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Nos sociétés libérales et démocratiques engluées dans un totalitarisme soft?


Le Polonais Ryszard Legutko soutient une thèse dérangeante mais qui a connu bien peu d’échos dans son essai The Demon in democracy: totalitarian temptations in free societies… Michèle Tribalat l’a lu.


Ryszard Legutko est un professeur de philosophie polonais. Député européen, membre du PIS (Droit et justice), il est coprésident depuis 2017 du groupe des Conservateurs réformistes européens. En 2016, il a publié un livre très dérangeant qui explore les similarités entre le communisme et la démocratie libérale telle qu’elle a évolué au cours des dernières décennies. Ce livre nous éclaire sur les sources de la singularité des anciens pays communistes et des incompréhensions qu’elle génère à l’intérieur de l’UE.

L’UE représente l’esprit de la démocratie-libérale dans sa version la plus dégénérée

Ryszard Legutko, lors de ses séjours à l’Ouest dans les années 1970, avait été troublé par l’empathie des Occidentaux envers le communisme et leur hostilité aux anti-communistes. Les démocrates-libéraux d’alors partageaient-ils des principes et des idéaux avec les communistes ? Cette idée lui revint en tête dans la Pologne post-communiste.

There is no alternative

Si Ryszard Legutko voit bien les différences fondamentales entre les deux systèmes, il s’interroge sur les similarités difficiles à ignorer. Comme le système communiste, la démocratie libérale a un projet modernisateur qui amène à voir le monde comme l’objet d’un travail technique novateur. Mais, en démocratie libérale, les gardiens officiels de la doctrine n’existent pas et si elle perdure c’est par l’adhésion des gens eux-mêmes. La démocratie-libérale, comme le communisme, est censée être le stade ultime de l’histoire de la transformation politique et est perçue comme n’ayant pas d’alternatives. Par leur caractère ultime, les deux systèmes constituent des utopies.

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De la formule de Churchill en 1947, on a généralement retenu que la démocratie était le meilleur des régimes, dont les défauts seraient surmontés par plus de démocratie. Cette affirmation rappelle celle selon laquelle les défauts du socialisme seraient corrigés par plus de socialisme.

Après la révolution des années 1960, les Européens changèrent leur perception des politiques démocratiques pour se convaincre qu’elles se confondaient avec la modernisation, le progrès, le pluralisme, la tolérance et autres buts sacrés. L’UE représente l’esprit de la démocratie-libérale dans sa version la plus dégénérée, sans mécanisme clair de transmission du pouvoir et sans voie institutionnelle pour des électeurs qui voudraient changer sa direction politique, écrit Richard Legutko.

Emancipation des femmes et dictature du prolétariat

Si la politisation de la société s’est développée autrement qu’en régime communiste elle a eu des effets similaires sur les communautés traditionnelles. Les anciens liens communautaires doivent être remplacés par des liens plus modernes. Ainsi, dans le féminisme moderne, les femmes sont définies comme un équivalent assez proche du prolétariat chez Marx. Elles sont censées former un groupe politique transnational dont la seule raison d’être est l’émancipation générale et la libération de toutes les chaînes imposées par les hommes dans l’histoire.

L’homme idéologique est à la fois complètement suspicieux et absolument enthousiaste, dans un état constant de mobilisation

Le multiculturalisme pousse la politisation des sociétés démocrates-libérales encore plus loin, avec une tendance à l’homogénéisation du monde moderne, dissimulée derrière une rhétorique de la diversité culturelle. Comme son camarade communiste, le démocrate-libéral a politisé la vie privée, jusqu’au sexe.

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Même intrusion profonde dans la vie des citoyens. Toutes les pensées et modes d’expression évoluent dans le même cercle de clichés, slogans, anathèmes, arguments, dont on ne sort qu’à son détriment. Des universités, les excentriques inséparables de la tradition académique ont disparu.

Méfiance et dogmatisme

Tout est, par définition, politique et rien n’est trivial. On retrouve en démocratie-libérale le même travers que dans le communisme : traiter comme systémique ce qui est secondaire.

L’idéologie est une structure mentale qui combine deux traits contradictoires, écrit Ryszard Legutko : une méfiance extrême et un dogmatisme aveugle. L’homme idéologique est à la fois complètement suspicieux et absolument enthousiaste, dans un état constant de mobilisation.

Si, en régime communiste, un réactionnaire qui se défendait ne faisait qu’aggraver son cas, c’est aussi souvent le cas en démocratie-libérale. Un opposant qui soutient son point de vue reçoit des bordées d’insultes et est banni de la discussion publique. La stratégie de la prudence, dans les deux systèmes, consiste à réciter ce qu’on attend de vous avant de proférer quelque chose d’un peu téméraire. En démocratie-libérale, le degré de liberté est plus grand et les conséquences moins létales. Mais, dans les deux cas, la discipline linguistique est le premier test de loyauté à l’orthodoxie.

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Dans les sociétés fondées sur l’idéologie, il ne peut pas y avoir de loyauté divisée : « La correction idéologique est comme une pilule qui, une fois qu’elle est prise par le patient, améliore tellement son état physique qu’il lui faut réagir correctement quels que soient les circonstances et les problèmes rencontrés » (p. 138).

Le succès de Solidarńosc ne doit pas qu’à l’envie de démocratie libérale

La chute du communisme n’a pas peu fait pour rendre attractive la démocratie-libérale. Le malentendu en Europe vient de ce qu’à l’Ouest on a attendu un alignement sur l’orthodoxie démocrate-libérale quand les dissidents de l’Est, pour beaucoup, visaient le multipartisme et les élections libres. Ils luttaient pour une démocratie à l’ancienne, pour le patriotisme, la vérité, la justice et la loyauté vis-à-vis des traditions nationales et religieuses. Le succès de Solidarńosc n’aurait pas été possible sans le patriotisme et la ferveur religieuse. Pour les Polonais, la liberté c’était de ne pas avoir un gouvernement qui soumettrait les institutions, les lois, les normes et les mœurs sociales à une ingénierie aveugle, comme ils l’avaient expérimenté sous le communisme.

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Dans l’empire soviétique, beaucoup de gens pensaient qu’après le communisme la fabrique sociale serait restaurée, les gouvernements élus librement ayant à cœur de libérer un espace pour l’accomplissement de l’homme, lequel pourrait à nouveau se consacrer à des buts nobles que le régime précédent avait abaissés. Au lieu de cela, écrit Ryszard Legutko, ils eurent droit à l’invasion de nouveaux barbares, produits d’un Occident qui s’est, à un moment, retourné contre sa propre culture. « La médiocrité du système communiste fut préculturelle, celle de la démocratie-libérale est postculturelle » (p. 179). Ryszard Legutko craint que, sans compétiteur vigoureux, la démocratie-libérale finisse par régner, comme un tyran sur les aspirations humaines. Il se demande si un renouveau est possible et si le christianisme pourrait l’incarner par temps de sécularisation croissante…

Pauvres de nous

Contrairement à ce que beaucoup pensent, le monde démocrate-libéral moderne n’est donc pas si différent de celui rêvé par l’homme communiste. L’homme démocrate-libéral, lui non plus, n’est guère troublé par les stéréotypes qui nourrissent ses pensées, la politisation croissante de la vie sociale, le triomphe de la médiocrité et, si l’idée effleure son esprit, il se convainc vite de l’impossibilité de tout changement, sauf pour le pire.

Peut-être, écrit Ryszard Legutko, finirons-nous, ainsi par accomplir ce que les communistes avaient planifié: “the regime man”. Peut-être aussi sommes nous arrivés à un stade où l’homme moderne reconnaît la vérité basique de sa condition et s’en satisfait. Preuve pour certains que l’homme a fini par accepter sa nature quand pour d’autres ce sera la confirmation de son invétérée médiocrité.

>>> Retrouvez la version longue de cet article de Michèle Tribalat sur son blog <<<

Rêveries de deux baigneurs solitaires


À l’ère du tourisme de masse, une anthologie des voyages de Paul Morand rappelle que l’uniformisation du monde n’est pas une menace nouvelle. Pour retrouver l’essence du voyage, encore faut-il accepter qu’il soit une expérience intime, comme le montre la vie de Bruce Chatwin racontée par Jennifer Lesieur.


 

« C’était un temps béni nous étions sur les plages / Va-t’en de bon matin pieds nus et sans chapeau / Et vite comme va la langue d’un crapaud / L’amour blessait au cœur les fous comme les sages. » En plein cauchemar de la Première Guerre mondiale, Guillaume Apollinaire, dans ses Calligrammes, se souvenait avec une nostalgie lumineuse de son dernier été niçois avant 1914. On peut se demander, à l’époque du tourisme de masse, si son désir de plage n’est pas toujours celui recherché aujourd’hui, mais désormais dans une déception constante, par ces milliers de corps entassés que l’été va ramener dans une migration éphémère et forcée à la recherche, de manière informulée, de la fin de l’histoire, c’est-à-dire du vrai repos. Une fin de l’histoire fantasmée, où des corps disponibles, alanguis, désirables et désirants, seraient rendus enfin à leur innocence des commencements, à leur fraîcheur lustrale des origines. Un univers bleu et doré où le temps n’existe plus, où les après-midi prennent des allures d’éternité ataraxique, où la mer offre une perspective qui ne donne plus le vertige, mais nous invite à une intimité heureuse avec l’infini. Quelque chose qui serait à mi-chemin entre les Beach Boys et Le Cimetière marin de Paul Valéry, entre Surfer Girl et « Courons à l’onde en rejaillir vivant ! »

L’avènement du tourisme de masse

Cette fascination irrésistible du moderne pour la plage vécue comme une utopie, c’est sans doute Paul Morand qui l’a le mieux résumée dans le splendide et trop peu connu Bains de mer, bains de rêve qui date de 1960. Ce texte forme le cœur de l’anthologie qui paraît dans la collection « Bouquins », consacrée au Morand voyageur. Dans Bains de mer, bains de rêve, Morand retrace sa carrière de baigneur qui a été, pour lui, aussi importante que sa carrière diplomatique. Il a été ainsi le propre ambassadeur de ses plaisirs marins au Portugal, en Espagne, à Tanger, en Corse, en Sardaigne, en Italie, sur la côte dalmate, en Grèce, en Angleterre, en Belgique ou en Hollande : « Ne devrais-je pas confesser qu’il y a trente cinq ans, j’étais tout fier d’avoir traduit, dans des livres ou des poèmes, le crawl et le plongeon, que je n’ai vécu que pour l’eau et le soleil, aux dépens de ma vie sociale, morale, sentimentale, administrative, toutes mes vies ; que l’eau et le soleil furent pour moi une sorte d’opium ? » 

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Évidemment, l’homme de l’Europe galante, l’homme pour qui l’exploration du monde fut un émerveillement constant, mais inquiet, a compris, à cette date, que tout cela appartenait au passé. Et surtout que la plage est déjà, en 1960, devenue le symptôme le plus évident du désenchantement né des effets conjugués de la massification des plaisirs balnéaires et du grégarisme saisonnier. Il cite, non sans tristesse, l’un de ses poèmes des années 1920 dans lequel il faisait l’inventaire des plages où il avait été un baigneur solitaire : Woolwich, la mer Morte, le Lido, Key West, Royan, La Havane, Dieppe, Hong Kong, Deva et même Leith, « où il faut vraiment en avoir envie. » Et il constate que tout a changé : « Les lecteurs d’aujourd’hui doivent bien avoir ceci d’abord présent à l’esprit : il y a cinquante ans, les plages françaises étaient vides, l’été (sauf les plages situées à quelques heures de Paris), ainsi que les montagnes, l’hiver. Il y avait encore de la place dans la nature. Et du silence. » Morand écolo  ? Ce serait peut-être forcer la note. Encore que. Il y a dans Bains de mer, bains de rêve des visions saisissantes de fin du monde où la plage n’est plus l’endroit heureux d’une communion avec les éléments, mais se voit peu à peu couverte de « ces villes de toile qui ourlent désormais la frange de tous les rivages européens, comme dans un monde après la Paul Morand, à Marbella, 1960 Bombe. » Dès les années 1920, dans Rien que la terre, Morand voyageur comprend que nos manières de voyager finissent, à un moment ou à un autre, par entraîner une forme de divorce avec la nature, que notre intrusion n’est pas sans conséquence. Bien sûr, il garde en lui les principaux attributs de la mentalité de l’époque, persuadé d’une supériorité de l’Occident sur les peuples colonisés ; bien sûr, il s’inquiète d’une fin programmée de la race blanche en vieux lecteur de Gobineau, mais de manière plus surprenante, il y a aussi ce tableau d’un être humain qui devient étranger aux autres formes du vivant qu’il oublie de préserver : « Je rêve d’un pacte de sécurité entre l’homme et les animaux, où chacun cessant d’obéir à la loi de la jungle, s’engagerait à se respecter en s’aimant. » 

Le monde s’uniformise dangereusement

Quand on parle de Morand, les clichés ont la vie dure. Morand n’est pourtant pas seulement ce golden boy des Années folles, ce dandy mutique des chancelleries aux allures de Bouddha qui commande ses costumes sur mesure à Saville Row, il est aussi pétri d’inquiétudes pour une planète qu’il sillonne et dont il s’aperçoit que la beauté est aussi fragile que le verre de Murano qu’il adorait. Ses émerveillements, dans ses récits de voyage comme dans ses nouvelles et ses romans, n’affaiblissent jamais la lucidité du regard. L’écriture merveilleusement claire transcende sa simple légende de nomade chic ou d’homme «  affligé du mouvement  », pour reprendre l’expression de Nimier, et donne une tout autre coloration à son cosmopolitisme pour ceux qui veulent bien le lire un peu sérieusement. On ne voyage plus, nous dit déjà Morand, on fait ses courses dans un hypermarché planétaire dont les rayons s’uniformisent dangereusement.

Ce processus est aujourd’hui parvenu à son stade ultime, absurde, tragique et ridicule : on a récemment appris que 11 alpinistes étaient morts depuis le début de 2019 dans l’ascension de l’Everest, devenu l’objet d’un business touristique délirant, à cause de véritables embouteillages à 8 000 mètres d’altitude. Cette folie mortifère, Morand l’interrogeait dans Bains de mer, bain de rêve : « Est-ce hasard, ou fûmes-nous les premiers, par l’exemple et par l’écriture, à donner le signal de l’immense ruée actuelle vers l’eau et vers les cimes ? »

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Il est l’un des premiers à poser cette question, ce qui fait de lui un pionnier de ceux qu’on regroupe un peu hâtivement aujourd’hui sous le nom d’« écrivains voyageurs » et qui rencontrent un grand succès de librairie. Un succès révélateur chez les lecteurs d’un sentiment de perte né de la transformation, au siècle dernier, du voyage en tourisme, c’est-à-dire du remplacement d’une rencontre aventureuse avec le monde par sa consommation ostentatoire. Pour tout dire, il est peut-être le premier de nos écrivains à avoir compris qu’on ne pouvait plus voyager innocemment.

L’éloignement véritable devient impossible

Tout l’intérêt de cette anthologie de ses Voyages, établie et présentée par Olivier Aubertin, est dans la confrontation de Bains de Mer, Bains de rêve à d’autres textes antérieurs de Morand. Elle souligne l’ambiguïté d’un écrivain réactionnaire – on ne reviendra pas ici, encore une fois, sur son attitude collaborationniste pendant l’Occupation – qui entretient pourtant des relations ambiguës avec la modernité technologique comme l’automobile, la radio, l’avion. On trouvera ici, par exemple, un essai révélateur, intitulé « De la vitesse », extrait de Papiers d’identité. Le texte date de 1931. Morand y oscille en permanence entre l’effroi et l’extase. La vitesse, il confie l’avoir beaucoup aimée. Elle a été, et c’est tout de même ce qu’il y a de plus important pour un écrivain, un des éléments qui a créé son style unique, qui lui a donné cet art consommé de la métaphore éclair, de l’art de la concentration, de l’image qui fait de lui un surréaliste sans le surréalisme : on notera au passage qu’André Breton a été l’un de ses premiers admirateurs et que dans cet essai, Morand cite élogieusement Philippe Soupault.

Bruce Chatwin, 1979. Photo: Ulf Andersen / Aurimages / AFP
Bruce Chatwin, 1979. Photo: Ulf Andersen / Aurimages / AFP

La vitesse permet non seulement de voyager vite – ce qui est un oxymore –, de découvrir le monde « en quatre vingts francs » plutôt qu’en quatre-vingts jours. Mais la vitesse, en se banalisant, déforme les décors et les êtres. L’homme pressé, titre de son plus célèbre roman, est heureux de voir l’aiguille atteindre les 100 km/h sur le compteur de sa Packard flambant neuve jusqu’au moment où ce train d’enfer devient banal et engendre une monotonie paradoxale de l’accélération  : «  La vitesse tue la forme. D’un paysage vu à 500 à l’heure, que reste-t-il ? Rien. » La vitesse est ce délit de fuite qui ne mène plus nulle part. Morand l’expliquait déjà dix ans plus tôt dans Rien que la terre, titre ambigu qui laisse entendre que la Terre réduite par la vitesse n’est plus grand-chose et donne l’impression de « vivre à l’étroit sur une boule » ou « dans ce compartiment fermé à clé, scellé dans la classe unique de cette petite sphère perdue dans l’espace. » Les perceptions s’altèrent, les sentiments aussi et le mouvement, en abolissant la distance, rend impossible un véritable éloignement. Enfin, pardessus tout, la vitesse signe la fin du plaisir aristocratique d’être injoignable.

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Injoignable, le voilà le désir secret du voyageur. Il ne veut pas forcément aller loin : « Aimons la vitesse qui est le merveilleux moderne, mais vérifions toujours nos freins. » Le vrai voyageur veut d’abord se retrouver lui-même et il ne voit plus que le voyage pour ce faire, car il connaît la vieille malédiction pascalienne qui veut qu’il soit impossible à l’homme de demeurer seul dans sa chambre. À la différence de l’homme pascalien, le vrai voyageur estime que c’est dans l’errance, le nomadisme, qu’il peut enfin comprendre qui il est. Il lui faut donc apprendre à voyager différemment.

C’est à ce titre qu’on lira avec intérêt le bel essai biographique de Jennifer Lesieur sur Bruce Chatwin, Tu marcheras dans le soleil. Bruce Chatwin (1940-1989) a connu un immense succès avec En Patagonie, en 1977, qui a renouvelé la littérature de voyage. Biographe de Jack London, Jennifer Lesieur sait raconter la vie de cet Anglais courant d’air, au physique d’ange mais à l’âme tourmentée, un Rimbaud (le titre du livre est un vers du poète aux semelles de vent) dont l’errance est en même temps un moyen de se fuir et de se comprendre. Parlant d’En Patagonie, elle note : « Après tout, son livre n’était pas un livre sur la Patagonie. » Tout Chatwin est là, également résumé dans le titre d’une anthologie posthume Qu’est-ce que je fais là. Sans point d’interrogation, surtout. Parce que si Chatwin sait où il va, voire pour quoi il y va, il attend que le voyage en soi l’éclaire sur lui-même.

Brillant élève qui abandonne ses études, expert autodidacte chez Sotheby’s, homosexuel marié avec une femme qui le savait, journaliste occasionnel, un peu archéologue, mondain curieux, il rencontre nombre de célébrités, dont Malraux : « Malraux est seul. Il ne peut pas avoir de disciples. Il ne s’est jamais permis le luxe d’une croyance politique ou religieuse définitive, et il est trop remuant pour accepter la discipline de la vie universitaire. Il est inclassable, ce qui dans un monde de -ismes et de -logies est également impardonnable », écrit-il. On croirait un autoportrait.

Ce grand collectionneur et grand bibliophile, passions éminemment sédentaires, a pourtant toujours préféré les départs aux retours, au point de développer une véritable éthique du nomadisme. Que ce soit en Afghanistan, en Grèce, à New York, en Inde ou en Patagonie, Chatwin est d’abord un piéton. Certes, il vit à cent à l’heure, mais il marche lentement. Pour lui, le monde est la mesure de l’homme dès qu’il ralentit le pas, même dans une pampa désertée.

L’existence qu’a menée Chatwin, comme celle d’un Kerouac ou, aujourd’hui, d’un Tesson, prouve qu’il est toujours possible de voyager. Encore faut-il savoir que, ce qu’on trouve au bout du voyage, comme le buveur antique dans le fond des coupes grecques, une fois le vin bu, c’est son propre regard peint qui est aussi celui de la divinité.

