despot miel krajina

Écrivain-éditeur suisse d’origine serbo-croate, Slobodan Despot vient de publier Le Miel (Gallimard). Ce conte polyphonique narre l’aller-retour au pays natal de Vesko le Teigneux, qui doit exfiltrer son père apiculteur de son village natal reconquis par l’armée croate. Sans pathos ni ressentiment, Despot nous guide au pays des ruches à flanc de colline, où les ogres bourrus montrent une émotion contenue face aux atrocités interethniques du milieu des années 1990. Le Miel interroge avec grand style l’identité et l’histoire d’une terre et d’un peuple meurtris sur lesquels son auteur a bien voulu revenir.

L’essentiel de votre roman, Le Miel, se déroule entre Belgrade et la Krajina, région croate peuplée par des Serbes qu’occupe l’armée de Zagreb. Pourquoi avoir choisi cet épisode des guerres de Yougoslavie comme toile de fond de votre livre, au détriment d’événements non moins tragiques tels que le siège de Sarajevo (1992-1996) ou les bombardements de l’OTAN sur la Serbie (1999) ?

Permettez-moi de préciser l’échelle des proportions : l’éradication de la République serbe de Krajina en août 1995 par l’armée croate encadrée par des conseillers militaires américains a bien été la plus vaste entreprise de nettoyage ethnique en Europe depuis 1945. Une province entière vidée, quelque 225 000 personnes chassées de leurs foyers, des milliers de morts et de disparus, tout cela en quatre jours…
Que ce cataclysme ait échappé au radar et à la conscience des Occidentaux est en soi un indice de la propagande qu’on a subie au temps de cette guerre. Cela dit, les grands événements ne font pas forcément les bonnes histoires et l’anecdote est souvent plus éloquente pour le romancier que le haut fait. Dans Le Miel, cette tragédie majeure n’est donc évoquée qu’en creux, par le fait même que mes protagonistes évoluent dans un désert au cœur de l’Europe.

Si j’en crois votre héroïne Vera, le désert yougoslave est en grande partie imputable à l’ancien régime titiste, qui redessina les frontières internes à sa guise au risque de provoquer un retour du refoulé ethnique…

Le régime titiste n’a pas seulement refoulé les identités ethniques, il les a aussi aiguillonnées en fonction de son propre confort et de sa propre survie. Il en a même créées! Du coup, il est le premier responsable de la conflagration. Au-delà du cas yougoslave, le refoulé en question n’est pas spécifiquement ethnique, il touche au noyau même de l’être humain, de sa respiration et de son besoin vital de liberté. Il y a dans l’idéologie communiste une passion transformiste qui n’a cessé de frustrer les êtres, de les avilir et de les confiner à mesure qu’elle prétendait les éduquer et faire leur bonheur. L’ingénierie des âmes est le propre de la modernité en général, seul le dosage varie. Si je me suis attaché au miracle du miel, c’est parce qu’il nous ramène à des dimensions de notre être qui échappent à ce conditionnement.

Dans la majeure partie du Miel, le narrateur cède la parole à une femme qui rapporte le récit d’une famille serbe de Krajina croisée au cours de ses pérégrinations. Cette double mise en abyme vous a-t-elle aidé à prendre un peu plus vos distances avec l’intrigue ?

Il y a de cela. C’est aussi une manière d’entrelacer deux paraboles : l’une sur le conflit — père-fils, modernité-tradition, réalité vécue-réalité médiatisée, présent-histoire —, l’autre sur la guérison, et d’enluminer celle-là par celle-ci. Le cœur du roman est, à mon avis, une fable sur les vertus de la littérature: le récit y est rédempteur à tous les niveaux. La littérature n’est crédible que lorsqu’elle se suffit à elle-même. De fait, je n’ai pu raconter cette histoire, bien des années après l’avoir entendue, que lorsque le souci littéraire, dans mon cœur, l’a emporté sur l’envie de rendre justice et de redresser les torts.

Justement, loin de vouloir vous faire l’avocat aveugle de la Serbie, vous évoquez un épisode méconnu de la Seconde guerre mondiale, laquelle vit des prêtres croates catholiques pour empêcher certains massacres antiserbes. Au cours des différentes guerres intra-yougoslaves,  les autorités ecclésiastiques ont-elles mis un frein aux exactions de chaque camp ?

Cela est en effet arrivé durant la guerre de 1941-1945, ne serait-ce que dans un village où un curé s’est posté devant la porte d’une église pleine d’orthodoxes que les oustachis s’apprêtaient à brûler. Mais cette réalité a été quasi-unilatérale. Le haut clergé croate était du côté du pouvoir oustachi et de l’Axe, le clergé orthodoxe dans les camps. Pendant que le cardinal Stepinac, primat de Croatie, s’affichait avec le régime de Pavelić et les dignitaires nazis, le patriarche serbe Gavrilo était interné à Dachau avec Mgr Nicolas Velimirovitch, l’un des grands théologiens du XXe siècle. Des évêques serbes demeurés dans l’Etat indépendant de Croatie furent suppliciés. Au Vatican, seul le cardinal français Eugène Tisserant condamna le sort réservé aux chrétiens orthodoxes dans cette épuration confessionnelle.

Au cours des guerres récentes, les appels à l’extermination ecclésiastiques furent plus clairsemés, ou plus voilés, mais les exhortations à la retenue adressées à son propre camp ne furent guère plus audibles. Je connais les homélies du patriarche Paul (traduites à L’Âge d’Homme sous le titre Dieu voit tout). Je serai heureux et rassuré si l’on m’en cite d’autres.

Les affrontements armés entre serbes orthodoxes, catholiques croates et albanais musulmans ont-ils entraîné des guerres de religions ? N’étaient-ce pas plutôt des luttes entre nationalismes ?

Ces guerres ont vu s’affronter des gens foncièrement déracinés puis rempotés comme des tulipes hollandaises, chez qui des attachements candides, innés et organiques à une communauté, ses rites, ses croyances, ses goûts et ses odeurs avaient été en grande partie remplacés par des hologrammes. Des sentiments qu’ils croyaient naturels et infalsifiables se sont transformés en représentations idéologiques, au moyen des médias de masse, qui n’avaient plus qu’un rapport lointain aux traditions archaïques transmises par la famille.

Dans son essai L’Abolition de l’Homme , C. S. Lewis a décrit cette désincarnation du sentiment d’identité chez les populations modernes. Puis Alexandre Zinoviev en a illustré l’application industrielle. Zinoviev me répétait toujours que l’idéologie est une structure mentale dont le contenu est indifférent. Aujourd’hui, il suffit de tourner un bouton pour transformer de naïfs «citoyens du monde» en fascistes ethnocentriques, et vice-versa. On l’a éprouvé ailleurs, et vous le verrez bientôt en Europe de l’Ouest.

Le Miel, Slobodan Despot, Gallimard, 2014.

*Photo : SIPA. 00507534_000010.

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