Le rôle des forces de l’ordre dans le conflit social des gilets jaunes n’a-t-il pas été en dessous de tout? C’est ce que se demande cette chronique (très) amère.


Je connais un policier. Il opère à Paris. Il a quoi ? 37 ans peut-être – les gens d’ici font toujours moins que leur âge. C’est un brave gars, un colosse, le genre à vous donner du « mon poulet » alors qu’il vous connaît à peine. Le genre à « pas se prendre la tête » et qui trouve que « les zartistes » c’est quand même des « branleurs ». Bien sûr, cet hiver, je lui ai posé la question : « Vous en pensez quoi, toi et tes collègues, des gilets jaunes ? » Il ignorait que j’en faisais partie, que j’allais sur les Champs presque chaque samedi. Lui, comme tous les flics de la région, il s’était retrouvé à faire du maintien de l’ordre. Concrètement, ça le saoulait. Il ne voyait plus beaucoup sa compagne et ne pouvait plus faire du sport quand il voulait. Certes, mais que pensait-il de tous ces gens, là, qui marchaient le week-end, de leurs revendications ? « Ouais, c’est sûr, dit-il de sa grosse voix tranquille, mais c’est pas une raison pour casser ». Conciliant, je lui faisais remarquer que les célèbres « casseurs » étaient minoritaires, qu’il fallait séparer le bon grain de l’ivraie. « Ben dans ce cas, les autres ils ont qu’à pas manifester… » Au fond, voilà, il s’en fichait éperdument, des gilets jaunes ; ça chamboulait son emploi du temps, et ça, diantre, c’était « hyper chiant ». 

Les policiers m’ont déçu

Pour les gilets jaunes – ceux des débuts, pas les quelques socialo-gauchistes qui ont pris le train en route, l’ont détourné et ont tout bousillé à l’intérieur –, le comportement des forces de l’ordre a été une immense surprise. Ces Français-là, patriotes et paisibles, respectent les policiers et admirent les militaires. Comme Pasolini, ils voient d’abord en eux des fils d’ouvrier, leurs voisins de la France périphérique. D’ailleurs, jusqu’en décembre, le slogan le plus populaire sur les Champs était : « La police, avec nous » – on n’entend pas ça dans les manifestations de « profs », du MRAP ou des keffiehs rouges à la Antonin Bernanos. C’était sincère : les gilets jaunes pensaient vraiment que les flics, alors « à bout » selon leurs syndicats représentatifs, mettraient crosse en l’air.

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Pourquoi auraient-ils continué de défendre des politiques qui les lâchent au moindre soupçon de bavure et des médias qui les assimilent habituellement à des miliciens ? C’était au temps où Maggy Biskupski se suicidait et où Castaner, le Galliffet des macronistes, tentait de calmer ses troupes avec une prime de trois cents balles. Puisque les syndicats ont signé, on peut dire que c’est là le prix de l’honneur d’un policier… D’ailleurs, le mien était très content, il allait passer un chouette Noël. Ensuite, à nouveau, il se ferait insulter tous les jours par les racailles, traiter de facho par L’Obs, il pesterait contre le matos pas au niveau, son salaire indigne, le manque de considération et les horaires instables, mais bon, c’est qu’on peut s’en faire une jolie, de bûche pâtissière, avec trois cents balles. Pour ma part, après ça, j’ai compris qu’il n’y avait rien à attendre des forces de l’ordre. 

En vérité, je n’espérais alors déjà plus grand-chose d’elles. Elles étaient de toute évidence bien décidées à maintenir l’ordre social-démocrate et plus encore à « faire le job ». C’est un truc de l’époque, ça. Les boulangers « font le job », les secrétaires « font le job », Sibeth N’Diaye « fait le job », tout le monde le fait et le dit.

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Ça veut dire quoi, « faire le job » ? Qu’on est payé pour accomplir un travail et qu’on le fait, sérieusement mais sans passion. Parfois, pour « performer », on se met « en mode mission ». Le sens se confond avec l’action qui est une fin en soi. Plus personne n’assume son rôle social. Les facteurs en avaient un ; les médecins, aussi. Aujourd’hui, chacun fait son « job » dans son coin, ramasse ses sous, et basta. Même les militaires. Lorsqu’il était para, mon cousin m’invitait parfois à boire un coup avec ses camarades de régiment. A mon grand étonnement, leur patriotisme était nul ; ils s’étaient engagés pour le statut, la camaraderie, le sport et les voyages. Mourir pour la France ? Les risques du métier, rien de plus. C’était un coup à rater la prochaine compétition de crossfit, ça, la mort. Dur. Je subodore que l’immense majorité des flics et des gendarmes ne s’est à aucun moment, durant ces six merveilleux mois, interrogée sur le mouvement des gilets jaunes, sur ce qui faisait d’elle, sociologiquement et politiquement, une alliée naturelle de cette France-là. Tout ce qu’elle y a vu, c’est la fatigue et les ennuis en plus. Le maintien de l’ordre, c’est pas le « job », il faudrait que la hiérarchie en prenne conscience, bon sang ! Voilà. Et puis il y a les salauds.

