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100 ans d’Octobre 1917: “les bolcheviks ont réalisé un coup d’Etat magistral”

Entretien avec Gérard Conio

100 ans d’Octobre 1917: “les bolcheviks ont réalisé un coup d’Etat magistral”
Lénine et Trotski sur la place Rouge à Moscou, novembre 1919. Photo: Ann Ronan Picture Library

Cent ans après, octobre 1917 incarne toujours le renversement total de l’ordre ancien. Mais dans ce bouleversement général, on aurait tort de sous-estimer une certaine continuité due notamment au patriotisme et à la mentalité russe.


Causeur. Comme 1789, la révolution bolchevique d’octobre 1917 est réputée avoir fait passer un pays entier de l’ombre à la lumière. On a l’image d’un empire arriéré, avec des millions de paysans pauvres, sans prolétariat ni véritable bourgeoisie, transformé du jour au lendemain par l’insurrection communiste. Ce cliché est-il fondé ?

Gérard Conio[tooltips content=’Ancien professeur de lettres et de civilisation slaves, traducteur du russe et du polonais, Gérard Conio a récemment publié Béni soit l’exil ! (Entretiens avec Vladimir Dimitrijević, Éditions des Syrtes/L’Âge d’homme, 2017).‘]1[/tooltips]. La vérité est beaucoup plus contrastée. À la chute de l’URSS, le réalisateur Stanislav Govoroukhine a fait un film intitulé La Russie que nous avons perdue. Il y démontre qu’à la veille de la révolution, l’Empire russe était une puissance économique considérable qui, si elle avait continué son expansion industrielle et commerciale, serait rapidement devenue la plus grande puissance européenne. Grâce à des ministres extrêmement dynamiques et compétents comme Serge Witte, spécialiste des chemins des fer, ministre des Finances sous Alexandre III puis chef du gouvernement de Nicolas II, l’empire tsariste était devenu le premier producteur mondial de blé, de pétrole, de charbon, le cinquième producteur d’acier. Les travailleurs des usines Poutilov, fabriquant des locomotives et du matériel roulant, qui ont participé à l’insurrection d’octobre, étaient aussi bien payés que ceux de Ford ou de Krupp. Mais il existait en même temps d’énormes inégalités entre une élite parasitaire et des masses analphabètes et incultes.

En tout cas, les ouvriers n’ont pas attendu la révolution d’Octobre pour que leur condition s’améliore…

Il faut se garder de globaliser. Avant le renversement du tsarisme en 1917, il y a eu la révolution de 1905, suivie d’une répression qui a anéanti les effets des réformes de Witte, notamment ses mesures de protection sociale. Witte, jugé trop libéral, fut congédié en 1906 par Nicolas II, qui mit alors en œuvre une politique de « terreur économique » destinée à briser les tentatives de subversion.

Pour autant, dans sa grande majorité, la population russe était encore paysanne, le prolétariat commençait seulement à émerger et la classe bourgeoise était en train de se constituer. Il n’y avait donc ni véritable société civile ni classe moyenne. Cependant si octobre 1917 a été une rupture brutale, c’est bien sur le plan idéologique. Ainsi, la révolution bolchevique a été une révolution des idées destinée à émanciper une population asservie par l’autocratie et en grande partie arriérée. Les bolcheviks prétendaient donner au peuple des pouvoirs qui lui avaient toujours été refusés, ce que Lénine a résumé dans son mot d’ordre : « Pillez les pillards ! »

Les trois quarts des officiers de l’Armée rouge venaient de l’armée tsariste

En octobre 1917, les bolcheviks ont-ils appliqué ce slogan radical à la faveur d’une révolution populaire ou d’un coup d’État ?

La révolution d’Octobre est née de la rencontre entre les aspirations d’un peuple et l’œuvre d’un homme. Sans la volonté obstinée de Lénine, l’URSS n’aurait jamais vu le jour. Comme l’explique le livre de Malaparte, Technique du coup d’État, les bolcheviks ont réalisé un coup d’État magistral en occupant tous les points névralgiques de Pétrograd, pratiquement sans effusion de sang ni résistance. Le palais d’Hiver a été investi si rapidement que la population de la ville s’est à peine aperçue que les bolcheviks, déjà membres de l’assemblée constituante, prenaient le pouvoir. Cependant, le plus difficile n’est pas de conquérir le pouvoir, mais de le conserver.

Pour y parvenir, les bolcheviks ont-ils radicalement rompu avec les élites tsaristes ?

Au contraire, ils se sont appuyés sur un nombre considérable d’anciens cadres tsaristes. Il s’est produit un gigantesque transfert de compétences. Les trois quarts des officiers de l’Armée rouge venaient de l’armée tsariste : Trotski a décidé de les intégrer lorsqu’il s’est rendu compte qu’il risquait de perdre la guerre civile.