Bains de mer, bains de rêve: Et autres voyages

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Bolsonaro: un populiste contre l’armée?


Rien ne va plus entre le président brésilien Jair Bolsonaro et les tenants de l’ordre. Alors que les officiers de l’armée campent sur la défense de l’État de droit, les bolsonaristes fanatiques rêvent de détruire le système avec l’appui virtuel des foules galvanisées sur Twitter.


 

Six mois après l’intronisation de Jair Bolsonaro, force est de le reconnaître : le nouveau président du Brésil n’assume pas ses nouvelles responsabilités de chef de l’État. Au lieu de jouer la carte du rassemblement, de se concentrer sur les thèmes le plus consensuels de sa campagne – le rétablissement de la loi et de l’ordre, et la relance de l’économie plongée dans une quasi-récession depuis cinq ans –, il reste le leader d’un mouvement conservateur, populiste et antisystème à caractère révolutionnaire. Or, cette posture le condamne à l’impuissance.

Le régime politique brésilien est présidentiel, mais la constitution est parlementaire. L’élection du chef de l’État au scrutin majoritaire lui confère une forte légitimité et une large capacité d’initiative, mais il doit néanmoins composer et négocier avec un Congrès doté de nombreuses prérogatives et fractionné en une foule de partis. Les 513 députés de la chambre basse siègent pendant quatre ans (le temps du mandat présidentiel) tandis que les 81 sénateurs sont élus pour huit ans : faire coïncider majorité présidentielle et parlementaire constitue donc un exercice politique laborieux et compliqué.

Dans le cadre constitutionnel brésilien, le premier défi pour le président élu consiste à construire une coalition de partis disposant d’au moins une majorité simple au Congrès. Toute réforme ambitieuse requiert d’amender la constitution, avec l’appui d’une majorité qualifiée représentant trois cinquièmes des parlementaires des deux chambres.

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Entre l’exécutif et le Congrès, c’est donnant-donnant. La composition d’une majorité législative suffisamment large et solide est assurée par la distribution aux élus parlementaires de portefeuilles ministériels, de postes de cabinet et de direction dans la haute administration, les agences fédérales, les innombrables banques et entreprises publiques. Un gouvernement efficace est un gouvernement d’ouverture. Il doit disposer d’un canal de communication permanent avec ses alliés au Congrès et impliquer ceux-ci dans l’élaboration de tous les projets d’ordonnances et de lois. Il privilégie les partis et leaders de la coalition gouvernementale lorsqu’il s’agit de débloquer des crédits budgétaires qui les intéressent directement et concernent leurs clientèles électorales.

Lors des élections d’octobre 2018, les formations de droite qui ont soutenu le candidat Bolsonaro ont conquis 20,9 % des sièges dans les deux chambres. Pour gouverner, le président devait donc impérativement obtenir l’appui des partis du centre. Bolsonaro a pourtant refusé de s’engager dans l’ingrate opération de construction d’une majorité parlementaire stable et large. Le président se veut le chantre d’une nouvelle gouvernance et entend imposer sa politique en misant sur une relation directe avec le peuple. Il croit que le grondement des foules qui le soutiennent permettra de mettre le Congrès au pas, de le transformer en simple chambre d’enregistrement des projets du pouvoir.

La posture ravit sa clientèle la plus fidèle, le noyau dur des « bolsonaristes » animé par la famille du chef de l’État et regroupant des conservateurs d’extrême droite et des leaders d’églises néopentecôtistes. Ces clans sont réunis par le projet populiste de renversement du « système », de destruction de l’establishment et veulent promouvoir une révolution nationale et populaire afin d’écarter l’« oligarchie » et le « communisme ». Pour ce faire, dans le nouveau monde, il s’agit d’abord de susciter l’adhésion des internautes, d’occuper l’agora virtuelle, d’envahir les réseaux sociaux, d’influencer l’univers digital. Bref, l’instrument de la révolution nationale et populaire est la démocratie directe twittée. Seuls les magistrats-justiciers qui participent à cette purification de la vie publique sont tolérés. La Cour suprême doit être affaiblie, neutralisée, réformée ou détruite.

Le camp des bolsonaristes ne regroupe évidemment pas les 57 millions d’électeurs qui ont élu le nouveau président. En six mois, le chef de l’État a au moins réussi un exploit majeur : atteindre sur les réseaux sociaux une audience comparable à celle d’un Donald Trump. Reste que les rapports de force et les institutions du monde réel comptent encore.

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Cet antiprésident est en train de perdre l’appui et la confiance des nombreux généraux des trois armes qui occupent des postes clés au sein du gouvernement, à commencer par la vice-présidence. Confrontés à la politique du chaos pratiquée par Bolsonaro, ces officiers supérieurs tentent d’assumer un rôle modérateur. Tâche quasi impossible, car leur association avec Bolsonaro – ancien officier subalterne – est le fruit d’un énorme malentendu. Les militaires voulaient en finir avec la déliquescence morale de la fin de la gauche au pouvoir, ils voulaient le retour à l’ordre, la préservation des institutions et de l’État de droit. À leurs yeux, le danger, ce sont des situations d’anarchie et de pré-guerre civile que les radicaux d’extrême droite considèrent comme indispensables à l’accomplissement de la révolution culturelle et conservatrice.

Au sein du gouvernement, entre les bolsonaristes et les personnalités issues des forces armées, le conflit est désormais ouvert, les premiers accusant ouvertement les seconds de trahison. Les militaires voulaient contribuer au respect de l’État de droit, à la pérennité des institutions. Les adeptes fanatiques de Bolsonaro rêvent de détruire le système avec l’appui virtuel des foules hargneuses galvanisées sur Twitter.

Cibles régulières des attaques bolsonaristes, les parlementaires de tous bords ont évidemment pris de sérieuses distances avec ce gouvernement du chaos. Les rares chantiers législatifs engagés depuis janvier sont paralysés ou altérés par un Congrès qui renâcle d’autant plus qu’il est régulièrement dénoncé par le président comme un refuge de bandits que seule la rapine intéresserait. Le maintien orchestré de la crise institutionnelle et politique empêche le Brésil de sortir de la récession économique. La popularité du président s’est effritée. La confiance des chefs d’entreprise s’est évanouie. Trois actifs sur dix sont au chômage et survivent grâce à des petits boulots ou ont des activités à temps partiel. À la périphérie des mégapoles où vit une bonne moitié de la population, tous les trafics prolifèrent et le pouvoir du crime organisé n’a jamais été aussi grand. Les 27 États fédérés et le pouvoir central ne peuvent plus assurer les services publics de base (santé, éducation, sécurité), car les pensions généreuses des fonctionnaires accaparent l’essentiel de leurs budgets. Face au péril imminent de l’effondrement financier des administrations publiques, le Congrès finira sans doute par adopter une réforme a minima des retraites.

Le sort de ce gouvernement se jouera dans les prochains mois. Les militaires peuvent encore calmer le jeu et faire comprendre au président que ses adeptes fanatiques sont minoritaires dans le pays et que le populisme, comme forme de gouvernement est une impasse.

Le président et son clan peuvent aussi résister à la pression des généraux. De l’agitation virtuelle sur les platesformes numériques, ils passeront alors à la mobilisation de la rue. Les nombreux paroissiens des églises évangéliques seront invités à se joindre aux manifestations convoquées par les phalanges les plus radicalisées. Le prétexte peut être le rejet par le Congrès et la Cour suprême de projets que l’exécutif considère comme essentiels, comme la libéralisation du port d’armes, la réduction des crédits universitaires ou la privatisation d’entreprises publiques. Le président annoncera alors le recours à des référendums (la loi fondamentale le permet) pour obtenir par le vote populaire direct un renforcement de son pouvoir et l’affaiblissement des pouvoirs législatif et judiciaire. Cet affrontement ouvert entre un exécutif isolé et les autres institutions républicaines ne durera guère. Bien avant qu’il ne devienne irréversible, les généraux négocieront avec le Congrès la destitution du président. Ils ont cru que l’élection de Bolsonaro allait clore la crise politique inaugurée à la fin de l’ère Lula. Ils doivent désormais empêcher que le prolongement orchestré de cette crise débouche sur une rupture institutionnelle majeure.

 

Pékin peut difficilement se permettre une nouvelle répression comme Tiananmen

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Les manifestations qui se déroulent à Hong Kong en cet été 2019 ont mis en lumière à la fois l’aspect universel de l’aspiration humaine à la liberté et la détermination du Parti communiste chinois à maintenir son emprise autoritaire sur le pouvoir en Chine continentale et à continuer de supprimer les libertés accordées aux habitants du territoire par la Loi fondamentale de Hong Kong.


Ils ont également illustré la vulnérabilité de Xi Jinping et des dirigeants communistes chinois. Les citoyens de Hong Kong sont sur une trajectoire de collision avec le PCC, et ni l’un ni l’autre ne cèdera. Si les citoyens de Hong Kong parviennent à mettre un terme à l’érosion de leurs libertés et, plus encore, à les étendre, le résultat serait considéré par Pékin comme un « virus » qui pourrait facilement « infecter » la Chine continentale. La crainte de la Chine de voir ce virus se propager sur le continent est attestée par le fait que les gardes-frontières chinois empêchent les habitants de Hong Kong de se rendre sur le continent, les interrogent sévèrement et les forcent à ouvrir leur smartphone et à supprimer les photos et les nouvelles des manifestations. La faim virale pour la liberté affecte déjà les Chinois à l’étranger, des manifestations de soutien à Hong Kong étant organisées dans le monde, malgré la surveillance et le suivi des communautés chinoises à l’étranger, qui sont contrôlées par le renseignement.

Échec de la politique de Pékin

La tactique de Pékin et celle du gouvernement de Hong Kong contrôlé par Pékin, dirigé par Carrie Lam, n’ont pas seulement échoué jusqu’à présent à dissoudre les protestations, mais ont plutôt vu les demandes des manifestants augmenter par rapport à la demande initiale de retrait de la loi d’extradition pour inclure des réformes démocratiques plus larges et une enquête officielle et transparente sur la violence policière à Hong Kong. Le gouvernement de Hong Kong a refusé d’ouvrir un dialogue avec les manifestants, une position que Lam n’aurait pas prise sans la direction de Pékin. Pékin, pour sa part, affirme qu’il n’y a rien à discuter, car « les résidents de Hong Kong jouissent désormais de droits et d’une liberté sans précédent » et les manifestations n’ont « rien à voir avec la liberté d’expression et de réunion ». Une affirmation avec laquelle les citoyens de Hong Kong sont de toute évidence en désaccord total. Environ un quart de la population de Hong Kong a pris part aux manifestations publiques du week-end du 17 août, au mépris des ordres de la police et malgré la pluie battante, allant jusqu’à occuper des sites près de la garnison de l’APL (dont le commandant a menacé de prendre des mesures énergiques) et des bâtiments du gouvernement de Hong Kong dans un défi évident lancé à Pékin. Hong Kong montre que le peuple chinois souhaite les libertés démocratiques et qu’il est prêt à sacrifier et à affronter la tyrannie pour les conquérir.

« L’existence d’un îlot de liberté démocratique à Hong Kong, tout comme à Taïwan, met en échec la propagande du PCC selon laquelle les libertés démocratiques conduisent nécessairement au chaos, au désordre social et empêcheront l’essor continu de la Chine. »

Les liens entre Hong Kong et Taïwan sont aussi un sujet irritant pour Pékin, en particulier à la suite de l’offre de Taïwan d’offrir un asile politique aux dissidents de Hong Kong. Du point de vue du PCC, les protestations doivent être réprimées, la question est de savoir comment le faire avec le moins de dommages possible à la réputation de la Chine et à ses relations avec le reste du monde.

Réprimer oui, mais comment ?

Pékin peut difficilement se permettre une nouvelle répression du type de celle de la place Tianmen contre les manifestants pro-démocratie à un moment où l’image de la Chine est déjà gravement ternie par des preuves de prélèvement systématique d’organes sur les dissidents politiques et prisonniers religieux, par l’existence d’un vaste réseau de camps de concentration dans le Xinjiang qui emprisonnent entre un million et peut-être jusqu’à trois millions de musulmans ouïgours, et à un moment où les revendications territoriales époustouflantes de la Chine et la militarisation des terres artificielles qu’elle a créées dans la mer de Chine du Sud illustrent toutes un leadership politique et militaire agressif tant envers son propre peuple que ses voisins. Le PCC en tant que parti, ou Xi Jinping en particulier, ne peut pas non plus se permettre une victoire de Hong Kong et d’élargir les frontières de ses libertés.

Lire aussi sur le site de Conflits: Chine : un régime à bout de souffle, une machine d’État enrayée

La confrontation avec les citoyens de Hong Kong s’inscrit également dans les relations sino-américaines les plus conflictuelles depuis de nombreuses années, alors que le président Trump affronte une stratégie chinoise qui dure depuis des décennies et qui consiste à jouer le jeu du libre-échange à son avantage unilatéral : absence de réciprocité, piratage et vol de brevets généralisés, diplomatie de la dette et tentative chinoise d’exporter son autoritarisme appuyé par une technologie avancée et une maîtrise des données. La détérioration des relations avec les États-Unis sous le Président Trump a mis Xi sous pression croissante au niveau national, un fait qui n’est pas suffisamment apprécié par le monde extérieur. Xi a bénéficié de concentrations de pouvoir sans précédent depuis Mao parce que ses collègues dirigeants du PCC pensaient qu’il serait en mesure d’utiliser cette position pour continuer à atteindre leurs objectifs communs – la protection de la position intérieure du PCC en Chine et la réalisation des ambitions géopolitiques longtemps frustrées de la Chine à l’international. Cela reposait sur le maintien de bonnes relations avec les États-Unis, qui ont au minimum permis à l’économie chinoise de continuer à croître et à la Chine de poursuivre ses ambitions géopolitiques avec peu ou pas de refoulement américain et occidental efficace. Tout cela est menacé par la guerre commerciale de l’administration Trump et l’affrontement avec la Chine, qui a remis en question la capacité de Xi à tenir ses promesses et nuit à l’économie chinoise dans une bien plus grande mesure qu’on ne le pense généralement. Ainsi, le défi supplémentaire de Hong Kong n’est pas quelque chose dont Xi a besoin en ce moment, et pourrait entraîner une menace politique pour lui s’il n’est pas en mesure de le résoudre rapidement et d’une manière qui nuit le moins possible à la réputation de la Chine et à sa position mondiale.

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Les Anglais ont transformé des marécages en cité puissante. Les Chinois vont-ils annihiler cette civilisation ? Image: Pixabay

Adapter la répression à la situation actuelle

Jusqu’à présent, son gouvernement a suivi la pratique habituelle du PCC face à une dissidence nationale importante, qui consiste à ignorer son propre rôle dans la perte de la loyauté du peuple et à blâmer les « forces étrangères hostiles » (ce qui signifie habituellement les États-Unis, mais parfois l’Occident en général) dans une tentative de jouer la carte nationaliste (une carte dangereuse à jouer, difficile à contrôler et susceptible de revenir dans la figure du PCC). Les États-Unis sont attaqués de façon virulente par des responsables politiques et des médias chinois. À cet égard, un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères accusant publiquement les États-Unis d’avoir joué un rôle secret dans ces manifestations. Le fait que les manifestants de Hong Kong agitent des drapeaux américains et chantent l’hymne national américain a avivé les tensions avec Pékin, qui a tenté de s’en emparer comme « preuve » d’un sinistre complot américain pour entreprendre une « révolution colorée », quand en fait il illustre simplement la puissance symbolique des États-Unis comme représentant des aspirations humaines universelles à la liberté malgré leurs incohérences et imperfections. Les manifestants ont aussi parfois agité le drapeau des anciens dirigeants impériaux de Hong Kong, en Grande-Bretagne, pour des raisons similaires, amenant l’ambassadeur de Chine à Londres à remarquer avec mépris que « Je pense que certains politiciens dans ce pays […] considèrent encore Hong Kong comme faisant partie de l’Empire britannique ». Et lors d’un tir d’avertissement, les autorités chinoises ont arrêté un employé du consulat britannique de Hong Kong qui n’a toujours pas été revu depuis son arrestation.

A lire aussi: Tiananmen: 30 ans après, la Chine assume tout

Pression sur les dissidents

Le gouvernement chinois a publiquement attaqué une conseillère politique du consulat américain à Hong Kong, Julie Eadeh, qui a rencontré certains des organisateurs de la manifestation étudiante, en indiquant que cette réunion était la preuve d’une sinistre conspiration de la part des États-Unis. Elle les a rencontrés dans un hall d’hôtel, un lieu public, où tout le monde pouvait voir que tout était en ordre et que rien de secret ne se passait. Les diplomates américains interagissent depuis longtemps non seulement avec les représentants des gouvernements auprès desquels ils sont accrédités, mais aussi avec d’autres dirigeants de la société au sein de laquelle ils travaillent, y compris de nombreux dissidents – les Chinois ont longtemps dénoncé cette tradition diplomatique, qui révèle la vision fondamentalement démocratique que l’Amérique se fait de la diplomatie.

L’ambassadeur des États-Unis en Chine au début des manifestations de la place Tiananmen en 1989, Winston Lord, a reçu une réprimande privée de Deng Xiaoping lui-même après que Lord eut rencontré des étudiants de l’Université de Pékin dans un « salon de la démocratie » avant les manifestations. Lord a poliment rejeté la réprimande de Deng et a tenu bon, expliquant que son rôle en tant qu’ambassadeur américain était de « rencontrer tous les jeunes et les universitaires dès que possible ». Il a été remplacé comme ambassadeur par Jim Lilley (que j’ai connu et à qui j’en ai parlé avant sa mort) au milieu des manifestations de la place Tiananmen, début mai 1989. L’ambassadeur Lilley, lui aussi, a prêté attention aux dissidents, abritant à un moment donné un dissident chinois de haut rang qui avait aidé à organiser les manifestations, le physicien Fang Lizhi, avec son épouse, dans la résidence de l’ambassadeur pendant plus d’un an, jusqu’à ce que les deux hommes soient autorisés à quitter la Chine pour demander asile aux États-Unis.

Aujourd’hui, trente ans plus tard, les Chinois sont allés bien au-delà de la simple plainte selon laquelle les États-Unis considèrent la diplomatie avec la société civile chinoise comme un travail diplomatique légitime – publier des informations privées, des photos du diplomate, des détails de sa carrière et les noms de ses enfants, une menace implicite.

Les médias chinois ont accusé Mme Eadeh d’être une « fasciste » et une « raciste », de « répandre le mal biblique » (un choix intéressant de mots pour un régime officiellement athée qui persécute les chrétiens), « une femme qui ne connaît aucune honte », et a qualifié sa fille de « enfant serpent ».

Tout cela a amené le Département d’État américain à répondre que de telles attaques sont « dangereuses » et à qualifier Pékin de « régime voyou ». Et c’est effectivement le cas. La question ici, au-delà du comportement alarmant de brutalité du gouvernement chinois, est une question de réciprocité – les diplomates chinois ont accès à toutes les composantes de la société américaine, et les États-Unis s’attendent à ce qu’ils puissent, eux aussi, parler avec d’importantes parties de la société chinoise, même avec ceux qui plaident pour des libertés démocratiques accrues. Si la nation démocratique la plus puissante du monde ne le faisait pas, il y aurait un problème.

Accroissement de la répression religieuse

Un autre domaine d’insécurité pour le régime chinois qui a été mis en évidence par sa réponse à Hong Kong a été sa relation tendue avec les…

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Peut-on discriminer en fonction de la religion?

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Lorsque l’affirmation d’une appartenance religieuse vaut déclaration d’intention de passage à l’acte, alors dans certains cas la discrimination est légitime, et même nécessaire.


Les réactions multiples à la polémique qui entoure les propos du philosophe Henri Peña-Ruiz aux AMFiS 2019 conduisent à devoir clarifier certaines notions, clarifications rendues encore plus nécessaires par les ambiguïtés entretenues notamment au sein de la majorité, et qui rejoignent l’ambiguïté d’Emmanuel Macron lui-même vis-à-vis de la laïcité.

Les thèmes que j’aborde ici étant traditionnellement sensibles, et facilement caricaturés, j’invite les lecteurs à se référer également à mon précédent article sur le sujet. J’en résume en préambule quelques points clefs.

« Islamophobie » est un mot piège, conçu et diffusé par les islamistes pour criminaliser et pathologiser la critique de l’islam, y compris lorsqu’elle vient des musulmans eux-mêmes et des réformateurs qui tentent au sein de l’islam de donner la priorité à l’éthique sur le dogme.

