Le philosophe Henri Peña-Ruiz fait l’objet d’un injuste procès après être intervenu sur le thème de la laïcité au cours des universités d’été de la France insoumise. La thématique y est ultra-sensible, une partie non négligeable des militants poussant Mélenchon et Quatennens vers des positions communautaristes. Mise au point.


Suite à son intervention sur la laïcité à l’université d’été de la France Insoumise, les AMFiS 2019, le philosophe Henri Peña-Ruiz est l’objet d’une campagne de diffamation de la part de la frange indigéniste et islamo-gauchiste de ce parti, qui le taxe de racisme.

Je suis loin de partager toutes les positions de l’auteur du Dictionnaire amoureux de la laïcité, mais je tiens à lui apporter mon total soutien face à ces accusations mensongères. Elles sont absurdes pour quiconque connaît un tant soit peu son travail, et révélatrices à la fois des tensions qui parcourent la gauche française, et de la profonde malhonnêteté intellectuelle des indigénistes comme des islamistes et de tous ceux qui les soutiennent, complices ou idiots utiles.

La République menacée

Je ne reviendrai pas ici sur la fracture qui traverse la France Insoumise, et la gauche en général, entre les universalistes et les multiculturalistes, les républicains et les communautaristes. Sans surprise, on peut assez largement lui superposer la fracture entre la gauche qui veut penser avec le peuple, et celle qui prétend penser à la place du peuple. Henri Peña-Ruiz appartient résolument à la première, ce qui fait que je le considérerai parfois comme un adversaire, mais jamais comme un ennemi.

Que lui reprochent certains ? D’avoir déclaré « on a le droit d’être islamophobe », ce qui comme il le dit lui-même ne prend son sens qu’avec le reste de la phrase : « il n’est pas raciste de s’en prendre à une religion, mais il est raciste de s’en prendre à une personne du fait de sa religion. » Soutien total face à une accusation infâmante et totalement injustifiée, donc, malgré un ferme désaccord sur l’emploi du terme « raciste ».

L’islam, point trop n’en faut

« Islamophobie », d’abord. Sans revenir sur Phobos, fils d’Arès, une phobie est une crainte irrationnelle relevant de la psychopathologie. Or, est-il irrationnel d’identifier comme dangereux certains courants de l’islam, lorsque l’on constate chaque jour les ravages commis en leur nom et conformément à leurs doctrines ? Attentats bien sûr, mais aussi atteintes permanentes aux libertés fondamentales (libertés de conscience, de pensée, d’expression) et aux droits des femmes… Depuis la destruction du sanctuaire de Taëf en 632 et la bataille des Chaînes (la conversion ou la mort, déjà), la liste est tragiquement longue. Dès lors, est-il irrationnel d’identifier aussi comme dangereux des individus qui adhèrent consciemment à ces courants de l’islam, et promeuvent leurs agendas hégémoniques et totalitaires ? Non, évidemment. Faut-il pour autant les craindre, c’est un autre débat, mais il est assurément parfaitement rationnel et logique de les considérer comme une menace.

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L’irrationnel serait de croire que tous les musulmans quels qu’ils soient adhèrent à l’islam coranique littéraliste théocratique. Il y a trop de contre-exemples, trop de musulmans humanistes, pour que la généralisation ait la moindre crédibilité – de même en retour qu’il y trop de fanatiques et trop de versets du Coran problématiques pour que l’on puisse dire sérieusement que l’islam serait « une religion de paix et de tolérance » sans largement nuancer.

Islamophobie : la stratégie des islamistes pour nous réduire au silence

Le terme « d’islamophobie » a été propagé par les islamistes pour criminaliser et pathologiser toute critique de l’islam. Mais quand bien même on ferait abstraction de cette origine, le constat demeure : il est parfaitement sain et rationnel de considérer l’islamisme, qui est un courant de l’islam, et les islamistes, qui sont une partie des musulmans, comme des dangers majeurs.