Il y a des exemples fameux. Le comte Alexeï Ignatiev (1877-1954), attaché militaire à Paris avant la révolution, appartenait à la grande noblesse russe, son père étant même un absolutiste opposé à l’instauration d’un parlement, la Douma. Alors qu’il gérait les biens russes à l’étranger, il a fini en 1924 par tout donner aux bolcheviks, puis a été reçu en triomphateur à son retour en URSS ! Quant au premier commissaire aux Affaires étrangères de Lénine, Gueorgui Tchitchérine (1872-1936), dont j’ai traduit l’essai sur Mozart, c’était un homme de l’Ancien régime. Il a été formé par son oncle, grand écrivain libéral effrayé par la perspective d’une révolution socialiste.

Pourquoi tant de dignitaires tsaristes ont-ils tourné casaque rouge ?

À leurs yeux, le patriotisme primait l’intérêt de classe. Ils étaient conscients que le parti bolchevik était le seul capable, par ses convictions jacobines, de maintenir la puissance russe, l’État et même l’empire. Une formule de l’époque comparait alors l’URSS à un gâteau : rouge à l’extérieur et blanc à l’intérieur. On en a la confirmation dans les écrits de Lénine lui-même, qui parle de « capitalisme d’État ». Il ne veut pas du tout rompre avec les éléments du passé utiles pour créer une société nouvelle. Le régime bolchevique a fait appel à des gens qualifiés dans toutes les sphères de l’État (économique, militaire, diplomatique…). Même si Staline a mené au forceps – et au prix de millions de morts – un grand bond en avant industriel à partir de 1929, des transferts technocratiques ont eu lieu dès 1917.

Cela paraît paradoxal que des segments entiers de l’Ancien régime aient soutenu un régime théoriquement fondé sur l’égalité et le renversement des puissants…

La révolution bolchevique a moins été mue par un désir de richesse et de pouvoir qu’animée par un désir de justice et d’émancipation. Il faut lire les mémoires du prince Youssoupoff pour voir quelle était la vie des hobereaux et autres nababs aux richesses immenses. Si des millions de Russes se sont ralliés à la cause de ce qui n’était au départ qu’un groupuscule, c’est que les bolcheviks étaient la seule force politique opposée à la guerre et promettant la terre aux paysans. Aujourd’hui, les ouvriers se battent pour leur salaire et de meilleures conditions de vie, mais ce qui motivait les prolétaires et les paysans qui ont adhéré à la Révolution russe n’avait rien de lucratif. C’est une sorte d’idéalisme sauvage, de volonté de renverser des siècles de servitude et d’injustice.

Pourtant, le servage avait été aboli par Alexandre II dès 1861. En cinquante ans, les réformes agraires n’avaient-elles donc pas porté leurs fruits ?

Non, elles furent un échec qui a nourri le sentiment d’humiliation des paysans. Le régime tsariste reposait sur la primauté de la noblesse qui, malgré les réformes, possédait encore la plus grande partie des terres. On a beaucoup glosé sur les paysans qui, bien avant la révolution, recevaient à coups de fourches les agitateurs venus de la ville pour les inciter à se rebeller. Mais cette fidélité servile des serviteurs à leurs maîtres cachait une véritable haine de classe que la révolution a mise au grand jour dans un déferlement de violence incontrôlée. Une première phase d’anarchie postrévolutionnaire ressemblait aux jacqueries anciennes. Les Jours maudits de Bounine et les Pensées intempestives de Gorki retranscrivent bien ce climat apocalyptique où les paysans chassaient les propriétaires et s’emparaient de leurs terres. Cela s’ancre dans la longue histoire des soulèvements contre le centralisme étatique de l’Empire russe, de Stenka Razine à Pougatchev.

Après cette période d’anarchie, la révolution est entrée dans une phase de remise en ordre. Lénine avait bien compris les leçons de la Commune de Paris, qui fut une révolte anarchisante et idéaliste, aussi a-t-il construit un ordre politique centralisé inspiré du modèle jacobin. Et la mentalité russe a joué un rôle considérable dans le maintien de ce système.

L’Union soviétique se voulait universelle. Qu’avait-elle donc de spécifiquement russe ?

Le régime soviétique prétendait agir au nom d’un idéal communautaire au-dessus des intérêts individuels et matériels. Dans ses Mémoires d’un révolutionnaire, Victor Serge constate que l’esprit révolutionnaire est au fond très proche de l’esprit chrétien orthodoxe russe : un goût pour le sacrifice, l’abnégation et le don de soi. Tout cela fait que la mentalité russe était bien plus favorable à la révolution d’Octobre que celles des pays occidentaux où l’esprit démocratique libéral bourgeois se développait.