Le racisme est une assignation à une identité héritée, donc subie. Or, la religion est un choix. La critique d’une religion ou du choix que les croyants font de croire ne peut donc certainement pas être qualifiée de racisme. Et même si cette critique peut être considérée comme blessante par certains elle est indispensable : trop d’horreurs ont été ou sont commises au nom de certaines religions pour qu’elles puissent prétendre échapper à la critique morale et rationnelle.

Enfin, le choix d’une religion, même si ses motivations peuvent être multiples, engage comme n’importe quel choix la responsabilité de celui qui choisit. Dès lors que ce choix a des conséquences pour autrui, il est légitime d’en demander des comptes, et d’agir en conséquence. Or, ce dernier point est trop souvent passé sous silence, voire nié.

Le paradoxe de la tolérance

Car si les débats de ces derniers jours portent sur la définition du racisme, l’emploi islamiste du terme d’islamophobie, la différence fondamentale entre l’être et la croyance, la plupart des intervenants semblent tenir pour acquis que même si l’on peut critiquer les religions et critiquer les choix religieux des personnes, on ne saurait en aucun cas en arriver à des discriminations en raison de ces choix. Mais est-ce si simple ?

On pense aux persécutions passées et aux crimes de Torquemada, au massacre de la Saint Barthélémy, au chevalier de La Barre, sinistres précédents. Et l’on se dit que bien évidemment il est inacceptable de se livrer à la moindre discrimination en raison de l’appartenance religieuse. Mais que l’on songe aussi aux persécutions présentes, aux Yézidis condamnés à l’esclavage, à Asia Bibi, aux apostats de l’islam harcelés jusque dans nos rues. Et très vite on arrive au fameux parodoxe de la tolérance de Karl Popper : « si nous étendons la tolérance illimitée même à ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas disposés à défendre une société tolérante contre l’impact de l’intolérant, alors le tolérant sera détruit, et la tolérance avec lui. »[tooltips content= »La Société ouverte et ses ennemis »]1[/tooltips]

Comme l’écrit Yadh Ben Achour, la revendication du fanatique tient en une phrase : « donne-moi la liberté que je la tue ! »[tooltips content= »La deuxième Fâtiha, l’islam et la pensée des droits de l’homme »]2[/tooltips]

Trouble à l’ordre public

La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 commence, rappelons-le, par ceci : « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » puis elle indique « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi. » L’égalité des droits est première, avec ce qu’elle implique: pas de « droit de s’affranchir de la règle », pas de dérogations à la loi commune, ni pour raisons religieuses, ni en vertu de la naissance. Et tout repose là-dessus. Au passage, relevons aussi le « pourvu que ».

La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 affirme que « tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits », « sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d’opinion politique ou de toute autre opinion », « tous ont droit à une protection égale contre toute discrimination qui violerait la présente Déclaration et contre toute provocation à une telle discrimination » mais elle affirme aussi que « aucune disposition de la présente Déclaration ne peut être interprétée comme impliquant pour un Etat, un groupement ou un individu un droit quelconque de se livrer à une activité ou d’accomplir un acte visant à la destruction des droits et libertés qui y sont énoncés. »

Lorsqu’un parti politique ou un groupe religieux travaillent activement à la destruction de ces droits et libertés, ses membres ou adeptes peuvent-ils s’en prévaloir pour empêcher la collectivité d’agir contre eux ? Voilà la question qui nous est posée.

C’est que l’universalité des droits et l’universalité des devoirs vont de pair.

Dans le cadre républicain, et tant que le cadre républicain est respecté, toute discrimination sur la base de l’appartenance religieuse est condamnable. En effet, il y est entendu que la loi commune, la loi de la République, s’impose à tous et doit être respectée par tous. Nul ne peut se prévaloir de sa religion pour s’en affranchir, quiconque le ferait serait sanctionné comme n’importe quel délinquant, et les religions acceptent explicitement ou tacitement cette suprématie de la loi républicaine sur les prescriptions de leurs dogmes. Dès lors, l’appartenance religieuse ne remet pas en cause le respect des règles ni de l’art de vivre qui fondent la cohésion de la société, et aucune discrimination sur la base de la religion ne doit être tolérée.

Discrimination!

En revanche, dans un cadre multiculturaliste ou qui dérive vers le multiculturalisme et le communautarisme, lorsque le droit à la différence est devenu la différence des droits (pour reprendre l’avertissement visionnaire de Régis Debray dès 1995 !), tout change. Car qu’est-ce que le multiculturalisme sinon l’affirmation de multiples dérogations à la règle commune ? Or, chaque personne étant régie par des règles différentes, celles de sa communauté se voulant exorbitantes du droit commun, il faut à tout instant se demander si les règles spécifiques de tel ou tel sont bien compatibles avec ce à quoi il prétend. Dans ces conditions, la discrimination devient inévitable, et même nécessaire.

Si la loi religieuse autorisait à s’affranchir de la loi, voudriez-vous prendre le risque de confier votre enfant malade à un médecin à qui sa religion imposerait de soigner uniquement selon la théorie des humeurs ? Et puisque vous ne pouvez pas choisir qui soignera votre enfant en cas d’urgence, alors la seule manière de le protéger convenablement est d’interdire l’accès au métier d’urgentiste à quiconque professerait ce dogme. Discrimination ! hurleront les multiculturalistes. Bon sens ! répondront les républicains.

Si un candidat à l’embauche annonce qu’il refuse de recevoir des directives d’une femme, ou même de travailler avec une femme, ou d’utiliser le même matériel qu’une femme (on pense bien sûr à certains conducteurs de bus), est-il discriminatoire de ne pas l’embaucher sous prétexte que ces refus sont la conséquence de préceptes religieux ? Si les mêmes refus étaient motivés par n’importe quelle autre raison tout le monde serait d’accord pour les juger inacceptables, et les condamner à trois titres au moins : pour le désordre qu’ils installent dans l’entreprise, pour le sexisme qu’ils révèlent, et pour le danger que ce sexisme fait peser à la fois sur les droits des femmes et sur la cohésion de la société dès lors qu’il menace de se banaliser. Hélas ! De telles situations se multiplient, et certaines sont bien plus graves encore.

On discrimine bien les fichés S

Remarquons au passage que la lutte contre ce que la loi appelle les « dérives sectaires » existe déjà, et heureusement. Remarquons aussi qu’une personne fichée S, pour raisons religieuses ou politiques, ne pourra pas non plus accéder à certaines professions. Voudriez-vous qu’on lui confie la sécurité d’une industrie chimique, l’instruction publique, le commandement d’une troupe militaire ?

« Nul ne doit être inquiété pour ses opinions. » Mais si quelqu’un se déclare néo-nazi, ce qui est une opinion, se scandalisera-t-on qu’il soit discriminé à l’embauche si on lui refuse un poste pour garder l’entrée d’une synagogue ? Bien sûr que non ! C’est que dans ce cas son opinion est comprise comme la certitude d’une hostilité extrême envers les Juifs, et comme une approbation tacite des crimes du nazisme.

Il y a des revendications d’appartenance qui valent affirmation du refus des règles communes, et déclaration d’intention d’agir au mépris de celles-ci. Que ces appartenances soient politiques ou religieuses est secondaire : un crime reste un crime, même si on le croit ordonné par un Dieu. Nous ne devons jamais le perdre de vue, au nom des enfants dont le cœur a été arraché pour nourrir Huitzilopochtli, au nom des enfants sacrifiés par les Chimu, au nom des enfants massacrés la nuit de la Saint Barthélemy, au nom aussi des enfants de l’école Ozar Hatorah. A chaque fois, les bourreaux étaient certains d’agir conformément à la volonté divine.

Comme l’écrivait Plutarque, il est impossible de traiter « des religions en général » si l’on refuse de voir que beaucoup d’entre elles sont des chemins sincères et légitimes, certes plus ou moins accidentés, vers des Dieux dignes de ce nom, mais pas toutes. Certains êtres choisissent d’adorer le monstre Typhon, peu importe les noms qu’ils lui donnent, et certains cultes les y conduisent[tooltips content= »Sur Isis et Osiris« ]3[/tooltips]. Et le sage de Chéronée, prêtre d’Apollon, criait d’indignation et de colère en évoquant les enfants brûlés vifs à la gloire de l’abomination que vénérait Carthage, et combattait le fanatisme et l’obscurantisme pour que de telles horreurs n’arrivent plus[tooltips content= »De la superstition« ]4[/tooltips]. Il est impossible de parler sérieusement de religion si l’on refuse de faire la différence entre Zeus et Moloch.

Le Coran, d’accord. Valeurs actuelles, pouah !

Qu’en est-il dans le cas de l’islam et des musulmans, puisque c’est bien entendu de cela qu’il s’agit aujourd’hui ? Faut-il discriminer les musulmans ? La question est choquante, mais la poser est la seule manière de pouvoir y répondre, et y répondre est indispensable.

Car enfin, il semble bien que se dire musulman signifie généralement croire en l’origine divine du Coran. Or, celui-ci contient des injonctions d’ordre politique, ou relatives au comportement à adopter envers autrui, dont le moins que l’on puisse dire est qu’elles s’opposent radicalement aux principes de la République, aux Droits de l’Homme, et parfois tout simplement à la morale la plus élémentaire. Ainsi de la sourate 9, du verset 34 de la sourate 4, et ainsi de suite. En outre, en France comme un peu partout dans le monde occidental, de plus en plus de groupes de pression exigent de s’affranchir de la loi commune au nom de l’islam, quand il ne s’agit pas d’essayer d’imposer à tous la loi de l’islam. Affirmant leur refus de la règle commune, écrite ou tacite, les membres de ces groupes peuvent-ils prétendre à ne pas être discriminés, c’est-à-dire à être traités de la même manière que ceux qui respectent le pacte républicain ?

Détail amusant et paradoxe à méditer : bien des gens qui hurleront au « retour des heures les plus sombres » à l’idée même que l’on puisse poser la question que je pose ici, seront les premiers à appeler à l’exclusion sociale de quiconque ferait ne serait-ce que parler à leurs adversaires politiques. Les reproches absurdes faits ces jours-ci à Lunise Marquis pour une simple interview dans Valeurs Actuelles en sont révélateurs, alors que même pour une sensibilité de gauche on trouve dans le Coran pris au pied de la lettre des choses bien pires que tout ce que l’on peut lire dans cet hebdomadaire ! A leurs yeux, certaines discriminations sont légitimes pour « faire barrage » à tout ce qu’ils considèrent comme étant trop à droite, mais sûrement pas pour contrer l’influence des islamistes. Bref.

Tous les musulmans ne cautionnent pas la totalité du Coran

Faut-il discriminer les musulmans, faut-il mettre nos concitoyens de confession musulmane à part, faut-il, en substance, leur reprocher à tous les horreurs commises au nom de l’islam et conformément à ce qui est écrit dans ses textes sacrés, faut-il les en croire tous implicitement complices ?

Non ! Mille fois non ! Pour reprendre l’exemple que j’évoquais ci-dessus, il y a bien des musulmans qui n’ont aucun problème pour travailler avec des femmes, y compris si elles sont leurs supérieures hiérarchiques ! Il y a des musulmans humanistes, il y a des musulmans républicains, il y a des musulmans qui placent les lois de la République au-dessus des prescriptions dogmatiques, il y a des musulmans qui font le choix de défendre l’égalité entre les hommes et les femmes, la liberté d’expression, la liberté de pensée, la liberté de conscience. Il y a des musulmans qui ont la lucidité et le courage de critiquer les injonctions du Coran au nom de l’humanité, de l’éthique, de la raison et de la conscience. Rejeter ces hommes et ces femmes parce qu’ils sont musulmans serait tout à la fois injuste, inhumain et stupide.

En revanche, on le sait, il y a aussi des musulmans qui proclament que la charia a la préséance sur les lois de la République, ce qui implique de leur part le refus de l’égalité entre les sexes, le refus de toute critique de leurs croyances, le refus des principes fondamentaux de notre société. Certains aspirent à la sécession et d’autres à l’hégémonie, certains choisissent des méthodes violentes et d’autres privilégient l’influence, mais dans tous les cas ils se posent en ennemis de la République, en ennemis de notre civilisation et en ennemis de nos libertés. Nous n’avons pas le droit de l’ignorer, nous n’avons pas le droit de ne pas en tenir compte.

Ces groupes que la République pourrait dissoudre

Vouloir mettre tous les musulmans « dans le même sac » est une impasse, et une insulte à tous ceux parmi eux qui combattent ce que l’on appelle couramment l’islamisme, ou même tout simplement qui aspirent à vivre libres sans fragiliser la liberté d’autrui. L’islam, même, n’est pas un bloc monolithique. Il est parcouru de divergences, de tensions, d’oppositions : l’islam d’Abdennour Bidar n’est pas l’islam de Tariq Ramadan. L’islam d’Amine El-Khatmi n’est pas l’islam de Marwan Muhammad. Ce sont au minimum des courants radicalement différents de cette religion, et même selon moi des religions radicalement différentes même si elles portent le même nom. « Les musulmans » ne sont pas une race, ni une ethnie, ni un peuple, ni même une communauté politique, et ils ne sont pas non plus un groupe homogène. Nos concitoyens de confession musulmane sont des individus libres de leurs convictions personnelles, libres de les choisir et donc de les assumer, traitons-les enfin comme tels !

Faut-il discriminer les musulmans ? Non. Faut-il discriminer les Frères Musulmans, le Milli Gorüs, les réseaux wahhabites, les salafistes, et tous les thuriféraires de l’islam coranique littéraliste théocratique ? Oui, résolument ! Ce sont des groupes qu’il est grand temps d’interdire, et l’adhésion à ces groupes comme le soutien à leurs doctrines doivent tomber sous le coup des lois contre les dérives sectaires, et être sanctionnés.

Nous n’avons pas le droit de discriminer les musulmans, mais nous avons le devoir de discriminer entre les musulmans. Eux doivent se positionner clairement, et condamner explicitement ces « germes du Mal (qui) sont dans le texte », pour citer Abdelwahab Meddeb, comme les y appellent Abdennour Bidar en France, Maajid Nawaz en Angleterre, et tant d’autres. Ils ont un devoir de discrimination les uns envers les autres, pour interdire aux ennemis de la République de se réfugier en leur sein sous prétexte de « solidarité communautaire ». Face au littéralisme coranique théocratique, les ambiguïtés sont des complicités, les accommodements sont des trahisons.

Et la République a un double devoir : le devoir de soutenir ceux qui la défendent, de les protéger, à la fois contre les fanatiques et contre les injustices dont ils pourraient être victimes, et le devoir de combattre sans faiblesse ceux qui voudraient mettre fin aux libertés qu’elle garantit et tentent d’instaurer un nouveau totalitarisme.

Entre ses alliés et ses ennemis, entre ceux qui respectent ses principes et ceux qui œuvrent à la détruire, la République a bel et bien le devoir de discriminer.

La Société ouverte et ses enemis, tome 2 : Hegel et Marx

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La rentrée, c’est “que du bonheur”


Dans ce billet d’humeur, Sophie de Menthon passe en revue nos petits tics de langage et les atroces barbarismes du moment… N’attestent-ils pas tristement de la baisse de niveau du langage des Français ? Pour la rentrée, si nous faisions un effort ? Abandonner ces manies nous changerait… “c’est clair.”


C’est la fin des vacances et sur la plage abandonnée, abandonnons aussi toutes les scories, barbarismes, et tics de langage qui tiennent lieu d’argumentation! Le parler branchouille, la Media langue, le franglais qui réduisent d’autant opinions… et crustacés !

« C’est clair » faisons un effort, d’autant plus qu’en général ce n’est justement pas si clair. « Au jour d’aujourd’hui » on massacre le français quotidiennement avec une forme de gourmandise. 

On va dire qu’on se surveille pour la rentrée

« On va dire » que c’est par facilité que l’on utilise des expressions fourre-tout, « du coup » on a l’impression d’appuyer son propos. « Comme je dis souvent… » nous voilà rassurés, on avait peur que ce soit la première fois que cette banalité était proférée, quant à « J’ai envie de dire… » c’est encore mieux, on sent la personne qui a hésité à s’exprimer sur le sujet fondamental abordé et cela nous soulage : allez « ça va bien se passer ! » 

A lire aussi: En fait, il faudrait arrêter de dire « du coup »

« On va dire » est une expression plus collective qui associe tous ceux qui ne disent rien et qui ne savent pas comment le dire, on « fait groupe » et « au final » on sera d’accord mais sur pas grand-chose.

Tous programmés

Il y a aussi heureusement le côté positif de la vie qu’il convient d’exprimer avec extase, ainsi « c’est que du bonheur » traduira tout le plaisir de manger une crêpe, de caresser le chien ou de lire un magazine au soleil… L’hédonisme dans toute sa splendeur régressive. Mais tout n’est pas toujours rose surtout pour votre ado qui bougonne « Chuis en mode vacances » et là, il faut s’inquiéter pour tout ce qui nécessite un léger effort. Le « chuis » est important, car « je suis » nécessiterait une prononciation qui induit une application que contredit l’expression, « faut être » cohérent ; « en mode » est très à la mode pour exprimer son état personnel et l’humeur du moment, en d’autres termes c’est signifier que l’on est programmé quoiqu’il arrive… déjà robot avant l’heure. 

Cela ne va plus le faire

La bonne nouvelle aujourd’hui est que l’échec n’en est plus jamais un puisque pour le perdant du jeu télévisé, des jeux olympiques ou du devoir sur table, l’essentiel est qu’il nous rassure en souriant, d’une formule qui fait ses preuves : « le principal c’est que j’me suis fait plaisir » nous, aurions bien aimé qu’il gagne ou qu’il soit un peu déçu, quand même.

A lire aussi, Sophie de Menthon: La France, victime de la décadence médiatique

« Après » …  Comme disent tous les chroniqueurs professionnels, c’est pas de sa faute !  « Après » est une façon de dire le contraire de ce que l’on vient de dire et de modérer des propos déjà édulcorés sans se mouiller, ex : « j’aime pas Macron – après- il est mieux que les autres ! » 

Au bureau ce matin pour répondre à votre interrogation sur l’avancement d’un dossier, ne vous étonnez pas que l’on vous oppose  « de toutes façons ça va pas le faire », façon d’exprimer son scepticisme face à la réussite, d’autant que l’impétrant a déjà annoncé à tout le monde qu’il « n’allait pas se mettre la pression pour ça » ce n’est pas faute d’avoir été encouragé par ses collègues qui lui ont souhaité «  bon courage » comme ils le font entre eux 10 fois par jour, y compris pour aller jusqu’à la photocopieuse ou acheter le journal. Vous êtes toutefois rassuré parce qu’il a dit quand même, qu’il « n’allait rien lâcher ». Votre collègue de bureau lui, à chaque nouvelle consigne grommèle que « ça le saoule », à ce stade il frôle l’alcoolisme.

Ce billet ne vise à rien d’autre qu’à « me faire plaisir »

De la même façon votre fils qui conteste clairement votre semblant d’autorité, argumente son opposition par des mots simples qui ne nécessitent pas de développement intellectuel comme « excuse-moi d’exister !» et son œil courroucé suffit à vous culpabiliser, surtout lorsque c’est appuyé d’un « lâche-moi les baskets » (que vous lui avez achetées à prix d’or).

A longueur de journée il vous abreuve de « tu vois ce que je veux dire ! » non, justement vous ne voyez pas.

Et puis pour couronner le tout, les fautes de français et de grammaire deviennent un must, les hommes politiques cultivés s’y mettent parce que cela fait « popu ». Et les journalistes de renchérir : « le frère à ma sœur », « la faute aux profs », « la personne que je t’ai parlé », les bonnes vacances « que vous avez pris… »  etc.

Et si vous vous êtes reconnu rassurez-vous c’est déjà bon signe, et quant à vos enfants, « restez cool » le prof ne sévira pas car il s’exprime comme ses élèves !

Bon, soyons clair ! Là je me suis fait plaisir, lol. Biz.

G7 à Biarritz: très peu d’économie, mais beaucoup de bruit

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Il se pourrait que l’histoire retienne surtout du sommet du G7 de Biarritz, qui vient de se tenir, qu’ à la veille de la tourmente économique mondiale majeure que beaucoup redoutent, les sept puissances économiques principales de la planète (en dehors de la Chine) se soient réunies pour parler de tout autre chose. Danse sur un volcan ?

