Qu’est-ce qui réussit à faire croire à notre civilisation que PMA et GPA sont des recours légitimes et aux vertus universelles? Pour dépasser les débats passionnés, cette question nécessite sans doute un regard extérieur qui permettrait à notre civilisation de se comprendre à travers une autre. 


La société Badjo/Sama, nomade de la mer, sur laquelle porte mes recherches, a pour seul habitat la pirogue. A sa naissance (l’accouchement se fait dans la pirogue) le nouveau né, plus tard l’individu, se retrouve dans ce nouveau monde utérin. Les badjos calquent ce modèle de continuité sur tous les domaines de la vie, confortant les approches scientifiques : c’est dans la période de la vie fœtale que l’on trouve la clef des aspects spécifiques de la nature humaine, le plus d’adaptabilité et de sociabilité. L’accouchement est plus qu’un rite de passage. C’est pour les Badjos une façon de célébrer l’origine et la destinée humaines. 

A lire aussi: PMA et GPA: pas encore votées, déjà adoptées (par nos élites)!

Selon les Badjos, l’homme et la femme sont liés spirituellement dès que la femme tombe enceinte. Ceci parce que l’homme a pris part à la procréation, « il a laissé de lui chez la femme » mais aussi la valeur, l’esprit, dont cette chose est porteuse. Parfois l’homme sait avant elle qu’elle est enceinte. Pendant toute la gestation, il aura les mêmes symptômes qu’elle. Éloigné du village il peut savoir que sa femme est en train d’accoucher car il éprouve les mêmes douleurs. S’appelant entre eux et se désignant par Sama (l’identique) ils attestent que l’autre participe à la construction de sa personne ; les parents sont appelés par le nom de leur premier enfant et, à sa naissance, perdent le leur ; l’enfant donne à l’adulte son identité qui s’efface au profit des générations à venir ; vers 8 ans, l’enfant peut choisir librement son lieu de résidence ; l’adoption par un couple sans enfant y est bannie, car, disent les Badjos, l’adulte « pourrait en faire sa propriété »; enfin, le mythe fondateur s’achève sur un enseignement moral inscrit dans les mémoires : le pardon d’une mère à son fils pour l’avoir rejeté1.

Pêcheurs Indonésiens (photo : François-Robert Zacot)

L’hyper-modernité a institué une forme de lien social  où la « personne », en tant que sujet pensant, ne compte pas vraiment. Il fait l’expérience, quotidiennement, de son lien complexe, perverti, parfois rompu, avec sa société. Le réel de l’individu chavire. Ce lieu, qu’on appelle une vie, est désormais celui de réponses impossibles. Chacun de nous est inévitablement l’acteur et le relais de ce modèle. Le recours à la PMA et à la GPA en serait-il un prolongement ? Surgissent des questions incontournables : pourquoi des individus, ayant eu un père et une mère, veulent-ils imposer à un enfant un modèle parental contraire ? De quoi cette inversion est-elle le révélateur ? Car ici, l’enfant est supposé soit avoir choisi son contexte de vie, soit n’avoir pas de désirs. Or, ce n’est pas la loi, seule, qui aide l’individu à se doter d’une morale ; mais également l’autre. 

(photo : François-Robert Zacot)
(photo : François-Robert Zacot)

Pourquoi notre société approuve-t-elle d’infliger une telle rupture généalogique à l’enfant?

Ce qui la prédispose à cela tient de la relation qu’elle a établi avec l’enfant, des qualités et du statut qu’elle lui consent. La seule civilisation qui a inventé l’image de l’enfant inexpérimenté, naturellement irresponsable, qui le regarde comme elle veut qu’il soit, le fantasme, construit son consentement, c’est la nôtre. Il y a plus : l’absence de référence à l’enfant tant dans la société que dans ses lois : symboliquement (procréation – naissance et besoins vitaux remis en question,  étapes de sa formation éphémères ou non reconnues) et réellement (suicides, abandons, abus, dépendances, maltraitances, humiliations, écoles confinées). Ce qui s’appelle programmer une bombe à retardement. Quel bénéfice trouve-t-elle à priver l’enfant  de connaître son « origine » ? Au profit de quoi taire son histoire, son « nom » ?

Enfant qui pêche en Indonésie (photo : François-Robert Zacot)
Enfant qui pêche en Indonésie (photo : François-Robert Zacot)

La raison : son modèle d’altérité mortifère.

Tout conjugue pour démontrer que notre civilisation, lentement, mais sûrement,  fera de l’enfant la part oubliée de nos modes de pensée. Il s’agit d’une question sociétale prioritaire. Une prise de conscience nationale, nourrie d’un débat, sont urgents et salutaires. Quant au projet de PMA-GPA pour un couple homosexuel, qui prétend à une mutation en terme de genres et de parentés, ne prend il pas appui, sans le savoir, sur  ces modèles culturels d’altérité? 

A lire aussi: Les deux mères du Code Macron

Qu’est-ce qui réussit à faire croire que le recours à la PMA-GPA est un désir universel, inspirant toutes les cultures ? Ce qui autorise ce montage du « faire croire » il faut le chercher dans le mode de pensée de notre civilisation. Elle entretient une confusion entre le réel et l’imaginaire, entre soi et l’autre. Son exil du vrai la rassure ; la laisse toutefois avide d’illusions et de manques ; au point d’inventer une altérité factice, un autre absent.  Les technologies de la procréation sont un pari. Ne restent-elles pas ancrées dans l’imaginaire  ? Ne prennent-elles pas le relais de la perte de sens ? Ça raconte quoi sur nous ? Que cette relation à l’autre, auto-référentielle, empêche la transmission, la filiation, neutralise la temporalité, ne débouche pas sur une reconnaissance de l’autre. Par la PMA-GPA, notre civilisation, criant son désir d’enfant, niant le désir de l’enfant, met en acte, à travers l’enfant et aux dépends de celui-ci, sa pulsion de mort, le meurtre de quelque chose, de l’autre. Certainement d’elle-même.

Lire la suite