L’URSS a défendu le culte des monuments, des musées, le respect et le port de l’uniforme à l’école

Souvent acquis aux principes libéraux qui furent ceux de la révolution de février 1917, comment les artistes ont-ils réagi à l’insurrection bolchevique ?

La plupart des créateurs de ce qu’on a appelé l’Âge d’argent (1892-1921), dans tous les domaines de l’art et de la culture, se sont immédiatement opposés au bolchevisme (Merejkovski, Berdiaev, Chestov, Akhmatova, Mandelstam, etc.). En revanche, les « novateurs » formant l’avant-garde – les écrivains, peintres et poètes, qui voulaient rompre avec l’académisme et créer des formes nouvelles – ont presque tous adhéré à la révolution d’octobre (Maïakovski, Malevitch, Eisenstein, etc.) Ceux-là ont vu dans le mouvement bolchevique la possibilité de réaliser leurs aspirations car les courants artistiques de l’époque se trouvaient dans l’impasse. Cet engagement donnait un sens à ce qu’on appelait « l’art de laboratoire », c’est-à-dire l’expérimentation de formes nouvelles, qui se traduisait notamment par le passage de la peinture au design. En se mettant au service de la production industrielle, selon les préceptes du constructivisme, ces artistes-ingénieurs donnaient à leurs créations une nouvelle destination et un nouveau sens.

Art et science sans conscience prolétarienne n’étaient que ruine de l’âme aux yeux de Moscou. L’URSS a soumis les artistes et les scientifiques tels que Lyssenko aux dogmes soviétiques, non ?

En introduisant la notion de « compagnons de route », les autorités soviétiques ont accepté la liberté de création aussi longtemps qu’elles ont eu besoin des artistes, des écrivains et des savants qui acceptaient la règle du jeu. Engagement politique et engagement artistique ne se recoupent donc pas entièrement. Lorsqu’il était dans l’émigration, Lénine aspirait à créer une culture authentiquement prolétarienne, qui aurait été inspirée par le prolétariat lui-même. Mais, une fois, à l’épreuve du pouvoir, prenant conscience qu’il était irréaliste d’en demander autant à des masses incultes, Lénine et Trotski ont préféré mettre la culture bourgeoise au service du prolétariat. Indépendamment du bilan humain du soviétisme, l’URSS a permis l’alphabétisation et l’instruction de l’ensemble de la population.

Et le pays a hérité de cet acquis. De Gaulle prédisait que la Russie absorberait le communisme comme le buvard l’encre. Vingt-cinq ans après la chute de l’URSS, Moscou voit-elle aujourd’hui resurgir des traces de l’Ancien régime ?

Il faut bien admettre que la Russie n’a jamais vraiment renoncé au conservatisme. Au début de l’URSS, si la société a bel et bien été bouleversée par l’élan révolutionnaire, un désir de renversement de l’ordre établi, cette déferlante n’a pu mettre à bas l’attachement aux traditions, au passé, à l’identité orthodoxe. Au fond, la société soviétique a très vite perdu sa force révolutionnaire. Avant même que Staline inaugure une politique de restauration de l’identité nationale russe, l’URSS a défendu le culte des monuments, des musées, le respect et le port de l’uniforme à l’école. Tout ceci paraît aujourd’hui terriblement ringard aux sociétés occidentales ! Encore aujourd’hui, les enseignants russes s’adressent aux enfants avec un esprit familial tout en imposant une grande discipline.

Certains en déduiraient que la société russe est définitivement fâchée avec l’idée de démocratie. Dans la Russie de Vladimir Poutine, libertés et État de droit sont-ils seulement concevables ?

Poutine s’appuie sur un rejet général de tout ce qui peut ressembler à la démocratie. Cela ne signifie pas pour autant l’absence totale de libertés. Mais pour la majorité de la population russe, la prétendue démocratie des années 1990 a été une catastrophe qui s’est traduite par l’enrichissement de quelques oligarques. Ces individus souvent issus de la bureaucratie soviétique se sont approprié d’anciens secteurs publics, ce qui a tué dans l’œuf tout désir de démocratie en Russie. Dans la culture russe, très marquée par la religiosité et l’esprit de communauté, des notions comme le droit et la propriété n’ont pas la même force qu’ici. D’un autre côté, la prégnance du christianisme en Russie suscite l’intérêt pour autrui sous la forme d’un grand élan d’humanité et de fraternité. Spontanément, un Russe s’intéresse à autrui plutôt qu’à lui-même. Ceci constitue un grand atout par rapport à l’Occident.

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Octobre 2017 - #50

Article extrait du Magazine Causeur


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est journaliste.

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