Quand Valery Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt avaient lancé ce type de réunions en 1975, leur ambition était de susciter des réunions économiques à un plus haut niveau que celui des ministres des finances, et qui aient un caractère informel et par là discret.

Société internationale du spectacle

C’est exactement le contraire que l’on a aujourd’hui : très peu d’économie, mais beaucoup de bruit. La présidence française a accéléré cette dérive. Selon l’intuition géniale du penseur marxiste Guy Debord, relayée par le très catholique Philippe Muray, nous sommes entrés dans la « société du spectacle. » Autrement dit le fond des choses n’importe plus, seulement l’image et la communication pure comptent. Avec Macron, nous avons la société internationale du spectacle.

A lire aussi: L’Amazonie, bûcher des vanités présidentielles

Ses algarades de bas étage avec Bolsonaro n’expriment pas seulement le souci de l’Amazonie mais confirment le ciblage systématique par Macron des amis historiques de la France, comme l’était le Brésil, comme le sont aussi la Russie, la Pologne, la Serbie, voire le Liban; une posture qui ne manque pas d’interroger. Que Macron ait tiré prétexte des incendies pour reporter le traité de commerce avec le Mercosur (sans y renoncer, idéologie libre-échangiste oblige) n’est cependant pas une mauvaise nouvelle pour l’agriculture française.

Mais s’agissant de réduire le fossé mondial entre riches et pauvres, sujet officiel du sommet, on se demande quel progrès aura été fait. Qui oserait dire que la mondialisation sans frein en est la principale cause ?

Débloquer la question iranienne?

L’invitation surprise du ministre des affaires étrangères de l’Iran à Biarritz n’était pas en soi une mauvaise idée. Mais qu’en sortira-t-il ? Il aurait fallu qu’elle soit avalisée par les autres pays. Le président des Etats-Unis, pris de court semble-t-il, et principal intéressé, a refusé le contact. Se prétendant mandaté par ses partenaires pour dialoguer avec Téhéran, Macron s’est fait désavouer. Le résultat de cette manœuvre parait somme toute plus favorable à Washington qu’à Téhéran: le sommet de Biarritz a fait avaliser par les Européens, jusque-là réticents, que l’accord de Vienne conclu par Obama était caduc, ce que seuls Washington et Tel Aviv avaient dit à ce jour.

A lire aussi, Jérôme Leroy: Macron a été bon lors du G7

Pour le reste, Paris a-t-il quelque espoir de servir de médiateur entre Washington et Téhéran ? Il y beaucoup d’obstacles à un accord: le premier est que les positions des deux partenaires (quatre si on ajoute Ryad et Tel Aviv) demeurent très éloignées. L’accord est possible sur le nucléaire ; il avait d’ailleurs été déjà conclu à Vienne et sa remise en cause par Trump, aligné sur les positions de Netanyahou, porte le risque de relancer la prolifération, constituant ainsi une menace sur la paix.

Demander en plus aux Iraniens, peuple fier s’il en est, de renoncer à leurs fusées de moyenne ou longue portée et de cesser d’aider leurs amis chiites (le Hezbollah au Liban, le gouvernement Assad en Syrie et les Houthis au Yémen) parait bien désespéré.

Faux semblants

Trump a cependant dit à Biarritz qu’il ne demandait pas un changement de régime à Téhéran, ce qui n’avait pas toujours été aussi clair et que les mollahs auront sans doute bien noté. L’autre obstacle à un accord est qu’aussi bien le gouvernement américain que l’iranien (comme l’israélien et le saoudien), confrontés à une société en crise, ont besoin d’un ennemi. Un ennemi de spectacle, si possible. La paix avec l’Amérique, ce serait sans doute la fin proche du régime des mollahs et une hypothèque sur la réélection de Trump – qui a eu la sagesse de choisir comme têtes de Turc les Iraniens plutôt que les Russes, ce qui est moins dangereux pour la paix du monde.

S’agissant de la Russie enfin, si Macron a eu la bonne idée de faire précéder le G7 d’un entretien avec Poutine, quel besoin avait-il de lui reprocher publiquement des atteintes aux droits de l’homme, au moment où avec nos Gilets jaunes nous n’avons pas toujours à nous flatter du comportement de nos forces de l’ordre ? Il ne pouvait que se faire renvoyer dans ses buts ; il l’avait un peu cherché. Rappelons que la cote de popularité à domicile est de 70% pour Poutine,20 % pour Macron.

Toujours à propos de la Russie, on aura noté que Trump a plaidé pour qu’elle soit invitée au prochain G7 (G8 donc), et que les gouvernements européens s’y opposent. Quand on sait que la guerre d’Ukraine, qui est à l’origine de l’exclusion de la Russie, avait été voulue par les stratèges néo-cons américains, pour creuser un fossé irréversible entre l’Europe occidentale et la Russie (selon les préconisations de Zbigniew Brzezinski)… Pauvre Europe !

Que c’est beau, Paris au mois d’août… 1965

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On ne devrait jamais revoir certains films par temps de canicule


Comme il faisait très chaud, la semaine dernière, et que c’était de saison, j’ai ouvert une bouteille de muscadet de Jo Landron et regardé Paris au mois d’août pour la centième fois. Et pour la centième fois, j’ai laissé parler la midinette en moi: j’ai un peu pleuré quand, à Orly, Aznavour va voir disparaître, probablement pour toujours, le nez en trompette absolument divin de Susan Hampshire. Je pense que tout le monde connait le film tiré (très fidèlement) du roman de René Fallet et qui raconte l’amour d’un mois entre une covergirl anglaise et un vendeur au rayon pêche de la Samaritaine resté seul après le départ de sa famille pour la mer.

Le film date de 65. Ce n’est pas une reconstitution idéalisée, donc. C’est l’image exacte de ce temps-là.

Nostalgie

Et ce qui rend triste, encore plus que la fin d’une histoire d’amour aussi intense que brève, c’est que tout était plus beau, mais absolument tout. Paris d’abord, qui avait encore des habitants. Vous imaginez, un employé de la Samaritaine (qui n’existe plus) avec trois enfants pouvait encore vivre dans un cent mètres carrés, certes sous les toits, du côté, me semble-t-il, du dixième arrondissement. Il avait même les moyens d’envoyer sa famille un mois à la mer…

Lire la série de l’été de Jérôme Leroy, « Mes vacances chez les bouquinistes »

On m’objectera les façades noircies et les concierges tatillonnes. On répondra que les digicodes de la paranoïa et les pics de pollution, c’est infiniment plus désagréable. Les hommes et les femmes s’habillaient mieux. Les femmes avaient des chignons adorables, comme ceux de ma mère. (Le chignon et la frange, c’est tout ce qu’il me reste depuis que le dernier prix Goncourt, Nicolas Mathieu, a préempté la queue de cheval dans Leurs enfants après eux).

Mon Paris idéal

Les voitures étaient plus belles et il y en avait moins. Les bistrots ressemblaient à ceux qu’on ne trouve plus qu’à la Motte-Beuvron ou à Berck, c’est à dire des bistrots où le signifiant est encore un peu en adéquation avec le signifié, quand la sainte-trinité du loisir, telle qu’elle est résumée par un personnage du film, c’était l’apéro, le tiercé et la pêche avec les copains. Les bouquinistes sur les Quais étaient aimables et faisaient même bibliothèque de prêt pour les potes. On préférait lire que regarder l’unique chaine de télé.

On prenait des bains de soleil sur un bout de toit en zinc, devant une fenêtre mansardée.
On savait que les distances et le temps avaient un sens, une réalité, une vérité qui s’imposaient à nous avec une évidence matérielle impitoyable. Cette évidence était la preuve que les hommes vivaient encore d’une vie réellement humaine. Si la femme dont vous étiez tombé amoureux repartait en Angleterre, l’Angleterre, c’était encore vraiment loin et on ne pouvait pas continuer l’histoire sur Internet ou les réseaux sociaux qui sont à l’amour ce que le poumon d’acier est à la respiration.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Les vacances d’Homo Festivus

En plus, en 1965, le PCF était à vingt-cinq pour cent et De Gaulle était président. Les livres de poche un peu épais ne perdaient pas leurs pages à la première lecture comme mon édition des Trois Mousquetaires, préfacée par Nimier : elle n’en a toujours pas perdu une, cinquante huit ans après, et pourtant je l’ai emportée partout
Alors quand la chanson d’Aznavour a résonné sur le générique de fin, j’ai pris un mouchoir, je me suis resservi un verre de Jo Landron et j’ai rejoué le film. A force de le regarder, je vais peut-être finir par pouvoir rentrer dedans. Woody Allen y arrive bien, lui, dans La Rose pourpre du Caire.

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Ce que les Badjos d’Indonésie, peuple nomade de la mer, dit de nous


Qu’est-ce qui réussit à faire croire à notre civilisation que PMA et GPA sont des recours légitimes et aux vertus universelles? Pour dépasser les débats passionnés, cette question nécessite sans doute un regard extérieur qui permettrait à notre civilisation de se comprendre à travers une autre. 


La société Badjo/Sama, nomade de la mer, sur laquelle porte mes recherches, a pour seul habitat la pirogue. A sa naissance (l’accouchement se fait dans la pirogue) le nouveau né, plus tard l’individu, se retrouve dans ce nouveau monde utérin. Les badjos calquent ce modèle de continuité sur tous les domaines de la vie, confortant les approches scientifiques : c’est dans la période de la vie fœtale que l’on trouve la clef des aspects spécifiques de la nature humaine, le plus d’adaptabilité et de sociabilité. L’accouchement est plus qu’un rite de passage. C’est pour les Badjos une façon de célébrer l’origine et la destinée humaines. 

A lire aussi: PMA et GPA: pas encore votées, déjà adoptées (par nos élites)!

Selon les Badjos, l’homme et la femme sont liés spirituellement dès que la femme tombe enceinte. Ceci parce que l’homme a pris part à la procréation, « il a laissé de lui chez la femme » mais aussi la valeur, l’esprit, dont cette chose est porteuse. Parfois l’homme sait avant elle qu’elle est enceinte. Pendant toute la gestation, il aura les mêmes symptômes qu’elle. Éloigné du village il peut savoir que sa femme est en train d’accoucher car il éprouve les mêmes douleurs. S’appelant entre eux et se désignant par Sama (l’identique) ils attestent que l’autre participe à la construction de sa personne ; les parents sont appelés par le nom de leur premier enfant et, à sa naissance, perdent le leur ; l’enfant donne à l’adulte son identité qui s’efface au profit des générations à venir ; vers 8 ans, l’enfant peut choisir librement son lieu de résidence ; l’adoption par un couple sans enfant y est bannie, car, disent les Badjos, l’adulte « pourrait en faire sa propriété »; enfin, le mythe fondateur s’achève sur un enseignement moral inscrit dans les mémoires : le pardon d’une mère à son fils pour l’avoir rejeté[tooltips content= »Dans Peuple nomade de la mer de François-Robert Zarcot »]1[/tooltips].

Pêcheurs Indonésiens (photo : François-Robert Zacot)
Pêcheurs Indonésiens (photo : François-Robert Zacot)

L’hyper-modernité a institué une forme de lien social  où la « personne », en tant que sujet pensant, ne compte pas vraiment. Il fait l’expérience, quotidiennement, de son lien complexe, perverti, parfois rompu, avec sa société. Le réel de l’individu chavire. Ce lieu, qu’on appelle une vie, est désormais celui de réponses impossibles. Chacun de nous est inévitablement l’acteur et le relais de ce modèle. Le recours à la PMA et à la GPA en serait-il un prolongement ? Surgissent des questions incontournables : pourquoi des individus, ayant eu un père et une mère, veulent-ils imposer à un enfant un modèle parental contraire ? De quoi cette inversion est-elle le révélateur ? Car ici, l’enfant est supposé soit avoir choisi son contexte de vie, soit n’avoir pas de désirs. Or, ce n’est pas la loi, seule, qui aide l’individu à se doter d’une morale ; mais également l’autre. 

(photo : François-Robert Zacot)
(photo : François-Robert Zacot)

Pourquoi notre société approuve-t-elle d’infliger une telle rupture généalogique à l’enfant?

Ce qui la prédispose à cela tient de la relation qu’elle a établi avec l’enfant, des qualités et du statut qu’elle lui consent. La seule civilisation qui a inventé l’image de l’enfant inexpérimenté, naturellement irresponsable, qui le regarde comme elle veut qu’il soit, le fantasme, construit son consentement, c’est la nôtre. Il y a plus : l’absence de référence à l’enfant tant dans la société que dans ses lois : symboliquement (procréation – naissance et besoins vitaux remis en question,  étapes de sa formation éphémères ou non reconnues) et réellement (suicides, abandons, abus, dépendances, maltraitances, humiliations, écoles confinées). Ce qui s’appelle programmer une bombe à retardement. Quel bénéfice trouve-t-elle à priver l’enfant  de connaître son « origine » ? Au profit de quoi taire son histoire, son « nom » ?

Enfant qui pêche en Indonésie (photo : François-Robert Zacot)
Enfant qui pêche en Indonésie (photo : François-Robert Zacot)

La raison : son modèle d’altérité mortifère.

Tout conjugue pour démontrer que notre civilisation, lentement, mais sûrement,  fera de l’enfant la part oubliée de nos modes de pensée. Il s’agit d’une question sociétale prioritaire. Une prise de conscience nationale, nourrie d’un débat, sont urgents et salutaires. Quant au projet de PMA-GPA pour un couple homosexuel, qui prétend à une mutation en terme de genres et de parentés, ne prend il pas appui, sans le savoir, sur  ces modèles culturels d’altérité? 

A lire aussi: Les deux mères du Code Macron

Qu’est-ce qui réussit à faire croire que le recours à la PMA-GPA est un désir universel, inspirant toutes les cultures ? Ce qui autorise ce montage du « faire croire » il faut le chercher dans le mode de pensée de notre civilisation. Elle entretient une confusion entre le réel et l’imaginaire, entre soi et l’autre. Son exil du vrai la rassure ; la laisse toutefois avide d’illusions et de manques ; au point d’inventer une altérité factice, un autre absent.  Les technologies de la procréation sont un pari. Ne restent-elles pas ancrées dans l’imaginaire  ? Ne prennent-elles pas le relais de la perte de sens ? Ça raconte quoi sur nous ? Que cette relation à l’autre, auto-référentielle, empêche la transmission, la filiation, neutralise la temporalité, ne débouche pas sur une reconnaissance de l’autre. Par la PMA-GPA, notre civilisation, criant son désir d’enfant, niant le désir de l’enfant, met en acte, à travers l’enfant et aux dépends de celui-ci, sa pulsion de mort, le meurtre de quelque chose, de l’autre. Certainement d’elle-même.

Peuple nomade de la mer: Les Badjos d'Indonésie

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Vous qui votez à droite, laissez-moi vous expliquer l’intersectionnalité…


Jean-Paul Brighelli éclaire notre lanterne


Bien sûr, tout le monde connaît l’intersectionnalité, n’est-ce pas… Car tout le monde loue les travaux de Kimberlé Crenshaw, publiés en 1991: une Noire opprimée l’est à la fois parce qu’elle est femme, et parce qu’elle est noire. Belle trouvaille. Un ghetto noir n’est pas un ghetto blanc. Harlem contre Detroit.

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Si de surcroît notre Noire est lesbienne dominatrice, transgenre, handicapée, authentique descendante d’esclave et de culture musulmane — deux termes incompatibles, parce que les Musulmans étaient du côté des esclavagistes —, si elle n’a pas fait d’études mais des ménages, qu’elle est une ménagère de plus de cinquante ans, de surcroît féministe tendance gouine rouge, et obèse, elle offre une grande variété d’intersections. Elle appartient à une multitude de communautés qui se croisent sans se mélanger complètement: une lesbienne blanche semble bien appartenir à l’un des groupes nommés ci-dessus, mais sa qualité de « blanche » la renvoie impitoyablement dans l’univers des esclavagistes-colonisateurs-exploiteurs. Toutefois, elles appartiennent à un même parti de gauche. Forcément: à droite, on ignore l’intersectionnalité, il en est même, «républicains» auto-proclamés, qui pensent que nous appartenons tous à la race humaine, sous-groupe citoyens français — et ça suffit comme ça.

Mais à gauche, ils savent mieux — ils sont même capables de s’intersectionnaliser entre eux, entre Gauche laïque et Gauche repentante pro-islamiste, comme l’ont amplement démontré les mésaventures de mon ami Henri Peña-Ruiz expliquant aux imbéciles de la France Insoumise la distinction entre raciste et islamophobe. Même les ministres de LREM n’y ont rien compris, mais on sait que dans leurs rangs, la culture se perd.
Peut-être pourrait-on proposer une grande intersection des crétins congénitaux, des imbéciles heureux et des connards de passage ? Vaste programme…

La théorie et ses ratés

À noter que l’intersectionnalisation a parfois des ratés, des couacs, des hésitations au cœur même de ses certitudes. Un vegan attaquera une boucherie traditionnelle, mais pas une boucherie halal — intersection des groupes dominés. Et les féministes les plus dures ne diront rien du statut d’esclave de la femme musulmane — intersection des solidarités. Elles ne condamneront même pas les 10 ou 12000 excisions pratiquées chaque année en France — parce que les Noires, hein, sont assez dominées comme ça sans qu’on leur reproche de se faire couper contre leur gré leur petit bout de bonheur.
Et moi ? Blanc (assez bronzé, en ce moment, mais c’est un camouflage qui ne durera pas), mâle alpha et hétérosexuel — personne ne me forcera à utiliser «cisgenre», le mot à la mode pour dire que vous êtes conforme à votre bulletin de naissance. Enseignant — est-ce une qualité… Ce ne sont pas là des caractéristiques bien méritoires. Salauds d’ancêtres qui n’ont pas été esclaves, même pas juifs, et se sont mariés en endogamie, évitant de faire de moi un métis…

A lire aussi: Laurent Bouvet: « Si la gauche, c’est ça, alors il n’y a plus de gauche »

Ah oui : je suis Corse — et encore, à moitié. Mais c’est une qualité que je n’exhibe qu’à partir de 11 heures du soir, après des libations généreuses au Patrimonio du Clos de Bernardi, mon préféré — le seul à être commercialisé dans des bouteilles de type Alsace. En général, cela consiste à raconter des histoires drôles corses — un exploit, les insulaires ayant à peu près autant d’humour qu’un cul de casserole. Il y a bien (à Bastia surtout) des Juifs corses, mais je ne cache pas qu’ils partagent l’immense répertoire noir des Ashkénazes. Décidément, ma corsitude est un colifichet pour discussions mondaines.

Et la lutte des classes?

Je ne m’intersectionnalise donc avec personne — sinon des créatures adéquates pour un temps nécessairement compté, homo animal triste post coitum sauf quand il s’endort. Psychologiquement parlant, un homme ne peut pas, paraît-il, s’intersectionnaliser avec une femme — qui vit depuis son enfance sous l’emprise des mâles, bla-bla-bla, et considère sans doute que tout rapport hétéro est un viol, comme affirmait Andrea Dworkin : « Le discours de la vérité masculine — la littérature, la science, la philosophie, la pornographie — appelle cette pénétration une violation. Il le fait avec une certaine cohérence et une certaine confiance. La violation est un synonyme pour le coït. » (Intercourse, 1987).

Alors, dois-je ressentir comme une grave insuffisance le fait de ne m’intersectionnaliser avec personne ?

Cessons de rire. Je m’intersectionnalise avec ceux qui, comme moi, gagnent leur pain à la sueur de leur plume, juste assez de pain pour changer de plume. J’appartiens au groupe global des exploités, des prolétaires sans capital — pléonasme. Des pauvres, ou en passe de l’être. Des classes moyennes dont le pain quotidien tend à se faire hebdomadaire.

Toutes ces intersectionnalisations à la mode servent surtout à faire oublier aux malheureux, auxquels l’appartenance à tel sous-groupe tient lieu…

>>> Lire la fin de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

Nos sociétés libérales et démocratiques engluées dans un totalitarisme soft?

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Ryszard LEGUTKO au parlement européen en 2019 © ISOPIX/SIPA Numéro de reportage: 00915124_000009

Le Polonais Ryszard Legutko soutient une thèse dérangeante mais qui a connu bien peu d’échos dans son essai The Demon in democracy: totalitarian temptations in free societies… Michèle Tribalat l’a lu.


