Belgrade, au coin des rues Svetozara Markovica et Kralja Milana.

Un lâche soulagement mêlé de honte. La formule – que l’on doit à Blum[1. Après la signature des accords de Munich qui entérinèrent la mainmise d’Hitler sur les Sudètes, avec la fin que l’on connaît.] – décrit le sentiment des pays de l’OTAN après la bien nommée opération Paix Alliée contre la Serbie. L’offensive aérienne menée par la coalition atlantiste en 1999 offre ainsi le prétexte d’un romanquête[2. Ce néologisme constitue la principale contribution de Bernard-Henri Lévy au monde des lettres. A en croire les spécialistes des réseaux islamistes pakistanais, son « romanquête » Qui a tué Daniel Pearl penchait nettement du côté du roman héroïsé.] court et poignant sur la question yougoslave. L’auteur, David di Nota, y fait le récit de ses pérégrinations serbes à la recherche du parc d’attraction que fit construire le fils de Milosevic : Bambibark. Métaphore à ciel ouvert, ce jardin délabré est à l’image de la Serbie d’aujourd’hui : portant les stigmates de la guerre mais toujours debout. Installé dans la ville natale du semi-despote déchu, son théâtre inca à moitié détruit conserve les séquelles des bombardements humanitaires occidentaux. Dans son labyrinthe, seul rescapé des tapis de bombes déversés au nom des droits de l’homme, des enfants jouent en insultant les étrangers de passage. C’est sans doute au ressentiment des jeunes générations qu’on reconnaît les nations meurtries par les aléas de l’histoire. Que le quidam serbe sombre dans l’ultra-nationalisme et justifie la purification ethnique contre les Albanais ou qu’il vitupère Milosevic, le constat reste implacable : l’OTAN n’a pas arrêté l’hémorragie ethnique au Kosovo, bien au contraire.

Après le triste précédent de Srebrenica en 1995[3. Massacre de 8000 Musulmans de Bosnie au nez et à la barbe des forces militaires américaines qui accusèrent… un nuage d’être à l’origine de leur bévue.], quatre ans plus tard, la guerre au nom du Bien m’enraya pas la déportation massive de musulmans, et provoqua une contre-purification ethnique à l’encontre des Serbes du Kosovo. Di Nota note avec acuité le cynisme d’une communauté internationale – dont Védrine répète à l’envi qu’elle n’a d’autre existence que médiatique- prétendant s’affranchir des intérêts nationaux alors même qu’elle n’applique que la volonté du plus fort. Au sein même de l’alliance atlantique, quoiqu’en disent les partisans zélés du retour de la France dans le giron otanien, les grandes orientations stratégiques sont le fait exclusif des chefs d’Etat major étasuniens, y compris lorsque des milliers de vies européennes sont en jeu. D’où l’on réalise que l’intérêt national constitue l’alpha et l’omega de la diplomatie. Aujourd’hui comme hier, le recours rhétorique aux droits de l’homme masque mal le projet géopolitique d’une grande Albanie apte à damer le pion à l’axe Belgrade-Moscou. Et les vies humaines me direz-vous ? Parlons-en justement, deux mois de bombardements intensifs contre les bases militaires puis les infrastructures civiles auront enfermé Albanais et Serbes dans le réduit kosovar. Massacres contre purification ethnique, souvent au sein d’une même communauté. L’un des personnages de di Nota évoque les exactions perpétrées par l’UCK contre les factions albanaises plus modérées, la première passant en quelques semaines de la liste des organisations terroristes dressée par Washington au statut de freedom fighter. Combattant de la liberté : nom masculin breveté par le Pentagone, désigne un terroriste qui accepte la valise de billets otanienne.