Le temps des bavures

Samedi dernier, à l’occasion de l’ « acte XXXVIII », à Paris, un policier a diffusé en direct sur Facebook une vidéo dans laquelle il dit : « Ça commence à défourailler, ces abrutis de gilets jaunes… On va leur casser la bouche ». Malin, le gars. L’IGPN a été saisie. Ce n’est jamais que la 500e saisine depuis novembre. Des sanctions ? Que tchi ! Comme le temps de Dieu, celui de l’administration n’est pas celui des hommes, il paraît. Rien contre le héros qui a shooté dans le dos un pompier volontaire à Bordeaux ; rien contre les braves qui ont bousculé Geneviève Legay à Nice ; rien contre le courageux qui a éborgné Fiorina Lignier. Interviewée par Libé dans le cadre de l’affaire Steve Maia Caniço, Brigitte Jullien, le chef de l’IGPN, définit les gilets jaunes comme « des barbares entre guillemets ». En Mai 68, le préfet de police de Paris, pas un comique, avait dit à ses hommes que celui qui frappe une personne à terre déshonore l’institution. Non, évidemment, cela ne s’est jamais produit ces derniers mois. J’ai rêvé ce que j’ai vu, nous avons tous rêvé. Nous sommes cent mille mythos. Et puis même, à la fin, si c’était vrai nous l’aurions bien cherché, hein. Sur ce point, les réactionnaires à chaussures bateau sont d’accord avec les macronistes : leur commune sale passion de l’ordre justifie tous les excès. On va quand même pas pleurer sur le sort d’un teuffeur nantais ou d’un manutentionnaire de Sologne. C’est qu’ils ont des principes, ces gens-là. Les mêmes qui vous cassent en permanence les bonbons avec 1789… Allez comprendre. Moi, j’ai une théorie, comme un Dominique Rizet, qui était plus drôle quand il racontait « L’éventreur de Senlis » ou « Le profanateur de Moulins » : frustrés de ne pouvoir expérimenter leurs stupides techniques de krav-maga dans les cités, les flics se lâchent sur les gilets jaunes, ces « petits blancs » de province pour lesquels aucun people ne lancera jamais de pétition. Les coups de matraque sur les Champs, ça remplace les cours de boxe. C’est excellent pour le cardio. Perso, j’aurais bien voulu les voir contre un Dettinger, tenez, à quatre contre un, je suis sympa. Quitte à faire le guerrier, en plastronnant par exemple avec un tee-shirt aux couleurs du BOPE, fais-le avec un vrai bonhomme et on en reparle après. 

Jamais dans notre histoire l’Etat n’a disposé aussi absolument du monopole de la violence dite légitime. Les revendications des gilets jaunes, tout sauf « incohérentes », du moins si l’on sort du paradigme social-démocrate, sont de nature révolutionnaire. L’oligarchie le sait et c’est pourquoi elle réprime avec une détermination inédite depuis les grèves de l’après-guerre. L’absence de débouché politique, c’est-à-dire le refus catégorique du pouvoir de répondre politiquement à la crise, ne peut que conduire à une radicalisation du mouvement, auquel ce gouvernement d’extrême centre n’a lâché que des miettes. C’est la peur de perdre un œil ou la vie qui a « étouffé » les gilets jaunes. Mais leur colère est intacte. ADP, le CETA, le prix du carburant qui remonte, Marlène Schiappa : les raisons de revenir sur les Champs ne manquent pas. J’aime à croire que, à l’instar d’un Alexandre Langlois, des flics finiront par avoir honte – sentiment étranger à leurs maîtres – de ce qu’on leur fait faire et nous rejoindront.

Sinon… Bien évidemment, mon policier connaît le 14 juillet: mais a-t-il déjà entendu parler du 10 août ? 

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