Dans cette nouvelle carte postale, Pascal Louvrier évoque l’Europe galante, de Paul Morand. Le sable est blanc et les femmes dansent sur une musique à fendre l’âme. La nuit est lascive. Le rhum embellit la vie.


Né le 13 mars 1888, Paul Morand quitte ce monde, qu’il a parcouru de long en large, le 23 juillet 1976. La France pèle sous les assauts du soleil. On ne parle pas de dérèglement climatique. Personne ne vient nous culpabiliser d’aimer le plaisir. La liberté l’emporte sur la morale.

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Ma mère me montre, quelques années plus tard, l’étrange récit Tais-toi, signé Paul Morand. Je l’ouvre. Il est dédicacé. Je lis : « Dans les confessions, il y a toujours un secret qu’on ne dit pas. Voltaire. » Une petite écriture nerveuse et droite, celle de Morand.

Morand fait « jazzer » la langue française

Son style sec, percutant, sans gras, est adapté à la nouvelle. Louis-Ferdinand Céline a tout de suite pigé que l’écrivain, qui ne tenait pas en place, a été le premier à faire « jazzer » la langue française. C’est un révolutionnaire qui n’a emprunté au bourgeois que les bonnes manières. J’aime tout particulièrement l’Europe galante, recueil de nouvelles paru en 1925. Le cavalier Morand est comme sa monture, il sent, avant tout le monde, les secousses telluriques. L’Europe s’affaisse, elle est dépravée, inflationniste, léninifiée. Il la présente à ses contemporains telle qu’ils ne la voient pas encore. Voici la Rhur, « ça et là cassée par des clochers sans fumée et des cheminées sans Dieu. » ; les Allemands, humiliés par la défaite et le traité de Versailles, sont comme « des insectes qu’on a mis sur le dos » ; ils attendent le héros national qui les remettra sur leurs pattes déjà bottées. Voici Moscou désorganisée par la révolution d’Octobre où faire l’amour devient un exploit. « Il faut préparer cela longtemps à l’avance. Il faut payer le théâtre, envoyer la bonne à son syndicat… », répond Vasilissa Abramovna, exaltée bolchévique, au narrateur fatigué d’attendre. Cette héroïne de « Je brûle Moscou », la nouvelle la plus forte du recueil, côtoie Mardochée Goldvasser, intellectuel juif, thuriféraire du pouvoir rouge. « Il boxe les mots, emploie les calembours, les propos grossiers, les images populaires, les monologues de fou, le folklore, les patois paysans, les dialectes allogènes, l’argot des ateliers, le tout éclairé par-dessus d’une érudition forcenée.» Morand reconnaitra plus tard s’être inspiré du Poète Maïakovski pour brosser le portrait de son personnage.

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Irrésistibles nouvelles

Croisons ensuite le proscrit Tarquino Gonçalves, fou de joie de pouvoir enfin humer l’air de sa patrie, qui réserve une curieuse punition au marin venu le tuer. Suivons Nicu Petresco, jeune boursier étudiant la philosophie à Paris, candidat malgré lui à une pratique de plus en répandue, la partouze. Découvrons ce qui peut exciter cette jeune femme prénommée Julie, ou ce que l’on peut dire, pendant un dîner, à la femme qui aime la même femme que vous. Réponses dans « Céleste Julie ! » et « les Amis nouveaux ». À lire de préférence à deux, voire à trois. Soyons attentif enfin à cette confidence soigneusement cachée dans « l’Eloge de la marquise de Beausemblant », et qui concerne avant tout Morand. « Je suis une mer fameuse en naufrages : passion, folie, drames, tout y est, mais tout est caché. »

Les héroïnes de Morand sont irrésistibles. On en perd la raison, et c’est tant mieux.

Paul Morand, l’Europe galante, Grasset, Les Cahiers rouges

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