Ryszard Legutko est un professeur de philosophie polonais. Député européen, membre du PIS (Droit et justice), il est coprésident depuis 2017 du groupe des Conservateurs réformistes européens. En 2016, il a publié un livre très dérangeant qui explore les similarités entre le communisme et la démocratie libérale telle qu’elle a évolué au cours des dernières décennies. Ce livre nous éclaire sur les sources de la singularité des anciens pays communistes et des incompréhensions qu’elle génère à l’intérieur de l’UE.

L’UE représente l’esprit de la démocratie-libérale dans sa version la plus dégénérée

Ryszard Legutko, lors de ses séjours à l’Ouest dans les années 1970, avait été troublé par l’empathie des Occidentaux envers le communisme et leur hostilité aux anti-communistes. Les démocrates-libéraux d’alors partageaient-ils des principes et des idéaux avec les communistes ? Cette idée lui revint en tête dans la Pologne post-communiste.

There is no alternative

Si Ryszard Legutko voit bien les différences fondamentales entre les deux systèmes, il s’interroge sur les similarités difficiles à ignorer. Comme le système communiste, la démocratie libérale a un projet modernisateur qui amène à voir le monde comme l’objet d’un travail technique novateur. Mais, en démocratie libérale, les gardiens officiels de la doctrine n’existent pas et si elle perdure c’est par l’adhésion des gens eux-mêmes. La démocratie-libérale, comme le communisme, est censée être le stade ultime de l’histoire de la transformation politique et est perçue comme n’ayant pas d’alternatives. Par leur caractère ultime, les deux systèmes constituent des utopies.

A lire aussi: Un Brexit sans accord? Les Polonais sont d’accord!

De la formule de Churchill en 1947, on a généralement retenu que la démocratie était le meilleur des régimes, dont les défauts seraient surmontés par plus de démocratie. Cette affirmation rappelle celle selon laquelle les défauts du socialisme seraient corrigés par plus de socialisme.

Après la révolution des années 1960, les Européens changèrent leur perception des politiques démocratiques pour se convaincre qu’elles se confondaient avec la modernisation, le progrès, le pluralisme, la tolérance et autres buts sacrés. L’UE représente l’esprit de la démocratie-libérale dans sa version la plus dégénérée, sans mécanisme clair de transmission du pouvoir et sans voie institutionnelle pour des électeurs qui voudraient changer sa direction politique, écrit Richard Legutko.

Emancipation des femmes et dictature du prolétariat

Si la politisation de la société s’est développée autrement qu’en régime communiste elle a eu des effets similaires sur les communautés traditionnelles. Les anciens liens communautaires doivent être remplacés par des liens plus modernes. Ainsi, dans le féminisme moderne, les femmes sont définies comme un équivalent assez proche du prolétariat chez Marx. Elles sont censées former un groupe politique transnational dont la seule raison d’être est l’émancipation générale et la libération de toutes les chaînes imposées par les hommes dans l’histoire.

L’homme idéologique est à la fois complètement suspicieux et absolument enthousiaste, dans un état constant de mobilisation

Le multiculturalisme pousse la politisation des sociétés démocrates-libérales encore plus loin, avec une tendance à l’homogénéisation du monde moderne, dissimulée derrière une rhétorique de la diversité culturelle. Comme son camarade communiste, le démocrate-libéral a politisé la vie privée, jusqu’au sexe.

A lire aussi: Pour les Polonais, toute la France est de gauche

Même intrusion profonde dans la vie des citoyens. Toutes les pensées et modes d’expression évoluent dans le même cercle de clichés, slogans, anathèmes, arguments, dont on ne sort qu’à son détriment. Des universités, les excentriques inséparables de la tradition académique ont disparu.

Méfiance et dogmatisme

Tout est, par définition, politique et rien n’est trivial. On retrouve en démocratie-libérale le même travers que dans le communisme : traiter comme systémique ce qui est secondaire.

L’idéologie est une structure mentale qui combine deux traits contradictoires, écrit Ryszard Legutko : une méfiance extrême et un dogmatisme aveugle. L’homme idéologique est à la fois complètement suspicieux et absolument enthousiaste, dans un état constant de mobilisation.

Si, en régime communiste, un réactionnaire qui se défendait ne faisait qu’aggraver son cas, c’est aussi souvent le cas en démocratie-libérale. Un opposant qui soutient son point de vue reçoit des bordées d’insultes et est banni de la discussion publique. La stratégie de la prudence, dans les deux systèmes, consiste à réciter ce qu’on attend de vous avant de proférer quelque chose d’un peu téméraire. En démocratie-libérale, le degré de liberté est plus grand et les conséquences moins létales. Mais, dans les deux cas, la discipline linguistique est le premier test de loyauté à l’orthodoxie.

A lire, Michèle Tribalat: « L’idée de ‘grand remplacement’ évoque l’effondrement d’un univers familier que vit une partie de la population »

Dans les sociétés fondées sur l’idéologie, il ne peut pas y avoir de loyauté divisée : « La correction idéologique est comme une pilule qui, une fois qu’elle est prise par le patient, améliore tellement son état physique qu’il lui faut réagir correctement quels que soient les circonstances et les problèmes rencontrés » (p. 138).

Le succès de Solidarńosc ne doit pas qu’à l’envie de démocratie libérale

La chute du communisme n’a pas peu fait pour rendre attractive la démocratie-libérale. Le malentendu en Europe vient de ce qu’à l’Ouest on a attendu un alignement sur l’orthodoxie démocrate-libérale quand les dissidents de l’Est, pour beaucoup, visaient le multipartisme et les élections libres. Ils luttaient pour une démocratie à l’ancienne, pour le patriotisme, la vérité, la justice et la loyauté vis-à-vis des traditions nationales et religieuses. Le succès de Solidarńosc n’aurait pas été possible sans le patriotisme et la ferveur religieuse. Pour les Polonais, la liberté c’était de ne pas avoir un gouvernement qui soumettrait les institutions, les lois, les normes et les mœurs sociales à une ingénierie aveugle, comme ils l’avaient expérimenté sous le communisme.

A lire aussi: Bien qu’absente du G7, la Chine contraint tout le monde à se redéfinir

Dans l’empire soviétique, beaucoup de gens pensaient qu’après le communisme la fabrique sociale serait restaurée, les gouvernements élus librement ayant à cœur de libérer un espace pour l’accomplissement de l’homme, lequel pourrait à nouveau se consacrer à des buts nobles que le régime précédent avait abaissés. Au lieu de cela, écrit Ryszard Legutko, ils eurent droit à l’invasion de nouveaux barbares, produits d’un Occident qui s’est, à un moment, retourné contre sa propre culture. « La médiocrité du système communiste fut préculturelle, celle de la démocratie-libérale est postculturelle » (p. 179). Ryszard Legutko craint que, sans compétiteur vigoureux, la démocratie-libérale finisse par régner, comme un tyran sur les aspirations humaines. Il se demande si un renouveau est possible et si le christianisme pourrait l’incarner par temps de sécularisation croissante…

Pauvres de nous

Contrairement à ce que beaucoup pensent, le monde démocrate-libéral moderne n’est donc pas si différent de celui rêvé par l’homme communiste. L’homme démocrate-libéral, lui non plus, n’est guère troublé par les stéréotypes qui nourrissent ses pensées, la politisation croissante de la vie sociale, le triomphe de la médiocrité et, si l’idée effleure son esprit, il se convainc vite de l’impossibilité de tout changement, sauf pour le pire.

Peut-être, écrit Ryszard Legutko, finirons-nous, ainsi par accomplir ce que les communistes avaient planifié: “the regime man”. Peut-être aussi sommes nous arrivés à un stade où l’homme moderne reconnaît la vérité basique de sa condition et s’en satisfait. Preuve pour certains que l’homme a fini par accepter sa nature quand pour d’autres ce sera la confirmation de son invétérée médiocrité.

>>> Retrouvez la version longue de cet article de Michèle Tribalat sur son blog <<<

Rêveries de deux baigneurs solitaires

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Paul Morand, à Marbella, 1960. Photo : STF / AFP

À l’ère du tourisme de masse, une anthologie des voyages de Paul Morand rappelle que l’uniformisation du monde n’est pas une menace nouvelle. Pour retrouver l’essence du voyage, encore faut-il accepter qu’il soit une expérience intime, comme le montre la vie de Bruce Chatwin racontée par Jennifer Lesieur.


 

« C’était un temps béni nous étions sur les plages / Va-t’en de bon matin pieds nus et sans chapeau / Et vite comme va la langue d’un crapaud / L’amour blessait au cœur les fous comme les sages. » En plein cauchemar de la Première Guerre mondiale, Guillaume Apollinaire, dans ses Calligrammes, se souvenait avec une nostalgie lumineuse de son dernier été niçois avant 1914. On peut se demander, à l’époque du tourisme de masse, si son désir de plage n’est pas toujours celui recherché aujourd’hui, mais désormais dans une déception constante, par ces milliers de corps entassés que l’été va ramener dans une migration éphémère et forcée à la recherche, de manière informulée, de la fin de l’histoire, c’est-à-dire du vrai repos. Une fin de l’histoire fantasmée, où des corps disponibles, alanguis, désirables et désirants, seraient rendus enfin à leur innocence des commencements, à leur fraîcheur lustrale des origines. Un univers bleu et doré où le temps n’existe plus, où les après-midi prennent des allures d’éternité ataraxique, où la mer offre une perspective qui ne donne plus le vertige, mais nous invite à une intimité heureuse avec l’infini. Quelque chose qui serait à mi-chemin entre les Beach Boys et Le Cimetière marin de Paul Valéry, entre Surfer Girl et « Courons à l’onde en rejaillir vivant ! »

L’avènement du tourisme de masse

Cette fascination irrésistible du moderne pour la plage vécue comme une utopie, c’est sans doute Paul Morand qui l’a le mieux résumée dans le splendide et trop peu connu Bains de mer, bains de rêve qui date de 1960. Ce texte forme le cœur de l’anthologie qui paraît dans la collection « Bouquins », consacrée au Morand voyageur. Dans Bains de mer, bains de rêve, Morand retrace sa carrière de baigneur qui a été, pour lui, aussi importante que sa carrière diplomatique. Il a été ainsi le propre ambassadeur de ses plaisirs marins au Portugal, en Espagne, à Tanger, en Corse, en Sardaigne, en Italie, sur la côte dalmate, en Grèce, en Angleterre, en Belgique ou en Hollande : « Ne devrais-je pas confesser qu’il y a trente cinq ans, j’étais tout fier d’avoir traduit, dans des livres ou des poèmes, le crawl et le plongeon, que je n’ai vécu que pour l’eau et le soleil, aux dépens de ma vie sociale, morale, sentimentale, administrative, toutes mes vies ; que l’eau et le soleil furent pour moi une sorte d’opium ? » 

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Évidemment, l’homme de l’Europe galante, l’homme pour qui l’exploration du monde fut un émerveillement constant, mais inquiet, a compris, à cette date, que tout cela appartenait au passé. Et surtout que la plage est déjà, en 1960, devenue le symptôme le plus évident du désenchantement né des effets conjugués de la massification des plaisirs balnéaires et du grégarisme saisonnier. Il cite, non sans tristesse, l’un de ses poèmes des années 1920 dans lequel il faisait l’inventaire des plages où il avait été un baigneur solitaire : Woolwich, la mer Morte, le Lido, Key West, Royan, La Havane, Dieppe, Hong Kong, Deva et même Leith, « où il faut vraiment en avoir envie. » Et il constate que tout a changé : « Les lecteurs d’aujourd’hui doivent bien avoir ceci d’abord présent à l’esprit : il y a cinquante ans, les plages françaises étaient vides, l’été (sauf les plages situées à quelques heures de Paris), ainsi que les montagnes, l’hiver. Il y avait encore de la place dans la nature. Et du silence. » Morand écolo  ? Ce serait peut-être forcer la note. Encore que. Il y a dans Bains de mer, bains de rêve des visions saisissantes de fin du monde où la plage n’est plus l’endroit heureux d’une communion avec les éléments, mais se voit peu à peu couverte de « ces villes de toile qui ourlent désormais la frange de tous les rivages européens, comme dans un monde après la Paul Morand, à Marbella, 1960 Bombe. » Dès les années 1920, dans Rien que la terre, Morand voyageur comprend que nos manières de voyager finissent, à un moment ou à un autre, par entraîner une forme de divorce avec la nature, que notre intrusion n’est pas sans conséquence. Bien sûr, il garde en lui les principaux attributs de la mentalité de l’époque, persuadé d’une supériorité de l’Occident sur les peuples colonisés ; bien sûr, il s’inquiète d’une fin programmée de la race blanche en vieux lecteur de Gobineau, mais de manière plus surprenante, il y a aussi ce tableau d’un être humain qui devient étranger aux autres formes du vivant qu’il oublie de préserver : « Je rêve d’un pacte de sécurité entre l’homme et les animaux, où chacun cessant d’obéir à la loi de la jungle, s’engagerait à se respecter en s’aimant. » 

Le monde s’uniformise dangereusement

Quand on parle de Morand, les clichés ont la vie dure. Morand n’est pourtant pas seulement ce golden boy des Années folles, ce dandy mutique des chancelleries aux allures de Bouddha qui commande ses costumes sur mesure à Saville Row, il est aussi pétri d’inquiétudes pour une planète qu’il sillonne et dont il s’aperçoit que la beauté est aussi fragile que le verre de Murano qu’il adorait. Ses émerveillements, dans ses récits de voyage comme dans ses nouvelles et ses romans, n’affaiblissent jamais la lucidité du regard. L’écriture merveilleusement claire transcende sa simple légende de nomade chic ou d’homme «  affligé du mouvement  », pour reprendre l’expression de Nimier, et donne une tout autre coloration à son cosmopolitisme pour ceux qui veulent bien le lire un peu sérieusement. On ne voyage plus, nous dit déjà Morand, on fait ses courses dans un hypermarché planétaire dont les rayons s’uniformisent dangereusement.

Ce processus est aujourd’hui parvenu à son stade ultime, absurde, tragique et ridicule : on a récemment appris que 11 alpinistes étaient morts depuis le début de 2019 dans l’ascension de l’Everest, devenu l’objet d’un business touristique délirant, à cause de véritables embouteillages à 8 000 mètres d’altitude. Cette folie mortifère, Morand l’interrogeait dans Bains de mer, bain de rêve : « Est-ce hasard, ou fûmes-nous les premiers, par l’exemple et par l’écriture, à donner le signal de l’immense ruée actuelle vers l’eau et vers les cimes ? »

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Il est l’un des premiers à poser cette question, ce qui fait de lui un pionnier de ceux qu’on regroupe un peu hâtivement aujourd’hui sous le nom d’« écrivains voyageurs » et qui rencontrent un grand succès de librairie. Un succès révélateur chez les lecteurs d’un sentiment de perte né de la transformation, au siècle dernier, du voyage en tourisme, c’est-à-dire du remplacement d’une rencontre aventureuse avec le monde par sa consommation ostentatoire. Pour tout dire, il est peut-être le premier de nos écrivains à avoir compris qu’on ne pouvait plus voyager innocemment.

L’éloignement véritable devient impossible

Tout l’intérêt de cette anthologie de ses Voyages, établie et présentée par Olivier Aubertin, est dans la confrontation de Bains de Mer, Bains de rêve à d’autres textes antérieurs de Morand. Elle souligne l’ambiguïté d’un écrivain réactionnaire – on ne reviendra pas ici, encore une fois, sur son attitude collaborationniste pendant l’Occupation – qui entretient pourtant des relations ambiguës avec la modernité technologique comme l’automobile, la radio, l’avion. On trouvera ici, par exemple, un essai révélateur, intitulé « De la vitesse », extrait de Papiers d’identité. Le texte date de 1931. Morand y oscille en permanence entre l’effroi et l’extase. La vitesse, il confie l’avoir beaucoup aimée. Elle a été, et c’est tout de même ce qu’il y a de plus important pour un écrivain, un des éléments qui a créé son style unique, qui lui a donné cet art consommé de la métaphore éclair, de l’art de la concentration, de l’image qui fait de lui un surréaliste sans le surréalisme : on notera au passage qu’André Breton a été l’un de ses premiers admirateurs et que dans cet essai, Morand cite élogieusement Philippe Soupault.

Bruce Chatwin, 1979. Photo: Ulf Andersen / Aurimages / AFP
Bruce Chatwin, 1979. Photo: Ulf Andersen / Aurimages / AFP

La vitesse permet non seulement de voyager vite – ce qui est un oxymore –, de découvrir le monde « en quatre vingts francs » plutôt qu’en quatre-vingts jours. Mais la vitesse, en se banalisant, déforme les décors et les êtres. L’homme pressé, titre de son plus célèbre roman, est heureux de voir l’aiguille atteindre les 100 km/h sur le compteur de sa Packard flambant neuve jusqu’au moment où ce train d’enfer devient banal et engendre une monotonie paradoxale de l’accélération  : «  La vitesse tue la forme. D’un paysage vu à 500 à l’heure, que reste-t-il ? Rien. » La vitesse est ce délit de fuite qui ne mène plus nulle part. Morand l’expliquait déjà dix ans plus tôt dans Rien que la terre, titre ambigu qui laisse entendre que la Terre réduite par la vitesse n’est plus grand-chose et donne l’impression de « vivre à l’étroit sur une boule » ou « dans ce compartiment fermé à clé, scellé dans la classe unique de cette petite sphère perdue dans l’espace. » Les perceptions s’altèrent, les sentiments aussi et le mouvement, en abolissant la distance, rend impossible un véritable éloignement. Enfin, pardessus tout, la vitesse signe la fin du plaisir aristocratique d’être injoignable.

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Injoignable, le voilà le désir secret du voyageur. Il ne veut pas forcément aller loin : « Aimons la vitesse qui est le merveilleux moderne, mais vérifions toujours nos freins. » Le vrai voyageur veut d’abord se retrouver lui-même et il ne voit plus que le voyage pour ce faire, car il connaît la vieille malédiction pascalienne qui veut qu’il soit impossible à l’homme de demeurer seul dans sa chambre. À la différence de l’homme pascalien, le vrai voyageur estime que c’est dans l’errance, le nomadisme, qu’il peut enfin comprendre qui il est. Il lui faut donc apprendre à voyager différemment.

C’est à ce titre qu’on lira avec intérêt le bel essai biographique de Jennifer Lesieur sur Bruce Chatwin, Tu marcheras dans le soleil. Bruce Chatwin (1940-1989) a connu un immense succès avec En Patagonie, en 1977, qui a renouvelé la littérature de voyage. Biographe de Jack London, Jennifer Lesieur sait raconter la vie de cet Anglais courant d’air, au physique d’ange mais à l’âme tourmentée, un Rimbaud (le titre du livre est un vers du poète aux semelles de vent) dont l’errance est en même temps un moyen de se fuir et de se comprendre. Parlant d’En Patagonie, elle note : « Après tout, son livre n’était pas un livre sur la Patagonie. » Tout Chatwin est là, également résumé dans le titre d’une anthologie posthume Qu’est-ce que je fais là. Sans point d’interrogation, surtout. Parce que si Chatwin sait où il va, voire pour quoi il y va, il attend que le voyage en soi l’éclaire sur lui-même.

Brillant élève qui abandonne ses études, expert autodidacte chez Sotheby’s, homosexuel marié avec une femme qui le savait, journaliste occasionnel, un peu archéologue, mondain curieux, il rencontre nombre de célébrités, dont Malraux : « Malraux est seul. Il ne peut pas avoir de disciples. Il ne s’est jamais permis le luxe d’une croyance politique ou religieuse définitive, et il est trop remuant pour accepter la discipline de la vie universitaire. Il est inclassable, ce qui dans un monde de -ismes et de -logies est également impardonnable », écrit-il. On croirait un autoportrait.

Ce grand collectionneur et grand bibliophile, passions éminemment sédentaires, a pourtant toujours préféré les départs aux retours, au point de développer une véritable éthique du nomadisme. Que ce soit en Afghanistan, en Grèce, à New York, en Inde ou en Patagonie, Chatwin est d’abord un piéton. Certes, il vit à cent à l’heure, mais il marche lentement. Pour lui, le monde est la mesure de l’homme dès qu’il ralentit le pas, même dans une pampa désertée.

L’existence qu’a menée Chatwin, comme celle d’un Kerouac ou, aujourd’hui, d’un Tesson, prouve qu’il est toujours possible de voyager. Encore faut-il savoir que, ce qu’on trouve au bout du voyage, comme le buveur antique dans le fond des coupes grecques, une fois le vin bu, c’est son propre regard peint qui est aussi celui de la divinité.

Bains de mer, bains de rêve: Et autres voyages

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Bolsonaro: un populiste contre l’armée?

