Ces derniers temps, certaines figures ultra-progressistes comme Geoffroy de Lagasnerie ou des membres éminents du « cercle de la raison », à l’image de Christophe Barbier, semblent exprimer une inquiétude croissante à l’égard de la démocratie. Confrontées à un peuple qui se détourne de ses élites et de ses représentants actuels, elles paraissent tentées d’en restreindre l’exercice, voire de la placer sous une forme de tutelle. Tribune d’Aurélien Marq.
« La République est au-dessus de la démocratie. Si une élection menace la République, il faut se dresser contre elle. » Est-ce une citation d’un mollah iranien, défendant sa république islamique contre la volonté du peuple de s’en libérer ? Non, ces phrases sont de Christophe Barbier, digne représentant du « cercle de la raison » disant tout haut ce qu’une grande partie de la gauche et du centre pense tout bas. Rien de surprenant sur le fond : que la nomenklatura des « élites éclairées » soit hostile à la souveraineté du peuple n’a rien de nouveau. Mais que ce soit dit ainsi, ouvertement, sans complexe, est révélateur d’une évolution inquiétante.
Commençons par une évidence : la démocratie est imparfaite. Ainsi, elle n’est pas parvenue à empêcher la captation du pouvoir par le camp que défend Christophe Barbier, et on constate chaque jour les conséquences: tiers-mondisation, islamisation, prédation fiscale, désindustrialisation, surendettement du pays, effondrement du niveau scolaire, complaisance voire soumission à des intérêts étrangers (algériens et allemands, notamment), etc. Comme tous les autres systèmes politiques, la démocratie peut dégénérer et accoucher de monstres – mais ce n’est pas une République soucieuse de se concilier les faveurs de ceux qui voilent les fillettes qui nous protégera de quoi que ce soit, au contraire.
On peut aimer le modèle démocratique suisse, mais vouloir lui ajouter une dose d’aristocratie, au sens aristotélicien d’une authentique élite morale, comme le fut l’ordre des Compagnons de la Libération. On pourrait, faute de mieux, imposer à tout candidat à un mandat électif d’avoir montré sa loyauté à la patrie en acceptant de prendre des risques physiques pour elle et pour ses compatriotes, en ayant servi au moins comme réserviste au sein des forces armées ou des forces de sécurité intérieure (mesure, pour l’anecdote, inspirée de feu la République de Venise). Mais nous digressons. La démocratie, donc, « la pire forme de gouvernement à l’exception de toutes les autres qui ont été essayées » selon Churchill, est imparfaite. D’ailleurs, l’espèce humaine étant elle-même imparfaite – capable de noblesse, de grandeur, de dignité, mais imparfaite – il y a fort à parier qu’il n’existe aucune manière infaillible de gouverner ladite espèce. En outre, la démocratie a aussi de nombreuses qualités, et il existe des moyens pour atténuer ses défauts : on ne saurait trop recommander deux ouvrages évidemment excellents de Jacqueline de Romilly, Problèmes de la démocratie grecque et L’élan démocratique dans l’Athènes ancienne.
Surtout, la démocratie est aujourd’hui menacée par bien pire que ses propres défauts. Florilège.
La démocratie confisquée
Emmanuel Macron semble vouloir verrouiller les institutions en y nommant des personnalités qui sauront « résister » en cas de victoire de la droite. Banque de France, Cour des comptes, Conseil constitutionnel… D’après un reportage de Marianne, des proches du président confient en « off » : « C’est nécessaire, face au risque que le RN gouverne le pays, d’être en capacité de résister de l’intérieur au recul de l’État de droit et de la démocratie. Ce n’est pas antidémocratique, au contraire, c’est une manière de cranter la démocratie et d’empêcher des reculs. » On pense évidemment à l’analyse de Chantal Delsol : « La démocratie a cessé d’être la souveraineté du peuple pour se définir plutôt comme un idéal moral et social conceptualisé par des élites, et qu’il faudrait imposer au peuple quelles que soient ses opinions. » Précisons donc que la démocratie que pour ma part je défends, et dont je dénonce ici ceux qui voudraient l’abolir, est la démocratie « à l’ancienne » (pour ne pas dire à l’Antique), c’est-à-dire littéralement « la souveraineté du demos. »
Pendant ce temps, le très macroniste ministre de l’Intérieur, Laurent Nunez, n’hésite pas à qualifier d’« ennemis de la république » environ deux tiers des Français (du moins si l’on en croit un récent sondage). Plus à gauche (ou faudrait-il dire : plus ouvertement à gauche ?) Geoffroy de Lagasnerie publie L’âme noire de la démocratie, une attaque en règle contre la souveraineté populaire. Pour lui, « les aspirations du peuple sont plutôt conservatrices, voire franchement réactionnaires » et cela justifierait que même minoritaires ceux qui respectent des « conditions essentielles » (évidemment de gauche) imposent leur volonté à la majorité. Et on n’oublie pas Mathilde Panot, déclarant : « Nous n’accepterons jamais que le fascisme prenne le pouvoir légalement par les urnes, ce que veut faire Marine Le Pen. » Détermination à tout faire pour empêcher démocratiquement, par le débat, en convainquant les électeurs, une victoire du RN? Ou menace de sédition? Chacun interprétera à sa manière ces propos, venant d’une représentante d’un parti qui continue à défendre la milice de la Jeune Garde malgré l’assassinat de Quentin Deranque.
