Le groupe Téléphone, octobre 1984. SIPA. 00116283_000001

Bien sûr, le 12 novembre 1976, quand Jean-Louis Aubert, Louis Bertignac, Richard Kolinka et Corine Marienneau montent sur scène pour la première fois ensemble, ils ne s’appellent pas encore Téléphone. Un point d’exclamation fait office de signe de ralliement (quarante ans après, c’est un point d’interrogation qui joue ce rôle interloquant). Bien sûr, aujourd’hui, pour des raisons juridiques, la formation ne s’appelle plus Téléphone… il manque la fille (!). Voilà maintenant les Insus  qui apparaissent comme l’incarnation tardive du prophétique « Téléphomme », titre figurant sur le premier album du quatuor rock.

Ces Téléphommes auront réussi à franchir le Rubicon féminin (juste un autre genre) après des années d’atermoiements électriques en guise de reformation impossible. Corine n’étant plus de la partie, à son corps défendant, la ligne Téléphone, blindée juridiquement, ne pouvait être attribuée à nouveau. Et l’argent (trop cher ou pas assez) n’y a rien fait. Téléphone a vécu sa belle vie de 1976 à 1986, avec des compositions signées Aubert, voire Aubertignac (mot-valise éloquent), au départ. Mais les fastueux droits d’auteur générés par le succès commercial ont rapidement changé la donne, provoquant des luttes intestines fratricides. Par le jeu d’injonctions anticapitalistes, de remises à plat à la baguette, de mesures coercitives « démocratiques », le pactole a par la suite été réparti « équitablement » : toutes les chansons seraient créditées du nom des quatre musiciens à la SACEM, accord à effet rétroactif bien entendu, quand on sait que les deux premiers albums de Téléphone comportent les classiques – comprendre lucratifs – Hygiaphone, Métro (c’est trop) et surtout La bombe humaine. Un petit avenant prudent fut ajouté aux clauses combat : sur le plan juridique, l’entité Téléphone, c’est trois gars, une fille.

Les Insus, un « Tribute band »

Bien sûr, ils auraient pu faire comme les Doors survivants et tourner sous le patronyme audacieux The Doors of the 21st Century (avec The Doors écrit 10 fois plus gros). Mais « Téléphone du 21ème siècle », ça ne sonne pas. Les Insus (de secours?), voilà qui a une gueule d’atmosphère.

D’ailleurs, ces Insus sont vraiment un « Tribute band » confondant de réalisme (« Le meilleur groupe tribute à Téléphone, ça reste les Insus », dixit Bertignac) : le chanteur ressemble comme deux gouttes d’eau à Jean-Louis Aubert et en plus il chante comme lui, le guitariste a la même tignasse que Bertignac, il joue comme un dieu pour ne rien enlever à l’effet sosie, ne parlons pas du batteur, c’est le clone parfait de Kolinka !

Mais Téléphone nous manque, malgré tout : sa force de vie créative et régénérée d’album en album, son grain d’authenticité, son ivresse sonore, sa poésie urbaine toujours d’actualité, sa faculté de parler à la jeunesse, de la transporter hors les murs de toute nature, sans démagogie « engagée », sans look, sans autre volonté que de retranscrire la vie au-delà des vivariums institutionnels. « Écoute la chanson française et tu comprends la grande tare de ces gens : c’est qu’ils ne vivent pas ! » clame Téléphone en… 1978. Brassens, Brel, Ferré, Gainsbourg étaient toujours là pourtant. Que devrions-nous dire aujourd’hui, à l’heure de la télé-réalité augmentée, de la vie en société dictée par les algorithmes virtuels et conceptuels ?

Téléphone serait-il passé à travers le maillage du politiquement correct aujourd’hui ? 

Téléphone déclinait à sa façon le braconnage culturel cher à Michel de Certeau pour inventer en toute liberté son quotidien artistique. Le groupe n’hésita pas à brocarder la gouvernance de Mitterrand en 1982 (Ex-Robin des Bois), à dénoncer la novlangue déjà en germe en son temps (T’as qu’ces mots en… 1984), à critiquer l’aliénation de la société par le fric spéculatif (Argent trop cher), à dresser un tableau noir de la condition humaine (Cendrillon, écrite en pensant à Romy Schneider). Bien sûr, l’œuvre offrait bien d’autres réjouissances, optimistes, irradiant d’espoir, exhortant à l’urgence de vivre, à user de son libre-arbitre. Mais Téléphone, humain, trop humain, serait-il passé à travers le maillage du politiquement correct aujourd’hui ? La question se pose, avec ce point d’interrogation qui, finalement, va si bien au groupe, et aux Insus…

Aujourd’hui, samedi 12 novembre, date anniversaire de la naissance, en France, du rock radicalisé, les Insus se produisent au… Zénith de Paris. Est-ce un hasard ? C’est reparti pour l’an 40 !

 

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Sébastien Bataille
est l'auteur de nombreux ouvrages biographiques, dont Jean-Louis Murat est l'auteur de nombreux ouvrages biographiques, dont Jean-Louis Murat : Coups de tête (Ed. Carpentier, 2015). Ancien collaborateur de Rolling Stone, il a contribué à la rédaction du Nouveau Dictionnaire du Rock (Robert Laffont, 2014) et vient de publier Jean-Louis Murat : coups de tête ...
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