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Le président brésilien Jair Bolsonaro partcipe à la marche pour Jésus, le plus grand rassemblement évangélique du Brésil, São Paulo, 20 juin 2019. Photo: Rebeca Figueiredo Amorin/ Getty Images/ AFP

Rien ne va plus entre le président brésilien Jair Bolsonaro et les tenants de l’ordre. Alors que les officiers de l’armée campent sur la défense de l’État de droit, les bolsonaristes fanatiques rêvent de détruire le système avec l’appui virtuel des foules galvanisées sur Twitter.


 

Six mois après l’intronisation de Jair Bolsonaro, force est de le reconnaître : le nouveau président du Brésil n’assume pas ses nouvelles responsabilités de chef de l’État. Au lieu de jouer la carte du rassemblement, de se concentrer sur les thèmes le plus consensuels de sa campagne – le rétablissement de la loi et de l’ordre, et la relance de l’économie plongée dans une quasi-récession depuis cinq ans –, il reste le leader d’un mouvement conservateur, populiste et antisystème à caractère révolutionnaire. Or, cette posture le condamne à l’impuissance.

Le régime politique brésilien est présidentiel, mais la constitution est parlementaire. L’élection du chef de l’État au scrutin majoritaire lui confère une forte légitimité et une large capacité d’initiative, mais il doit néanmoins composer et négocier avec un Congrès doté de nombreuses prérogatives et fractionné en une foule de partis. Les 513 députés de la chambre basse siègent pendant quatre ans (le temps du mandat présidentiel) tandis que les 81 sénateurs sont élus pour huit ans : faire coïncider majorité présidentielle et parlementaire constitue donc un exercice politique laborieux et compliqué.

Dans le cadre constitutionnel brésilien, le premier défi pour le président élu consiste à construire une coalition de partis disposant d’au moins une majorité simple au Congrès. Toute réforme ambitieuse requiert d’amender la constitution, avec l’appui d’une majorité qualifiée représentant trois cinquièmes des parlementaires des deux chambres.

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Entre l’exécutif et le Congrès, c’est donnant-donnant. La composition d’une majorité législative suffisamment large et solide est assurée par la distribution aux élus parlementaires de portefeuilles ministériels, de postes de cabinet et de direction dans la haute administration, les agences fédérales, les innombrables banques et entreprises publiques. Un gouvernement efficace est un gouvernement d’ouverture. Il doit disposer d’un canal de communication permanent avec ses alliés au Congrès et impliquer ceux-ci dans l’élaboration de tous les projets d’ordonnances et de lois. Il privilégie les partis et leaders de la coalition gouvernementale lorsqu’il s’agit de débloquer des crédits budgétaires qui les intéressent directement et concernent leurs clientèles électorales.

Lors des élections d’octobre 2018, les formations de droite qui ont soutenu le candidat Bolsonaro ont conquis 20,9 % des sièges dans les deux chambres. Pour gouverner, le président devait donc impérativement obtenir l’appui des partis du centre. Bolsonaro a pourtant refusé de s’engager dans l’ingrate opération de construction d’une majorité parlementaire stable et large. Le président se veut le chantre d’une nouvelle gouvernance et entend imposer sa politique en misant sur une relation directe avec le peuple. Il croit que le grondement des foules qui le soutiennent permettra de mettre le Congrès au pas, de le transformer en simple chambre d’enregistrement des projets du pouvoir.

La posture ravit sa clientèle la plus fidèle, le noyau dur des « bolsonaristes » animé par la famille du chef de l’État et regroupant des conservateurs d’extrême droite et des leaders d’églises néopentecôtistes. Ces clans sont réunis par le projet populiste de renversement du « système », de destruction de l’establishment et veulent promouvoir une révolution nationale et populaire afin d’écarter l’« oligarchie » et le « communisme ». Pour ce faire, dans le nouveau monde, il s’agit d’abord de susciter l’adhésion des internautes, d’occuper l’agora virtuelle, d’envahir les réseaux sociaux, d’influencer l’univers digital. Bref, l’instrument de la révolution nationale et populaire est la démocratie directe twittée. Seuls les magistrats-justiciers qui participent à cette purification de la vie publique sont tolérés. La Cour suprême doit être affaiblie, neutralisée, réformée ou détruite.

Le camp des bolsonaristes ne regroupe évidemment pas les 57 millions d’électeurs qui ont élu le nouveau président. En six mois, le chef de l’État a au moins réussi un exploit majeur : atteindre sur les réseaux sociaux une audience comparable à celle d’un Donald Trump. Reste que les rapports de force et les institutions du monde réel comptent encore.

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Cet antiprésident est en train de perdre l’appui et la confiance des nombreux généraux des trois armes qui occupent des postes clés au sein du gouvernement, à commencer par la vice-présidence. Confrontés à la politique du chaos pratiquée par Bolsonaro, ces officiers supérieurs tentent d’assumer un rôle modérateur. Tâche quasi impossible, car leur association avec Bolsonaro – ancien officier subalterne – est le fruit d’un énorme malentendu. Les militaires voulaient en finir avec la déliquescence morale de la fin de la gauche au pouvoir, ils voulaient le retour à l’ordre, la préservation des institutions et de l’État de droit. À leurs yeux, le danger, ce sont des situations d’anarchie et de pré-guerre civile que les radicaux d’extrême droite considèrent comme indispensables à l’accomplissement de la révolution culturelle et conservatrice.

Au sein du gouvernement, entre les bolsonaristes et les personnalités issues des forces armées, le conflit est désormais ouvert, les premiers accusant ouvertement les seconds de trahison. Les militaires voulaient contribuer au respect de l’État de droit, à la pérennité des institutions. Les adeptes fanatiques de Bolsonaro rêvent de détruire le système avec l’appui virtuel des foules hargneuses galvanisées sur Twitter.

Cibles régulières des attaques bolsonaristes, les parlementaires de tous bords ont évidemment pris de sérieuses distances avec ce gouvernement du chaos. Les rares chantiers législatifs engagés depuis janvier sont paralysés ou altérés par un Congrès qui renâcle d’autant plus qu’il est régulièrement dénoncé par le président comme un refuge de bandits que seule la rapine intéresserait. Le maintien orchestré de la crise institutionnelle et politique empêche le Brésil de sortir de la récession économique. La popularité du président s’est effritée. La confiance des chefs d’entreprise s’est évanouie. Trois actifs sur dix sont au chômage et survivent grâce à des petits boulots ou ont des activités à temps partiel. À la périphérie des mégapoles où vit une bonne moitié de la population, tous les trafics prolifèrent et le pouvoir du crime organisé n’a jamais été aussi grand. Les 27 États fédérés et le pouvoir central ne peuvent plus assurer les services publics de base (santé, éducation, sécurité), car les pensions généreuses des fonctionnaires accaparent l’essentiel de leurs budgets. Face au péril imminent de l’effondrement financier des administrations publiques, le Congrès finira sans doute par adopter une réforme a minima des retraites.

Le sort de ce gouvernement se jouera dans les prochains mois. Les militaires peuvent encore calmer le jeu et faire comprendre au président que ses adeptes fanatiques sont minoritaires dans le pays et que le populisme, comme forme de gouvernement est une impasse.

Le président et son clan peuvent aussi résister à la pression des généraux. De l’agitation virtuelle sur les platesformes numériques, ils passeront alors à la mobilisation de la rue. Les nombreux paroissiens des églises évangéliques seront invités à se joindre aux manifestations convoquées par les phalanges les plus radicalisées. Le prétexte peut être le rejet par le Congrès et la Cour suprême de projets que l’exécutif considère comme essentiels, comme la libéralisation du port d’armes, la réduction des crédits universitaires ou la privatisation d’entreprises publiques. Le président annoncera alors le recours à des référendums (la loi fondamentale le permet) pour obtenir par le vote populaire direct un renforcement de son pouvoir et l’affaiblissement des pouvoirs législatif et judiciaire. Cet affrontement ouvert entre un exécutif isolé et les autres institutions républicaines ne durera guère. Bien avant qu’il ne devienne irréversible, les généraux négocieront avec le Congrès la destitution du président. Ils ont cru que l’élection de Bolsonaro allait clore la crise politique inaugurée à la fin de l’ère Lula. Ils doivent désormais empêcher que le prolongement orchestré de cette crise débouche sur une rupture institutionnelle majeure.

 

Pékin peut difficilement se permettre une nouvelle répression comme Tiananmen

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Des manifestants radicaux attaquent des policiers à Tsuen Wan. HONG KONG, 25 août 2019 / CHINE NOUVELLE/SIPA/1908261108

Les manifestations qui se déroulent à Hong Kong en cet été 2019 ont mis en lumière à la fois l’aspect universel de l’aspiration humaine à la liberté et la détermination du Parti communiste chinois à maintenir son emprise autoritaire sur le pouvoir en Chine continentale et à continuer de supprimer les libertés accordées aux habitants du territoire par la Loi fondamentale de Hong Kong.


Ils ont également illustré la vulnérabilité de Xi Jinping et des dirigeants communistes chinois. Les citoyens de Hong Kong sont sur une trajectoire de collision avec le PCC, et ni l’un ni l’autre ne cèdera. Si les citoyens de Hong Kong parviennent à mettre un terme à l’érosion de leurs libertés et, plus encore, à les étendre, le résultat serait considéré par Pékin comme un « virus » qui pourrait facilement « infecter » la Chine continentale. La crainte de la Chine de voir ce virus se propager sur le continent est attestée par le fait que les gardes-frontières chinois empêchent les habitants de Hong Kong de se rendre sur le continent, les interrogent sévèrement et les forcent à ouvrir leur smartphone et à supprimer les photos et les nouvelles des manifestations. La faim virale pour la liberté affecte déjà les Chinois à l’étranger, des manifestations de soutien à Hong Kong étant organisées dans le monde, malgré la surveillance et le suivi des communautés chinoises à l’étranger, qui sont contrôlées par le renseignement.

Échec de la politique de Pékin

La tactique de Pékin et celle du gouvernement de Hong Kong contrôlé par Pékin, dirigé par Carrie Lam, n’ont pas seulement échoué jusqu’à présent à dissoudre les protestations, mais ont plutôt vu les demandes des manifestants augmenter par rapport à la demande initiale de retrait de la loi d’extradition pour inclure des réformes démocratiques plus larges et une enquête officielle et transparente sur la violence policière à Hong Kong. Le gouvernement de Hong Kong a refusé d’ouvrir un dialogue avec les manifestants, une position que Lam n’aurait pas prise sans la direction de Pékin. Pékin, pour sa part, affirme qu’il n’y a rien à discuter, car « les résidents de Hong Kong jouissent désormais de droits et d’une liberté sans précédent » et les manifestations n’ont « rien à voir avec la liberté d’expression et de réunion ». Une affirmation avec laquelle les citoyens de Hong Kong sont de toute évidence en désaccord total. Environ un quart de la population de Hong Kong a pris part aux manifestations publiques du week-end du 17 août, au mépris des ordres de la police et malgré la pluie battante, allant jusqu’à occuper des sites près de la garnison de l’APL (dont le commandant a menacé de prendre des mesures énergiques) et des bâtiments du gouvernement de Hong Kong dans un défi évident lancé à Pékin. Hong Kong montre que le peuple chinois souhaite les libertés démocratiques et qu’il est prêt à sacrifier et à affronter la tyrannie pour les conquérir.

« L’existence d’un îlot de liberté démocratique à Hong Kong, tout comme à Taïwan, met en échec la propagande du PCC selon laquelle les libertés démocratiques conduisent nécessairement au chaos, au désordre social et empêcheront l’essor continu de la Chine. »

Les liens entre Hong Kong et Taïwan sont aussi un sujet irritant pour Pékin, en particulier à la suite de l’offre de Taïwan d’offrir un asile politique aux dissidents de Hong Kong. Du point de vue du PCC, les protestations doivent être réprimées, la question est de savoir comment le faire avec le moins de dommages possible à la réputation de la Chine et à ses relations avec le reste du monde.

Réprimer oui, mais comment ?

Pékin peut difficilement se permettre une nouvelle répression du type de celle de la place Tianmen contre les manifestants pro-démocratie à un moment où l’image de la Chine est déjà gravement ternie par des preuves de prélèvement systématique d’organes sur les dissidents politiques et prisonniers religieux, par l’existence d’un vaste réseau de camps de concentration dans le Xinjiang qui emprisonnent entre un million et peut-être jusqu’à trois millions de musulmans ouïgours, et à un moment où les revendications territoriales époustouflantes de la Chine et la militarisation des terres artificielles qu’elle a créées dans la mer de Chine du Sud illustrent toutes un leadership politique et militaire agressif tant envers son propre peuple que ses voisins. Le PCC en tant que parti, ou Xi Jinping en particulier, ne peut pas non plus se permettre une victoire de Hong Kong et d’élargir les frontières de ses libertés.

Lire aussi sur le site de Conflits: Chine : un régime à bout de souffle, une machine d’État enrayée

La confrontation avec les citoyens de Hong Kong s’inscrit également dans les relations sino-américaines les plus conflictuelles depuis de nombreuses années, alors que le président Trump affronte une stratégie chinoise qui dure depuis des décennies et qui consiste à jouer le jeu du libre-échange à son avantage unilatéral : absence de réciprocité, piratage et vol de brevets généralisés, diplomatie de la dette et tentative chinoise d’exporter son autoritarisme appuyé par une technologie avancée et une maîtrise des données. La détérioration des relations avec les États-Unis sous le Président Trump a mis Xi sous pression croissante au niveau national, un fait qui n’est pas suffisamment apprécié par le monde extérieur. Xi a bénéficié de concentrations de pouvoir sans précédent depuis Mao parce que ses collègues dirigeants du PCC pensaient qu’il serait en mesure d’utiliser cette position pour continuer à atteindre leurs objectifs communs – la protection de la position intérieure du PCC en Chine et la réalisation des ambitions géopolitiques longtemps frustrées de la Chine à l’international. Cela reposait sur le maintien de bonnes relations avec les États-Unis, qui ont au minimum permis à l’économie chinoise de continuer à croître et à la Chine de poursuivre ses ambitions géopolitiques avec peu ou pas de refoulement américain et occidental efficace. Tout cela est menacé par la guerre commerciale de l’administration Trump et l’affrontement avec la Chine, qui a remis en question la capacité de Xi à tenir ses promesses et nuit à l’économie chinoise dans une bien plus grande mesure qu’on ne le pense généralement. Ainsi, le défi supplémentaire de Hong Kong n’est pas quelque chose dont Xi a besoin en ce moment, et pourrait entraîner une menace politique pour lui s’il n’est pas en mesure de le résoudre rapidement et d’une manière qui nuit le moins possible à la réputation de la Chine et à sa position mondiale.

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Les Anglais ont transformé des marécages en cité puissante. Les Chinois vont-ils annihiler cette civilisation ? Image: Pixabay

Adapter la répression à la situation actuelle

Jusqu’à présent, son gouvernement a suivi la pratique habituelle du PCC face à une dissidence nationale importante, qui consiste à ignorer son propre rôle dans la perte de la loyauté du peuple et à blâmer les « forces étrangères hostiles » (ce qui signifie habituellement les États-Unis, mais parfois l’Occident en général) dans une tentative de jouer la carte nationaliste (une carte dangereuse à jouer, difficile à contrôler et susceptible de revenir dans la figure du PCC). Les États-Unis sont attaqués de façon virulente par des responsables politiques et des médias chinois. À cet égard, un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères accusant publiquement les États-Unis d’avoir joué un rôle secret dans ces manifestations. Le fait que les manifestants de Hong Kong agitent des drapeaux américains et chantent l’hymne national américain a avivé les tensions avec Pékin, qui a tenté de s’en emparer comme « preuve » d’un sinistre complot américain pour entreprendre une « révolution colorée », quand en fait il illustre simplement la puissance symbolique des États-Unis comme représentant des aspirations humaines universelles à la liberté malgré leurs incohérences et imperfections. Les manifestants ont aussi parfois agité le drapeau des anciens dirigeants impériaux de Hong Kong, en Grande-Bretagne, pour des raisons similaires, amenant l’ambassadeur de Chine à Londres à remarquer avec mépris que « Je pense que certains politiciens dans ce pays […] considèrent encore Hong Kong comme faisant partie de l’Empire britannique ». Et lors d’un tir d’avertissement, les autorités chinoises ont arrêté un employé du consulat britannique de Hong Kong qui n’a toujours pas été revu depuis son arrestation.

A lire aussi: Tiananmen: 30 ans après, la Chine assume tout

Pression sur les dissidents

Le gouvernement chinois a publiquement attaqué une conseillère politique du consulat américain à Hong Kong, Julie Eadeh, qui a rencontré certains des organisateurs de la manifestation étudiante, en indiquant que cette réunion était la preuve d’une sinistre conspiration de la part des États-Unis. Elle les a rencontrés dans un hall d’hôtel, un lieu public, où tout le monde pouvait voir que tout était en ordre et que rien de secret ne se passait. Les diplomates américains interagissent depuis longtemps non seulement avec les représentants des gouvernements auprès desquels ils sont accrédités, mais aussi avec d’autres dirigeants de la société au sein de laquelle ils travaillent, y compris de nombreux dissidents – les Chinois ont longtemps dénoncé cette tradition diplomatique, qui révèle la vision fondamentalement démocratique que l’Amérique se fait de la diplomatie.

L’ambassadeur des États-Unis en Chine au début des manifestations de la place Tiananmen en 1989, Winston Lord, a reçu une réprimande privée de Deng Xiaoping lui-même après que Lord eut rencontré des étudiants de l’Université de Pékin dans un « salon de la démocratie » avant les manifestations. Lord a poliment rejeté la réprimande de Deng et a tenu bon, expliquant que son rôle en tant qu’ambassadeur américain était de « rencontrer tous les jeunes et les universitaires dès que possible ». Il a été remplacé comme ambassadeur par Jim Lilley (que j’ai connu et à qui j’en ai parlé avant sa mort) au milieu des manifestations de la place Tiananmen, début mai 1989. L’ambassadeur Lilley, lui aussi, a prêté attention aux dissidents, abritant à un moment donné un dissident chinois de haut rang qui avait aidé à organiser les manifestations, le physicien Fang Lizhi, avec son épouse, dans la résidence de l’ambassadeur pendant plus d’un an, jusqu’à ce que les deux hommes soient autorisés à quitter la Chine pour demander asile aux États-Unis.

Aujourd’hui, trente ans plus tard, les Chinois sont allés bien au-delà de la simple plainte selon laquelle les États-Unis considèrent la diplomatie avec la société civile chinoise comme un travail diplomatique légitime – publier des informations privées, des photos du diplomate, des détails de sa carrière et les noms de ses enfants, une menace implicite.

Les médias chinois ont accusé Mme Eadeh d’être une « fasciste » et une « raciste », de « répandre le mal biblique » (un choix intéressant de mots pour un régime officiellement athée qui persécute les chrétiens), « une femme qui ne connaît aucune honte », et a qualifié sa fille de « enfant serpent ».

Tout cela a amené le Département d’État américain à répondre que de telles attaques sont « dangereuses » et à qualifier Pékin de « régime voyou ». Et c’est effectivement le cas. La question ici, au-delà du comportement alarmant de brutalité du gouvernement chinois, est une question de réciprocité – les diplomates chinois ont accès à toutes les composantes de la société américaine, et les États-Unis s’attendent à ce qu’ils puissent, eux aussi, parler avec d’importantes parties de la société chinoise, même avec ceux qui plaident pour des libertés démocratiques accrues. Si la nation démocratique la plus puissante du monde ne le faisait pas, il y aurait un problème.

Accroissement de la répression religieuse

Un autre domaine d’insécurité pour le régime chinois qui a été mis en évidence par sa réponse à Hong Kong a été sa relation tendue avec les…

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Peut-on discriminer en fonction de la religion?

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Prière de rue à Clichy, le 10 novembre 2017 ©ALAIN JOCARD/AFP

Lorsque l’affirmation d’une appartenance religieuse vaut déclaration d’intention de passage à l’acte, alors dans certains cas la discrimination est légitime, et même nécessaire.


Les réactions multiples à la polémique qui entoure les propos du philosophe Henri Peña-Ruiz aux AMFiS 2019 conduisent à devoir clarifier certaines notions, clarifications rendues encore plus nécessaires par les ambiguïtés entretenues notamment au sein de la majorité, et qui rejoignent l’ambiguïté d’Emmanuel Macron lui-même vis-à-vis de la laïcité.

