La condamnation à la prison à vie pour le serbe Ratko Mladic, le 22 novembre 2017, par le Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), suivie une semaine plus tard par la condamnation en appel pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre, du Croate Slobodan Praljak en dit long sur les errements de la « communauté internationale » dans les Balkans.

Un tribunal spectacle…

Praljak, qui fut ministre adjoint de la Défense en Croatie et ancien commandant des forces croates en Bosnie, a suscité l’horreur en mettant fin à ses jours devant ses juges, à l’aide d’une fiole de poison, le 29 novembre dernier, au moment où il a appris sa sentence, selon lui injuste, à 20 ans de réclusion.

Ce n’est pas un hasard non plus si Mladic, chef de l’armée serbe de Bosnie de 1992 à 1995, reconnu coupable de génocide et de crime contre l’humanité, a été condamné à perpétuité par le TPIY, alors que l’on commémore le centenaire de la Révolution russe. Quant au leader des Serbes de Bosnie, Radovan Karadzic, il avait été condamné en 2016 le jour même de la commémoration des 17 ans des bombardements de l’OTAN sur la Serbie, faisant plus de 2600 morts et transformant en ruines une partie des infrastructures du pays. Ainsi le TPIY se montre-t-il comme une cour de justice donnant des jugements pour l’exemple, voulant influer sur l’histoire.

Sur le terrain, chaque décision du TPIY est vécue comme un traumatisme pour les Serbes; alors que pour les Croates et les musulmans, c’est une peine encore insuffisante. Au lieu de refermer les plaies, le TPIY les rouvre de façon durable et peut-être irrémédiable, eu égard aux troubles quasi quotidiens qui agitent la Bosnie, le Monténégro ou la Macédoine depuis quelques mois.

…pour mieux disculper l’Occident?

Mais surtout, toute cette agitation médiatico-judiciaire, instrumentalisée année après année, à chaque commémoration d’un drame subi par les Serbes, permet aux dirigeants occidentaux d’effacer de leurs mémoires leur propre culpabilité dans la destruction de la Yougoslavie. En fait, les « droits de l’homme » ici encore, ne sont appliqués que dans certains cas, justifiant toujours, comme depuis ses débuts, la politique du deux poids deux mesures à l’égard des Serbes de la part de la « communauté internationale ».

Le Haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Zeid al Hussein, déclarait ainsi en guise de victoire le jour de l’inculpation de Karadzic : « Le message de ce procès est que nul n’est au-dessus de la loi ». Ratko Mladic, déclaré par les grands médias avant même la sentence, « bourreau des Balkans », comme avant lui Karadzic et d’autres dirigeants serbes des années 1990, est donc voué à finir sa vie en prison.

Au même moment, Salah Abdeslam, artificier présumé des attentats de Paris, est mieux traité. Une polémique se développe dans les médias depuis son arrestation sur le fait de savoir s’il doit être déclaré coupable ou pas, puisqu’il fait partie d’un réseau islamiste; dans les médias, à aucun moment il n’est jeté à la vindicte populaire et traité du moindre qualificatif péjoratif.

Les Serbes coupables, forcément coupables

Le baron belge Serge Brammertz, procureur du TPIY, se fait fort dans un entretien donné, le 25 mars 2016, au quotidien Le Monde, de déclarer : « Nous ne poursuivons aucun peuple, aucun pays, mais seulement un individu ». Mais, dans le même entretien, tous les noms qu’il cite comme coupables de crimes de guerre sont des Serbes : Karadzic, Mladic et Milosevic. Sans même s’en rendre compte, comme dans un réflexe automatique, le procureur du TPIY ne pense qu’aux leaders serbes en épousant ainsi la vulgate imposée depuis la fin des guerres yougoslaves ; les Serbes seraient coupables collectivement des guerres de Croatie, de Bosnie et du Kosovo. Or les chiffres sont là, intangibles : durant la guerre de Bosnie, sur 96 000 morts, 64 995 sont des musulmans bosniaques, 30 100 sont des Serbes orthodoxes et 7 338 sont des Croates catholiques, épousant en proportion de la population les chiffres du dernier recensement légal de 1991. Au Kosovo, sur 8000 morts, 4800 sont Albanais et 2700 sont Serbes, le reste des victimes appartenant aux minorités1. Ce sont donc bien à chaque fois des guerres civiles. Mais non, pour le procureur et une large partie du système médiatique, les Serbes sont forcément et à priori coupables.

