Une exposition a actuellement cours à Bruxelles, à l’espace Vanderborght, propriété de la ville, sous le titre : « L’ISLAM, C’EST AUSSI NOTRE HISTOIRE ». La société Tempora, soutenue à hauteur de 2,5 millions par l’Union européenne, via le sous-programme Europe Créative du programme culture, en est l’organisatrice.

Civilisation ou religion? Les deux en général!

Le titre est une dissertation à lui tout seul. Il est fait pour interroger tant il cultive l’ambiguïté. De quoi parle-t-on : de l’Islam (la civilisation) ou d’islam (la religion) ? Sur place, la graphie, tout en majuscule, ne prend pas partie. Le sous-titre présent sur certaines affiches, « l’Europe et ses héritages musulmans », laisse à penser que l’on parle bien de religion, sinon les adjectifs islamique ou arabo-musulman auraient été plus adaptés, puisque c’est habituellement ceux qu’on emploie pour désigner cette civilisation. Et si, le site officiel et le document de présentation insiste sur la dimension civilisationnelle, l’exposition elle-même joue sur les deux aspects.

Premier espace, une œuvre d’art est composée de livres fait d’un même marbre blanc, trois d’entre eux se détachent sur lesquels sont inscrits (dans cet ordre) : La Torah, La Bible et Le Coran. Et le panneau à côté de préciser : « Le judaïsme, le christianisme et l’islam entretiennent avec leurs livres fondateurs des relations marquées par une égale vénération pour la parole inspirée. » Outre le fait que cette affirmation est fausse (ces religions n’ont pas le même rapport à leur livre saint1), la visite commence donc bien par la dimension religieuse. Un arbre tressé avec des cordes sert à matérialiser l’idée que les trois religions sont issues d’une même souche. Parler de religions abrahamiques permet de rappeler ce qui les rassemble plutôt que ce qui les sépare. On peut alors affirmer que les deux civilisations (occidentale et islamique) proviennent d’un socle spirituel et intellectuel commun. C’est un peu vite oublier que, déjà, les reproductions du tableau de Rembrandt, Le sacrifice d’Isaac, et l’œuvre islamique en vis-vis représentant le sacrifice d’Ismaël, qui se trouvent à côté de l’arbre tressé, témoignent d’un désaccord entre chrétiens et Juifs d’un côté et musulmans de l’autre sur cet événement fondateur.

Pas si naïf que ça…

Ce n’est qu’après ce préambule que l’on passe à la civilisation avec des espaces dédiés à la présence musulmane en Andalousie et en Sicile, à la présence ottomane en Europe de l’Est, à la période coloniale… Pour le coup, ces parties sont bien traitées, loin de la naïveté habituelle. Nous sont ainsi présentés par vidéo des témoignages imaginaires d’une personne en situation de dhimmitude, d’une chrétienne esclave et femme d’un musulman, d’un chrétien enlevé jeune à sa famille pour en faire un janissaire, situation militaire avantageuse… Ils disent que tout n’est pas rose mais que tout n’est pas noir non plus. Et sur les panneaux on peut lire : « les contacts avec l’Europe sont faits de violence et de coopération à la fois. Plus curieux des Ottomans, que les Ottomans des Européens, ces derniers les étudient, apprennent leurs coutumes, s’en inspirent dans leurs lettres et leurs arts. » On notera au passage que la population de la Chrétienté est désignée sous le terme d’Européens alors que l’objectif même de l’exposition est d’affirmer que parmi les Européens, se trouvaient aussi des Arabes et des Ottomans.

Autre citation : « Évidemment, on connaît bien mieux l’Empire ottoman en Europe qu’on ne connaît l’Europe dans l’Empire ottoman. Les textes circulent, mais surtout dans le sens est-ouest. » Nouvelle glissade : l’Europe et l’Empire ottoman sont deux espaces distincts. Pourtant l’Empire ottoman ne s’est-il pas étendu jusqu’en Europe ?

La réalité est plus complexe que ça

Ces légers écarts doivent surtout nous faire sourire. Car ils témoignent de la difficulté de penser les espaces civilisationnels. On voudrait que tout soit simple, que « L’ISLAM soit aussi notre histoire », que nous soyons tous frères car tous fils spirituels d’Abraham. Mais le réel est toujours plus complexe : les « religions du Livre » ne sont pas toutes des religions centrées de la même manière sur un livre, les échanges entre différents espaces culturels sont souvent faits de violence… On peut d’ailleurs se réjouir que la période des croisades n’ait pas été traitée tant elle regorge de piège pour l’esprit d’aujourd’hui.

