C’est une tribune du Figaro signée Philippe d’Iribarne qu’il faut lire de toute urgence. L’anthropologue, spécialiste des identités culturelles et de leurs interactions, réagit à la publication d’un sondage effectué parmi un panel de 10 000 Européens qui se définissent comme musulmans. Publié en septembre dernier, le Second European Union Minorities and Discrimination Survey. Muslims – Selected findings dément bon nombre d’idées reçues, du moins si l’on prend la peine d’examiner ses résultats plutôt que ses conclusions.

Selon le vent, le voile

Là est d’ailleurs tout l’objet de l’étonnement d’Iribarne : faisant fi des données objectives recueillies, les enquêteurs insistent sur le ressenti, éminemment subjectif, des personnes interrogées afin de pouvoir se conforter dans leur préjugé : les musulmans d’Europe se sentent discriminés. Quand bien même seuls 20% des membres de l’échantillon déclarent avoir déjà subi des discriminations, 75% croient appartenir à une communauté discriminée. Quand un zélote d’Allah commet un amalgame à son avantage, personne ne crie au scandale.

Or, « on trouve chez les personnes interrogées des conceptions très larges de ce qu’elles entendent par discrimination », notamment « en y incluant des différences de traitement conformes à la loi, liées à la nationalité », souligne d’Iribarne. Certains emplois publics étant réservés aux ressortissants d’un pays, le refus opposé à un étranger souhaitant devenir fonctionnaire ne relève pas de la discrimination anti-musulmans. Il s’agit d’une disposition légale, éventuellement contestable, mais qui n’a strictement rien à voir avec la religion des individus. Encore faut-il avoir les idées claires et ne pas mettre sur le dos de l’islamophobie toute injustice – réelle ou fantasmée.

17% de discriminés au travail

De surcroît, si on élève les « discriminations » liées au niveau d’étude, de compétence et autres facteurs rédhibitoires à l’embauche (à cause desquelles je ne saurais postuler aux postes pourtant enviables de pilote de ligne ou de géophysicien), seuls 17% des musulmans interrogés déclarent avoir été effectivement discriminés sur un plan professionnel au cours des cinq dernières années.

Puisque le sujet est à la mode, venons-en au « harcèlement ». Là encore, la définition est large, du regard de travers aux actes de violence, 16% des hommes musulmans s’en disent victimes contre seulement 1.8% des femmes. Une infime minorité heureusement. Mais en grossissant le focus, on découvre une discrimination dans la discrimination, suivant le sexe, et pas dans le sens que dénoncent les féministes multiculs. Encore une bonne nouvelle à saluer : la ratonnade de femme voilée n’est pas monnaie courante en Europe !

Sans parler de l’écart entre les réponses, que d’Iribarne souligne à raison : « On a affaire à plusieurs sous-populations suscitant des réponses très contrastées. Tandis que la majorité ne se sent jamais discriminée, une minorité se sent discriminée à répétition – cinq fois par an en moyenne jusqu’à quotidiennement pour une partie » De là à penser que cette minorité opprimée est aussi la plus voyante et la plus revendicative (voile, barbe…), il y a un pas que le CCIF nous interdit de franchir…

Le métissage pour les autres

Et notre courageux universitaire d’aggraver son cas en cherchant le diable dans les détails : si 21% des musulmans originaires du Maghreb se disent discriminés par la police contre seulement 9% de ceux issus de pays asiatiques, « rien n’est dit sur ce que ces différences sont susceptibles de devoir à des divergences de manière d’être ». Refus de la mixité, entresoi, rejet des us et coutumes de la société d’accueil ? N’y pensons pas, l’enquête étant unilatéralement à l’écoute des petits bobos des musulmans, sans s’interroger outre-mesure sur leur contexte d’apparition.

Comme le résume d’Iribarne, cette étude révèle bien les angles morts de l’antiracisme. « En arrière-fond du rapport, la vision de l’intégration mise en avant est celle d’une accommodation mutuelle », indique l’anthropologue. L’enquête met ainsi sur un plan d’égalité cultures indigènes et allogènes, chacun étant censé faire un pas vers l’autre et accepter ses différences. Point de droit d’aînesse qui vaille, ce serait tomber dans le délit d’autochtonie ! Il y a quelques années, l’inénarrable Martin Hirsch l’avait expliqué le plus doctement du monde : que des Français de souche appellent leur enfant Mohamed et on pourra enfin parler d’intégration réussie !

A propos de métissage, 48% des musulmans interrogés accepteraient le mariage d’un membre de sa famille avec un non-musulman. Bonne nouvelle d’après les conclusions de l’enquête, qui voit la bouteille (presque) à moitié pleine.

Affinités électives

Quelles leçons tirer de tout ce fatras ? L’immense majorité des musulmans n’est pas problématique, « c’est seulement une petite minorité qui est source de problèmes pour la société d’accueil et suscite, de ce fait, des réactions négatives », conclut Philippe d’Iribarne. Allons un peu plus loin. On devrait se demander pourquoi les musulmans du quotidien, aussi pacifiques que vous et moi, s’approprient le lamento des plus radicaux de leurs coreligionnaires. A l’échelle de l’hexagone, un début de réponse nous est donnée par l’enquête de l’Institut Montaigne et les travaux du sociologue Tarik Yildiz.

Il ne suffit pas en effet de décrire la majorité silencieuse. Travaillée par un surmoi communautaire, la rue musulmane de France prend souvent fait et cause pour ses entrepreneurs médiatiques tels que Marwan Muhammad ou Tariq Ramadan, du temps de sa superbe. Pourquoi la majorité paisible s’identifie-t-elle à sa minorité ? Sans même parler de la queue de comète djihadiste, cette larme de fond se vérifie, notamment chez les plus jeunes, dont une frange importante, sinon majoritaire, est en sécession culturelle par rapport au reste de la société. Pendant le Ramadan, le regroupement communautaire bat son plein et beaucoup prennent naturellement plaisir à se retrouver entre musulmans pour rompre le jeûne. Au quotidien, c’est l’attachement au hallal et l’identification identitaire qui marque la frontière entre « eux » et « nous », les musulmans et « les Français » – comme on dit en banlieue. D’où la difficulté à dénoncer les brebis galeuses comme Salah Abdeslam, longtemps réfugié à Molenbeek au vu et au su de ses voisins comme naguère Yvan Colonna dans le maquis corse.

Mais ladite étude ne dit rien des territoires perdus de l’Europe où une charia de pacotille fait sa loi au détriment des musulmans les plus libres, de Sevran à Birmingham.

Confusion des ressentiments

Et les enquêtes victimaires comme celle-ci ne sont pas près d’inverser la tendance. En traitant les musulmans comme des citoyens passifs tout justes bons à rédiger des doléances, les sociologues d’Etat en font les spectateurs engagés de leurs propres vies.  Il est de bon ton d’essentialiser le prétendu fatalisme arabe au nom du « maktoub » alors que « destin » peut tout aussi bien se traduire par « masir », un avenir dont l’individu est acteur, et non simple sujet subissant un joug annoncé. Erigés en mineurs à vie, les musulmans du sondage nourrissent du « ressentiment », s’inquiète d’Iribarne. Une passion triste que Nietzsche associait à la morale des esclaves. Au fond, l’infantilisation des musulmans n’est-elle pas la seule islamophobie tolérée ?

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