En Croatie, on ne parle pourtant pas des 230 000 Serbes balayés en quatre jours par l’opération « Tempête » au mois d’août 1995. Le plus grand nettoyage ethnique depuis 1945 en Europe. Au Kosovo, on ne cite pas les 175 000 Serbes et les 80 000 Roms qui ont, depuis 1999, dû quitter leur région natale dans des conditions effroyables2. Les Etats-Unis, qui ont soutenu à partir de 1993 l’armée bosniaque et à partir du printemps 1995 l’armée croate, ne se déjugeront jamais, et c’est pourquoi lors de chaque commémoration d’une tragédie vécue par les Serbes depuis 1995, ils se font fort de ne mettre l’accent que sur le massacre de Srebrenica. L’OTAN, soutenue par les nations d’Europe occidentale, sait très bien les dégâts irrémédiables faits, lors des bombardements du printemps 1999 sur la Serbie, à la fois à l’encontre du droit international et contre tous les peuples et minorités de la province du Kosovo-Métochie, qu’ils soient Albanais, Serbes, Roms ou Goranis. Mais, à l’image d’un Bernard Kouchner, se disant lui-même publiquement ami d’Hashim Thaci et fermant les yeux sur les actions punitives de l’Armée de Libération du Kosovo (UCK), nos dirigeants par honte mal bue couvrent ces faits du voile impudique de la « lutte contre le dictateur Milosevic ».

« La crédibilité du tribunal est mise en question »

Les prisons de la Haye sont, un quart de siècle après les guerres yougoslaves, bien plus remplies que celles du Tribunal de Nuremberg un an après la Seconde Guerre mondiale. Parmi les dirigeants serbes, Biljana Plavsic y a déjà passé 12 ans ; Momcilo Krajisknik 13 ans ; le général Lazarevic 14 ans. Plus de 80 dirigeants serbes y sont ainsi passé depuis la création du TPIY; certains, comme l’ancien président Milosevic, y sont même morts. En revanche, le Croate Ante Gotovina (ancien légionnaire français) a été acquitté en appel le 16 novembre 2012 par le TPIY, alors qu’il avait été condamné à 24 ans de prison pour avoir commandité le massacre de 150 civils serbes en Krajina en août 1995. La décision finale du TPIY est tellement surprenante qu’elle a provoqué la protestation de l’ex-procureur du TPIY, Carla del Ponte : « je suis choquée… la crédibilité du tribunal est mise en question. ».

L’actuel Premier ministre de l’auto-proclamé Kosovo, Ramush Haradinaj, a été acquitté le 3 avril 2008 après moins de deux mois passés à La Haye, alors que des crimes de guerre dans la vallée de la Drenica commis en 1998 lui sont imputés. Neuf témoins à charge ont été assassinés ou sont morts dans des conditions suspectes durant un procès bien mal préparé par le TPIY. Mais il est de nouveau acquitté en novembre 2012. Pourtant sous le coup d’un mandat d’arrêt international émis par la Serbie, il est relâché par les Français en janvier 2017, après avoir été arrêté à l’aéroport de Bâle-Mulhouse.

Hashim Thaci, le président du Kosovo depuis avril 2016, n’a lui jamais été inquiété par le TPIY. Il aurait pourtant été impliqué dans les massacres de la vallée de la Drenica, ainsi que dans la mise à mort et le trafic d’organes de jeunes serbes durant la guerre du Kosovo de 1998-1999, selon les affirmations de l’ancienne procureur Carla Ponte; deux pièces à charge figurant dans un rapport du Conseil de l’Europe3 triggers the tooltip.

Deux poids deux mesures ?

Entre 1997 et 2005, 52 inculpations avaient été retenues par le TPIY, dont 45 contre des Serbes et 7 contre des Croates ; en 2001, 34 militaires ou hommes politiques serbes avaient été arrêtés en Bosnie-Herzégovine et emprisonnés à La Haye. Certains d’entre eux sont, depuis, décédés à La Haye. Les dirigeants et chefs de guerre musulmans sont moins inquiétés par le TPIY. Ainsi Naser Orić, ancien commandant des forces bosno-musulmanes de Srebrenica, avait été jugé par le TPIY pour crimes de guerre commis à la Noël 1993 dans les villages serbes autour de Srebrenica. Le général français Morillon, commandant les forces de l’ONU à Srebrenica, dira de ces actes : « dans la nuit de Noël orthodoxe, nuit sacrée de janvier 1993, Naser Orić a mené des raids sur des villages serbes… Il y a eu des têtes coupées, des massacres abominables commis par ses forces dans tous les villages avoisinants ». Il a néanmoins été acquitté en juillet 2007, au grand dam des Serbes de Bosnie, qui y voient la manifestation d’une justice partiale inféodée aux États-Unis. Son cas n’est pourtant toujours pas réglé et pourrait raviver les souvenirs des années 1990. Il a été arrêté et inculpé de nouveau en juin 2015 par un tribunal suisse, pour des crimes de guerre qu’il aurait commis dans les environs de Sarajevo en juillet 1992. En attendant son procès, cet individu est tout de même parvenu à se faire nommer… conseiller du Premier ministre bosniaque, Bakir Izetbegovic, fils de l’ancien président Alija Izetbegovic (décédé en 2003) !

