S’ils saluent la déroute électorale « bienvenue » de l’illibéralisme, nos médias progressistes sont presque déçus de constater que le terrible Orban quitte le pouvoir à Budapest sans s’accrocher un peu plus…
On nous avait prévenu. De la Hongrie, Viktor Orban, allait faire, faisait, avait fait et s’apprêtait à faire encore pour longtemps un pays fasciste, la honte de l’Europe, un épouvantable remake de l’Italie mussolinienne. En pire, sans aucun doute.
Dimanche, les Hongrois ont voté. Ils l’ont fait comme on vote là où les règles et les formes démocratiques sont encore en vigueur, chez nous par exemple. Ils ont voté contre le Premier ministre sortant, prouvant à l’Europe entière, au monde entier qu’une bizarrerie aussi improbable que le serpent à plume, l’aigle à deux têtes ou la poule qui pond des œufs carrés pouvait exister, je veux parler ici de ce que nous a révélé être ce dimanche la belle République de Hongrie, la première nation au monde fonctionnant sous le régime – totalement inédit – du fascisme démocratique.
Les urnes ont parlé. La volonté de changement de gouvernance s’est exprimée. Clair et net, le changement.
Aussitôt, le dictateur plie ses gaules, range son calibre et ses rodomontades d’estrade, recrache le couteau qu’il avait entre les dents, oublie de faire donner ses sombres bataillons aux chemises probablement brunes, déclare prendre acte de son échec, non sans s’être donné la peine de féliciter son concurrent victorieux.
Après quinze années dix mois et seize jours d’un fascisme forcené, tel que le décrivaient chez nous les médias de référence et les politologues accrédités, on a de quoi être surpris. Pis que surpris.
Que voulez-vous ! Plus rien n’est comme avant. Tout se perd, ma bonne dame. Jadis, au temps du fascisme tel qu’en lui-même, celui du Duce à crâne d’œuf, le Benito de ses dames, le Mussolini d’obscure mémoire, les choses allaient tout autrement.
En 1929, en Italie, après seulement sept années de pouvoir – réellement fasciste en l’occurrence – eurent lieu également des élections législatives. Résultat accouché des urnes : quelque chose comme 98% ou 99% en faveur du parti fasciste et de son chef suprême. Ça, c’était cohérent. Ça c’était du fascisme de bonne facture, du vrai, coulé dans le bronze.
Quand on s’abstenait de ranger Orban et sa politique sous le label fasciste, on recourait au concept très distingué mais voisin d’illibéralisme. Le refus, le rejet de la norme mondialisante et mondialisée de l’état de droit. Les droits de l’homme primant sur le droit des nations. Ces droits de l’homme en quoi Edmund Burke, lucide analyste de la Révolution française dont il était le contemporain, voyait déjà une sorte d’imposture, « l’Homme » en question relevant en fait d’une abstraction. La grande révolution, anglaise, argumentait-il, s’était faite pour le bien, pour les droits non pas de l’Homme abstrait, mais de l’homme anglais. Du citoyen. L’illibéralisme d’Orban s’inscrivait dans cette ligne-là. Œuvrer pour le bien de l’homme hongrois, du citoyen de son pays. En prenant en compte ses spécificités, son histoire, ses références, ses « valeurs ». Le fit-il bien, le fit-il mal ? Les électeurs ont répondu à la question. Démocratiquement, encore une fois.
Le journal Le Monde croit déceler dans ces résultats la fin de l’illibéralisme[1]. Il est vrai que de ce côté-là on rêve depuis longtemps à la politique désincarnée, la politique hors sol, hors citoyens où, au nom des grands principes d’un artificiel et utopique état de droit, on mène les peuples à la laisse. Or, il semble bien que l’échec d’Orban ne soit pas la fin de ce dont il était porteur, mais plus vraisemblablement de la manière dont il prétendait le mettre en œuvre, de ses méthodes. Le successeur, en effet, ne semble pas, du moins si l’on se réfère à ses déclarations d’avant élections, tellement éloigné de sa ligne.
Pauvre Orban, toute même, qui se soumet si docilement à l’expression démocratique. Je vous le redis : il entrera dans l’histoire pour avoir été l’incarnation d’une invention politique toute nouvelle, le fascisme démocratique. Et peut-être aussi, mais vaguement, très vaguement, pour avoir quand même laissé un système électoral parfaitement républicain en état de fonctionnement.
Il paraît qu’à Cuba et dans quelques autres contrées pour lesquelles nos médias de référence et politologues accrédités ont parfois les yeux de Chimène, les populations en rêveraient. Lubie ! Folie ! Dans ces pays, c’est sous le régime de l’antifasciste totalitaire qu’on vit ou survit. Alors, il faut comprendre : leurs chefs, leur liders XXL ont le bien, la vertu et la vérité pour eux. Rien à voir. Quel besoin auraient ces gens-là d’un p’tit coup d’élections à la hongroise ? Je vous le demande un peu…
[1] https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/04/13/en-hongrie-la-deroute-bienvenue-de-l-illiberalisme_6679684_3232.html