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Poursuivons en rappelant d’autres propos, ceux de Jean-Claude Juncker, alors président de la commission européenne, en 2015 : « il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens. »
On en arrive à la volonté explicite de museler le débat démocratique au détriment de la liberté d’expression – ce qui est autre une manière de s’opposer à la démocratie. Digital Service Act, obsession pour la « vérification de l’âge » en ligne, c’est-à-dire pour la vérification de l’identité et donc une mise en danger permanente des lanceurs d’alerte, double standard systématique visant à dénoncer les « fake-news » et la « désinformation »…. tout en défendant un « arc républicain » notamment incarné par Gérald Darmanin, dont les propos sur les « supporters anglais » et « Kévin et Mathéo » étaient pourtant des exemples flagrants de désinformation visant à fausser le débat public. Double standard également sur les « ingérences étrangères », quand on accepte sans problème que Barack Obama appelle à voter Emmanuel Macron, ou que la Grande Mosquée de Paris (qu’on sait très liée à l’Algérie) organise pour le soutenir un « iftar républicain » en pleine campagne électorale.
Et que dire de ce que l’on observe autour de la commission parlementaire sur l’audiovisuel public, dont l’excellent Charles Alloncle est rapporteur ? Il y a ce que l’on savait déjà : un service public a été totalement détourné de sa mission pour être mis au service d’un militantisme éhonté et d’intérêts bassement pécuniers. Et il y a l’opposition de certains à ce que le rapport de cette commission d’enquête soit rendu public. Double atteinte à la démocratie : d’abord en faussant délibérément le débat d’idées, ensuite en refusant de rendre compte au peuple français, seul souverain légitime, de ce qui est fait en son nom et avec son argent.
On pourrait aussi parler du référendum de 2005 sur la constitution européenne, allègrement piétiné par nos gouvernants ; de la folie des normes technocratiques qui nous étouffent, comme si toute liberté n’était qu’une tolérance accordée par l’Etat ; des impôts démesurés, comme si le régime était propriétaire de toute chose et ne nous faisait que l’aumône d’un peu d’argent de poche ; des transferts de souveraineté à des instances supra-nationales ; des difficultés bancaires de plus en plus d’opposants politiques ; du « gouvernement des juges », ou de la manière dont une instance comme le Conseil constitutionnel se permet de s’opposer à la volonté générale. « En France, la meilleure cour suprême, c’est le peuple » disait pourtant le Général De Gaulle. On en est, décidément, très loin, et le fondateur de la Cinquième République ne se reconnaîtrait assurément pas dans cette République que Christophe Barbier prétend « au-dessus de la démocratie », lui qui disait aussi: « Les régimes, nous savons ce que c’est : des choses qui passent. Mais les peuples ne passent pas. »
Citoyens, vous êtes dissous
Voilà qui nous amène à ce qui est peut-être, aujourd’hui, la pire atteinte contre la démocratie. Vouloir que le peuple passe. La démocratie, redisons-le, est la souveraineté du demos. Ce n’est pas un simple processus électoral, ce n’est pas le suffrage d’une assemblée de colocataires. C’est l’application la plus stricte d’un principe fondamental, celui du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Or, le demos qui constitue la démocratie ne se réduit pas à « l’ensemble des personnes vivant sur un territoire », tout comme la notion de « peuple » lorsqu’on parle du droit à l’autodétermination des peuples (point souvent rappelé par la gauche elle-même, mais au sujet des référendums organisés Outre-Mer). Isocrate d’Athènes écrivait jadis : « notre cité a fait employer le nom de Grecs non plus comme celui de la race, mais comme celui de la culture. » Distribuer la citoyenneté et le droit de vote à des personnes qui refusent de s’assimiler au demos, qui refusent d’adopter sa culture, ses mœurs, sa décence commune, c’est donc attenter à la démocratie.