Etant entendu que la critique des religions, l’islam comme les autres, est non seulement un droit mais un devoir, se pose néanmoins la question de la distinction entre « s’en prendre à une religion » et « s’en prendre à une personne du fait de sa religion. » Soyons clairs : s’en prendre aux musulmans parce que musulmans est injuste et inepte. D’abord, on l’a dit, parce que tous les musulmans sont loin d’être des thuriféraires de l’islam littéraliste théocratique. Ensuite, parce que comme dans toutes les religions, les raisons pour croire sont multiples, et n’impliquent pas forcément l’adhésion à la totalité de la doctrine. Nombre de catholiques, par exemple, se désolidarisent du Pape François au sujet de l’accueil des migrants, et se gardent bien (à juste titre) de « tendre l’autre joue » !

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Inciter les croyants à avoir un regard critique sur leur croyance est une bonne chose. Les juger « en masse » en raison de cette croyance, sans même prendre la peine de s’interroger sur les motivations de chacun, est absurde. Mais il serait tout aussi absurde de s’interdire de condamner l’adhésion lucide et volontaire aux courants de l’islam que l’on regroupe sous le terme « d’islamisme », et dont l’abjection n’est plus à démontrer. Une conviction religieuse est un choix, et comme tout choix elle engage la responsabilité de celui qui choisit. Nous y reviendrons.

La France insoumise n’aide pas à la prise de distance avec le dogme religieux

« Racisme », ensuite. Oui, dans les faits, une religion est souvent un héritage. Certaines choses nous viennent plus facilement, plus spontanément dans notre langue maternelle. La religion dans laquelle nous avons été éduqués est le langage – mythologique, symbolique, rituel – dans lequel nous avons appris à exprimer notre rapport à la transcendance, appris à prier, appris à exprimer nos angoisses et nos espoirs lors des longues nuits sans sommeil. La religion de notre enfance est la langue maternelle de notre relation avec le divin. Pour un croyant, il y a là quelque chose qui touche à l’intériorité la plus profonde de l’être, à son intimité la plus essentielle.

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Il y a des gens que j’admire pour lesquels il est fondamental d’être ou de ne pas être « de gauche », alors qu’à mes yeux cela n’a absolument aucune importance. Faisons l’effort de comprendre que pour certains croyants il est tout aussi fondamental d’être ou de ne pas être musulman, chrétien, juif, bouddhiste, shintoïste ou que sais-je.

Pour autant, les religions ne sont pas et ne sauraient être uniquement des héritages. Le prétendre serait les réduire à leur dimension folklorique, traditionnelle ou même « identitaire », au sens négatif du terme. Et ce serait nier le génie propre de chacune d’elles. Toutes les religions ne sont pas interchangeables, et si elles sont toutes des langages elles sont aussi des choses dites dans ces langages, des choses qui bien souvent sortent du cadre de l’intime et engagent vis-à-vis d’autrui. Appeler le soleil Huitzilopochtli n’est pas seulement une variation sur le fait de l’appeler Hélios ou Alfrodul, c’est affirmer implicitement qu’il a besoin du sang des sacrifices humains pour ne pas s’éteindre, avec tout ce que cela implique.

Bien sûr, on peut trouver dans sa religion mieux que ce qu’elle véhicule le plus souvent, on peut vouloir la réformer, ou n’en garder que le meilleur. Bien des croyants (pas seulement musulmans) valent mieux que certains aspects des religions auxquelles ils croient. D’ailleurs, et ce n’est pas le moindre des paradoxes de la polémique actuelle, Henri Peña-Ruiz est justement l’un des plus ardents défenseurs de ce qui fait que l’on ne puisse pas assimiler les croyants à ce qu’il y a de pire dans leurs croyances. Depuis des années, il explique que la laïcité est un idéal d’émancipation, en même temps que le cadre qui rend cette émancipation possible. Or, c’est bien cela qui permet aux croyants la prise de distance d’avec les dogmes, et qui fait notamment que l’on ne puisse pas considérer les musulmans comme collectivement coupables des horreurs inspirées par la sourate n°9, ou le verset 34 de la sourate n°4.

Ambiguïtés

Il n’empêche. Qu’il y ait de multiples raisons pour avoir une religion plutôt qu’une autre n’exonère pas les croyants de leurs responsabilités. On peut se dire communiste pour bien des raisons, mais on ne peut pas se dire communiste sans devoir se positionner très clairement sur les goulags, les commissaires politiques et les crimes qui ont systématiquement accompagné les « communismes réels ».

