délectation pour l’extrême-gauche qui en théorie veut leur élimination, ont bien compris que ces mouvements gueulards ne menacent en rien leur mode de vie privilégié. Ni leurs manœuvres pour inscrire leurs enfants dans des écoles privées le plus souvent religieuses.
C’est que le capitalisme, comme dit Le Bault après Jean-Claude Michéa, est un « fait social total ». Il ne s’agit pas seulement d’organiser le gonflement du portefeuille, mais d’investir tous les champs de la société. Le wokisme et l’écologisme, mis à la disposition de nos aimables petits khonnards, sont deux sous-branches de cette activité de régie totale.
De quoi donner raison a posteriori à Georges Séguy, jadis leader de la CGT, qui voyait dans les gauchistes de Mai 68 des petits bourgeois brandissant des revendications libertaires à seule fin d’épargner le Grand Capital, comme on disait alors. Le communautarisme à tous crins, le féminisme outrancier, l’écologie punitive ou l’exigence idiote de parité (comme si le quantitatif résolvait en soi la question douloureuse du qualitatif) sont des hochets que les vrais détenteurs du pouvoir ont offert aux jeunes crétins qu’ils ont laissé former dans des écoles déstructurées par leurs soins, et confiées à des idéologues auxquels, de temps en temps, on fait l’offrande d’un poste.
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Je ne vais pas déflorer, ni même résumer un gros ouvrage bourré de réflexions percutantes et d’aperçus ingénieux. Comprendre le gauchisme permet de comprendre l’ensemble de la société libérale d’aujourd’hui, qui est fort aise de voir des blacks blocs se colleter avec de jeunes d’ultra-droite, sans s’en prendre, même en pensée, aux structures profondes qui nous ont poussés vers une Europe supra-nationale et un système économique où l’internationalisme réel est celui des investissements et de la marchandise.
Nicolas Le Bault, Comprendre le gauchisme, Editions de la Reine rouge, mars 2026, 538 pages
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