Et c’est délibéré. En Espagne, la députée européenne Irene Montero, de Podemos, a ainsi déclaré : « Bien sûr que nous voulons qu’ils votent. » (….) « J’espère que nous pourrons balayer ce pays de fascistes et de racistes grâce aux migrants. » Il y a quelques jours, le 9 avril, Jean-Luc Mélenchon à l’Institut La Boétie : « Si vous comptez sur les ouvriers blancs catholiques pour faire le socialisme en France, ça n’aura pas lieu. » Dans le JDD, Philippe de Villiers parle de « substitution de peuple », et Boualem Sansal fait ce diagnostic : « La France, une et indivisible, s’est divisée en deux peuples et voit chaque jour le peuple natif péricliter, acculé au silence, et le peuple importé s’affirmer comme le successeur naturel et seul avenir du pays. »
De son côté, Pierre-Henri Tavoillot, sur France Inter, résume ainsi la stratégie de la « nouvelle France » : « Le grand remplacement (….) cette thèse complotiste d’extrême-droite devient aujourd’hui une thèse politique d’extrême gauche. Pour le dire très très vite, le prolétariat français n’est plus à la hauteur, il est soit conservateur soit réactionnaire. Avec ce prolétariat on ne peut pas prendre le pouvoir, on ne peut même pas faire la révolution. Donc il faut impérativement importer du prolétariat et le séduire. » Difficile de nier que la politique migratoire conduite depuis un demi-siècle ressemble tragiquement à une mise en pratique du poème de Bertolt Brecht, La solution, qui dénonçait en 1953 la situation en RDA : « Le peuple a, par sa faute, perdu la confiance du gouvernement, et ce n’est qu’en redoublant d’efforts qu’il peut la regagner. Ne serait-il pas plus simple alors pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ? »
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Geoffroy de Lagasnerie, reconnaissons-le, n’a pas complètement tort lorsqu’il écrit : « jamais je ne pourrais accepter que ces autres avec qui je cohabite malgré moi par hasard sur ce territoire disposent de pouvoir sur moi » (j’ai moi-même du mal à me résigner à ce que Geoffroy de Lagasnerie ait le droit de vote…). Cette critique doit être entendue : la démocratie suppose en effet que j’accepte que les autres « avec qui je cohabite malgré moi par hasard sur ce territoire » disposent d’une parcelle de souveraineté, à égalité avec moi. C’est une prise de risque, normalement rendue possible par notre appartenance à un même demos, ce qui signifie notre adhésion partagée à une culture, donc à une certaine décence commune. Redisons-le encore, la démocratie est imparfaite, comme tout système politique. Mais son garde-fou n’est pas un régime, ni des « valeurs » imposées par le haut – n’en déplaise à Christophe Barbier. C’est au contraire la décence commune, sédimentation séculaire du bon sens des braves gens, sagesse des nations, l’idée que l’on se doit de faire certaines choses, et qu’il y a des choses qui ne se font pas (contrairement à ce qu’affirmait le « projet » de mai 68 avide de « jouir sans entrave », que revendique LFI et qui constitue une négation radicale de l’idée même de civilisation). La décence commune n’est pas seulement entre les mains des gens ordinaires, elle est aussi inspirée par les véritables et indispensables élites qui sont ceux que Robert Redeker appelle les « sentinelles d’humanité », elle est nourrie par l’exemple des héros et les enseignements des sages, mais elle n’est pas artificiellement contrainte ou manipulée par la propagande et l’ingénierie sociale, et elle s’oppose par nature aux fantasmes démiurgiques des demi-habiles qui se prétendent « avant-gardes guidant les masses ».