Les thèmes que j’aborde ici étant traditionnellement sensibles, et facilement caricaturés, j’invite les lecteurs à se référer également à mon précédent article sur le sujet. J’en résume en préambule quelques points clefs.

« Islamophobie » est un mot piège, conçu et diffusé par les islamistes pour criminaliser et pathologiser la critique de l’islam, y compris lorsqu’elle vient des musulmans eux-mêmes et des réformateurs qui tentent au sein de l’islam de donner la priorité à l’éthique sur le dogme.

Le racisme est une assignation à une identité héritée, donc subie. Or, la religion est un choix. La critique d’une religion ou du choix que les croyants font de croire ne peut donc certainement pas être qualifiée de racisme. Et même si cette critique peut être considérée comme blessante par certains elle est indispensable : trop d’horreurs ont été ou sont commises au nom de certaines religions pour qu’elles puissent prétendre échapper à la critique morale et rationnelle.

Enfin, le choix d’une religion, même si ses motivations peuvent être multiples, engage comme n’importe quel choix la responsabilité de celui qui choisit. Dès lors que ce choix a des conséquences pour autrui, il est légitime d’en demander des comptes, et d’agir en conséquence. Or, ce dernier point est trop souvent passé sous silence, voire nié.

Le paradoxe de la tolérance

Car si les débats de ces derniers jours portent sur la définition du racisme, l’emploi islamiste du terme d’islamophobie, la différence fondamentale entre l’être et la croyance, la plupart des intervenants semblent tenir pour acquis que même si l’on peut critiquer les religions et critiquer les choix religieux des personnes, on ne saurait en aucun cas en arriver à des discriminations en raison de ces choix. Mais est-ce si simple ?

On pense aux persécutions passées et aux crimes de Torquemada, au massacre de la Saint Barthélémy, au chevalier de La Barre, sinistres précédents. Et l’on se dit que bien évidemment il est inacceptable de se livrer à la moindre discrimination en raison de l’appartenance religieuse. Mais que l’on songe aussi aux persécutions présentes, aux Yézidis condamnés à l’esclavage, à Asia Bibi, aux apostats de l’islam harcelés jusque dans nos rues. Et très vite on arrive au fameux parodoxe de la tolérance de Karl Popper : « si nous étendons la tolérance illimitée même à ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas disposés à défendre une société tolérante contre l’impact de l’intolérant, alors le tolérant sera détruit, et la tolérance avec lui. »[tooltips content= »La Société ouverte et ses ennemis »]1[/tooltips]

Comme l’écrit Yadh Ben Achour, la revendication du fanatique tient en une phrase : « donne-moi la liberté que je la tue ! »[tooltips content= »La deuxième Fâtiha, l’islam et la pensée des droits de l’homme »]2[/tooltips]

Trouble à l’ordre public

La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 commence, rappelons-le, par ceci : « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » puis elle indique « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi. » L’égalité des droits est première, avec ce qu’elle implique: pas de « droit de s’affranchir de la règle », pas de dérogations à la loi commune, ni pour raisons religieuses, ni en vertu de la naissance. Et tout repose là-dessus. Au passage, relevons aussi le « pourvu que ».

La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 affirme que « tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits », « sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d’opinion politique ou de toute autre opinion », « tous ont droit à une protection égale contre toute discrimination qui violerait la présente Déclaration et contre toute provocation à une telle discrimination » mais elle affirme aussi que « aucune disposition de la présente Déclaration ne peut être interprétée comme impliquant pour un Etat, un groupement ou un individu un droit quelconque de se livrer à une activité ou d’accomplir un acte visant à la destruction des droits et libertés qui y sont énoncés. »

Lorsqu’un parti politique ou un groupe religieux travaillent activement à la destruction de ces droits et libertés, ses membres ou adeptes peuvent-ils s’en prévaloir pour empêcher la collectivité d’agir contre eux ? Voilà la question qui nous est posée.

C’est que l’universalité des droits et l’universalité des devoirs vont de pair.

Dans le cadre républicain, et tant que le cadre républicain est respecté, toute discrimination sur la base de l’appartenance religieuse est condamnable. En effet, il y est entendu que la loi commune, la loi de la République, s’impose à tous et doit être respectée par tous. Nul ne peut se prévaloir de sa religion pour s’en affranchir, quiconque le ferait serait sanctionné comme n’importe quel délinquant, et les religions acceptent explicitement ou tacitement cette suprématie de la loi républicaine sur les prescriptions de leurs dogmes. Dès lors, l’appartenance religieuse ne remet pas en cause le respect des règles ni de l’art de vivre qui fondent la cohésion de la société, et aucune discrimination sur la base de la religion ne doit être tolérée.

Discrimination!

En revanche, dans un cadre multiculturaliste ou qui dérive vers le multiculturalisme et le communautarisme, lorsque le droit à la différence est devenu la différence des droits (pour reprendre l’avertissement visionnaire de Régis Debray dès 1995 !), tout change. Car qu’est-ce que le multiculturalisme sinon l’affirmation de multiples dérogations à la règle commune ? Or, chaque personne étant régie par des règles différentes, celles de sa communauté se voulant exorbitantes du droit commun, il faut à tout instant se demander si les règles spécifiques de tel ou tel sont bien compatibles avec ce à quoi il prétend. Dans ces conditions, la discrimination devient inévitable, et même nécessaire.

Si la loi religieuse autorisait à s’affranchir de la loi, voudriez-vous prendre le risque de confier votre enfant malade à un médecin à qui sa religion imposerait de soigner uniquement selon la théorie des humeurs ? Et puisque vous ne pouvez pas choisir qui soignera votre enfant en cas d’urgence, alors la seule manière de le protéger convenablement est d’interdire l’accès au métier d’urgentiste à quiconque professerait ce dogme. Discrimination ! hurleront les multiculturalistes. Bon sens ! répondront les républicains.

Si un candidat à l’embauche annonce qu’il refuse de recevoir des directives d’une femme, ou même de travailler avec une femme, ou d’utiliser le même matériel qu’une femme (on pense bien sûr à certains conducteurs de bus), est-il discriminatoire de ne pas l’embaucher sous prétexte que ces refus sont la conséquence de préceptes religieux ? Si les mêmes refus étaient motivés par n’importe quelle autre raison tout le monde serait d’accord pour les juger inacceptables, et les condamner à trois titres au moins : pour le désordre qu’ils installent dans l’entreprise, pour le sexisme qu’ils révèlent, et pour le danger que ce sexisme fait peser à la fois sur les droits des femmes et sur la cohésion de la société dès lors qu’il menace de se banaliser. Hélas ! De telles situations se multiplient, et certaines sont bien plus graves encore.

On discrimine bien les fichés S

Remarquons au passage que la lutte contre ce que la loi appelle les « dérives sectaires » existe déjà, et heureusement. Remarquons aussi qu’une personne fichée S, pour raisons religieuses ou politiques, ne pourra pas non plus accéder à certaines professions. Voudriez-vous qu’on lui confie la sécurité d’une industrie chimique, l’instruction publique, le commandement d’une troupe militaire ?

« Nul ne doit être inquiété pour ses opinions. » Mais si quelqu’un se déclare néo-nazi, ce qui est une opinion, se scandalisera-t-on qu’il soit discriminé à l’embauche si on lui refuse un poste pour garder l’entrée d’une synagogue ? Bien sûr que non ! C’est que dans ce cas son opinion est comprise comme la certitude d’une hostilité extrême envers les Juifs, et comme une approbation tacite des crimes du nazisme.

Il y a des revendications d’appartenance qui valent affirmation du refus des règles communes, et déclaration d’intention d’agir au mépris de celles-ci. Que ces appartenances soient politiques ou religieuses est secondaire : un crime reste un crime, même si on le croit ordonné par un Dieu. Nous ne devons jamais le perdre de vue, au nom des enfants dont le cœur a été arraché pour nourrir Huitzilopochtli, au nom des enfants sacrifiés par les Chimu, au nom des enfants massacrés la nuit de la Saint Barthélemy, au nom aussi des enfants de l’école Ozar Hatorah. A chaque fois, les bourreaux étaient certains d’agir conformément à la volonté divine.

Comme l’écrivait Plutarque, il est impossible de traiter « des religions en général » si l’on refuse de voir que beaucoup d’entre elles sont des chemins sincères et légitimes, certes plus ou moins accidentés, vers des Dieux dignes de ce nom, mais pas toutes. Certains êtres choisissent d’adorer le monstre Typhon, peu importe les noms qu’ils lui donnent, et certains cultes les y conduisent[tooltips content= »Sur Isis et Osiris« ]3[/tooltips]. Et le sage de Chéronée, prêtre d’Apollon, criait d’indignation et de colère en évoquant les enfants brûlés vifs à la gloire de l’abomination que vénérait Carthage, et combattait le fanatisme et l’obscurantisme pour que de telles horreurs n’arrivent plus[tooltips content= »De la superstition« ]4[/tooltips]. Il est impossible de parler sérieusement de religion si l’on refuse de faire la différence entre Zeus et Moloch.

Le Coran, d’accord. Valeurs actuelles, pouah !

Qu’en est-il dans le cas de l’islam et des musulmans, puisque c’est bien entendu de cela qu’il s’agit aujourd’hui ? Faut-il discriminer les musulmans ? La question est choquante, mais la poser est la seule manière de pouvoir y répondre, et y répondre est indispensable.

Car enfin, il semble bien que se dire musulman signifie généralement croire en l’origine divine du Coran. Or, celui-ci contient des injonctions d’ordre politique, ou relatives au comportement à adopter envers autrui, dont le moins que l’on puisse dire est qu’elles s’opposent radicalement aux principes de la République, aux Droits de l’Homme, et parfois tout simplement à la morale la plus élémentaire. Ainsi de la sourate 9, du verset 34 de la sourate 4, et ainsi de suite. En outre, en France comme un peu partout dans le monde occidental, de plus en plus de groupes de pression exigent de s’affranchir de la loi commune au nom de l’islam, quand il ne s’agit pas d’essayer d’imposer à tous la loi de l’islam. Affirmant leur refus de la règle commune, écrite ou tacite, les membres de ces groupes peuvent-ils prétendre à ne pas être discriminés, c’est-à-dire à être traités de la même manière que ceux qui respectent le pacte républicain ?

Détail amusant et paradoxe à méditer : bien des gens qui hurleront au « retour des heures les plus sombres » à l’idée même que l’on puisse poser la question que je pose ici, seront les premiers à appeler à l’exclusion sociale de quiconque ferait ne serait-ce que parler à leurs adversaires politiques. Les reproches absurdes faits ces jours-ci à Lunise Marquis pour une simple interview dans Valeurs Actuelles en sont révélateurs, alors que même pour une sensibilité de gauche on trouve dans le Coran pris au pied de la lettre des choses bien pires que tout ce que l’on peut lire dans cet hebdomadaire ! A leurs yeux, certaines discriminations sont légitimes pour « faire barrage » à tout ce qu’ils considèrent comme étant trop à droite, mais sûrement pas pour contrer l’influence des islamistes. Bref.

Tous les musulmans ne cautionnent pas la totalité du Coran

Faut-il discriminer les musulmans, faut-il mettre nos concitoyens de confession musulmane à part, faut-il, en substance, leur reprocher à tous les horreurs commises au nom de l’islam et conformément à ce qui est écrit dans ses textes sacrés, faut-il les en croire tous implicitement complices ?

Non ! Mille fois non ! Pour reprendre l’exemple que j’évoquais ci-dessus, il y a bien des musulmans qui n’ont aucun problème pour travailler avec des femmes, y compris si elles sont leurs supérieures hiérarchiques ! Il y a des musulmans humanistes, il y a des musulmans républicains, il y a des musulmans qui placent les lois de la République au-dessus des prescriptions dogmatiques, il y a des musulmans qui font le choix de défendre l’égalité entre les hommes et les femmes, la liberté d’expression, la liberté de pensée, la liberté de conscience. Il y a des musulmans qui ont la lucidité et le courage de critiquer les injonctions du Coran au nom de l’humanité, de l’éthique, de la raison et de la conscience. Rejeter ces hommes et ces femmes parce qu’ils sont musulmans serait tout à la fois injuste, inhumain et stupide.

En revanche, on le sait, il y a aussi des musulmans qui proclament que la charia a la préséance sur les lois de la République, ce qui implique de leur part le refus de l’égalité entre les sexes, le refus de toute critique de leurs croyances, le refus des principes fondamentaux de notre société. Certains aspirent à la sécession et d’autres à l’hégémonie, certains choisissent des méthodes violentes et d’autres privilégient l’influence, mais dans tous les cas ils se posent en ennemis de la République, en ennemis de notre civilisation et en ennemis de nos libertés. Nous n’avons pas le droit de l’ignorer, nous n’avons pas le droit de ne pas en tenir compte.

Ces groupes que la République pourrait dissoudre

Vouloir mettre tous les musulmans « dans le même sac » est une impasse, et une insulte à tous ceux parmi eux qui combattent ce que l’on appelle couramment l’islamisme, ou même tout simplement qui aspirent à vivre libres sans fragiliser la liberté d’autrui. L’islam, même, n’est pas un bloc monolithique. Il est parcouru de divergences, de tensions, d’oppositions : l’islam d’Abdennour Bidar n’est pas l’islam de Tariq Ramadan. L’islam d’Amine El-Khatmi n’est pas l’islam de Marwan Muhammad. Ce sont au minimum des courants radicalement différents de cette religion, et même selon moi des religions radicalement différentes même si elles portent le même nom. « Les musulmans » ne sont pas une race, ni une ethnie, ni un peuple, ni même une communauté politique, et ils ne sont pas non plus un groupe homogène. Nos concitoyens de confession musulmane sont des individus libres de leurs convictions personnelles, libres de les choisir et donc de les assumer, traitons-les enfin comme tels !

Faut-il discriminer les musulmans ? Non. Faut-il discriminer les Frères Musulmans, le Milli Gorüs, les réseaux wahhabites, les salafistes, et tous les thuriféraires de l’islam coranique littéraliste théocratique ? Oui, résolument ! Ce sont des groupes qu’il est grand temps d’interdire, et l’adhésion à ces groupes comme le soutien à leurs doctrines doivent tomber sous le coup des lois contre les dérives sectaires, et être sanctionnés.

Nous n’avons pas le droit de discriminer les musulmans, mais nous avons le devoir de discriminer entre les musulmans. Eux doivent se positionner clairement, et condamner explicitement ces « germes du Mal (qui) sont dans le texte », pour citer Abdelwahab Meddeb, comme les y appellent Abdennour Bidar en France, Maajid Nawaz en Angleterre, et tant d’autres. Ils ont un devoir de discrimination les uns envers les autres, pour interdire aux ennemis de la République de se réfugier en leur sein sous prétexte de « solidarité communautaire ». Face au littéralisme coranique théocratique, les ambiguïtés sont des complicités, les accommodements sont des trahisons.

Et la République a un double devoir : le devoir de soutenir ceux qui la défendent, de les protéger, à la fois contre les fanatiques et contre les injustices dont ils pourraient être victimes, et le devoir de combattre sans faiblesse ceux qui voudraient mettre fin aux libertés qu’elle garantit et tentent d’instaurer un nouveau totalitarisme.

Entre ses alliés et ses ennemis, entre ceux qui respectent ses principes et ceux qui œuvrent à la détruire, la République a bel et bien le devoir de discriminer.

La Société ouverte et ses enemis, tome 2 : Hegel et Marx

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La rentrée, c’est “que du bonheur”

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Sophie de Menthon © IBO/SIPA

Dans ce billet d’humeur, Sophie de Menthon passe en revue nos petits tics de langage et les atroces barbarismes du moment… N’attestent-ils pas tristement de la baisse de niveau du langage des Français ? Pour la rentrée, si nous faisions un effort ? Abandonner ces manies nous changerait… “c’est clair.”


C’est la fin des vacances et sur la plage abandonnée, abandonnons aussi toutes les scories, barbarismes, et tics de langage qui tiennent lieu d’argumentation! Le parler branchouille, la Media langue, le franglais qui réduisent d’autant opinions… et crustacés !

« C’est clair » faisons un effort, d’autant plus qu’en général ce n’est justement pas si clair. « Au jour d’aujourd’hui » on massacre le français quotidiennement avec une forme de gourmandise. 

On va dire qu’on se surveille pour la rentrée

« On va dire » que c’est par facilité que l’on utilise des expressions fourre-tout, « du coup » on a l’impression d’appuyer son propos. « Comme je dis souvent… » nous voilà rassurés, on avait peur que ce soit la première fois que cette banalité était proférée, quant à « J’ai envie de dire… » c’est encore mieux, on sent la personne qui a hésité à s’exprimer sur le sujet fondamental abordé et cela nous soulage : allez « ça va bien se passer ! » 

A lire aussi: En fait, il faudrait arrêter de dire « du coup »

« On va dire » est une expression plus collective qui associe tous ceux qui ne disent rien et qui ne savent pas comment le dire, on « fait groupe » et « au final » on sera d’accord mais sur pas grand-chose.

Tous programmés

Il y a aussi heureusement le côté positif de la vie qu’il convient d’exprimer avec extase, ainsi « c’est que du bonheur » traduira tout le plaisir de manger une crêpe, de caresser le chien ou de lire un magazine au soleil… L’hédonisme dans toute sa splendeur régressive. Mais tout n’est pas toujours rose surtout pour votre ado qui bougonne « Chuis en mode vacances » et là, il faut s’inquiéter pour tout ce qui nécessite un léger effort. Le « chuis » est important, car « je suis » nécessiterait une prononciation qui induit une application que contredit l’expression, « faut être » cohérent ; « en mode » est très à la mode pour exprimer son état personnel et l’humeur du moment, en d’autres termes c’est signifier que l’on est programmé quoiqu’il arrive… déjà robot avant l’heure. 

Cela ne va plus le faire

La bonne nouvelle aujourd’hui est que l’échec n’en est plus jamais un puisque pour le perdant du jeu télévisé, des jeux olympiques ou du devoir sur table, l’essentiel est qu’il nous rassure en souriant, d’une formule qui fait ses preuves : « le principal c’est que j’me suis fait plaisir » nous, aurions bien aimé qu’il gagne ou qu’il soit un peu déçu, quand même.

A lire aussi, Sophie de Menthon: La France, victime de la décadence médiatique

« Après » …  Comme disent tous les chroniqueurs professionnels, c’est pas de sa faute !  « Après » est une façon de dire le contraire de ce que l’on vient de dire et de modérer des propos déjà édulcorés sans se mouiller, ex : « j’aime pas Macron – après- il est mieux que les autres ! » 

Au bureau ce matin pour répondre à votre interrogation sur l’avancement d’un dossier, ne vous étonnez pas que l’on vous oppose  « de toutes façons ça va pas le faire », façon d’exprimer son scepticisme face à la réussite, d’autant que l’impétrant a déjà annoncé à tout le monde qu’il « n’allait pas se mettre la pression pour ça » ce n’est pas faute d’avoir été encouragé par ses collègues qui lui ont souhaité «  bon courage » comme ils le font entre eux 10 fois par jour, y compris pour aller jusqu’à la photocopieuse ou acheter le journal. Vous êtes toutefois rassuré parce qu’il a dit quand même, qu’il « n’allait rien lâcher ». Votre collègue de bureau lui, à chaque nouvelle consigne grommèle que « ça le saoule », à ce stade il frôle l’alcoolisme.

Ce billet ne vise à rien d’autre qu’à « me faire plaisir »

De la même façon votre fils qui conteste clairement votre semblant d’autorité, argumente son opposition par des mots simples qui ne nécessitent pas de développement intellectuel comme « excuse-moi d’exister !» et son œil courroucé suffit à vous culpabiliser, surtout lorsque c’est appuyé d’un « lâche-moi les baskets » (que vous lui avez achetées à prix d’or).

A longueur de journée il vous abreuve de « tu vois ce que je veux dire ! » non, justement vous ne voyez pas.

Et puis pour couronner le tout, les fautes de français et de grammaire deviennent un must, les hommes politiques cultivés s’y mettent parce que cela fait « popu ». Et les journalistes de renchérir : « le frère à ma sœur », « la faute aux profs », « la personne que je t’ai parlé », les bonnes vacances « que vous avez pris… »  etc.

Et si vous vous êtes reconnu rassurez-vous c’est déjà bon signe, et quant à vos enfants, « restez cool » le prof ne sévira pas car il s’exprime comme ses élèves !

Bon, soyons clair ! Là je me suis fait plaisir, lol. Biz.