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Il est légitime de demander à un admirateur des philosophes de l’Antiquité de condamner explicitement les passages d’Aristote qui justifient la pratique de l’esclavage. Il est légitime de demander à un catholique de condamner explicitement les textes violemment anti-homosexuels de Saint Paul. Il est légitime de demander à un musulman de condamner explicitement certains versets du Coran. Et si les uns ou les autres refusent, ou entretiennent une ambiguïté malsaine, il est légitime de « s’en prendre à eux » intellectuellement et juridiquement.

« Je n’ai fait qu’obéir aux ordres » n’est jamais une excuse valable pour échapper à ses responsabilités, peu importe que ces ordres soient considérés comme d’origine humaine ou divine, peu importe qu’ils prennent la forme d’une injonction religieuse, de la coutume ou d’une directive de l’Etat. Oui, nous avons des motivations parfaitement compréhensibles pour ne pas questionner ces préceptes, ces traditions, ces lois, mais à la fin des fins face à notre conscience, choisir d’obéir aux ordres est toujours un choix. Delenda Carthago ! Lorsque l’on choisit de brûler des enfants plutôt que des épis de blé, il faut bien tôt ou tard rendre des comptes. Lorsque l’on choisit de mettre une balle dans la tête à des enfants devant leur école, ou que l’on célèbre comme un héros celui qui l’a fait, aussi.

La critique de la croyance ne doit jamais être assimilée à du racisme

Or, dire cela est l’exact contraire du racisme, puisqu’il s’agit de mettre chacun face à ses choix et à ses responsabilités alors que le racisme implique l’assignation à une hérédité qui, par définition, n’est pas choisie. Le racisme est le fait de croire que les origines ethniques de quelqu’un le condamnent à avoir certains traits de caractère négatifs, et qu’il lui est impossible d’échapper à ce déterminisme. Il ne saurait donc en être responsable !

Alors que certains voudraient remettre en cause la liberté de conscience (on pense par exemple à l’UOIF qui a refusé de la reconnaître à la création du CFCM), alors que trop de pays criminalisent l’apostasie, il est important de le réaffirmer : la religion est toujours un choix, la liberté de ce choix doit être garantie, et de ce fait la critique de la croyance mais aussi des croyants est parfaitement légitime et ne doit jamais être assimilée à du racisme.

Et parce que la criminalisation de l’apostasie, aujourd’hui, est essentiellement le fait de pays musulmans, c’est encore plus vrai dans le cas de la critique de l’islam et du choix des musulmans d’être musulmans – avec toutes les nuances que j’y ai apportées plus haut.

Il n’y a pas de peuple ou de « race » musulmane

Un dernier point. Henri Peña-Ruiz parle du racisme comme de « la mise en cause d’un peuple, ou d’un homme, ou d’une femme, comme tel » et ajoute « le racisme anti-musulmans est un délit. » Clairement, non. Le rejet des musulmans parce que musulmans est, en effet, condamnable pour toutes les raisons que j’ai mentionnées. Mais il ne s’agit pas de racisme, puisque le fait d’être musulman n’est pas un caractère héréditaire figé ! De plus « les musulmans » ne sont certainement pas un peuple.

D’une part parce que plusieurs peuples sont, depuis plus ou moins longtemps, majoritairement musulmans, sans pour autant que l’islam ait le moindre droit d’exiger l’exclusivité chez eux. Et il serait absurde de nier les différences anthropologiques entre, par exemple, les Iraniens et les Peuls.

D’autre part, bien sûr, parce que nos concitoyens musulmans qui respectent les lois et l’art de vivre de la France, et qui se sont approprié sa culture et son histoire, appartiennent de plein droit au peuple français, quelles que soient leur origines ethniques ou géographiques. Dire cela est même l’une des composantes fondamentales non seulement de l’identité française, mais de ce qui fait l’essence de la civilisation occidentale, fondée sur le tryptique de l’Antiquité, de la Chrétienté et des Lumières. La culture plutôt que l’ethnie.

N’oublions pas d’où nous venons, n’oublions pas qui nous sommes. Il y a plus de deux millénaires déjà, dans son Panégyrique d’Athènes, Isocrate (436-338 av JC) avait cette phrase magnifique :

« Notre cité (…) a fait employer le nom de Grecs non plus comme celui de la race, mais comme celui de la culture, et l’on appelle Grecs plutôt les gens qui participent à notre éducation que ceux qui ont la même origine que nous. »

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