C’est pourquoi le président de la République serbe de Bosnie-Herzégovine, Milorad Dodik réclame une enquête internationale indépendante. La lumière n’a jamais été faite sur certains événements survenus au début du conflit bosniaque. Les massacres de Markale sont deux massacres de civils commis soit par l’armée de la Republika Srpska (Serbes), soit par l’armée de la République de Bosnie-Herzégovine (musulmans), lors du siège de Sarajevo, sur le marché de la place de Markale. La première attaque, le 5 février 1994, fit 68 morts et 144 blessés, tandis que la seconde, le 28 août 1995, fit 37 morts et 90 blessés. Dans les deux cas, la provenance des tirs fut controversée. Les forces serbes assiégeant la ville ont affirmé ne pas être à l’origine de ces tirs, accusant au contraire l’armée de la République de Bosnie-Herzégovine de bombarder son propre peuple pour pousser l’Otan à intervenir. Lors de la première attaque, les rapports d’experts ne permirent pas de déterminer avec certitude la provenance des tirs de mortier. En revanche, l’attaque d’un quartier central de Sarajevo servira de prétexte à l’Otan pour mener les premières opérations militaires hors-zone de son histoire : en bombardant les lignes de l’armée de la Republika Srpska à l’été 1995, l’Otan prend fait et cause pour les musulmans bosniaques dirigés à l’époque par Alija Izetbegović.

Or, le 16 décembre 2015, un témoin cité par la défense de Ratko Mladić auprès du TPIY bouscule la version officielle du massacre de Markale. Le témoin anonyme GRM-11, se déclarant ancien garde du corps d’Alija Izetbegović, accuse trois hautes personnalités bosniaques musulmanes d’avoir provoqué le massacre de Markale : le président Alija Izetbegović, le général Sefer Halilović et le Reis-el-Ulema (haute autorité musulmane) Mustafa Cerić.

Ce dernier aurait ainsi déclaré, selon le témoin GRM-116 : « Chaque jour meurent de 50 à 70 des nôtres – musulmans bosniaques (Nda) – sans que personne n’en entende parler. Si en un seul endroit plus de 200 des nôtres meurent, le monde entier le saura ».

Et la lumière fuit

La stratégie de l’internationalisation de la question bosniaque a donc payé : en noircissant les intentions des leaders serbes, la partie musulmane peut couvrir ses méfaits.

Le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie a été créé pour faire des procès historiques; mais émanation directe des puissances occidentales, il imprime une vision anglo-saxonne du droit et, pire, ne cesse de créer une jurisprudence faisant peser des menaces sur les libertés publiques.

Par la longueur des procédures et la politique du « deux poids deux mesures », le TPIY s’est même transformé en tribunal d’inquisition. A trop poursuivre dans cette voie, au lieu de faire œuvre historique pour raffermir les plaies de guerres vieilles de plus de vingt ans, l’action systématique de ses jugements contre les élites militaires et politiques serbes des années 1990 ne peut que pousser, par un effet boomerang, une partie de la population dans les bras des mouvements nationalistes serbe d’un côté ou musulmans de l’autre.

Cachez ce passé que je ne saurais voir

Au fond, la signification réelle de ces jugements unilatéraux ne serait-elle pas à chercher dans la volonté d’effacer les erreurs de l’Occident dans le dossier yougoslave ? En effet, tous ces agissements répétés et inlassables ne sont qu’un moyen pour les Etats-Unis et ses affidés, non seulement d’en finir avec un monde où l’équilibre existait entre Est et Ouest, mais aussi de terminer le sale boulot commencé en 1995 à Dayton. En s’excitant tel un chien sur son os contre les leaders serbes du conflit bosniaque, le but ultime n’est-il pas de remettre en cause l’existence même de la République serbe de Bosnie, qui est  pourtant actuellement un rempart contre l’expansionnisme islamiste dans les Balkans ? En tapant sur les Serbes mais pas sur les musulmans bosniaques ou albanais, le but n’est-il pas de faire oublier que le terrorisme islamiste en Europe est né en Bosnie au début des années 1990, lorsqu’un certain Ben Laden, détenteur d’un passeport bosniaque, était reçu par le président bosniaque Alija Izetbegovic, auteur d’une « Déclaration islamique » voulant rayer de la carte la présence chrétienne dans les Balkans?4

Dans son acharnement contre les Serbes, le TPIY montre donc qu’il est un tribunal politique à la solde de ses commanditaires occidentaux. De cette façon, ils entendent peut-être parvenir à supprimer toute preuve de leur possible implication dans la résurgence de l’islamisme radical en Europe : il est désormais de notoriété publique que Madeleine Albright, bras droit de Bill Clinton en politique extérieure, a choisi et soutenu Hashim Thaci dès 1998, tout comme Alija Izetbegovic a été reçu par Bernard-Henri Lévy à Paris en janvier 1993. Le vent tourne, et ces dirigeants coupables eux aussi indirectement de crimes de guerre contre les peuples de Bosnie, de Serbie et du Kosovo, pourraient un jour voir le sort se retourner contre eux.

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