Cette hypocrisie larvée se trouve au centre de Bambipark, qui dans une succession de très courts chapitres, ébauche un réquisitoire contre la moraline contemporaine. Le spectre post-moderne d’une guerre dictée par des impératifs moraux et encadrée par le droit trouve dans di Nota l’un de ses plus brillants détracteurs littéraires. Cheminant à travers les anecdotes et les témoignages, le narrateur démontre pas à pas l’aporie de la guerre juste, cette croisade humanitaire contre l’infâme. Déjà, le très controversé Carl Schmitt avait en son temps dénoncé les ravages des guerres justes, nécessairement totales en ce qu’elles visent l’anéantissement de l’ennemi, et non plus la défaite de l’adversaire. Point d’amnistie possible au royaume des cieux : le coupable doit périr dans les flammes du droit, privé de son humanité en sa qualité de salaud éternel. Dans les faits, hormis quelques phytothérapeutes barbus, aucun des principaux hommes de main de Milosevic ne fut traduit en justice à La Haye. Sans parler des criminels de guerre albanais qui purent se draper dans leur vertu de victime ontologique. Comme si, dans cette mosaïque de nations, le Mal avait une frontière et une religion…

La moralisation de la guerre se prête mal à la complexité. Au jeu fixe des identités ethnoculturelles répond l’immuabilité des statuts de bourreaux et de victimes, quitte à fermer les yeux sur quelques charniers mal placés. On accordera à l’auteur que le déclenchement d’un conflit armé motivé par la seule existence d’un massacre ne constitue pas un progrès de la justice internationale. Sans nier la réalité des massacres endurés par les Albanais du Kosovo, on peut a posteriori donner raison à Régis Debray, Thierry Séchan et Patrick Besson[4. A l’époque vilipendés par les Torquemada du politiquement correct, toujours prompts à débusquer un complot rouge-brun derrière tout discours anti-manichéen.] qui alertèrent l’opinion publique contre la diabolisation des Serbes, la déshumanisation qui s’ensuivit et les conséquences délétères de bombardements qui favorisèrent la branche la plus intransigeante du nationalisme serbe.

Une décennie après ce déferlement de feu sur l’ex-Yougoslavie, une fois l’indépendance du Kosovo acquise, plus d’un balkanologue hocherait du bonnet devant le triste constat de di Nota : peut-être qualifierons-nous désormais d’humanitaires les guerres dont nous ne maîtriserons plus le cours politique ? En effet, qui se souvient de Chirac jurant urbi et orbi que l’indépendance du Kosovo ne sera jamais à l’ordre du jour ?
Comme si la moralisation de la guerre ne suffisait pas, son supposé encadrement par le droit s’avère aussi fructueux que la doctrine du zéro mort. Cela va de soi, nous ne saurions nous passer de la nécessité d’un jus gentium apte à réguler les relations internationales. Refuser la loi du plus fort est une chose. Prétendre que le droit arraisonnera la réalité en est une autre. Or les faits sont têtus. L’OTAN aura beau jouer le rôle d’Antigone, les Créon des Nations rappelleront le bienfondé de la raison d’Etat. Tous les Marchiani du monde vous expliqueront que l’intérêt suprême de la patrie exige parfois de s’émanciper du droit, pour ramener des otages au bercail ou assurer le maintien d’un semblant de cohésion nationale. Ce que les zélateurs du droit d’ingérence ne saisiront jamais, c’est l’existence de communautés politiques souveraines seules à mêmes d’assurer la liberté des peuples. Qu’occasionnellement des semi-autocrates du type Milosevic abusent de leurs pouvoirs, commettent des crimes de sang ou de guerre n’annule pas cette vérité. A Rambouillet comme jadis à Versailles, il s’agit avant tout d’humilier une patrie, au mépris des rapports de forces entre pays à forte sismicité ethno-religieuse. A en croire l’auteur, bien que Milosevic fût prêt à tout lâcher, la guerre était déjà programmée en haut lieu, sans passer par la case onusienne.

Comme le résume di Nota dans un bel aphorisme, la guerre a ses lois propres que la raison ne connaît pas, parce qu’elle dépasse infiniment en tragédie ce que la raison peut admettre.

N’en déplaise à l’ami Nabe, on saura gré à Philippe Sollers d’avoir publié ce petit bréviaire de la polémologie en temps de paix, pavé dans la mare de l’acédie littéraire…

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Daoud Boughezala
est directeur adjoint de la rédaction et rédacteur en chef de Causeur.
Lire la suite