G7 à Biarritz: très peu d’économie, mais beaucoup de bruit

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Photo: Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage: 00920680_000053

Il se pourrait que l’histoire retienne surtout du sommet du G7 de Biarritz, qui vient de se tenir, qu’ à la veille de la tourmente économique mondiale majeure que beaucoup redoutent, les sept puissances économiques principales de la planète (en dehors de la Chine) se soient réunies pour parler de tout autre chose. Danse sur un volcan ?

Quand Valery Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt avaient lancé ce type de réunions en 1975, leur ambition était de susciter des réunions économiques à un plus haut niveau que celui des ministres des finances, et qui aient un caractère informel et par là discret.

Société internationale du spectacle

C’est exactement le contraire que l’on a aujourd’hui : très peu d’économie, mais beaucoup de bruit. La présidence française a accéléré cette dérive. Selon l’intuition géniale du penseur marxiste Guy Debord, relayée par le très catholique Philippe Muray, nous sommes entrés dans la « société du spectacle. » Autrement dit le fond des choses n’importe plus, seulement l’image et la communication pure comptent. Avec Macron, nous avons la société internationale du spectacle.

A lire aussi: L’Amazonie, bûcher des vanités présidentielles

Ses algarades de bas étage avec Bolsonaro n’expriment pas seulement le souci de l’Amazonie mais confirment le ciblage systématique par Macron des amis historiques de la France, comme l’était le Brésil, comme le sont aussi la Russie, la Pologne, la Serbie, voire le Liban; une posture qui ne manque pas d’interroger. Que Macron ait tiré prétexte des incendies pour reporter le traité de commerce avec le Mercosur (sans y renoncer, idéologie libre-échangiste oblige) n’est cependant pas une mauvaise nouvelle pour l’agriculture française.

Mais s’agissant de réduire le fossé mondial entre riches et pauvres, sujet officiel du sommet, on se demande quel progrès aura été fait. Qui oserait dire que la mondialisation sans frein en est la principale cause ?

Débloquer la question iranienne?

L’invitation surprise du ministre des affaires étrangères de l’Iran à Biarritz n’était pas en soi une mauvaise idée. Mais qu’en sortira-t-il ? Il aurait fallu qu’elle soit avalisée par les autres pays. Le président des Etats-Unis, pris de court semble-t-il, et principal intéressé, a refusé le contact. Se prétendant mandaté par ses partenaires pour dialoguer avec Téhéran, Macron s’est fait désavouer. Le résultat de cette manœuvre parait somme toute plus favorable à Washington qu’à Téhéran: le sommet de Biarritz a fait avaliser par les Européens, jusque-là réticents, que l’accord de Vienne conclu par Obama était caduc, ce que seuls Washington et Tel Aviv avaient dit à ce jour.

A lire aussi, Jérôme Leroy: Macron a été bon lors du G7

Pour le reste, Paris a-t-il quelque espoir de servir de médiateur entre Washington et Téhéran ? Il y beaucoup d’obstacles à un accord: le premier est que les positions des deux partenaires (quatre si on ajoute Ryad et Tel Aviv) demeurent très éloignées. L’accord est possible sur le nucléaire ; il avait d’ailleurs été déjà conclu à Vienne et sa remise en cause par Trump, aligné sur les positions de Netanyahou, porte le risque de relancer la prolifération, constituant ainsi une menace sur la paix.

Demander en plus aux Iraniens, peuple fier s’il en est, de renoncer à leurs fusées de moyenne ou longue portée et de cesser d’aider leurs amis chiites (le Hezbollah au Liban, le gouvernement Assad en Syrie et les Houthis au Yémen) parait bien désespéré.

Faux semblants

Trump a cependant dit à Biarritz qu’il ne demandait pas un changement de régime à Téhéran, ce qui n’avait pas toujours été aussi clair et que les mollahs auront sans doute bien noté. L’autre obstacle à un accord est qu’aussi bien le gouvernement américain que l’iranien (comme l’israélien et le saoudien), confrontés à une société en crise, ont besoin d’un ennemi. Un ennemi de spectacle, si possible. La paix avec l’Amérique, ce serait sans doute la fin proche du régime des mollahs et une hypothèque sur la réélection de Trump – qui a eu la sagesse de choisir comme têtes de Turc les Iraniens plutôt que les Russes, ce qui est moins dangereux pour la paix du monde.

S’agissant de la Russie enfin, si Macron a eu la bonne idée de faire précéder le G7 d’un entretien avec Poutine, quel besoin avait-il de lui reprocher publiquement des atteintes aux droits de l’homme, au moment où avec nos Gilets jaunes nous n’avons pas toujours à nous flatter du comportement de nos forces de l’ordre ? Il ne pouvait que se faire renvoyer dans ses buts ; il l’avait un peu cherché. Rappelons que la cote de popularité à domicile est de 70% pour Poutine,20 % pour Macron.

Toujours à propos de la Russie, on aura noté que Trump a plaidé pour qu’elle soit invitée au prochain G7 (G8 donc), et que les gouvernements européens s’y opposent. Quand on sait que la guerre d’Ukraine, qui est à l’origine de l’exclusion de la Russie, avait été voulue par les stratèges néo-cons américains, pour creuser un fossé irréversible entre l’Europe occidentale et la Russie (selon les préconisations de Zbigniew Brzezinski)… Pauvre Europe !

Que c’est beau, Paris au mois d’août… 1965

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"Paris au mois d aout", 1966, real Pierre Granier Deferre Photo: AFP / COLLECTION CHRISTOPHEL © SIRIUS films SIRIUS films / Collection ChristopheL

 


On ne devrait jamais revoir certains films par temps de canicule


Comme il faisait très chaud, la semaine dernière, et que c’était de saison, j’ai ouvert une bouteille de muscadet de Jo Landron et regardé Paris au mois d’août pour la centième fois. Et pour la centième fois, j’ai laissé parler la midinette en moi: j’ai un peu pleuré quand, à Orly, Aznavour va voir disparaître, probablement pour toujours, le nez en trompette absolument divin de Susan Hampshire. Je pense que tout le monde connait le film tiré (très fidèlement) du roman de René Fallet et qui raconte l’amour d’un mois entre une covergirl anglaise et un vendeur au rayon pêche de la Samaritaine resté seul après le départ de sa famille pour la mer.

Le film date de 65. Ce n’est pas une reconstitution idéalisée, donc. C’est l’image exacte de ce temps-là.

Nostalgie

Et ce qui rend triste, encore plus que la fin d’une histoire d’amour aussi intense que brève, c’est que tout était plus beau, mais absolument tout. Paris d’abord, qui avait encore des habitants. Vous imaginez, un employé de la Samaritaine (qui n’existe plus) avec trois enfants pouvait encore vivre dans un cent mètres carrés, certes sous les toits, du côté, me semble-t-il, du dixième arrondissement. Il avait même les moyens d’envoyer sa famille un mois à la mer…

Lire la série de l’été de Jérôme Leroy, « Mes vacances chez les bouquinistes »

On m’objectera les façades noircies et les concierges tatillonnes. On répondra que les digicodes de la paranoïa et les pics de pollution, c’est infiniment plus désagréable. Les hommes et les femmes s’habillaient mieux. Les femmes avaient des chignons adorables, comme ceux de ma mère. (Le chignon et la frange, c’est tout ce qu’il me reste depuis que le dernier prix Goncourt, Nicolas Mathieu, a préempté la queue de cheval dans Leurs enfants après eux).

Mon Paris idéal

Les voitures étaient plus belles et il y en avait moins. Les bistrots ressemblaient à ceux qu’on ne trouve plus qu’à la Motte-Beuvron ou à Berck, c’est à dire des bistrots où le signifiant est encore un peu en adéquation avec le signifié, quand la sainte-trinité du loisir, telle qu’elle est résumée par un personnage du film, c’était l’apéro, le tiercé et la pêche avec les copains. Les bouquinistes sur les Quais étaient aimables et faisaient même bibliothèque de prêt pour les potes. On préférait lire que regarder l’unique chaine de télé.

On prenait des bains de soleil sur un bout de toit en zinc, devant une fenêtre mansardée.
On savait que les distances et le temps avaient un sens, une réalité, une vérité qui s’imposaient à nous avec une évidence matérielle impitoyable. Cette évidence était la preuve que les hommes vivaient encore d’une vie réellement humaine. Si la femme dont vous étiez tombé amoureux repartait en Angleterre, l’Angleterre, c’était encore vraiment loin et on ne pouvait pas continuer l’histoire sur Internet ou les réseaux sociaux qui sont à l’amour ce que le poumon d’acier est à la respiration.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Les vacances d’Homo Festivus

En plus, en 1965, le PCF était à vingt-cinq pour cent et De Gaulle était président. Les livres de poche un peu épais ne perdaient pas leurs pages à la première lecture comme mon édition des Trois Mousquetaires, préfacée par Nimier : elle n’en a toujours pas perdu une, cinquante huit ans après, et pourtant je l’ai emportée partout
Alors quand la chanson d’Aznavour a résonné sur le générique de fin, j’ai pris un mouchoir, je me suis resservi un verre de Jo Landron et j’ai rejoué le film. A force de le regarder, je vais peut-être finir par pouvoir rentrer dedans. Woody Allen y arrive bien, lui, dans La Rose pourpre du Caire.

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Paris au mois d'août

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Ce que les Badjos d’Indonésie, peuple nomade de la mer, dit de nous

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Pêcheurs Indonésiens (photo : François-Robert Zacot)

Qu’est-ce qui réussit à faire croire à notre civilisation que PMA et GPA sont des recours légitimes et aux vertus universelles? Pour dépasser les débats passionnés, cette question nécessite sans doute un regard extérieur qui permettrait à notre civilisation de se comprendre à travers une autre. 


La société Badjo/Sama, nomade de la mer, sur laquelle porte mes recherches, a pour seul habitat la pirogue. A sa naissance (l’accouchement se fait dans la pirogue) le nouveau né, plus tard l’individu, se retrouve dans ce nouveau monde utérin. Les badjos calquent ce modèle de continuité sur tous les domaines de la vie, confortant les approches scientifiques : c’est dans la période de la vie fœtale que l’on trouve la clef des aspects spécifiques de la nature humaine, le plus d’adaptabilité et de sociabilité. L’accouchement est plus qu’un rite de passage. C’est pour les Badjos une façon de célébrer l’origine et la destinée humaines. 

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Selon les Badjos, l’homme et la femme sont liés spirituellement dès que la femme tombe enceinte. Ceci parce que l’homme a pris part à la procréation, « il a laissé de lui chez la femme » mais aussi la valeur, l’esprit, dont cette chose est porteuse. Parfois l’homme sait avant elle qu’elle est enceinte. Pendant toute la gestation, il aura les mêmes symptômes qu’elle. Éloigné du village il peut savoir que sa femme est en train d’accoucher car il éprouve les mêmes douleurs. S’appelant entre eux et se désignant par Sama (l’identique) ils attestent que l’autre participe à la construction de sa personne ; les parents sont appelés par le nom de leur premier enfant et, à sa naissance, perdent le leur ; l’enfant donne à l’adulte son identité qui s’efface au profit des générations à venir ; vers 8 ans, l’enfant peut choisir librement son lieu de résidence ; l’adoption par un couple sans enfant y est bannie, car, disent les Badjos, l’adulte « pourrait en faire sa propriété »; enfin, le mythe fondateur s’achève sur un enseignement moral inscrit dans les mémoires : le pardon d’une mère à son fils pour l’avoir rejeté[tooltips content= »Dans Peuple nomade de la mer de François-Robert Zarcot »]1[/tooltips].

Pêcheurs Indonésiens (photo : François-Robert Zacot)
Pêcheurs Indonésiens (photo : François-Robert Zacot)

L’hyper-modernité a institué une forme de lien social  où la « personne », en tant que sujet pensant, ne compte pas vraiment. Il fait l’expérience, quotidiennement, de son lien complexe, perverti, parfois rompu, avec sa société. Le réel de l’individu chavire. Ce lieu, qu’on appelle une vie, est désormais celui de réponses impossibles. Chacun de nous est inévitablement l’acteur et le relais de ce modèle. Le recours à la PMA et à la GPA en serait-il un prolongement ? Surgissent des questions incontournables : pourquoi des individus, ayant eu un père et une mère, veulent-ils imposer à un enfant un modèle parental contraire ? De quoi cette inversion est-elle le révélateur ? Car ici, l’enfant est supposé soit avoir choisi son contexte de vie, soit n’avoir pas de désirs. Or, ce n’est pas la loi, seule, qui aide l’individu à se doter d’une morale ; mais également l’autre. 

(photo : François-Robert Zacot)
(photo : François-Robert Zacot)

Pourquoi notre société approuve-t-elle d’infliger une telle rupture généalogique à l’enfant?

Ce qui la prédispose à cela tient de la relation qu’elle a établi avec l’enfant, des qualités et du statut qu’elle lui consent. La seule civilisation qui a inventé l’image de l’enfant inexpérimenté, naturellement irresponsable, qui le regarde comme elle veut qu’il soit, le fantasme, construit son consentement, c’est la nôtre. Il y a plus : l’absence de référence à l’enfant tant dans la société que dans ses lois : symboliquement (procréation – naissance et besoins vitaux remis en question,  étapes de sa formation éphémères ou non reconnues) et réellement (suicides, abandons, abus, dépendances, maltraitances, humiliations, écoles confinées). Ce qui s’appelle programmer une bombe à retardement. Quel bénéfice trouve-t-elle à priver l’enfant  de connaître son « origine » ? Au profit de quoi taire son histoire, son « nom » ?

Enfant qui pêche en Indonésie (photo : François-Robert Zacot)
Enfant qui pêche en Indonésie (photo : François-Robert Zacot)

La raison : son modèle d’altérité mortifère.

Tout conjugue pour démontrer que notre civilisation, lentement, mais sûrement,  fera de l’enfant la part oubliée de nos modes de pensée. Il s’agit d’une question sociétale prioritaire. Une prise de conscience nationale, nourrie d’un débat, sont urgents et salutaires. Quant au projet de PMA-GPA pour un couple homosexuel, qui prétend à une mutation en terme de genres et de parentés, ne prend il pas appui, sans le savoir, sur  ces modèles culturels d’altérité? 

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Qu’est-ce qui réussit à faire croire que le recours à la PMA-GPA est un désir universel, inspirant toutes les cultures ? Ce qui autorise ce montage du « faire croire » il faut le chercher dans le mode de pensée de notre civilisation. Elle entretient une confusion entre le réel et l’imaginaire, entre soi et l’autre. Son exil du vrai la rassure ; la laisse toutefois avide d’illusions et de manques ; au point d’inventer une altérité factice, un autre absent.  Les technologies de la procréation sont un pari. Ne restent-elles pas ancrées dans l’imaginaire  ? Ne prennent-elles pas le relais de la perte de sens ? Ça raconte quoi sur nous ? Que cette relation à l’autre, auto-référentielle, empêche la transmission, la filiation, neutralise la temporalité, ne débouche pas sur une reconnaissance de l’autre. Par la PMA-GPA, notre civilisation, criant son désir d’enfant, niant le désir de l’enfant, met en acte, à travers l’enfant et aux dépends de celui-ci, sa pulsion de mort, le meurtre de quelque chose, de l’autre. Certainement d’elle-même.

Peuple nomade de la mer: Les Badjos d'Indonésie

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Vous qui votez à droite, laissez-moi vous expliquer l’intersectionnalité…

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Image: capture d'écran du clip "Balance ton quoi" de la chanteuse Angèle / YouTube

Jean-Paul Brighelli éclaire notre lanterne


Bien sûr, tout le monde connaît l’intersectionnalité, n’est-ce pas… Car tout le monde loue les travaux de Kimberlé Crenshaw, publiés en 1991: une Noire opprimée l’est à la fois parce qu’elle est femme, et parce qu’elle est noire. Belle trouvaille. Un ghetto noir n’est pas un ghetto blanc. Harlem contre Detroit.

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Si de surcroît notre Noire est lesbienne dominatrice, transgenre, handicapée, authentique descendante d’esclave et de culture musulmane — deux termes incompatibles, parce que les Musulmans étaient du côté des esclavagistes —, si elle n’a pas fait d’études mais des ménages, qu’elle est une ménagère de plus de cinquante ans, de surcroît féministe tendance gouine rouge, et obèse, elle offre une grande variété d’intersections. Elle appartient à une multitude de communautés qui se croisent sans se mélanger complètement: une lesbienne blanche semble bien appartenir à l’un des groupes nommés ci-dessus, mais sa qualité de « blanche » la renvoie impitoyablement dans l’univers des esclavagistes-colonisateurs-exploiteurs. Toutefois, elles appartiennent à un même parti de gauche. Forcément: à droite, on ignore l’intersectionnalité, il en est même, «républicains» auto-proclamés, qui pensent que nous appartenons tous à la race humaine, sous-groupe citoyens français — et ça suffit comme ça.

Mais à gauche, ils savent mieux — ils sont même capables de s’intersectionnaliser entre eux, entre Gauche laïque et Gauche repentante pro-islamiste, comme l’ont amplement démontré les mésaventures de mon ami Henri Peña-Ruiz expliquant aux imbéciles de la France Insoumise la distinction entre raciste et islamophobe. Même les ministres de LREM n’y ont rien compris, mais on sait que dans leurs rangs, la culture se perd.
Peut-être pourrait-on proposer une grande intersection des crétins congénitaux, des imbéciles heureux et des connards de passage ? Vaste programme…

La théorie et ses ratés

À noter que l’intersectionnalisation a parfois des ratés, des couacs, des hésitations au cœur même de ses certitudes. Un vegan attaquera une boucherie traditionnelle, mais pas une boucherie halal — intersection des groupes dominés. Et les féministes les plus dures ne diront rien du statut d’esclave de la femme musulmane — intersection des solidarités. Elles ne condamneront même pas les 10 ou 12000 excisions pratiquées chaque année en France — parce que les Noires, hein, sont assez dominées comme ça sans qu’on leur reproche de se faire couper contre leur gré leur petit bout de bonheur.
Et moi ? Blanc (assez bronzé, en ce moment, mais c’est un camouflage qui ne durera pas), mâle alpha et hétérosexuel — personne ne me forcera à utiliser «cisgenre», le mot à la mode pour dire que vous êtes conforme à votre bulletin de naissance. Enseignant — est-ce une qualité… Ce ne sont pas là des caractéristiques bien méritoires. Salauds d’ancêtres qui n’ont pas été esclaves, même pas juifs, et se sont mariés en endogamie, évitant de faire de moi un métis…

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Ah oui : je suis Corse — et encore, à moitié. Mais c’est une qualité que je n’exhibe qu’à partir de 11 heures du soir, après des libations généreuses au Patrimonio du Clos de Bernardi, mon préféré — le seul à être commercialisé dans des bouteilles de type Alsace. En général, cela consiste à raconter des histoires drôles corses — un exploit, les insulaires ayant à peu près autant d’humour qu’un cul de casserole. Il y a bien (à Bastia surtout) des Juifs corses, mais je ne cache pas qu’ils partagent l’immense répertoire noir des Ashkénazes. Décidément, ma corsitude est un colifichet pour discussions mondaines.

Et la lutte des classes?

Je ne m’intersectionnalise donc avec personne — sinon des créatures adéquates pour un temps nécessairement compté, homo animal triste post coitum sauf quand il s’endort. Psychologiquement parlant, un homme ne peut pas, paraît-il, s’intersectionnaliser avec une femme — qui vit depuis son enfance sous l’emprise des mâles, bla-bla-bla, et considère sans doute que tout rapport hétéro est un viol, comme affirmait Andrea Dworkin : « Le discours de la vérité masculine — la littérature, la science, la philosophie, la pornographie — appelle cette pénétration une violation. Il le fait avec une certaine cohérence et une certaine confiance. La violation est un synonyme pour le coït. » (Intercourse, 1987).

Alors, dois-je ressentir comme une grave insuffisance le fait de ne m’intersectionnaliser avec personne ?

Cessons de rire. Je m’intersectionnalise avec ceux qui, comme moi, gagnent leur pain à la sueur de leur plume, juste assez de pain pour changer de plume. J’appartiens au groupe global des exploités, des prolétaires sans capital — pléonasme. Des pauvres, ou en passe de l’être. Des classes moyennes dont le pain quotidien tend à se faire hebdomadaire.

Toutes ces intersectionnalisations à la mode servent surtout à faire oublier aux malheureux, auxquels l’appartenance à tel sous-groupe tient lieu…

>>> Lire la fin de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<