C’est ce réel que le titre de l’exposition tente d’évacuer. En ne précisant pas sur place s’il s’agit de l’Islam ou de l’islam, il évacue la complexité du réel et notre difficulté à l’appréhender par des concepts. Certes, la distinction entre politique et religion, et donc entre civilisation et religion, est beaucoup moins évidente dans le monde arabo-musulman qu’en Occident, ce qui peut expliquer la quasi-impossibilité de parler de la civilisation islamique sans évoquer la religion musulmane et justifier alors qu’on ne tranche pas. Sauf qu’en choisissant de ne pas trancher, les organisateurs envoient un message trouble : est-ce la religion musulmane ou la civilisation islamique qui a partie lié avec l’histoire de l’Europe ? Ou bien sont-ce les deux ? Cette question n’est pas anecdotique car ce n’est pas la même chose de dire que les échecs indiens et le café ont transité jusqu’à nous via les Arabes, que la tulipe vient de l’Empire ottoman, que les mots guitare et élixir viennent de l’arabe et kiosque du turc, ou qu’une religion a façonné notre vision du monde. Non, l’ensemble de l’Europe n’a pas été façonnée par la religion musulmane. Oui, son histoire a partie lié avec la civilisation islamique.

L’Union européenne nous déracine

L’autre nom qui, un temps, fut donné à l’exposition, Islam : en partie notre histoire ! 12 siècles de présence musulmane en Europe2, était plus juste. Mais que voulez-vous, ce n’était apparemment pas un assez bon slogan. Il fallait faire simple, être concis, marquer les esprits. Bref, évacuer le savoir pour faire place au « marketing ». Et probablement aussi provoquer.

N’est-il pas étonnant que l’Union européenne finance avec autant d’argent une exposition qui défend l’idée que l’ISLAM fait partie de notre identité, alors qu’elle refuse dans le même temps de reconnaître les racines chrétiennes de l’Europe ? Quel message envoie-t-elle ? Ainsi donc, cette institution nous déracine, ne laissant que la « tolérance » comme valeur commune, et nous convie à nous enraciner dans l’ISLAM. N’assumons pas que la Chrétienté a façonné l’Europe, admettons plutôt que l’ISLAM est une part de nous-même !

L’Union européenne rejette toute frontière culturelle pourtant indispensable pour se construire. De même qu’elle continue à envisager l’intégration de la Géorgie et qu’elle n’a mis un frein à l’intégration de la Turquie qu’après qu’Erdogan ait carrément appelé les Allemands d’origine turc à voter contre Merkel, l’UE ne met pas de frontière à sa politique culturelle. Avant de s’établir à Bruxelles, cette exposition avait lieu à Sarajevo. Sous prétexte que cette ville européenne fut fondée par les Ottomans, Europe Créative dépense au-delà des frontières de l’UE. De plus, des pays hors-UE, font déjà partie du programme Europe Créative et pourront, à ce titre, être désignés Capitale européenne de la culture. Un jour viendra où Tunis pourra aussi recevoir ce titre honorifique puisqu’elle participe déjà au programme !

Une bombe artisanale dans une malle Louis Vuitton

Le deuxième étage de l’exposition est bien différent : divers artistes y expriment des perceptions de la relation actuelle entre l’Europe et l’ISLAM. On trouve bien évidemment une foule évoquant l’immigration, des portraits de personnes de toutes les couleurs… Une salle évoque les fonds marins, plongeant le visiteur dans l’expérience du migrant qui se noie en mer méditerranée. L’avantage avec l’art, c’est qu’on peut toujours l’interpréter à sa guise : certains peuvent y voir une condamnation de l’appel d’air qui poussent les migrants à embarquer sur de frêles esquifs, d’autres y verront la cause d’un manque de générosité de notre part. D’autres œuvres sont plus directes : un portrait répété d’une femme, son enfant et son poupin sur fond noir qui se dévoilent peu à peu et sont vêtus de manière de plus en plus colorée ; une bombe artisanale dans une malle Louis Vuitton ; quatre burqas sur des mannequins, chacune aux couleurs d’un drapeau (États-Unis, Royaume-Uni, France et Allemagne) ; et, pour terminer, une couverture de survie en guise de drapeau avec les étoiles du drapeau européen en son centre.

Ainsi, le visiteur est laissé libre de se faire une opinion. Néanmoins, il est tout de même guidé par un panneau qui précise : « Il existe deux lectures des relations entre Européens musulmans et non musulmans. L’une est catastrophiste : les musulmans seraient incapables de démocratie, et inversement les « Blancs » perpétueraient les schémas hérités de la colonisation. L’autre est angélique : tout serait de la faute du déficit social des sociétés d’accueil. La première surévalue la culture ; la seconde l’évacue. / Les deux sont fausses. »

Tout cela pour dire quoi ? Que cette exposition n’est pas inintéressante du fait qu’elle interroge dans les deux sens. Mais pour dire aussi que, s’il est beau de s’interroger sur le rapport à l’autre, peut-être faut-il aussi s’interroger sur soi. Chercher à se connaître sans nécessairement passer par le regard de l’autre. Chose que l’Union européenne n’a toujours pas fait. Elle passe son temps à imaginer ce qu’elle pourrait être sans jamais prendre le temps de se demander ce qu’elle est. Comme Icare, elle s’envole haut, toujours plus haut…

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