Cette décence commune est d’ailleurs le ciment de toute société digne de ce nom, et le garde-fou de n’importe quel régime politique – qu’il soit démocratique, aristocratique ou monarchique – et plus largement de n’importe quelle forme d’autorité : j’accepte qu’autrui ait une forme de pouvoir sur moi, sur ma famille, sur mes amis, parce que je pars du principe qu’il n’en abusera pas, c’est-à-dire que je pars du principe qu’il respectera la décence commune. Dans le cas contraire, c’est un tyran, et si j’accepte son autorité c’est parce que je suis son complice, parce qu’il m’a acheté, ou par peur (il serait hélas trop long de résumer ici le livre V de La Politique d’Aristote).
La démocratie est sœur de la tradition
Qu’en est-il alors, lorsqu’on fait cohabiter sur un même territoire des cultures dont les décences communes sont non seulement différentes, mais incompatibles (si tant est que toutes les cultures disposent de quelque chose qui mérite d’être appelé décence commune – la post-modernité qui ronge l’Occident, par exemple, en est à mon avis totalement dépourvue) ? Dans un tel cas, une « société de la confiance » n’est plus envisageable. Seule la force permet de maintenir l’ordre, et la démocratie devient impossible. Mais ne nous y trompons pas : ce n’est pas pour gérer le moins mal possible cette cohabitation que certains abolissent la démocratie, c’est pour pouvoir abolir la démocratie qu’ils imposent cette cohabitation. De même que ce n’est pas pour protéger les minorités qu’ils luttent contre le risque d’une dictature de la majorité, c’est à l’inverse pour faire courber l’échine à la majorité (et mieux la soumettre à l’ingénierie sociale et à l’impôt) qu’ils prétendent se soucier des « minorités » (seules les minorités auxquelles eux-mêmes appartiennent les intéressent vraiment, et encore).
Il n’est pas étonnant que les progressistes comme Lagasnerie ou le « cercle de la raison » haïssent la démocratie, qui heurte leur arrogance de soi-disant élites soi-disant éclairées. La démocratie est sœur de la tradition, ce que disait finement GK Chesterton : « Democracy tells us not to neglect a good man’s opinion, even if he is our groom ; tradition asks us not to neglect a good man’s opinion, even if he is our father. » « La démocratie nous impose de ne pas négliger l’opinion d’un homme de bien, même s’il est notre valet ; la tradition nous demande de ne pas négliger l’opinion d’un homme de bien, même s’il est notre père. »
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La démocratie a au moins trois grandes vertus. D’abord, contrairement aux « élites » qui ont souvent les moyens financiers et relationnels d’échapper aux conséquences concrètes des politiques qu’elles prônent (voter pour l’immigration massive mais habiter et scolariser ses enfants loin de la « diversité », par exemple) « Monsieur Tout-le-Monde » joue « skin in the game », ce qui est un très puissant facteur de lucidité. « Incentives determine outcomes », comme disent encore les anglo-saxons. Ensuite, la démocratie permet le « dégagisme », et contrairement à ce que prétend le « cercle de la raison » qui pourfend le « populisme », c’est une immense qualité puisqu’ainsi les dirigeants peuvent être démis s’ils heurtent par trop la décence commune. Enfin, le mécontentement chronique des électeurs assure une saine alternance grâce à laquelle tout détenteur du pouvoir sait que celui qui lui succédera aura tout intérêt à dénoncer ses éventuelles malversations, ce qui est de nature à le freiner face à la tentation d’abuser des opportunités de sa fonction… du moins en théorie.
Car on voit aujourd’hui les limites de ces vertus, lorsqu’une nomenklatura organise, derrière un pluralisme factice, une alliance entre toutes ses composantes pour que rien ne change, afin de conserver avantages et prébendes – c’est le « barrage républicain », en clair la perpétuation ad nauseam des réseaux du PS des années 70-80. Pour autant, la solution n’est pas de se détourner de la démocratie, mais au contraire de la renforcer et de la restaurer en réaffirmant la primauté du demos et de la décence commune. Il faut, en somme, faire exactement le contraire de ce que veut Christophe Barbier, et rappeler au régime qu’il est au service de la nation, et non l’inverse. Ou pour le dire plus simplement: il faut remettre la République au service de la France et des Français.
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L'âme noire de la démocratie: Manifeste pour un autre idéal politique
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